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samedi 27 janvier 2024

"El derecho de vivir en paz" de Victor Jara, un hymne de résistance dans le Chili en lutte.

Dans le Chili des années 1960 et 1970, à l'instar des autres pays du cône sud, la musique porte une parole militante fondée sur la contestation d'un système économique profondément inégalitaire. Au cours de ces années de plomb, les artistes de la Nueva Cancion Chilena, souvent membres ou proches du parti communiste, se retrouvent autour de valeurs communes : la lutte contre l'impérialisme économique et culturel américain, la dénonciation des violences policières et des inégalités sociales profondes, enfin, corollaire de ce qui précède, les artistes cherchent à devenir les porte-voix des indigents. La "nouvelle chanson chilienne" se veut donc sociale et engagée, soucieuse de puiser dans les racines folkloriques du pays. 

Richard Espinoza, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Un des plus éminents représentants de cette nouvelle chanson chilienne se nomme Victor Jara. Né au sein d'une modeste famille de paysans du centre du Chili, il connaît le dur travail paysan. Encore adolescent, il entre au séminaire, où il se dote d'une solide technique de chant. Bientôt, il intègre la chorale de l'université du Chili de Santiago. Jara n'a pas l'âme d'un curé, de plus en plus concentré sur la création musicale, il devient auteur-compositeur-interprète. Il y est encouragé par la chanteuse Violetta Parra, qui s'était employée, au cours de la décennie précédente, à enregistrer et répertorier la diversité musicale du pays. Dans son sillage, Jara se rend dans les campagnes pour parfaire sa connaissance des musiques traditionnelles. Il s'initie à cette occasion aux instruments des peuples autochtones : quenas, zamponas, charango. Jara joue au sein de diverses formations, Cucumén d'abord, puis avec les fameux Quilapayún. Désormais, il enregistre de nombreuses chansons où affleurent de plus en plus son engagement politique. Membre du parti communiste, Jara s'investit pleinement dans la campagne de l'Unidad Popular de Salvador Allende, candidat socialiste à l'élection présidentielle de 1970. La campagne est ponctuée de nombreux chants promis à un grand avenir, tels Venceremos ou El pueblo unido jamás será vencido ("le peuple uni ne sera jamais vaincu") des Quilapayún. Une fois la victoire obtenue, le chanteur s'impose naturellement comme le meilleur ambassadeur culturel du Chili d'Allende. 

Beaucoup de ses compositions témoignent de son amour pour le Chili et son peuple. Ainsi, dans son album La Población, Jara narre la vie des laissés-pour-compte, qu'ils soient paysans ("Plegaria a un labrador"), mineurs (Cancion del minero) [1] ou ouvriers.  Il n'hésite pas à incorporer à ses morceaux des enregistrements réalisés sur le terrain (un babillage en ouverture de "Luchin", un coq qui chante dans "Marcha de los Pobladores"). Dans le sillage de Violetta Parra, Jara  accorde également une grande attention au répertoire de la musique populaire rurale, en particulier autochtone. En 1969, il compose par exemple Angelita Huenumán, en hommage à une tisserande mapuche. A l'opposé de ce petit peuple souffrant, Jara décrit l'existence dorée des enfants des fils et filles de bonnes familles dans Las Casitas del barrio alto ("les petites maisons du quartier haut") une chanson ironique et mordante. "Les gens des hauts quartiers / Se sourient et se visitent / Vont ensemble au supermarché / Et possèdent tous une télévision." Jara dénonce encore la répression policière contre les mouvements sociaux ou d'opposition (Preguntas por Puerto Montt) [2]. Dans son émouvant Te recuerdo Amanda, le chanteur raconte la disparition de Manuel, mort pour ses idéaux. "Tu avais rendez-vous avec lui, / qui partit dans les montagnes qui jamais ne fit de mal, / qui partit dans les montagnes, / et en cinq minutes fut mis en pièces. / Sonne la sirène de retour au travail, / beaucoup ne sont pas revenus, / Manuel non plus."

"Manifiesto" : "Je ne chante pas pour chanter / ni parce que j'ai une belle voix / mais parce que ma guitare a des sentiments et une raison d'être". L'engagement de Jara ne pouvait que le conduire aux côtés d'Allende, dont il partage le projet de société de réduction des inégalités sociales. Au total, ses odes aux grandes figures révolutionnaires latino-américaines (Corrido De Pancho Villa, Camilo Torres, Zamba del Che), son attachement aux plus déshérités, sa dénonciation des ravages du capitalisme ne pouvaient que susciter l'ire des militaires. En devenant le compagnon de route du nouveau président, celui que l'on prend l'habitude de désigner comme "le poète de la révolution", devient un homme à abattre. 

Entrevue entre Kissinger et Pinochet. [Ministerio de Relaciones Exteriores de Chile., CC BY 2.0 CL, via Wikimedia Commons]
 

A peine élu, le président socialiste engage une réforme agraire et nationalise les mines de cuivre, dont certaines étaient aux mains de compagnies américaines. Par ailleurs, il se rapproche de Cuba et de la Chine. Aux Etats-Unis, cette situation ne laisse pas d'inquiéter. Dans le contexte de la guerre froide, Washington apporte d'ailleurs son soutien aux régimes autoritaires, par anticommunisme bien sûr, mais aussi parce que ces dictatures préservent les intérêts économiques des grandes firmes américaines en Amérique latine.  Pour Henry Kissinger, le conseiller à la sécurité nationale, puis secrétaire d'Etat de Richard Nixon et de Gerald Ford, le communisme ne peut s'imposer que par la force. C'est pourquoi l'instauration du socialisme par les urnes, comme le tente Salvador Allende au Chili en 1970, constitue à ses yeux un très mauvais exemple pour l'Europe. Kissinger, qui ne fait pas dans la nuance, affirme : "Allende est probablement un communiste, un communiste de Moscou". Il convient donc de réagir. "Je ne vois pas pourquoi nous resterions là sans bouger à contempler un pays sombrer dans le communisme, du fait de l’irresponsabilité de son peuple". 

De fait, les difficultés s'accumulent rapidement pour Allende. Une inflation galopante perturbe profondément l'économie. Les très importantes fractures sociales chiliennes se traduisent politiquement par un très fort clivage entre les partis de gauche et de droite. Les soutiens du président, notamment les organisations ouvrières, font face à l'opposition conservatrice, ainsi qu'aux bourgeois et aux classes moyennes anticommunistes, qui organisent de gigantesques manifestations. Des pans importants de la société chilienne s'opposent également à Allende en raison d'un puissant parti pris antidémocratique. En octobre 1972, la grève des camionneurs, financée par les Etats-Unis, paralyse le pays tout en exacerbant les tensions. Des produits de première nécessité deviennent inaccessibles. Le Chili se trouve au bord de la guerre civile et semble ingouvernable. Des rumeurs de putsch bruissent désormais au sein de l'armée. Le général Carlo Prats, légaliste, est répudié par ses pairs qui le juge trop "mou" à l'égard des marxistes. Face aux tensions, Allende cherche la conciliation en nommant Augusto Pinochet à la tête des Armées, le 26 août 1973.

Le 11 septembre, la junte militaire renverse le gouvernement d'unité populaire. Acculé, sans espoir, après une dernière allocution radiodiffusée, le président se suicide dans le palais de la Moneda. Le putsch porte au pouvoir Pinochet. Une répression sanglante s'abat aussitôt sur les opposants, et sur tous ceux qui, sans être nécessairement des militants communistes, tentent de protester. Dans les heures qui suivent le coup d'Etat, Jara est raflé avec des milliers d'autres personnes, et conduit à l'Estadio National de Santiago. Il y est battu, torturé, les doigts écrasés. [3] Son corps, criblé de balles, est abandonné dans la rue. Le 18 septembre 1973, Jara est enterré en catimini. [4] L'assassinat confère au chanteur des pauvres l'aura du martyr, contribuant aussi à forger la légende des mains ou des doigts tranchés à la hache par les bourreaux. [5]

Pendant 17 ans, Pinochet règne d'une main de fer sur le Chili. Partis politiques et syndicats sont interdits, tandis que le Parlement, devenu inutile, est dissous. Les libertés fondamentales disparaissent. Pour échapper à la répression et pouvoir continuer à vivre, près d'un million de Chiliens sont contraints à l'exil, notamment les artistes. (6) Sur le plan économique, le dictateur fait siennes les théories néolibérales des Chicago boys, disciples de Milton Friedman et partisans de la fin du contrôle des prix, ainsi que de la privatisation de l'éducation, de la santé et du système de retraites. La croissance économique s'opère au prix d'une fracture sociale terrible. En 2011, un rapport a évalué à 40 000 les victimes de la dictature, dont 3065 morts. 


Si la démocratie est rétablie en 1990, les fondements du modèle Pinochet n'ont pas été abolis, tant sur le plan économique et social, que politique. Non seulement le pays reste l'un des plus inégalitaires au monde, mais il dépend toujours de la loi fondamentale, adoptée en 1980 par la dictature. Le Chili n'a pas totalement tourné la page et connaît parfois des rejeux de mémoires. Tel fut le cas en 2019, quand une partie de la société chilienne descendit dans la rue pour dénoncer l'illégitimité du système, hérité de la période Pinochet. Les manifestants réclament alors un nouveau texte pour assurer une société plus égalitaire, paritaire et la reconnaissance des peuples indigènes. En vain. Les deux projets constitutionnels soumis au référendum sont rejetés, en 2022 et 2023. Le premier texte proposait une vision sociale, écologique et féministe pour le Chili, tandis que le second, écrit par l'extrême-droite, s'inscrivait dans le sillage de la loi fondamentale de 1980. Cette dernière reste donc en vigueur, bien qu'héritée de la dictature. 

Le processus constitutionnel s'est accompagné d'une polarisation accrue. Face à la répression militaire voulue par le président Piñera, les protestataires expriment leur malaise en chantant des morceaux puisés dans le répertoire populaire (7). Or, de nouveau, les échos de la période Pinochet se font entendre avec l'utilisation des chansons de Jara au coeur des mobilisations. El derecho de vivir en paz s'impose même comme l'hymne de la résistance de tous ceux qui récusent les recettes néo-libérales de Piñera. Confrontés à la répression, les manifestants opposent les mots de Jara aux discours martiaux du président

 

Composé en 1969, le morceau était dédié à Ho CHi Minh et aux Vietnamiens, confrontés à des guerres sans fins, dans le cadre de la décolonisation, puis de la guerre froide. Au-delà du message anti-impérialiste, les paroles revendiquent le droit à vivre en paix, décemment. Ce message a une portée universelle, ce qui explique sans doute la reprise du titre en 2019. Tout en gardant le refrain, les manifestants ajoutent des paroles qui portent les revendications du moment: la fin des privatisations et de la misère, une nouvelle Constitution... La pandémie de Covid place un temps l'opposition sous l'éteignoir, mais, là encore, le pouvoir ne peut se débarrasser des mots du poète. En plein confinement, la soprano Ayleen Jovita Romero rompt le silence du couvre-feu en interprétant "Te recuerdo Amanda" et "El derecho de vivir en paz" depuis son logement. Comme le montre la vidéo ci-dessus, une salve d'applaudissement, provenant des immeubles alentours, salue la performance. 

C° : Les tenants de la dictature, puis du néolibéralisme, n'ont jamais pu se débarrasser de la voix et des mots de Jara. Tel le sparadrap du capitaine Haddock, ils collent aux basques des bourreaux d'un chanteur dont la mémoire continue d'être entretenue par la gauche chilienne. (8)
Le Stade National de Santiago, où fut supplicié le chanteur, a été rebaptisé en 2003 Estadio Victor Jara. Juste hommage à l'une des nombreuses victimes de Pinochet, dont le nom ne mérite d'atterrir en revanche que dans les poubelles de l'histoire.


El derecho de vivir en paz [Victor Jara]

El derecho de vivir
Poeta Ho Chi Minh
Que golpea de Vietnam
A toda la humanidad
Ningún cañón borrará
El surco de tu arrozal
El derecho de vivir en paz

[couplet 2]
Indochina es el lugar
Mas allá del ancho mar
Donde revientan la flor
Con genocidio y napalm
La luna es una explosión
Que funde todo el clamor
El derecho de vivir en paz

[Pausa Instrumental]

[Reprise du couplet 2]

[couplet 3]
Tío Ho, nuestra canción
Es fuego de puro amor
Es palomo palomar
Olivo de olivar
Es el canto universal
Cadena que hará triunfar
El derecho de vivir en paz


[Salida]
Es el canto universal
Cadena que hará triunfar
El derecho de vivir en paz

 _____________________

Le droit de vivre en paix (Victor Jara)
(Traduction Floréal Melgar)

Le droit de vivre,
Poète Ho Chi Minh,
Qui atteint depuis le Vietnam
Toute l’humanité
Aucun canon n’effacera
Le sillon de ta rizière
Le droit de vivre en paix

L’Indochine est cet endroit
Au-delà de la vaste mer
Où éclate la fleur
Par le génocide et le napalm
La Lune est une explosion
Que toute une clameur fait taire
Le droit de vivre en paix

Oncle Ho, notre chanson
Est un feu de pur amour
Colombe du colombier
Olivier de l’oliveraie
C’est le chant universel
La chaîne qui fera triompher
Le droit de vivre en paix

Notes:

1. Il chante: "J'ouvre / J’extrais / Je transpire / du sang / Tout pour le patron / Rien pour la douleur / Mineur je suis / À la mine je vais / À la mort je vais / Mineur je suis"

2. Avec sa chanson "Preguntas por Puerto Montt", Jara s'en prend ouvertement à Pérez Zujovic, le ministre de l'intérieur lors de la présidence Frei (1964-1970), responsable du massacre de Puerto Montt, le 9 mars 1969. Ce jour-là, 250 policiers font irruption dans un camp de fortune habité par 90 familles qui occupent illégalement des terres laissées à l'abandon par un grand propriétaire terrien de la région. "Il est mort sans savoir pourquoi (...) / Vous devez répondre / Senor Perez Zujovic". Cette dénonciation lui vaudra d'être inquiété à de multiples reprises.

3. Jara parvient à griffonner un dernier texte intitulé "Estadio Chile". Le bout de papier sur lequel figure les mots, dissimulé dans la chaussure d'un co-détenu, permet à Isabelle Parra, fille de Violetta, d'en faire une chanson, bientôt traduite en anglais et interprétée par Pete Seeger. "Quelle terreur produit le visage du fascisme! / Ils mènent à bien leurs plans avec une précision astucieuse / sans se préoccuper de rien. / Le sang pour eux, ce sont des médailles. / La tuerie est un acte d'héroïsme. / Est-ce là le monde que tu as créé, mon Dieu?"

4. Son corps est exhumé en 2009 afin de déterminer les circonstances exactes de sa mort. Enterré dans le cimetière général de Santiago, il peut alors bénéficier d'obsèques publiques, en présence de la présidente Michelle Bachelet, dont le père, un général légaliste, avait aussi été tué par la junte.

5 Le mythe est entretenu par des témoignages de seconde main (sans mauvais jeu de mot) ou encore par les chansons ("Lettre à Kissinger" de Julos Beaucarne, "Gwerz Victor C'hara" de Gilles Servat, "Le bruit des bottes" par Jean Ferrat, "Juan Sin Tierra"de Ska-P, "Victor Jara's hands" par Calexico, "Washington bullets" des Clash en 1980).

6. Quand survient le putsch, Quilapayun et Inti Illimani se trouvent en tournée en Europe. Ils y restent.

7. C'est le cas du morceau El baile de los que sobran ("La danse de ceux qui sont en trop"), du groupe Los Prisioneros

8. Les assassins de Jara bénéficièrent d'une impunité totale pendant près de quarante ans, aucune recherche sérieuse ne tentant de les identifier. Les tortionnaires ne seront finalement condamnés qu'en 2023, soit un demi-siècle après la commission des faits.  

Fresque à Valparaiso, novembre 2023. Merci Lucie Cabiac pour cette photo.

Sources: 
A. Baptiste Lavat : "Chanter les maux, chanter le beau : enjeux et avatars de la Nueva Canción latino-américaine", in "Chanter la lutte", Atelier de création libertaire, 2016.
B. Aurélie Prom, La Nouvelle Chanson Chilienne : contre l’oubli de l’Histoire et des histoires Les Cahiers de Framespa [Online], 26 | 2018
C. Révolution rock. Chili. La lutte au rythme du folklore.  [Continent musiques d'été sur France Culture]
D. "Ecoutons le Chili en lutte" [Le voyage immobile sur Radio Nova]
E. Patrick Boucheron : "Ce moment gris et amer. Coup d'Etat du 11 septembre 1973 au Chili", in Quand l'Histoire fait dates, Editions du Seuil, 2022

Liens:
- "Un destin lié au Chili: Victor Jara
- Au Chili, les magnifiques chansons de Victor Jara percent le silence du couvre-feu." [Huff Post]

mardi 7 février 2023

Le rock argentin au temps des dictatures militaires (1966-1983).

 L’Argentine connaît une succession de dictatures civiles ou militaires, du milieu des années 1960 au début des années 1980. Dans le pays, le poids de l’armée est considérable, perturbant fréquemment le jeu politique. En 1966, une junte chasse du pouvoir le président Arturo Illia, élu trois ans plus tôt. Les militaires voient des marxistes partout, et mettent au pas les étudiants dont les organisations sont progressivement interdites. Aux antipodes des aspirations sécuritaires et nationalistes des nouveaux dirigeants, la jeunesse urbaine s’entiche du rock, reléguant au placard la Nueva Cancion. Des groupes comme Los Gatos ("La balsa"), Almandra ("Muchacha"), Arco Iris (« Camino »), Manal ("Jugo de tomate frio") innovent en chantant en espagnol.  

[version podcast de cet article à écouter grâce au lecteur ci-dessous: ]

Rubén Andón, Public domain, via Wikimedia Commons

 En 1973, une violente guérilla menée par des factions armées met à mal la dictature du général Lanusse, contraignant ce dernier à organiser des élections, remportées par l’ancien dictateur Juan Perón. Quelques mois plus tard, le dirigeant populiste meurt. Le pouvoir tombe dans l’escarcelle de sa femme Isabelle. Cette dernière s’appuie sur Lopez Rega, un conservateur qui s’emploie à neutraliser les militants de gauche. Pour ce faire, il utilise une organisation paramilitaire, la triple A. Ses membres, qui voient des rouges partout, tuent et capturent les militants d’extrême-gauche. Multipliant les descentes, ils traquent cheveux longs, mini jupes et baisers langoureux dans l’espace public. En dépit de la répression sociale féroce qui s’abat sur le pays, et à condition d’éviter une confrontation brutale, la musique représente alors une des seules formes d’expressions politiques possibles. 


Le pianiste Charly Garcia s’impose alors comme une figure centrale du rock argentin. En 1974, son groupe Sui Generis sort son troisième album, une critique en règle, mais toujours subtile, d’un régime qui ne cesse de se durcir. Dans « les aventures incroyables du monsieur ciseaux », Charly Garcia décrit le censeur, un rond de cuir installé dans son bureau tout gris. Dans un couplet censuré, Charly Garcia chante : « Moi je déteste les gens qui ont le pouvoir d’expliquer ce qui est bien, ce qui est mal. / Seul le peuple, mon ami, est capable de comprendre. / Les censeurs d’idées trembleront d’horreur devant l’homme libre à la lumière du soleil. » En référence à la répression terrible que mènent les formations paramilitaires à l’encontre des mouvements sociaux, des leaders de gauche et de toute forme d’opposition, « El show de los muertos » offre la description saisissante d’un bal macabre. « J'ai tous les morts ici / Qui veut que je vous les montre ? / Certains assis, d'autres debout / Tous morts à jamais. (…) » Les morts, les disparus, dont certains n’ont plus de visages, hantent le pays, tandis que les assassins en col blanc rentrent tranquillement chez eux une fois leur sanglante besogne accomplie. Le narrateur l’interpelle : « Quelque chose ne va pas, monsieur. / c'est quoi ce rouge sur ton pantalon ?» Le morceau « Juan represion» esquisse le portrait d’un tortionnaire. « C’est l’histoire d’un homme / qui voulut être surhumain / et la réalité, alors / lui échappa des mains » Dans un couplet censuré de « Bostas Locas » ("Botte folle"), Garcia s’en prend directement à l’armée. « On nous demande d’aimer la patrie, mais si eux, c’est la patrie… alors je préfère être étranger. »

En mars 1976, une junte dirigée par trois généraux renverse Isabel Perón. Les putschistes accroissent encore la répression, imposant un ordre moral réactionnaire. La lutte contre la subversion et les syndicats autorise tous les abus. Le terrorisme étatique se traduit par la multiplication des enlèvements perpétrés par des hommes armés et par l’usage de la torture. 

Public domain, via Wikimedia Commons

La censure s’accroît : les radios sont réquisitionnées, les disques jugés subversifs rayés au couteau, les paroles des chansons vérifiées par un comité de censure. Malgré une pression permanente des autorités, des concerts continuent d’être organisés. Les militaires surveillent et les évacuations de salle sont courantes, sous prétexte d’alertes à la bombe. Il n’empêche, le public toujours présent, fait des musiciens les hérauts du mouvement de contestation. La musique représente un espace de respiration collective et de résistance. Désormais, les musiciens doivent user de métaphores pour dribbler la censure. En 1981, Serú Girán, le nouveau groupe de Charly Garcia, sort « Alicia in el pais » ("Alice au pays"). Loin du pays des merveilles, la jeune fille vit dans un pays sous le joug. « Les innocents sont les coupables, dit sa seigneurie, le roi des épées / Ne dis pas ce qu'il y a derrière ce miroir, / tu n'auras aucun pouvoir / Pas d'avocats, pas de témoins. / Allume les lampes que les sorciers veulent éteindre / pour brouiller notre chemin. »

La pratique des enlèvements se généralise, semant la terreur dans les rues. Les victimes sont emmenées dans des Ford Falcon noires sans plaque d’immatriculation. Les yeux bandés, ils sont ensuite enfermés dans des camps de détention clandestins. Enchaînés dans des cellules non répertoriées, ils subissent les tortures. Les « vols de la mort ». En 1984, Jean-Pierre Mader chante Disparue, un titre inspiré par le destin tragique du mannequin franco-argentin Marie Anne Erize, kidnappée en 1976. « Je t'ai cherchée dans les rues, / Dans les cafés. / Même tes amis n'ont pas su / Me renseigner. / Des voisins t'ont vue partir / Avec deux hommes / Qui t'ont poussée sans rien dire / Dans une Ford Falcon. / Disparu, tu as disparu. / Disparu, tu as disparu / Au coin de ta rue. / Je t'ai jamais revue", chante Mader.

 

Le phénomène des disparus ne se cantonnent malheureusement pas à l’Argentine, affectant également d’autres dictatures latino-américaines, dans lesquelles la société dans son ensemble est classée par degré de dangerosité et soumise à une étroite surveillance. La «lutte antisubversive» se déploie a l’échelle régionale dans le cadre du plan Condor. Institutionnalisé lors dune réunion secrète à Santiago en 1975, il planifie et organise la surveillance, la persécution et lassassinat dopposants en exil par l’échange dinformations et la mise en place d’opérations conjointes. Le Chili, lArgentine et lUruguay comptent parmi les membres les plus actifs du plan. Te recuerdo Amanda de Victor Jara évoque ainsi l’idylle impossible entre Amanda et Manuel. Le Chilien chante : « tu avais rendez-vous avec lui, / avec lui ( …) qui partit dans les montagnes / qui jamais ne fit de mal, / qui partit dans les montagnes, / et en cinq minutes / fut mis en pièces.
Sonne la sirène / de retour au travail, / beaucoup ne sont pas revenus, / Manuel non plus.
 »

Le titre « Desaparecidos » du Panaméen Ruben Blades, star de la salsa, pourrait s’appliquer au Chili de Pinochet (1973 à 1989), au Paraguay de Stroessner (1954-1989), à la Bolivie de Banzer (1971-1978) et bien sûr l'Argentine de Videla. Sur un rythme reggae, les paroles adoptent le point de vue de personnes parties à la recherche de disparus. Le dernier couplet incite l’auditeur à ne pas oublier. «Où vont les disparus? / cherche dans l'eau et dans les buissons / et pourquoi disparaissent-ils? / Parce que nous ne sommes pas tous égaux / et quand reviennent-ils? / A chaque fois que l'on pense à eux. / et comment les appelle-t-on? / lorsqu'une émotion nous serre le cœur.»


Depuis 1977, les mères de victimes d'enlèvements organisent des rondes sur la place de Mai, face au palais présidentiel. Leur objectif est de conserver intact le souvenir et la mémoire des disparus. Une comptine de María Elena Walsh écrite dans les années 1960, donc bien avant le Proceso (le nom de la dictature militaire), est censurée par les militaires. En effet, les paroles d’«El-país-de-nomeacuerdo» ("Le-pays-de-jenemesouvienspas"), symbolise le danger des politiques de l’oubli. «Au pays de Je-ne-me-souviens-pas / Je fais trois petits pas et je me perds. / Un petit pas par ici, / Je ne sais plus si je l’ai fait. / Un petit pas par là / J’ai horreur de tout cela ! / Un petit pas vers l’arrière / Et je ne fais plus rien / Parce j’ai déjà oublié / Où j’avais mis mon autre pied.»

Les portraits des disparus tenus à bout de bras par les mères de la place de Mai constituent une terrible contre-publicité pour un régime sur la sellette. En effet, au début des années 1980, la situation économique devient intenable : le chômage ne cesse d’augmenter, le peso argentin s’effondre. Pour redorer leur blason, en octobre 1981, les militaires convient le groupe britannique Queen à se produire lors de cinq concerts à Buenos Aires. Le show fait l’objet d’un encadrement strict de la part des militaires qui croient percevoir des relents martiaux dans le tube We will rock you. Freddy Mercury est musclé, porte des cheveux courts, la moustache, la panoplie du parfait petit soldat. Les militaires ne peuvent envisager que le chanteur soit homosexuel, une déviance scandaleuse à leurs yeux. Le concert débute sous les meilleurs auspices. La foule acclame le groupe qui fait monter sur scène Diego Maradona, l'étoile montante de la sélection de football argentine. Puis le show prend une direction inattendue quand Freddy Mercury invite sur scène les Mères de la place de Mai à prendre la parole. La retransmission télévisée du concert s’interrompt aussitôt.


Cinq mois plus tard, la guerre des Malouines provoque la déroute militaire de la junte, qui doit abandonner le pouvoir. Les musiciens peuvent enfin exulter. En 1983, Charly García compose "Dinosaurios". Il s'y félicite de la disparition d'un régime brutal et sanguinaire, dirigé par des militaires (les dinosaures) responsables de l'enlèvement et de l'assassinat de trente mille personnes. « Les amis du quartier peuvent disparaître, / les chanteurs de radio peuvent disparaître, / ceux qui sont dans les journaux peuvent disparaître, / la personne que tu aimes peut disparaître. / Ceux qui sont en l'air peuvent disparaître dans l'air, / ceux qui sont dans la rue peuvent disparaître, dans la rue, / les amis du quartier peuvent disparaître, / mais les dinosaures vont disparaître. »

Sources:
A. Markman, Eliel. « De l'identité musicale à la représentation politique : le rock argentin pendant la dictature », Sociétés, vol. 117, no. 3, 2012, pp. 73-86.
B. «Le rock argentin en temps de dictature» par Maya Collombon, enseignante-chercheure à Sciences-Po Lyon.
C. «Vamos Argentina :  les poètes du "rock nacional», la Série musicale de France Culture.
D. «Rompan Todo : L'histoire du rock en Amérique latine», une série documentaire de Picky Talarico, disponible sur Netflix.
E. «Argentine, le rock et la junte», Jukebox sur France Culture.