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jeudi 3 septembre 2026

A la découverte du rock anatolien

Nous nous intéressons aujourd'hui à une musique hybride apparue en Turquie au cours des années 1960. Le rock anatolien mêle les gammes musicales et les instruments traditionnels d'Anatolie aux codes du rock occidental. Le style est porté par des artistes comme Baris Manço, Cem Karaca, Selda Bagcan, Erkin Koray. 

Ce billet existe aussi en forme podcast , pour l'écouter, il suffit de cliquer ici. 

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Sur les ruines de l'Empire ottoman disparu, au cours des années 1920-1930, la Turquie moderne se construit dans le cadre des réformes opérées par Mustafa Kamal Atatürk. Le "victorieux" comme on le surnomme réduit le poids de la religion, étend le droit de vote des femmes, ouvre le pays au reste du monde, tout en entravant le multipartisme, qui ne sera instauré qu'à sa mort en 1938. Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, les dérives autoritaires des gouvernements successifs s'accompagnent d'un très fort contrôle des médias, ainsi que de la répression des oppositions. En 1960, le premier ministre Menderes semble vouloir céder aux ultras conservateurs, partisans d'une réislamisation de la société. Cette évolution décide l'armée à perpétrer un coup d'état en 1960. Un an et demi plus tard, le général Cemal Gürsel remet le pouvoir au civil. Cette Révolution blanche s'accompagne de l'adoption d'une nouvelle constitution accordant de nouveaux droits (de grève, de se syndiquer, l'autonomie des universités). Par ailleurs, elle ouvre véritablement la culture turque au monde, tout en restant attachée aux traditions nationales. 

Dans le domaine musical, les autorités culturelles entreprennent le collectage des musiques traditionnelles et folkloriques dans le cadre de sections de conservatoire. On enregistre alors l'immense répertoire des ashiqs, sortes de poètes itinérants dont on trouve déjà des traces au XIe siècle. Tout au long de leurs périples, qui les conduisaient de village en village, ces sortes de troubadours modernes interprétaient leurs propres compositions ou des chants traditionnels appelés turküler. Ils s'accompagnent d'un bağlama (ou saz), une sorte de luth à quatre cordes doté d'un manche très long. Au XX° siècle, le plus fameux de ces musiciens se nomme l'Aşık Veysel. Ecoutons "Uzun Ince Bir Yoldayım", un titre qui signifie "J'emprunte une route longue mais étroite", une référence à la vie d'itinérance du ashiq. 

Le coup d'état militaire de 1960, puis la libéralisation qui s'ensuit, atténuent la censure. Les artistes s'engouffrent dans ces nouveaux espaces de libertés, à l'instar de Tülay German. Née en 1935, l'adolescente suit une formation de chanteuse classique. Elle prend bientôt l'habitude de quitter en douce le domicile parental pour se produire dans des clubs de jazz d'Ankara. Une nuit, son père la grille. Il s'oppose à ce que sa fille se lance dans la musique populaire et, par précaution, l'envoie à Istanbul, un choix peu judicieux tant la ville regorge d'opportunités pour les jeunes musiciens. Tülay s'intéresse alors aux poètes turcs, aux aşıks, au türküler. En 1964, elle enregistre une série de chansons traditionnelles auxquelles elle adjoint des arrangements pop. A ce titre, elle peut être considérée comme la précurseuse d'un genre promis à un grand avenir : l'Anadolu pop. Exemple avec le morceau Burçak Tarlasi, un manifeste féministe narrant la rébellion d'une jeune mariée, en guerre contre la place assignée aux femmes au sein de la famille. 

German fréquente les cercles communistes et privilégie un répertoire engagé. Dès 1966, elle doit quitter son  pays pour la France. Un destin qui entre en résonance avec un de ses enregistrements, le morceau Tombalacık Halimen ("Ma douce Halim") qui narre l'histoire d'un exilé implorant son amour (Halim) de le suivre. 

Au cours des années 1960, comme dans de nombreuses parties du monde, le rock et la pop occidentale séduisent la jeunesse. Les Beatles font des émules et incitent les jeunes Turcs à créer leurs propres groupes. L'épicentre de ce renouveau culturel se trouve sur la rive orientale du Bosphore, dans le quartier de kadiköy, qui accueillait de nombreux bars et clubs où l'on jouait de la musique, repère d'une jeunesse stambouliote en quête d'émancipation. Dans cette atmosphère bohême émerge de nouveaux sons, de nouveaux répertoires, de nouvelles modes. Les jeunes arborent pantalons à pattes d'éph', hauts talons, robes à paillettes, cheveux longs, bottes de cuir. Au sein de la maison associative du quartier de Kadiköy naît ainsi une fusion unique, même si dans un premier temps, les artistes chantent surtout en anglais. 

En 1965, le journal Hürriyet organise un concours de chansons intitulé Altın Mikrofon (le microphone d'or), dont les règles incitent à écrire ou à reprendre des chansons en turc, sur des mélodies à sonorités orientales, mais jouées avec des  arrangements et instruments occidentaux (guitare, basse, batterie). L'événement joue un rôle central dans l'affirmation du rock anatolien, permettant de révéler des artistes amateurs talentueux tels que Cem Karaka, Erkin Koray, les groupes Siluetter, Mavi Işıklar, TPAO Batman Orchestra (pour "Société anonyme du pétrole turc Batman"), un groupe originaire de la ville pétrolière de Batman, dans le sud-est du pays ( Kara Toprak).

Cem Karaca et son groupe Apaslar terminent deuxième du concours en 1967 avec l'adaptation folk d'un poème local : "Emrah" Le chanteur, très engagé, enregistre "Parka" (1976), une dénonciation des violences politiques subies par la jeunesse turque. "Ils l'ont trouvé couché, tué dans sa parka / Touché par quatre balles traîtres".

En 1968, Moğollar arrive à la troisième place. Ce collectif de musiciens, adeptes d'expérimentations sonores audacieuses, utilise les orgues Hammond, ainsi que l'effet fuzz de guitares acérées, associés à des percussions anatoliennes et des flûtes. Ils posent ainsi les jalons de l'Anadolu pop, mélangeant le rock progressif aux gammes orientales turques.  En 1971, le disque "Danses et rythmes de la Turquie d'hier à aujourd'hui", enregistré en France, remporte un grand succès critique. Ecoutons "Haliç'te Gün Batışı" ("coucher de soleil sur la Corne d'Or"), hommage à la ville d'Istanbul. Désormais, le turc supplante l'anglais chez les chanteurs. Certains s'imposent comme de véritables bêtes de scènes à l'instar de Erol Büyükburç dont nous pouvons écouter Jel Jiyar Koyuma.

Une autre immense vedette du genre a pour nom Erkin Koray. Guitariste, il introduit le rock en Turquie à l'occasion d'un concert organisé dans son lycée en 1957. Il y reprend Elvis Presley. En 1962, il enregistre Bir Eylül Aksami, savant mélange de rock et de mélodies traditionnelles. Les Rolling Stones ont sans doute apprécié le titre, tant l'intro semble avoir servi de source d'inspiration à Paint it black, sorti 4 ans plus tard. 

Koray imagine un baglama électrique, le luth traditionnel, qu'il bidouille. Son deuxième album, Elektronik Türküler, sorti en 1974, constitue un des fleurons de l'Anadolu pop. Il y combine rock progressif et psychédélique à partir d'éléments de la musique traditionnelle turque. Cemalim raconte l'histoire d'un homme qui quitte sa ville natale, car les habitants veulent le tuer. Il s'enfuit sur un cheval. Le refrain lance un appel à Cemalim lui demandant de vivre, quoi qu'il advienne. Il s'agit donc d'une ode à l'espoir et au courage. "Karlı Dağlar" offre une description poétique des montagnes enneigées.

Les nouveaux sons racontent l'histoire des paysans qui migrent vers la grande ville, les difficultés d'existence des travailleurs, ruraux comme ouvriers, le désir d'émancipation des femmes. Les artistes réinterprètent des vieux chants et poèmes de résistance issus du monde des campagnes en les adaptant au goût du jour. Ils deviennent ainsi les fers de lance d'une musique engagée, capable de mettre des mots sur des maux, prônant l'émancipation des plus faibles et des opprimés. La bande son qui se crée alors accompagne l'essor des partis de gauche à travers le pays. On assiste comme ailleurs, au cours de l'année 1968, à une radicalisation de la jeunesse et du monde ouvrier, qui se traduit par l'occupation des universités, des usines, donnant lieu à des affrontements violents avec la police, puis l'armée. En 1971, la dénonciation de l'impérialisme étatsunien s'accompagne de l'enlèvement de 4 soldats américains. L'armée crie au complot communiste. De nouveau, les militaires fomentent un putsch, le 12 mars, avec instauration de la loi martiale, interdiction des grèves, dissolutions des organisations syndicales, gel des salaires.

En 1972, Mustafa Özkent, arrangeur et musicien de studio, enregistre l'album instrumental  Gençlik ile Elele, sur lequel il mêle les influences funk et soul aux musiques traditionnelles turques. Çarşamba Esir Aldı (mercredi a été emporté par l'inondation). 

 Fils de la bourgeoisie intellectuelle d'Istanbul, Bariş Manço explore les musiques, d'où qu'elles viennent. Subjugué par le concert que donne dans son lycée Erkin Koray, il se passionne pour le twist, le rock'n'roll. En 1963, il s'installe en Belgique, y signe un contrat avec Henri Salvador, puis multiplie les voyages et les collaborations artistiques. Il écume les scènes et devient le plus populaire des chanteurs anatoliens, notamment parce qu'il n'hésite pas à jouer dans les zones très reculées de Turquie, sur de toutes petites scènes. En 1970, il enregistre Daglar daglar, ode à la montagne comme lieu de refuge et immense succès. Il s'intéresse désormais au rock psychédélique, comme le prouve ses titres phares tels "Halhal" ou "Dönence". Sur scène, le chanteur arbore une énorme moustache, une cape de soie, des bagouses à tous les doigts, tandis qu'il chante son amour de la paix et du dialogue. 

En 1975, dans son deuxième album, intitulé "2023", il se projette dans l'avenir (en 2023, une année qui correspond au centenaire de la République turque). Il y reprend Çay Elinden Öteye ("Arrache la dot de sa main"), la description du mariage imposé à une jeune femme avec un vieil homme. Les paroles invitent le spectateur à arracher la dot pour libérer la jeune femme. Le groupe qui accompagne Barış Manço sur scène, le Kurtalan Express, enregistre à son tour deux albums. On peut y entendre l'influence de groupes de rock progressif tels que Yes, Genesis ou King Crimson. 

3 Hürel, un groupe constitué par trois frères produit un acid-rock abrasif mêlé à des orchestrations typiquement turques aux percussions agressives et au saz électrifié. 

 

Au cours des années 1970, le pays connaît une grande instabilité politique. Droite et gauche s'opposent dans de violents affrontements qui poussent la Turquie au bord de la guerre civile. En 1971, un nouveau coup d'état a lieu, illustration de l'extrême polarisation de la société, avec des mouvements étudiants et ouvriers très structurés opposés aux populations rurales, aux élites urbaines et à des milices islamistes très conservatrices. Le pays connaît une très forte répression étatique, avec des interventions fréquentes des forces de police au sein des universités, des assassinats d'opposants et de syndicalistes par des milices à la solde du patronat et des autorités. 

Une chanteuse s'insurge contre cette violence politique. Elle s'appelle Selda Bağcan. Dans ses compositions, elle dénonce les dérives autoritaires du pouvoir, les injustices d'une société inégalitaire, défend la cause ouvrière. Déterminée, elle fait exploser le carcan musical qui cantonnait les jeunes femmes à leur genre pour en faire de simples objets de fantasmes. Pour conserver son autonomie, elle crée son propre label. Rebelle dans l'âme, elle fréquente des militants d'extrême gauche ou communistes, des poètes. En 1974, elle enregistre Yaz Gazeteci Yaz, ("Écris, journaliste, écris"), qui s'impose comme un hymne de résistance politique, une ode à la liberté de la presse. 

Passant du folk traditionnel au rock psychédélique, Selda possède une voix forte et mélodieuse. En collaboration avec Mogollar, elle enregistre "Ince Ince Bir Yar Yagar" (1974). Les paroles exigent d'un seigneur local qu'il prenne soin des populations pauvres, en redistribuant les terres et en ouvrant des écoles. "Une fine neige tombe sur les pauvres. / Pourquoi le destin ne croit-il pas à leur parole? / Nous avons brûlé, brûlé notre école, notre route, notre vie / Nous avons brûlé, nous sommes morts / Sans une gorgée d'eau".

Il faut dire qu'alors en Turquie, la situation ne cesse de se tendre. Les manifestations du 1er mai 1977 se soldent par la mort de 37 personnes sur la place Taksim à Istanbul. En décembre 1978, le massacre de près de 1 000 civils à Maraş, perpétré par une milice ultranationaliste, marque un tournant. Les tensions politiques atteignent des sommets et les affrontements gagnent les rues. En 1980, l'armée fomente un nouveau coup d'État, ce qui lui permet d'imposer une constitution très éloignée des principes kémalistes, actant le retour en force de l'influence religieuse en matière politique et culturelle. Dans le même temps, la junte procède à des arrestations massives. Dans ce contexte, les musiciens qui continuent d'affirmer sur scène leurs idéaux, de porter des costumes extravagants, des cheveux longs, horripilent les conservateurs. Ainsi, les paroles séditieuses de Selda Bağcan entraînent son arrestation, ainsi que la confiscation de son passeport. Libérée sous la pression d'une mobilisation internationale portée par Peter Gabriel, la chanteuse peut enfin prendre la clef des champs. De son côté, Cem Karaca doit s'exiler en RFA, tandis qu'il est dénaturalisé par les autorités turques en 1983. 

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L'Anadolu Pop connaît aujourd'hui une seconde jeunesse, notamment au sein de la diaspora turque, dont les rangs ont grossis à la faveur des crises économiques et affrontements politiques. De jeunes générations, passionnées par les groupes psychédéliques des années 1970, s'inspirent de ces influences pour créer leur propre style. C'est le cas du groupe néerlandais Altın Gün, figure de proue de ce revival du rock anatolien ("Yüce Dağ Başında"). 

Citons aussi la chanteuse et joueuse de saz germano-turque  Derya Yıldırım et son Grup Şimşek ("Bal"). En Turquie même - qu'Erdogan  dirige d'une main de fer depuis 2003 -  la censure et la répression s'accentuent sur les groupes engagés qui, faute de relais médiatiques, peinent à vivre de leur musique. Certains  groupes underground (tels Baba Zula) entretiennent néanmoins l'esprit frondeur de leurs vaillants aïeux. 

Thorsten Krienke from Detmold, Germany, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Sources :

A. "Istanbul 1965-1980 : la vague rock du Bosphore", épisode de l'émission Métronomique diffusé sur France Culture.

B. "A Istanbul, le rock anatolien chante la liberté", reportage diffusé dans l'émission l'Invitation au voyage sur Arte.

C. Musikistan : émission consacrée au rock anatolien.

D. "L'Anadolu Pop : la fusion du folk turc et de la pop des 60's", sur le site de Radio Nova.

E. "Il y a plus de 100 ans, le poète s'attaquait aux riches", sur le site Kedistan

F. "Une histoire musicale de la Turquie moderne"

G. "La génération sans frontières qui revitalise la musique turque", dans la BO du monde sur France Inter.

jeudi 13 octobre 2022

Stigmatisation en chansons : le racisme anti-asiatique.

L'histgeobox dispose désormais d'un podcast diffusé sur différentes plateformes. Ce billet fait l'objet d'une émission à écouter ci-dessous:

  

Le rejet des populations asiatiques en Occident remonte au XIX° s. et s’inscrit dans le contexte d’une colonisation européenne qui se nourrit de la conviction de la supériorité de la « race blanche », comme on disait alors. Les Chinois apparaissent comme un peuple faible, en particulier au moment des guerres de l’opium, qui conduisent notamment à la mise à sac par les Européens du palais d’été de l’empereur à Pékin en 1860.

Dans la péninsule indochinoise, la conquête coloniale française se déroule dans la deuxième moitié du XIX° siècle. L’installation des premiers colons alimente très vite en France un exotisme de pacotille, dont la chanson « Opium », en 1931, est représentative.

La révolte des Boxers et la victoire des Japonais sur les Russes en 1905 changent la donne et offrent un contexte propice à l’apparition du « péril jaune ». [L’expression apparaît en France en 1895, après la publication dans la revue Le Monde illustré d’une allégorie représentant l’agression de l’Europe par des hordes asiatiques déchaînées.] Ce fantasme, dont la première occurrence remonte à 1895, traduit la peur d’une domination économique mondiale des Chinois et des Japonais. Dès lors, l’Europe craint de succomber à l’invasion de masses asiatiques cruels. 


Le péril jaune revêt d’abord une dimension économique. Les commerçants asiatiques installés en France à l’issue de la grande guerre font ainsi l’objet de vives critiques. Spécialisés dans la vente de ce qu’on appelle avec condescendance les « chinoiseries », ils subissent de nombreuses railleries. Celles-ci ont la vie dure comme le prouve l’écoute du Chinois de Trenet en 1966. La chanson décrit un commerçant à l’attitude sournoise. Le chanteur invite l’auditoire à s’en méfier. Voleur, assassin, fumeur et trafiquant d’opium, adorateur de Bouddha, dissimulateur, le Chinois représente ici un péril économique. Implanté en France, il concurrence les vendeurs hexagonaux. Trenet chante : « Ce marchand de chaussures n’est pas sûr, je t’assure avec sa jambe de verre, son œil de bois. Il n’a pas le teint du Rhône / Il a même le teint jaune cet homme-là / Méfie-toi, c’est un Chinois » Une seule solution, le renvoyer à Pékin ou le reléguer au fin fond du quartier chinois. La crainte du métissage est latente. « L’important c’est qu’il parte, car s’il reste (…) il est capable d’atteindre son but qui est de déteindre sur nous et, on sera quoi ? Tous des Chinois. »

Le péril jaune revêt également une dimension démographique. D’aucuns redoutent une submersion. Une sorte de grand remplacement avant l’heure. La stigmatisation est entretenue par les vagues migratoires. Les travailleurs asiatiques étant accusés d’accepter des salaires de misère et de pénaliser les ouvriers nationaux. Jacque Dutronc, et son parolier Claude Lanzman s’en amusent en 1966 dans « Et moi, et moi, et moi ». Le chanteur paraît bien seul face aux « 700 millions de Chinois ». 


La hantise du péril jaune s’estompe après la seconde guerre mondiale, car Chine et Japon sortent exsangues du conflit. Pour autant, les stéréotypes à l’encontre des populations d’origine asiatiques demeurent bien vivaces. La chanson populaire invite l’auditoire à rire aux dépens des Asiatiques en se moquant de la sonorité des langues orientales, forcément exotiques aux oreilles françaises. Cela donne Mao et moa chez Nino Ferrer, Ton thé t'a-t-il ôté ta toux? par Jean Constantin ou Ya kasiti chez Annie Cordy (1975). De nombreux titres insistent aussi sur la prétendue sournoiserie et duplicité asiatique. Dans Sur le Yang Tsé Kiang, le duo Charles Trenet et Johnny Hess raconte la trahison du jeune Sullipan qui séduit, puis tue sa gigolette. Ils glissent « Il lui dit tu s'ras ma gosse / Je s'rai ton petit chinois / Avec toi je s'rai pas rosse / Car j'adore ton p'tit minois / Minet, minois, chinois, sournois ». On ne saurait être plus clair.

On se gausse également de la prétendue lascivité des femmes asiatiques dans « Ma Tonkinoise ». Dans sa version pour homme, les paroles décrivent avec concupiscence une certaine Mélaoli, dont le nom constitue déjà tout un programme. Ici tout gratte, le son comme les mots…


L’ouverture de la Chine et la croissance économique fulgurante que connaît le pays au cours des années 1980-1990 réactivent la hantise du péril jaune. Par ses dimensions extraordinaires et sa population nombreuse, le pays inquiète autant qu’il attise les convoitises. D’aucuns redoutent une concurrence exacerbée, quand d’autres espèrent profiter d’une manne touristique inespérée. Toute honte bue, certains Européens accusent la Chine de mettre l’Afrique en coupe réglée, passant sous silence le pillage colonial passé.

Le racisme anti asiatique se prolonge tout au long su XX° siècle.  Les Asiatiques font l’objet de multiples railleries et sketchs prétendument humoristiques. Chez Michel Leeb, Kev Adams ou Gad Elmaleh. La stigmatisation physique (les yeux bridés, la petite taille) et les accents ridicules tiennent lieu de comique. Le cinéma n’est pas en reste.   Dans « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? », immense succès au box-office, le gendre d’origine asiatique incarne la figure du gendre idéal qui se distingue par sa soumission et son obséquiosité. Le film enchaîne les clichés qu’il prétend torpiller.

Les stéréotypes n’ont pas reculé et de nos jours, les individus d’origine asiatique sont souvent présentés comme appartenant à une communauté, forcément soudée, communauté modèle, polie, discrète, travailleuse, autant de clichés qui contribuent à essentialiser, à enfermer et à faire fi des origines très diverses des uns et des autres. Jusqu’à très récemment, on a continué à enseigner « Chang le petit Chinois » aux écoliers, alors même que la comptine est saturée de clichés. Extraits choisis : « Chang (…) mange du riz / Ses yeux yeux sont petits / riquiquis ». Sa tête fait pin-pong-ping ».

Les musiques urbaines actuelles, loin de se montrer plus tolérantes et au fait des spécificités culturelles des pays asiatiques, entretiennent stéréotypes et préjugés. Sur Chaos, Kaaris balance : « Je parle pas chinois, pas de Konnichiwa ». On confirme, il ne parle vraiment pas Chinois car Konnichiwa veut dire bonjour en japonais. 


Tout en finesse, sur Tchiki tchiki, Ademo de PNL interpelle une Japonaise dont la plastique semble davantage l’intéresser que la conversation. Il lance « Eh, j’parle pas tching tchong tchang tching tchang / Joue la folle dans ma chambre». Tous les clichés y passent. Lomepal « bosse comme un chinois » sur Majesté. Lorenzo « fourre à la chaîne comme un Chinois à l’usine » (Freestyle du sale). Rim’K  menace: « Prends exemple sur les Chinois. Ferme ta gueule et marche droit. » Soumis et toujours sournois. Dans « Les menottes », une garce manipule les hommes, ce qui fait dire à l’Algerino, l’auteur du titre, qu’elle les « tching tchang tchong ».

Le Covid-19 réactive les vieux réflexes racistes. Pour les abrutis, la maladie a une nationalité, forcément chinoise. La pandémie inspire ainsi à Renaud corona song. Nos oreilles et l’antiracisme ne lui disent pas merci. "T'as débarqué un jour de Chine, retournes-y, qu’on t’y confine. Dans ce pays, on bouffe du chien, des chauve-souris, des pangolins." La riposte sur les réseaux sociaux passe par le #jenesuispasunvirus.

Faut-il totalement désespérer ? Depuis une dizaine d’années, une prise de conscience s’opère et la lutte contre le racisme anti-asiatique s’affirme. « Ils m’appellent Chinois » de Lee Djane ou encore « Espèce de Chinois » par Korat dénoncent ce racisme banalisé et bien ancré dans notre société, racisme dont sont victimes des individus sans cesse ramenés à leurs origines, supposées ou réelles. Sur un ton offensif et sans victimisation, Thérèse s’emploie à compiler et détourner les stéréotypes qu’elle a subis en tant que jeune Française d’origine asiatique dans sa chanson Chinoise? « Chinoise, Chen Li / Massage / Polie / Soumise au lit / Katsuni ». 


Sources:

A. Racisme anti-Asiatiques. [réseau Canopé]

B. "Le racisme anti-asiatique en France des manifestations de 2010 au Covid 19" [France Culture]

C. "Le péril jaune, une angoisse dépassée?", Concordance des Temps du 23 mai 2015 avec l'historien François Pavé. 

D. Ces chansons qui font l'actu. "La chanson sait-elle toujours ne pas être raciste?" [France Info] 

mercredi 15 décembre 2021

Quand les artistes tentaient de préserver le patrimoine musical afghan du silence imposé par les talibans.

Malgré le retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan en 1979, la guerre se poursuit dans le pays. Les seigneurs de guerre moudjahidines s'affrontent sans répit, semant le chaos et la misère dans leur sillage. Les talibans font leur entrée en scène en 1994 en se soulevant contre les chefs de guerre. Avec le soutien du Pakistan et d'une partie de la population, fatiguée des conflits incessants, ils s’emparent de la région de Kandahar, avant de conquérir Kaboul en septembre 1996. Un nouveau régime politique, l'Émirat islamique d’Afghanistan, dirigé par le mollah Omar, voit alors le jour.

Le mouvement fondamentaliste des talibans apparaît au cours de la guerre contre l'Union soviétique dans les écoles coraniques (madrasas) du Sud de l'Afghanistan, installés de part et d’autre de la frontière pakistanaise. Les jeunes étudiants prônent une lecture littérale du Coran et l’application rigoriste de la charia (loi islamique) à l’ensemble de la vie sociale. Avec la prise de pouvoir en 1996, une terrible vague de répression s'abat sur le pays. Sous couvert de religion, les islamistes multiplient les interdictions. Les femmes ne peuvent plus travailler et doivent porter le voile de la tête aux pieds. Il leur est désormais interdit de se montrer en public ou de sortir de chez elles sans chaperon. Les talibans traquent tout comportement qu'ils jugent indécent. Plus question de rire, de se tenir la main ou de s’embrasser en public. Les universités, les librairies, les lieux de culture de façon générale, ferment leurs portes. Seules les madrasas dispensent encore un enseignement. La peur et l'arbitraire tiennent lieu de mode de gouvernement. Dans les rues de Kaboul, les talibans frappent, arrêtent tous ceux qui ne se conforment pas à leurs injonctions ou renâclent à marcher au pas. Les stades, devenus inutiles, se transforment en centres d'exécutions publiques. Le nouveau pouvoir piétine les libertés fondamentales, en premier lieu celles d'expression et de conscience.   

Shamsia Hassani, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Les fondamentalistes vouent une haine particulière à la danse et à la musique, au motif qu'elles détourneraient de la pratique religieuse. Bien que le terme "musique" n'apparaisse pas dans le Coran, les talibans affirment qu'elle est interdite par Allah. Pour justifier la condamnation, certains s'appuient sur le verset 6 de la sourate 31, selon lequel, "tel homme ignorant se procure des discours futiles (lahw) pour égarer les autres hors du chemin de Dieu et prendre celui-ci en dérision. Voilà ceux qui subiront un châtiment ignominieux". (Traduction de Denise Masson, 1967). Pour certains exégètes, le terme "lahw" désignerait "la chanson", quand d'autres n'y voient qu'une allusion aux religions polythéistes. Les courants salafistes et wahhabites insistent sur cette interdiction, car selon eux la musique, en particulier instrumentale, empêche la méditation du Coran. Comme le message spirituel prime sur tout, seule la musique vocale est tolérée quand il s'agit du chant d'appel à la prière, de la cantillation du Coran ou de poèmes dévotionnels (hamd, nasheeds). (1) En 1996, les talibans s'empressent donc d'interdire formellement la musique, détruisant instruments de musique, radios, télévisions ou tout ce qui permet de diffuser des notes. Les bandes des cassettes sont déroulées puis pendues aux branches des arbres, les contrevenants sont battus. Pour se protéger, les musiciens s'empressent de cacher leurs instruments ou de les vendre. Ceux qui le peuvent s'exilent, tout en refusant que le patrimoine musical afghan soit englouti à jamais. Il est d'ailleurs grand temps de l'évoquer.

* Garder en vie un patrimoine étouffé par l'intolérance.

La musique savante de Kaboul est très apparentée à celle de l'Inde car au cours des années 1860, des musiciens indiens furent introduits à la cour du roi Amir Sher-Ali Khan. Ces artistes s'installèrent à Kharâbat, le quartier des tavernes où se retrouvaient poètes, danseurs et artistes. Bien avant l'apparition des talibans, l'essor de l'islam orthodoxe avait déjà marginalisé la place de la musique et de ses interprètes. Ainsi, les musiciens faisaient figure de parias et ne survivaient qu'en participant aux fêtes organisées par les familles fortunées. La création de Radio Kaboul au début des années 1940 changea la donne en permettant aux musiciens d'accéder à un début de reconnaissance sociale. (2) Une jeune génération d'artistes formés par les maîtres de Karâbat furent alors engagés pour intégrer les orchestres de la station. Une de ces formations réunissait les instruments traditionnels afghans et indiens tels le rubâb, le tanbur, le delrubâ, le dhol, le zerbaghali ou l'harmonium; une autre était une harmonie occidentale dont les musiciens venaient de l'armée. Les artistes embauchés par Radio Kaboul étaient originaires de toutes les provinces afghanes. La radio devint ainsi le conservatoire, ainsi que le creuset de la très grande richesse musicale du pays. Les enregistrements réalisés par Radio Kaboul des années 1950 aux années 1970 témoignent de la diversité de la créativité musicale afghane, à la croisée des mondes musicaux indiens et persans. 

* L'Ensemble Kaboul.

Avec l'arrivée des talibans au pouvoir, Radio Kaboul  ferme, contraignant à l'exil de nombreux musiciens. (3) Bien conscients du risque de disparition du riche patrimoine musical afghan, les artistes de la diaspora réagissent comme le prouve la création de l'Ensemble Kaboul, un groupe composé de musiciens formés en Afghanistan avant l'interdiction de la pratique musicale. Hossein Arman, le fondateur du groupe, revient sur la genèse du projet. «J'ai quitté le pays six mois après l'arrivée des Moudjahidines, quand Rabanni était président. La plus grande tragédie de ma vie a été la fermeture [du] lycée musical. Je suis le seul professeur survivant, les autres sont morts en exil ou sur place. (...) Mes meilleurs souvenirs sont ceux de la radio (...). Depuis que je suis arrivé en Europe, je me suis donné pour mission de sauvegarder la musique afghane, notamment en fondant l'Ensemble Kaboul avec mon fils Khaled, avec l'aide des Ateliers d'ethnomusicologie de Genève. Nous avons essayé de rassembler les musiciens afghans talentueux qui étaient dispersés dans différents pays occidentaux. Nous avons alors enregistré notre premier disque "Nastaran".» 


Pour son second album, l'Ensemble Kaboul a fait appel à Mahwash, une sommité de la musique afghane. Après avoir débuté comme secrétaire à Radio Kaboul, la jeune femme se fait repérer en tant que chanteuse en 1970. "Quand j'allais au Kharabat dans le ghetto des musiciens,  j'étais la seule et unique femme. C'était une honte de prendre des cours de chant. J'étais l'une des seules femmes à oser faire une telle offense à mes parents. Avec mon mari, nous sommes allés au Kharabat. Je suis allée chez le grand maître Ustad Sarahang. C'est avec lui que j'ai appris la musique classique." (source L) Jusqu'en 1976, "(...) ma voix était juste enregistrée et diffusée à la radio. Je ne voulais pas me montrer en public par crainte de la réaction de mes parents. Ma mère enseignait le Coran. Dans son esprit, chanter à la radio revenait à aller frayer avec des hommes ou autres situations scabreuses liées à l'imagerie de la modernité. Il a fallu une dizaine d'années à mes parents pour accepter d'écouter ce que je chantais, notamment la poésie mystique. Ils ont compris que je pouvais toucher les gens profondément par ces paroles chantées qui les rapprochent de l'amour divin." (source I p 121)

La chanteuse fut donc la première à s'attaquer au répertoire "classique" afghan, alors réservé aux hommes et à chanter les poètes soufis comme Rûmî ou Hafez. Sa superbe voix lui permet de remporter un immense succès et la reconnaissance de ses pairs, au point de recevoir à son tour le titre honorifique de « Ustad » (Maître). Femme et musicienne, Mahwash ne pouvait qu'horrifier les intégristes. Comme de nombreux artistes persécutés, la chanteuse dût s'exiler en 1992. "C'est à l'arrivée des moudjahidin, au moment de l'installation de Rabbani [en juin 1992], donc avant la prise de pouvoir par les talibans, que la musique a été interdite. Si j'ai quitté le pays, c'est parce qu'on m'a interdit la musique. Gulbuddin Hekmatiâr [un des principaux chefs de guerre moudjahidin devenu premier ministre en 1993] m'a envoyé une lettre disant en substance: «J'espère que tu as décidé d'arrêter définitivement la musique. Sinon, toi et ta famille serez sévèrement punis!» Pour assurer ma sécurité et celle de ma famille, j'ai préféré cesser de chanter. Puis je me suis résolu à quitter le pays, afin de conserver ma liberté et de pouvoir poursuivre ailleurs mon activité artistique. " (source I p122) En 2001, Mahwash répond à l'invitation de Hossein Arman et commence à se produire avec l'Ensemble Kaboul.


Devant tant de splendeurs, on comprend le désarroi des mélomanes, sevrés de mélodies par l'intolérance des fondamentalistes. Yasmina Kadra s'en fait l'écho dans un passage émouvant de ses "Hirondelles de Kaboul":

"Atiq tend la main. Nazish la saisit avec empressement, la garde longtemps. Sans lâcher prise, il jette un coup d’œil circulaire pour être sûr que la voie est libre, se racle la gorge et chevrote d'une voix presque inaudible tant l'émotion est forte:

- Est-ce que tu penses qu'on pourra entendre de la musique à Kaboul, un jour?

- Qui sait?

L'étreinte du vieillard s'accentue et son cou décharné se tend pour prolonger sa complainte: 

- J'ai envie d'entendre une chanson. Tu ne peux pas savoir combien j'en ai envie. Une chanson avec de la musique et une voix qui te secoue de la tête aux pieds. Est-ce que tu penses qu'on pourra , un jour ou un soir, allumer la radio et écouter se rallier les orchestres jusqu'à tomber dans les pommes?

- Dieu seul est omniscient.

Les yeux du vieillard, un instant embrouillés, se mettent à brasiller d'un éclat douloureux qui semble remonter du plus profond de son être. Il dit: 

- La musique est le véritable souffle de la vie. On mange pour ne pas mourir de faim. On chante pour s'entendre vivre. Tu comprends Atiq? (...)

- Quand j'étais enfant, il m'arrivait souvent de ne pas trouver quoi me mettre sous la dent. Ce n'était pas grave. Il me suffisait de m'asseoir sur une branche et de souffler dans ma flûte pour couvrir les crissements de mon ventre. Et quand je chantais, tu ne me croiras si tu veux, j'étais bien dans ma peau." (source A) (4)

Notes:

1. Le chiisme favorise la musique, notamment sous l'influence des confréries soufies. Pour ces dernières, la musique occupe une grande place dans les cérémonies aux cours desquelles la transe permet de se rapprocher de Dieu, comme en atteste par exemple le qawwalî, le qâl ou le sama.

2. Les gens pouvaient écouter la radio sur les hauts-parleurs des places publiques, ce qui fit sortir la musique des seuls salons de musique de l'élite.

3. C'est le cas d'Ustad Rahim Khushnawaz et Gêda Mohammad, tous deux originaires d'Harat, la grande ville de l'Ouest afghan. Le premier s'impose comme le grand maître du rubâb, le second comme un virtuose du dutâr. Le rûbab et le dutâr appartiennent à la famille des luths. Traditionnellement, ils sont sculptés dans un seul morceau de bois de mûrier. Le label Ocora Radio France enregistre le duo lors d'un concert donné en 1995 au théâtre de la Ville et écoutable ci-dessous. Avec l'interdiction de la musique, les deux artistes se réfugient en Iran, mais continuent à se produire sur scène, hors de leur pays natal.  


4. Avec la chute du régime taliban en 2001, la musique reprend ses droits en Afghanistan au cours des deux décennies suivantes. Le retour au pouvoir des sinistres barbus en août 2021 replonge le pays dans le silence. Les informations qui parviennent jusqu'à nous laissent augurer du pire. L'Institut National Afghan de Musique (ANIM), dont l'ambition est de "préserver les traditions musicales afghanes", a fermé et ses locaux ont été reconvertis en base d'une milice. (4) Fawad Andarabi, un chanteur folklorique, le 27 août 2021, a été assassiné par les talibans le 27 août 2021. 

Sources:

A. Yasmina Kadra: "Les hirondelles de Kaboul", Pocket, 2004, pp 66-67.

B. "La musique de l'Afghanistan, un véritable trésor menacé"

C. Des musiciens afghans témoignent: "Si je n'étais pas parti, ils m'auraient tué."

D. «En Afghanistan, les musiciens déjà condamnés au silence.» [France Inter]

E. Rouland Norbert, « Les talibans et le silence », La pensée de midi, 2002/3-1 (N° 9), p. 128-131.

F. "La culture afghane face aux talibans." [RTS]

G. Page Wikipédia consacrée à la "Musique islamique" 

H. "Quelle est la place de la musique dans l'Islam?" [France musique]

I. Bensignor François. "Ustad Mhawash : l'Afghane qui voulait chanter." In: Hommes et Migrations, n°1248, Mars-avril 2004. Femmes contre les violences. pp. 118-122 

J. Bensignor François. "Musique et musiciens d'Afghanistan." In: Hommes et Migrations, n°1236, Mars-avril 2002. Retours d'en France. pp. 105-110

K. L'Ensemble Kaboul en exil. 

L. Le livret du second disque de l'Ensemble Kaboul intitulé "Radio Kaboul. Hommage aux compositeurs afghans", sur lequel chante Mahwash.

mardi 2 novembre 2021

"Groupe sanguin" par Kino. Une chanson contre l'intervention soviétique en Afghanistan.

A Kaboul, le 27 avril 1978, un coup d'état sanglant conduit au pouvoir Nour Mohammed Taraki. Ce dernier inscrit l'Afghanistan dans l'orbite soviétique, imposant aussitôt une vaste réforme agraire, la nationalisation des grandes entreprises, l'athéisme d’État. Les mesures nouvelles, appliquées avec brutalité, suscitent de vives révoltes dans les provinces du pays. En réponse, le pouvoir réprime et arrête. Taraki est finalement renversé le 14 septembre 1979 par Hafizullah Amin, son premier ministre, qui souhaite prendre ses distances avec Moscou.

Sergey NovikovKirovsk, Murmansk Oblastserg-neo@bk.ru, CC BY 3.0
 Le Kremlin brandit aussitôt la menace d'une intervention armée. Dans l'esprit de Brejnev, l'opération ne durera que quelques semaines, le temps de permettre le maintien d'un gouvernement communiste dans ce pays frontalier. (1) Dans son esprit, il s'agit d'une simple opération de maintien de l'ordre, comme à Budapest en 1956 ou Prague en 1968. En vertu de la doctrine Brejnev, selon laquelle aucun pays qui a été communiste ne peut quitter l'orbite soviétique,  les deux premières divisions aéroportées de "l'opération Prague" (ou Chtorm 333) atterrissent à Kaboul le 27 décembre 1979. Les militaires soviétiques exécutent aussitôt le président autoproclamé et le remplace par un gouvernement docile, dirigé par Babrak Karmal. Trois jours plus tard, 20 000 hommes équipés d'armes lourdes s'emparent des principales villes afghanes. De janvier à avril 1980, le nombre de soldats soviétiques envoyés dans le pays ne cesse d'enfler, passant de 55 000 à 85 000 soldats. Si tout semble se passer comme prévu par l'état major de l'Armée rouge (2), Moscou n'a cependant pas prévu la détermination des combattants afghans. L'invasion soviétique provoque en effet un sursaut de patriotisme et un regain de religiosité dans la population. Les Soviétiques sont perçus comme un envahisseur athée qui tente d'imposer la mécréance sur une terre musulmane. Dès lors, les groupes de résistance afghans se font appeler moudjahidines. Contrairement aux envahisseurs, ces derniers connaissent le terrain, les routes escarpées, les vallées encaissées, les villages isolés. 

Si les Soviétiques disposent d'une armée moderne, leur contingent ne dépasse jamais les 100 000 soldats en Afghanistan. Ils ne représentent au départ qu'une force de soutien au pouvoir central de Kaboul, dont l'action se limite à la protection des grandes villes et axes routiers. L'objectif est d'arrêter la propagation de la résistance, d'asphyxier et contenir les rebelles dans des poches. A partir de 1983, la stratégie adoptée par l'Armée rouge change. Les soldats s'impliquent davantage sur le terrain, bombardant sans répit les positions adverses. L'ennemi, lui, se déplace à pied et tend des embuscades, menant une guérilla efficace, bientôt alimentée par les livraisons d'armes américaines et saoudiennes. Dans la logique de la guerre froide, le conflit afghan constitue en effet une opportunité que saisissent très vite les Américains. "Nous avons une occasion historique de fournir à l'URSS son Viêt-Nam", écrit Zbigniew Brzezinski dans une note adressée au président Carter. (3)  Dès lors, l'aide américaine ne fera qu'augmenter pour ceux que l'on présente comme les fers de lance contre la "barbarie communiste".  

 

Erwin Lux, CC BY-SA 3.0 "Mujahideen with two captured Soviet ZiS-2 field gun in Jaji of Paktia Province in Afghanistan." [1984]
Si les moudjahidines afghans ont un ennemi commun, ils ne sont pas unis pour autant. A l'image des nombreux clivages ethniques du pays, les combattants s'organisent en factions concurrentes. Une rivalité particulièrement vive oppose alors Ahmad Shah Massoud à Gulbuddin Hekmatyar. Le premier passe pour un modéré et jouit de la faveur des Occidentaux, quand le second fait figure d'islamiste radical. Les chefs de guerre se disputent les armes en provenance de l'étranger. Au fond, on ne se bat pas spécifiquement pour un territoire, mais pour son clan. Il n'existe pas, ou peu de coalition. Tadjiks, Hasaras, Pachtounes, Turkmènes, Baloutches, chacun mène ses batailles. Le seul ferment d'unité est la guerre contre le pouvoir de Kaboul et les Soviétiques, au nom d'une foi commune.

A partir de 1986, la guerre change de dimension avec l'afflux de jihadistes étrangers, adeptes du wahhabisme.  L'Armée rouge se trouve ainsi aux prises avec un jihad proclamé par les théologiens "docteurs de la Loi". En parallèle, des envoyés des pétromonarchies du Golfe apportent une aide humanitaire, finançant cliniques, écoles, mosquées. (4) Le centre de ralliement de tous ces "combattants de la foi" devient Peshawar, la grande ville pakistanaise la plus proche de la frontière afghane. Depuis cette base arrière, les Arabes recrutent parmi les plus jeunes réfugiés Afghans et les endoctrinent dans des madrasas. Comptant de nombreux alliés dans le monde arabe (Syrie, Algérie, Palestine, Yémen), l'URSS ne s'attendait à une telle réaction. 

Sur le terrain, la situation devient de plus en plus difficile pour l'Armée rouge. Les missiles anti-aériens Stinger livrés par les Américains aux moudjahidines permettent de descendre les redoutables hélicoptères soviétiques. Ces derniers perdent la maîtrise du ciel et ne s'aventurent plus à portée des tirs adverses. Les missiles Milan anti-chars provoquent également de lourds dégâts aux blindés soviétiques,  totalement inadaptés pour la guerre d'embuscade et d'harcèlement livrée par l'ennemi. Il n'y a pas de front, l'ennemi, tout en restant invisible, peut frapper à tout moment. Les moudjahidines peuvent en outre compter sur le soutien de populations durement éprouvées par les incendies de villages, les pillages, les viols commis par les militaires soviétiques. A ces exactions, les moudjahidines répondent par les tortures et les exécutions sommaires, attendu qu'on ne s'embarrasse pas de prisonniers. Au milieu de ces affrontements, les civils payent un très lourd tribut. Dans Kaboul assiégée par les moudjahidines, les conditions de vie deviennent intenables en raison des bombardements, des attentats, mais aussi de la pénurie de nourriture et de carburant. Au total, l'Armée rouge se retrouve empêtrée dans un bourbier dont elle ne peut s'extraire.

Michael Evans. Public domain. Reagan reçoit des moudjahidines à la Maison Blanche en 1983.
 A l'intérieur de l'armée, la situation se dégrade fortement. Chez les soldats soviétiques, le doute grandit à mesure que les conditions de vie se dégradent. La nourriture est exécrable, la solde minable. L'alcool, le haschisch, l'héroïne constituent des échappatoires, des moyens de se donner le courage de tuer. La plupart des conscrits se retrouvent dans des avant-postes plantés au milieu du désert. Ils y restent cantonnés de longs mois sans rien faire, dans l'attente d'une attaque ennemie. Les troufions n'ont droit qu'à dix jours de permission qu'ils passeront dans des camps de repos, sans être autorisés à rentrer chez eux. A la fin de leur service, les conscrits doivent garder le silence, ne rien révéler des réalités de la guerre, ne surtout pas parler des morts. Tout comme les médias russes, ils doivent entretenir la légende d'une armée puissante et saine sur le plan moral. Les populations ne sont pas dupes. Les victoires ont beau être vantées par les actualités, la fin du service est sans cesse reportée et la guerre s'éternise. Si les familles ne savent rien des causes véritables des décès, elles n'en constatent pas moins leur réalité en recevant des cercueils plombés. La création du comité des mères de soldats,  qui exigent d'avoir des nouvelles de leurs enfants, témoigne de l'inquiétude et du mécontentement grandissant de l'opinion publique soviétique. 

Gorbatchev comprend que le pays ne peut remporter la victoire contre une guérilla soutenue par toute la population, ainsi que financée par l'Occident et le monde arabe. Pour le nouveau secrétaire général du PCUS, il faut trouver une issue honorable au conflit. Aussi rencontre-t-il Ronald Reagan à Genève, en novembre 1985. Les négociations placées sous l'égide de l'ONU aboutissent aux premiers rapatriements de régiments soviétiques d'Afghanistan, en juillet 1986. 

Dans le même temps, l'application de la glasnost permet de mettre à jour les silences de l’État et ses erreurs stratégiques. Maltraitances, racisme, viols, brimades, exploitation des jeunes recrues... tous les dysfonctionnements au sein de l'Armée rouge se retrouvent sur la place publique! Dès lors, au sein de la société civile russe, les protestations contre la guerre sourdre de toute part. La scène rock en pleine mutation n'est pas en reste.

 * Victor Tsoï.

L'assouplissement du régime offre un espace de liberté inédit aux groupes de rock soviétiques. Les formations musicales changent alors de nature, passant de l'underground aux plateaux de télé. Un vrai changement est perceptible à partir de l'été 1987 avec une montée en puissance des fanzines. C'est dans ce contexte favorable qu'émerge la bouillonnante scène rock de Leningrad, dont le groupe Kino constitue le fleuron incontesté. (5)

Victor_Tsoi_1986.jpg: Igor Mukhinderivative work: Beaumain, CC BY-SA 3.0
 

Les chansons du groupe, interprétées et écrites par Victor Tsoï, cristallisent le rejet du régime. Le chanteur plaque ses mots sur une new wave teintée d'harmonies crépusculaires. Les paroles, simples et percutantes, correspondent aux aspirations d'une jeunesse en quête d'émancipation dans un État oppressif et déliquescent.  En 1983, le chanteur refuse de partir au front, ce qui lui vaut un internement en hôpital psychiatrique. Il y rencontre sa future femme, ainsi qu'une source d'inspiration pour certaines de ses compositions, à l'instar du titre Groupe sanguin, publié en 1989. Le titre du morceau se réfère au groupe sanguin que les appelés d'Afghanistan inscrivaient sur la manche de leur vareuse en cas de transfusion à pratiquer en urgence.

Mon groupe sanguin sur la manche
Mon matricule sur la manche
Souhaite-moi de la chance au combat
Ne pas rester dans cette herbe (2X)
Souhaite-moi le succès, le succès

Il y a de quoi payer mais je ne veux pas
D'une victoire à n'importe quel prix
Je ne veux mettre le pied sur la poitrine de personne
Je voudrais rester avec toi
Seulement rester avec toi
Mais une grande étoile dans le ciel m'appelle à prendre la route

Victor Tsoï disparaît tragiquement à 28 ans, dans un accident de voiture. Après sa mort, les autres membres du groupe emprunteront des fonds nécessaires à l'enregistrement d'un album posthume à l'association des vétérans d'Afghanistan dont les sociétaires considéraient le chanteur disparu comme un héros, lui qui avait refusé de combattre là-bas. 


 
Conclusion:
Le 14 avril 1988, la signature des accords de Genève entérine le retrait des soldats soviétiques d'Afghanistan, dont les derniers bataillons quittent le pays en février 1989. L'accord de paix signé par les deux superpuissances, en l'absence des moudjahidines, ne prévoit pas de feuille de route. Le gouvernement communiste de Kaboul est abandonné à lui-même dans un pays fragmenté, à l'économie en ruine et à la société dévastée. (6) 
En 110 mois d'occupation, un million de soldats russes se sont relayés en Afghanistan; quatorze mille d'entre y ont perdu la vie. Côté Afghan, le conflit provoque des blessures innombrables, la mort d'un million deux cent mille personnes et l'exil de 5 millions d'individus vers les camps de réfugiés pakistanais ou iraniens.

Notes:
1. Pour Gromyko, le ministre des affaires étrangères, il s'agit d'une affaire interne à l'Afghanistan. Brejnev l'ignore, lui qui ne se fie plus qu'aux avis d'Andropov, le chef du KGB.
2. L'invasion soviétique entraîne cependant l'arrêt des négociations SALT II sur le désarmement, l'appel au boycott des JO de Moscou en 1980, la condamnation de l'intervention par l'Assemblée générale de l'ONU.
3. En février 1980, au Pakistan, ce conseiller américain à la sécurité nationale s'adressait en ces termes aux moudjahidines:"Cette terre, là-bas, est la vôtre. Vous y retournerez un jour, car votre combat sera victorieux. Vous retrouverez vos maisons et vos mosquées. Votre cause est juste. Dieu est avec vous." (source D)
4. Citons également l'afflux de nombreux volontaires d'ONG se rendant en Afghanistan afin de venir en aide à la population prise sous les bombes et les mines antipersonnel.
5. Kino (cinéma en russe) est formé en 1982 par Victor Tsoï, le chanteur et parolier du groupe. Le garçon est né en 1962 à Leningrad d'une mère enseignante et d'un père ingénieur d'origine coréenne. Au début des années 1980, il gravite dans les milieux artistiques de Leningrad et se met à jouer dans des groupes de rock, un genre musical incarnant la "décadence occidentale" aux yeux des autorités soviétiques. Pour se faire connaître, les groupes doivent alors emprunter le circuit non officiel, en se produisant dans des concerts à domicile (kvartirniki). Pour immortaliser leurs compositions, les artistes procèdent à des enregistrements sauvages sur magnétophones. En parallèle à ses activités musicales, le jeune homme travaille de nuit à la chaufferie Kamtchatka, en plein centre de Leningrad. Au début des années 1980, Tsoï fait la rencontre décisive de Boris Grebenchikov, leader du groupe Aquarium et grande figure du rock alternatif russe. C'est sous son impulsion qu'il forme Kino, dont la renommée grandit rapidement grâce au bouche à oreille. En parallèle à sa carrière de chanteur, Tsoï entame une prometteuse carrière d'acteur dont l'acmé sera l'Aiguille en 1989, une histoire édifiante sur les ravages de la drogue. Le film, réalisé par le Kazakh Rachid Nougmanov, remporte un succès colossal qui contribuera largement à la "kinomania" naissante. 
 En 1988, le groupe se lance dans une série impressionnante de concerts, en URSS comme à l'étranger. Alors qu'il semble aux portes de la gloire, Tsoï meurt dans un accident de voiture, à 28 ans. 
6. En 1992, l'Alliance du Nord du commandant Massoud remplace le régime communiste de Najibullah par un Etat islamique. Dès lors, les chefs de factions moudjahidines engagent une lutte sanglante pour le contrôle du pouvoir. C'est dans ce contexte de terreur que de nombreux Afghans quittent le pays.  En 1996, Massoud est chassé à son tour par les Talibans, un mouvement fondamentaliste islamiste soutenu par le Pakistan. 
 
ICRC76, CC BY-SA 4.0Enfants blessés pris en charge par la Croix Rouge en 1986.
 
Sources:
A. Joël Bastenaire:"Back in the USSR. Une brève histoire du rock et de la contre-culture en Russie.", Le Mot et le Reste, 2012.
B. Filip Noubel: "Viktor Tsoï: l'icône éternelle du rock dissident soviétique." 
C. Eugénie Zvonkine: "Victor Tsoï, le dernier héros soviétique" [Le Monde diplomatique]
D.  "Afghanistan, pays meurtri par la guerre" (2/4) Documentaire diffusé sur Arte.
E. "1979-189: Histoire(s) de la guerre d'Afghanistan" [Affaires sensibles ]

Pour aller plus loin:
-  Le cinéaste russe, Kirill Serebrennikov, a réalisé en 2018 un film intitulé “Leto” (en français: L'été) qui retrace la vie de Viktor Tsoi et l'enregistrement du premier album de Kino, au début des années 1980.