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mardi 23 janvier 2024

Quand Ramy Essam, et les manifestants de la place Tahrir, réclamaient le départ du dictateur Moubarak.

La tutelle européenne sur l'Egypte cesse en 1952 avec la prise du pouvoir d'un groupe d'officier qui chasse le roi Farouk, l'armée britannique et proclame la République. Nasser, le nouveau raïs, met les oppositions hors-la-loi et instaure un régime de parti unique. Acteur clef du mouvement des non-alignés, il devient le champion du panarabisme. Le dirigeant s'éteint en 1970, après avoir subi une défaite militaire dans le cadre de la guerre des six jours contre Israël. Son successeur et vice-président, Anouar el-Sadate, tourne le dos aux options socialisantes en libéralisant l'économie. Après une nouvelle défaite militaire contre l’État hébreu, un traité de paix signé en 1979 acte la reconnaissance tacite d'Israël. En 1981, Sadate est assassiné par des militants islamistes. Le vice-président, Hosni Moubarak devient le nouveau dirigeant. Militaire lui aussi, il prend ses distances avec les mouvements islamistes, sur lesquels Sadate s'était appuyé. Indéboulonnable pendant trente ans, le dictateur détricote l'héritage social de Nasser, tandis qu'une corruption galopante se met en place. 

Ahmed Abd El-Fatah from Egypt, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
 

En janvier 2011, dans le sillage de la révolution arabe, le mécontentement se mue en contestation ouverte. Au Caire, la place Tahrir devient l'épicentre de la colère, tandis que, de proche en proche, les manifestations gagnent tout le pays. Les aspirations démocratiques sont immenses. La moitié des habitants a moins de 25 ans et n'a jamais connu autre chose qu'un militaire à la tête de l’État. 

Ramy Essam, a 23 ans, il est étudiant en architecture à Mansourah, une ville située dans le delta du Nil, à 120 km au nord du Caire. Dès les premiers rassemblements, le jeune homme débarque dans la capitale, avec sa guitare sous le bras. Tout au long de l'occupation de la place Tahrir, il vit dans le village de tentes, qui sert de quartier général aux centaines de milliers de manifestants. Le 28 janvier 2011, Ramy monte sur une scène improvisée et interprète Irhal («Dégage!» / إرحل ),  une chanson écrite en quelques heures à partir des slogans des manifestants et dans laquelle il réclame le départ du président. « Nous ne demandons qu'une seule chose, dégage, dégage, à bas, à bas Hosni Moubarak, le peuple veut la chute du régime”."C'était une journée que l'on a appelée " vendredi de colère", j'ai vu des gens mourir, des gens frappés et j'ai pensé, soit je reste vivant et libre, soit je meurs... Alors, je n'ai plus réfléchi, je suis monté sur scène et j'ai chanté", se souvient-il. Trois jours plus tard, le 1er février, Moubarak réaffirme son intention de se maintenir au pouvoir, ce qui incite de nouveau Essam à interpréter "Dégage". Le lendemain, les baltaguias, les hommes de main payés par le pouvoir, chargent à dos de chameaux les manifestants antigouvernementaux. Le chanteur remonte sur scène. "J'avais été frappé à la tête, mais pendant deux jours, j'ai continué à chanter. C'était amusant, car  j'avais des bandages comme tous ceux qui m'écoutaient. Nous étions heureux car nous avions le sentiment d'avoir remporté la victoire.


Si les morceaux d'Essam touchent au coeur des protestataires, qui les reprennent à l'unisson, c'est aussi que la musique s'impose naturellement comme le médium populaire idéal pour synthétiser un message laconique et percutant à l'intention du dictateur: «dégage». En Égypte, la révolution se caractérise par l'absence de partis organisés et de leaders politiques. Empêchés d'agir en véritables citoyens pendant des décennies, les manifestants sont, pour beaucoup d'entre eux, peu familiarisés avec un discours idéologique structuré. Les chansons, avec leur vocabulaire simple et leurs revendications primaires, comblent ces lacunes. Elles permettent en outre de prendre, au jour le jour, le pouls de la révolution ou de réagir presque instantanément à l'actualité. Ainsi, les créations du chanteur amateur collent parfaitement à la succession des évènements qui se déroulent place Tahrir entre janvier et mars 2011. 

Lilian Wagdy, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Le 11 février 2011, après 18 jours de mobilisation sans précédent, Moubarak est renversé, l'armée assurant la transition. Ramy remonte sur la scène pour célébrer la victoire du mouvement, adaptant pour l'occasion ses paroles, devenues obsolètes. Le chanteur appelle désormais de ses vœux un gouvernement civil, en lieu et place du pouvoir militaire. Plus que jamais, l'artiste se confond avec le reste des manifestants, dont il retranscrit les revendications en musique. Armé de ses mots et de sa seule guitare, il s'impose comme un des acteurs clefs de la révolution en marche. Avec le titre "Riez bien, c'est la révolution" (اضحكوا يا ثورة), il se moque de la propagande de Moubarak selon lequel les manifestants seraient des agents de l'étranger, responsables du marasme économique et payés en hamburgers. "On vous dit que nous mangeons des menus KFC? Riez! C'est la révolution!"

Essam interprète égalementا لجحش قال للحمار, un poème écrit en 2008 par Ahmad Fouad Negm. "L'âne et le poulain" se réfère à Moubarak et à son fils Gamal, un temps pressenti pour succéder à son dictateur de papa. "Mon poulain, arrête d'être naïf, ne vis pas comme un prétentieux / Nos passagers [les Égyptiens] ne sont pas stupides et leurs os ne sont pas cassés / Demain ils vont se réveiller, et ils vont faire trembler le chariot / Et tu vas trouver enfoncés dans tes fesses quatre-vingts khazouk". Le khazouk est une sorte de bâton utilisé lors d'une torture et le chiffre quatre-vingts correspond aux nombre d’Egyptiens d'alors.

Le 9 mars, Ramy retourne place Tahrir avec d'autres manifestants, pour demander plus de changements. Ce jour-là, l'armée détruit les campements et réprime violemment les manifestants réunis. Comme beaucoup d'autres, le chanteur est arrêté, battu, torturé à l'électricité au sein du Musée National du Caire, transformé pour l'occasion en centre de détention. Après deux semaines d'hospitalisation, il revient à Tahrir avec un nouveau texte, Baisse la tête (طاطي طاطي). L'auteur ironise sur l'attitude de l'armée censée assurer la transition démocratique, aux côtés de la population. « Baisse la tête, baisse-la, baisse-la, tu vis dans un pays démocratique!». Le musicien évoque aussi l'impasse dans laquelle se trouvent les jeunes diplômés, entravés dans leur ascension sociale par la corruption et le népotisme: « et quand les ignorants sont devant toi... ou au-dessus de toi prenant ta longe / Il te conduit à ta perte, devant toi il y a un trou... tu bois le poison de Socrate. »

En septembre 2011, il sort une nouvelle chanson Pain, liberté et justice sociale comme pour affirmer les nouveaux mots d'ordre et priorités que le mouvement doit adopter. Pour Essam il n'y a plus rien à attendre du « cirque électoral » organisé par le Conseil Suprême des Forces Armées (SCAF), qui s'est employé à mâter les manifestations de l'automne 2011. Plus que jamais, la contre-révolution est en marche. En janvier 2012, alors que de nouveaux heurts sanglants éclatent place Tahrir, Essam s'en prend au SCAF en adaptant les paroles d'Irhal aux circonstances: "A bas, à bas le SCAF! Etat civil! (...) La révolution jusqu'à la victoire". Peu après, il sort l'album Al Midan ("La place").

Lors des élections législatives de 2011, les islamistes emportent la majorité des sièges au parlement, parvenant à séduire les populations rurales, pauvres et délaissées.Victorieux des élections, Mohamed Morsi accède à la présidence en juin 2012. Premier président civil de l'Egypte, ce membre des Frères musulmans doit prêter son "serment au peuple" place Tahrir, avant de le faire plus formellement devant la Cour constitutionnelle. Très vite, la contestation reprend. Les populations du centre, majoritairement urbaines, rejettent les islamistes de peur de voir la charia (la loi islamique) étendre son influence sur leurs droits. En juin 2013, les manifestations donnent l'opportunité au ministre de la défense, Abdel Fattah Al-Sissi, de démettre Morsi de ses fonctions. L'armée est de retour aux manettes. 


Le nouveau raïs règne en maître absolu sur l'Egypte (1), emprisonnant, torturant, tuant à tour de bras ses opposants, islamistes, comme libéraux. Pendant ce temps, les puissances occidentales, plus soucieuses de leurs intérêts économiques que de la défense des libertés, tournent le regard dans d'autres directions. (2) En 2014, Ramy Essam se réfugie en Suède, où il se lance dans une carrière professionnelle, sans pour autant renoncer à son engagement contre la dictature. 

Quatre ans après la prise de pouvoir de Sissi, le chanteur publie "Balaha". Ce mot correspond au nom donné à un menteur compulsif dans un film à succès. Les paroles fustigent l'autorisme de Sissi et témoignent de l'extrême lassitude, mais aussi de l'indignation d'une population réduite au silence. En réponse à cette prise de position, le parolier et le réalisateur du clip, Galal el Behairy et Shady Habash, coincés en Egypte, sont emprisonnés pour « diffusion de fausses nouvelles ». Faute de soins, Habash meurt en prison en mai 2020, à l’âge de vingt-quatre ans. Ce drame prouve, si il en était besoin, la cruauté du régime Sissi.

C°: Si la jeunesse réunie place Tahrir n'est pas parvenue à donner corps aux aspirations démocratiques qui l'animaient, écrasée par la violence de l'armée et dupée par la rouerie des islamistes, elle a néanmoins fait montre d'une grande dignité, d'un immense courage et les chants de Ramy Essam en constituent, assurément, la digne bande son.

Notes: 

1. En guise de réponse à la crise économique qui plonge les Egyptiens dans la misère, Sissi lance le pays dans une politique de grands travaux tels que doublement du canal de Suez, la construction d'un grand musée à Gizeh, de lignes de TGV, la construction d'une capitale en plein désert...

2. La France fournit les armes. Les autres puissances ne sont pas en reste. L'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis fournissent les prêts financiers, la Russie les ressources en blé, tandis que la Chine investit dans le pays.

Sources:

- Bérengère Lavisse: "De Tunis à Dera'a, les chants du Printemps", mémoire de 4ème année. (pdf)

- Cyril Sauvageot: «Comment la chanson "Irhal" est devenu le cri de ralliement des manifestants de la place Tahrir?»

- «Ramy Essam: la voix de la révolution» (DREAM)

- "La pop égyptienne au temps de la Révolution de la place Tahrir" avec Coline Houssais. [Le réveil culturel sur France Culture]

- "Dégage! La B.O. des révolutions arabes" [The Observer]

- Jane Mitchell: "Ramy Essam, la bande originale du printemps égyptien" [Révolution permanente] 

- "La bande-son des révolutions: 10 ans de musique et de révoltes" Rencontre avec Coline Houssais.

- "Égypte: les sons de la place Tahrir" [France Inter] 

- "Rami Essam: le barde de la place Tahrir" [France Inter]

Conseil de lecture:

Alaa El Aswany: "J'ai couru vers le Nil", Actes Sud, 2018. 

mercredi 30 août 2023

"Avec bidasse", "vive le pinard", "Quand Madelon": les chansons de la grande guerre.

La défaite contre la Prusse en 1870 et la perte de l'Alsace-Lorraine nourrissent un puissant courant nationaliste, constamment entretenu au sein de l'armée et de l'école. La chanson n'est pas en reste comme le prouve l'abondante production de titres chauvins et revanchards. En 1872, Paul Déroulède, fondateur de la Ligue des Patriotes, écrit "le Clairon", une exaltation de la bravoure du soldat français. A la même époque, Amiati enflamme les café-concerts avec des morceaux incitant à tourner les regards vers la ligne bleue des Vosges. Il faut récupérer les provinces perdues comme le suggère "Alsace et Lorraine". La reconquête sera militaire, or face à une Allemagne beaucoup plus peuplée, les courants natalistes incitent les femmes françaises à procréer. A contre courant, le chansonnier Montéhus les invitent à refuser d'enfanter. "La grève des mères", chanson de 1905 ici interprétée par les Amis de ta femme, est un puissant brûlot pacifiste qui vaudra à son auteur deux mois de prison ferme pour "visée abortive", peine remplacée en appel par une lourde amende. 

Léon Pousthomis (1881-1916), Public domain, via Wikimedia Commons

En 1891, Eloi Ouvrard obtient l'autorisation du ministère de la Guerre de se produire sur scène en uniforme de soldat. Bien vite imité par des artistes populaires comme Polin ou Bach, il lance ainsi le comique troupier. Le répertoire, plein de sous-entendus grivois, décrit le quotidien du militaire. Dans "Avec Bidasse", Bach vante la chaude fraternité au sein du régiment. "Avec l'ami Bidasse / On ne se quitte jamais / Attendu qu'on est / Tous deux natifs d'Arras / Chef-lieu du Pas -de-Calais". Le même Bach chante Vive le pinard : « Le pinard, c’est de la vinasse/ Ça réchauff’ là ousse que ça passe/ Vas-y bidasse, remplis mon quart [gobelet, tasse]/ Viv’le pinard ! Vive le pinard ! » Dans une scène du "Vieil homme et l'enfant", Michel Simon entonne le célèbre couplet.

En août 1914, à la veille de l'entrée dans le premier conflit mondial, la musique est pratiquée collectivement au sein de fanfares, harmonies ou de sociétés orphéoniques. Les interprètes se produisent dans des goguettes, des cabarets et des café-concerts. La chanson est alors un media incontournable et un phénomène de société, qui transmet des informations, en phase ou en décalage avec l'opinion publique. Petits formats, feuillets et partitions assurent la diffusion de chansons de plus en plus disponibles sur disques 78 tours.

L'entrée en guerre balaie les espoirs des pacifistes. Même Montéhus se range sous la bannière des va-t-en-guerre. Sur l'air "d'auprès de ma blonde", il écrit le belliqueux "Chasse aux barbares". "Pour chasser les barbares / Français sans peur debout / Ne versons pas de larmes / Fièr'ment prenons les armes." Vincent Scotto commet "Les boches c'est comme des rats" (1916) "Les boches, c'est comme des rats / Plus on en tue et plus y'en a!"

Le chant occupe une place importante dans la vie du soldat. Il rompt la monotonie des longues marches, soude les hommes, égaie les moments de répit dans les lignes arrières, permet d'honorer les camarades tombés sous la mitraille. Les poilus s'approprient les chansons à la mode, adaptant sur leurs mélodies des paroles de circonstance, grivoises ou sinistres. Diffusées en petits formats ou recopiées à la main, elles circulent tant bien que mal le long de la ligne de front. Faute d'instruments à disposition, hormis quelques harmonicas, les musiciens en fabriquent avec les matériaux glanés de ci de là.

La guerre déclarée, la chanson est enrôlée dans l'effort de guerre, s'intégrant dans le dispositif de propagande. Les autorités surveillent de près la production chansonnière, afin d'empêcher l'émergence de toute voix dissidente, contestatrice, ou simplement critique. Ainsi, les chansons font l'objet d'une censure préalable de la part des services de police. Il convient au contraire de mettre en avant les morceaux belliqueux et édifiants, susceptibles de galvaniser les troupes. Dans cette veine patriotarde, Bérard interprète en 1916 "Verdun, on ne passe pas". "Les ennemis s'avancent avec rage, (...) / Semant la mort partout sur son passage, / Ivres de bruit, de carnage et de sang; / Ils vont passer... quand relevant la tête, / Un officier dans un suprême effort, / Quoique mourant, crie: A la baïonnette / Hardi les gars, debout, debout les morts!"

Certains s'épanouissent dans cette veine guerrière à l'instar de Théodore Botrel. Détournant "la Petite Tonkinoise", "Ma p'tite mimi" est un chant d'amour, non à sa bien aimée, mais à sa mitrailleuse... Et c'est très chaud. Au bord de l'orgasme, il chante: "Plein d'adresse / Je la graisse / Je l'astique et la polis / De sa culasse jolie / A sa p'tite gueu-gueule chérie". A quatre vingts ans de distance, l'interprétation qu'en donne Pierre Desproges permet de souligner le ridicule des paroles. 


Soucieux du moral des troupes, l'état-major autorise les orchestres de régiments à donner quelques concerts à partir de l'été 1915. Sans surprise, les morceaux légers ont plus de succès que les musiques militaires. A partir de 1916, les airs du caf'conc' et du music-hall se diffusent au front grâce au théâtre des armées, des spectacles itinérants où se produisent les artistes venus de l'arrière. A l'invitation de l'état-major, les vedettes se produisent pour les soldats. Bach y triomphe avec "Quand Madelon", une chanson joyeuse et légère qui n'avait pourtant guère séduit les civils avant guerre. Il faut dire que la misère affective et sexuelle endurée par les soldats au front n'en rend que plus désirable la Madelon, une serveuse d'auberge amicale et peu farouche.

Sur un timbre, un air connu et apprécié, les poilus écrivent des paroles sur la rude réalité de la vie des tranchées. Pour échapper aux foudres de la censure et aux représailles, les auteurs se gardent bien de signer leur création. Parmi les morceaux les plus marquants, on peut citer "Dans les tranchées de Lagny", morceau écrit en 1915 par un ou des poilus anonymes sur l'air de "Sous les ponts de Paris". Il est ici interprété par Francis Lemarque. "Aux abords de Lagny Lorsque descend la nuit / Dans les boyaux on s'défile en cachette, / Car la mitraille nous fait baisser la tête. / Si parfois un obus / Fait tomber un poilu / Près du cimetière on dérobe ses débris / Aux abords de Lagny."

Tout message anti-militariste est bien sûr prohibé et ne peut s'épanouir que sous couvert d'anonymat. C'est le cas de "la chanson de Craonne", un morceau antimilitariste, au message hautement subversif, plaqué sur la mélodie et la métrique de "Bonsoir M'amour" , un succès de Charles Sablon. 


Le texte est le fruit d'une élaboration lente, modifié au gré des événements. Apprise par cœur, transmise oralement, la chanson se diffuse clandestinement et circule pendant plusieurs mois d'un secteur à l'autre du front, sous différentes versions et appellations:"La chanson de Lorette", "La chanson des sacrifiés", "La vie des tranchées". Il faut attendre 1917 pour que le texte se stabilise. La chanson est truffée de référence au quotidien des soldats. Le premier couplet insiste sur le rôle crucial du poilu contraint de remonter en première ligne. Le refrain témoigne du désespoir de soldats convaincus d'être sacrifiés pour une cause qui les dépasse. "C'est à Craonne, sur le plateau, qu'on doit laisser sa peau / Car nous sommes tous condamnés, / C'est nous les sacrifiés." Le deuxième couplet fustige les "embusqués", ces "gros qui font la foire", échappant au conflit et se pavanant sur les "boulevards". Les paroles opposent les riches aux simples soldats. "Ceux qu'ont le pognon, ceux là r'viendront", tandis que les troufions s'entretuent. La chanson se termine sur une vision subversive. Le poilu menace de cesser les combats, de se mettre en grève et d'inverser les rôles. "Ce sera votre tour, messieurs les gros / de monter sur le plateau / car si vous voulez faire la guerre / payez-là de votre peau." Exutoire de la lassitude et de la révolte des combattants, la chanson finit par être associée aux mutineries affectant une partie des régiments de l'armée française lors de l'offensive du Chemin des Dames, au printemps 1917. Pourtant, des versions de la chanson circulaient avant l'épisode. Quoi qu'il en soit, la "Chanson de Craonne" se répand dans les tranchées. On l'entonne en catimini, loin des oreilles des officiers. Son contenu explosif limite sa diffusion à la zone du front. Enregistrée pour la première fois en 1952, elle trouve de nos jours un grand écho car son contenu correspond à ce que nous évoque en premier lieu la Première guerre mondiale: un conflit au cours duquel la vie humaine du simple soldat ne semble avoir aucune valeur.

"Non, non, plus de combats", chanson écrite par un auteur anonyme au cours de l'année 1917, revêt une forte connotation antimilitariste. Les paroles assimilent la guerre à une "grande boucherie". L'auteur insiste sur le contraste entre la vie d'avant, celle de l'usine, juste et heureuse, et celle des tranchées, opposant les outils de l'ouvrier qui créent aux fusils qui tuent. "Les canons, les fusils, les baïonnettes,
/ Ce ne sont pas des outils d’ouvrier, / Ils en ont, mais ceux-là sont honnêtes / Et de plus ne sont pas meurtriers. / L’acier d’un couteau de charrue / Vaut mieux que celui d’un Lebel, / L’un produit tandis que l’autre tue, / L’un est utile et l’autre criminel
"

Avec l'entrée en guerre des États-Unis en 1917 déferlent, non seulement des troupes fraîches et bien équipées, mais aussi des musiques nouvelles, en particulier le ragtime, ce genre précurseur du jazz. L'orchestre dirigé par James Reese Europe, composé d'une soixantaine de musiciens de Harlem et Porto Rico, subjugue l'auditoire. Il interprète ici un "Memphis blues" plein de swing.

La victoire s'accompagne du du retour en force de la chanson cocardière. Dès 1918, Bérard s'interroge "Qui a gagné la guerre?" Pour lui, la réponse ne fait aucun doute. "C’est le Poilu, soldat de France / Qui, sans peur, marchait au combat / Bravant la lutte et la souffrance / Le Poilu était toujours là ! / Le sac au dos, couvert de terre / Oui, c’est lui qui fit nos succès / C’est lui qui l’a gagnée, la guerre, / Le Poilu, le soldat français !"  

Qui se sent morveux se mouche. Guéri de son prurit belliqueux, Montéhus écrit en 1922 la "Butte Rouge". L'auteur compare l'âpreté des combats avec la frivolité et la douceur de vivre dont jouissent ceux qui se la coulent douce à l'arrière, avant d'opposer le bonheur de la paix retrouvée au souvenir des poilus morts au combat. En renouant avec sa fibre socialisante, Montéhus livre un vibrant plaidoyer contre la guerre. 

{ce billet est aussi à écouter en version podcast }

 

 Sources:

- "La fleur au fusil: 14-18 en chansons" [émission de Bertrand Dicale diffusée sur France Info]

- "Carnet de chants 1914-1918" [émission de Bertrand Dicale diffusée sur France Inter]

- "1914-1918: la chanson dans la grande guerre" [L'influx]

- "Les musiciens dans la grande guerre" [Jukebox sur France Culture]

- MUREZ Jean-Baptiste, « La Grande Guerre en chansons », Inflexions, 2014/3 (N° 27), p. 185-192

mardi 20 juin 2023

Les chansons du hirak.

A partir du 22 février 2019, chaque vendredi, des milliers d'Algériens descendent dans les rues des grandes villes du pays pour rejeter le système en place. A l'origine, les manifestants s'opposent à la volonté d'Abdelaziz Bouteflika, le président sortant, de briguer un cinquième mandat consécutif. Devant l'ampleur du mouvement populaire, au mois de mars, le chef des armées est contraint de réclamer le départ de celui que l'on désigne comme la "momie".  

Akechii, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons

En 2009, déjà, le rappeur Rabah Donquishoot décrivait le désarroi d'une population spoliée par ses dirigeants/prédateurs dans le morceau « Ya serraqin » ("Vous les voleurs !"). Boutef et sa clique s'engraissent des revenus du pétrole, dont les habitants ne voient jamais la couleur. 

Pendant plus d'un an, inlassablement, dans tout le pays, des centaines de milliers d'individus défilent, toujours pacifiquement. Le président sortant écarté, la protestation porte désormais sur la nature même du régime. Les manifestants critiquent notamment le poids disproportionné de l'armée dans la vie politique algérienne depuis l'indépendance. "Un Etat civil et pas militaire", scandent-ils. En 2016, le rappeur Diaz semble leur faire écho avec son titre #Civil fi bled el 3askar ("Un civil au pays des militaires"). Diaz y mélange rap et musique traditionnelle chaâbi, dont les sonorités sont dominées par la derbouka et la mandole.

Les manifestations du "vendredire" soulignent la forte politisation d'une partie de la jeunesse algérienne. Les marcheurs s'insurgent contre le détournement des ressources du pays (1) par un clan corrompu et autoritaire, dont la perpétuation au sommet de l’État ruine toute perspective d'avenir. Les manifestants expriment leur désespoir face à la "mal-vie", cette existence sans horizon. La détermination est forte. "On ne s'arrêtera pas" scande-t-on dans les cortèges. "Il faut qu'ils dégagent tous." Hauts avant-poste de la contestation se trouvent les supporters de foot dont le bras de fer avec le pouvoir remonte à loin. 


Les manifestations étant interdite à Alger depuis 2001, les stades de foot constituent le seul lieu de contestation du pouvoir. Les chants composés par les supporters sont les seuls exutoires pour crier le ras le bol et envoyer des messages forts aux gouvernants. Les membres des virages, issus des quartiers populaires, connaissent parfaitement les difficultés que doivent affronter les jeunes des quartiers déshérités: le chômage endémique, le système D, la consommation de drogue dans laquelle se consume certains et l'émigration clandestine avec l'espoir d'une vie meilleure loin de l'Algérie... Les chants permettent aussi de dénoncer l’autoritarisme de l’État, l'oppression, l'injustice, le mépris des puissants (la hogra), le clientélisme, la corruption, en un mot le Système. 

> Version podcast de cet épisode:



Le plus fameux chant de supporter, largement repris par les manifestants du hirak. La Casa del Mouradia, c'est son nom, a été composée en 2018 par Ouled El Bahdja, "les enfants de la Radieuse", un groupe de supporters de l'USMA (Union Sportive de la Medina d'Alger), l'un des deux grands clubs de foot d'Alger. Le titre se réfère à la Casa de papel, la série au succès planétaire racontant les aventures d'une bande de braqueurs de banques. Ici, Ouled El Bahdja assimile El Mouradia, le nom de la résidence officielle du président algérien, situé sur les hauteurs de la ville, à une "maison de voleurs". Dans le morceau, le palais présidentiel algérien fait l'objet d'un braquage, mené par Bouteflika le kleptocrate, le zombie, le fantôme, le portrait et sa clique de mafieux. Le chant est beau, profond, harmonieux. Les paroles percutantes et ironiques, chantées en arabe dialectal, fustigent l'incurie d'un clan, dont la seule motivation reste sa perpétuation aux sommets de l’État et l'enrichissement personnel, toujours au détriment des Algériens.   


Toujours en 2018, Ouled El Bahdja compose Babour Ellouh ("Barque de bois"), une évocation des tentatives désespérées pour traverser la Méditerranée sur des embarcations de fortune. Quatre jours avant le soulèvement du 22 février 2019, le groupe de supporters diffuse Ultima Verba, clin d’œil au titre d'un poème de Victor Hugo fustigeant Napoléon III. "Nous sommes votre malédiction / O gouvernement / et ce feu ne s'éteindra pas". Le rappeur Soolking adaptera ce morceau sous le titre de "Liberté".

Le Mouloudia Club d'Alger, le grand rival de l'USMA, a aussi ses formations de chants à l'instar du groupe Torino qui a remporté en début d'année 2019 un grand succès avec 3am Said, une critique ouverte de la corruption rampante du régime dont Saïd Bouteflika, frère et conseiller spécial du président déchu, est une des incarnations. Dans le pamphlet Chkoun sbabna ? (« Qui est coupable [de nos malheurs ?] »), l’Union sportive de madinet El-Harrach (USMH), club de la périphérie d’Alger, tient l’État pour responsable de la misère des jeunes Algériens. «L’Algérie, vous l’avez vendue et partagée, vous avez tous acheté des villas à Paris (…) Qui est responsable de nos malheurs ?» (...) «El Dawla» (l’Etat). (…) Laisse-moi fuir, même si je dois risquer ma vie. Les criminels, ce sont eux, mon ami !»

 

Le titre « Louhet el mout » des supporters de l'USM Annaba peut se traduire par « la planche de la mort ». Il fait référence aux embarcations de fortune des harragas, candidats à l’émigration clandestine qui s’embarquent sur des petites barques souvent en mauvais état et dont un grand nombre finissent au fond de leau. « On a travaillé dur, on n’a jamais eu ce qu'on voulait. / Les années passent et rien ne change. / Si notre pays nous avait donné nos droits nous n’aurions jamais goûté la résine (de cannabis) »

A partir de l'été 2019, le haut commandement militaire, qui s'est senti menacé, reprend en main la situation. Progressivement, la répression s'installe. En septembre, le général Salah impose la tenue d'élections. La plupart des manifestants boudent les urnes. Abdelmadjid Tebboune, ancien premier ministre de Bouteflika et cacique du système, l'emporte. Les manifestations se poursuivent néanmoins, jusqu'à ce que l'accélération de l'épidémie de Covid 19 ne serve à justifier l'interdiction des rassemblements au nom de la sécurité sanitaire. Les confinements permettent de multiplier les arrestations des militants les plus en vue, accusés tout à la fois de mettre en péril la survie de la patrie, d'alimenter le séparatisme kabyle ou de faire le jeu des islamistes, autant d'épouvantails permettant de discréditer l'adversaire et de le réduire au silence. La réforme du code pénal, en juin 2021, contribue à accélérer les poursuites judiciaires contre tous ceux qui menacent la pérennité du système. La situation est d'autant plus périlleuse que les Algériens ne peuvent compter sur aucun soutien extérieur. En outre, les manifestants , qui ont fait le pari de l'horizontalité, se retrouve sans chef ou représentation politique derrière laquelle se rassembler.

Timoh : «Y en a marre de ce système / Le régime détruit ce que celui qui vit de peu construit. / La vérité surgira / Nous sommes patients / Transmettez au parlement que celui qui vit de peu n’est pas à vendre »

Le succès retentissant du titre « Liberté » du rappeur Soolking, en duo avec l’Ouled-El-Bahdja repose sur un texte simple, fédérateur, vrai. Le beat répétitif, les violons en toile de fond, la voix légèrement auto-tunée, les chœurs de supporters parachèvent l'ensemble. Les paroles critiquent la corruption et l’hypocrisie du pouvoir, face à une société algérienne unifiée et inspirée des grandes figures de l’anticolonialisme. Arrivé en France en situation irrégulière, Soolking raconte sa vie de harraga dans "Sans visa" Dans la chanson Ya Ibahri, le rappeur incite les harragas, "ceux qui brûlent" les frontières; à ne pas risquer leur vie sur de petits bateaux de fortune pour quitter le pays et gagner l'Europe.


Les manifestants du hirak se réapproprient les symboles de la guerre d'indépendance, comme le montrent dans les cortèges les nombreux portraits d'Abane Ramdane, Ali la Pointe. Pilier du FLN tué par les siens, il avait fait adopter le principe de la "primauté" de l'autorité civile sur l'aile militaire. Sa mort symbolise le détournement de la révolution algérienne. En 2017, Rabah Donqishoot et son acolyte Diaz lui rendaient hommage dans un rap multipliant les emprunts à "la bataille d'Alger", le film de Pontecorvo. Les rappeurs montrent que, depuis l'indépendance, les dirigeants successifs n'ont rien fait pour éradiquer les inégalités datant de la période coloniale.

Quatre ans après le déclenchement du hirak, la vie politique semble totalement verrouillée. Tout se décide au niveau de la présidence de la république, par décret. Le parlement n'est plus qu'une coquille vide et les électeurs n'ont d'autre alternative que de bouder les scrutins. Ainsi, la participation lors du référendum sur la révision constitutionnelle de 2020 n'a atteint que 23% de participation! Depuis lors, le régime a engagé une répression implacable à l’encontre de toute voie dissidente. Associations et médias (Liberté, El Watan, Radio M) sont pris pour cibles, quand les journalistes sont arrêtés sous des prétextes fallacieux. Les prisonniers d'opinion se comptent aujourd'hui par centaines. Les réseaux sociaux sont surveillés de très près. La peur gagne la société civile. Les opposants se résignent à quitter le pays pour échapper à la prison. Alger tente d'endiguer cette vague de départ, en multipliant les interdictions de sortie du territoire.


Vu plus de 40 millions de fois sur Youtube, le titre "Allo le Système" de la chanteuse Raja Meziane est devenu l'un des hymnes du Hirak. La jeune artiste passe un coup de téléphone au « Système » qui ne répond pas. Les paroles fustigent un pouvoir autoritaire et corrompu, déconnecté des problèmes rencontrés par la population, tel que l’absence d’infrastructures publiques et d’éducation. « Le pays est à l’arrêt / rongé jusqu’à l’os / ça perdure / vous avez détruit l’éducation / et c’est la débandade. Société handicapée / la culture absente / le peuple qui saute dans les embarcations ». Le texte, incisif et percutant, appelle à une démocratisation véritable. Avocate de formation, Meziane a dû se résoudre à l'exil, après son refus de participer à un concert de soutien au président Bouteflika en 2015. Elle vit désormais à Prague.

La situation paraît dans l'impasse pour une jeunesse sans perspective et qui ne voit de salut que dans l'obtention d'un visa ou dans le secteur informel. La rupture de confiance est totale entre une majorité de la population et un pouvoir frappé d'infamie, mais qui n'entend pas abdiquer. Le hirak a été chassé des rues, certes, mais il reste bien vivant dans les esprits. 



Sources:
A. Cahiers du football: "
L'USMA, le chant de l'Algérie"
B. Fahim Djebara: «
Algérie: les supporters de foot, fer de lance de la contestation», in Le Monde du 9 mars 2019. 
C. Aux Sons: "
En Algérie, paysage sonore d'une révolution populaire".
D. Le Dessous des cartes du 5 octobre 2019: «
Algérie: le grand gâchis?»

E. Akram Belkaid: "Les mots du Hirak", Orient XXI. 

F. Araborama 2: "il était une fois... les révolutions arabes", Seuil, 2021.

G. "Algérie, comment le régime étouffe la société civile?" avec Madjid Zerrouky et Frédéric Bobin [Podcast L'Heure du monde]

H. Leïla Beratto: "
Algérie, les chants des stades résonnent désormais partout" [Grand Angle sur RFI]

Conseil de lecture: "les petits de décembre" de Kaouter Adimi raconte de quelle manière les gradés mangent le pays et comment une poignée d'enfants, soucieux de conserver leur terrain de foot, introduisent un grain de sable dans les rouages du système.

mardi 16 mai 2023

"Tirailleurs tiraillés". Hommages musicaux et enjeux de mémoires.

Dans un précédent billet, nous nous sommes intéressés aux tirailleurs sénégalais et à l'image que la chanson véhiculait d'eux. Nous allons ici nous focaliser sur les enjeux de mémoires et les combats menés par les anciens combattants, puis leurs descendants pour défendre leurs droits et entretenir la mémoire. 

[version podcast avec quelques morceaux non mentionnés ici: ]


Lors de l'accession à l'indépendance des colonies d'Afrique subsaharienne, les tirailleurs sont confrontés à un dilemme. Faut-il rester en France ou revenir dans un pays qui a obtenu l'indépendance sans eux? La perception de ces hommes dans leurs pays d'origines, est souvent mauvaise dans la mesure où les soldats africains sont considérés comme le bras armé de la France, ayant réprimé les aspirations à l'indépendance en Indochine, au Maroc, au Levant... Certains parviennent toutefois à s'imposer à la tête de leurs jeunes États. Parmi ces "présidents-tirailleurs" ont peut citer Eyadema au Togo, Bokassa en Centrafrique, Seyni Kountché au Niger, Kérékou au Bénin.


La chanson "petit n’imprudent", du Malien Idrissa Soumaoro, enregistrée en 1969 pour la radio malienne, témoigne du fossé qui se creuse entre les vieux tirailleurs revenus au pays et leurs jeunes compatriotes. Face à l'impudence d'un blanc bec, un vieux chef de famille oppose son parcours irréprochable de combattant de la deuxième guerre. L'ancêtre vitupère en utilisant un jargon fondé sur le sabir appris à l'armée. Dans le parler tirailleur enseigné aux soldats, on ne conjugue pas les verbes (ex: "Toi, obéir au capitaine"). Le vieux est emporté dans une scansion qui ne semble jamais devoir s'arrêter: "Petit n’imprudent provocatèr, malappris, tu ne sais pas que je suis vié? Moi j’ai fait lé guerre mondiaux, j’ai tué allemand, j’ai tué tchékoslovaqui"
Quinze ans plus tard (1984), le Congolais Zao s'inspire de ce morceau pour
la chanson « ancien combattant ». Le chanteur se met dans la peau d’un tirailleur sénégalais qui a fait la guerre et raconte, de retour au pays, la manière dont le conflit frappe aveuglément tout ce qui bouge. "Cadavéré", voilà le destin de tous les belligérants et des civils plongés dans la guerre.
Les deux titres constituent de beaux hommages aux anciens combattants, dépeints comme des figures ambivalentes des sociétés africaines. Respectés, ils suscitent dans le même temps les moqueries des jeunes générations qui raillent le "
français tirailleur" des anciens dont les sempiternels discours sur la guerre finissent par lasser.

* La mémoire vive des derniers tirailleurs.

Beaucoup de descendants des tirailleurs ont le sentiment que leurs aïeux ont combattu pour la France, un pays qui les a négligés, oubliés et trahis.

Le morceau «365 cicatrices» de La Rumeur évoque ainsi l'invisibilisation volontaire des tirailleurs par les autorités française. « Ils étaient fiers, enrôlés tirailleurs, / Et en fin de guerre tu as su comment leur dire d'aller se faire voir ailleurs. / Et qui on appelle pour les excréments ? / Des travailleurs déracinés laissant femmes et enfants


La mémoire des tirailleurs reste une mémoire vive. L'argument de la "dette de sang ", ancien, puisqu'il remonte aux lendemains de la grande guerre, est réactivée. Lamine Senghor en 1927 dénonçait déjà les écarts de pension entre citoyens et sujets: "Nous savons et nous constatons que, lorsqu'on a besoin de nous, pour nous faire tuer ou pour nous faire travailler, nous sommes des Français; mais quand il s'agit de nous donner les droits, nous ne sommes plus des Français, nous sommes des nègres", constatait-il. Dans le même esprit, en août 1996, les représentants des sans-papiers de l'église saint-Bernard (Maliens et Sénégalais principalement) demandent leur régularisation au motif de leur longue présence en France et du sacrifice de leurs ancêtres tirailleurs venus combattre pour la France lors des deux guerres mondiales. Ils dénoncent alors l'injustice faite aux descendants de ces tirailleurs traités comme de véritables parias.

Dans « Parole de Soninké », Mokobé semble leur faire écho: « Ça représente quoi 30 000 familles à régulariser sur 60 millions d’habitants ? / A peine 0,05 % / Et qu’est-ce qu’on fait des sans-papiers ? / On les rafle, on les déporte / On les saucissonne comme des chiens, on les tabasse / Pour les renvoyer dans leur pays d’origine / Et les enfants scolarisés expulsés ? / Et les tirailleurs sénégalais ? / Tu te rappelles quand ils ont défendu la France ? / Qu’ils étaient au premier rang, même pas la retraite"

Au sein de la Mafia K'1 Fry, le même Mokobé, également membre du 113, enfonce le clou avec "Incompris". "Originaires du Mali, cousin d'la Mauritanie / Et du Sénégal, à la place du cœur / C'est l'continent africain qui parle / Les tirailleurs ont changé le destin d'la France / Et en récompense, aucun héritage pour leur descendance"

L'ingratitude de la France est ressentie par les survivants et leurs descendants comme un crachat au visage. On mesure l'ampleur du malaise en écoutant les paroles de « La vérité fait mal » de Keny Arkana, "Hiro" de Soprano " ou "Les Oubliés" de Rim'K du 113. La première constate: « La France était bien contente de pouvoir compter sur ses tirailleurs pour faire fuir les Allemands / Manque de reconnaissance / Quatre générations, on oublie la dette morale de la France / Enfant de l’immigration / Parqué dans des cité-dortoirs, difficile d'essuyer l'affront » Le rappeur du 113 souligne également le mépris avec lequel les tirailleurs ont été traités. "Hommage aux travailleurs immigrés, aux tirailleurs / Mo-morts pour la France, oubliés par la France / Morts pour la France, oubliés par la France"

Les logiques discriminatoires ancrées dans l’histoire de ces troupes conduisent à la cristallisation des pensions à partir de 1958. Alors même qu'ils avaient participé aux mêmes conflits que les soldats métropolitains, les  anciens tirailleurs touchaient des sommes très inférieures à celles perçues par leurs homologues européens. Elles sont gelées aux taux versés lors de l'indépendance des pays dont sont originaires les tirailleurs, donc maintenues  à un niveau ne tenant absolument pas compte de l’évolution du coût de la vie. En 2007, grâce aux mobilisations des associations d'anciens combattants, à l'implication de leurs descendants et à la sortie du film Indigènes de Rachid Bouchareb, la discrimination flagrante que constituait le gel des pensions trouve enfin  une résolution avec une décristallisation partielle des pensions des anciens combattants africains. Lino:"Mille et une vies" «On parle d'indemniser les tirailleurs juste après Indigènes».

Ces dernières années, les anciens tirailleurs survivants apparaissent comme des victimes, des oubliés. (2) Un travail de mémoire débute pourtant relativement tôt comme le prouve la pose en 1924 du monument aux héros de l'armée noire à Reims. En septembre 1940, les Allemands, qui le considèrent comme un symbole de la "honte noire", le détruisent. A son emplacement une stèle, puis de nouveaux monuments seront érigés par la suite.

Si pendant longtemps les tirailleurs n'ont pas été honorés, ils n'en furent pas pour autant oubliés. Ils ont d'ailleurs laissé une empreinte durable dans l'imaginaire collectif. Ils y entrent de manière très humiliante avec l'outrageante publicité Banania, sur laquelle un soldat africain est représenté sous des traits ridicules, construisant pour longtemps les stéréotypes du tirailleur "y a bon", grand enfant benêt, incapable de parler un français correct.

En 1938, dans le poème liminaire extrait des Hosties noires, Léopold Sedar Sengor écrit: « Qui pourra vous chanter si ce n'est votre frère d'armes, votre frère de sang? / Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude, couchés sous la glace et la mort ? » . Dans une épitaphe poétique «Aux tirailleurs sénégalais morts pour la France», il rend hommage à ceux tombés au champ d'honneur, mais dont la France n'a pas souhaité se souvenir: «On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat Inconnu. / Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme.»

Depuis lors, la place essentielle occupée par les tirailleurs dans la culture populaire ne s'est pas démentie comme le prouvent de nombreuses œuvres. Des Bandes dessinées, des  romans: "Frères d'âme" de David Diop, "Le terroriste noir" de Tierno Monénembo, "Galadio" de Didier Daeninckx pour n'en citer que quelques uns. Des films: "Indigènes" de Rachid Bouchareb, "Nos patriotes" de Gabriel Le Bomin ou le récent "Tirailleurs" de Mathieu Vadepied... Mais aussi de très nombreux titres de rap mentionnent, au moins brièvement, les tirailleurs et leur  trace dans nos mémoires. Un des titres les plus forts est le morceau « Tirailleurs » d'Abd Al Malik. « Tiraillé entre ici et ailleurs, parents tirailleurs ? / Mon rap, mon art n'est pas vengeur, même si nous ne fûmes point vainqueurs / Au-delà, au-delà, la justice voit au-delà de toute appartenance / Une dernière danse à la mémoire de ceux qui ont cru en la France »

 

Les anciens tirailleurs toujours vivants sont aujourd'hui très peu nombreux, mais une série de mesures ou d'initiatives cherche à reconnaître ce que la France leur doit. En 2017, François Hollande accorde la nationalité à 28 d'entre eux. En juillet 2020, le ministère des armées diffuse une liste avec les noms de 100 soldats africains de la Seconde Guerre Mondiale afin d'inspirer les communes pour l'attribution des futurs noms de rues. De la même manière, en mars 2021, le ministère de la ville établit une liste de 318 noms. En 2023, une décision permet aux soldats de rentrer dans leurs pays d'origine, tout en touchant leurs pensions, alors qu'ils devaient jusque là rester six mois en France pour en bénéficier.

Black M : « Je suis chez moi » « J'pensais pas qu'l'amour pouvait être un combat / A la base j’voulais juste lui rendre hommage / J’suis tiraillé comme mon grand-père ils le savent, c’est dommage / Jolie Marianne / J’préfère ne rien voir comme Amadou et Mariam / J’t’invite à manger un bon mafé d’chez ma tata / Je sais qu’un jour tu me déclareras ta flamme, aïe aïe aïe » En 2016, dans le cadre des commémorations du centenaire de la bataille de Verdun, le rappeur Black M est invité à se produire sur scène. Mais, sous la pression d'une campagne de haine raciste fomentée par l'extrême-droite, le concert est annulé. Le rappeur s'était pourtant réjoui de l'invitation, qui lui aurait permis de rendre hommage à son grand-père, Alpha Mamoudou Diallo, qui avait combattu lors de la seconde guerre mondiale au sein des tirailleurs sénégalais.

Notes:

1. Dans la région lyonnaise, un espace commémoratif conserve la mémoire de ces massacres racistes.

2. 2. Parmi les pays africains appartenant auparavant à l'AOF et l'AEF, peu entretiennent la mémoire des tirailleurs. Quelques monuments sont érigés. En 2004, le président sénégalais Aboulaye Wade fait du 23 août la journée nationale du Tirailleur. Il en appelle au devoir de mémoire et se prononce en faveur de l'enseignement de l'histoire des tirailleurs en Europe. Il fait enfin réinstaller devant la gare de Dakar, la statue de Dupont et Demba, érigée à la gloire des poilus français et africains à la fin de la grande guerre et démontée au moment des indépendances. 

Sources:

A. Anthony Guyon:"Les tirailleurs sénégalais. De l'indigène au soldat, de 1857 à nos jours", Paris, Ministère des Armées/Perrin, 2022, 380p. Accessible et complet, d'une lecture très agréable, l'ouvrage offre une très belle synthèse autour de ce sujet. Nous vous le recommandons chaudement.

B. Guyon Anthony, "1919: du combattant au soldat africain", Outre-Mers, 2018/2 (N) 400-401), p19-35. 

C. "Tirailleurs sénégalais, les colonies au service de la France", Le Cours de l'histoire sur France Inter du jeudi 30 juin 2022. 

D. "Les tirailleurs sénégalais", entretien accordé par Anthony Guyon au podcast "Quoi de neuf en Histoire?"

E. "Tirailleurs sénégalais: comment expliquer une si lente reconnaissance?" [La question du jour sur France Inter] 

F. "Les hommes noirs étaient vus comme inférieurs et primitifs". [Au coeur de l'histoire sur Europe 1]