lundi 17 mai 2021

"Quand on s'promène au bord de l'eau". L'embellie des congés payés.

La belle équipe, réalisée par Julien Duvivier en juin-juillet 1936 sur un scénario de Charles Spaak, raconte l'histoire de cinq ouvriers au chômage gagnant 100 000 francs à la Loterie Nationale. Jean (Gabin), Charles (Vanel), Raymond (Aimos), Jacques (Charles Dorat) et Mario (Raphaël Médina) sont d'abord tentés par un partage des gains, qui permettrait à chacun de réaliser son rêve. Finalement, cédant aux arguments de Jean, tous s'unissent pour acheter un lopin sur les bords de la Marne et y édifier une guinguette. Seulement, le sort s'acharne sur la bande. Mario, le réfugié espagnol, est expulsé. Jacques doit s'enfuir au Canada pour refaire sa vie. Raymond meurt en tombant du toit le jour de l'inauguration de la guinguette. Au bout du compte, il ne reste plus que Jean et Charles, tous deux amoureux de la même femme...
Fait rare, le film a deux fins. Dans la version dramatique imaginée par Duvivier, la belle amitié de Jean et Charles se transforme en haine à cause de Gina (Viviane Romance), dépeinte comme une véritable garce. Jean finit par tuer Charles. Constatant l'anéantissement de son projet solidaire et fraternel, il murmure au policier venu l'arrêter: "c'était une belle idée, une belle idée". Cependant, de peur
que la fin dramatique du projet collectif de la belle équipe ne déplaise aux spectateurs, le producteur exige de Duvivier et Spaak tournent aussi une fin optimiste. Dans cette version, Gabin et Vanel s'expliquent, se réconcilient et chassent Gina. Le film se clôt alors sur l'inauguration radieuse de la guinguette. Histoire de trancher définitivement, la production soumet les deux dénouements possibles au public d'un cinéma de banlieue parisienne en septembre 1936. Le scénariste se souvient:"Il avait été convenu entre le producteur et Duvivier que le film serait soumis dans une salle populaire au verdict populaire, que les gens pourraient voter pour la fin qu'ils souhaitaient, et chacun s'engageait à respecter la décision. (...) A une majorité écrasante, (...) ils ont donné raison au producteur et à la fin rose." Trois-cent-cinq spectateurs sur trois cent-soixante-six choisissent la fin heureuse.

 

* Un film Front populaire?

On a fait de la Belle Équipe LE film du front populaire, celui qui caractériserait le mieux l'esprit de 36. (1) Or, si le synopsis met en scène des ouvriers, la noirceur de l’œuvre "résulte des contraintes de la fatalité romantique plus que d'une quelconque prémonition quant au devenir du Front populaire." (source A p 158) Le film ne se réfère d'ailleurs ni à la victoire de ce dernier ni aux luttes sociales. C'est par la loterie que les protagonistes espèrent accéder à l'indépendance économique, non à la suite de manifestations victorieuses. Certes, les membres de la bande aiment à travailler de leurs mains, mais tous aspirent aussi à devenir leurs propres patrons et à s'extraire ainsi du salariat. Avec la guinguette, ils s'émancipent et créent leur propre outil de travail. Cinéaste pessimiste, volontiers misanthrope et même misogyne, Julien Duvivier ne cherche pas à faire un film politique. Dans la version tragique que préférait le cinéaste, l'expérience communautaire de la belle équipe échouait à cause d'une femme, Gina, érigée en archétype de la "garce populaire". (2) D'ailleurs pour Jean, « Un bon copain ça vaut mieux que toutes les femmes du monde entier ».  

La Belle Équipe n'a pas été un grand succès à sa sortie. Certains lui reprochèrent l'exagération argotique, jugée caricaturale, quand d'autres, à gauche, soupçonnèrent l’œuvre d'être une critique du collectivisme. Pour La Flèche, quotidien socialiste, ce film n’est « qu’un bon fait divers par manque de portée révolutionnaire, accusant la fatalité, non le cadre social ».

* Le mythe Gabin. 

Le film réalise en revanche une très importante carrière postérieure, au point que sa réputation ne cessera de grandir au fil des ans. La réhabilitation du film tient sans doute à Gabin dont le mythe se forge avec La belle Équipe. L'acteur devient alors l'incarnation du prolo des faubourgs. Âgé d'une trentaine d'années, il n'est devenu une star qu'avec La Bandera, sortie sur les écrans l'année précédente. Ici, Gabin appuie autant que possible sur sa gouaille parisienne et arbore la casquette qui deviendra un de ses attributs fétiches. Son interprétation est émouvante, sensuelle, éblouissante, sa présence magnétique. Cheville ouvrière du projet, il se fait chef de travaux et présente à ses compagnons la guinguette de ses rêves: « Moi ch'sais c'qu'on va faire : on va faire une guinguette, un coin pour les amoureux, les sportifs et les pêcheurs à la ligne, le paradis de Mimi Pinson et l'Eldorado des chevaliers de la gaule ! L'été ont r'fùsera du monde, y'aura d'la musique, de la gaieté et d'l'amour ! Et ben pis l'hiver, on s'ra chez nous, peinards comme des rentiers ! On va construire une guinguette, et pis on va la construire nous même ! L'bâtiment ça nous connaît hein. Suivez l'guide vous allez voir. D'abord on fout tout ça par terre, et pis à la place on fait une grande baie avec une voûte, pasqu'une voûte ça fait toujours chic, bon. (...) Oh, r'gardez, r'gardez cette vue les gars, r'gardez-moi ça... Et là, là derrière, la cuisine. Et puis ici, le dancing ! Alors, y'a plus à y revenir, on la fait c'te guinguette ?"

Guinguette au bord de Marne, photographie extraite du film de Julien Duvivier, La belle équipe (1936) © Collection Kharbine-Tapabor
 

* "Alors, c'est entendu? De l'eau, un potager et puis une petite maison au milieu!"  

Si la Belle Equipe n'est pas à proprement parlé un film politique, comme le fut par exemple la Vie est à nous, il n'en incarne pas moins l'esprit de 36. En effet, il aborde les thèmes et les valeurs chers au Front populaire: la liberté, la fraternité, la valorisation du collectif, les loisirs populaires partagés. C'est le cas lorsque Jean dissipe les rêves individualistes de ses camarades et les convainc d'opter pour un projet commun. "J’croyais qu’on était des frères", lance-t-il à la cantonade. Puis il poursuit: "au fond on veut tous la même chose, la liberté, aucun de nous ne peut l'avoir seul." C'est donc ensemble qu'ils construisent la guinguette, dont le nom (Chez nous) et l'enseigne (deux mains entrelacées) témoignent de ce grand éland fraternel. Dans plusieurs séquences du film éclatent la fierté d'appartenir à la classe ouvrière. Comme un écho au quotidien des spectateurs, le réalisateur filme un dimanche à la campagne, au bord de la rivière. La chanson Quand on s'promène au bord de l'eau entre parfaitement en résonance avec les tous jeunes congés payés. Véritable leitmotiv du film, elle traduit à merveille cette quête d'un bonheur simple. Écrites par Julien Duvivier lui-même et Louis Poterat, les paroles sont mises en musique par Maurice Yvain et Jean Sautreil. Lorsque Gabin interprète le morceau, la joie s'empare de tous.

La chanson célèbre le dimanche à la campagne, qui introduit une rupture salvatrice dans le quotidien du travailleur. "Du lundi jusqu´au sam´di, / Pour gagner des radis, / Quand on a fait sans entrain / Son p´tit truc quotidien,/ (...)  Et trimballé sa vie d´chien, / Le dimanch´ viv´ment / On file à Nogent, / Alors brusquement / Tout paraît charmant!" Le temps d'une journée de repos, l'ouvrier jouit enfin d'un temps pour lui dans un cadre bucolique, bien différent de celui, vicié, de l'usine. "Paris au loin nous semble une prison." Le refrain célèbre les plaisirs simples de la vie, entre amis, en pleine nature. "Quand on s´promène au bord de l´eau, / Comm´ tout est beau... / Quel renouveau! (...) L´odeur des fleurs / Nous met tout à l´envers (...) / Chagrins et peines / De la semaine, / Tout est noyé dans le bleu, dans le vert... / Un seul dimanche au bord de l´eau, / Aux trémolos / Des p´tits oiseaux, / Suffit pour que tous les jours semblent beaux."
La guinguette, incarnation du loisir populaire, devient une destination idéalisée, le
lieu emblématique de la fraternité et de la liberté, l'endroit où l'on chante et l'on mange avec une charmante insouciance. La chanson est devenue une sorte de drapeau, non seulement de la Belle Équipe, mais aussi du Front populaire. Elle renvoie à la période d'un cinéma français triomphant. Gabin, qui vient du music-hall, interprète avec un grand naturel le morceau. "Et puis alors, attends, à cet' époque là, y avait pas de playback. Je l'ai enregistré directement dis donc. Je me la suis tapée au moins six, sept fois", racontera-t-il plus tard dans une interview (à 2'23).

* Les congés payés.

Pour s'offrir des moments de répits et s'évader, la plupart des ouvriers de la région parisienne se contentent dans un premier temps de voyages de proximité, dans un rayon de quarante à cinquante kilomètres autour de chez eux. Ainsi, au moins jusqu'à l'obtention des congés payés, les bords de Marne, de Seine ou de l'Oise figurent parmi les principales destinations des escapades dominicales. (3) Avant 1936, les vacances loin de chez soi concernent très peu de monde. Si aujourd'hui, la naissance des congés payés en France évoque immédiatement le Front populaire, rappelons que la loi les instaurant fut bricolée à la hâte, sous la pression des grèves, dans la période d'un mois comprise entre les élections législatives de mai et la constitution du gouvernement de Léon Blum en juin. Initialement, les congés payés ne figurent pas dans le programme électoral du Front populaire, mais cette vieille revendication ouvrière resurgit sur les piquets de grèves de la confection marseillaise ou dans certaines usines métallurgiques. La demande qui sourd du mouvement social trouve un écho très favorable chez Blum. Lecteur du droit à la paresse (1883) de Paul Lafargue et principal rédacteur du programme de la SFIO en 1919, il est déjà sensibilisé au thèmes des "vacances payées" et perçoit immédiatement la valeur symbolique de la mesure. Sous son égide, CGT et patronat se mettent d'accord. Très vite, un projet de loi est déposé à la Chambre des députés. Court et simple, il précise: "A droit à 14 jours de congés payés, tout salarié lié à un employeur par un contrat depuis au moins un an ." Votée la nuit suivante à l'unanimité, la loi est promulguée dix jours plus tard, le 9 juin 1936. 

Agence de presse Meurisse, Public domain.

L'idée de vacances connaît une application lente. Les premiers vacanciers se débrouillent avec les moyens du bord. Faute de campings, ils logent chez l'habitant. Beaucoup d'ouvriers partent en vélos, dont l'acquisition est rendue possible grâce aux augmentations de salaires obtenues par les accords de Matignon. Des déplacements d'une journée en autocars sont également organisés par les syndicats et permettent de petites échappées en voyages collectifs. La plupart des ouvriers ne peuvent pas se payer un billet de train, une chambre d'hôtel, une location... Il est donc difficile de partir loin. Léo Lagrange (en photo ci-contre), le sous-secrétaire d’État aux Sports, aux Loisirs et à l’Éducation physique du premier gouvernement Blum (4), a l'idée d'un billet de trains de "congés populaires" à prix réduits, qui mettrait les vacances à la portée du plus grand nombre. Pour ce faire, il réunit les membres des grands réseaux ferroviaires (la SNCF ne verra le jour qu'en 1938) qu'il parvient à convaincre. Néanmoins, à l'été 1936, seuls 620 000 salariés profitent des billets de "congés payés" à prix préférentiels. Le grand élan vers de nouveaux espaces (mer, montagne, campagne) n'intervient vraiment qu'au cours de l'été 1937 (1,7 millions de billets Lagrange). (5) A l'été 1936, on se rend surtout à la campagne. On campe. On pêche. On pique-nique au bord des rivières. On danse et on mange dans les guinguettes. Et, sans surprise, c'est ce tableau-là que se mettent soudain à dessiner les chansons populaires, comme autant d'instantanés des mœurs nouvelles. 

C°: Le congés payés sont un acquis. La France affichait du retard en ce domaine, en particulier sur les pays nordiques. Or, en 1936, d'un seul coup, elle rattrape son retard et devient même un pays leader. On accorde très libéralement à un très grand nombre de personnes une longue durée de congés payés. Lors du procès de Riom, en 1942, on reprochera à Blum d'avoir amolli la France. La paresse l'aurait alors emportée. «Je ne suis pas sorti souvent de mon cabinet ministériel pendant la durée de mon ministère, mais chaque fois que je suis sorti, que j'ai traversé la banlieue parisienne, et que j'ai vu les routes couvertes de ces théories de "tacots", de "motos", de tandems, avec des couples d'ouvriers vêtus de "pull-overs" assortis et qui montraient que l'idée de loisir réveillait même chez eux une espèce de coquetterie naturelle et simple, tout cela me donne le sentiment que, par l'organisation du travail et du loisir,  j'avais malgré tout apporté une espèce d'embellie, d'éclaircie dans des vies difficiles, obscures, qu'on ne les avait pas seulement arrachées au cabaret, qu'on ne leur avait pas seulement donné plus de facilité pour la vie de famille, mais qu'on leur avait ouvert la perspective d'avenir, qu'on avait créé chez eux un espoir.» Les congés payés constituent une échappée exceptionnelle, une "embellie" (Blum) entre la grave crise économique et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale à venir. Le film de Duvivier quant à lui, est resté comme une entreprise collective dans la mémoire, alors même que son dénouement dit plutôt le contraire. A l'image du Front populaire, le projet de guinguette la belle équipe a suscité de l'espoir, des moments de chaleur inoubliables, en dépit de l'échec final de l'entreprise.

Notes: 

1. Toujours en 1936, Jean Renoir tourne "le crime de monsieur Lange" à partir d'un scénario de Jacques Prévert. A la fin du film, ce sont les travailleurs organisés en coopérative qui gagnent.
2. Le film est emblématique du cinéma des années 1930, un cinéma réalisé, conçu et joué par des hommes, au sein duquel les femmes occupent des rôles subalternes et très négatifs.                                                                                                                                  3. En 1853, Napoléon III accorde des congés payés aux fonctionnaires. En 1900, ce sont les salariés du métro parisien qui obtiennent 10 jours de congés annuels. Dans la foulée, les employés des entreprises électriques et gazières, les employés de bureaux décrochent à leur tour quelques jours.   

 4. Lagrange est un membre de l'aile gauche socialiste. Au cours de sa jeunesse parisienne, il a fréquenté les milieux d'aspiration au plein air comme les éclaireurs de France. Devenu sous-secrétaire d’État, il s'emploie à développer un tourisme social, à rendre accessible aux ouvriers les loisirs sportifs et culturels, de plein air et artistiques. Il appuie le développement des auberges de jeunesse. A bien des égards, Lagrange est un précurseur et une figure très attachante.  

 5. L'occupation par les ouvriers de lieux jusque là réservés à une élite (la classe des loisirs) suscite l'effroi des possédants, consternés de devoir partager les eaux avec ces hordes de "salopards en casquettes". Ainsi, dans Bécassine en roulotte, la marquise de Grand'Air fait la moue devant l'invasion des plages par la populace. Les caricatures de Pol Ferjac dans la Canard enchaîné témoignent de cette stupeur. Sur une des plus célèbres, une bourgeoise installée dans une baignoire au beau milieu d'une plage fréquentée par des ouvriers lance à son interlocuteur. "Vous ne pensiez pas que j'allais me tremper dans la même eau que ces bolcheviks!"

Sources:

A. Danielle Tartakowsky, Michel Margairaz: «"L'avenir nous appartient." Une histoire du Front populaire.», Larousse, 2006.
B.Valérie Lehoux: "Le front populaire à tout bout de chants", Télérama, 30/07/2016.                

 C.  "La chanson française au temps du Front populaire" (Médiathèque de Roannais agglomération) 

 D. "Quand on s'promène au bord de l'eau" ("1936, Congés enchantés" sur France Musique) 

E. Lieux de mémoire - 1936 ou l'embellie des congés payés" [Les Nuits de France Culture]

F. Jean Vigreux: Histoire du Front populaire. L'échappée belle", Tallandier, 2016.  

G. L'indispensable Maitron pour mieux connaître Paul Lafargue, Léon Blum, Léo Lagrange, Ferjac...

H. Bertrand Tavernier: "Voyages à travers le cinéma français" - Saison 1. Épisode 3. Les chansons - Julien Duvivier. 

Liens: 

- Pour mesurer l'ampleur de la vogue des guinguettes et leur rôle dans la culture populaire de l'époque, 25 chansons consacrées au phénomène.

 Quand on s'promène au bord de l'eau.

Du lundi jusqu´au sam´di,
Pour gagner des radis,
Quand on a fait sans entrain
Son p´tit truc quotidien,
Subi le propriétaire,
L´percepteur, la boulangère,
Et trimballé sa vie d´chien,
Le dimanch´ viv´ment
On file à Nogent,
Alors brusquement
Tout paraît charmant!...

{Refrain:}
Quand on s´promène au bord de l´eau,
Comm´ tout est beau...
Quel renouveau...
Paris au loin nous semble une prison,
On a le cœur plein de chansons.
L´odeur des fleurs
Nous met tout à l´envers
Et le bonheur
Nous saoule pour pas cher.
Chagrins et peines
De la semaine,
Tout est noyé dans le bleu, dans le vert...
Un seul dimanche au bord de l´eau,
Aux trémolos
Des p´tits oiseaux,
Suffit pour que tous les jours semblent beaux
Quand on s´promène au bord de l´eau.

J´connais des gens cafardeux
Qui tout l´temps s´font des ch´veux
Et rêv´nt de filer ailleurs
Dans un monde meilleur.
Ils dépens´nt des tas d´oseille
Pour découvrir des merveilles.
Ben moi, ça m´fait mal au cœur...
Car y a pas besoin
Pour trouver un coin
Où l´on se trouv´ bien,
De chercher si loin...

{Refrain}

samedi 1 mai 2021

Chansons anarchistes 4/4: Caserio assassine Carnot et précipite la fin de la "propagande par le fait".

Comme nous l'avons vu dans les épisodes précédents, c'est l'affaire Ravachol qui inaugure le cycle sanglant des attentats et de la répression qui s'abat sur la France pour deux longues années (1892-1894). Avant de perdre la tête sur le billot, Ravachol avait prévenu ses juges: "j'ai fait le sacrifice de ma personne. Si je lutte encore, c'est pour l'idée anarchiste. Que je sois condamné m'importe peu. Je sais que je serai vengé." Sa prédiction se vérifie très vite. L'événement lui-même crée sa répétition, de façon circulaire et c'est à une spirale d'attentats à laquelle on assiste alors. On venge celui qui est tombé, ce qui permet de faire de nouveau parler de la cause. L'exécution de Ravachol a lieu en juillet 1892. Quatre mois plus tard, une bombe déposée dans l'immeuble parisien de la Société des mines de Carmaux explose au commissariat de la rue des bons enfants. En décembre 1893, Vaillant lance sa bombe à clous dans l'hémicycle du Palais Bourbon. Deux mois plus tard, il se fait trancher le cou. Le 12 février 1894, une semaine après le supplice, Émile Henry frappe au Café Terminus, à proximité de la gare Saint-Lazare. Lors de son procès, le jeune anarchiste justifie ses actes dans une véritable déclaration de guerre à la société bourgeoise. L'anarchiste est guillotiné le 21 mai 1894. Un mois plus tard, un nouvel attentat est perpétré contre le président de la République, Sadi Carnot.

***

Polícia de Paris, Public domain.
Au lendemain de la condamnation à mort de Vaillant, le socialiste Breton interpellait le chef de l’État en conclusion d'un de ses articles: "Notre infâme société met dans la main d'un homme la vie d'un autre. Elle permet à Carnot d'être assassin ou homme. S'il se prononce froidement pour la mort, il n'y aura pas un seul individu en France pour le plaindre en voyant sa carcasse de bois disloquée par une bombe."
En refusant de gracier Auguste Vaillant, puis Emile Henry, Sadi Carnot signait sans le savoir son arrêt de mort. 

Le 24 juin 1894, le président visite Lyon où se tient une exposition universelle. C'est l'anniversaire de la bataille de Solférino. Les Lyonnais, enthousiastes, réservent un accueil chaleureux au cortège. Le président se rend au Grand-Théâtre, où doit se tenir une représentation de gala. Alors que la voiture s'engage dans la rue de la République, un homme bondit en évitant l'escorte et poignarde le passager. A la préfecture, les médecins constatent que le couteau a perforé le foie et tranché la veine porte. Carnot meurt peu après minuit. 
L'assassin a essayé vainement de s'enfuir, mais il est aussitôt arrêté. Fils d'un batelier de Lombardie, Jeronimo Santo Caserio est un jeune apprenti boulanger émigré en France. Depuis Sète où il travaille, le jeune homme de 20 ans a pris le train jusqu'à Vienne, aussi loin que ses moyens le lui permettaient, puis a continué à pied jusqu'à Lyon.
Au juge d'instruction qui l'interroge peu après, il déclare: "Je voulais tuer le président Carnot, parce qu'il avait refusé la grâce de Vaillant. Arrivé à Lyon le jour de l'attentat, j'ai suivi les rues illuminées jusqu'au Palais de la Bourse. Je me suis faufilé derrière les voitures jusqu'au trottoir de droite, sachant que les personnages de marque étaient toujours placés de ce côté. Je me suis appuyé contre un réverbère sur lequel était monté un gamin. Quand Carnot s'est approché, La Marseillaise a retenti. Des gens ont crié:"Vive Carnot!" en regardant dans la direction d'une voiture. J'ai tiré le poignard, culbuté deux jeunes gens devant moi, j'ai bondi, saisi la porte du landau de la main gauche, et de la droite, frappé de haut en bas."


[Public domain]

L'assassinat du président de la République suscite une très vive émotion. Les magasins italiens sont mis au pillage à Paris, Lyon, Marseille. C'est dans ce climat d'hystérie que s'ouvre le procès de Caserio, alors qu'aucun avocat n'accepte d'assurer sa défense. Condamné à mort par la cour d'assises du Rhône le 3 août 1894, il est guillotiné le 15. 

Pour certains, Caserio devient un modèle. Des placards et des complaintes rédigés en son honneur circulent en France et en Italie. Des chansons telles que L'interrogatorio de Caserio ou Le ultime ore e la decapitazione de Sante Caserio, célèbrent sa mémoire. La ballata di Sante Caserio, qui retient plus particulièrement notre attention ici, est due à Pietro Gori, une des figures les plus populaires de l'anarchisme italien. Né à Messine en 1869, il fut souvent exilé et emprisonné. Auteur de nombreuses chansons, il fut arrêté après l'attentat de Caserio. En 1894, il est contraint à l'exil pour échapper à la répression qui s'abat sur les anarchistes en Italie.

* L'adoption des lois scélérates. 
L'émotion suscitée par l'assassinat de Sadi Carnot conduit la Chambre des députés à adopter une troisième "loi scélérate". "Alors que les précédentes [lois] (1) ont sévi contre les publications anarchistes, cette nouvelle loi aspire à supprimer le mouvement lui-même, en étendant encore la définition de la propagande anarchiste et de ce qui constitue une complicité avec les actions anarchistes."[source A p 200]
La loi du 28 juillet 1894 désigne pour la première fois l'anarchie comme adversaire. On voit apparaître la notion neuve "d'incitation au crime".
La nouvelle législation suscite aussitôt la réprobation des grands ténors de la gauche (Jaurès, Clemenceau) qui s'inquiètent de l'usage que l'on peut en faire. Quelques années après le boulangisme, la hantise du césarisme est plus forte que jamais. Entre les mains d'un dictateur en herbe, ces lois représenteraient un danger considérable pour le régime républicain. Dans un livre publié anonymement, Léon Blum considère que ces lois pourraient servir à une dictature militaire ou une réaction cléricale. (2) Il est par conséquent très important de s'en préoccuper.
Jaurès met en garde contre ce qu'il appelle "une loi des suspects". Considérant qu'une des causes des attentats anarchistes est à rechercher dans les mœurs  de la classe politique d'alors (et donc la corruption quelques mois après le scandale de Panama), Jaurès pointe les défaillances de ceux qui s'érigent en censeurs. Ainsi propose-t-il un amendement à la loi de juillet 1894: «Seront considérés comme ayant provoqué aux actes de propagande anarchiste tous les hommes publics, ministres, sénateurs, députés, qui auront trafiqué de leur mandat, touché des pots-de-vin et participé à des affaires financières véreuses, soit en figurant dans les conseils d’administration de sociétés condamnées en justice, soit en prônant lesdites affaires, par la presse ou par la parole, devant une ou plusieurs personnes.» 



* Répression et arrestations en série.
La police est incitée à frapper fort contre les milieux anarchistes. On met alors en place un vaste système de fichage des individus suspects... Dès le vote de la première "loi scélérate", la justice faisait procéder à plus de 400 arrestations, véritables rafles au cours desquelles étaient appréhendés militants, théoriciens et simples voleurs à la tire. Privées de financement et de collaborateurs, les publications anarchistes cessèrent progressivement de paraître.

Le 6 août 1894 s'ouvrit le retentissant procès des Trente devant la cour d'assises de la Seine.  Parmi la trentaine d'accusés figuraient quelques uns des principaux théoriciens de l'anarchie tels que Jean Grave ou Sébastien Faure, des sympathisants comme Félix Fénéon, mais aussi des voleurs tels qu'Ortiz ou Chericotti, pour lesquels l'anarchie offrait surtout un alibi commode. En raison de l'absurdité de l'accusation, de l'absence totale de preuves, de la supériorité intellectuelle des accusés, le procès se transforma en fiasco pour le procureur général et le gouvernement. Le jury acquitta finalement tous les anarchistes. (3)

Des facteurs internes au mouvement anarchiste expliquent sans doute la fin des attentats en France. Un changement de tactique s'impose. Aux explosions ont répondu les condamnations ou exécutions. Alors que la dénonciation d'une société conservatrice et profondément inégalitaire était nécessaire, la méthode de Ravachol et de ses successeurs horrifia de nombreux anarchistes. (4) Au sein du mouvement libertaire, les critiques fusèrent alors contre la "propagande par le fait". Dès 1891, Kropotkine prévenait dans la Révolte: "Un édifice basé sur des siècles d'histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d'explosifs.Une semaine après l'explosion du café Terminus, le romancier anarchiste Octave Mirbeau dénonce la stratégie suicidaire des poseurs de bombes: "Un ennemi mortel de l'anarchie n'eut pas mieux agi que cet Émile Henry, lorsqu'il lança son inexplicable bombe au milieu de tranquilles et anonymes personnes, venues dans un café pour y boire un bock, avant de s'aller coucher". Au fond, "la propagande par le fait" discrédite le mouvement plus qu'elle ne le sert, justifiant la répression aux yeux d'une opinion publique horrifiée par les comptes rendus des journaux. (5)

Domaine public

 


L'été 1894 représente une rupture. Le terrorisme n'est alors plus vu comme un moyen efficace d'action. Le mouvement anarchiste privilégie désormais l'action syndicale. Joseph Tortelier, un des principaux théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, imagine un nouveau moyen d'action: la grève générale. La création de la Fédération des Bourses du Travail en 1892, suivie de près par celle de la Confédération générale du Travail en 1895, ouvre en outre de nouvelles perspectives pour les anarchistes dont l'action se déplace sur le terrain des affrontements sociaux. En 1895, Les Temps nouveaux publient un article du responsable syndical Fernand Pelloutier, "L'anarchisme et les syndicats". Il y décrit la "société mourante" du capitalisme et affirme que le lieu de travail offre un des meilleurs moyens de préparer la révolution, mais aussi un aperçu de la future organisation solidaire de l'humanité. Selon lui, l'action directe - sans recours à la dynamite - par les syndicats sera le moyen de la révolution. 

Les paroles originales de La Ballata di Sante Caserio de Pietro Gori sont à retrouver ici.

Lavoratori a voi diretto è il canto
di questa mia canzon che sa di pianto
e che ricorda un baldo giovin forte
che per amor di voi sfidò la morte.
A te Caserio ardea nella pupilla
delle vendette umane la scintilla
ed allla plebe che lavora e geme
donasti ogni tuo affetto ogni tua speme.

Eri nello splendore della vita
e non vedesti che lotta infinita
la notte dei dolori e della fame
che incombe sull'immenso uman carname.
E ti levasti in atto di dolore
d'ignoti strazi altier vendicatore
e ti avventasti tu si buono e mite
a scuoter l'alme schiave ed avvilite.

Tremarono i potenti all'atto fiero
e nuove insidie tesero al pensiero
ma il popolo a cui l'anima donasti
non ti comprese eppur tu non piegasti.
E i tuoi vent'anni una feral mattina
gettasti al vento dalla ghigliottina
e al mondo vil la tua grand' alma pia
alto gridando viva l'Anarchia.

Ma il dì s'appressa bel ghigliottinato
che il nome tuo verrà purificato
quando sacre saran le vita umane
e diritto d'ognun la scienza e il pane.
Dormi Caserio entro la fredda terra
donde ruggire udrai la final guerra
la gran battaglia contro gli oppressori
la pugna tra sfruttati e sfruttatori.

Voi che la vita e l'avvenir fatale
offriste sull'altar dell'ideale
o falangi di morti sul lavoro
vittime dell'altrui ozio e dell'oro.
Martiri ignoti o schiera benedetta
già spunta il giorno della gran vendetta
della giustizia già si leva il sole
il popolo tiranni più non vuole.
**** 

 Sante Caserio (traduction française)

Travailleurs, ce chant s'adresse à vous
Ce chant à l'amertume des larmes
Il évoque un homme jeune et vigoureux
Par amour pour vous, il défia la mort,
A toi Caserio
Ton œil étincelle des vengeances humaines 
Et à la plèbe qui travaille et gémit
Tu donnas tout ton amour et tous tes espoirs.

Tu vins à la splendeur de la vie
Et tu ne trouvas que la nuit infinie
La nuit des douleurs et de la faim
Qui pèse sur l'humanité.

Tu te levas vengeur dans un geste de douleur
Digne d'une souffrance altière
Tu te jetas, toi si bon et si doux
Pour réveiller les âmes esclaves et avilies.

Les puissants tremblèrent devant ton geste fier
Et ils tendirent de nouveaux pièges à la pensée
Le peuple à qui tu donnas ton âme ne te comprit pas
Et pourtant toi tu ne te soumis pas.


Notes:
1. Votée en urgence le 11 décembre 1983, deux jours après l'attentat de Vaillant, la première loi modifie la loi sur la liberté de la presse de 1881. L'apologie de crimes est désormais punie, alors que jusque là seule la provocation indirecte l'était.

La seconde loi, votée le 18 décembre, qui ne nomme pas les anarchistes, vise à inculper sans distinction tout membre ou sympathisant "d'une association de malfaiteurs". La loi permet "de poursuivre toute forme d’entente, établie dans le but de préparer ou commettre des attentats contre les personnes et les propriétés (et ce même en l’absence de mise à exécution)." (cf. source E)
2. bien que tombées en désuétude, ces lois ne seront abrogées qu'en 1992.
3. Seuls Ortiz et deux autres cambrioleurs se voient condamnés à des peines de travaux forcés et de prison.  
4. "A
mbitionnant de révéler la nature tyrannique de l’Etat aux masses, et de semer par là-même les graines de la révolte, la « propagande par le fait » ainsi entendue échoue presque complètement. De fait, qu’il soit question de la mort du tsar Alexandre III en 1881, de celle de l’impératrice d’Autriche « Sissi » en 1898 ou bien encore de Humbert 1er, roi d’Italie, tué en juillet 1900, on ne peut que relever à chaque fois l’absence de répercussions révolutionnaires. Tout au contraire, comme à la suite de la tentative manquée d’Orsini contre Napoléon III en 1858, c’est bien plutôt au raidissement autoritaire du pouvoir en place que l’on assiste", rappelle François Bouloc. (source G)
 5.
Dans le roman Lady L (1959), Romain Gary raconte l'histoire d'Armand, anarchiste messianique, qui vit une relation passionnée avec Annette. Or, au sein de cette relation amoureuse, la jeune femme doit compter avec une redoutable rivale, "l'autre, cette humanité abstraite et anonyme, sans visage et sans chaleur"; une humanité totalement désincarnée qui justifiait, aux yeux de ceux qui prétendaient la défendre, le recours aux pires méthodes. Armand justifiait ainsi son action: "Monsieur, l'art pour l'art n'est pas un de mes vices. En assassinant les chefs d’État, en harcelant la police, en effrayant les gouvernements, nous poursuivons un but fort pratique et très précis: nous voulons forcer les dirigeants à devenir de plus en plus bêtement cruels dans leur défense de l'"ordre". Ils finiront ainsi par supprimer les libertés illusoires dont ils peuvent actuellement s'offrir le luxe; lorsque l'existence des masses de plus en plus opprimées deviendra intolérable, ce qui ne saurait tarder, elles se dresseront enfin dans la révolte contre tout le système capitaliste. Notre but est de forcer le pouvoir à resserrer son étau au point de provoquer lui-même le sursaut salutaire qui le balaiera. Nos excès visent à provoquer de sa part des réactions excessives. La réaction est la meilleure alliée de la révolution. A chaque acte de terreur que nous commettrons répondra une terreur encore plus grande et encore plus aveugle. Alors, quand il ne lui restera plus une once de liberté, le peuple tout entier se joindra à nous." (Lady L, Folio, p145) 


 * Sources: 
A. John Merriman: " Dynamite Club. L’invention du terrorisme à Paris", Traduit de l’anglais par Emmanuelle Lyasse, Tallandier, 255 pp.
B. Jean Maitron: "Ravachol et les anarchistes", Gallimard, Folio- histoire, 1992.
C. Gaetano Manfredonia, « La chanson anarchiste dans la France de la belle époque.Éduquer pour révolter », Revue Française d'Histoire des Idées Politiques 2007/2 (n°26), p. 101-121. 
D. Concordance des temps: "La Troisième République et la violence anarchiste: libertés ou sécurité?", avec Jean Garrigues. [podcast]
E. Anne-Sophie Chambost, « Nous ferons de notre pire… ». Anarchie, illégalisme … et lois scélérates », Droit et cultures [En ligne], 74 | 2017-2, mis en ligne le 11 septembre 2017, consulté le 16 octobre 2018. 

F. Notice du Maitron consacrée à Geronimo Sante Caserio. 

G. François Bouloc: La "propagande par le fait" s'attaque au sommet de l'Etat. [Histoire par l'image]

 
  * Liens:

- Alexandre Sumpf: "Sadi Carnot assassiné par un anarchiste" [Histoire par l'image]
- "Les enragés de la dynamite."
- Rebellyon.info: "24 juin 1894 à Lyon: Caserio poignarde Sadi Carnot"
- Deux disques essentiels: "chansons anarchistes" par les Quatre barbus et "pour en finir avec le travail" sur le site vrérévolution.

-BNF Gallica: Image d’Épinal et des unes de la presse consacrées à l'assassinat du président Sadi Carnot.