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lundi 3 février 2020

Quand la fièvre du caoutchouc amazonien contribuait à l'extermination des tribus amérindiennes...

Jusqu'en 1880, l'Amazonie reste vide d'activité notable. On y trouve tout au plus des missions franciscaines perdues et quelques postes sommeillants. La délimitation des frontières, héritée des vieux empires ibériques, y est floue, faute d'enjeu véritable. 
Soudain, la fièvre du caoutchouc transforme le regard porté sur ces régions délaissées.
Incités par la demande pressante des pays industriels, des troupes de colleccteurs de caoutchouc (caucheros)  se précipitent sur l'Amazonie profonde et ratissent rios et forêts. Dans des zones isolées échappant à toute autorité centrale, des aventuriers sans scrupules se taillent alors de véritables empires en quelques années, grâce à l'exploitation de l'hévéa et au travail forcé des populations indigènes. Parmi ces barons du caoutchouc, Carlos Firmin Fitzcarrald, un abominable fou d'opéra, entre très vite dans la légende.

*** 
 
* "L'arbre-qui-pleure"
"Il croît dans la province d'Esmeraldas un arbre appelé hévé. il en découle par une incision une liqueur blanche comme du lait qui se durcit et se noircit peu à peu à l'air. (...) Les Indiens Maya nomment la résine qu'ils en tirent cahutchu, ce qui se prononce caoutchouc et signifie l'arbre-qui-pleure", écrit Charles de La Condamine dans la Relation, en 1745. Un peu plus loin, il décrit la manière dont les Omagua se servent du caoutchouc pour créer des seringues et des canules qu'ils remplissent d'un narcotique inhalé ou pris en clystère. Depuis des temps immémoriaux, les Indiens maîtrisaient en effet les techniques d'utilisation des hévéas. Grâce aux innovations techniques successives, les usages du caoutchouc se multiplièrent. On s'en sert pour la fabrication de la balle du jeu de paume chez les Apinayé et les Guarani, pour garnir les mailloches des tambours d'appel dans le haut Orénoque, calfater les pirogues, fabriquer des bottes ou des récipients en moulant le latex. En Europe, le premier usage sera la gomme à effacer, invention du physicien Prestley (Indian rubber). Mais c'est avec l'apparition  et l'essor de la bicyclette, puis de l'automobile, que la demande internationale de caoutchouc amazonien explose à partir des années 1850. La mise au point de la vulcanisation par Goodyear en 1839, l'invention du pneu à valve par Dunlop en 1888, puis celle du pneu démontable par Michelin en 1892 contribuent également au boom.
Province du Para (1906)
* La fièvre du caoutchouc.
Comme l'Amazonie dispose du monopole de l'hévéa, les prix s'envolent et la forêt devient un nouvel eldorado. Depuis la Bolivie, le Pérou, l’Équateur, la Colombie, le Venezuela, le caoutchouc converge vers Manaus par le Marañon, l'Ucayali, le Javari, le Madeira, le Napo, le Putumayo, le Caqueta et le rio Negro (voir carte ci-dessus). Disposant d'un port en eau profonde, accessible aux navires de haute mer, Manaus s'impose rapidement comme la capitale mondiale du caoutchouc. Déchargées sur les docks flottants, les boules de latex assurent la prospérité de la ville au luxe extravagant, au point de ressusciter pour un peu le mythe de l'eldorado. (1) La fièvre du caoutchouc transforme la ville en ovni architectural cossu au cœur de la jungle. Les barons du caoutchouc y bâtissent une ville à l'Européenne dotée de bâtiments à arcades, de palais, d'églises fastueuses.  La ville s’enorgueillit de posséder trois hôpitaux, dix collèges privés, plus de 25 écoles, une bibliothèque publique... Ses larges avenues sont desservies par des tramways électriques. Le luxe y est de mise partout. Les grands cafés de la ville attirent des clients fortunés, habillés à la dernière mode de Paris ou de Londres. Les premières lignes de téléphones y sont installées en 1897, avant même Rio de Janeiro ou São Paulo. L'essor démographique fulgurant impose une extension du bâti sur les marais alentours que l'on recouvrent de pavés venus de Lisbonne. Pour permettre l'exportation du caoutchouc amazonien, un service transatlantique régulier relie Manaus à New York et Liverpool. 

Brazilian National Archives [Public domain]
* Les barons du caoutchouc.
Dès 1870, les pionniers de la collecte du caoutchouc tentent de s'organiser pour en assurer la commercialisation.  Ils se taillent de vastes fiefs dans des régions vierges de toute colonisation, mais riches en hévéas et traversées par des rios. Les cours d'eau sont bientôt équipés de comptoirs d'exploitation (barracas), d'embarcadères à caoutchouc et sillonnés de navires. En quelques années, une poignée d'entrepreneurs sans états d'âme contrôle la collecte à grande échelle, puis l'exportation d'un produit devenu hautement spéculatif. Les barons du caoutchouc les plus célèbres se nomment Antonio Vaca Diez, Nicolas Suárez, Julio César Araña, Carlos Fitzcarrald.
- Dès les années 1870, Antonio Vaca Diez se taille un vaste domaine dans le Beni, exploitant les forêts riches en hévéas des rives du rio Orton et du Madre de Dios. 
Biblioteca Nacional del Perú 
-  Parti chercher fortune dans la forêt, Carlos Firmin Fitzcarrald (photo ci-contre) parvient, par persuasion ou tromperie, à disposer d'une main d’œuvre considérable (des Indiens Campas Piros, Conibos, Amahuacas, Cashibos) et à se tailler un vaste domaine dans l'Ucayali, l'Urubamba, le Madre de Dios au sud.  Dans sa quête du latex, Fitzcarrald fait œuvre d'explorateur en découvrant un passage  permettant l'ouverture d'une route plus courte et directe du bassin du Madre de Dios à celui de l'Amazone (l'isthme de Fitzcarrald)
- Nicolas Suárez, le "colosse bolivien", possède un immense empire caoutchoutier de 10 millions d'hectares répartis entre la Bolivie, le Brésil et le Pérou. Ses bateaux ont l'exclusivité des transports sur le Madeira et le rio Beni qu'il exploite grâce à un chapelet de relais et comptoirs. Il dispose également de représentations commerciales à Manaus, Belem, Londres. Cette situation lui permet de prélever des taxes et des droits d'entrepôts sur les cargaisons des concurrents.
- Originaire de Rioja, en pleine Selva du Haut-Pérou, Julio Cesar Araña débute comme vendeur ambulant de chapeaux. Par son travail, un sens des affaires indéniable et surtout une absence totale de scrupule, il parvient à créer un véritable empire centré sur le Putumayo, une région isolée du Pérou, revendiquée par la Colombie, sans police ni justice autre que la sienne. A la tête de quarante centres de collecte de caoutchouc, organisés en deux distritos (La Chorrera et El Encanto), Araña exploite 30 000 Indiens (Bora, Ocaïna, Andoke, Huitoto).
Les profits engrangés sont immenses, ce qui incite les rois du caoutchouc à se disputer âprement le contrôle des terres riches en hévéas. Les magnats de la gomme ont aussi partie liée. Ainsi Vaca Diez, Carlos Fitzcarrald et Nicolas Suárez, n'hésitent-ils pas à s'associer afin de faire fructifier leurs affaires. Les deux premiers trouvent d'ailleurs mort commune, en 1897. Leurs deux corps enlacés seront retrouvés quelques jours après le naufrage.
Pour recruter la main d’œuvre indispensable à l'exploitation des hévéas, tous les barons se dotent de milices chargées de traquer les Indiens au cours de terribles razzias. Celle d'Araña est composée de Noirs de la Barbade armés de Winchester. Le système d'exploitation du caoutchouc repose donc sur l'asservissement des autochtones et les violences quotidiennes (châtiments, mutilation, affamement).
Araña (au centre) en visite d'inspection à la barraca Naimenes.
* C'est à ce prix que vous obtenez du caoutchouc. 
L'absence totale d'autorités légales dans les zones reculées où opèrent les collecteurs de caoutchouc permet aux barons d'agir en toute impunité, d'imposer la violence endémique comme mode de gestion, de se comporter en potentats hors de tout contrôle. (3) Les États ferment les yeux sur les pratiques scandaleuses des barons, car ils les suppléent pour occuper le terrain dans des zones marginales aux frontières mouvantes. (4 Cette alliance tacite aboutit à des résultats désastreux.
La fortune des "barons du caoutchouc" trouve son origine, non seulement dans le prix très élevé atteint par la gomme, mais aussi dans l'emploi d'une main d’œuvre asservie.
Dans ces espaces vides d'hommes, le problème du recrutement de saigneurs d'hévéas (seringueiros) se pose avec une acuité criante. Jusque vers 1880, la collecte de caoutchouc est laissée à l'initiative des sociétés indigènes concernées dans le cadre d'une traite libre. Tout change avec l'ère du caoutchouc. Désormais, les compagnies concessionnaires entendent  régenter directement la main d’œuvre, composée quasi-exclusivement par les indigènes. C'est donc par la contrainte qu'elles se procurent des seringueiros.
Indiens Huitotos et un gardien barabadien dans le comptoir d'Entre Rios. Internet Archive Book Images [No restrictions]
La base du recrutement forcé s'opère à travers des razzias (correrías). La carabine décide de la vocation caoutchoutière des populations indigènes équatoriales dans le cadre de véritables chasses à l'indien. Face à cette économie de traite forcée, de nombreuses tribus abandonnent les villages à portée des canots pour se réfugier sur la partie amont non navigable des rios, à moins qu'ils ne se retranchent dans la forêt. De la sorte, des régions entières de l'Amazonie se désertifient. 
Dans les premiers temps, l'enrôlement a parfois pris la forme de l'engagement involontaire, fondé sur la tromperie. Appâtés par des promesses et des cadeaux, des Indiens sont embarqués loin de chez eux, pour être conduits sur les terres exploitées par les compagnies caoutchoutières. 
Enfin, certaines tribus encore indépendantes acceptent d'apporter contractuellement leur récolte de latex à la factorerie en échange des produits stockés dans les magasins de la barraca. Contre une certaine quantité de caoutchouc, on avance alcool, vêtements et machettes au peón. Les prix de ces produits sont tellement gonflés que le travailleur sous contrat (contratados) ne parvient jamais à rembourser. De la sorte, il se trouve captif par endettement à vie.
Indienne condamnée à mourir de consomption dans le Haut Putumayo. Hardenburg, W. E. (Walter Ernest), 1886-1942 [No restrictions]
Dans la plupart des exploitations de gommes, l'instauration d'un régime d'esclavage est la norme. En 1895, le père Ducci, en visite dans une mission, relate la triste condition des autochtones du Beni:"Ils vivent aujourd'hui sous l'oppression d'une race qui, après les avoir réduits à la misère, les arrache à leurs familles pour les faire mourir dans les gomales perdus du Beni."  
Les collecteurs de caoutchouc restent en moyenne 15 jours dans la forêt. Pour s'assurer qu'ils reviennent bien à la barraca avec l'indispensable latex, les responsables des centres d'exploitation retiennent en otage femmes et enfants dont ils disposent à discrétion, pour le service domestique ou les appétits sexuels. Le travail à fournir s'avère pénible, obsédant, continu. La journée de travail est de douze heures. Il faut à un bon collecteur quatre journées de travail continu pour obtenir, par saignée puis ébullition lente de la sève récoltée, une boule d'un kilogramme de caoutchouc frais. Aux tâches de collecte et de conditionnement s'ajoute l'obligation du portage jusqu'à la barraca. De retour au comptoir au bout de deux semaines, le seringueiros fait peser sa gomme sur des balances, généralement truquées. Comme les chefs de comptoirs reçoivent des commissions sur le caoutchouc collecté, ils exigent toujours plus de latex afin d'augmenter leurs gains.  Lorsque le quota de caoutchouc à rapporter n'est pas atteint, les seringueiros ou leurs familles sont punis. L'application du cep ou du chevalet de torture, les mutilations diverses, le recours systématique au fouet, permettent de punir la plus petite infraction ou un travail jugé insuffisant. Pour accomplir ces basses œuvres, les barons s'appuient sur les chefs de comptoirs (5). Ces derniers délèguent à leur tour à des contremaîtres, responsables des baraques de travail réparties sur le territoire de la barraca. Pour surveiller les travaux des indigènes et faire appliquer les sanctions, ils disposent à leur tour de petits groupes armés d'Indiens hispanisés appelés muchachos ou racionales
Tous les trois mois, les canots et les vapeurs des compagnies viennent chercher le caoutchouc qui, entre-temps, a été fumé, lavé et talqué. Les bateaux transportent leur chargement du Putumayo à Iquitos ou Manaus pour y être exporté vers l'Europe et les Etats-Unis.
Entre les maladies, les mauvais traitements, les flèches empoisonnées, les serpents, la malnutrition ou les conserves frelatées, la vie est brève sur les gomales. L'existence d'un péon n'excède pas 5 ans en moyenne sur les rives du Madeira, 3 ans sur l'Acre. Pour les autorités et les barons du caoutchouc, l'Indien représente un anachronisme par son mode de vie. Incapable de s'intégrer dans le nouvel ordre, il est conduit à disparaître progressivement, non sans avoir été au préalable exploité.
Le domaine caoutchoutier de la casa Araña dans le Putumayo.
* Le Putumayo ou le "paradis du diable".
L'isolement des zones caoutchoutières permit longtemps aux barons de dissimuler les atrocités commises dans leurs fiefs. Mais les choses changent au cours de la première décennie du XX° siècle. En 1907, le journaliste B. Saldaña Roca dénonce les maltraitances et l'exploitation honteuse des indigènes dans La Felpa et La Sanción, deux journaux d'Iquitos. La ville, devenue la principale plaque tournante du caoutchouc dans la partie amont du bassin fluvial de l'Amazone, est aussi un des fiefs d'Araña. Dans ces conditions les autorités ferment les yeux sur les pratiques scandaleuses de la compagnie et les révélations de Saldaña Roca n'ont aucun écho à Iquitos. Il n'en va pas de même ailleurs. En 1909, la publication, sous le titre "Le paradis du diable", du récit des sévices infligés aux indigènes du Putumayo dans le journal britannique The Truth, a un retentissement énorme. L'auteur de ces révélations est un jeune ingénieur nord-américain du nom de Walter E. Hardenburg. Le Royaume-Uni se sent d'autant plus concerné par ces informations que la Casa Araña Hermanos est devenue une entreprise britannique sous le nom de Peruvian Amazon Company. En 1910, soumis à la pression de son opinion publique, à l'activisme de la Société anti-esclavagiste et pour la protection des indigènes de Londres, le gouvernement britannique décide donc d'envoyer son consul enquêter sur la véracité des accusations. Lors des investigations menées au Putumayo, les inspecteurs constatent que la plupart des Indiens portent des cicatrices dues aux flagellations. Pour éviter qu'ils ne s'enfuient ou ne soient volés par les caoutchoutiers colombiens, certains seringueiros (collecteurs de caoutchouc) ont même été marqués sur les fesses aux initiales de la Casa Araña.

Roger Casement et un groupe de jeunes indiens lors de son enquête sur les atrocités commises par la Peruvian Amazon Company. [Public domain]
En 1913, la Chambre des Communes ordonne la création d'une commission d'enquête sur les atrocités commises au Putumayo. Le rapport publié à la fin de l'année dresse un constat implacable: la forêt est un champ d'ossements humains. On estime que chaque tonne de caoutchouc a coûté 7 vie humaines. En 1912, il ne restait  que 10 000 survivants des 50 000 Indiens recensés dans la région en 1880. Huitotos, Ocaimas, Muinanes, Nonuyas, Andoques, Rezígaros, Boras se trouvent alors en voie d'extinction. (6) En dépit de la gravité des faits, le scandale se solde par la punition de sous-fifres, sans que le système ne soit remis fondamentalement en cause.
Internet Archive Book Images [No restrictions] Indiens Huitotos enchaînés.
* Fitzcarraldo, le "conquistador de l'inutile".
Les barons du caoutchouc avaient tout pour devenir des mythes. C'est le cas de Fitzcarrald. L'absence de sources solides le concernant permit à ses panégyristes comme à ses détracteurs de forger une légende, dorée ou noire, selon le point de vue adopté. Ses aventures inspireront Fitzcarraldo à Werner Herzog. Klaus Kinski y tient le rôle du héros aux côtés de Claudia Cardinale.
Pour son tournage, le réalisateur allemand a besoin d'un endroit entre deux fleuves pour y creuser une tranchée et d'un millier de figurants "aux cheveux noirs et longs". Lors de repérages effectués en février 1979, il identifie Wawaïm, au cœur de l'Amazonie péruvienne. La Wildlife Film Company de Herzog  s'y installe aussitôt, en dépit du refus des Indiens Aguarunas de lui céder le terrain. A coup de menaces et tentatives de corruption, le réalisateur parvient à susciter l'hostilité générale des Indiens, qui voit dans son projet la célébration d'un cauchero de sinistre mémoire. De fait, les moyens employés par la compagnie cinématographique entrent en résonance avec les modes d'exploitation brutaux des saigneurs d'hévéas du début du XX° s. "Le parallèle que ne manquèrent pas d'établir les Aguarunas entre Herzog et Fitzcarrald, l'exploitation du caoutchouc et l'exploitation cinématographique, entre les indigènes constituant la masse de main d’œuvre de Fitzcarrald et l'équipe de travailleurs et figurants de la compagnie, bref, le mimétisme entre l'étranger passionné d'opéra et celui passionné par l'Art Cinématographique, ne fut pas démenti par les méthodes employées (intimidation, tromperies, domination technologique...). (...) La main d’œuvre (figurants, manœuvres et ouvriers) était, par ailleurs, fort maltraitée (...)." (source H) Finalement, le 1er décembre 1979, les Aguarunas détruisirent le campement de la compagnie cinématographique installé de force sur leur territoire. Dans la presse allemande, les envahisseurs deviennent victimes.

Le personnage imaginé par le réalisateur n'a qu'un rapport très lointain avec l'entrepreneur du caoutchouc, même si certains épisodes clefs de la vie du baron se retrouvent dans le scénario. Fou d'art lyrique, Brian Sweeney Fitzgerald, qui se fait appeler Fitzcarraldo, rêve de construire un opéra à Iquitos, aux limites de la forêt vierge, et d'y inviter pour l'inauguration Caruso, son idole. Simple fabricant de pain de glace, ce dernier manque de fonds pour réaliser son projet, aussi achète-t-il une concession sur le cours d'eau Ucayali afin d'en exploiter l'hévéa. Pour rejoindre son domaine, le "chevalier de l'inutile" fait l'acquisition d'un bateau à vapeur, auquel il fait remonter le fleuve Pachitea aux infranchissables rapides. Profitant de la présence d'un isthme entre les deux cours d'eau (Pachitea et Ucayali), Fitzcarraldo décide de faire franchir une colline à son bateau. En quête de main d’œuvre, il convainc les Indiens Shuars de l'aider en leur diffusant la voix de Caruso à l'aide d'un phonographe. Le réalisateur met ainsi en scène l'emprise qu'a Fitzcarraldo sur les Indiens qui voient en lui le "Grand Wiracocha", le Dieu blanc.
Le scénario s'inspire de la découverte par Carlos Fitzcarrald d'un isthme lui permettant de livrer ses cargaisons de caoutchouc en raccourcissant considérablement le temps et le coût de transport. L'entreprise nécessita en 1893, l'achat d'un vapeur démontable de fort tonnage: le Contamana. Grâce à une piste de fortune construite durant deux mois par les Indiens Piros placés sous sa coupe, il fit haler les pièces du bateau et les charges sur des rouleaux de bois. Ainsi, les différents éléments du bateau franchirent la dizaine de kilomètres du chemin reliant les deux rios. Herzog, quant à lui, fera réaliser le même exploit à ses équipes, refusant de recourir à tout trucage pour simuler l'ascension et la descente chaotique du navire.
user:Pontanegra [CC BY-SA 2.5 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.5)]
* Introduire l'opéra dans la jungle.
Dans une de ses nouvelles ("Les roses d'Atacama"), Luis Sepulveda dresse le portrait suivant de Fitzcarrald:" Amoureux du bel canto, il se déplaçait toujours avec un gramophone et des centaines de disques de carbone. Les Indiens (...) l'appelèrent "celui qui porte la voix des dieux" et, admiratifs, l'accueillirent avec une exemplaire générosité.
On touche ici un dernier aspect essentiel du film de Herzog avec la place centrale accordée à la musique. Dans une des scènes les plus réussies, Fitzcarraldo pose un gramophone sur le pont de son navire. La voix de Caruso chantant Il sogno, tiré de l'opéra Manon de Massenet, s'en élève. De la sorte, il attire les Indiens réducteurs de tête hors de la forêt et neutralise leur méfiance."Triomphe apparent d'une culture pacificatrice, d'une diplomatie par la "vibration" musicale. Mais c'est autre chose qui advient: l'opéra européen est ramené à une simple parure aux yeux des guerriers amazoniens et Caruso devient un visage peint ou une coiffe à plumes. L'art apparaît a posteriori comme une croyance ou une langue parmi d'autres (...). 
A défaut d'un opéra en dur, Fitzcarraldo décide de faire venir à Iquitos une troupe de chanteurs et musiciens venus jouer du Wagner à Manaus. Il convertit alors son bateau cabossé en opéra flottant. Une fois l'exploit réussi, les Indiens coupent les amarres du bateau et abandonnent l'embarcation à des rapides déchaînés. De la sorte, ils font don du bateau à l'esprit de la rivière pour l'apaiser. (...) Il s'agit ici d'un détournement du navire par la culture indienne et d'une dé-possession. les chimères de Fitzcarraldo se dissipe, or c'est alors qu'il apprend que se joue à Manaus un opéra de Wagner. Il demande finalement au capitaine de son bateau d'aller : La troupe arrive par petites grappes en barques. Comme Fitzcarraldo, Herzog va faire don des esprits de l'Europe et la Culture à la forêt: il ne s'agit plus de coloniser, mais de contribuer à son grand ensemencement perpétuel. (...) "
Dans le film, la grande forme de l'opéra déclare forfait et se dissout, se volatilise dans la nature. Les éclats d'opéra, d'art et de culture partent à la dérive sur l'Amazone, vont bientôt être mangés par les lianes ou se sédimenter aux limons du fleuve.
 Le projet de construction d'un opéra en pleine jungle cher à Fitzcarraldo n'est pas si saugrenu si l'on se souvient que le monument emblématique de Manaus, dont la coupole dominait la ville, est le Teatro amazonas. Inauguré en 1893 à l'issue de travaux pharaoniques, ce gigantesque opéra à la décoration baroque avait été financé grâce aux largesses des barons du caoutchouc. En échange de l'attribution d'une loge à vie, ces derniers n'avaient pas regardé à la dépense: les marbres venaient de Carrare, les lustres de Murano, les tapisseries de France. La salle de spectacle à l'acoustique rare pouvait accueillir 1500 personnes. Au pied de la façade rose, des pavés de caoutchouc recouvraient le sol afin d'atténuer les bruits des attelages se garant devant l'édifice! Pour l'inauguration, en 1886, la Compagnie du Grand Opéra italien y donna La Gioconda de Ponchielli. Le monument apparaît au début du film de Herzog. L'institution opéra y est présentée comme une véritable gabegie. On donne du champagne à boire aux chevaux, des billets de banques à des carpes. L'art est réduit à une forme de dépense ostentatoire servant à se faire mousser. Fitzcarraldo surenchérit dans la démesure, avec sa volonté de faire gravir des montagnes aux bateaux, à vouloir apporter la "culture", à civiliser la forêt et ses habitants. De nouveau, la fiction s'inspire de la réalité. Le projet de  Fitzcarraldo restera une chimère: jamais Sarah Bernhardt ou Caruso ne fouleront la scène de l'opéra d'Iquitos. 

 

* Plus dure sera la chute.
Manaus atteint le sommet de sa puissance aux alentours de 1910. A cette époque, quatre-vingt millions d'hévéas répartis sur 3 millions de km² de forêt sont en exploitation. Manaus exporte annuellement 80 000 tonnes de caoutchouc brut, dont les droits de sortie couvrent 40% de la dette nationale du Brésil, soit la moitié de la production mondiale. En 1912, l'inauguration en grande pompe de la ligne de chemin de fer reliant Madeira à Mamoré, longue de 350 km, permet de contourner 600 km de rapides, ouvrant ainsi le Beni au grand commerce. Toute l'énorme réserve de gomme de l'Acre et du Madre de Dios doit être écoulée par là. Le chantier a été ouvert en 1908 dans une zone forestière particulièrement dense, aux confins du Brésil et de la Bolivie. Les conditions de travail y sont abominables, au point que 6 000 hommes meurent au cours des 5 années du chantier. Lorsque la ligne est enfin achevée, elle ne sert plus à rien. Le marché du caoutchouc vient en effet de s'effondrer, car d'immenses plantations d'hévéas ont poussé en Malaisie à partir de graines volées en Amazonie trente ans plus tôt. Les prix de revient du caoutchouc asiatique s'avèrent imbattables, ce qui précipite la crise de la gomme amazonienne. En 1912, on vend à perte. Les banqueroutes s'enchaînent et quelques compagnies se retrouvent ruinées en quelques semaines. A Manaus, l'opéra, les boutiques de luxe, les boîtes de nuit ferment. (7) Dans la salle des ventes de la ville, on vend désormais les produits à l'encan. Dans une sorte de sauve-qui-peut général, les habitants se ruent sur les bateaux en partance pour l'Europe.

Conclusion.
Le boom du caoutchouc aura duré une quarantaine d'années, assurant l'enrichissement colossal d'une poignée d'entrepreneurs sans scrupules, et s'accompagnant du tarissement de toute activité économique autre que l'exploitation hautement lucrative de l'hévéa
La concurrence du latex asiatique et le boycotte du caoutchouc amazonien après la révélation des pratiques scandaleuses d'Araña entraînèrent la chute des cours. Les fortunes amassées en quelques années s'effondrèrent soudainement. Dans Le rêve du Celte, Vargas Llosa décrit comme suit la décrépitude soudaine d'Iquitos: «Ce qui scella l'isolement d'Iquitos, sa rupture d'avec ce vaste monde avec lequel, au long de quinze années, le commerce avait été si intense, fut la décision de la Booth Line de réduire progressivement le trafic de ses lignes de fret et de passagers. Quand le mouvement des bateaux s'arrêta tout à fait, le cordon ombilical qui reliait Iquitos au monde fut coupé. La capitale du Loreto remonta le temps pour redevenir, en quelques années, un bourg perdu et oublié au cœur de la plaine amazonienne.» ("Le rêve du Celte" p 388, Grasset, 2010). 
Le silence revint dans la Selva, les tribus rescapées reprirent leurs territoires, les postes retrouvèrent leur abandon, les rios, le silence... L'épopée était consommée.

Notes: 
1. A l'emplacement de la ville se trouvait en 1669 un simple fortin portugais destiné à surveiller les Espagnols. Au début du XIX° siècle, il est devenu une bourgade de garnison du nom de Barra. La technique de fumaison du latex, qui le rend transportable et donc exportable, change la donne. En 1850, Barra est débaptisé et devient Manaus, la nouvelle capitale de province.   
2. A l'occasion d'une de ces chasses à l'Indien, un des sept frères Suárez meurt. Pour le venger, on dispose des bobonnes d'alcool empoisonné sur le territoire des Caripuna, conduisant à la mort de 300 d'entre eux. 
3. Le rapport du préfet du Beni, Arze, évoque de façon éloquente la vacance de toute autorité dans les confins de l'Amazonie bolivienne:"Au nord du Beni s'agite l'industrie de la gomme portant en elle une forte volonté d'extension; de plus ses nombreux établissement, plus mal que bien peuplés, sont à grande distance des centres habités et hors de portée de toute autorité et n'ont ni administration qui s'occupent d'eux, ni garantie de paix et de développement normal, pas plus que de sécurité individuelle. Mais ils sont le champ, dans tout son sens, de l'arbitraire et de l'empire du fait et de la force privée. A cela s'ajoute que par ce côté, nos frontières ne sont protégées par aucuns forts ni garnisons propres et se trouvent constamment exposées aux avances des industriels étrangers et à être confondues avec leurs territoires sous peine de devenir irrécupérables ensuite."
4. Les missions religieuse était la seule institution désireuse de protéger les tribus placées sous leur houlette. Leur quasi-absence dans certaines régions (le nord du Beni par exemple), lieu privilégié de l'exploitation du caoutchouc, explique également la gravité des excès qui s'y produisent à la fin du XIX°siècle. 
5. Certains, à l'instar d'Armando Normand (barraca de Matanzas), Victor Macedo (La Chorrera), Miguel Loayza (El Encanto), Alfred Mouton (Mirlitonville) se taillent une réputation de grande cruauté. 
6. La situation de la région n'a rien d'exceptionnel si l'on se fie aux conclusions de la commission d'enquête de 1913:"le cas du Putumayo n'est d'autre qu'un exemple particulièrement détestable des conditions de traitement de la main d'oeuvre susceptibles d'être observées n'importe où dans un large secteur de l'Amérique du Sud."
7. "Tel un vaisseau fantôme perdu dans la forêt amazonienne, la bâtiment est abandonné durant de nombreuses années avant d’attirer l’attention des élus locaux qui y voient un moyen de redonner à la ville, à travers sa restauration, un peu de son faste perdu." (source I p107) 

Sources:
A. Jean-Claude Roux: "Un Eldorado dévoré par la forêt. 1821-1910" L'Harmattan.
B. A. Gheerbrant, "L'Amazone, un géant blessé", Découvertes Gallimard, 1988.
C. Catherine Heymann: "L'Oriente péruvien entre construction régionale et internationalisation du marché" (1845-1932), CNED, Puf, 2015.
D. Jean-Baptiste Serier: "Histoire du caoutchouc", Editions Desjonquères, 1993.
E. Luigi Balzan:"Des Andes à l'Amazonie. 1881-1893. Voyage d'un jeune naturaliste eu temps du caoutchouc." Présentation et commentaires Jean-Claude Roux et Alain Gioda, Ginkgo Editeur/IRD, 2006. 
F. Jean-Claude Roux: "Un roman noir des fronts pionniers de l'Amazonie bolivienne: Albert Mouton et les crimes du rio Madidi (1890-1896)", Revue française d'histoire d'Outre-mer, n°324-325, 1999. 
G. Jean Piel: "Le caoutchouc, la Winchester et l'Empire", Revue française d'Histoire d'Outre mer, 1980. 
H. Sabourin Éric. 4. 1 . — L 'affaire Herzog. In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 67, 1980. pp. 441-460. 
I. "La petite musique des territoire: Arts, espaces et sociétés", (dir) N. Canova, P. Bourdeau, O. Soubeyran, CNRS éditions.


* Pour aller plus loin
► La fièvre du caoutchouc a inspiré récits, romans... 
- Dans A Selva , Ferreira de Castro raconte l'existence misérable des seringueiros.  
> Ferreira de Castro: "Forêt vierge", traduction de Blaise Cendrars de A Selva, Paris, Bernard Grasset, 1966.
- Dans son recueil de nouvelles "Les roses d'Atacama", Luis Sepulveda dresse un portrait au vitriol du sinistre Fitzcarrald.
> Luis Sepulveda: "Les roses d'Atacama", Métailié.
- Mario Vargas Llosa:"Le rêve du Celte" de Mario Vargas Llosa retrace les grands combats de l'Irlandais Roger Casement pour dénoncer l'exploitation de l'homme par l'homme dans les forêts du Congo et en Amazonie péruvienne.
> Mario Vargas Llosa:"Le rêve du Celte, Gallimard, 2010.

► Les photographies du voyage de la commission d'enquête sur les crimes du Putumayo et quelques clichés supplémentaires sur Pinterest.
- CARAEIRO FILHO, Arnaldo. "Manaus et le caoutchouc. Un exemple de dynamique urbaine en Amazonie."
- "La grande aventure du caoutchouc en Amazonie" 
- De riches ressources ici

mercredi 21 septembre 2011

246. Serge Gainsbourg: "SS in Uruguay". (1975)


Parvenus à fuir l'Europe, certains nazis se réfugient en Amérique latine. Cachés derrière des pseudos discrets, ils tentent alors de s'y faire oublier. En Argentine, Ricardo Klement, alias Eichmann, monte une blanchisserie, puis un élevage de lapin, avant de travailler dans une succursale de Daimler Benz. [Photo prise dans les années cinquante.]


C'est au cours de la conférence de Potsdam, réunie en juillet 1945, que les vainqueurs de la guerre décident de démilitariser, décartelliser, décentraliser, démocratiser et surtout dénazifier l'Allemagne nazie (les "5 D"). Extirper cette idéologie mortifère devient une priorité absolue au lendemain du conflit. Il faut alors rééduquer une population soumise à l'intense propagande de Goebbels. Les médias sont épurés, les fonctionnaires révoqués.

* La dénazification comprend d'abord un volet punitif.
L'épuration du pays implique l'identification des anciens nazis. Les alliés établissent donc une liste d'individus (178 000) à arrêter et organisent des procès afin de juger les dignitaires nazis survivants.
Le tribunal militaire international, procès des “grands criminels de guerre nazis”, s'ouvre à Nuremberg le 20 novembre 1945. Il est suivi des procès instruits par les tribunaux militaires de chaque zone. Ainsi, entre 1945 et 1948, le tribunal militaire américain de Nuremberg instruit tour à tour le procès des médecins, auteurs d'expérimentations "médicales" dans les camps de concentration, le procès des juges et juristes, responsables des politiques et lois raciales, le procès des Einsatzgruppen...
Cette épuration juridique se poursuit pendant des décennies en vertu de l'imprescriptibilité du crime contre l'humanité qui permet à des tribunaux allemands et nationaux de juger les crimes commis sur leur territoire des décennies après les faits reprochés (Barbie, Demjanjuk).

"Dénazification", caricature de Stury parue dans la revue allemande Das Wespennest, 7 octobre 1948. Après les hommes, reste à rééduquer les esprits. Dans les secteurs occupés par les occidentaux, ce rôle échoit aux journaux, syndicats et à l'école. Les ouvrages à la gloire du III ème Reich sont écartés.
Les alliés ordonnent aux populations civiles avoisinantes de se rendre dans les camps de la mort afin de constater l'ampleur des crimes du nazisme. Ainsi à Buchenwald, une visite du camp est imposée à la population de Weimar. 




* L'épuration de l'administration, des médias, de la vie intellectuelle et culturelle dans les quatre secteurs d'occupation de l'Allemagne.
- Les Occidentaux s'emploient à instaurer un régime démocratique et libéral. Dans leurs zones, un million de fonctionnaires et de militaires sont renvoyés avec interdiction d'exercer une fonction publique. Les Américains instaurent un système de notation administrative du niveau d'implication des suspects dans l'appareil nazi. Pour y parvenir, la population majeure doit remplir des questionnaires permettant d'établir le niveau de compromission de chaque citoyen. Les catégories 1 et 2 rassemblent les principaux coupables qui relèvent de l'épuration juridique (voir précédemment). Les catégories 3 et 4 regroupent les individus "peu compromis" et les "suiveurs", renvoyés de leurs postes administratifs. La catégorie 5 concerne les "non coupables". Ces derniers obtiennent le précieux certificat d'exonération qui permet d'obtenir un emploi ou un logement.

- Pour leur part, les soviétiques attribuent le triomphe du nazisme aux structures capitalistes de la société allemande et préconisent la révolution sociale, utilisant ainsi la dénazification pour imposer leur modèle et éliminer les adversaires politiques. Ils posent les bases d'une société communiste grâce à l'expropriation des propriétaires terriens ou des industriels. Le processus se déroule de manière brutale avec la déportation de 40 000 personnes dans les camps de travail soviétique. Les autorités est-allemandes suppriment rapidement les commissions de dénazification.


* un contexte peu favorable à la poursuite de la dénazification.
Rapidement, la paix retrouvée incite à tourner la page des années de souffrance, refouler les mauvais souvenirs, oublier les années noires. Le processus de dénazification s’enraye et les poursuites judiciaires se raréfient. La compromission de la grande majorité des élites, politiques, économiques, culturelles, avec le régime hitlérien, pose en effet un problème insoluble aux forces d'occupation qui ne savent comment reconstruire le pays en l'absence de personnels compétents.

Face à l'ampleur de la tâche et confrontés à une nouvelle priorité (l'endiguement du communisme), les Occidentaux ne poussent pas très loin les interrogatoires et permettent alors parfois à des criminels de se faire passer pour de modestes "suiveurs". Français et Britanniques sanctionnent les principaux responsables, mais épargnent relativement industriels et ingénieurs, indispensables au redémarrage de l'économie allemande, tout comme les savants, récupérées par les puissances occupantes.
Avec la fondation de la RFA, la responsabilité de la dénazification est transférée aux autorités allemandes jusqu'à l'arrêt du processus en décembre 1950. La remise en marche des services et de l'économie ouest-allemande nécessite aux yeux des vainqueurs la réintégration d'anciens "dénazifiés". Des fonctionnaires, révoqués en 1945, sont ainsi rapidement réintégrés.
Certains, contre la dénonciation d'anciens collègues, obtiennent la fin des poursuites quand ils ne sont pas recrutés par les services de renseignement occidentaux.

* Le processus de dénazification tel qu'il fut mené soulève rapidement de nombreuses critiques. La dénazification reste incomplète et se heurte aux lourdeurs administratives ainsi qu'à l'exaspération croissante de la population allemande.Une majorité d'Allemands refuse toute responsabilité en se réfugiant derrière le devoir d'obéissance ou l'ignorance. Les plus compromis échappent parfois aux poursuites car les preuves s'avèrent difficiles à réunir ou parce qu'ils sont utiles aux vainqueurs. L'intense trafic de certificats de bonne conduite permet d'échapper facilement aux sanctions. (1) En outre, l'encombrement des tribunaux profite aux plus compromis dont les dossiers se noient dans la masse des cas à instruire.
 Stig Dagerman constate dans Automne allemand (1946):
"L'Allemagne tout entière pleure ou rit devant le spectacle de la dénazification, cette comédie dans laquelle les Spruchkammen jouent pitoyablement le rôle ambigu de l'ami de la famille, ces tribunaux dont les procureurs présentent leurs excuses à l'accusé avant que la sentence ne soit rendue, ces énormes moulins à papier qui offrent fréquemment, dans cette Allemagne qui manque de papier, le spectacle d'un accusé qui présente une vingtaine de certificats attestant une conduite irréprochable et qui consacrent un temps considérable à des milliers de cas absurdes et sans importance tandis que les cas véritablement graves semblent disparaître par quelque trappe secrète."
Enfin, l'épuration touche avant tout l'Allemagne, alors que l’Autriche, qui comptait pourtant son lot de nazis, est relativement épargnée. Aussi la découverte dans les années 1980 du passé peu glorieux d'un de ses présidents, Kurt Waldheim, ancien Waffen SS ayant participé à des massacres en Yougoslavie, constitue un véritable électrochoc.


Exceptionnelle caricature de Max Radler parue dans Simplissimus en 1946 (cliquez sur l'image pour l'agrandir): "Le Noir deviendra Blanc, ou la dénazification automatique". La légende sous le dessin indique: "Sautez là-dedans! Que peut-il vous arriver, vous les moutons noirs de la maison brune! Vous serez réhabilités sans douleur. Nous le savons: vous ne serez pas impliqués! (Les coupables se sont toujours les autres) Admirez la transformation immédiate du Mal en Bien. Ici vous pouvez le voir en noir et blanc."
Après être passés dans le "dénazificateur" sous l'oeil des forces d'occupation, les moutons de la maison brune ressortent blanchis avant d'être adoubés par le gouvernement de Bavière et les représentants de l'Eglise installés dans une chaire. Au dessus d'eux, une banderole annonce: "Il y aura plus de joie pour un pécheur repenti que pour dix justes." [Cliquez sur l'image pour l'agrandir]



* Recyclage des anciens nazis.
La guerre froide naissante clôt prématurément les poursuites et permet la réinsertion de nombreux Allemands compromis.
Dans la zone soviétique, les nouveaux dirigeants recrutent savants et anciens responsables nazis dont certains se reconvertissent dans le nouveau régime est-allemand.
Dans le camp occidental, le secrétaire d’Etat américain Byrnes affirme lors d’un déplacement à Stuttgart en 1946, que la période répressive de la dénazification doit s’achever. Une loi d’amnistie votée en 1949 en Allemagne Fédérale, complétée par une seconde loi en 1954, prescrit tous les délits inférieurs à 3 ans liés à l’appartenance au nazisme.
C'est que, dans la lutte contre le communisme, il s'agit désormais de faire du nouvel Etat un allié sûr dans la lutte contre l'ogre soviétique. Or, si la renaissance de la vie politique permet l'émergence d'un personnel politique nouveau et non compromis, nombre d'anciens nazis parviennent à "rebondir". (2)
De nombreux scientifiques ayant collaboré avec les nazis réussissent facilement à se recycler à l'instar de l'ingénieur en astronautique Wernher von Braun, concepteur pour les nazis des fusées V2. Récupéré par les services secrets américains à la fin de la guerre, il devient un des principaux dirigeants de la NASA pour laquelle il participe à la conception de la fusée Saturne V qui conduit les premiers hommes sur la lune en 1969.
Ce nouveau contexte permettra même à d'anciens criminels de guerre d'échapper aux poursuites. Ainsi, Heinz Lammerding, général commandant de la division SS Das Reich condamné à mort par contumace pour les pendaisons de Tulle et le massacre d'Oradour sur Glane les 9 et 10 juin 1944, poursuit une carrière d'entrepreneur à Düsseldorf la paix revenue. Il meurt en 1971 sans jamais avoir été extradé.


Wernher von Braun, créateur des fusées V2 qui bombardèrent Londres, catapulté par les américains directeur de leurs recherches spatiales.


* Les réseaux d'exfiltration.
Le cas Lammerding reste une exception puisque les plus compromis des nazis sont jugés ou contraints de s’éloigner discrètement vers des refuges sûrs (l’Amérique latine, le Moyen Orient) à l'issue de la guerre. Pour ce faire, ils profitent de la situation chaotique de l'Europe en 1945, tout en bénéficiant de complicités.
Le sas de sortie se situe en Italie. Profitant du chaos ambiant, nombre de nazis s'y rendent en passant par les Alpes (par le Tyrol sud puis le Haut-Adige via le col de Brenner, régions restées sentimentalement proche des régimes fascistes) où ils savent pouvoir compter sur de nombreuses complicités ou négligences . Plusieurs réseaux d'exfiltration permettent alors aux criminels de guerre nazis de fuir le vieux continent.
Parmi les mieux connues et les plus importantes, citons:

1. Mgr Hudal.
Profondément anticommuniste et adepte du national-socialisme, l’évêque catholique Alois Hudal, recteur d’un séminaire pour prêtres autrichiens et allemands à Rome, permet à de nombreux criminels de guerre nazis de s'échapper. (3)
Dans une lettre adressée au dictateur argentin Juan Peron en août 1948, Mgr Hudal écrit:
"(...) Ma conscience d'évêque et de patriote me pousse à soumettre à l'extraordinaire bienveillance de votre Excellence la proposition respectueuse d'accorder volontairement et généreusement, à titre exceptionnel, un quota spécial de 5 000 visas [...] à des réfugiés autrichiens et allemands qui ont particulièrement souffert de la période de l'après-guerre et qui sont recommandés par leurs évêques.[...]
Alors que beaucoup de gens, souvent munis de papiers douteux, continuent à quitter l'Europe aux frais de l'IRO [Organisation internationale des réfugiés], on en refuse le droit à nos pauvres officiers et soldats, malgré le fait indiscutable que, sans leurs sacrifices, l'Europe que nous voyons aujourd'hui serait sûrement bolchevique.
"

Adolf Eichmann s’échappe à deux reprises de prison et parvient à rallier l'Italie en 1950. Il s'embarque à Gênes pour l’Argentine grâce à un passeport fourni par la Croix Rouge grâce à l’entremise d’un franciscain hongrois, E. Dömöter, curé d’une église de Gênes. Ci -dessus, la déclaration d'authenticité de la fausse carte d'identité au nom de Ricardo Klement.

2. Le père Draganovic.
 La principale filière d’exfiltration se situe  au séminaire San Girolamo degli Illirici à Rome. Dirigé par le père Draganovic, ce réseau de franciscains permet la fuite de nombreux criminels de guerre (4), notamment oustachis (mouvement pro-nazi croate). Disposant de nombreux liens en Autriche, Draganovic prend sous sa coupe les fuyards. L’exfiltration vers le nouveau monde s'effectue à partir du port de Gênes.
« Draganovic se chargeait de toutes les phases de l’opération après que les personnes soient arrivées à Rome, tels que la fourniture de documents italiens et sud-américains, visas, timbres, arrangements pour le voyage par terre ou par mer » affirme un rapport déclassifié des services de renseignement américain de 1950.
Ces derniers sont d'autant mieux informés qu'ils utilisent dès 1947 le réseau de Draganovic pour évacuer d'anciens nazis jugés utiles, introduits clandestinement aux États-Unis par les services spéciaux sous de fausses identités. (5) 
Comment expliquer l'enrôlement des ennemis d'hier par un pays qui se targue de diffuser son modèle démocratique au monde?
Dans le contexte de la guerre froide naissante, le président Truman entend renforcer les services secrets américains. Or, ces derniers partent de zéro et leur connaissance de l’Armée rouge, du NKVD (l’ancêtre du KGB), reste très lacunaire. Les nazis, au contraire, ont espionné les Soviétiques pendant une dizaine d’années et possèdent les informations et informateurs qui font cruellement défauts aux services de renseignement américain en gestation ( National Intelligence Authority et Central Intelligence Group). Cette situation explique l'enrôlement d’anciens (plusieurs dizaines) tortionnaires nazis, spécialisés dans la traque et le renseignement. (6)


Auschwitz, juillet 1944.De gauche à droite, Josef Mengele, Rudolf Hoess et Joseph Kramer. Le premier échappe aux recherches et parvient à se réfugier en Amérique latine en 1949. Le second est livré par les Britanniques aux Polonais qui le jugent , le condamnent à mort et l'exécutent en avril 1947. Quant au dernier, il subit le même sort après avoir été jugé par les Britanniques à Bergen-Belsen en 1945.


* Les refuges des nazis.
Les anciens nazis qui parviennent à fuir l’Europe se réfugient massivement en Amérique latine (7) où ils savent qu’ils ne seront pas inquiétés, à de rares exceptions près.
Par son éloignement, son immensité, le nouveau monde attire de nombreux fuyards qui y bénéficient de l'accueil bienveillant et intéressé de régimes autoritaires. En effet, la prolifération des dictatures d’extrême droite dans le Cône sud permet aux anciens tortionnaires nazis de proposer leur savoir-faire. Spécialistes de la traque et du renseignement, ces hommes se révèlent fort utiles pour traquer les opposants, communistes ou autres.

Ainsi, le leader populiste argentin Juan Peron, fervent admirateur des fascismes européens, encourage, via ses diplomates et officiers de renseignement, les criminels de guerre nazis et fascistes à s’installer dans un pays qui compte déjà une importante colonie allemande (240 000 personnes). Grâce aux passeports fournis par la Croix Rouge Internationale de Gênes et par l’ambassade d’Argentine à Vienne, 60 000 à 80 000 Allemands, Autrichiens, Croates, Lettons trouvent refuge en Argentine dans les dix années qui suivent la Seconde Guerre Mondiale. (8) Beaucoup s’installent dans la province des Misiones à la frontière avec le Paraguay et le Brésil ou au pied des Andes, dans la petite ville de San Carlos de Bariloche, véritable colonie allemande en terre argentine.
 Le Paraguay de Stroessner (1954-1989), le Chili de Pinochet (1973-1990), la Bolivie de Banzer constituent autant de destinations très prisées. Jusqu’à son extradition vers la France en 1983, Klaus Barbie, chef de la gestapo lyonnaise et tortionnaire de Jean Moulin, met ses compétences de bourreau au service des dictateurs boliviens Barrientos (1964-1971), puis Banzer (1971-1978).
 Autre exemple, l'ancien SS Paul Schaefer fonde en 1966 la communauté Dignidad  sur le versant chilien des Andes. Un camp retranché y abrite, jusqu'à son démantèlement, de nombreux fuyards et sert de  centre d’entraînement aux militaires chiliens et à la DINA (les sinistres services de renseignement chilien en charge du plan Condor).
La plupart des nazis coulent des jours paisibles dans leurs nouvelles patries, se cachant à peine. Mengele, le médecin sadique d'Auschwitz est dans l’annuaire ! Il meurt de noyade au Brésil, après des séjours en Argentine et au Paraguay, sans jamais avoir été inquiété par la justice.



L'importante communauté allemande de Bariloche ne mégote pas son soutien au nazisme comme le prouve cette vieille photographie.

* L'Allemagne et ses mémoires.

Deux mémoires de la guerre se sont affrontées en raison de la séparation de l'Allemagne en deux Etats au cours de la guerre froide.
Au sortir du conflit, en RFA, un grand nombre d'Allemands se considèrent avant tout comme des victimes de la guerre et tentent de refouler le souvenir du IIIème Reich.  Ils reportent ainsi la responsabilité des exactions commises sur les SS et le régime nazi. Il paraît alors essentiel de «supprimer» les traces d'un passé honteux auquel il est difficile de se confronter (des synagogues endommagées sont détruites dans l'urgence).
Dès la création de la RDA (1949), les autorités est-allemandes rejettent sur la RFA l'héritage nazi,  exonérant du même coup les populations est-allemandes de toute compromission avec l'ancien régime. Si bien qu'en dépit d'une dénazification plus radicale qu'à l'ouest, le travail de mémoire y est inexistant jusqu'à la chute du régime.

Une relance de la dénazification en RFA est perceptible à partir de la fin des années 1950. Les attaques incessantes de la RDA dénonçant la réintégration d'anciens nazis à des postes de responsabilité, l'arrivée à l'âge adulte des enfants du baby boom, le retentissement exceptionnel du procès Eichmann en 1961 contribuent à cette relance des recherches de criminels.
La création en 1958 d'un Office central d'investigation sur les crimes nazis à Ludwigsburg permet en outre de poursuivre  de nombreux individus parvenus jusque là à passer inaperçus. (9)
Cette relance du processus de dénazification doit aussi beaucoup à la ténacité de « chasseurs de nazis », isolés et longtemps incompris, comme Simon Wiesenthal ou les époux Klarsfeld. Survivant du camp de Mauthausen,  le premier, épaulé par des volontaires, réunit documentation, témoignages, preuves et constitue des dossiers sur les responsables de crimes de masse dans le cadre du centre d’information et de documentation sur les criminels nazis qu’il fonde à Vienne (centre Wiesenthal aujourd’hui).

Beate et Serge Klarsfeld comprennent que le scandale constitue un bon moyen de pression. Ainsi, en 1968, Beate s'en prend à Kurt Kiesinger, le chancelier ouest allemand élu en 1966 (voir note 2). En plein Bundestag, elle hurle « Kiesinger, nazi ! » et parvient même à le gifler lors d’un congrès de la CDU à Berlin. La découverte du parcours d'ancien nazi du dirigeant ouest-allemand met un terme rapide à sa carrière politique.(10)
Leurs démarches insistantes conduisent en outre à faire modifier les procédures d’extradition des criminels de guerre nazis et jouent un rôle essentiel dans la tenue des procès de Klaus Barbie (que Beate est parvenue à localiser en Bolivie dès 1971), Paul Touvier, Maurice Papon.


Beate Klarsfeld appréhendée après avoir giflé le chancelier allemand Kurt George Kiesinger lors d'une réunion le 7 novembre 1968.


Au cours des années 1970, la volonté politique du chancelier ouest-allemand Willy Brandt (geste de repentance officiel devant le mémorial des combattants du ghetto de Varsovie en 1970), les travaux d'une nouvelle génération d'historiens mettant en évidence l'implication de larges secteurs de la société allemande dans le fonctionnement du régime national-socialiste, le succès de la série télévisée Holocaust permettent véritablement aux Allemands de l'ouest de se confronter à leur passé en levant les silences entretenus sur ce sujet.


La question du nazisme et de la responsabilité individuelle et collective reste aujourd'hui très présente dans la vie publique et intellectuelle allemande. Si il existe un consensus général sur l'exigence d'un devoir de mémoire envers les victimes de la Shoah, c'est désormais le sort des victimes allemandes de la guerre (civiles et militaires) qui alimente encore les controverses. Ces débats récurrents attestent en tout cas de l'attachement de la société allemande à la démocratie et sa condamnation sans retour du nazisme.




* SS in Uruguay.
Alors dans le creux de la vague, Serge Gainsbourg sort en 1975 Rock Around the Bunker, sorte de concept-album autour du thème de l'Allemagne nazie. Sur fond de rock rétro, le chanteur enchaîne les jeux de mots légers, et pas toujours très inspirés. Avec le morceau SS in Uruguay, Gainsbourg adopte le point de vue d'un SS réfugié en Amérique Latine après la seconde guerre mondiale. La chanson ironise sur les membres de la Schutzstaffel (SS) ayant trouvé refuge en Amérique latine après la Seconde Guerre mondiale. L'accent espagnol forcé permet d'enchaîner les rimes ridicules en "aie" ( Il y a des couillones / Qui parlent d'extraditione). Le décalage est bien sûr de rigueur.


Eichmann dans la région de Tucuman (Argentine) en 1955. Le Mossad enlève Adolf Eichmann à Buenos Aires en 1960. Jugé à Jérusalem en 1961, il est pendu en 1962.



Notes: 
1. Persilscheine = certificat de "blancheur Persil" qui font passer du brun des nazis au blanc de l'innocence.
2. Konrad Adenauer a pour proche conseiller Hans Globke, juriste ayant participé à la rédaction des Lois de Nuremberg. Malgré la campagne organisée contre lui par la RDA, le chancelier ouest-allemand refusa toujours de s'en séparer. 
La grande popularité dont jouit Albert Speer (véritable "musée vivant du nazisme") après sa sortie de prison en 1966 et l’accession au poste de chancelier de Kurt George Kiesinger, ancien responsable de la propagande radiophonique du Reich, couronnent ce processus de réhabilitation.
3. Parmi d'autres, Franz Stangl, commandant de Treblinka, Gustav Wagner, commandant de Sobibor, Alois Brunner, responsable du camp d’internement de Drancy, Adolf Eichman. Hudal utilise en particulier sa position pour fournir des papiers d’identité falsifiés délivrés par l’organisation du Vatican pour les réfugiés (Commissione Pontificia d’Assistenza). Ces documents s'avèrent essentiels pour obtenir un passeport de personne déplacée délivré par la Croix rouge internationale avant l'acquisition d'un visa, indispensable pour fuir. 
4. Ce recyclage est connu sous le nom de ratline ("la piste des rats").
5.  Les Américains se débarrassent de cette manière d'un Barbie devenu gênant (car recherché activement par la France et jugé peu utile par les services secrets). Grâce à un sauf-conduit provisoire au nom de Klaus Altmann délivré par les Américains, le "boucher de Lyon" parvient à quitter l’Allemagne. A Gênes, il bénéficie de l’aide du père Draganovic et s’embarque pour l’Amérique latine en 1951.
De même, Josef Mengele, médecin SS d’Auschwitz et auteur d’expériences médicales épouvantables sur les prisonniers du camp, Gerhardt Bohne, chargé d’organiser la politique eugéniste du IIIème Reich par Hitler, Ante Pavelitch, criminel de guerre croate, quittent l’Europe grâce à ces filières.
6.  Ainsi, le général Reinhard Gehlen qui a dirigé l’Abwehr (le service de renseignement de l’armée allemande) sur le front de l’est, met son organisation au service des EU dès juillet 1945. En remerciement de ses talents, il devint le chef du BND, les services de renseignements ouest-allemands, jusqu'en 1968. Dans les réseaux de Gelhen se trouvent d’anciens SS et gestapistes tels que le capitaine Emil Augsburg, expert du monde communiste, recherché pour crime de guerre en Pologne. Il travaille pour l’US Army de 1947 à 1956, puis pour les services secrets de l’Allemagne de l’ouest (BND) jusqu’en 1966.
C'est encore le cas du major SS Wilhelm Höttl, responsable de la déportation de 440 000 juifs hongrois vers Auschwitz. Arrêté par les Américains en 1945, il doit à sa libération en 1947 à sa grande connaissance du communisme de l’Europe de l’est. Il rejoint alors le bureau du CIG de Vienne, avant d’être recruté par la CIA. 

Enfin, Klaus Barbie intègre le CIG en 1947…
7.  L’Amérique Latine n’est pas le seul refuge possible. Alois Brunner, responsable du camp de Drancy, condamné par contumace à perpétuité pour crime contre l’humanité, vécut en Syrie. L’Espagne franquiste accueille Louis Darquier de Pellepoix, le commissaire aux questions juives du gouvernement de Vichy. Otto Skorzeny, véritable héros du régime après avoir délivré Mussolini capturé par les partisans italiens, loue ses services militaires au caudillo.
Enfin d’anciens nazis ou complices parviennent à se cacher ou à se recycler dans leurs pays « d’exercice ». Paul Touvier, chef de la milice de Lyon, condamné à mort par contumace en 1945 et 1947, réussit à échapper à la justice jusqu’en 1989, profitant d’un soutien dans les milieux catholiques intégristes qui lui ouvrent leurs couvents. 
8. dont Eichmann, Mengele, l'assassin des fosses Adréatines Erich Priebke, Klaus Barbie, le führer croate Ante Pavelic, le « boucher de Riga »…
9. Au cours des années 1960 et 1970, de longs procès aboutissent:
- Entre octobre 1963 et août 1965, 20 criminels de guerre ayant sévi à Auschwitz sont jugés à Francfort. - Entre 1975 et 1981, neuf anciens gardiens du camp d'extermination de Maïdanek répondent de leurs actes devant le tribunal de Düsseldorf.
- Le procès de Cologne en 1979 aboutit à la condamnation de Lischka, Hagen et Heinrichsohn, trois hauts responsables de la déportation juive en France.
 10. Willy Brandt, authentique résistant au nazisme, l’emporte aux élections de 1969.



Serge Gainsbourg: "SS in Uruguay" (1975)
 
SS in Uruguay, sous un chapeau de paille,
Je siffle un jus de papaye, avec paille,
SS in Uruguay, sous le soleil du rail,
Les souvenirs m'assaillent, aie aie aie,
Il y a des couillonnes, qui parlent d'extraditionne,
Mais pour moi pas questionne de payer l'additionne.
SS in Uruguay, je n'étais qu'un homme de paille,
Mais je crains des représailles ou que j'aille,
SS in Uruguay, sous un chapeau de paille,
Je siffle un jus de papaye, avec paille,
SS in Uruguay, j'ai gardé de mes batailles,
Croix gammée et médailles en émail
Et toujours ces couillonnes, qui parlent d'extraditionne,
Mais pour moi pas questionne de payer l'additionne.
SS in Uruguay, J'ai ici de la canaille,
Qui m'obeit au doigt, Heil !, et à l'oeil.


 

Sources:
-
Marie Bénédicte Vincent: "La dénazification", Perrin, Tempus.
- Le Patriote résistant n°844, juillet-août 2010, Jean-Luc Bellanger: "Comment de nombreux criminels nazis ont pu quitter l'Europe après 1945."
- ResistansS.be: "Nazis et Amérique du sud".
- Jacques Serieys : «Alfred Stroessner, cas type du général pro-américain de culture fasciste».
- Gérard Devienne : « Les nazis de la Pampa», L’Humanité, du 5 mai 1998.
- Article consacré à la dénazification sur le blog de R. Tribouilloy.

- Le devoir de mémoire en Allemagne.
- Manuel d'histoire franco-allemand Terminales L/ES/S. Sous la direction de Peter Geiss et Guillaume Le Quintrec.

Liens:
- Arte.tv.fr: "Klaus Barbie: la cavale".
- L'Humanité: "Les nazis de la Pampa".
- Critique de l'album rock around the bunker (1975) dont est issu la chanson SS in Uruguay.
- Le site très sûr de Dominique Natanson: "Que sont-ils devenus? Le sort de 1.386 criminels nazis, complices et collaborateurs."