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samedi 8 janvier 2022

"in flew-Enza"". La grippe espagnole en blues et chansons.

Entre mars 1918 et août 1919, la grippe espagnole sème le chaos et provoque la mort de près de 50 millions de personnes à travers toute la planète, avant de disparaître et de sombrer dans un relatif oubli.  

***

* Une première vague relativement bénigne, de mars à juin 1918.

 En dépit de son nom, les premiers cas de grippe sont identifiés aux États-Unis à la fin de l'hiver 1918. Comme le pays vient de s'engager dans la première guerre mondiale, l'armée met en place des camps militaires afin de peaufiner l'entraînement des soldats. Or, le 4 mars 1918, un soldat meurt de la grippe dans le camp de Funston, au Kansas. En l'absence de mesure sérieuse, la grippe prospère. Chaque semaine, de nouveaux cas apparaissent. Tous souffrent des mêmes symptômes: 40° de fièvre, maux de tête, courbatures, très forte toux, difficultés respiratoires... On ne s'inquiète pas outre mesure, car la maladie achève (encore) rarement ses victimes. En outre, l'épidémie explose au moment même où les doughboys traversent l'océan à destination du front européen. Compte tenu de la grande offensive allemande du printemps 1918, l'issue de la guerre reste encore très incertaine. Le soutien des Américains apparaît crucial et rien ne doit donc venir freiner l'entraînement des soldats. Dans ce contexte, l'état major américain décide de dissimuler à l'opinion la diffusion de la maladie au sein de l'armée. Fin mars 1918, des soldats grippés quittent les camps et embarquent pour l'Europe. L'entassement et la promiscuité sur les navires contribuent à créer ce que l'on appelle aujourd'hui des clusters. Pour acheminer les quatre millions de GI's, les itinéraires et les transports sont multipliés. Les navires accostent simultanément à Liverpool, Brest, Bordeaux, Marseille. Chaque mois, cent mille hommes débarquent, répandant sans le savoir la maladie. Le virus, encore relativement clément, poursuit incognito sa migration depuis les ports, empruntant avec la troupe les routes et les voies ferrées menant au front. Le cortège des soldats alliés profite d'un accueil enthousiaste dans les villes et villages traversés; les poignées de main et les embrassades introduisent subrepticement la grippe à travers les populations civiles. Sur le front, l'hygiène rudimentaire et la promiscuité favorisent la diffusion de la grippe, qui infecte bientôt tommies, poilus ou soldats allemands. Le virus, qui n'est pas regardant à l'uniforme, est désormais présent dans les deux camps.  

Otis Historical Archives, National Museum of Health and Medicine, Public domain, via Wikimedia Commons
La censure militaire veille. Les journaux se murent également dans le silence. L'information ne filtre pas jusqu'à ce que l'Espagne, pays neutre, signale l'existence et les ravages provoquées par l'épidémie dans la péninsule ibérique. Le grippe, qui a été introduite depuis la France par des ouvriers agricoles, provoque des ravages. La maladie n'épargne personne, pas même le monarque Alphonse XIII. Révélé par l'Espagne, la maladie sera désormais appelée "grippe espagnole". La presse des belligérants sort enfin de son silence. Des articles mentionnent la grippe, tout en en minimisant les effets et l'ampleur. Les rapports militaires consignent pourtant déjà avec exactitude l'évolution d'une épidémie dont les symptômes sont désormais bien connus. Les conséquences de la maladie au front ne laissent pas d'inquiéter les états majors. Les sous-marins américains se transforment en véritable incubateur de grippe, au point que la moitié d'entre eux ne sont plus opérationnels. Faute de marins valides en nombre suffisant, la marine britannique doit déprogrammer des opérations. Mais chut, il ne faut pas ébruiter la nouvelle. La guerre bat son plein, la remporter reste la priorité absolue. Aussi, toute mesure qui éloignerait les soldats du front - même malade - est inenvisageable.

Face à l'ampleur prise par la maladie, certains médecins tentent bien de réagir, mais  ils prêchent dans le désert. A Manchester, le docteur James Niven a beau préconiser le lavage des mains et la distanciation sociale, sa voix ne peut couvrir celle du chef des services de santé britannique, pour lequel "les besoins de la guerre justifient les risques de propagation de l'infection." En France, les propos alarmistes du professeur Fernand Widal sur la maladie restent lettre morte. Pourtant, l'éminent médecin constate que "la contagion s'effectue d'une façon toute spéciale avec une rapidité de diffusion qu'on ne retrouve dans aucune autre maladie." Aucune mesure ne vient freiner l'expansion du fléau, tandis que la prise en charge des malades s'effectue sans précaution. Bien malgré eux, les soldats rapatriés introduisent le virus chez eux et contaminent les populations civiles. En l'absence de "geste barrière", la moindre interaction sociale augmente encore les risques de transmission. Or, en ce début de XX° siècle, les centre-villes aimantent les déplacements des populations qui se rendent au marché, au travail... (1) Dans ces conditions, la grippe tueuse se répand partout.

* Une seconde vague particulièrement explosive et meurtrière, d'août à octobre 1918. 

A l'été 1918, la grippe est encore considérée comme une épidémie bénigne. C'est alors que le virus gagne en sévérité. Cette "deuxième vague", bien plus meurtrière que la précédente, resurgit d'abord en France, avant de prendre son expansion dans toutes les directions. Aux États-Unis, le fléau frappe avec une virulence inouïe. Un médecin du camp militaire de Devens (Massachusetts) constate, impuissant: "Au début, ces hommes semblent atteints d'une attaque de grippe ordinaire, puis ils développent le type de pneumonie le plus vicieux qu'on ait jamais vu. Quelques heures plus tard, leur visage devient bleu, jusqu'à ce qu'il soit difficile de distinguer les blancs des hommes de couleur." Cette situation dramatique n'empêche pas la tenue de grandes parades organisées dans les grandes villes du Nord-Est afin de lever des fonds pour l'effort de guerre. Les gigantesques rassemblements de personnes, militaires comme civils tiennent de l'aubaine pour un virus aussi contagieux. Une semaine après la grande parade du 28 septembre, Philadelphie déplore ainsi 650 morts par jour. Les hôpitaux, les services funèbres ne peuvent faire face. Les églises ferment. Seules des charrettes tirées par des chevaux sillonnent encore les rues en quête de cadavres. En Europe, la situation est tout aussi dramatique. Au front, la promiscuité des tranchées fait des ravages, au point que fin septembre 1918, la maladie élimine les soldats au même rythme que les armes.

La grippe gagne bientôt le continent africain, grand pourvoyeur de main d’œuvre et de matière première des empires coloniaux. Le ravitaillement des navires marchands en Algérie, au Maroc, en Sierra Leone, au Nigeria, provoque la dissémination du virus. De proche en proche, la maladie gagne l'ensemble du continent en suivant les fleuves et voies ferroviaires. (2) Le rapatriement des troupes coloniales contribue également à la dissémination du mal. Ainsi à l'automne 1918, la grippe s'abat tel un fléau biblique sur les Indes britanniques, entraînant le décès de près de vingt millions d'individus sur une population de 250 millions d'habitants. Un médecin rapporte: "Les hôpitaux sont submergés, à tel point qu'il est impossible d'enlever les morts assez rapidement pour faire de la place aux mourants." Faute de bois et de temps, les fleuves charrient les corps et non les cendres comme le voudrait la tradition de crémation des défunts. Fin octobre, les hôpitaux français ne peuvent plus faire face. Pour désencombrer les hôpitaux, certains incitent les patients à soigner leur grippe à domicile. Au pic de l'épidémie, à la mi-octobre, les morgues arrivent à saturation. Les cadavres s'entassent par manque de cercueils et de corbillards. Les enterrements ont lieu en catimini, à la va-vite.

* Pas de remède. 

La grippe ne s'attaque pas aux enfants ni aux personnes âgées, mais foudroie en deux jours de jeunes adultes en pleine santé. Le mal procède par "bouffée", s'abattant comme une nuée de sauterelles sur un champ. Entre le surgissement de la maladie dans un village et sa disparition, il ne se passe généralement qu'une dizaine de jours. La virologie ne se développera qu'à partir des années 1930. En 1918-19, les bactériologistes ne disposent pas des outils leur permettant d'observer le virus de la grippe. Ils se trouvent donc largement démunis. Pour lutter contre le mal, en tout cas la fièvre, les médecins ne disposent que d'aspirine. Pris en surdosage le remède tue plus qu'il ne sauve. La médecine est désemparée, la science désarmée. Face au désarroi, certains tentent le tout pour le tout. D'éminents professeurs pratiquent la saignée, quand d'autres conseillent inhalations, gargarismes, injections de térébenthine ou d'huile camphrée, absorption de rhum ou de cognac. A chaque époque sa poudre de perlimpinpin. Les apprentis sorciers de la guérison s'engouffrent sur le marché de l'espoir, commercialisant des remèdes aussi loufoques qu'inefficaces. En dépit de ces médecines fantaisistes, l'hécatombe a tout de même dessillé les yeux, provoquant une prise de conscience salvatrice, même si trop tardive et insuffisante. A défaut de vaccins ou de médicaments, des traitements prophylactiques apparaissent alors. Les populations sont invitées à éternuer dans leurs mouchoirs, à proscrire les crachats, à porter des masques comme aux États-Unis ou au Japon, à se laver les mains. Dans le même temps, les pouvoirs publics tentent enfin de limiter les grands rassemblements de population et les interactions sociales. Les commerces sont fermés aux heures de pointe, tout comme certains lieux publics (théâtres, cinémas, écoles). Le problème reste que ces mesures ne sont que très temporaires et localisées.

File:165-WW-269B-25-police-l.jpg, Public domain, via Wikimedia Commons

* Une dernière résurgence au début de 1919. 

Avec la signature de l'armistice, le 11 novembre 1918, la guerre s'achève enfin, mais pas la maladie. Les courbes de taux de mortalité s'infléchissent. Si la pandémie semble en recul, elle n'a cependant pas disparu. Une "troisième vague" déferle sur des régions jusque là épargnées. Mi-novembre, le Talun, un vapeur parti de Nouvelle-Zélande, fait escale aux Fidji, aux Samoa occidentales, aux Tonga. Il transporte la mort dans ses cales, semant son poison au cœur des populations mélanésiennes qui n'avaient jamais été exposées jusque là au virus de la grippe. Ces archipels enregistrent les taux de décès les plus élevés. L'Arctique n'est pas épargnée. La rencontre fortuite avec des pêcheurs entraîne la décimation des populations inuits de l'Alaska. Fin décembre 1918, un bateau échappe à la stricte quarantaine maritime imposée par l'Australie, qui avait permis au pays d'échapper jusque là à la grippe. Des soldats malades débarqués contaminent bientôt un tiers des habitants de Sidney. En mars 1919, dans les jours qui suivent le carnaval de Rio, les Cariocas connaissent une véritable hécatombe.

Après dix-huit mois de ravages, la pandémie disparaît enfin. Sans vaccin ni politique sanitaire efficace, l'immunité collective est atteinte, mais au prix de la perte d'au moins 50 millions d'habitants. On déplore 550 000 décès aux États-Unis, 240 000 en France, 1,5 million en Indonésie, 20 millions en Inde...

Des régions, des pays, des communautés sont plus frappés que d'autres et la pandémie est également un révélateur des inégalités raciales et sociales. Néanmoins, la grippe n'aura épargné aucune classe sociale, terrassant les anonymes comme les célébrités. David Lloyd George, le premier ministre britannique, Franklin Delano Roosevelt, le jeune secrétaire d’État américain à la marine, Woodrow Wilson, le président américain, guérissent, quand Guillaume Apollinaire, Edmond Rostand, Egon Schiele ou Max Weber trépassent.

* Comment expliquer un bilan si lourd? Les systèmes de santé durement éprouvés par la guerre ne disposent pas de respirateurs artificiels, ni de la possibilité d'intuber efficacement les malades ayant développé des formes graves. Les conditions de vie très difficiles, le manque d'hygiène dont souffrent une grande partie de la population d'alors représentent  également un terreau favorable à la propagation et la persistance de l'épidémie. Les longues années de guerre et son cortège de privations, de rationnements et de pénuries avaient largement affaibli les corps des combattants, mais aussi des civils. Dans un premier temps, le nom même de l'épidémie contribua peut-être à en relativiser la dangerosité. D'aucuns avancèrent alors qu'il ne s'agissait que d'une grippe, comme l'humanité en avait déjà surmonté beaucoup au cours de son histoire.

 Ces chiffres, si effroyables soient-ils, sont pourtant restés ignorés, comme éclipsés par ceux de la Grande Guerre. Ainsi, la pandémie resta longtemps un événement refoulé de l'inconscient collectif. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce relatif effacement. 

Avec la révolution pasteurienne, les progrès de l'hygiène et de l'asepsie, les autorités médicales se crurent enfin débarrassées des grandes épidémies infectieuses. L'hécatombe provoquée par la grippe démontra cruellement le contraire. Les médecins n'avaient donc aucun intérêt à entretenir la mémoire de ce grand ratage. D'autre part, la sidération provoquée par les morts de la Grande Guerre ne laisse aucune place aux victimes de la grippe. Au traumatisme des combats se superpose celui de la pandémie, mais il s'agit d'un ennemi moins visible et identifiable. Être terrassé par la grippe est pathétique, bien moins glorieux au yeux des contemporains que de tomber au champ d'honneur. Enfin, la grippe n'est qu'une maladie... Le 9 novembre 1918, le journal satirique Le Rire perçoit très bien ce phénomène: "La grippe aura beau se promener dans Paris, elle n'y rencontrera pas cette panique plus dangereuse que le fléau lui-même. Non, la grippe - qui tue cependant beaucoup plus de monde que les obus et les torpilles - ne fait trembler personne: on en parle allègrement, on la chansonne, on la met en caricatures, on ne veut pas en avoir peur. Et si elle nous entraîne dans une danse assez macabre, on affecte d'en rire, peut-être parce que cette danse est espagnole. (...) Le danger qui ne fait pas de bruit effraie infiniment moins que le danger à grand orchestre."

* Des chansons pour se jouer de la grippe.  

Les chansons humoristiques consacrées à la grippe en pleine épidémie sont autant de tentatives de résistance et de résilience face à l'indicible, un moyen de mettre à distance la peur. Ainsi, alors même que le fléau déferle sur la péninsule ibérique, les Espagnols fredonnent un air d'opérette très populaire: le soldat de Naples (El Motete). L'explosion du taux de mortalité à Madrid incite les populations à modifier les paroles de la chanson. "Soldat de Naples, sois maudit. / Ta fièvre mortelle est un mauvais présage. / Tu nous causes bien du tracas. / Bien heureuse la victime qui en réchappera." (source F)

Le 5 octobre 1918, Le Rire publie une chanson de Georges Baltha sur les différentes personnes terrorisées par la grippe. Le choix de sonorités à consonance hispanique témoignent que désormais, pour tous, la grippe est "espagnole": "On a vu ces derniers temps / Des gens, / Pris d'un' terreur singulière, / Au moindre bruit rentrer sous terre / Et final'ment foutre le camp. / N'croyez pas qu' s'ils prenaient la fuite / C'était par crainte des marmites. / Non! C'qui les mettait dans c't'état, / C'n'est pas les gothas, ni bertha: / Ah! ah! ah! / C'est la grippa, Ah! ah! ah! / Espagnola." (source E)


Sur l'air de l'Au bois de Boulogne, le même journal reproduit dans ses pages les paroles d'une chanson sobrement intitulée La Grippe. "Les gens qui crachent à profusion / portent partout la contagion, / Et ceux qui lancent des postillons / sont redoutables. / Le postillon cause tous nos maux. / D'ailleurs, consultez les journaux, / paraît que la fête à Longjumeau est formidable."

Aux Etats-Unis, en 1918, les enfants fredonnent une comptine humoristique: "I had a little bird / Its name wa Enza / I opened the window / And in flew-Enza (influenza)". "J'avais un petit oiseau/ Il s'appelait Enza / J'ai ouvert la fenêtre / Et avec lui est entré la grippe". La blague repose sur le jeu de mot final. la prononciation d' "in flew-Enza" est identique à celle d'influenza, l'autre nom de la grippe.
La Bolduc, quant à elle, garde un vif souvenir de la pandémie qui lui inspire le titre; "Tout le monde à la grippe".

* Un châtiment divin. 

D'autres morceaux, beaucoup plus sombres assimilent la pandémie à la "grande faucheuse" qui vient prélever son lot de pécheurs. Selon The 1919 Influenza blues interprété au piano par Essie Jenkins, l'épidémie a pour origine la colère de Dieu. "En l'année 1919 / Les hommes et les femmes mouraient / à cause de ce truc que les médecins appelait grippe. (...) Hé bien, c'était un châtiment divin, / le Seigneur (...) tuait les riches comme les pauvres. / L'influenza est le genre de maladie, / Qui te met à genoux / (...) En quelques jours tu es conduit vers ce trou dans le sol appelé tombe.


Le Jesus is coming de Blind Willie Johnson dépeint également la pandémie comme un châtiment divin. Le morceau est enregistré à Dallas en 1928 dans un studio temporaire.  «Nous vous avions prévenu, notre Seigneur vous avez averti / Jésus arrive bientôt. / En 1918 et 1919, Dieu envoya une maladie dévastatrice / Elle tua des milliers de personnes (...) / La grande maladie était puissante et les malades étaient partout. / C'était une épidémie et elle voyageait dans les airs. / Les docteurs étaient troublés et ne savaient pas quoi faire. / Ils se réunirent et l'appelèrent grippe espagnole. / Les soldats mouraient sur le champ de bataille et mouraient aussi dans les comtés. / Le capitaine disait au lieutenant: "Je ne sais pas quoi faire." / Et bien, Dieu a demandé à la nation de se détourner du mal, de chercher Dieu et deprier. / Les dirigeants ont dit au peuple : "vous feriez mieux de fermer vos écoles publiques. / Jusqu'à ce que les décès soient derrière nous. Vous feriez mieux de fermer vos églises aussi." / Nous vous avions prévenu, notre Seigneur vous avez averti. / Jésus arrive bientôt. / Nous vous avions prévenu.» (4)

 

Conclusion: Le contexte de guerre joue un rôle crucial dans la diffusion de la maladie car le conflit implique d'importants mouvements de population et parce que l'état de santé des populations est dégradé par les pénuries. Quoiqu'il en soit, la pandémie de grippe espagnole s'impose comme l'étalon de mesure dans les plans de lutte contre les maladies émergentes. La COVID 19, nous a rappelé que le risque infectieux n'a pas disparu.  

L'historienne Anne Rasmussen rappelle que "la grippe a tué, en quelques mois, plus que la guerre dans toute sa durée, et a constitué le phénomène pandémique le plus meurtrier de l'histoire de l'humanité." La pandémie "prolonge la catastrophe de la guerre et l'amplifie (...), ajoute du deuil au deuil." Le conflit aura joué un rôle crucial dans la diffusion  de la maladie, en particulier en raison de la concentration et du déplacement des troupes. Pourtant si chaque village français possède son monument aux morts de la grande guerre, aucun ne fut érigé pour se souvenir des grippés.

Notes: 

1. Seule la Suisse prend des précautions. En juillet 1918, un arrêté fédéral recommande aux cantons d'interdire les grands rassemblements et de fermer les lieux publics. 

2. On estime qu'en moins d'un an, le virus extermine deux millions et demi de personnes. 

Les chercheurs américains parviennent à reconstituer le virus de la grippe espagnole (A H1N1) à partir de poumons conservés de soldats de la première guerre mondiale. 

3. On ne connaît pas l'auteur du blues, mais il semble inspiré du Memphis flu d'Elder David Curry, un blues composé en 1930, un an après le passage d'une autre grande grippe dévastatrice aux États-Unis.  


4. Prédicateur itinérant doté d'une voix puissante et rocailleuse, Blind Willie Johnson est né vers 1902 dans une petite ville du Texas. Aveuglé au vitriol à l'âge de sept ans, il n'a dès lors d'autres ressources pour vivre que de chanter et jouer de la guitare dans les rues. Il fait glisser un canif sur les cordes de son instrument, ce que l'on appelle le "knife style". Doté d'une voix rocailleuse, Johnson est "un «preacher» passionné qui vocifère plus ses sermons qu'il ne les chante." Ordonné prédicateur baptiste, il est repéré par des talent-scouts de Columbia en 1927, ce qui lui permet de graver une trentaine de morceaux à l'intensité dramatique poignante. Il s'impose alors comme un des grands créateurs du "holy blues". (source G p 180)

Sources:

A. "Grippe espagnole 1914-1918: comprendre l'épidémie" avec Anne Rasmussen [Concordance des Temps]

B. "La pire épidémie du siècle" avec Freddy Vinet [La marche de l'Histoire]

C. "Grippe de 1918: la plus grande pandémie de l'histoire de l'humanité?" avec Frédéric Vagneron et Freddy Vinet[Le cours de l'Histoire]

D. Claude Quétel: "Grippe espagnole: le tueur que l'on attendait pas", in L'Histoire n° 449, juillet-août 2018.  

E. Agnès Sandras, "L’humour face aux épidémies – Partie II. Rire au moment où se conjuguent la Grande Guerre et la grippe dite espagnole (1918)," in L'Histoire à la BnF, 06/04/2020

F. "La grippe espagnole, la grande tueuse", documentaire de Paul Le Rouyer et Lucie Pastor, 2021.

G. Gérard Herzhaft: "La grande encyclopédie du blues", Fayard, 1997. 

H. Anne Rasmussen: "Dans l'urgence et le secret. Conflits et consensus autour de la grippe espagnole, 1918-1919", Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle, vol. 25, n°1, 2007, p.171.

mardi 5 mai 2020

"Vous êtes ici". C'est Google Earth qui le dit.

Le 28 avril 2020, en pleine période de confinement pour cause de COVID-19,  Bertrand Burgalat a diffusé Vous êtes ici, douce satire de nos existences hyperconnectées et géolocalisées. Les paroles de Marie Möör évoquent avec poésie un voyage aux quatre coins du monde par écran interposé. Réalisé par Benoît Forgeard et Natacha Serewin, le clip  s'appuie sur les images fournies par le globe virtuel de Google Earth. On y voit des inconnus arpentant des paysages grandioses, en pleine nature, dans des zones isolées, mais pas suffisamment toutefois pour échapper aux objectifs de la firme de Mountain View...
"Vous êtes ici" se réfère à l'esthétique et la vision du monde proposées par Google Earth et autres applis de (géo)localisation, pour mieux les dépasser par l'entremise d'une élégante mélancolie intérieure. Enigmatique, la chanson nous invite à une incursion dans la carte et le territoire.
***
Jusqu'à il n'y a pas si longtemps, les États souverains se réservaient le monopole de l'élaboration des cartes topographiques. Ce pouvoir offrait alors de sérieux atouts. 
Le Moyen Age occidental élabora des cartes fantasmagoriques conformes aux Ecritures: les cartes T dans l'O. [Isidore of Seville / Public domain]
 La carte témoigne de la volonté du pouvoir politique de marquer sa présence dans l'espace. En lien avec la maîtrise effective des territoires, elle permet de s'affirmer, de construire et fixer des frontières, d'aménager, d'administrer (par la fiscalité) (1), elle se révèle en outre très utile pour établir un contrôle économique et commercial sur les territoires.  
La carte s'impose également comme un outil fondamental pour la reconnaissance internationale d'une souveraineté ou pour émettre des revendications territoriales. En ce sens, elle permet de conforter un pouvoir politique et militaire. Jusqu'au XIX° siècle, les cartes - hormis dans le domaine de la navigation - permettent de déterminer et connaître un aire d'influence. La géographie sert d’abord à faire la guerre, administrer, plutôt qu'au voyageur pour s'orienter. 
Au XIV° siècle, l'atelier de cartographes de Majorque aux Baléares, puis les Portugais établirent des cartes des routes de navigation: les portulans. Les informations cartographiées relèvent alors du secret d’État. [Bibliothèque nationale de France / Public domain]


* Géographie française. 
Pour s'en convaincre, développons l'exemple français. Henri IV crée le corps des ingénieurs géographes du roi, dont la mission première était de déterminer les lieux d'implantation des forteresses nécessaires à la protection du royaume. 
En 1744, César-François Cassini de Thury prépare la première carte générale du royaume de France à l'échelle d'une ligne pour cent toises (soit 1/86 400). Composée de 180 feuilles, elle ne sera achevée qu'un siècle plus tard grâce au travail acharné de trois génération de Cassini. Elle présente un niveau de précision encore jamais atteint. 
L'histoire de la fabrication du territoire français est celle de la mise en conformité de l'espace de la monarchie avec un territoire qui offre des garanties de sécurité. L'idée de faire correspondre les limites du royaume avec des frontières dites naturelles (Pyrénées, Alpes, Rhin) y trouve son origine. La Révolution reprend à son compte ce programme géopolitique. (cf: Michel Foucher, source D)


Famille Cassini (XVIIIe siècle) / Public domain
La géographie française se construit véritablement après la guerre de 1870. D'aucuns considèrent alors que la Prusse a gagné la guerre car les officiers allemands disposaient de bien meilleures cartes d'état-major. C'est la IIIème République qui installe la géographie comme discipline scolaire. Accrochées aux murs des salles de classe, les cartes représentent alors les provinces perdues, mais aussi les possessions françaises de l'empire. A la fin du siècle, la cartographie coloniale produite pour le ministère des colonies ou des revues spécialisées nient les sociétés, les caractéristiques sociales de l'Afrique, ne représentant que les ressources économiques exploitables pour et par les Européens. Ces derniers imposent sur place leur toponymie. Là encore, le géographe et ses cartes se mettent au service des conceptions politiques de l'heure.
Compte tenu du rôle stratégique que peuvent jouer les cartes, leur production en France a longtemps été le monopole du ministère des armées, sous couvert du secret défense. Ce n’est qu’en 1940, avec la création de l’IGN, que la production cartographique ne dépend plus directement de ce ministère. 


La projection de Postel est une projection cartographique azimutale polaire équidistante pour les méridiens. Strebe / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)
* Les choix cartographiques. 
Les cartes géographiques ne sont pas neutres. Elles furent très souvent des instruments de pouvoir et toujours des représentations sélectives, élaborées par un Etat. Il n'y a pas de cartes objectives, mais plutôt des cartes mentales, offrant des représentations tout à la fois réelles et imaginaires, variant au fil du temps, tout en exprimant une sensibilité particulière. La manière dont on cartographie implique des intentions  sous-jacentes. Ainsi, ce qui figurera sur une carte dépend toujours du choix cartographique de son concepteur. Un fond de carte envoie déjà un message subliminal. Pourquoi tel fond plutôt que tel autre? Pourquoi orienter une carte vers le nord plutôt que vers le sud comme le faisaient de nombreuses cartes chinoises? Pourquoi centrer le planisphère sur l'Europe plutôt que l'Océanie?
Comme il s'avère impossible de transformer un objet rond comme la Terre sur un espace plan, il faut choisir une déformation. La projection Mercator, inventée par un cartographe hollandais du XVI° siècle, s'est imposée comme la carte de référence internationale (adoptée par le département d'Etat américain, le quai d'Orsay, Google...). Or, cette projection surreprésente l'hémisphère nord. Le Groenland y figure comme deux fois plus grand que l'Amérique du Sud alors qu'il est huit fois plus petit. Elle participe donc à forger notre perception du monde. Des projections très différentes, inversée comme celle de Peters ou plus conforme à la réalité comme celle de Robinson, existent pourtant. 
Carte de guerre sério-comique de l'année 1899. Fred W. Rose / Public domain. Le dessinateur britannique dessinait des cartes humoristiques destinées à rendre la situation géopolitique européenne aisément compréhensible.
 * Changement d'échelle. 
L'essor technologique et l'émergence des réseaux sociaux obligent à envisager différemment l'espace, à sortir du pavage traditionnel du monde en Etats-nations pour considérer les logiques  à l'échelle mondiale. La table de Peutinger vers 300-350, la cartographie arabe du XI°siècle proposaient déjà des cartes de réseaux où les voisinages, les chemins empruntés comptaient davantage que les positions absolues.
Les États furent longtemps les seules organisations taillées pour mettre en œuvre les dispositifs techniques et humains lourds permettant la construction des cartes. Avec la démocratisation de la production des cartes topographiques, de nouveaux acteurs non étatiques sont apparus, en particulier de grandes multinationales. Ainsi, en 2005,  le  service de cartographie en ligne de Google, lança deux outils qui modifièrent en profondeur la visualisation cartographique. Google Earth permit ainsi "à tout possesseur d'un ordinateur, d'une tablette ou d'un smartphone d'accéder gratuitement et facilement à d'étonnantes images de la Terre et à une cartographie à haute résolution." (2) [source A p 309] 
Le lancement de Google Maps, toujours en 2005, modifie également la manière dont les gens utilisent ou font des cartes.   A leur guise, les utilisateurs peuvent choisir entre plusieurs types de vue (image, satellite ou carte hybride des deux, avec symboles et libellés), visualiser quantités d'informations, zoomer pour découvrir un lieu, une rue, un immeuble en trois dimensions ou orienter les vues à loisir. Le géant américain s'est doté d'un design instantanément identifiable et cohérent à toutes les échelles. L'attraction pour le nouvel outil est encore renforcée par l'intégration de multiples fonctionnalités telles que les itinéraires, les  photographies, la vision panoramique... 

Carte par anamorphose de la population mondiale en 2018. Les cartes anamorphiques n'utilisent pas les distances euclidiennes, mais d'autres modes de relations, de communications entre les Hommes. On étend les surfaces importances aux yeux des humains d'un point de vue démographique, symbolique...  [Max Roser / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0)]
* A géographie variable.

 Les cartes proposées par les entreprises commerciales, soucieuses de préserver leurs intérêts, ne sont pas plus neutres que celles conçues au temps des Etats-nations. Les algorithmes retenus pour les fabriquer induisent toujours un choix idéologique, économique... Ainsi, pour ne fâcher personne, Google Maps adapte ses cartes au récit national de chaque pays. Dans le cas des conflits transfrontaliers, l'entreprise américaine propose aux utilisateurs des États la position géopolitique officielle du gouvernement. Les utilisateurs russes de Google Maps constateront ainsi que la Crimée est russe, quand les Français verront qu'elle ne l'est pas. De la même façon, Google Maps contente Indiens et Chinois en représentant la frontière entre les deux Etats selon la vision officielle de chacun des pays. Google, plutôt que de proposer un seul produit pour tout le monde, préfère s'adapter aux différentes législations locales ou faire des choix pour satisfaire ses "clients". Dans le même esprit, les militaires demandent à la firme de ne pas montrer certaines informations (avec des bases floutées, pixelisées ou inaccessibles) ou, au contraire, d'en afficher de très précises  (les camps de prisonnier en Corée du Nord).
La précision des espaces cartographiés varie également en fonction du potentiel économique des territoires. La cartographie de l’Afrique proposée par le géant du numérique américain est ainsi plus approximative que celle de régions plus riches. Quant aux milliardaires cloîtrés dans leurs ghettos dorés, ils peuvent décider de ne pas apparaître sur Google Maps, car leurs résidences fermées empêchent l'accès aux voitures Google qui photographient les rues et les façades. C'est la cas de "Hidden Hills", le quartier des stars  hollywoodiennes à LA.
Moxie Lieberman / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)
 *Géolocalisés. 
La révolution numérique transforme le rapport des particuliers au territoire (et à la carte). Il y a encore vingt ans, nous dépliions tant bien que mal nos cartes pour préparer une balade en montagne ou déterminer un itinéraire routier. Désormais, il suffit de sortir son smartphone et d'utiliser les applications installées pour trouver une boutique, un produit, un événement, rendre visible sa position sur les réseaux sociaux.... La géolocalisation (3) a pris une place considérable dans notre quotidien et rend des services immenses. Elle peut aussi se transformer en un outil très intrusif tant les objets du quotidien nous tracent en permanence: smartphones bien sûr, mais aussi cartes de transports en commun, cartes bancaires...
Sans sombrer dans le complotisme et regretter le temps des chopines à quatre sous, il est important de connaître les implications de ce traçage numérique. Les données collectées peuvent être utiles. L'enregistrement de nos déplacements sert ainsi à réguler le trafic, mais lorsqu'il est croisé avec des informations de consommation, il peut aussi être utilisé à notre insu. Le but de tous les acteurs (4) qui chercher à nous géolocaliser va être de collecter un maximum d'information sur notre comportement. Cette captation massive de données sur la vie d'une personne fournit des métadonnées, un ensemble de renseignements très riches si on dispose d'informations sur la localisation précise de l'utilisateur. Il est alors possible de déterminer le lieu d'habitation, de travail, les  habitudes de consommation, de loisirs, de déplacements... Cette situation ne va pas sans poser de nombreux problèmes: collecte et exploitation des données sans contrôle et à l'insu de l'utilisateur, exfiltration des données vers des serveurs installés à l'étranger (notamment aux Etats-Unis), risque de divulgation d'informations sensibles (convictions politiques, religieuses, informations sur la santé, la sexualité)... Face à ces écueils, la législation tente de s'adapter. (5) L'utilisateur dispose également d'une marge de manœuvre. Il peut toujours changer de logiciel , de système d'exploitation, utiliser des outils alternatifs performants et plus respectueux de la vie privée de l'utilisateur. Il est ainsi possible d'échapper à la dépendance de Google (6) en se tournant vers la concurrence (Apple, Uber utilisent leurs propres cartographies) ou en utilisant  Open Street Map (OSM), qui propose des cartes libres de droit en s'appuyant sur une dynamique communauté d'utilisateurs. OSM s'est d'ailleurs associée avec l'IGN en France pour produire une base adresse utilisable par tous.
Le problème principal reste que, bien souvent, ne voulons pas nous séparer de nos mouchards de poches et semons sur les réseaux nos données personnelles, volontairement, sans qu'aucun tortionnaire ne nous y oblige. Le rêve de tout dictateur en somme... 

"Le monde vu de la 9e Avenue". [CC BY to 2.0. Alyletteri] Cette carte réalisée par Saul Steinberg fit la couverture du New Yorker en 1976. Elle invite chacun à imaginer le monde depuis sa rue et démontre à quel point nos cartes mentales affectent notre rapport au monde.


 * Carte mentale.
Désormais sans sortir de chez soi, avec une simple connexion internet, il est possible de s'évader par écran interposé, ou retracer les itinéraires empruntés lors des dernières vacances d'été. En cas de confinement, cela est bien pratique.  
A condition de s'immerger dans le paysage sans chercher à le noter, le liker ou l'instagramer, il semble possible d'exploiter les ressources offertes par la géolocalisation sans en devenir l'esclave.  A l'heure des feuilles d'autorisation de sortie, Bertrand Burgalat invite également à aller au delà de l'appli, à s'engouffrer dans le plis, dans la faille spatio-temporelle, à prendre la clef des champs pour une excursion onirique qui conduira l'auditeur de la place d'Italie à Capri, en passant par le Grand Canyon, la Pennsylvanie ou Mars. A chacun de construire sa propre carte du tendre, issue de ses expériences individuelles et sensorielles. Purement subjectives, mais ô combien personnelles, ces cartes existent au moins dans nos têtes, se nourrissent de nos réminiscences sensorielles, de nos souvenirs. Allez, il est grand temps de se perdre, "loin, loin, au loin dans les dunes".


Vous êtes ici
Vous êtes ici. Place d’Italie. 
Vous êtes ici 75013 Paris.  
Vous êtes ici dans une chambre aux rideaux cramoisis 
Vous êtes bien là c’est bien ma chambre
C’est bien mon lit 
Mais dans ma tête je suis parti 
En bord de mer plutôt Capri.  

Vous êtes ici.  
Au point précis de la faille spatio-temporelle, 
 Dans le turquoise rebelle qui resplendit,
 Le turquoise aigu de nos vies.  

Vous êtes ici
Où se reposent les loups masqués, les panthères suaves, 
Où les horizons poudrés d’Or respirent encore.  
Vous êtes ici, 
 Ici dans les montagnes saignantes 
Faites de rochers de haute lignée.  
Vous êtes là où je suis barré aux forêts
Basculées qui ondulent en mer au loin,
Il y a des îles en cheveux verts, 
Des lits de mousse et des palmiers nacrés
 Sucrés du rose où va la lune
 Dans les vallées d’ombres farouches
 Loin loin au loin dans les dunes  

Vous êtes ici. 
C’est Google Earth qui le dit. 
Vous êtes là, sous la Grande Ourse. 
Vous êtes ici je suis là-bas, 
Somme toute nous voici dans la course  

Vous êtes ici c’est votre appli qui le dit.  
Au point précis de la faille spatio-temporelle. 
Là où le temps qui passe embrase l’espace avec elle . 
Là où le rêve demeure ici,  
Où bat ce cœur et ce rêve galopant de se fondre vivant, dans l’instant,  
De se fondre vivant pourtant  

Vous êtes ici. Localisé.  
À San Diego ou à Delhi 
sur Mars ou en Pennsylvanie.  
Est-ce moi? 
Est-ce toi qui rêve ? 
Est-ce ta personne vivante qui rêve que je suis ici  
Là bas d’entre les mondes  
Vous glissez basculez mais au moment de tomber pfeww... 
Avec moi vous vous envolez

Notes: 
1. Les Égyptiens de l'Antiquité utilisaient les cartes pour consigner les limites des propriétés foncières et des champs après les crues annuelles du Nil.
2. "La plate-forme de visualisation pour Google Earth fut créée par Keyhole Corp., qui réalisa des cartes et des images par télédetection pour la CIA. Keyhole - racheté par Google en 2004 - fondait ses visualisations sur la superposition d'images obtenues par satellite, photographie aérienne, observation au sol et d'autres outils de cartographie pouvant être interfacés avec des systèmes d'information géographique. Il s'agissait d'un véritable exploit technique car la résolution des cartes et des images change lorsque l'utilisateur zoome, grâce à la superposition et la géorectification des bases de données spatiales et des images de télédétection provenant de différentes sources. Google Earth génère également des modèles numériques à partir des données topographiques radar à haute résolution pour permettre aux utilisateurs de voir la surface de la Terre en trois dimensions." [source A p309]
3Une vingtaine de satellites dédiés émettent des signaux captés par un terminal qui calcule la latitude et la longitude (parfois l'altitude). Le système trouve une myriade d'applications: GPS embarqués dans les voitures, contrôle des camions et marchandises dans le secteur de la logistique, surveillance des condamnés en liberté conditionnelle, traçage des suspects dans le cadre d'enquêtes policières...
4. Il s'agit d'un écosystème complexe comprenant de nombreux acteurs:  l'éditeur du système d'exploitation (Android/Google, IOS/Apple, Microsoft), le constructeur de téléphone, l'opérateur téléphonique, le gestionnaire du marché d'application, le développeur et éditeur d'application, mais aussi les régies publicitaires. Ces régies sont là pour mesurer la fréquentation et servir d'intermédiaire pour la publicité ciblée.  Par le biais de bibliothèques et logiciels intégrés aux applications installés sur nos téléphones, les sociétés collectent des informations, notamment de localisation, pour pouvoir ensuite nous proposer de la publicité. En échange d'une application gratuite et de qualité, la société qui l'a développée se rémunère par le biais de cette publicité ciblée présente sur nos téléphones.  
5. La loi informatique et liberté encadre la géolocalisation dont font l'objet les citoyens français et européens. Ce cadre réglementaire définit les données personnelles comme pouvant être attachées à un individu, de façon directe ou indirecte par le responsable de traitement ou par un tiers. Ainsi l'adresse ip (qui identifie un ordinateur sur internet) et les informations afférentes (historique de navigation, achats...) sont des informations personnelles au vue de la loi française. Le traitement de ces données à caractère personnel doit répondre à des principes et mesures réglementés: obligation de sécurité et d'information de l'utilisateur, obligation de proportionnalité dans la collecte, etc. En France, l'instance de régulation qu'est la CNIL cherche à ce que les acteurs de l'écosystème rendent des comptes.  
6. En publiant ce billet via Blogger, votre humble serviteur est bien conscient d'être assez mal placé pour la ramener...
Carte des night-clubs de Harlem - 1932. Campbell, E. Simms (Elmer Simms); Dell Publishing Company / Public domain
Sources:
A. "Cartes. Explorer le monde", Phaidon, 2015.
B. "De l'Antiquité à Google Maps, la cartographie miroir du pouvoir" (France culture)
C. Nouvelles vagues: "Géolocalisation" avec Vincent Roca combien se vendent nos trajets?"
D. "La cartographie dans les têtes" avec Michel Foucher (Concordance des temps sur France culture)
E. "Histoire de la cartographie" avec Christian Grataloup et Elsa Chavinier (Cultures monde sur France Culture).
F. Le Cartographe: "Histoire de la cartographie moderne (XIX°-XX° siècle)"
G. "Pop et pixels pour Bertrand Burgalat" (RFI)

Liens: 
* Tricatel, la maison de disque fondée par Bertrand Burgalat en 1995.
* Quelques précieuses ressources géographiques sur internet: 
- Visionscarto de Philippe Rekacewicz, haut-lieu de la réflexion cartographique.
- Géoconfluences, "publication à caractère scientifique pour le partage du savoir et pour la formation en géographie".
- L'Atelier d'HG Sempai. Ce site de F. Sauzeau s'avère particulièrement inventif et utile aux professeurs d'histoire et géographie.  
- Cartolycée. "Cartographies, infographies et visualisations pour le lycée" par J-C. Fichet. 
- Cartographie(s) numérique(s) de Sylvain Genevois. "Eduquer à la carte passe aujourd'hui nécessairement par une éducation à l'information et à l'image numériques."  
- Neocarto. "Aucune carte n'est digne d'un regard si le pays de l'utopie n'y figure pas." (Oscar Wilde)
- On peut aussi faire de la géographie en confinement. La preuve avec ce projet mené par Karl Zimmer et ses élèves.  
- Beautiful Maps. Une très jolie collection de cartes.