Le reggae a partie liée avec le rastafarisme. Aussi, avant de consacrer un billet à ce genre musical, il nous apparaît judicieux de nous intéresser aux rastas, et à celui qui incarne, pour ses adeptes, la figure du prophète : Marcus Garvey.
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| Marcus Garvey en 1920 à New York. Keystone View Co. Inc. of N.Y., Public domain, via Wikimedia Commons |
Né en 1887 dans la colonie britannique de Jamaïque, Marcus Garvey est un imprimeur de métier. A la faveur de voyages en Amérique centrale, puis en Angleterre, il forme le projet de créer une organisation dont le but serait de fonder un empire rassemblant ceux qu'il nomme les "Ethiopiens dispersés", c'est-à-dire les hommes et les femmes noirs vivant dans le monde colonial. En 1914, il fonde l'Universal Negro Improvement Association (UNIA), mais face à l'hostilité des autorités locales, Garvey émigre aux Etats-Unis en 1916 et reconstitue l'UNIA à Harlem. Rhéteur de talent, il développe dans ses discours enflammés un message politique identitaire offensif, se démarquant tant des options assimilationnistes d'un Booker T. Washington que de la solidarité interraciale de classe défendue par Du Bois et les socialistes.
A partir de la deuxième moitié des années 1960, avec l'essor du reggae, de très nombreux musiciens font leur le message des rastas, dont nous verrons bientôt qu'il doit beaucoup à Garvey. En toute logique, ce dernier fut énormément admiré et chanté par les artistes reggae. Le "Marcus Garvey" des Skatalites insiste sur la dimension déjà mythique d'un personnage mystérieux. Ils chantent : "Marcus Garvey est un noir qui est né en Jamaïque / Marcus Garvey est un héros qui était né en Jamaïque / Il a épousé deux femmes nommées Amy et Amy / Et a eu deux fils avec une de ces deux Amy / L'un est docteur, l'autre est professeur
Certains disent que Garvey est mort / D'autre affirment que non / Certains disent qu'ils le connaissent / Et d'autres disent le contraire"
Quelques années plus tard, les Gladiators enregistrent "This is Marcus Garvey time". "L'heure de Garvey a sonné / chacune de ses phrases s'est réalisée."
Garvey s'installe aux Etats-Unis alors que les soldats africains-américains partis combattre en Europe rentrent au pays. Pour ces derniers, ce retour a un goût amer. Loin de recevoir la reconnaissance et les honneurs attendus, les anciens combattants subissent hostilités et violences. Pour de nombreux Blancs, il est urgent de tourner la page de la guerre et de reprendre le cours de la vie d'avant. Le système ségrégationniste doit se maintenir, inchangé. Dans cette logique, la vision de soldats noirs arborant leurs tenues militaires est assimilée à une provocation et le prélude au surgissement d'une vague de violences racistes. Au cours de l'été 1919, des émeutes éclatent dans les bastions ségrégués du Vieux Sud, mais aussi dans les métropoles du Nord. (1) A Chicago, on déplore ainsi 38 morts à l'issue de "l'été rouge". Ce raidissement raciste se mesure également à la résurrection des formations suprémacistes blanches, telles que le Klux Klux Klan. En 1925, par exemple, quarante mille klansmen défilent devant la Maison Blanche à visage découvert.
C'est dans ce contexte explosif que Marcus Garvey développe un message identitaire et s'impose comme le plus influent des pionniers de la cause noire. Pour lui, les sacrifices consentis au front par les troupes coloniales noires méritent récompense. Lors d'un rassemblement à Manhattan, il lance : "le temps est venu pour les 40 millions de noirs de réclamer l'Afrique, non pas de demander à l'Angleterre, à la France, à la Belgique, à l'Italie : «pourquoi êtes-vous ici ? » Mais de leur donner l'ordre d'en sortir..." Pour Garvey les violences racistes démontrent que les Africains-Américains ne seront jamais traités de manière égale aux Etats-Unis. En conséquence, il prône un développement séparé. L'autonomie impliquant la possession d'une terre, il incite à l'émigration des Africains-Américains vers l'Afrique, identifiée à la "Terre Mère". Cette "repatriation" contribuerait, selon lui, à libérer le continent de la domination coloniale européenne. Dans cette optique, il milite pour le rapatriement en Afrique et pour ce faire, fonde une compagnie de navigation, la Black Star Line. (2) Fred Locks y consacre le morceau Black Star Liner. Il chante : "Les bateaux de Garvey entrent dans le port sur dix kilomètres / Je les vois arriver, je vois les frères courir. / J'entends les anciens dire: «Voilà le moment pour lequel nous avons tant prié!» / C'est le rapatriement, la libération du peuple noir / Oui, le moment est venu pour les Noirs de rentrer chez eux. / (...) Marcus Garvey nous a dit qu'on aurait la liberté; / Il nous a dit que ses bateaux viendraient un jour nous chercher. / Les bateaux de Garvey entrent dans le port sur dix kilomètres."
En 1977, Culture enregistre Black starliner must come. "Ils nous éloignent de notre patrie / Et nous sommes esclaves ici à Babylone / Nous attendons une opportunité / Pour le Black Star liner qui est à venir"
Ce rapatriement doit s'accompagner d'un changement de mentalité. Pour Garvey, la couleur de peau doit devenir un motif de fierté. Il s'agit de briser la "mentalité d'esclave" alimentée par la religion chrétienne et le système d'éducation des Blancs.
En 1965, dans "Black Man's world", Alton Ellis se lamente : "Je suis né perdant / parce que je suis un homme noir / J'ai été déplacé de ma propre terre / A cause de toutes les manigances de l'homme blanc " Au contraire, en 1976, les Abbyssinians militent pour l'affirmation des droits du peuple noir : "Declaration of rights". "Levez-vous et combattez pour vos droits, mes frères / Levez-vous et combattez pour vos droits, mes soeurs"
Au début des années 1920, la popularité de Garvey est à son apogée. (3) L'UNIA rassemble entre 500 000 et 1 million de membres. Son journal, Negro world, fondé en 1918, tire à 250 000 exemplaires. L'espoir immense soulevé par les discours du Jamaïcain est cependant brisé net par la banqueroute de la Black Star Line en 1922 et par le harcèlement que lui font subir les autorités étasuniennes. Accusé de fraude fiscale en 1923, Garvey est extradé vers la Jamaïque en 1927. A son retour dans l'île, il fonde le People's Political Party à la tête duquel il échoue lors des élections de 1930. Dépité, il émigre à Londres où il meurt en 1940.
Dans "Poor Marcus Garvey", Johnny Clarke regrette que le prophète des rastas ait été trahi et balancé aux autorités par son entourage (les mystérieux Bag O Wire et Mother Muschett).
Si les rastafariens considèrent Garvey comme un prophète, cela tient avant tout à un discours prononcé en 1927. Le Jamaïcain, qui s'adresse à l'auditoire d'une église de Kingston, lance alors : "Regardez vers l'Afrique où un roi noir sera couronné, car le jour de la délivrance est proche!" Trois ans plus tard, Ras Tafari Makonnen, chef d'une tribu guerrière éthiopienne se fait couronner empereur sous le titre de "Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, Sa Majesté Impériale le Lion conquérant de la tribu de Judah, Elu de Dieu"; une titulature reprise telle quelle dans beaucoup de morceaux de reggae à l'instar du "Conquering Lion" de Vivian Jackson, accompagné de ses Prophets.
"Alors que plusieurs générations d'historiens l'avaient (...) décrit comme un charlatan particulièrement doué pour manipuler les foules, son discours fut redécouvert avec admiration, à partir des années 1960 et 1970, par les apôtres du panafricanisme et du nationalisme noir." (source A. p 91) Dans le contexte de la décolonisation, certains dirigeants des jeunes États africains, tels NKrumah au Ghana, reprennent à leur compte les idées de Garvey. De même, les tenants des thèses afrocentristes, tels Cheikh Anta Diop, se référèrent largement au message du Jamaïcain. Mais ce sont avant tout les rastafariens qui réhabilitent et entretiennent avec ferveur la mémoire de Garvey, au point de l'ériger au rang de prophète. Dans la deuxième moitié des années 1960, les musiciens enregistrent des dizaines de morceaux chantant ses louanges. Les morceaux de reggae sont déclinés en version dub bien sûr, mais servent aussi de toiles de fond musicales aux deejays tels que Jah Woosh (Marcus say), Big Youth (Mosiah Garvey) ou I Roy "Tribute to Marcus Garvey".
Le plus fameux zélateur de Garvey est Winston Rodney, plus connu sous le nom de
de Burning Spear ("javelot enflammé "en kikuyu), un pseudonyme emprunté au grand leader kényan Jomo Kenyatta. Le chanteur rasta consacre en effet deux albums au tribun. Dans sa chanson "Marcus Garvey", sortie en 1974, Spear assimile ce dernier à Jésus-Christ, trahi par Juda et son propre peuple. (4) Dépeint comme un héros et martyre de la cause noire, Garvey ressuscite pour venir combattre et neutraliser les forces du mal. ["La prophétie de Garvey se réalise (2X) / J'ai rien à manger / J'ai pas d'argent à dépenser. / Venez, mes petits, laissez-moi vous aider. / Laissez-moi vous aidez. / Celui qui connaît le Bien et ne le fait pas, / Sera flagellé. / Il y aura des pleurs et des gémissements. "]
Dans une autre chanson intitulée Old Marcus Garvey, Spear déplore l'ingratitude des Jamaïcains. "Personne ne se souvient de Marcus Garvey / Personne ne se souvient de lui, personne."
Le message garveyiste suscite donc un immense espoir auprès des populations noires jamaïcaines prêtes à se lancer dans un rapatriement vers l'Afrique mère.
La devise nationaliste de Garvey One Aim, One God, One Destiny ("un Dieu, un but, une destinée") sera d'ailleurs reprise par les rastafariens et les artistes de reggae, comme le prouve le titre éponyme d'Hugh Mundell : "One Aim, One Jah, One Destiny"
La devise nationaliste de Garvey One Aim, One God, One Destiny ("un Dieu, un but, une destinée") sera d'ailleurs reprise par les rastafariens et les artistes de reggae, comme le prouve le titre éponyme d'Hugh Mundell : "One Aim, One Jah, One Destiny"
Notes:
1. Depuis plusieurs décennies, la "Great migration" a conduit des milliers d'Afro-américains du Deep South
vers les grandes villes industrielles du Nord. En quête d'une vie meilleure,
débarrassée du racisme endémique, les nouveaux venus s'y installèrent
dans de vastes ghettos, reproduisant la ségrégation socio-spatiale du Sud. Les relations interraciales, même limitées, y furent difficiles.
2. Syndicaliste durant sa jeunesse, Garvey se convertit au libéralisme et devient le promoteur de l'entreprenariat et du capitalisme noir. Comme Booker T. Washington, il considère que l'autonomie passerait par l'émancipation économique, l'apprentissage d'un métier et l'entreprenariat. Dans cet esprit, il fonde en 1919 la Black Star Line
3. La force de persuasion de Garvey reposait d'abord sur une éloquence prophétique directement inspirée de la Bible. Ses idées d'autogestion (self reliance) et de retour en Afrique (Back to Africa) offraient alors une alternative à la "suprématie blanche". Il exprimait ses idées avec force en des termes simples susceptibles de subjuguer l'auditoire. Progressivement, il abandonne son approche confrontationnelle, incitant les Africains-Américains à prendre leur destin en main et à travailler dur pour gravir les échelons. Selon lui, la ségrégation est un moyen de protéger les Noirs des violences des Blancs. Il refuse également les mariages mixtes afin de protéger "la pureté de la race noire"... Autant de surenchères rhétoriques qui lui aliènent de nombreux soutiens.
4. Selon la légende, Garvey aurait été trahi par un vagabond habillé de vieux sacs de toiles (Bag-O-Wire).
Sources:
A. Caroline Rolland Diamond: "Black America. Une histoire des luttes pour l'égalité et la justice (XIX°-XXI° siècle)", La Découverte, 2016.
B. Eric Doumerc: "Le reggae dans le texte. (1967-1988)", Camion Blanc, 2014.
C. Bonacci, Giulia. « Repatriation dub : le retour en Éthiopie et l’Atlantique noir ». Autour de l’« Atlantique noir », édité par Carlos Agudelo et al., Éditions de l’IHEAL, 2009
D. Guillaume Blanc : "Décolonisations. Histoires situées d'Afrique et d'Asie (XIXe - XXIe siècle)", Seuil, 2022.
E. La notice que le Maitron consacre à Garvey.
F. Martin, Denis-Constant. « Get Up, Stand Up, reggae, rastafarisme et politique en Jamaïque ». Plus que de la musique, Éditions Mélanie Seteun, 2020
G. Giulia Bonacci : "Marcus Garvey"
Pour aller plus loin :
Une sélection de titres ska / reggae / dub consacrés à Marcus Garvey.


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