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samedi 18 avril 2026

Marcus Garvey : un prophète pour les rastas.

Le reggae a partie liée avec le rastafarisme. Aussi, avant de consacrer un billet à ce genre musical, il nous apparaît judicieux de nous intéresser aux rastas, et à celui qui incarne, pour ses adeptes, la figure du prophète : Marcus Garvey.      

Marcus Garvey en 1920 à New York. Keystone View Co. Inc. of N.Y., Public domain, via Wikimedia Commons

Né en 1887 dans la colonie britannique de Jamaïque, Marcus Garvey est un imprimeur de métier. A la faveur de voyages en Amérique centrale, puis en Angleterre, il forme le projet de créer une organisation dont le but serait de fonder un empire rassemblant ceux qu'il nomme les "Ethiopiens dispersés", c'est-à-dire les hommes et les femmes noirs vivant dans le monde colonial. En 1914, il fonde l'Universal Negro Improvement Association (UNIA), mais face à l'hostilité des autorités locales, Garvey émigre aux Etats-Unis en 1916 et reconstitue l'UNIA à Harlem. Rhéteur de talent, il développe dans ses discours enflammés un message politique identitaire offensif,  se démarquant tant des options assimilationnistes d'un Booker T. Washington que de la solidarité interraciale de classe défendue par Du Bois et les socialistes

A partir de la deuxième moitié des années 1960, avec l'essor du reggae, de très nombreux musiciens font leur le message des rastas, dont nous verrons bientôt qu'il doit beaucoup à Garvey. En toute logique, ce dernier fut énormément admiré et chanté par les artistes reggae. Le "Marcus Garvey" des Skatalites insiste sur la dimension déjà mythique d'un personnage mystérieux. Ils chantent : "Marcus Garvey est un noir qui est né en Jamaïque / Marcus Garvey est un héros qui était né en Jamaïque / Il a épousé deux femmes nommées Amy et Amy / Et a eu deux fils avec une de ces deux Amy / L'un est docteur, l'autre est professeur 

Certains disent que Garvey est mort / D'autre affirment que non / Certains disent qu'ils le connaissent / Et d'autres disent le contraire"

Quelques années plus tard, les Gladiators enregistrent "This is Marcus Garvey time". "L'heure de Garvey a sonné / chacune de ses phrases s'est réalisée."

Garvey s'installe aux Etats-Unis alors que les soldats africains-américains partis combattre en Europe rentrent au pays. Pour ces derniers, ce retour a un goût amer. Loin de recevoir la reconnaissance et les honneurs attendus, les anciens combattants subissent hostilités et violences. Pour de nombreux Blancs, il est urgent de tourner la page de la guerre et de reprendre le cours de la vie d'avant. Le système ségrégationniste doit se maintenir, inchangé. Dans cette logique, la vision de soldats noirs arborant leurs tenues militaires est assimilée à une provocation et le prélude au surgissement d'une vague de violences racistes. Au cours de l'été 1919, des émeutes éclatent dans les bastions ségrégués du Vieux Sud, mais aussi dans les métropoles du Nord. (1) A Chicago, on déplore ainsi 38 morts à l'issue de "l'été rouge". Ce raidissement raciste se mesure également à la résurrection des formations suprémacistes blanches, telles que le Klux Klux Klan. En 1925, par exemple, quarante mille klansmen défilent devant la Maison Blanche à visage découvert.


C'est dans ce contexte explosif que Marcus Garvey développe un message identitaire et s'impose comme le plus influent des pionniers de la cause noire.  Pour lui, les sacrifices consentis au front par les troupes coloniales noires méritent récompense. Lors d'un rassemblement à Manhattan, il lance : "le temps est venu pour les 40 millions de noirs de réclamer l'Afrique, non pas de demander à l'Angleterre, à la France, à la Belgique, à l'Italie : «pourquoi êtes-vous ici ? » Mais de leur donner l'ordre d'en sortir...Pour Garvey les violences racistes démontrent que les Africains-Américains ne seront jamais traités de manière égale aux Etats-Unis. En conséquence, il prône un développement séparé. L'autonomie impliquant la possession d'une terre, il incite à l'émigration des Africains-Américains vers l'Afrique, identifiée à la "Terre Mère". Cette "repatriation" contribuerait, selon lui, à libérer le continent de la domination coloniale européenne. Dans cette optique, il milite pour le rapatriement en Afrique et pour ce faire, fonde une compagnie de navigation, la Black Star Line. (2) Fred Locks y consacre le morceau Black Star Liner. Il chante : "Les bateaux de Garvey entrent dans le port sur dix kilomètres / Je les vois arriver, je vois les frères courir. / J'entends les anciens dire: «Voilà le moment pour lequel nous avons tant prié!» / C'est le rapatriement, la libération du peuple noir / Oui, le moment est venu pour les Noirs de rentrer chez eux. / (...) Marcus Garvey nous a dit qu'on aurait la liberté; / Il nous a dit que ses bateaux viendraient un jour nous chercher. / Les bateaux de Garvey entrent dans le port sur dix kilomètres.
En 1977, Culture enregistre Black starliner must come. "Ils nous éloignent de notre patrie / Et nous sommes esclaves  ici à Babylone / Nous attendons une opportunité / Pour le Black Star liner qui est à venir"

Ce rapatriement doit s'accompagner d'un changement de mentalité. Pour Garvey,  la couleur de peau doit devenir un motif de fierté. Il s'agit de briser la "mentalité d'esclave" alimentée par la religion chrétienne et le système d'éducation des Blancs. 
En 1965, dans "Black Man's world", Alton Ellis se lamente : "Je suis né perdant / parce que je suis un homme noir / J'ai été déplacé de ma propre terre / A cause de toutes les manigances de l'homme blanc " Au contraire, en 1976, les Abbyssinians militent pour l'affirmation des droits du peuple noir : "Declaration of rights". "Levez-vous et combattez pour vos droits, mes frères / Levez-vous et combattez pour vos droits, mes soeurs"

Au début des années 1920, la popularité de Garvey est à son apogée. (3) L'UNIA rassemble entre 500 000 et 1 million de membres. Son journal, Negro world, fondé en 1918, tire à 250 000 exemplaires. L'espoir immense soulevé par les discours du Jamaïcain est cependant brisé net par la banqueroute de la Black Star Line en 1922 et par le harcèlement que lui font subir les autorités étasuniennes.  Accusé de fraude fiscale en  1923, Garvey est extradé vers la Jamaïque en 1927. A son retour dans l'île, il fonde le People's Political Party à la tête duquel il échoue lors des élections de 1930. Dépité, il émigre à Londres où il meurt en 1940.
Dans "Poor Marcus Garvey", Johnny Clarke regrette que le prophète des rastas ait été trahi et balancé aux autorités par son entourage (les mystérieux Bag O Wire et Mother Muschett).

Rblack131, CC BY-SA 4.0

Si les rastafariens considèrent Garvey comme un prophète, cela tient avant tout à un discours prononcé en 1927. Le Jamaïcain, qui s'adresse à l'auditoire d'une église de Kingston, lance alors : "Regardez vers l'Afrique où un roi noir sera couronné, car le jour de la délivrance est proche!" Trois ans plus tard, Ras Tafari Makonnen, chef d'une tribu guerrière éthiopienne se fait couronner empereur sous le titre de "Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, Sa Majesté Impériale le Lion conquérant de la tribu de Judah, Elu de Dieu"; une titulature reprise telle quelle dans beaucoup de morceaux de reggae à l'instar du "Conquering Lionde Vivian Jackson, accompagné de ses Prophets. 

"Alors que plusieurs générations d'historiens l'avaient (...) décrit comme un charlatan particulièrement doué pour manipuler les foules, son discours fut redécouvert avec admiration, à partir des années 1960 et 1970, par les apôtres du panafricanisme et du nationalisme noir." (source A. p 91) Dans le contexte de la décolonisation, certains dirigeants des jeunes États africains, tels NKrumah au Ghana, reprennent à leur compte les idées de Garvey. De même, les tenants des thèses afrocentristes, tels Cheikh Anta Diop, se référèrent largement au message du Jamaïcain. Mais ce sont avant tout les rastafariens qui réhabilitent et entretiennent avec ferveur la mémoire de Garvey, au point de l'ériger au rang de prophète. Dans la deuxième moitié des années 1960, les musiciens enregistrent des dizaines de morceaux chantant ses louanges. Les morceaux de reggae sont déclinés en version dub bien sûr, mais servent aussi de toiles de fond musicales aux deejays tels que Jah Woosh (Marcus say), Big Youth (Mosiah Garvey) ou I Roy "Tribute to Marcus Garvey". 

Le plus fameux zélateur de Garvey est Winston Rodney, plus connu sous le nom de  
de Burning Spear ("javelot enflammé "en kikuyu), un pseudonyme emprunté au grand leader kényan Jomo Kenyatta. Le chanteur rasta consacre en effet deux albums au tribun. Dans sa chanson "Marcus Garvey", sortie en 1974, Spear assimile ce dernier à Jésus-Christ, trahi par Juda et son propre peuple. (4) Dépeint comme un héros et martyre de la cause noire, Garvey ressuscite pour venir combattre et neutraliser les forces du mal. ["La prophétie de Garvey se réalise (2X) / J'ai rien à manger / J'ai pas d'argent à dépenser. / Venez, mes petits, laissez-moi vous aider. / Laissez-moi vous aidez. / Celui qui connaît le Bien et ne le fait pas, / Sera flagellé. / Il y aura des pleurs et des gémissements. "]


Dans une autre chanson intitulée Old Marcus Garvey, Spear déplore l'ingratitude des Jamaïcains. "Personne ne se souvient de Marcus Garvey / Personne ne se souvient de lui, personne.

Le message garveyiste suscite donc un immense espoir auprès des populations noires jamaïcaines prêtes à se lancer dans un rapatriement vers l'Afrique mère.
 La devise nationaliste de Garvey One Aim, One God, One Destiny ("un Dieu, un but, une destinée") sera d'ailleurs reprise par les rastafariens et les artistes de reggae, comme le prouve le titre éponyme d'
Hugh Mundell : "One Aim, One Jah, One Destiny"

Notes:
1. Depuis plusieurs décennies, la "Great migration" a conduit des milliers d'Afro-américains du Deep South vers les grandes villes industrielles du Nord. En quête d'une vie meilleure, débarrassée du racisme endémique, les nouveaux venus s'y installèrent dans de vastes ghettos, reproduisant la ségrégation socio-spatiale du Sud. Les relations interraciales, même limitées, y furent difficiles.
2. Syndicaliste durant sa jeunesse, Garvey se convertit au libéralisme et devient le promoteur de l'entreprenariat et du capitalisme noir. Comme Booker T. Washington, il considère que l'autonomie passerait par l'émancipation économique, l'apprentissage d'un métier et l'entreprenariat. Dans cet esprit, il fonde en 1919 la Black Star Line
3. La force de persuasion de Garvey reposait d'abord  sur une éloquence prophétique directement inspirée de la Bible. Ses idées d'autogestion (self reliance) et de retour en Afrique (Back to Africa) offraient alors une alternative à la "suprématie blanche". Il exprimait ses idées avec force en des termes simples susceptibles de subjuguer  l'auditoire. Progressivement, il abandonne son approche confrontationnelle, incitant les Africains-Américains à prendre leur destin en main et à travailler dur pour gravir les échelons. Selon lui, la ségrégation est un moyen de protéger les Noirs des violences des Blancs. Il refuse également les mariages mixtes afin de protéger "la pureté de la race noire"... Autant de surenchères rhétoriques qui  lui aliènent de nombreux soutiens.
4. Selon la légende, Garvey aurait été trahi par un vagabond habillé de vieux sacs de toiles (Bag-O-Wire). 
 
Sources:
A. Caroline Rolland Diamond: "Black America. Une histoire des luttes pour l'égalité et la justice (XIX°-XXI° siècle)", La Découverte, 2016. 
B. Eric Doumerc: "Le reggae dans le texte. (1967-1988)", Camion Blanc, 2014.
C. Bonacci, Giulia. « Repatriation dub : le retour en Éthiopie et l’Atlantique noir ». Autour de l’« Atlantique noir », édité par Carlos Agudelo et al., Éditions de l’IHEAL, 2009
D. Guillaume Blanc : "Décolonisations. Histoires situées d'Afrique et d'Asie (XIXe - XXIe siècle)", Seuil, 2022.
E. La notice que le Maitron consacre à Garvey. 
F. Martin, Denis-Constant. « Get Up, Stand Up, reggae, rastafarisme et politique en Jamaïque ». Plus que de la musique, Éditions Mélanie Seteun, 2020
G. Giulia Bonacci : "Marcus Garvey"

Pour aller plus loin :

Une sélection de titres ska / reggae / dub consacrés à Marcus Garvey.


samedi 7 février 2026

"Guns of Brixton" : une riposte musicale aux violences policières dans l'Angleterre thatchérienne.

Au crépuscule des années 1970, le Royaume Uni est en crise. Les difficultés économiques et sociales suscitent de vives tensions, bien exploitées par l'extrême droite dont le discours raciste et xénophobe infuse bien au-delà de ses rangs. Ce que nous avons vu dans le précédent épisode.    

*** 

En mai 1979, les législatives se soldent par une défaite des travaillistes, dont le programme économique austéritaire avait plongé des millions de britanniques dans la misère. Le National front subit également une déroute avec 1,3% des voix. Les conservateurs, emmenés par Maggie Thatcher, triomphent. Il s'agit d'une défaite de la lutte antiraciste, dans la mesure où le parti tory a repris à son compte la rhétorique raciste de l'extrême droite. Multipliant les clins d'œil à Enoch Powell, elle déclare ainsi que "les Britanniques ont peur d'être submergés (swamped) par des gens de culture différente". 

Linton Kwesi Johnson sort cette année là son premier album. Ecrivain et journaliste reconnu, il décrypte avec acuité les relations ambivalentes des différentes communautés de l'Angleterre désormais thatchérienne. Dans ses compositions, scandées en patois jamaïcain de manière percutante, il dénonce les violences perpétrées par une police raciste. Dans le titre All wi doin' is defendin', LKJ décrit avec lucidité les injustices subies par les populations immigrées dans les quartiers pauvres de Londres. Le morceau It dread inna England - for George Lindo démonte une accusation mensongère de cambriolage portée contre un ouvrier jamaïcain (George Lindo), dont le principal tort aux yeux des enquêteurs est d'avoir la peau noire. Il compose aussi "Sonny's lettah", le récit poignant d'une interpellation qui tourne mal.

En janvier 1981, 13 jeunes Noirs, réunis à l'occasion d'un anniversaire, meurent dans un incendie à New Cross. L'enquête policière qui suit, bâclée, ne permet pas de connaître l'origine du sinistre, rendant crédible la thèse du crime raciste. Ce "New Cross massacre" suscite une très vive émotion et provoque la création du New Cross Massacre Committee (NCMAC) qui s'emploie à mener une contre-enquête pour faire la lumière sur le drame et maintenir la pression sur des autorités désireuses d'étouffer l'affaire. (1Quelques jours après le drame, une "Journée d'action des Noirs" rassemble 20 000 personnes dans le cadre d'une marche de soutien aux victimes. Ces dernières sont honorées dans plusieurs morceaux de reggae. Johnny Osbourne martèle "13 dead and nothing said" ("13 morts et pas un mot"). Dans "13 dead" Benjamin Zephaniah martèle "Nous ne devons pas oublier / Nous ne pouvons pas oublier / 13 morts et pas un mot / Nous n'oublierons pas.LKJ, très actif au sein du NCMAC, enregistre "New Crass Massakah", il y décrit "les cris et les pleurs et les morts dans le feu.Raymond Naptali and Roy Rankin enregistrent "new cross fire". Pour UB 40, "New Cross n'était pas une bombe explosive / Il faut que justice soit rendue" ("Don't let it pass you by"). 

Les sound systems participent activement aux campagnes de mobilisation antiracistes auprès d'une jeunesse plus réceptive à ce type de média qu'aux formes d'actions traditionnelles (tracts, réunions, manifs). Via le toasting, les animateurs transforment les pistes de danse en agoras. L'évènement trouve un grand écho chez les musiciens de punk et de reggae, deux genres alors très en vogue. Paul Gilroy observe que les premiers se retrouvent dans la détestation des institutions portée par les rastas. Le militantisme noir devient une source d'inspiration pour un groupe comme The Clash. En 1979, le groupe compose Guns of Brixton. "Tu peux nous écraser, tu peux nous meurtrir / Mais tu devras répondre aux armes de Brixton".

Le pouvoir thatchérien, outré par cette grande manifestation au lendemain du drame de New Cross, riposte avec l'Opération Swamp 81, une appellation directement inspirée par la déclaration de Thatcher évoquée précédemment. Entre le 10 et 12 avril 1981, l'opération, menée par la Metropolitan Police conduit à l'arrestation et à la fouille de plus de 900 personnes dans le quartier de Brixton. En vertu des lois sus et du racisme profondément ancré au sein de l'institution policière britannique d'alors, les agents se concentrent en priorité sur les jeunes d'ascendance afro-caribéenne, victime d'un véritable harcèlement. Les arrestations provoquent un soulèvement. Les  jeunes répondent aux insultes racistes, brimades et passages à tabac par des jets de briques et de cocktails molotov, entraînant l'arrivée de la police anti-émeute. Après des heures d'échauffourées, le bilan matériel est lourd : des centaines de blessés, des voitures et des bâtiments incendiés, des magasins pillés. Le choc est immense, inspirant presqu'aussitôt de nombreux morceaux. The Ruts enregistrent "Babylon is burning" ou "S.U.S.", Raymond Naptali and Roy Rankin "Brixton Incident" et "New Cross fire", Chrismic Youth "Brixton riot", Desmond Dekker un autre "Brixton riot", Angelic Upstarts "Flames of Brixton", Black Uhuru "Youth of Ellington"

La situation demeure toujours extrêmement tendue au début du mois de juillet 1981. Après une nouvelle explosion de violences à Brixton, la révolte gagne le quartier londonien de Southall, puis Toxteh à Liverpool, enfin les villes de Manchester, Leicester, Nottingham, Southampton, Birmingham, Sheffield, Coventry... la ville des Specials dont le morceau Ghost Town, par une sinistre coïncidence atteint alors la première place des Charts. Les membres du groupe, blancs et noirs, arborent des costumes cintrés à la manière des mods, ainsi que des chapeaux pork pie. Le groupe propose une version britannique revigorante du ska jamaïcain. En parallèle, Jerry Dammers, l'organiste et leader du groupe, a monté son propre réseau de distribution, nommé two tone (noir et blanc). Au fil des concerts, Dammers observe avec effarement le délabrement complet de certains quartiers pauvres des grandes villes anglaises, à commencer par ceux de sa ville d'origine. Dès l'introduction de la composition, les notes lugubres qui s'échappent d'une ligne d'orgue arabisante plongent l'auditeur dans une torpeur brumeuse, empreinte de nostalgie. Le tempo, très ralenti, n'a plus rien à voir avec la frénésie des débuts du groupe. Le long solo plaintif du trombone de Rico Rodriguez accentue bientôt l'effet hypnotique de l'ensemble. Le premier couplet relate le quotidien sinistre d'une ville "où tous les clubs ont fermé", une ville plongée dans le silence depuis que "les groupes ne font plus de concerts" et que le travail disparaît. Dans la ville fantôme, le chômage affecte une jeunesse abandonnée, réduite à la violence par désœuvrement. Soudain, à l'évocation des "bons vieux jours où nous chantions et dansions", la cadence s'accélère, la chanson prend un nouveau départ.

Balayant le contexte socio-économique d'un revers de main. Thatcher affirme, péremptoire, que "le chômage n'a rien à voir avec les événements", "rien, non rien ne justifie ce qui s'est passé"?  La première ministre décrit l'insurrection comme le surgissement d'une violence gratuite, dénuée de toute motivation politique. Refusant l'idée d'investir dans les quartiers sous-équipés et paupérisés, la cheffe du gouvernement lance : "l'argent ne peut acheter ni la confiance ni l'harmonie sociale.En 1982, Eddy Grant (2) enregistre "Electric avenue", qui est le nom d'une des principales artères au centre de Brixton. (3) Il chante "Nous allons descendre sur Electric Avenue / Et puis nous irons plus haut / Oh, dans la rue (...) Dehors dans la journée / Dehors dans la nuit".

En 1983, deux ans après les émeutes de Brixton, LKJ enregistre "Di great insohreckshan". Pour le dub poet, ces dévastations regrettables sont le fruit d'une colère accumulée, dont l'épanchement est le résultat des violences policières. Au fond, ces émeutes sont le corollaire des injustices subies, fondées sur un racisme institutionnel. Pour le musicien, les autorités doivent donc identifier les ferments de la révolte et imposer la fin du harcèlement des populations noires, sous peine de voir les confrontations se répéter.  L'artiste scande : "ça a été l'évènement de l'année / J'aurais aimé en être / Quand ont éclaté les émeutes de Brixton / Quand ont a caillassé plein de cars de police / Quand on a brisé leur plan malfaisant / Quand on a brisé leur plan Swamp 81 / Dans quel but ? / Pour que les dirigeants comprennent / Qu'on ne supportait plus l'oppression".  

Pour tenter de mieux comprendre et prévenir de nouvelles flambées de violences, une enquête menée par Lord Scarman donne lieu, en novembre 1981, à un rapport circonstancié. L'auteur y pointe du doigt les préjugés raciaux et les stéréotypes partagés par de nombreux policiers. Pour y remédier, l'auteur suggère un nouveau mode de recrutement des officiers avec notamment la nécessité d'en recruter un plus grand nombre parmi les "minorités ethniques". Pour le juge britannique, il convient également de modifier de fond en comble la formation des jeunes recrues en les sensibilisant en particulier aux problèmes rencontrés par les Antillais en Angleterre. Pour Scarman, à l'opposé des affirmations péremptoires de Maggie Thatcher, la raison profonde des violences trouve son origine dans le chômage, qui frappe particulièrement les jeunes Noirs. Les émeutes sont autant d'explosions de désespoir, de protestations contre des conditions de vie déplorables: habitat délabré, absence de perspectives professionnelles, discriminations... A ces difficultés économiques viennent s'ajouter les persécutions et bavures policières qui constituent autant de détonateurs aux explosions de violences. Sans surprise, le rapport reste lettre morte. Loin de suivre les conseils de bon sens du juge, la cheffe du gouvernement privilégie au contraire le renforcement du domaine de la "loi et de l'ordre". Au cours de son premier mandat (1979-1983), les forces de police bénéficient ainsi d'une modernisation de leur équipement et d'une augmentation substantielle (+33%) de leurs crédits de fonctionnement. Plutôt que d'encadrer de manière rigoureuse les actions des forces de l'ordre, le Police and Criminal Evidence Act de 1984 accorde un blanc seing aux policiers pour interpeller, fouiller ou encore perquisitionner.

Cette stratégie répressive à courte vue sera poursuivie. Ainsi, la politique dite de l'"environnement hostile" mise en place en 2012 par Theresa May, alors ministre de l'intérieur, vise à rendre la vie des migrants aussi difficile que possible. En 2025, sous la pression de l'extrême droite de Nigel Farage, le gouvernement travailliste de Keir Starmer se lance dans une surenchère anti-immigrationniste. Problème : en allant sur ce terrain, on ne fait pas reculer les idées xénophobes, on contribue au contraire à valider les positions de l'extrême-droite dans l'opinion. 

Notes:

1. L'incendie meurtrier s'inscrit dans une succession d'attaques racistes menées par l'extrême droite dans le quartier depuis les années 1970. Quinze jours avant le drame, une député conservatrice avait lancé une campagne médiatique contre les house parties, les fêtes organisées par les Antillais dans leurs maisons.  

2Originaire de Guyane, Eddy Grant rejoint ses parents à Londres, en 1960. Il fonde The Equals, un groupe mixte aux compositions engagées. L'une d'entre elles, Police on my back, témoigne du harcèlement policier subi par les personnes à la peau noire (le morceau sera repris par les Clash). Il poursuit ensuite une carrière solo. 

3. En 1999, un militant néo-nazi y place une bombe, dans l'espoir de tuer un maximum de Noirs. 

Sources :

A. "1981, l'incendie de New Cross, un tournant dans l'histoire des Noirs britanniques", Gisti. 

B. " 1948-1975 : London Caraïbes", Jukebox du 30 mars 2019

C. "Sound sytem et résistance  : la bande-son des émeutes noires de Brixton en 1981"

D. Emeutes à Brixton / Chanson de Linton Kwesi Johnson.

E.  Un article du blog consacré aux émeutes de Brixton.

F. David Bousquet«« It Dread Inna Inglan »Une chronique des luttes des Antillais au Royaume-Uni dans les poèmes de Linton Kwesi Johnson»Hommes & migrations [En línea], 1326 | 2019

G. Abdallah, M.-H. (2021). "1981, l’incendie de New Cross, un tournant dans l’histoire des Noirs britanniques." Plein droit, 128(1), 48-52. 

H. L'article que consacre Véronique Servat à "Guns of Brixton" dans l'histgeobox.

I. "Des migrations caribéennes au Royaume-Uni et en France : les multiples voies d'une question impériale (1946-1981)" 

samedi 13 décembre 2025

Le Calypso : le porte-voix de la « génération Windrush ».

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors que la vague des décolonisations s'apprête à emporter l'Empire britannique, ce sont des dizaines de milliers de citoyens originaires des Caraïbes qui débarquent à Londres, en quête d'une vie meilleure. Ils migrent avec peu de biens, mais un solide bagage culturel, en particulier leurs musiques, et notamment le calypso.  

Le Royaume Uni a besoin de main d'œuvre pour se reconstruire, tandis que les populations antillaises sont en quête de travail. Aussi, en 1948, pour répondre à la pénurie de bras, le gouvernement travailliste de Clement Atlee accorde aux habitants des colonies le nouveau statut de "citoyen du Royaume Uni, du Commonwealth". La liberté de circulation enfin reconnue permet de résider en métropole de manière permanente, sans devoir s'acquitter de démarches particulières. Ainsi des milliers de Caribéens franchissent le pas et émigrent. Pour inciter au départ, les prix des billets assurant la traversée de l'Atlantique sont bradés. En juin, le paquebot Empire Windrush transporte en métropole des centaines de Trinidadiens et Jamaïcains. Le navire donnera son nom à cette nouvelle génération d'immigrés qui s'installent au centre de Londres, à Notting Hill, Camden ou Brixton, des quartiers aux immeubles décrépis, délaissés par les classes moyennes parties s'installer dans les banlieues de la capitale. Les nouveaux venus  trouvent à s'employer dans les transports publics (métro, train), les services du tout nouveau système de santé public et des postes, les industries automobiles ou le bâtiment. Une intense campagne d'affichage incite les fils et les filles de l'Empire à venir travailler. 

Lord Kitchener en 1945, Public domain, via Wikimedia Commons

* Ethique sportive, culte de la monarchie et loyauté envers la "mère-patrie". 

Parmi les passagers de l'Empire Windrush se trouvent deux vedettes trinidadiennes du calypso : Lord Kitchener et Lord Beginner. Selon ses dires, Kitch aurait composé son morceau : "London is the place to be" sur le paquebot, alors même qu'il n'a pas encore mis le pied au Royaume Uni. Le musicien y propose une description très romancée de Londres. Les paroles attestent de l'inculcation et de l'appropriation d'une culture d'Empire, véhiculée notamment par l'école, au sein de laquelle l'exaltation de l'identité britannique insiste sur les vertus de la colonisation. En revanche, rien n'est dit de l'histoire des Caraïbes hors du contexte de l'expansion britannique. 

Dans ses compositions, Kitchener se fait le chroniqueur de la nouvelle vie britannique des femmes et des hommes de cette génération Windrush.  Il devient le porte-parole de la diaspora caribéenne installée en Grande-Bretagne. Les calypsos enregistrés à cette période témoignent de la loyauté des sujets de l'Empire à l'égard de la "mère-patrie". "Nous ne sous sentions pas étrangers à l'Angleterre. On nous avait tout appris sur l'histoire britannique, la Reine, et nous avions le sentiment d'appartenir à ce pays." Ainsi, plusieurs morceaux rendent hommage à la famille royale, en particulier à l'occasion du couronnement de la reine Elisabeth en 1953. C'est le cas d'"I was there (at the coronation)" par Young Tiger. Les paroles adoptent le point de vue d'un spectateur, assistant à la procession de Marble Arch. "Je les ai vus arriver au tournant / Alors j'ai perçu dans toute sa gloire / Le carrosse doré avec sa majesté". En 1951, Lord Kitchener célèbre quant à lui les réalisations du gouvernement britannique dans "Festival of Britain", dont Le refrain se clôt par un "Britain forever".

Les migrants sont d'abord accueillis dans des abris anti-aériens du sud-ouest de Londres. L'optimisme semble de mise, en dépit de conditions d'accueil difficiles. Mais ne nous y trompons pas, en accordant la liberté de circulation, les autorités font d'une pierre deux coups. D'une part, elles entendent contrecarrer les velléités indépendantistes au sein de leurs possessions caribéennes et, d'autre part, combler la pénurie de bras pour les emplois difficiles, dédaignés par les Britanniques. Il s'agit donc bien d'une politique coloniale, car pour garder l'Empire, mieux vaut lâcher du lest. Le sport représente un vecteur important de la british way of life. Plusieurs enregistrements en attestent à l'instar du "Cricket calypso" de Lord Kitchener (1951), du "Manchester United calypso" d'Eric Connor (1957) ou encore du "Football calypso" de King Timothy. "Victory test match" (1950), une chanson interprétée par Lord Kitchener sur des paroles de Lord Beginner démontre l'adhésion aux codes victoriens de respectabilité et de fair play. La présence du roi George VI dans les tribunes suscite un intense sentiment de fierté patriotique.  

Toutefois, avec la victoire d'une sélection antillaise sur l'équipe britannique en 1950, le cricket joua aussi un rôle important dans la prise de conscience d'une communauté d'intérêt des îles de la Caraïbe anglophone face au colonisateur"Kitch's cricket calypsocélèbre ainsi le succès obtenu par l'équipe ouest indienne à Lords, le temple du cricket mondial.

L'Atlantique traversé, les immigrés caribéens n'en continuent pas moins d'écouter les musiques de leurs îles d'origine : mento jamaïcain, calypso ou steel pan music de Trinidad. Les enregistrements de calypsos constituent des documents historiques précieux pour connaître les conditions de vie et d'accueil des migrants caribéens au Royaume Uni. Les meilleurs calypsoniens sont d'ailleurs du voyage. A Londres, Lord Kitchener s'impose comme le plus populaire et le plus prolifique. Dans la capitale britannique, il côtoie également Young Tiger, Roaring Lion ou Lord Beginner. Les productions de ces musiciens sont diffusées par Melodisc, une compagnie spécialisée dans les musiques caribéennes (calypso, puis blue beat) fondée à Londres en 1949 par Emil Shallit, un exilé juif autrichien. 

* "Si tu es blanc, tout va bien".

Pour les Windrushers, la désillusion point lorsqu'ils et elles découvrent que les Anglais les considèrent comme des étrangers, en raison de leur couleur de peau. En effet, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, des débats sur l'identité nationale assimilent "blancheur" et "britannicité". La ligue de défense blanche, fondée en 1957, adopte un slogan on ne peut plus clair : "Keep Britain white". Pour Paul Gilroy, il en résulte un "absolutisme ethnique", dans lequel les cultures noires et blanches sont perçues comme des "expressions fixes et imperméables". Dès lors, les compositions des calypsoniens révèlent l'émergence d'une conscience noire, conséquence directe des discriminations raciales subies. Ces dernières reposent sur une série de stéréotypes éculés, souvent forgés au temps de la croyance en une classification des races humaines.

Kitchener, Mighty Terror ou Azzie Lawrence consacrent des morceaux au quotidien des migrants caribéens de Londres : leurs rencontres houleuses avec la police, les relations parfois conflictuelles avec les Anglais.e.s, les difficultés liées au logement... Certes, les nouveaux venus partagent des traits culturels avec la métropole - la langue, des sports -, mais le dépaysement est tout de même très important. Dans "Life in Britain", Mighty Terror déclare : « Je vais rester ici en Grande-Bretagne pour améliorer ma position ». Mais les paroles satiriques dépeignent aussi la difficile adaptation à la vie britannique, entre climat pluvieux, bas salaires, nourriture fade et peu ragoutante, logements précaires et inconfortables. 

Dans sa chanson "Mix up matrimony",  Lord Beginner loue les bienfaits des unions mixtes, dont il pense qu'ils permettront à terme de contrer le racisme ambiant et de briser les préjugés. En 1963, Kitch enregistre "If you're not white, you're black". Le narrateur s'adresse à une jeune métisse persuadée de lui être supérieure en raison de sa peau, plus claire. Le chanteur lui rétorque : "Ta peau est peut-être un peu rose / C'est la raison pour laquelle tu penses / Que le teint de ton visage / peut duper les gens / Mais, non, tu ne peux jamais échapper au fait / Que si tu n'es pas blanche, tu es considérée comme noire". Les paroles soulignent que la couleur de peau agit comme un marqueur sociale au Royaume Uni. L'ascendance africaine de la jeune fille l'empêche de nouer une relation avec "mr B", un Anglais qui ne côtoie pas les femmes non blanches. Sous des dehors joyeux, le titre projette une réalité sinistre : la couleur de peau l'emporte sur toute autre considération pour assigner, aux uns  et aux autres une place dans la société, indépendamment du mérite de chacun.

Les discriminations affectent particulièrement la recherche d'un emploi et d'un logement. L'hostilité envers les migrants en quête d'un toit est généralisée. Les annonces de logements s'accompagnent alors souvent de la mention "interdit aux personnes de couleurs" ou "réservé aux Anglais". Ceux qui parviennent enfin à obtenir un logement se voient souvent imposer une "taxe de couleur", qui les oblige à payer des loyers plus élevés.  "Pas de chaise, pas de table / Les chiottes sont minables / Et de l'autre côté / Pas d'eau chaude pour prendre un bain", chante Kitchener ["My landlady" (1952)] 

La recherche d'un emploi tient du parcours du combattant pour de nombreux Ouest Indiens exilés en Angleterre... Beaucoup déchantent une fois à Londres, tant il reste difficile de briser la barrière de couleur dressée par les employeurs, dont certains considéraient les Antillais comme indolents ou paresseux. D'aucuns justifient leur refus d'embaucher en arguant du fait que leur personnel refuserait de travailler avec des personnes noires. De fait, les emplois accessibles aux migrants sont généralement les plus difficiles, les moins rémunérateurs et recherchés. En 1959, Kitch chante "If you're brown", "J'ai écrit pour un job dans une grande ville / Il me disent de rappliquer / Mais quand ils voient mon visage, le contremaître se retourne et dit : quelqu'un a eu le poste hier". Le refrain fait : "si tu es blanc, tout va bien. Si ta peau est foncée, inutile d'essayer / Tu dois souffrir jusqu'à la mort". 

Pour les immigrés caribéens, qui évoluent en milieu hostile, l'espoir cède le pas au désenchantement. Les premières tensions raciales apparaissent. A Notting Hill, à l'été 1958,  la dispute qui éclate au sein d'un couple mixte met le feu aux poudres. Le 29 août, environ 400 Blancs déferlent sur Bramley Road, brisent les fenêtres des logements occupés par des familles Afro caribéennes. En dépit des descentes de polices, les violences racistes se poursuivent plusieurs jours. Révélatrices du racisme ambiant, les révoltes mettent fin aux illusions de nombreux migrants, convaincus que, quoi qu'ils fassent, ils ne pourront jamais trouver grâce aux yeux d'une grande partie de la population blanche. Les agressions racistes sont notamment le fait des Teddy boys. (2Pour les empêcher de nuire, Lord Invader leur promet des coups de martinet. ["Teddy boy calypso bring back the old cat o nine"]

Les violences atteignent un pic en mai 1959 avec l'assassinat d'un jeune charpentier, Kelso Benjamin Cochrane. Insulté en raison de sa couleur de peau, il meurt dans la bagarre qui éclate alors. Cette mort a un grand retentissement, même si les assassins ne seront jamais présentés à la justice. Le gouvernement lance alors une réflexion sur les relations inter communautaires, dont il confie la supervision à Amy Ashwood Garvey, veuve de Marcus, le charismatique leader du nationalisme noir de l'entre-deux-guerres 

Compte tenu des mauvais traitements endurés et du racisme, la nostalgie des Antilles gagne de nombreux Caribéens, contribuant aussi par ricochet à l'émergence d'une conscience noire. Désormais, beaucoup de migrants envisagent la Grande Bretagne comme le lieu de l'exil, et plus comme le pays d'accueil. D'aucuns se souviennent avec regret de la vie d'avant, aux Caraïbes, réorientant leur patriotisme. Ainsi, l'émigration attise le sentiment d'attachement au pays natal. En 1954, Mighty Terror enregistre "No carnival in Britain", une ode à la tradition trinidadienne du carnaval ("mas"). Il chante : "Il n'y a pas de carnaval en Grande-Bretagne / et le rhum y coûte plus cher que des diamants."

En 1952, Lord Kitchener chante "Sweet Jamaica" sur des paroles du Jamaïcain Lord Lebby. Le titre témoigne de la désillusion des immigrants caribéens. Kitch y regrette d'avoir quitté la "douce Jamaïque" et "la jolie plage de Montego Bay" pour "London city", une ville dans laquelle le chanteur affirme avoir "failli mourir de faim". Il conclut par des vers cinglants : "beaucoup de Caribéens sont tristes maintenant". 

Une fois installés au Royaume Uni, les Antillais entrent en contact avec des populations venues des îles caribéennes voisines de la leur (Barbades, Trinidad, Jamaïque, Grenade), ce qui permet l'essor d'un sentiment d'appartenance régionale. Ainsi, "la créolisation culturelle caribéenne" se forge au sein de la diaspora installée en Grande Bretagne ou aux Etats-Unis et l'on assiste à la construction d'une culture pan caribéenne. Dans cette optique, le calypso joue un rôle important pour tous ceux qui souffraient de l'exil, car écouter un disque, c'est comme recevoir une lettre de chez soi. En 1950, avec "Food from the West Indies", Kitchener implore sa petite amie anglaise de lui donner du riz des Antilles en lieu et place de son infâme fish and chips

Les artistes incitent à la constitution d'une fédération des Antilles britanniques, débarrassée de la férule coloniale de Londres. Réunies en Angleterre, les différentes populations des West Indies confrontent leurs expériences, leurs histoires communes de peuples colonisés, ce qui contribue, en retour, à la conscientisation et au réveil politique, avec l'espoir de créer des "Antilles unies et indépendantes". En 1958, la Fédération des Indes occidentales, tant espérée, voit le jour. En 1960, Azzie Lawrence enregistre West Indians in England.

La communauté caribéenne s'organise avec la création de journaux tels la West Indian Gazette fondée par Claudia Jones en 1958. La journaliste trinidadienne et militante marxiste parvient à faire de sa gazette  la voix de la communauté. En réponse aux émeutes, elle élabore aussi l'idée de créer un carnaval, afin d'entretenir une identité culturelle spécifique. En février 1959, dans la salle des fêtes de la mairie de saint Pancrace se déroule la première manifestation. Progressivement, l'événement, organisé à la fin du mois d'août, gagne les rues de Notting Hill. Dans un premier temps, sur les chars, domine la musique de la Trinidad, avec steel band et calypso. La création du carnaval de Notting Hill en 1959 - au lendemain des violences racistes - marque un tournant décisif dans la formation d'une identité caribéenne collective en Grande Bretagne. Les calypsoniens interprètent leurs morceaux lors des premières éditions de l'événement. 

Conclusion : Au cours des années 1950, les enregistrements de calypso se firent l'écho de la vie des populations migrantes caribéennes confrontées aux réalités de la métropole. Comme le souligne Jack Millicheap dans un article intéressant, "leurs enregistrements représentent l'expression vivante des Antillais face aux défis de leur nouveau foyer, offrant un éclairage direct et indispensable sur l'expérience migratoire, qui fait défaut aux textes consacrés aux relations interraciales qui façonnent l'historiographie des migrations d'après-guerre."

La musique a ainsi contribué à l'émergence d'une identité collective antillaise, en particulier au sein de la diaspora. L'attachement initial pour la "mère-patrie" britannique a cédé la place à un nouvel attrait pour les Caraïbes, conséquence directe de la migration outre-mer qui contribua à modifier la vision que les migrants avaient d'eux-mêmes. Dès la fin des fifties, Londres n'était plus "the place to be". Lord Kitchener qui avait loué les bienfaits de la "mère patrie" à la descente du paquebot Windrush sera profondément déçu par la réalité de la vie londonienne pour un homme à la peau noire. En 1962, Trinidad accède enfin à l'indépendance, ce qui convainc Lord Kitchener, Mighty Terror et Roaring Lion de rentrer au bercail. Cette année là entre en vigueur au Royaume Uni la loi sur les immigrants du Commonwealth, qui met un terme à la libre circulation des ressortissants des anciennes colonies vers l'ancienne métropole.  On assiste alors à un durcissement des lois migratoires.  Les populations originaires des ex-colonies cessent d'être considérés comme des citoyens britanniques bénéficiant à ce titre d'un droit de séjour permanent. A partir de 1971, ce droit n'est plus systématique.  

Notes :

1Au Royaume-Uni, la dualité noir/blanc emporte tout, alors qu'aux Antilles existe une "pigmentocratie multicouche" qui fait que les métisses étaient mieux considérés que les personnes noires de peau.

2Ces jeunes blancs de la classe ouvrière vêtus de blousons noirs, prennent pour cible les populations noires. Britanniques, ces dernières ont pourtant été incitées à venir pour aider à la reconstruction, or les autorités ne savent pas comment réagir ni comment les protéger. 

 Sources :

- Jake Millicheap : «"I'm glad to know my mother country" : Calypso Music and the Shifting Identities of Caribbean Migrants in Britain, 1948-1962 »  

- La Jamaïque avant Bob Marley, une excellente série d'émissions diffusée sur France Musique : "le mirage londonien", "la vague du shuffle (1957-1960)", "les fleuves de sang (1965-1970)"

Abdallah, M.-H. (2021). 1981, l’incendie de New Cross, un tournant dans l’histoire des Noirs britanniques. Plein droit,   128(1), 48-52.

- "La bande-son de la révolte : les années 1970", site du musée l'histoire de l'Immigration. 

Gildas Lescop, Too much fighting on the dance floor : retour sur une époque troublée au travers du Ghost Town des Specials”Criminocorpus [Online], 11 | 2018 

- Jukebox : "1948-1975 : London Caraïbes"

vendredi 24 octobre 2025

« Siamo Tutti antifascisti. Chantons contre l'oppression. »

Les excellentes Éditions du Détour viennent de publier "Siamo Tutti Antifascisti. Chantons contre l'oppression". Nous y analysons 24 chants de résistance aux autoritarismes.


Extrait de l'introduction. 

" Les chansons ont contribué à fédérer les oppositions aux régimes personnels et autoritaires depuis l'époque de la Révolution française. Leurs compositeurs et leurs interprètes se sont élevés contre les idéologies qui sous-tendaient ces régimes : le conservatisme, le néolibéralisme, le nationalisme, le racisme et l'antisémitisme, sur la droite et l'extrême droite de nos échiquiers politiques actuels.

Sous la férule des monarques, empereurs, dictateurs et de leurs séides, le chant et la musique ont bien souvent été un moyen particulièrement propice à la contestation tant la structure des chants (alternance de couplets et d'un refrain), leur mémorisation et leur mise en partage pour une pratique chorale permettent de sortir de l'isolement, de faire bloc dans l'adversité, de conjurer les difficultés quotidiennes imposées par les oppressions. Chanter apporte réconfort, solidarité, résilience, donne du courage et galvanise, favorise la formation d'une communauté soudée et militante. D'une certaine manière, c'est un outil pour affronter la peur et la répression. Aussi, certains militants se voient catapultés chanteurs, presque par hasard ou malgré eux, comme le Syrien Ibrahim Qachouch ou l'Egyptien Ramy Essam, dans le contexte des révolutions arabes. "

Ci-dessous : la table des matières avec la liste des morceaux abordés :


Un flashcode permet également d'accéder une playlist rassemblant les chansons du livre.

Des extraits et la table des matières sont consultables sur le site des éditions du Détour.

Le livre est disponible dans de nombreuses librairies et peut être commandé en ligne.

dimanche 13 avril 2025

"Alright" de Kendrick Lamar : un manifeste contre les violences policières.

George W. Bush, sous couvert de lutte contre le terrorisme, neutralise avec son Patriot act les libertés publiques et anéantit les espaces de contestation politique. La police dispose alors d'un pouvoir de répression presque sans limites. Dans ces conditions, l'élection de Barack Obama en 2008 suscite un grand espoir. Les attentes sont vite déçues, le nouveau président ne faisant à peu près rien pour mettre un terme à l'impunité policière. Ainsi, les violences d'Etat frappant les Africains américains se poursuivent. Rien qu'en 2014, la police tue 928 personnes (4 au Royaume-Uni sur la même période!), majoritairement noires. Toutefois, pour empêcher l'invisibilisation de ces crimes, un vaste mouvement se lève alors. 

Image tirée du clip du morceau Alright de Kendrick Lamar. 

Black Lives Matter (BLM) apparaît en juillet 2013, au lendemain de l'acquittement de George Zimmermam, agent de sécurité blanc responsable de la mort de Trayvon Martin, adolescent africain-américain de 17 ans, originaire de Sandford en Floride. Dès le scandale judiciaire connu, l'activiste Alicia Garza poste le hashtag #BLM sur Facebook, avant de créer le collectif Black Lives Matter pour dénoncer les meurtres quotidiens d'Africains-américains. (1"La vie des Noirs compte"; le slogan met en exergue les violences policières racistes. Les femmes noires, victimes d'un empilement de  discriminations, se trouvent à la pointe du combat. 

En juillet 2015, sur le campus de l'université de Cleveland, plusieurs centaines d'activistes africains-américains assistent à un colloque intitulé the movement for black lives. Lors d'une pause, les participants se mettent à chanter le refrain de la chanson Alright de Kendrick Lamar, un morceau produit et co-écrit par Pharrell Williams. Le 26 juillet, alors que le colloque touche à sa fin, dans un bus, un policier interpelle un adolescent de 14 ans, suspecté d'être en état d'ébriété. Il l'arrête, le fait descendre et le menotte. Les militants présents sur les lieux se rassemblent autour d'eux. La tension monte, d'autant que les policiers arrivés en renfort aspergent de gaz poivre la foule alentour. Finalement, le garçon, remis à sa mère, quitte les lieux dans une ambulance. Pour les participants, il s'agit d'une victoire. Spontanément, ils entonnent, de nouveau, le refrain d'Alright. Chanté sur un mode responsorial, le refrain "we gon'be alright. Say what", déclenche une joie immense et suscite une intense communion entre les manifestants galvanisés. Nous étions émus. Il était impossible de s'asseoir et de ne pas ressentir l'effet de cette chanson. Tout le monde chantait à l'unisson. C'était comme être à l’église", se souvient l'un d'entre eux. Ainsi, Alright s'impose comme le cri de ralliement des manifestations du mouvement BLM.  

Après NWA, KRS-One, de nombreux rappeurs et rappeuses actuels (YG, Killer Mike, Janelle Monae) s'emparent des questions des violences policières racistes. Dans leurs morceaux, ils évoquent les relations tendues et difficiles entre les Noirs et la police, les contrôles au faciès, les tabassages. Les courants musicaux (soul, folk notamment) utilisés dans le cadre de la lutte pour les droits civiques dans les décennies antérieures possédaient un fort arrière-plan religieux, une visée universaliste et portaient un discours de co-fraternité entre Blancs et Noirs, tandis que le rap privilégie davantage l'affirmation identitaire, le combat par et pour les Noirs, en utilisant sa propre grammaire et son schéma narratif.  

Le titre Alright tient de la protest song traditionnelle. Ses fonctions mobilisatrice et rhétorique permettent de réveiller les consciences, d'alerter la société sur les maux qui rongent l'Amérique (ici le racisme et les brutalités policières), en persuadant l'auditeur de passer à l'action. Pendant les sit in ou les marches, le chant renforce la cohésion et la détermination des militants. Une fois la manifestation passée, il continue de porter des valeurs susceptibles de déclencher un processus d'identification, donc de favoriser l'émergence d'une communauté, prête à poursuivre le combat.  Ainsi, en dénonçant les violences passées ou actuelles, en motivant, en donnant une identité sonore au mouvement, la chanson fédère. 

Le titre figure sur le troisième album de Kendrick LamarTo pimp a butterfly, sorti en 2015. Quelques mois avant l'enregistrement, la visite de la cellule de Nelson Mandela, en Afrique du Sud, convainc le rappeur de consacrer ses textes à la dénonciation du racisme, ainsi qu'aux différentes formes (aliénation des travailleurs, oppression des femmes...) que peut revêtir l'exploitation dans un système capitaliste et paternaliste. Sur ce concept album, le rappeur, né à Compton en banlieue de Los Angeles, narre le sordide quotidien des habitants d'une ville meurtrie par les violences de gangs rivaux (Bloods contre Crisps) et les inégalités sociales provoquées par des politiques économiques ultra-libérales. L'artiste associe le G-funk sauce Parliament à l'âpreté des mots des rappeurs West Coast, tels Tupac Shakur ou Ice Cube. Pour mettre en valeur les raps engagés et politiques de Lamar, ses producteurs (Terrace Martin, Pharrel Williams, Sounwave, Thundercat) élaborent un écrin musical associant les cuivres jazz, les rythmiques funk à l'exubérance de la soul et des spirituals, des genres traditionnellement associés à la communauté africaine-américaine (2) et aux protests songs caractéristiques du mouvement pour les droits civiques. 

Le morceau s'impose rapidement comme  l'hymne des révoltes et de la cause noire américainedénonçant le racisme systémique, notamment les violences policières subies par les Africains-Américains aux Etats-UnisEn ce début de la décennie 2010, la liste des meurtres ne cesse de s'allonger. Prenons deux exemples parmi d'autres, mais dont le point commun est qu'ils ont lieu alors que Lamar enregistre son disqueLe 17 juillet 2014, cinq policiers de New York utilisent la technique de l'étranglement arrière, pourtant interdite, sur Eric Garner, 44 ans. Plaqué au sol, maintenu à terre, il crie à plusieurs reprises : "Je ne peux pas respirer". L'homme meurt par asphyxie. Pour le légiste chargé de déterminer la cause du décès, il s'agit d'un homicide. Le 9 août 2014, à Ferguson, Missouri, le policier Darren Wilson abat Michael Brown, âgé de 18 ans. (3) Ce meurtre donne un écho planétaire au mouvement BLM. 

                       "Toute ma vie, j'ai dû me battre, négro"

La chanson s'ouvre par une citation de La couleur pourpre, le roman d'Alice Walker. Car, oui, la vie tient du combat quand tu as la peau noire aux Etats-Unis. 

L'utilisation du terme nigga témoigne de la volonté du rappeur de s'adresser ici en priorité aux Africains-Américains. L'objectif est de lancer un appel à l'union afin de mieux surmonter les difficultés et renverser les citadelles racistes. 

"Des moments difficiles genre "Yah!" 

Des bad trips genre "Yah!" 

Nazareth 

Je suis foutu,

Mon pote, t'es foutu

Mais si Dieu nous protège / 

Alors tout ira bien! "

Face aux coups durs et à l'adversité, la foi permet au rappeur de tenir le coup. Très croyant, il place ses espoirs en Dieu. 

Negro, tout ira bien (2X), / 

Tout ira bien

Tu m'entends? Tu le sens? / 

Tout ira bien

En écho à ce qui précède, et en première analyse, le refrain, chanté par Pharrell Williams, paraît délivrer un message d'espoir. Une deuxième écoute entretient néanmoins la possibilité de l'ambivalence phonologique. En effet, l'intonation montante adoptée dans la phrase clef du refrain - "we are gon'be alright" - interroge, dans la mesure où on l'utilise souvent pour signifier une interrogation ou un doute. Si tel est le cas, alors, le refrain ne traduit pas une marque de confiance et d'espoir, mais plutôt un questionnement, une ironie. Ainsi, la répétition de la phrase semble davantage tenir de la méthode Coué, fonctionnant comme un mantra destiné à convaincre l'auditeur que la situation va aller en s'améliorant, un peu comme une formule performative ou une prophétie autoréalisatrice. 

"Uh, et quand je me réveille / 

Je vois bien que tu me regardes comme si j'étais un chèque

Le premier couplet s'ouvre sur une dénonciation de l'exploitation des musiciens africains-américains par un capitalisme américain vautour. Les majors du disque  s'engraissent sur le dos d'artistes envisagés comme des poules aux œufs d'or, dont on coupe la tête lorsqu'elles/ils ne sont plus bankables.

 Mais les homicides te regardent de haut. /

 Est-ce qu'un Mac-11 pourrait encore résonner si on enlevait la basse?

Ici, Lamar se réfère aux innombrables meurtres de jeunes noirs, tués par une police raciste, qui a longtemps pu agir en toute impunité. Cette situation explique que les Africains-Américains craignent pour leurs vies, ou celles de leurs proches, lorsqu'ils se trouvent dans l'espace public. Seule la présence de témoins ou d'enregistrements via une caméra ou un portable permet d'empêcher la bavure ou d'engager des poursuites judiciaires. 

Le Mac-11 est une arme militaire équipé d'un silencieux. En utilisant cette image, le rappeur dénonce le fait que les violences policières soient dissimulées, comme est étouffé le son de l'arme. Ainsi, elles continuent à être largement ignorées, ou relativisées, par le grand public, quand elles ne sont pas simplement niées ou justifiées par les franges les plus conservatrices du pays. 

"Etrange ! Et laisse moi te parler de ma vie, /

 seuls les antalgiques me font rentrer dans la quatrième dimension /

 Où il y a des belles chattes, / 

Et où Benjamin [Franklin, sur les billets de 100$]

 les met en lumière (...)

Les gars, les meufs,

J'crois que j'deviens fous

Je me noie dans mes vices tous les jours (...)

Pour Lamar, "the Personnal is political". En effet, Alright  va au delà d'une protest song classique. L'originalité du morceau réside dans le fait que son auteur mêle sa critique générale du modèle américain à sa propre histoire, ses fêlures intimes. Ainsi, le titre possède une forte dimension introspective, le rappeur se confrontant à ses démons, sa dépendance aux substances psychotropes, aux femmes, à l'argent, envisagés comme autant d'échappatoires temporaires. Il lie ces difficultés personnelles, habituellement inavouables, au racisme systémique et aux pratiques discriminatoires à l'œuvre aux Etats-Unis. 

Dans le pré-refrain, Lamar rappe : 

On nous a déjà fait du mal, Négro / 

Quand notre fierté était au plus bas, /

 On regardait le monde en se demandant : / 

« Où allons-nous? »

Il passe d'un coup du "je" au "nous", afin d'impliquer l'auditoire afro-descendant. L'auteur se réfère ici au passé, notamment la déportation des esclaves dans le cadre de la traite transatlantique. Pour lui, la conscientisation repose largement sur la connaissance de l'histoire et des racines 

" Et les po-po, on les déteste / 

Ils veulent nous abattre dans la rue, négro

Je suis devant la porte du prêtre /

Mes jambes en coton, 

Mon arme pourrait tirer,

Mais tout ira bien pour nous.

Ce couplet introduit une ambivalence textuelle. On retrouve ici la dualité centrale de la lutte pour les droits civiques. Comment le narrateur compte-t-il utiliser son arme? Veut-il viser les policiers, le pasteur ? Va-t-il utiliser la violence, tirer, comme le suggère Malcom X ? Va-t-il, au contraire, privilégier la non-violence d'un Martin Luther King, en posant l'arme? A moins que, miné par les violences policières, les meurtres, tourmenté par des pensées suicidaires, il ne mette fin à ses jours. (4) Agenouillé, il peut aussi simplement s'en remettre à Dieu. 

"Qu'est-ce que tu veux? / 

Une maison ou une voiture? / 

40 acres et une mule ? / 

Un piano ou une guitare? /

 Tout, car mon nom est Lucy,

 Je suis ta pote ! /

 Mon salaud, / 

tu pourrais vivre dans un centre commercial!

L'introduction du deuxième couplet propose une critique du consumérisme effréné et du matérialisme, deux éléments constitutifs de l'american way of life. Le rappeur dénonce ces chimères, comme autant de vaines promesses, à l'instar des "40 acres et une mule" promis aux esclaves affranchis au lendemain de l'abolition, en 1865. L'abondance de biens matériels contribue à se détourner des réalités sociales, des justes causes, au risque de perdre son âme. Le narrateur évoque Lucy, une tentatrice, sorte d'incarnation terrestre de Lucifer, qui se lie au narrateur pour mieux le berner.

"Je me souviens quand tu étais en lutte avec toi-même /

et que tu abusais de ton influence, / 

parfois je faisais pareil. /

J'abusais de mon pouvoir, plein d'animosité /

animosité qui s'est transformée en grosse dépression. /

Je me suis retrouvé à crier dans une chambre d'hôtel, /

je ne voulais pas m'autodétruire. /

Les maux de Lucifer étaient tout autour de moi, /

donc je suis parti en courant afin de trouver des réponses"

Lamar revient aussi sur la dépression qu'il a connu, une dépression aux origines politiques. Il fait état de sa lutte contre l'autodestruction et la volonté d'en finir. 

Réalisé à Oakland, Californie, le clip du morceau est tourné en noir et blanc, afin d'accentuer le contraste entre les Noirs et les Blancs. L'atmosphère générale apparaît très sombre. De nouveau, l'ambivalence, visuelle cette fois-ci, prévaut. Ainsi, dans le prologue de la vidéo, quatre policiers blancs portent sur leurs épaules une voiture, dans laquelle sont installés Lamar et ses amis. S'agit-il d'un retournement de la situation de domination coloniale, qui voyait les colons juchés sur des sièges soulevés par les colonisés? Ou s'agit-il plutôt d'une procession funéraire, non avec des policiers, mais des porteurs de cercueils, Blancs, s'apprêtant à mettre en terre des individus, Noirs, après une exécution?

Pour s'extirper de la ville ségréguée, l'artiste lévite, puis s'envole, ce qui peut aussi être vu comme une élévation sociale et spirituelle. Depuis le ciel, Kendrick Lamar, semble observer les siens, traqués et abattus par la police.    

A la toute fin du clip, un vieux policier blanc mime avec ses doigts un tir au pistolet en direction de Kendrick Lamar, juché sur un lampadaire. Or, contre toute attente, une détonation sèche interrompt la musique, une balle imaginaire atteint le rappeur, qui tombe. L'absence de revolver permet de démontrer que les armes ne constituent qu'un moyen pour les meurtriers. Certes, les balles permettent de tuer, mais ce sont avant tout la haine et le racisme qui incitent les individus à appuyer sur la gâchette. Atteint par la douille imaginaire, Lamar chute du lampadaire. En écho à la crucifixion, il tombe, les bras écartés, comme Jésus de Nazareth avant lui. De la sorte, le rappeur se présente en figure sacrificielle, portant sur ses épaules la souffrance des siens. Cette mort virtuelle tient du retour sur terre, à la dure réalité. La vie des Noirs compte, mais reste encore trop souvent menacée par la brutalité d'une société raciste, dont la violence finit par rattraper tout le monde.

Conclusion

En 2015, lors de la cérémonie des Bet awards, Kendrick Lamar interprète son titre depuis le toit d'une voiture de police, devant un drapeau américain en lambeau. Lors des grammy awards de 2016, il se produit menotté, enchaîné, entouré d'un groupe de choristes, devant une carte de l'Afrique sur laquelle s'affiche le mot Compton. Il clôt sa prestation en faisant une dédicace à Trayvon Martin : "On February 26th I lost my life too. Set us back another 400 years. This modern day slavery."

Le 25 mai 2020, l'assassinat de George Floyd, assassiné par un policier de Minneapolis, suscite un gigantesque élan populaire. Le pays s'embrase. Dans les manifestations, on scande toujours Black lives matter, mais aussi I can't breathe ("je narrive pas à respirer"), la phrase répétée par Floyd lors de son interminable agonie. On y chante encore et toujours Alright.

Le nombre de victimes africaines-américaines de la police n'a pas vraiment baissé depuis l'apparition de BLM. L'impunité reste très importante. Seuls 2% des cas de violences policières conduisent à des poursuites judiciaires. "(...) J'étais une Noire  dans un pays où l'on pouvait se faire tuer pour cette seule raison", écrivait Nina Simone dans son autobiographie à propos des années 1960. On ne peut que remarquer que ce constat reste malheureusement toujours d'actualité.

Notes:

1. Le collectif est fondé par Alicia Garza, l'autrice Opal Tometi et la militante Patrisse Cullors.

2. Le prénom Kendrick lui est donné en l'honneur du chanteur Eddie Kendricks, voix emblématique des Temptations, dont sa mère était une grande admiratrice. 

3. En 2015, 104 Africain(e)s-Américain(e)s non armé(e)s ont été tué(e)s par la police, donnant lieu à 13 poursuites judicaires seulement. 

4. De fait, les jeunes africains-américains se suicident dans des proportions sensiblement plus importantes que les jeunes blancs.

Sources : 

A. Axel Nodinot : "Il était une fois. Icône rap d'une génération opprimée", pp 76-81, L'Humanité, jeudi 27 mars 2025.

B. Claude Chastagner. EMMA. (2022, 4 février). Claude Chastagner, "Black Lives Matter, un nouveau terrain pour la protest song ?" , in Black Lives Matter : formes politiques et artistiques de l’antiracisme aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. [Vidéo]. Canal-U.

C. "Black lives matter. Un symbole, une cause", Arte

D. Emmanuel Parent : "Black sounds matter. Le hip-hop dans l'oeuvre de Ta-Neshi Coates", La Vie des idées, 9 juin 2020.

E. Mapping Police Violence. Un décompte des décès causés par la police en s'appuyant sur des données en accès libre, en particulier les informations diffusées dans les médias. 

F. Christophe Ylla-Somers : "Le son de la révolte. Une histoire politique de la musique noire américaine"; Le mot et le reste, 2024.