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lundi 5 février 2018

339. Bertrand Burgalat: "diagonale du vide" (2017)

On a longtemps évoqué la « diagonale du vide » à propos d'un vaste territoire peu densément peuplé s'étendant des Ardennes aux Pyrénées en passant par le Massif Central. Le succès de cette "diagonale" à l'origine incertaine, témoigne de l'importance accordée très tôt à la question du dépeuplement de régions françaises par les pouvoirs publics et une partie de l'opinion.
Cette dénomination s'avère aujourd’hui obsolète tant les situations de ces territoires peu peuplés sont diverses. 

* "Une bande de territoires à faible densité"
Dès le dernier quart du XIXe siècle, la dénatalité inquiète. Le congrès de la Société des Géographes Français en 1884 a déjà pour thème la dépopulation et la stérilisation de vastes espaces. Or, ces préoccupations s'inscrivent dans la durée. Au sortir de la seconde guerre mondiale, J.F. Gravier s'inquiète de la répartition déséquilibrée des hommes et de leurs activités dans "Paris et le désert français" (1947). Au cœur des Trente Glorieuses, l'exode rural que connaissent un certain nombre de campagnes françaises entretient un discours anxiogène de la part des géographes comme des politiques. La désertification à l’œuvre entraînerait une dégradation définitive de la végétation et des sols de territoires d'où la vie sociale aurait disparu (théories de « seuil de sociabilité »). Les premières fermetures de services publics dans les régions "désertées" accentuent les craintes, incitant les pouvoirs publics à porter leur attention à ces espaces dans le cadre de la politique d'aménagement du territoire. C'est dans ce contexte que s'inscrit la popularité de la "diagonale du vide", dernier avatar de la "France des diagonales". (1)

L'origine de l'expression demeure obscure. Elle pourrait dériver d'un ouvrage publié par le géographe René Béteille, la France du vide, en 1981.  L'auteur définissait par ce terme une France des faibles densités, à dominante rurale.
Facile à mémoriser, l'expression se diffuse alors très largement dans les plans d'aménagements du territoire, les discours des hommes politiques, les médias et les manuels de géographie du secondaire. La "diagonale du vide" ainsi identifiée prend en écharpe la France du Nord-est au Sud-ouest en reliant une succession de territoires dissemblables. Depuis la forêt des Ardennes, cette bande de terre traverse la Champagne, les confins de l'Orléanais (Sologne, Gâtinais) et de la Bourgogne (Puisaye, Sancerrois, Morvan), le Berry, le Bourbonnais, une partie du Massif Central (Marche, Combrailles, Xaintrie, Rouergue, Lozère), le Quercy, le Périgord, les  Landes de Gascogne, jusqu'aux Pyrénées.

Carte réalisée par F. Sauzeau à retrouver ici.
* Comment expliquer l'abandon d'une expression longtemps si familière?
- Une des principales limites ou faiblesses de cette dénomination est qu'elle laisse supposer une relative unité ou cohérence à cette diagonale, or il n'en est rien. Si ces espaces sont peu peuplés, leurs dynamiques sont très variables. Certains territoires situés à proximité des grandes aires urbaines jouissent d'un grand dynamisme et semblent bien intégrés à la mondialisation, quand d’autres souffrent d'un fort enclavement et appartiennent à la France des marges. Les activités agricoles, par exemple, y restent souvent très présentes, mais elles diffèrent profondément d'un territoire à l'autre. Ainsi, les espaces céréaliers à très hauts rendements du bassin parisien (Brie, Beauce) ou les riches régions viticoles très spécialisées (Champagne), parfaitement intégrés à la mondialisation grâce à leurs productions agricoles renommées, n'ont que peu à voir avec les zones de polyculture extensive de moyenne montagne (Marche, Rouergue), peu rentables et faiblement intégrées.
- D'autre part, la diagonale englobe des agglomérations importantes telles que Reims ou Limoges - sans parler de Toulouse - dont les aires urbaines disposent de services de haut niveau (universités, CHU) et de densités non négligeables. 
- Des territoires de faible densité existent ailleurs que dans ladite diagonale, que l'on songe à l'intérieur breton, aux collines de la Manche, de l'Orne, au Perche, ou aux intérieurs montagnards  de Corse et d'outre-mer...
- Surtout cet espace n'est pas vide, car le "vide" c'est le rien... Or, les zones de faibles densités  restent habitées, exploitées.
> Récusant le vocabulaire catastrophiste des "prophètes de la désertification", un certain nombre de géographes cherchent à contrer le discours alarmiste sur la France du vide. Dans ces conditions, l’expression de « diagonale du vide » est progressivement remplacée par celle de diagonale des faibles densités, plus neutre. 

* Les atouts territoriaux de ces espaces peu peuplés.
L'exode rural a pris fin depuis le début des années 1970 comme en attestent les chiffres de l'INSEE. Désormais, certains des territoires de la diagonale profitent d'un renouveau avec des installations résidentielles plus nombreuses, diffuses, variées. (2
Dans les campagnes à proximité des grandes aires urbaines (Toulouse), les arrivées dépassent désormais largement les départs, ce qui contribue parfois au retour de l'excédent naturel. Ainsi, sans le sud-ouest, " la diagonale s'interrompt autour de Toulouse et tout au long de la Garonne." [Source D: Milhaud p 11]
Ces campagnes en renouveau bénéficient d'un certains nombre d'atouts. 
- La qualité de vie y attire des néo-ruraux en quête d'un autre de mode vie. La proximité des grandes villes ou/et une situation climatique favorable (héliotropisme) favorise(nt) les dynamiques résidentielles comme en Sologne ou dans le sud-ouest par exemple. (3
- Le renouveau économique peut s'appuyer sur la relance d'activités agricoles basées sur les produits de qualité et de proximité ou encore sur l'attractivité touristique indéniable de certains territoires méridionaux de la diagonale (Cévennes).
Ce renversement tient non seulement à des aspirations nouvelles chez les Français, mais aussi à des politiques publiques incitatives.

* "Aucune ville aux environs"
Ce renversement de tendance n'a toutefois rien de général. De nombreux cantons dans cette diagonale des faibles densités se trouvent en déprise et connaissent un déclin de population important et continu. Comme le souligne O. Milhaud, là où "les centralités urbaines sont trop petites ou trop éloignées, loin des littoraux ou des grands axes de transport, les campagnes stagnent, voire se dépeuplent, ce qui est particulièrement net dans les régions en difficulté du Nord-Est et du Centre de la France." [Source D: Milhaud p 11] Le dépeuplement relatif du Nord-Est s'explique avant tout par un solde migratoire négatif (Haute-Marne, Ardennes).
Pont de Sénoueix (Creuse) [Wiki C.]

La dépopulation de la zone centrale est surtout liée à un solde naturel négatif (Creuse, Allier, Nièvre, Cantal). Surreprésentée, la population âgée y meurt progressivement et le nombre de nouveaux arrivants susceptibles de faire des enfants ne suffit pas à la remplacer. L'atonie économique générale de ces espaces n'offre que peu de perspectives d'emplois susceptibles d'attirer des actifs. A ces facteurs viennent parfois s'ajouter des contraintes naturelles importantes (enneigement, relief) qui renforcent l'enclavement de territoires de plus en plus en marge. C'est le cas d'une grande partie du Massif Central, sorte de "marge interne au cœur du pays, pôle répulsif, sorte de double inversé du Bassin parisien: relief contraignant et fragmenté, sols pauvres, faiblesse des villes [...] et des activités, désertification, etc."  En dépit des politiques défendues par les présidents de la République qui en avaient été élus (VGE, Chirac, Hollande), "le massif regroupe aujourd'hui les régions parmi les moins peuplées et moins productives de France." [source D: Milhaud p 9]

Devenus répulsifs, ces territoires assistent au lent délitement de leur tissu économique. Dans, les petites villes, le petit commerce de proximité périclite, tandis que ne subsistent souvent qu'un supermarché. La fermeture des petites ou moyennes unités industrielles qui subsistaient encore plongent les populations concernées dans des situations catastrophiques (disparition des industries traditionnelles dans le nord-est).
La prise en charge sociale des populations pose d'ores et déjà de véritables difficultés et la gestion de ces espaces constitue une vraie gageure tant les défis à relever paraissent importants. La déprise pose le problème de la gestion de l'environnement et des paysages, de la voirie, mais aussi de l'accessibilité aux services pour les habitants.  Ces dernières décennies, de nombreux services publics et privé ont fermé dans les territoires peu peuplés: écoles, postes, transports... La proportion importante de personnes âgées rend d'autant plus épineuse la question de la prise en charge des malades ou des personnes dépendantes dans les déserts médicaux que risquent de devenir certains de ces espaces.
Plateau de Millevaches, Corrèze, France. By Avocat jean (Own work) [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)], via Wikimedia Commons.

* Hyper-ruralité.
Dans un rapport de 2014, le sénateur Alain Bernard identifie une France "hyper-rurale" dont il propose la définition suivante: "26 % du territoire accueillent seulement 5,4% de la population française et se distinguent, outre la faible densité de population, par le vieillissement, l'enclavement, les faibles ressources financières, le manque d'équipement et de services, le manque de perspectives, la difficulté à faire aboutir l'initiative publique ou privée, l'éloignement et l"isolement sous toutes ses formes. En un mot: un entassement de handicaps naturels ou créés."
Selon l'élu, "l'hyper-ruralité" posséderait pourtant de solides atouts, mal exploités: "Largement dotés en termes de patrimoine naturel, paysager, historique, culturel… de qualité (...), les territoires hyper-ruraux disposent d’un potentiel majeur en termes de ressourcement et d’aménités devenu indispensable à la vie citadine, donc à la réussite de la métropolisation elle-même." Dans cette optique, le sénateur Bernard souhaiterait que soit lancé un "pacte national" afin de "restaurer l'égalité républicaine". La ruralité est pourtant bien défendue au niveau politique, en particulier par les sénateurs. Depuis 1995, les aides publiques soutiennent les projets de développement économique dans les Zones de revitalisation rurale (ZRR), les plus fragiles. Les entreprises qui y sont implantées peuvent bénéficier d'avantages fiscaux, notamment lors de leur création.

Pour contrer le processus de désertification, d'autres dispositifs existent tels que l'aide à l'installation de médecins dans des maisons de santé ou le regroupement d'écoles afin d'éviter leur disparition complète. "Dans le cadre des contrats de ruralité, les faibles densités apparaissent moins comme des handicaps que comme des vecteurs d'innovation rurale aptes à promouvoir le télétravail (4), les énergies renouvelables [comme les fermes éoliennes très décriées], l'agrotourisme ou la valorisation patrimoniale." [Source D: O. Milhaud p11]
Toujours dominées par un prisme urbain, les représentations sociales des espaces de faible densité ne cessent d'évoluer. Longtemps considérées comme des "trous en surfaces" peuplées de ploucs arriérés, les campagnes perçues comme les plus sauvages et préservées, séduisent désormais  toute une population de sportifs et de touristes. Dans cette optique, on n'envisage plus les terres isolées et peu peuplées comme des interstices à combler, mais bien plutôt comme des chances. 

* "Où sont les seins de glace et les lièvres de Pâques?"
En 2017, Bertrand Brugalat sortait son neuvième album intitulé "les choses qu'on ne peut dire à tout le monde". Touche-à-tout talentueux, le chanteur-compositeur creuse, depuis 1995, un sillon musical profond au sein de son label Tricatel. Ici, foin de "prêt-à-écouter", mais des chansons habitées, originales et sincères, garanties sans adjuvants. Escapade en train dans une France périphérique, son dernier disque s'avère particulièrement réussi. 
 "Mesdames et messieurs dans quelques instants notre train intercité desservira la gare d'Argenton-sur-Creuse". Dès les premières notes, le décor est posé. Nous sommes au cœur de la "diagonale du vide". Dans une entretien accordé à soul-kitchen.fr, Burgalat revient sur le genèse du titre: "Je ne connaissais pas cette expression. L'instrumental existait depuis un moment. Mathias [Debureaux] devait me faire des textes. En discutant au bureau je lui évoquais ma fascination pour la ligne de train Paris-Toulouse. Elle fait partie de ces lignes que la S.N.C.F. a totalement abandonné. [...] Cette ligne, qui débute pour moi à Vierzon et qui finit dans le Lot est très poétique. Je ne voulais pas la traiter de manière condescendante. C'est pour cela qu'il y a des clins d’œil fantasmagoriques. [...] Cette France du milieu est très intéressante."
Dans cette "bande de territoire à faible densité", il est parfois  l'absence de réseaux combiné à la dégradation de la desserte ferroviaire, rendent les communications difficiles, puisqu'il y a "zéro signal dans [la] diagonale". Alors, pour assouvir un " désir à forte intensité dans le désert français", quoi de plus romantique que de se retrouver sur le parking d'un carrouf'? Exprimé ainsi, cela ne fait pas rêver, mais sous la plume de Matthias Debureaux, la poésie surgit:" Elle m'a donné rendez-vous sur le parvis  / D'une nouvelle cathédrale de la consommation Elle m'a dit,  / "Tu verras scintiller son fronton / Un poing américain serti dans un néon".
Le couplet suivant décrit un territoire en déshérence, celui "des rideaux de fer", des "clocher[s] disparu[s]", un monde marqué par l'extinction des "feux de bûcher" de la Saint-Jean, par la disparition des vieilles fêtes rurales populaires au cours desquelles les villageois élisait des "Reines de mai" afin de veiller sur les plantations. A la place, il n'y a "aucune ville aux environs, aucune voile à l'horizon", "il n'y a que la pluie, le vent et ses officiants" .


 

Bertrand Burgalat:"Diagonale du vide"
Une bande de territoire à faible densité
Une beauté locale sur un écran tactile 
Des femmes sans homme rêvent d'enfants, de forêts
Désir à forte intensité dans le désert français 

 Elle m'a donné rendez-vous sur le parvis 
D'une nouvelle cathédrale de la consommation 
Elle m'a dit, 
"Tu verras scintiller son fronton 
Un poing américain serti dans un néon"

Refrain:
Zéro signal
Dans ma diagonale
Zéro signal
Dans ma diagonale

Aucune ville aux environs 
Aucune voile à l'horizon 
J'entends sonner les cloches d'un clocher disparu
 Disparu Disparu 

Où sont les seins de glace et les lièvres de Pâques, 
Les reines de mai et les feux de bûcher? 
Il n'y a que la pluie, le vent et ses officiants 

Refrain

Une bande de territoire à faible densité 
Des bases de loisirs et des rideaux de fer
 Un silence absolu, sauf le bruit de mes pas 
Sur la matière lumineuse qui me gicle dans la peau 
Je lis ces mots en lettres de lithium:
"Sans rancune, et à bientôt" (5)

Refrain

Notes:
1. En 1826, dans sa Carte figurative de l'Instruction populaire de France, le baron Dupin trace une frontière entre deux France? Une "France éclairée" au nord dont les habitants sont plus instruits tout de blanc sur la carte et une "France obscure", grise et noire. «Remarquez, à partir de Genève jusqu'à Saint-Malo, une ligne tranchée et noirâtre qui sépare le Nord du midi de la France.» Les activités commerciales et industrielles prospèrent au nord de cette ligne qui constitue une "France éclairée" dont les habitants possèdent un meilleur niveau d'instruction que dans la "France obscure" au sud.  
La carte de Charles Dupin (1826) [Wiki C.]
Dans les années 1950, cette ligne pourtant effacée par la scolarisation obligatoire et les mouvements migratoires s'impose comme "un sésame pour la démographie historique" (source E: A. de Baecque)
La ligne Le Havre-Marseille connaît quant à elle une grande popularité dans la géographie du XXe siècle. Cette ligne oppose " une France de l'est et du nord industrielle à une France de l'ouest et du sud plutôt agricole ou, plus simplement opposant rurale et beaucoup moins dense". (source F: G. Fumey
A la faveur d'une étude sur l'Europe occidentale, Roger Brunet distingue une "banane bleue" au niveau de ce que l'on nomme aujourd'hui la "dorsale européenne"... Passe encore pour la banane dont cet espace a un peu la forme, mais bleue!!! Les géographes ont décidément une imagination débordante... à moins qu'ils n'abusent des substances psychotropes...
2. On assiste ainsi depuis une trentaine d'année à un phénomène de rurbanisation avec l'installation dans l'espace rural d'habitants venant des villes: les néo-ruraux.
3. Le solde migratoire positif de ces zones (en particulier dans le sud-ouest) s'explique souvent par l'installation de populations retraités en quête d'une meilleure qualité de vie. Aussi, il faut bien garder à l'esprit que cette reprise démographique lié à l'arrivée de personnes relativement âgées de devrait pas être pérenne à long terme. "Plus que d'un renouveau, il semblerait pertinent de parler d'un rebond". [cf Oliveau et Doignon: source B] "Il y a bien une économie résidentielle (Davenzies, 2009) qui se développe, mais elle est directement liée à la survie des nouveaux arrivants."Aussi très vite, "la décroissance démographique peut reprendre, particulièrement lorsque le changement résulte de migrations de personnes âgées."
4. Dans ces conditions, les élus s'emploient à faire sortir leurs circonscriptions des zones blanches avec l'arrivée de l'Internet à haut-débit.
5. Dans un entretien accordé à soul-kitchen.fr, Bertrand Burgalat explique: Cela finit "Sans rancune à bientôt"... Comme le groupe A.Z.F. qui voulait racketter l’État. Officiellement on ne sait pas qui sait. Ils avaient mis des bombes sur cette voie ferrée et voulait une rançon. Comme ils n'avaient pas l'air trop bête, ils avaient compris qu'il y aurait des traceurs. A la fin, ils ont abandonné avec ce communiqué irréel qui terminait ainsi "Sans rancune, à bientôt". Ils discutaient avec les autorités via les petites annonces de Libération. A l'époque, ça m'avait intéressé. La première bombe avait été placée à Folles [au nord de Limoges]. Mathias a fait le texte. J'ai voulu faire rentrer ce texte dans une mélodie qui n'était pas prévue pour ça. Cette France du milieu est très intéressante.
Liens: 
- Source A. Diagonale du vide dans le glossaire de Géoconfluences.
- Source BSébastien Oliveau et Yoann Doignon, « La diagonale se vide ? Analyse spatiale exploratoire des décroissances démographiques en France métropolitaine depuis 50 ans », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Espace, Société, Territoire, document 763, mis en ligne le 20 janvier 2016, consulté le 31 janvier 2018.
- Source C: Une page consacrée aux faibles densités dans l'Atelier d'HG Sempai, une ressource fabuleuse pour les professeurs d'histoire-géographie (et les curieux en général). 
- Source D: Olivier Milhaud: "La France des marges", la documentation photographique n°8116, 2017. 
- Source E: un article savoureux d'Antoine de Baecque sur la mythique "saintmalogenève": "Nord premier, Sud primaire".
- Source F: Fumey G., 2009, "la France en diagonales", Café-géo.net, Vox Geographica.
- La géothèque: "le retournement démographique des campagnes françaises

Liens: 
- D'autres titres consacrés au monde rural abordés par l'histgeobox: "Marly-Gomont"de Kamini, "la montagne" de Jean Ferrat, "Chacun vendrait des grives" de Jean-Louis Murat,
- La page Wikipédia consacrée à la diagonale du vide.
- Le site officiel de Bertrand Burgalat et son dernier album "les choses qu'on ne peut dire à personne" en écoute.
- http://www.liberation.fr/france/2017/12/18/rural-en-rade-periurbain-en-regain-metropoles-inegales-le-barometre-des-territoires-a-parle_1617491

dimanche 5 mars 2017

322. Jean-Louis Murat: "Chacun vendrait des grives" (2014)

Pendant une grande partie du XIXème siècle, les populations rurales trouvent les ressources complémentaires (pluriactivité, migrations saisonnières) leur permettant de se maintenir au "pays". Les difficultés économiques ou/et l'attrait des "lumières de la ville" incitent toutefois de plus en plus de ruraux à quitter les campagnes surpeuplées. Cette émigration rurale prend une ampleur inédite à la veille de la grande guerre. Par son intensité et sa durée, ce grand mouvement de désertion des campagnes est baptisé du terme biblique « d' exode rural ». (1) 

Le village de Courbefy, dans le sud de la Haute-Vienne.


* Artisanat et migrations saisonnières comme réponse (temporaire) à la misère.
De 1815 à 1870, la paysannerie représente le groupe le plus nombreux de la population française. La France connaît alors une expansion démographique notable puisque sa population passe de 23,4 millions d'habitants en 1815 à 30,5 M en 1866. (2)
Cet accroissement de la population s'explique avant tout par une forte natalité. Dans les exploitations de type familial alors dominantes, une progéniture nombreuse permet souvent de se passer d'une main d’œuvre salariée au moment des récoltes et donc de réduire les charges d'exploitation. Dans le même temps, le taux de mortalité diminue plus vite dans les campagnes que dans les villes ce qui s'expliquerait par l'atténuation des crises de subsistance et l'amélioration de la nourriture quotidienne. Cette vitalité démographique  de la paysannerie aboutit à un surpeuplement de la plupart des régions rurales dont témoigne - entre autres indices - la persistance d'une mendicité importante. Les familles paysannes essaient d'y faire face tant bien que mal par la recherche d'activités de complément. C'est donc la faiblesse des ressources agricoles qui oblige le paysan à se faire aussi artisan ou ouvrier. Les spécialités changent au gré de la concurrence industrielle et de l'évolution technique de l'agriculture. > Les tisserands se raréfient après 1840, alors que forgerons et bourreliers se multiplient en raison de l'essor de la traction animale. 
La ville fournit d'ailleurs du travail aux ruraux. Par l'intermédiaire d'entrepreneurs locaux, les marchands-fabricants citadins distribuent l'ouvrage à une main d’œuvre rurale bon marché et malléable. Le travail à domicile, payé "à façon", prend des formes très diverses. On travaille la laine dans les villages champenois, la dentelle en Haute-Loire, le bois dans les Alpes et les Vosges, la coutellerie dans le Puy-de-Dôme, les pièces d'horlogerie dans le Jura... (3)
Les conditions techniques nouvelles incitent cependant les industriels à créer des ateliers, mieux adaptés au développement de la mécanisation. Les usines implantées en milieu rural recrutent une main d’œuvre géographique proche qui ne rompt donc pas ses attaches avec l'exploitation familiale.


Certaines régions isolées et montagneuses, au tissu urbain lâche, n'offrent guère de possibilités d'emploi. La main d’œuvre en surnombre doit alors se déplacer pour trouver du travail. Tirant profit du caractère saisonnier des activités agricoles, de nombreux paysans partent au cours de la morte-saison. Grâce à ces migrations, les zones pauvres reçoivent le numéraire qui leur fait cruellement défaut. Avec l'argent gagné, les migrants de la Creuse, de la Haute-Vienne, du Cantal, de la Haute-Loire et du Puy-de-Dôme peuvent parfois acquérir le lopin de terre convoité.
Les migrations agricoles sont les plus importantes. De nombreux paysans descendent de leurs montagnes pour se faire vendangeurs dans les vignobles du Beaujolais ou du Languedoc, d'autres sont embauchés comme moissonneurs en Beauce. 
L'essor du bâtiment dans les grandes villes après 1840 permet aux maçons de la Creuse de se faire embaucher sur les chantiers parisiens ou lyonnais.
L'objectif premier de tous ces migrants est le retour au pays. Il s'agit donc bien alors avant tout de migrations saisonnières ou temporaires, mais encore rarement définitives (entre 1830 et 1850: 40 à 50 000 personnes par an quittent les campagnes).

 * Partir un jour sans retour.
La pluriactivité et les migrations saisonnières ne peuvent empêcher la pauvreté de sévir en de nombreuses régions. Une mauvaise récolte, l'aggravation du chômage (comme entre 1848 et 1852) plongent des populations entières dans la misère. Les bandes de mendiants et  vagabonds grossissent, tandis que des explosions de colère prennent pour cible les usurpateurs de communaux. (4) Dans les régions riches, la modernisation de l'outillage agricole réduit de nombreux journaliers au chômage lors des moissons. Dans le domaine artisanal ou proto-industriel, les innovations technologiques (avec l'apparition des métiers à filer mécaniques) réduisent au chômage des milliers de ruraux, en particulier les fileuses de laine, lin et coton en Normandie.
Ces crises sociales mettent en branle le monde de la misère.
D'autres facteurs incitatifs accélèrent les départs. L'amélioration des communications grâce au renforcement du réseau routier facilite les migrations définitives comme temporaires. Dans ces conditions, les relations avec les villes s'intensifient. Partir définitivement devient plus aisé et moins aventureux.  
D'autant plus que l'essor urbain, accéléré par le développement des activités industrielles et commerciales, procurent aux ruraux des emplois, a fortiori plus stables et mieux payés que ceux des campagnes. Dans le bâtiment, par exemple, les salaires proposés vers 1850 s'avèrent bien supérieurs à ceux auxquels peut prétendre un journalier agricole.
Enfin, l'attrait des centres urbains ne doit pas être négligé. S'installer en ville est aussi un moyen d'échapper à l'emprise familiale pesante du village. Aussi, comme le note Annie Moulin (cf: sources), "le phénomène de l'émigration définitive est en fait l'addition de comportements individuels. Souvent un concours de circonstances détermine les comportements. Il est le résultat d'un arbitrage entre ce qu'on laisse au village et ce que l'on espère de la ville."
Concrètement, cela signifie que dans les zones de montagnes surpeuplées et concernées de longue date par les migrations saisonnières (Massif Central, Alpes, Pyrénées), de nombreux ruraux privés de moyens de subsistance fuient leur terroir. Beaucoup d'entre eux finissent par ne plus rentrer au pays pour se fixer là où le travail est disponible. Les vallées alpines sont ainsi désertées au profit de Lyon ou Marseille. De nombreux maçons creusois ou brocanteurs, chaudronniers, porteurs d'eau auvergnats s'installent dans la capitale. 
Au cours du Second Empire, les migrations définitives s'accentuent. Ceux qui partent sont alors surtout des hommes jeunes, célibataires. Parmi les paysans, ce sont en premier lieu les journaliers sans terre qui partent. C'est avant tout l'indigent qui émigre, tandis que le paysan qui a quelques moyens parvient à s'adapter. 
Ces départs décongestionnent les régions rurales surpeuplées dont les densités n'augmentent plus, mais on est encore loin d'une désertification.  se débarrassent de leur trop-plein démographique. "A ce stade, l'émigration ne remet pas en cause la cohérence de la paysannerie. En relâchant la pression démographique, elle permet plutôt l'épanouissement de la société paysanne." Dans ce "château d'hommes" qu'est le Massif Central, l'émigration rurale est perçue comme un mal nécessaire, voire une bénédiction. 



Carte extraite de  G. Duby et A. Wallon: "Histoire de la France rurale. Tome 3 - de 1789 à 1914", Le Seuil. Les régions déshérités (Massif central, Bretagne, Alpes, Bretagne) envoient vers les riches régions agricoles (Bassin parisien) ou les villes leurs jeunes gens en surnombre. 
 
* L'ébranlement 1880-1914.
Après une période faste (5), le monde agricole est affecté par de graves difficultés au cours des deux dernières décennies du XIXè siècle. (6) Or, cette dépression agricole coïncide avec un déclin de la vitalité démographique. 
Dans certaines régions, les pratiques malthusiennes se développent. Dans un désir d'ascension sociale, beaucoup de parents réduisent leur nombre d'enfants. Le renchérissement de la terre dans la seconde moitié du XIX e siècle, incite également les propriétaires à préserver leur bien de trop nombreux partages. Cette restriction volontaire des naissances atteste de la pénétration de nouvelles mœurs dans les campagnes. A la différence de la période précédente, les conséquences démographiques de l'émigration vers les villes ne sont donc plus compensés par le dynamisme démographique des campagnes. Or, les départs vers les villes s'accélèrent (85 000 à 100 000 par an de 1881 à 1891, parfois plus de 1891 à 1913). Comme lors de la période précédente, ceux qui partent sont surtout des actifs non agricoles: artisans, journaliers et ouvriers à domicile. En effet, la grande dépression (1873-1896) provoque l'arrêt du travail à domicile, des usines textiles et métallurgiques dispersées dans les vallées. Quantité de revenus d'appoint disparaissent alors. Aussi, les campagnes qui disposaient jusque là d'un éventail de professions très large, se spécialisent dans les activités agricoles. La tendance est encore accentué par le départ des bourgeois de village dont le mode vie rentier est remis en cause par les transformations économiques. (3) L'émigration féminine prend également davantage d'ampleur. De nombreuses servantes de fermes abandonnent alors les travaux agricoles pour se faire lingères, couturières ou domestiques auprès des familles bourgeoises.  Dans le même temps, les migrations temporaires déclinent. Les migrants se fixent en ville, bientôt rejoints par femmes et enfants. Dans certaines zones d'émigration importantes, le déclin démographique s'amorce déjà. Ainsi, faute de bras, la Creuse ne peut plus alimenter le marché du travail de la maçonnerie.
Certains contemporains parlent volontiers de dépopulation, ce qui est excessif. La situation de la Creuse est encore tout à fait exceptionnel.

Evolution de la population rurale en France entre 1811 et 1911 [d'après G. Duby et A. Wallon: "Histoire de la France rurale. Tome 3 - de 1789 à 1914", p373 ]
Régulièrement animés par les foires et les marchés, les villages demeurent vivants. Des commerces tels que le café, l'épicerie, le bureau de tabac, continuent d'y assurer l'animation. Les artisans y sont, certes, moins nombreux, mais néanmoins présents. Des fonctionnaires s'y implantent à l'instar du receveur des postes ou de l'instituteur. En outre, à partir de la fin des années 1870, la jeune IIIème République dote les campagnes d'infrastructures nouvelles. La France des villages, desservie par un maillage serré de routes et de voies de chemins de fer, se couvre alors d'un blanc manteau de mairies-écoles... au grand dam de certains. Les pourfendeurs de l'école républicaine considèrent que les progrès de l'instruction aggravent l’hémorragie démographique des campagnes. (7) Pour Félix Pécaut - le fondateur de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses - les maîtres contribuent au contraire à entretenir l'amour du pays et de la terre. D'ailleurs, "supposons l'école supprimée. Est-ce que les chemins de fer, la facilité, la rapidité, le bon marché des déplacements, ne continueront pas à solliciter les paysans d'aller rejoindre leurs pays [personnes originaires du même village] qui, déjà établis à la ville, servent d'appeaux? Est-ce que l'industrie n'est pas née, multipliant les usines, avec leurs salaires, calculés pour appeler un peuple d'ouvriers?" [Félix Pécaut, Quinze ans d'éducations. Pensées pour une République laïque, 1902]
Bref, à la veille de la grande guerre, les campagnes apparaissent comme un monde relativement stable. En dépit des départs, les agriculteurs restent nombreux et la France se suffit alors en produits agricoles. 



Migrations internes, 1881 à 1911: taux obtenus en divisant le solde migratoire total par la population de 1881. [d'après G. Duby et A. Wallon: "Histoire de la France rurale. Tome 3 - de 1789 à 1914",  p371] via Tourangelle Au cours de cette période, quelques grands pôles répulsifs se distinguent. Dans le sud et le centre du Massif Central, "l'évaporation humaine" est patente depuis la première moitié du XIXe siècle. C'est encore le cas de la Haute Provence dont les populations partent s'installer en basse Provence. La prolifique Bretagne se déleste pour sa part de ses enfants au profit des riches régions voisines.


* La grande guerre.
Après la grande guerre, si l'urbanisation progresse, la France n'en reste pas moins un pays encore majoritairement rural. Le monde des campagnes sort de la guerre dans une situation contrastée. Pratiquement la moitié des combattants français étaient des paysans (entre 3,4 et 3,7 millions de mobilisés sur 7,9 millions au total). Aussi, les pertes paysannes sont-elles considérables avec entre 500 000 et 700 000 morts ou disparus. C'est une ponction énorme pour la population active agricole (entre 16 et 22%). Certains villages perdent alors près du quart de leur population! Ces décès se conjuguent à la baisse de natalité au cours du conflit, accélérant le vieillissement et le dépeuplement de certaines régions rurales

Au fond, la grande guerre joue le rôle "d'accélérateur du déclin". Comme le note Nicolas Beaupré, "bien plus qu'elle n'aurait profité au secteur agricole, la guerre a plutôt contribué à briser un fragile équilibre par lequel la France devait se suffire à elle-même, comme la ferme nourrissait le paysan. Cet équilibre vacille aussi dans les mentalités. La ferme et le village ne représentent plus nécessairement le seul horizon des ruraux. Si la guerre a, un temps, ralenti l'exode rural, elle a, en même temps, contribué - comme auparavant le service militaire - à faire encore mieux connaître à des millions de paysans le monde des villes, ses mœurs et surtout, d'autres régions que leur terre d'origine L'exode rural reprend après guerre à un rythme croissant." 
Dans les années 1920, la population rurale diminue en moyenne de plus de 100 000 personnes par an. (7)  L'ampleur des départs s'apparente désormais à un véritable exode rural.  Dans les régions pauvres, le dépeuplement atteint une ampleur considérable. Il s'agit également d'un exode agricole dont les conséquences paysagères sont désormais visibles. (8) Les bois et les friches remplacent l'espace cultivé; des hameaux  désertés tombent en ruine. Ce phénomène de déprise est nettement perçu par les contemporains comme le prouve un article de Gabriel de la Rochefoucauld publié dans la Revue des Deux Mondes, en 1929. "Un jour, un causeur avisé me disait:'dans la Nièvre, nous ne voyons plus aux champs que des barbes grises'. Hélas, cette observation peut être faite (...) dans presque tous les départements.  Il est exact que la jeunesse se désintéresse de la terre." [cf: Pierre Cornu: "la forteresse du vide"]
 En 1931, pour la première fois, la population urbaine (51,2%) dépasse celle vivant à la campagne. La baisse relative de la population rurale est toutefois ralentie par la crise économique qui atteint les campagnes dès 1927, puis surtout par la Seconde Guerre Mondiale (la population rurale représente 47,6% de la population en 1936 et encore 46,8% en 1946).


* "la fin du village" (10)
Le retour des prisonniers de guerre s'accompagne d'un renouveau de l'exode rural. De nombreux jeunes ruraux décident également de chercher du travail en ville et d'y vivre, de profiter de loisirs inexistants dans le monde rural. Les bras en viennent à manquer alors même que l'agriculture française doit nourrir une population toujours soumise au rationnement alimentaire. Pour pallier le manque de bras, on doit faire appel à une main d’œuvre étrangère, principalement italienne mais aussi espagnole ou polonaise.
L'adoption du plan Monnet, combiné à l'aide américaine du plan Marshall, accélère la mécanisation de l'agriculture française qui connaît alors des bouleversements d'une ampleur inédite. A partir des années 1950, la concentration des exploitations associée aux très importants gains de productivité (9) engendrent une forte croissance agricole. Ces transformations s'accompagnent d'une forte diminution de la population agricole et donc de la population rurale. Au cours des années 1950-1960, l'exode rural reprend des proportions impressionnantes avec parfois plus de 100 000 départs définitifs/an. Entre 1954 et 1962, le nombre d'actifs agricoles passe de 3,5 à 2,6 millions, soit une diminution de plus de 3,5% par an!
Les conséquences de ces départs massifs varient selon les régions. Là où l'exode rural est déjà un phénomène ancien - Limousin, Alpes du Sud, Landes - certains villages connaissent la dépopulation et l'abandon. L'existence même de certaines communes est mise en cause. Afin d'assurer le maintien des équipements collectifs, la question du regroupement communal se pose. Dès le début des années 1960, de nombreuses écoles rurales sont supprimées chaque année, tandis que l'épiscopat se résigne à laisser les plus petites paroisses sans pasteur.

Selon l'INSEE, l'exode rural s'achève vers 1975. Depuis cette date, le solde migratoire ville/campagne s'est stabilisé et parfois même inversé au profit des campagnes en périphérie des principales aires urbaines (Perche, arrière-pays niçois, Vercors) ou dans celles permettant l'émergence d'activités résidentielles et touristiques (Périgord, Cévennes...). (11) Ce sont désormais des citadins en quête de meilleures conditions de vie qui s'installent à la campagne, tout en conservant leur mode de vie citadinL'influence urbaine - qui a toujours existé - se renforce, ne serait-ce que par ce que le travail (autre qu'agricole), les services se concentrent toujours plus dans les villes. Vitrine du monde agricole à destination des citadins, le salon de l'agriculture témoigne de l'intrication des liens ville/campagne. Il est dès lors assez périlleux de parler d'un mode de vie spécifiquement rural
Les anciennes collectivités villageoises, qui rassemblaient en un même espace géographique lieu d'habitation, de travail, de loisir ont disparu, même si les relations de proximité y restent souvent solides. D'aucuns déplorent cet état de fait sur l'air du "c'était mieux avant". Mais  pourquoi les zones rurales seraient-elles moins affectées que le reste de la société française par l'essor de l'indivualisme, du consumérisme...?

Avec le titre "chacun vendrait des grives", Jean-Louis Murat décrit la "fin du village" (12), dont la population se réduit comme peau de chagrin (passant de " 3900 habitants" à "114 habitants en comptant les enfants"). La disparition des habitants s'y accompagne de profondes transformations sociétales et paysagères. ["C'est la fin du village par la ville à la campagne horizon à présent l'arrière rejoint l'avant"/ "Encombré de bois confondant le haut et le bas / Couverts du même tapis oh quelle vie"]




Notes:
1. L'expression est inventée par un socialiste belge, Emile Vandervelde, en 1899.
2. Même si les données statistiques manque de fiabilité jusqu'au recensement de 1846, des évaluations crédibles permettent d'avancer ces chiffres.
3. Vers 1840,  500 000 ruraux travailleraient pour l'industrie et le commerce urbains.
4. Le code forestier de 1827 ou le partage des communaux contribuent ainsi à la détérioration des conditions de vie des ruraux les plus pauvres.  
5. Sous le Second Empire, l'agriculture française se développe fortement. La pénurie de main d'oeuvre liée aux premiers départs tire les salaires à la hausse. L'accroissement de la demande fait monter les prix de la production. L'adoption de techniques nouvelles, avec l'apparition de nouvelles machines agricoles (faucheuses, moissonneuses, batteuses) contribuent à l'essor fulgurant de la production agricole globale. L'adoption du libre-échange stimule en outre les exportations.   
6. La crise, de dimension européenne, se caractérise par une phase de contraction des prix. Le mouvement récessif s'amorce au cours des années 1870 pour se terminer vers 1895. Ce reflux est essentiellement lié à la mondialisation des échanges, renforcée par l'amélioration des transports maritimes. La dépression est aggravée par une série de crises spécifiques, plus ou moins localisées (le phylloxéra ravage les vignobles français, ruine de sériciculture...). L'accumulation des difficultés sur un court laps de temps entraîne une chute – au mieux une stagnation - de la production.
7. Les jeunes ruraux les plus prometteurs sont envoyés au séminaire ou à l'école normale.  
8. Entre 1892 et 1929, le nombre d'exploitations diminue d'environ 30%, en particulier parmi les plus petites. Les structures agraires se transforment. La grande majorité des exploitations sont cultivées en faire-valoir direct dans un cadre familial. Le fermage s'impose largement au détriment du métayage, désormais marginal. Les trois quarts des exploitants sont propriétaires.
9. Machines, semences hybrides augmentent les rendements, la génétique impulsée par l'INRA s'invite à la ferme.
10. En 1967, Louis Mendras publie "La fin des paysans". Il y prédit la disparition de la civilisation paysanne, la disparition de "l'état de paysan" et l'émergence du "métier d'agriculteur".   
11. Cette embellie démographique ne touche toutefois pas les zones à fortes contraintes (enclavement, relief, atonie économique...) "en voie de désertification". 
12. Les paroles font écho au livre que le sociologue  Jean-Pierre Le Goff consacre à la disparition et au délitement du village de Cadenet, dans le Lubéron. [lecture tout à fait dispensable]

 


 
"Chacun vendrait des grives" Jean-Louis Murat (2014)
Chacun vendrait des grives des lièvres et de la myrrhe 3900 habitants
Chacun vendrait des grives des lièvres et de la myrrhe 3900 habitants en comptant les enfants 5000 têtes de bétail à la ville à la campagne le tout à bas prix oh quelle vie
Encombré de bois confondant le haut et le bas Couverts du même tapis oh quelle vie

Hé berger de village Hé paroissien de montagne Où finit le hameau tout là-haut C'est la fin du village par la ville à la campagne horizon à présent l'arrière rejoint l'avant 

Tourné vers l'armoire pour y rencontrer le miroir Dans son collier de laiton que ce monde est con C'est la fin du village par la ville à la campagne horizon à présent l'arrière rejoint l'avant

Chacun vendrait des grives des lièvres et de la myrrhe 114 habitants en comptant les enfants C'est la fin du village par la ville à la campagne horizon à présent l'arrière rejoint l'avant Quel étui de moi vient rouler dans cette nuit quel bleu noir bleu noir à l'infini 

Sources:
- G. Duby et A. Wallon: "Histoire de la France rurale. Tome 3 - de 1789 à 1914", éditions du Seuil, 1992. 
- Sylvie Aprile: "La Révolution inachevée (1815-1870)", Belin, 2014.
- Nicolas Beaupré: "Les  grandes guerres (1914-1945), Belin, 2014.
-  Arnaud-Dominique Houte:"La France sous la IIIe République. La République à l'épreuve, 1870-1914", la Documentation photographique, 2014.
- Annie Moulin:"Les paysans dans la société française.", Le Seuil.
- Démographie du Massif Central.
- Insee: deux siècle de démographie auvergnate
- Un exemple de désertification rurale: Montboudif.
- Geoconfluences: "Rural (mutation des territoires ruraux)."