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dimanche 22 février 2026

Quand la Charente a débordé.

Comment les humains font-ils face aux catastrophes naturelles? Comment tentent -ils de tirer les enseignements des catastrophes passées? Nous avancerons quelques pistes à partir des crues récurrentes de la Charente entre Angoulême et Saintes, comme celles de 1982 ou de 2026. 

Ci-dessus, une série de photos prises à Saintes lors des crues de décembre 2023 et février 2026. 

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L’inondation demeure un risque naturel, bien connu. Cependant, le territoire s’artificialise, avec l'aménagement d'espaces jusqu’ici réservés au fleuve. L'Homme modifie le paysage et bouleverse certains équilibres. Le risque augmente d’autant plus que les enjeux (les biens, les personnes…) se multiplient au sein des zones inondables...

L'aléa est un phénomène naturel dangereux comme une inondation, un tsunami... On appelle enjeux (ou vulnérabilités) les personnes, biens, équipements et/ou environnement susceptibles de subir les conséquences de l'aléa. Le risque résulte de la confrontation d'un aléa et d'une zone géographique où il existe des enjeux. Donc aléa x enjeu = risque.

L'automne 1982 connaît une pluviosité importante, deux fois plus forte que la moyenne saisonnière. Ces précipitations permettent de rétablir le niveau moyen des cours d'eau, sans débordements. En revanche, ces excédents de pluie saturent rapidement les terrains calcaires et perméables. A partir du 5 décembre, un temps doux et pluvieux s'installe. Le 10, une tempête balaie le littoral charentais et s'accompagne de pluies diluviennes. Les précipitations incessantes entraînent une montée rapide du niveau de la Charente. C'est le début de la crue dans tout le bassin du fleuve. A Saintes, les premiers débordements  submergent les prairies basses (zone de la Palu) et menacent les quartiers riverains du cours d'eau. A Angoulême, Jarnac, Cognac et Saintes, la cote d'alerte est atteinte. Rien de catastrophique toutefois, d'autant qu'une accalmie intervient à la mi-décembre, la décrue semble s’amorcer. Mais la situation se dégrade de nouveau très rapidement. Les ondées des 16 et 17 sur des sols saturés d'eau provoquent une brusque élévation des niveaux. La crue prend des proportions exceptionnelles aux lendemains d'un nouvel épisode pluvieux, survenu les 19 et 20 décembre.

* Saintes sur mer.

La situation de la ville de  Saintes s'avère particulièrement critique, car la Charente - alors dans sa partie aval - reçoit  des débits supplémentaires apportés par les affluents (Seugne) grossis par les pluies. Depuis le samedi 11 décembre 1982, la cote d'alerte de 4 mètres est atteinte au niveau du pont Palissy.  La circulation devient impossible sur les voies traditionnellement inondées (quai des Roches, route de Courbiac, rue du Pont-Amilion). A partir du 15, la situation se détériore, obligeant les pouvoirs publics à mener les premières interventions dans les quartiers inondés: distribution de parpaings et madriers, évacuation des personnes sinistrées. Le 20 décembre, la cote d'alerte de 6 mètres est atteinte. Le quart de la ville, principalement sur la rive droite, se trouve alors sous l'eau. Les coupures d'électricité et de chauffages accélèrent l'évacuation de familles sinistrées. Il devient de plus en plus difficile de se rendre à Saintes. A l'intérieur de la ville, la circulation est devenue presque impossible. L'avenue Gambetta - une des deux artères principales de la ville - devenue impraticable, il faut construire d'urgence une passerelle au dessus de la chaussée inondée. La communication entre les deux rives ne tient plus qu'au pont de Saintonge. La cote maximale atteint 6,99m au pont Palissy. La décrue salvatrice n'intervient que le 24 décembre à 16 heures.

* Déclenchement du plan ORSEC.

Michel Crépeau, ministre de Environnement de l'époque, accompagné de Jacques Monestier, préfet de Charente-Maritime, survolent la Saintonge et constatent que la crue prend une allure de catastrophe. Des villages se retrouvent cernés de toute part, isolés (Courcoury, Les Gonds). Les quartiers urbains riverains du fleuve se trouvent inondés. Les appels de détresse convergent en très grand nombre vers des centres de secours totalement dépassés. La situation conduit donc les autorités à déclencher le plan ORSEC dans les deux départements charentais. Ce plan, institué en 1952, sonne l'alerte générale et permet de mettre à disposition et d'organiser des moyens de secours humains et matériels exceptionnels. Un état-major de crise, dirigé par chaque préfet, réunit  les responsables des services publics de chaque département: DDE, DDA, DDASS, gaz, électricité, télécommunication, protection civile, police, gendarmerie, armée. Pour appliquer les décisions prises, des postes de commandement (1) s'installent dans les préfectures et les principales villes sinistrées.

 Les opérations sur le terrain mobilisent sapeurs-pompiers, plongeurs et matériels spécialisés. Elles sont organisées sur place par les commandants  des centres de secours. Un PC  opérationnel très important est installé à Saintes sur le stade Yvon Chevalier. A partir du 21 décembre, des renforts importants sont envoyés par les postes de secours de dix autres départements. L'action de l'armée s'intensifie également dans le cadre du plan ORSEC. Avec la décrue, ce sont les équipes d'assainissement et de nettoyages qui entrent en action. En Charente-Maritime, le plan ORSEC n'est levé que le 4 janvier 1983.

* Conséquences directes.

Cette crue de la Charente se caractérise par son intensité et sa durée. Pendant plus d'un mois à Saintes, du 6 décembre 1982 au 24 janvier 1983, infrastructures et biens matériels furent mis à rude épreuve. Les dommages furent donc conséquents: maisons inondées, activités économiques paralysées, réseaux de transport et d'approvisionnement (eau, électricité) malmenés.

En débit de quelques troubles psychologiques et maladies liées à l'humidité, le bilan humain s'avère en revanche bien plus léger. La lenteur de l'écoulement du fleuve, associé à une gestion de crise efficace, permirent d'éviter tout décès direct au cours de l'épisode.

Le pont Bernard Palissy à Saintes, décembre 1982. © Jacques Hugues - Archives EPTB Charente


* Les facteurs d'aggravation du risque.

Les caractéristiques du bassin versant (2) de la Charente se révèlent propices aux risques d'inondations. Dans ce bassin très plat et de faible altitude, la pente moyenne s'avère très faible, de trois à six centimètres en moyenne par kilomètre entre Angoulême et Saintes. Dans ces conditions, l'eau s'écoule très lentement et s'étale dans le lit majeur du fleuve, dans les prairies et les champs d'expansion de crues. Le lit mineur correspond à ce qu'on pourrait désigner comme le cours d'eau normal, tandis que le lit majeur correspond à la zone recouverte par le cours d'eau en période de crue. Or, à certains endroits, il peut être très large. La capacité d'écoulement réduite de la Charente ver Saintes conduit à de fréquents débordements lorsque le débit augmente. Le bassin majeur, plutôt large, souvent occupé de prairies inondables, se rétrécit brusquement au niveau de la ville. Cette particularité fait de l'agglomération un redoutable verrou hydraulique, très vulnérable aux risques d'inondation. La surface de la zone inondable atteint 135 ha dans la ville, menaçant directement des centaines d'habitations.

Les crues de la Charente interviennent au cours de la période hivernale en raison des fortes précipitations océaniques qui s'abattent alors sur la région. A la différences des inondations brutales et soudaines que connaît le quart sud-est de la France, il s'agit ici de crues provoquées par une pluviosité longue (crues à cinétique longue). L'eau monte lentement et l'onde de crue s'y étale dans le temps (48 heures pour arriver de Cognac à Saintes, seulement distantes de 28 km). En se propageant vers l'aval, elle est aggravée à la fois par la persistance  des pluies et par les crues des affluents aval. Au niveau de Saintes, la présence d'un large lit majeur entraîne des débordements du fleuve sur de vastes surfaces, d'autant plus que la faiblesse de la pente empêche l'évacuation rapide des eaux. Dans ces conditions, les durées de submersion se caractérisent par leur longueur (un mois en 1982!). Rappelons en outre l'existence d'autres facteurs favorisant l'apparition des crues: remontée de la marée dans la partie aval, l'encombrement du lit mineur en raison d'un entretien insuffisant et par la présence d'ouvrages vétustes ou mal dimensionnés, enfin l'occupation abusive du lit par certains aménagements.

L'arc routier (dit de Germanicus) a les pieds dans l'eau. (photo Blot prise le 21 février 2026)
Au titre de l'aggravation du risque, il faut aussi rappeler le rôle de  l'urbanisation du lit majeur du fleuve au XIX ème siècle. Jusque là, les populations, habituées à vivre avec l'aléa, s'installent presque exclusivement sur la rive gauche. A l'époque gallo-romaine, seule la rive gauche est occupée. Il n'y a alors pratiquement pas d'enjeux, car les constructions et activités se trouvent en zones non inondables. Tout change avec l'industrialisation et l'arrivée du chemin de fer. L'agglomération s'étend désormais sur la rive droite, dans le lit majeur du fleuve. Cet étalement urbain s'est accompagné d'aménagements peu judicieux, qui contribuèrent à l'amplification de la vulnérabilité au risque d'inondation. Ce fut le cas du comblement d'un bras naturel de la Charente appelé Petit Rosne. Dès lors, l'intégralité du débit du fleuve dut transiter par le bras principal du fleuve, ce qui pose problème en cas de crue. Par ailleurs, le Pont Palissy se caractérise par sa relative étroitesse avec ses arcs bas et ses piles massives. Il constitue un véritable verrou ne permettant pas l'évacuation rapide des eaux. Enfin, de nombreux remblais vinrent amputer le lit majeur du fleuve lors des aménagements successifs : la construction d'un viaduc de chemin de fer ("le pont de Diconche"), du Pont de Saintonge, la création du jardin public et de la place Bassompierre au cœur de l'agglomération. Il apparaît désormais bien difficile, voire impossible, de faire machine arrière en supprimant ces aménagements. Enfin rappelons l'entrée en vigueur très tardive de la réglementation sur l'urbanisation dans les zones inondables. Ainsi, les plans de préventions des risques ne furent mis en place qu'en 1995. Jusqu'à cette date, on pouvait donc construire en zone inondable.

Evolution du paysage urbain à Saintes. [Source : projet d’action éducative du collège Agrippa d’Aubigné.] 

D'autres facteurs, exogènes cette fois, sont à prendre en compte dans l'aggravation de l'aléa à Saintes. En aval de la ville, l'édification dans les années 1960 du barrage de Saint-Savinien est à l'origine de l'apparition d'un bouchon vaseux obstruant le lit mineur et occasionnant une surélévation de la ligne d'eau en amont. Comme ailleurs, la modification de l'occupation des sols a aussi contribué à l'imperméabilisation des sols du fait de la densification du tissu urbain et du bétonnage massif. Dans le domaine agricole, les surfaces vouées à la céréaliculture ne cessent d'augmenter au détriment des cultures fourragères. Ces espaces toujours en herbes jouent pourtant le rôle de ralentisseur de crue.

Repère de la crue de 1982 près du pont Palissy à Saintes.

* Gestion du risque.

Pour mieux lutter contre une catastrophe naturelle et réduire les enjeux, il faut connaître le phénomène et se souvenir des graves crises passées. Par conséquent, la politique de gestion du risque se fonde sur une bonne connaissance de l'aléa. Afin de mieux lutter contre les graves inondations, les autorités se sont dotées de Plan de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI). Élaboré par le Préfet, le PPRI réglemente l’urbanisme dans les zones inondables. Il prévoit des règles d'utilisation et d'occupation du sol selon une carte d'exposition au risque d’inondation établie grâce aux études des scientifiques et ingénieurs. Le Plan Local d’Urbanisme (PLU) élaboré par le maire régit le droit à construire sur la commune. Il peut empêcher l’urbanisation des terrains inondables en s’appuyant a minima sur le PPRI lorsqu’il existe.

* Une priorité : modérer le phénomène d'inondation. 

Une des options consiste à ralentir les écoulements en amont des villes. De "petits freins diffus sur le territoire" doivent permettre d'atténuer l'onde de crue en amont du bassin versant. Plusieurs aménagements sont envisageables : la plantations de haies, une stricte limitation des espaces bitumés pour limiter les flux d'eau, la réduction du drainage afin de préserver les zones humides, la restauration des freins naturels des cours d'eau. Dans cette optique, et afin de tirer tous les enseignements de la grande crue de 1982, de nombreux espaces restent inconstructibles au cœur même de la ville de Saintes. Ainsi, à quelques encablures du centre-ville, la prairie de la Palu s'étend sur 122 ha, en bordure de Charente. Composé de prairies naturelles en partie inondable, de roselières et d'un plan d'eau, cet espace est intégré au réseau Natura 2000. Crée après la crue centennale, le canal, dit chenal de la prairie déleste la Charente de son trop plein d'eau et alimente un plan d'eau aménagé sur la zone de la Palu. Cette création fait ainsi office de zone de surstockage en cas de fortes inondations. L'étang accroît la rétention d'eau dans des zones inhabitées du lit majeur.

Vue du plan d'eau de la Palu. (photo : blot)

Afin de limiter l'ampleur des inondations, une autre piste consiste à réaliser des travaux de protection, afin de faciliter l’écoulement du fleuve dans les secteurs urbains sensibles. Par exemple pour l’agglomération de Saintes, il faudrait retirer les sédiments accumulés dans la Charente au niveau du barrage de Saint-Savinien et faciliter l’écoulement de la crue au droit de certains franchissements routiers, qui provoquent des surinondations à Saintes.

 Vigicrues est un site internet [ vigicrues.gouv.fr ] alimenté par les services de l’État qui affiche des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, pour des prévisions à échéance 24 h. Exemple avec la station du Pont-Palissy à Saintes.

* Mieux prévoir et anticiper.

Le domaine de la prévision des inondations a connu des progrès majeurs ces dernières années. Ainsi, « Vigicrues » est un site internet qui affiche des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, toutes les 24 heures. De même, les préfectures peuvent diffuser les messages d'alerte et de consignes à destination de la population par le biais de radios locales conventionnées… La prévention passe donc par l’information et l’éducation des populations par l’élaboration d’expositions, par l’installation de plaques repères pour se souvenir des épisodes passés, avec l’établissement par les mairies d'un Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs (DICRIM) permettant de recenser les risques dans la commune et les mesures de prévention prises.

Malheureusement, tous ces progrès dans l'anticipation et la gestion des crues n'empêchent pas le fleuve de sortir, de manière récurrente de son lit. Le réchauffement climatique accéléré des dernières années a sans doute une incidence, avec la recrudescence d'événements de grande ampleur. La plus grande douceur contribue à l'intensification des précipitations sur de courtes périodes, ce qui provoque des inondations. Ainsi, entre 2020 et 2026, la cote des 6 mètres a été dépassée trois fois (en 2021, 2023, 2026). Les pouvoirs publics essaient de tirer les enseignements des crues passées, mais les mesures à adopter s'avèrent souvent complexes. La question de la désurbanisation, qui consiste à détruire les habitations installées en zone inondable quand cela était encore possible, prend beaucoup de temps et coûte chère. 

De même, comme le rappelle Kévin Benoit, de l'Etablissement Public Territorial de Bassin (EPTB), "comme le territoire est très plat, les masses d'eau en jeu sont astronomiques. Même si on faisait des bassins de rétention d'eau, les gains de hauteur d'eau seraient dérisoires pour des coûts qui sont astronomiques." (source A). Finalement, nous n'avons d'autre choix que de vivre avec les crues. Plutôt que d'essayer d'empêcher ce qui ne peut l'être, on tente désormais d'atténuer la vulnérabilité des enjeux. Ainsi, dans les habitations, des adaptations visent à atténuer les conséquences des inondations, avec l'installation de batardeaux, de clapets anti-retour, de revêtements au sol adaptés, en réhaussant les prises électrique en hauteur

Les crues de grande ampleur de la Charente sont si fréquentes qu'elles ont donné lieu à des chansons. Ainsi, les Binuchards, un groupe originaire de Gemozac en Charente Maritime, dans un style "fortement marqué par le terroir et le folklore charentais", nous apprend la page Wikipédia consacrée à la formation. Les paroles empruntent des expressions et des mots au parler saintongeais (cagouilles pour escargot, souberne pour inondation...). Il y est question de la crue du fleuve, sur ton humoristique, que certains trouveront sans doute lourdaud. Il y est en tout cas question :

> de la "voie romaine" passant à Taillebourg; seul axe routier des environs à rester au dessus des flots lors des crues. 

> des "écluses de St-Savinien", dont "la goule grande ouverte" n'empêche pas l'accumulation de sédiments, ce qui perturbe l'écoulement de l'eau en direction de l'embouchure. Dans ces conditions, "y'a trop de vase" et les riverains pataugent.

> des précautions prises pour éviter de trop gros dégâts ("j'avons sauvé tout l'mobilier") ou permettre de se déplacer à pied sec ("On met des planches et des parpaings pour pouvoir acheter sont pain"). 

> des conséquences immédiates des crues avec des dégâts matériels à craindre ("toutes les caves sont inondées", "ça sent le fraîchin, faut serpiller"), des déplacements plus compliqués ("le facteur pourra pas passer, / Et l'épicier qu'est embourbé"), la curiosité des badauds ("Alors comme on est sinistrés / Tout l'monde vient nous photographier, / Y feriant mieux d'venir nous aider").

Notes :

1. Dans ces Postes de Commandement ORSEC travaillent en permanence une trentaine de personnes qui apportent leur concours aux responsables des services publics et aux conseillers techniques qui analysent les besoins, les évaluent, puis formulent les demandes dans le cadre du plan ORSEC.

2. Bassin versant : Territoire à l'intérieur duquel toutes les eaux de surface s'écoulent vers un même point, appelé "exutoire". Il peut s'agir de l'embouchure d'un fleuve par exemple.

Sources:

A. Morgane Jacob : «"C'est la troisième grande crue en cinq ans" : Pourquoi les inondations affectent-elles autant Saintes et ses environs.», France 3 Nouvelle Aquitaine, 20/02/2026.

B. Les nom ressources du site de l'EPTB Charente.

C. Rapport de présentation de la cartographie du risque d’inondation de la Charente sur le secteur de Saintes – Cognac – Angoulême (PDF).

D Christian Genet :"Les deux Charentes. Inondation, 1982. La crue du siècle", La Caillerie.

Liens:

- Des photos de Jean-Pierre Maffre de la crue de 1982.

- Saintes: les inondations de 1982 en images.

jeudi 1 octobre 2020

Dans les pas de Demy, visitons le Rochefort des Demoiselles.

Avec le film Lola sorti en 1960, Jacques Demy se fait un nom en tant que réalisateur. Dès l'année suivante, il travaille avec Michel Legrand sur un projet de film entièrement chanté dont l'intrigue se déroulerait sur fond de guerre d'Algérie. Il faudra près de trois ans aux deux amis pour mener à bien leur entreprise. La persévérance paie, les Parapluies de Cherbourg remportent un immense succès dont la Palme d'or 1964. Dès lors, Legrand et Demy s'attellent à la création d'une comédie musicale "à l'américaine". (1) Fort du succès des Parapluies, le réalisateur dispose d'un budget permettant d'embaucher des stars hollywoodiennes. Legrand le convainc de recruter le fondateur Gene Kelly avec lequel il a déjà travaillé pour la série américaine An American in Paris. L'icône des musicals accepte, mais exige de chorégraphier ses pas. Demy recrute également George Chakiris et Grover Dale qui viennent de triompher dans West Side StoryLe chorégraphe irlandais Norman Maen imagine des ballets très influencés par  ceux de Busby Berkeley (Chercheuses d'orPlace au rythme) et Gene Kelly. Catherine Deneuve, Françoise Dorléac, Jacques Perrin, Danièle Darrieux, Michel Piccoli complètent le casting.

* Une comédie musicale française à l'américaine.
Dans les Demoiselles, les clins d’œil aux Musicals sont légions. Juste après son coup de foudre pour Solange, Andy chante sa chanson et joue dans la rue avec des enfants, réminiscence évidente du I got rhythm, chanté et dansé par Gene Kelly pour Un Américain à Paris (1951). De même, les jumelles arborent des robes rouges pailletées en tout point comparables à celles portées par Jane Russel et Marilyn Monroe dans les Hommes préfèrent les blondes (1954) de Howard Hawks.
Le réalisateur a analysé avec minutie la structure de West Side Story. Pour son film, il veille à son tour à faire progresser dialogues et actions par le chant et la danse en duos ou en groupes. "Toute situation quotidienne peut tourner au ballet, et le moindre geste à la chorégraphie." (source E)
L'hommage de Demy à l'âge d'or de la comédie hollywoodienne et de Broadway intervient au moment où les films musicaux deviennent de plus en plus rares aux Etats-Unis.

* Scénario. 
Le film, dont l'action se déroule sur trois jours, ouvre dans la ville de Rochefort une parenthèse enchantée le temps de la "fête de la mer", une kermesse organisée par les forains sur la place centrale. Les jumelles, Delphine (Catherine Deneuve) et Solange (Françoise Dorléac), enseignent la danse et le piano. En quête de l'amour idéal, les deux sœurs se morfondent à Rochefort et rêvent d'une carrière à Paris! Madame Yvonne (Danièle Darrieux), leur mère, tient un café place Colbert. Elle élève seule son jeune fils Boubou dont elle n'a pu se résoudre à épouser le père (Michel Piccoli) en raison de son nom ridicule (monsieur Dame). Prise de remords, elle a cherché à le retrouver, mais a perdu sa trace. 
Les jumelles croisent les forains Bill et Étienne
(George Chakiris, Grover Dale). Subjugués par leur beauté, les deux hommes leur demandent de participer au spectacle qui doit clore la fête.
Chaque protagoniste cherche le grand amour. Finalement, après moult péripéties, trois couples se forment, correspondant à trois types d'amour:
- nostalgique pour Madame Yvonne qui retrouve Simon Dame. Leur amour se construit sur la durée, nourri par la séparation et le temps.
 
- le coup de foudre pour Solange et Andy (Gene Kelly), un compositeur américain rencontré par hasard. 
- enfin l'amour idéal, sublimé, pour Delphine et Maxence (Jacques Perrin). Après s'être croisés sans jamais se voir, ils finissent par monter dans le même véhicule dans l'ultime scène du film.  

Les Demoiselles de Rochefort mettent en scène les destins croisés de personnages prédestinés à s'aimer, mais qui se ratent sans cesse. La rencontre est empêchée, repoussée jusqu'à la fin du film, voire après le générique final. 

Pont transbordeur (photo perso 3/9/2020)

* Le choix de Rochefort.    
Ville fluviale bâtie sur la rive droite de la Charente, Rochefort est née en 1666 de la volonté de Louis XIV d'y établir un arsenal, dans le but de faire de la France une grande puissance maritime.  Une ville nouvelle sort de terre. Trois siècles plus tard, Jacques Demy recherche le cadre idéal pour sa comédie musicale "à la française". A la différence des musicals américaines, Jacques Demy cherche à tourner en décor naturel, non dans des studios. En quête du lieu idéal, le réalisateur sillonne la France, mais les recherches s'avèrent longtemps infructueuses, jusqu'à ce que Rochefort s'impose, comme une évidence.
«  Je voulais d'abord faire Les Demoiselles d'Avignon, (…) mais je n'ai pas pu trouver à Avignon cette fichue place où les forains arrivent et s'installent. D'Avignon, je suis allé à Hyères, car je trouvais que Les Demoiselles d'Hyères faisait un titre fort joli aussi. Même chose, je n'y ai pas trouvé la place (…). Et puis je suis revenu en continuant à chercher : Toulouse, Narbonne, Tarascon, Beaucaire, La Rochelle... et c'est en revenant à Noirmoutier que tout à coup j'ai vu cette place centrale de Rochefort. Et là ça a été le déclic immédiat, je n'avais aucun doute : ce serait Rochefort. Cette architecture militaire très ordonnancée, ça m'a plu beaucoup : il y avait déjà un côté très pictural, architectural, qui convenait bien pour un Musical. J'avais déjà écrit une partie du script et je suis tout de suite rentré pour l'achever. » 
 Lorsque Demy porte son dévolu sur le port, Rochefort n'offre pas un visage très séduisant. Il s'agit alors d'une ville garnison à l'activité plutôt léthargique depuis la fermeture de l'arsenal en 1927. (2) La vase obstrue deux bassins du port. Le long bâtiment de la Corderie royale, ultime vestige du lustre d'antan, est en piteux état. Les façades sont décrépites. Le quartier de la Cabane Carrée possède tous les attributs d'un bidonville.

Mis à part les usines Zodiac et Bois Déroulés (usine de fabrication de contreplaqué), l'économie rochefortaise dépend alors presque exclusivement des activités militaires (base aérienne, centre-école d'aviation, centre d'aérostation maritime, usines Sud Aviation). 

La place Colbert et la mairie de Rochefort. (photos perso prises le 27/5/2020)


* Transformer la ville. 
En dépit, de ce tableau peu engageant, Demy retient la ville comme lieu de tournage. L'aspect très ordonnancé, pictural de Rochefort semble convenir à merveille à l'intrigue du film dans lequel six personnages en quête d'amour se croisent sans se voir. "J'ai eu le coup de foudre pour la place Colbert. Elle est carrée, entourée de bâtiments tirés au cordeau, avec un sol dallé où j'installerai mes danseurs, mon orchestre. On y fera une fête avec baraques, bistrot", explique Demy à un journaliste de France Soir dans l'édition du 2 février 1966.  

Le choix du site tient sans doute aussi aux points communs avec Nantes, la ville d'enfance du réalisateur: un port fluvial proche de l'océan qui vit au rythme de la vie maritime. Le réalisateur ancre son propos, il intègre la ville entière à une histoire qui se passe dans un milieu social simple.

La caserne Martrou et la maison du crime [photos perso prises le 24/6/2020

 Les lieux emblématiques de la cité sont alors investis par le cinéaste et ses comédiens. A quelques encablures de la ville, le pont transbordeur enjambe la Charente. L'édifice permet d'accéder  à Rochefort sans gêner la navigation, remplaçant ainsi avantageusement un système de bac aléatoire. L'ingénieux dispositif de nacelle imaginé par l'architecte Arnodin séduit Demy, qui gardait le souvenir ému du pont transbordeur de Nantes, disparu en 1958. Le film débute ici avec une chorégraphie des forains montés sur la nacelle pour traverser le fleuve. 

 Construite selon un quadrillage composé de rues se coupant à angle droit, la ville abrite un îlot resté vide en son centre, la place Colbert, dont le revêtement est alors composé d'un dallage de couleur rose avec des carrés noirs et blancs à la vénitienne. (3) Les forains y installent leurs stands dès leur arrivée en ville. La place fait office de force centripète vers laquelle convergent tous les danseurs. Hors de ce point central, Rochefort est vue comme une ville labyrinthique dans laquelle les couples vont incessamment se perdre, se croiser et se manquer. La place centrale et son café constituent le cœur du labyrinthe. Sur un des côtés de la place, le café Garnier est construit spécialement par Saint-Gobain. Ultra moderne avec son décor de verre tout en transparence, il fonctionne comme un prisme, un point de rencontre. Le troquet constitue le point nodal de l'intrigue. Tout le monde y passe pour apprendre les nouvelles, se présenter... L'arrivée des forains tire Rochefort de sa torpeur et métamorphose la ville. "Pavoisons à grands coups de soleil / Peignons des éclats de rire, décorons / Enluminons la ville, allumons / Des feux de joie, de plaisir et de sourire", clament-ils. Au fond, ce sont les forains qui révèlent la ville à elle-même. 

Nacelle du pont transbordeur au dessus de la Charente. (photo perso, 3/9/2020)
 
Un peu à la manière de l'arrivée des forains dans le film, Jacques Demy et son équipe transforment le port tristounet en un décor de conte de fées. Le temps du film, le magasin aux vivres de la Marine devient l'entrée de l'école de Boubou. Le magasin de musique de M. Dame est aménagé spécialement dans un coin de la Bourse du commerce.
Pour redonner du lustre à Rochefort, le cinéaste s'adresse à son ami Bernard Evein qui procède à des aménagements afin de transformer l'apparence de la ville portuaire. Le décorateur fait ainsi repeindre en blanc les façades rochefortaises pour les sortir de leur grisaille. Dès le mois d'avril 1966, une armada de peintres badigeonnent la caserne Martrou, la Bourse du commerce, la mairie, les façades de la place Colbert. Volets et portes arborent bientôt des couleurs pastels (bleu, rose, jaune, vert). Même l'eau du bassin de la place Colbert est remplacée par un liquide bleuté plus "photogénique". Evein a également l'idée de repeindre le pont transbordeur en rose, mais compte tenu des 9 tonnes de peintures nécessaires, il doit renoncer à l'entreprise pour se contenter d'une nacelle repeinte en rouge vif et blanc. 
Aux couleurs des façades répondent celles des costumes. Jacqueline Moreau (ancienne condisciple de Demy aux Beaux-Arts de Nantes tout comme Bernard Evein) dessine et fait fabriquer des robes à lignes simples et recherche les accessoires nécessaires aux différentes tenues. Les chapeaux sont créés par Jean Barthet, modiste de renom... 
Dans la rue Chanzy, le magasin aux Vivres devient l'école de Boubou le temps du tournage. (photos perso prises le 27/5/2020)

* "Il ne faut pas prendre la légèreté à la légère."Derrière les couleurs pastels et l'apparente légèreté du propos se cache une réalité plus grave. Madame Yvonne élève seul Boubou. "Nous fûmes élevées par maman / Qui pour nous se priva, travailla vaillamment / Elle voulait faire de nous des érudites / Et pour cela vendit toute sa vie des frites", chantent les jumelles. Courageuse, Yvonne s'affaire dans son café, où elle se dit "séquestrée", "clouéeLe malheureux Boubou insupporte sa mère et ses demi-sœurs. Aller le chercher à l'école semble une corvée pour les trois femmes qui le rabrouent sans cesse. Comme souvent chez Demy, la figure du père est montrée négativement ou absente. Pépé se fait servir ou assemble ses maquettes rivé à sa chaise.
Demy s'intéresse à des gens ordinaires et à leur quotidien. Il aime les marginaux ou les gens peu considérés. Il met en scène des marins, des forains auxquels il fait chanter une ode au nomadisme, des femmes libres et indépendantes qui ne se font pas dicter leur choix par la morale bourgeoise ambiante, osent parler en public du "creux de leurs reins" et de leur nudité. Elles sont libres, audacieuses, insolentes, hédonistes et détonnent dans la société patriarcale d'alors. A fortiori, les jumelles sont des enfants naturels, ce qui reste encore mal vu en 1967.


Le fil conducteur du film est la recherche contrariée d'un bonheur simple, du grand amour. Chacun doit (re)trouver sa chacune, mais la rencontre attendue est sans cesse retardée en vertu d'un principe de contrariété. L'action consiste en une série de chassé-croisé et de ratages amoureux. Les protagonistes se manquent à un quart de seconde près ou croisent les mauvaises personnes. Andy rencontre Delphine alors qu'il aurait dû rencontrer Solange; Maxence fait la connaissance de cette dernière, mais ignore l'existence de sa jumelle, qui correspond pourtant en tout point à l'amante fantasmée. Delphine n'aime que les blonds, mais ne tombe que sur des bruns. Maxence "n'aime que les blondes" et fait la connaissance d'une rousse... Quand un coup de foudre a lieu (Solange et Andy), les amoureux se perdent de vue aussitôt et se cherchent. 
Chaque personnage décrit le portrait de l'homme ou de la femme de ses rêves. Le spectateur connaît donc l'idéal amoureux de chacun et les associe aux personnages du film. Maxence peint la femme idéale sous les traits de Delphine, sans qu'ils ne se soient jamais rencontrés. "Comme ce type doit m'aimer puisqu'il m'a inventé", constate la jeune femme. Ce n'est qu'à l'extrême fin du film que Delphine croise enfin Maxence, et encore cela n'est que suggéré dans le dernier plan du film. "Tous les personnages se cherchent comme dans un film-poursuite. Les rencontres ne sont pas fortuites mais policièrement orchestrées, savamment élaborées, enchevêtrées comme un puzzle", résume Demy.



Les lieux de tournage des Demoiselles à Rochefort.
* Le rôle de la musique. 
Le rapport à l'art s'avère primordial chez Demy. Cinéphile dès le plus jeune âge, le réalisateur peint, photographie, filme... Dans les Demoiselles, il multiplie les références picturales. La galerie Lancien expose ainsi un portrait de Delphine à la manière de Bernard Buffet, un Mobile de Calder ou encore une œuvre proche des Tirs de Niki de Saint-Phalle.
La mise en valeur de couleurs nettes et de motifs simples contribuent à rendre le film très graphique.
Solange compose un concerto, Andy et monsieur Dame sont pianistes, Delphine enseigne la danse, Maxence peint... C'est le film de l'art. Tout le monde est artiste et veut se rendre à Paris, le lieu de centralité. On part, on s'évade et on tente sa chance.

Pour les Demoiselles, Demy écrit un scénario, ainsi que les textes de 27 chansons en alexandrins, sans que les musique ne soient faites. Michel Legrand est au désespoir. "La chose la plus difficile pour moi était de faire de la musique joyeuse. La tristesse est beaucoup plus simple à interpréter, mais Jacques Demy n'en voulait pas une once dans les Demoiselles." Le compositeur s'acquitte à merveille de sa mission en proposant des musiques variées, gaies, tandis que tous les textes, en alexandrins, ont la même rythmique. 
Le réalisateur assigne des fonctions spécifiques aux chansons. Celle des jumelles s'apparente ainsi à une chanson d'exposition. "Elles se présentent, expliquent au spectateur qui elles sont." (source E p11)
Les morceaux servent aussi à se dévoiler. "Face caméra, les personnages chantent (...)[dévoilant] le fond de leur pensée avec une sincérité parfois déroutante." (source E p11) Par exemple, lorsqu'elle rompt avec Guillaume Lancien, Delphine s'épanche sans détour. La musique est alors le moyen d'accéder à l'intériorité du personnage. Quand Andy chante son coup de foudre pour Solange à Simon Dame, ce dernier disparaît de l'écran comme pour mieux signifier que la chanson correspond à ce qu'il y a dans la tête d'Andy (plan bulle). De même, la danse relaie l'expression des sentiments quand les mots ne suffisent pas. La joie des protagonistes contamine par exemple les passants qui se mettent à virevolter dans leur sillage comme lorsque Delphine s'ébroue dans les rues de Rochefort (ci-dessous).


Danses et chansons jouent un rôle primordial dans l'intrigue. Ainsi, "les six protagonistes partagent leurs airs et parfois leurs paroles: les âmes sœurs sont prédestinées puisqu'elles chantent les mêmes notes sans le savoir. (...) Ce rapprochement sonore révèle la proximité de leur état d'esprit, montre qu'ils sont prédestinés à «s'entendre»." (source E p21) [les deux vidéos ci-dessous]
Le chant et la danse permettent de conjurer la pesanteur du quotidien. Lorsque la musique disparaît, une dépression atmosphérique et morale semble s'abattre sur les personnages, comme lors du dîner au café Garnier. Sans airs, le repas devient pénible, les convives s'ennuient, les alexandrins deviennent pesants. Les dialogues le soulignent: "Que ce dîner manque d'attrait!", déplore Yvonne. "Il manque la musique!", répond Solange. "Quant à moi, aujourd'hui, je me sens... quotidienne", constate Delphine.
Tous les acteurs sont doublés pour le chant, à l'exception de Danièle Darrieux, une habituée des comédies musicales d'avant-guerre. Anne Germain, Claude Parent, Jacques Revaux sont les voix de l'ombre de Delphine, Solange et Maxence.

 La chanson de Maxence semble répondre à celle de Delphine.


* Le tournage. 
Le tournage des Demoiselles se déroule du 31 mai au 27 août 1966. Dès le premier clap, Rochefort se met au diapason du film et s'anime. La ville, transformée en un vaste studio à ciel ouvert, se met au service de l'équipe du film pour que tout se passe pour le mieux. En immersion, les acteurs et l'équipe technique partagent la vie des Rochefortais, que le réalisateur cherche à associer au film. Pour faire de la figuration et participer à la grande kermesse finale, il suffit de s'inscrire! Nombre d'habitants (une classe de CM2 de l'école Émile Zola, cinq motards du Moto Club rochefortais...) apparaissent ainsi à l'écran. Tout le monde joue le jeu. Le maire (Francis Gaury) cède par exemple son bureau pour en faire l'appartement/studio de danse des demoiselles. L'équipe du film se restaure au Grand Bacha et se retrouve chaque soir au cinéma l'Alhambra-Colbert pour visionner les rushes.



* Conclusion.

Peu de villes ont la chance de lier leur nom au titre d'un film, l'image de Rochefort est désormais intimement liée au film de Demy. Aujourd'hui encore, les visiteurs cherchent à retrouver les lieux emblématiques du film. L'office du tourisme propose d'ailleurs un circuit "sur les pas des Demoiselles de Rochefort". Le nom de rues de la cité en témoigne. En 1992, l'artère reliant la ville au pont transbordeur est nommée avenue Jacques Demy, l'esplanade située devant la gare est baptisée place Françoise Dorléac . (4) Le conservatoire de musique et de danse de Rochefort devient le conservatoire Michel Legrand peu après la disparition du compositeur et musicien (26 janvier 2019).

Beaucoup de personnes restent hermétiques à l'esthétisme du cinéma de Demy, mais pour les aficionados du réalisateur, les Demoiselles constituent un must, dont l'impact à long terme s'avère considérable. Si une partie du public est décontenancée par le film à sa sortie, la bande originale vaut à Michel Legrand une nomination aux Oscars en 1969. L’œuvre s'impose au fil des ans, jusqu'à faire l'objet d'un véritable culte, une de ces œuvres dont les inconditionnels connaissent les dialogues et les chansons par cœur. Depuis 1967, Les Demoiselles n'ont cessé d'inspirer les musiciens comme le prouvent les reprises en version jazz (Bud Shank, Bill Evans), chanson (Natalie Dessay, Brigitte, Chico et les Gypsies, P.R2B, Clara Luciani, Juliette Abitbol), classique (la harpiste Catherine Michel, Trotter Trio) des compositions de Michel Legrand.
L'objectif déclaré de Demy était de "faire un film dont le sentiment serait joyeux, faire en sorte que le spectateur soit, après la projection, moins maussade qu'il ne l'était avant de rentrer dans la salle." L'objectif est atteint.

Notes:
1. Kelly demande également à ce qu'on lisse le macadam des portions de rue où il danse. 
2. L'envasement constant de la Charente entraîne la fermeture des arsenaux en 1927. 
3. La première chorégraphie pose ainsi le canevas du film. Les forains investissent le cœur de la ville et l'animent. Aux forains, se joignent les mères de familles, les marins et les militaires, dans une ronde folle autour du bassin. 
4. Le 26 juin 1967, Françoise Dorléac est attendue pour la première de la version anglaise du film à Londres. Son avion décolle de l'aéroport de Nice. La comédienne est en retard et roule trop vite; elle perd le contrôle de son véhicule qui vient percuter un panneau de signalisation. La jeune femme de 25 ans meurt brûlée dans la voiture dont elle n'a pu s'extraire à temps. 

 Sources: 
A. Chantal Allès Marçais "Rochefort, la demoiselle de Jacques Demy" (Arte)
B. Les
lieux de tournage des demoiselles.
C. Les
demoiselles de Rochefort ont 50 ans" (INA)
D. "
Tournage des Demoiselles de Rochefort de Demy".
E. Diverses ressources sur les
Demoiselles , avec en particulier le dossier pédagogique dans le cadre du dispositif Lycéens au cinéma.
F. "Les Demoiselles de Rochefort,
le film du bonheur" [les chemins de la philosophie sur France Culture] 
G. Parcours dans les pas des Demoiselles. (pdf)
H. "Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy ont 50 ans" (France Inter)
I. Michel Legrand:"Jacques Demy et moi, nous étions deux frères" (France musique)

D'autres villes charentaises à l'honneur dans l'histgeobox: Jarnac, Saintes, Royan, la citadelle de Saint-Martin-de-Ré.  
La bande originale du film en version anglaise.
- Le script du film.  
- "Quiz: connaissez-vous vraiment le cinéma de Jacques Demy" (Télérama) 
- "Les voix de l'ombre des films de Jacques Demy". Article érudit de Rémi Carémel.