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mardi 3 janvier 2023

Pussy Riots: "Putin lights up the fires" (2012) Une prière punk contre Vladimir Poutine.

Depuis leur formation en 2011, les activistes féministes Pussy Riot ("émeute de chattes") s'emploient à dénoncer le danger que constitue, pour elles, la présence de Vladimir Poutine à la tête de la Russie, ainsi que la collusion de l'Eglise orthodoxe avec le maître du Kremlin. L'absence de liberté d'expression, le strict contrôle des médias conduit les membres du collectif à multiplier les actions coups de poing pour se faire entendre. C'est d'ailleurs par une protestation iconoclaste visant à dénoncer le retour probable au pouvoir de l'ancien kgbiste (1) qu'elles se font connaître au delà des frontières russes.             

***


"Marie mère de Dieu, chasse Poutine!" [Богородица, Дево, Путина прогони
Путина прогони, Путина прогони]. Telle est la "prière punk" prononcée par cinq membres des Pussy Riot,
le 21 février 2012, devant l'autel de la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou, haut lieu de l'
orthodoxie russe. Alors que le patriarche  vient d'apporter son soutien au candidat Poutine en vue des présidentielles, les paroles du Te Deum punk dénoncent, au cœur même de l'édifice religieux, la collusion entre les pouvoirs spirituel et politique. "Le patriarche Goundiaïev [Kirill] croit en Poutine / Salaud, ce serait mieux qu'il croie en Dieu". Aussitôt diffusées sur internet, les images de la performance deviennent virales, ce qui permet à l'action "d'exister". Dans un mélange surprenant de prières et de chants, armées de guitares et de microphones, d’un ton férocement moqueur, les militantes conjurent la vierge de retirer la candidature de Poutine, à quelques jours seulement (le 4 mars) des élections présidentielles. Par l'ironie, en détournant la liturgie, les PR cherchent à désacraliser le sacré, pour mieux mettre en cause l'instrumentalisation de la religion à des fins politiques.

L'arrestation de trois jeunes femmes au cours du mois de mars, suivie de leur inculpation, placent les Pussy Riot sur le devant de la scène, alors que jusque là les membres du collectif artistique et politique étaient restés dans l'anonymat. Ekaterina Samoutsevitch, Nadejda Tolokonnikova et Maria Alekhina (2) deviennent les visages des PR, quand les autres membres du collectif se cachent afin d'échapper à la traque des services de sécurité. 

Игорь Мухин at Russian Wikipedia, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Le 20 juillet 2012, à l'ouverture de leur procès, les trois accusées présentent leurs excuses à ceux que l'action a choqué, tout en indiquant que leur geste est politique et vise Vladimir Poutine. Poursuivies  pour "hooliganisme" et "incitation à la haine religieuse", les militantes encourent sept ans de camp. Pour le pouvoir, la tenue du procès doit permettre de museler l'opposition au régime. Depuis les élections législatives truquées de décembre 2011, d'importantes manifestations ont vu le jour. Le nouveau tsar ne saurait tolérer un tel affront, il faut marquer les esprits. A l'issue d'un procès hautement politique, les trois inculpées écopent finalement de deux ans de colonie pénitentiaire pour "vandalisme en bande organisée animé par la haine religieuse". Les juges insistent sur la dimension blasphématoire de l'action, pour mieux en dissimuler sa dimension politique. En voulant faire un exemple, le pouvoir braque surtout les caméras du monde entier sur trois personnalités brillantes, très loin des sorcières décervelées et hystériques dépeintes par le Kremlin.

A peine la condamnation connue, The Guardian, avec la complicité d'autres membres du collectif, met en ligne un morceau du groupe: Putin lights up the fire L'attaque est directe, frontale: " Plus il y a d'arrestation, plus il est heureux / Chaque arrestation est menée avec enthousiasme par ce sexiste  (...) Poutine allume le feu de la révolution / En silence, il s'ennuyait et avait peur des gens / Chaque exécution a pour lui le goût des framboises pourries /Chaque longue peine fait l'objet d'un rêve humide." Puis les Pussy Riot appellent leurs compatriotes à se soulever: «Vous ne pouvez pas nous enfermer dans un cercueil / Débarrassons-nous du joug de l’ancien KGBiste (…) Le pays est en marche, le pays descend dans la rue, courageux / Le pays est en marche, le pays est en train de dire adieu au régime/ Le pays est en marche, le pays va, porté par les féministes / et Poutine partira, Poutine partira comme un rat.» Les activistes ironisent ensuite sur la sentence à venir: "Sept ans d'emprisonnement, ce n'est pas assez / Donnez-nous-en dix-huit! / Interdire de crier, de calomnier, mais va te faire voir / et prends pour épouse ce vieux schnock de Loukachenko." (3)

 

La condamnation suscite aussitôt des manifestations de soutien rassemblant jusqu'à 40 000 personnes, un chiffre considérable compte tenu des risques encourus. Loin de se cantonner à la Russie, la vague de protestation gagne le monde entier. Des mouvements de soutien, relayés par des artistes (Madonna, Cat Power, Radiohead), réclament la libération des trois Pussy Riot. Les membres du collectif récusent pour autant toute forme de récupération, déclinant par exemple les invitations des superstars de la pop à se produire sur scène avec elles. "Nous sommes flattées, bien sûr, que Madonna et Björk nous l'aient proposé. Mais les seules performances auxquelles nous participons sont illégales. Nous refusons de nous produire à l'intérieur du système capitaliste, dans des concerts où l'on vend des tickets."

Revenons sur la genèse du groupe, ses combats et modes d'action. Les Pussy Riot sont formées en septembre 2011 par une dizaine de féministes russes, afin de protester contre la volonté de Poutine de se représenter aux élections présidentielles de 2012. Les jeunes femmes s’inscrivent dans la mouvance de « Voïna » (4),  un groupe d’artistes radicaux, partisans d’actions de rue pour secouer le conformisme de la société russe. Les membres du collectif s'inspirent des actionnistes viennois (5) des années 1960, des punks anglais ou du mouvement Riot Grrrl. Bien plus qu'une simple formation musicale, les PR tiennent de la nébuleuse d'artistes dont le nombre permet, en cas d'arrestations, de poursuivre le combat. Le message prime sur les personnalités, ce qui incite les membres à dissimuler leurs visages derrière une cagoule balaclava tricotée de couleur vive. Guitares électriques et poings levés, masquées, arborant robes colorées et collants bariolés, elles déferlent par surprise dans l'espace public. Les "concerts" ne durent que quelques minutes et s'apparentent à un long hurlement de protestation. "Il n'y a pas besoin de chanter très bien. C'est punk, il suffit de beaucoup crier", rappelle une des membres du collectif.  

Denis Bochkarev, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

 Les PR inscrivent leurs performances dans une démarche longuement réfléchie et engagée. Trois à huit femmes investissent par surprise les lieux publics fréquentés et/ou symboliques tels que le métro de Moscou, les toits de trolleybus, du tramway ou d’une prison. Prenons quelques exemples. Le 20 janvier 2012, huit d'entre elles investissent la place Rouge pour y interpréter « Poutine a fait dans son froc », en référence aux manifestations de l'opposition. En 2014, elles profitent de la réception des JO d'hiver à Sotchi en Russie pour chanter des slogans anti-Poutine. En 2017, des membres s'introduisent dans la Trump Tower, à New York, pour y déployer une banderole demandant la libération d'un cinéaste ukrainien dissident. Lors de la finale de la coupe du monde de football 2018 en Russie, quatre PR vêtus d'uniformes de policiers envahissent le terrain pour protester contre la violation des droits humains. Par leurs actions de guérilla culturelle, Pussy Riot parvient à populariser une opposition civile à Poutine, jusque là très confidentielle. Pour le philosophe Mikhaïl Iampolski, « ce genre d’action ne prend un sens qu’à travers la réaction qu’elle suscite ». En emprisonnant les trois jeunes femmes, « l’Etat montre qu’il n’est pas en mesure de répondre à la plus élémentaire des opinions. Il ne peut que produire de l’absurde. En démontrant cela, les Pussy Riot ont fait preuve d’efficacité. » Comme le rappelle Maria Alekhina, "nos performances sont un genre d’activité civique qui prend forme en réaction à la répression menée par un système politique corporatiste qui dirige son pouvoir contre les droits fondamentaux de la personne et les libertés civiles et politiques."

Poutine, torse nu à la première occasion, est devenu l'incarnation du virilisme ambiant. En réaction au machisme de la société russe, les membres du collectif portent haut une voix féministe jusque là invisibilisée (Kill the sexist), soutenant le droit inconditionnel à l'avortement, revendiquant une liberté sexuelle totale et militant contre l'homophobie.

C°: Telles les vigies soucieuses de signaler les écueils, Pussy Riot a su mettre en lumière la dangerosité de Poutine. Dix ans après la prière punk, l'invasion de l'Ukraine, cautionnée par le patriarche Kirill, montre que rien n'a changé et que le combat des Pussy Riot est plus que jamais d'actualité.

Notes:

1. Poutine occupe la présidence pendant deux mandats, de décembre 1999 à mai
2008. La constitution l'empêchant de briguer trois mandats successifs, il désigne son premier ministre, Dmitri Medvedev, comme successeur et s’approprie la fonction de ce dernier. En 2012, l'homme de paille s'efface au profit de Poutine. Après son retour au pouvoir, et pour éviter d'avoir à se retirer de nouveau, le chef d’État fait voter une révision constitutionnelle qui l'autorise à briguer deux nouveaux mandats présidentiels. Il pourrait ainsi se maintenir au Kremlin jusqu'en 2036. 

2. Les trois jeunes femmes sont des figures connues de l'activisme politique en Russie : Nadjeda Tolokonnikova est une militante de la cause homosexuelle et membre, comme Ekaterina Saloutsevitch, du collectif d'artistes Voïna tandis que Maria Alekhina est l'une des principales militantes écologistes en Russie. 

3. Le dictateur biélorusse, et fidèle allié de Poutine, accapare le pouvoir depuis 1994.

4. A Saint-Pétersbourg, le 15 juin 2010, les membres du collectif dessinent un énorme phallus sur le pont mobile Litieïny, au dessus de la Neva. Dans les heures qui suivent, à chaque passage des bateaux, l’érection de près de 65 mètres se dresse face
au quartier général de la FSB, la police secrète russe (ex-KGB).

5. Comme les actionnistes, les Pussy Riot se servent de leur corps comme d'un moyen d'indignation.

Sources:

- Stan Cuesta: "Sous les pavés les chansons", Glénat, 2018.

- "Les Pussy Riot ne demanderont pas la grâce présidentielle à Poutine" (RTS)

- Dossier Pussy Riot sur France Info.

- Marie Jégo: "Pussy Riot, icônes anti Poutine", Le Monde, 30août 2012.

- "Patriarcat de Moscou: la voix du Kremlin" [Cultures monde sur France culture] 

- "Les temps changent: les Pussy Riot, les militantes dévouées" [RTBF]

jeudi 20 janvier 2022

"Raspoutine" de Boney M ou la biographie cadencée de "la plus grande sexe machine de Russie".

Moine fou, mystique éclairé ou débauché orgiaque, Raspoutine a endossé tous les costumes. Quelques mois seulement après sa mort, il fait déjà l'objet d'un mythe, tandis que les épisodes de son existence se teintent d'un halo de légendes. (1) Un personnage aussi fantasque et mystérieux ne pouvait laisser indifférent la culture pop, comme en témoigne le tube en or massif du groupe disco Boney M. (2) Sorti en 1978, le titre est construit à partir d'une chanson populaire turque intitulée Üsküdar'a gider iken. Les paroles proposent une biographie cadencée et très partiale de Raspoutine,  la "plus grande sexe machine de Russie". Comme souvent, le personnage historique est éclipsé par la figure mystique et surnaturelle.  
 
Qui était-il vraiment?
 

 
* "Dans ses yeux brillait une lueur flamboyante."
Le premier couplet reprend les clichés associés à Raspoutine, tout en posant les cadres spatio-temporels de son existence
 
"Il y a longtemps de cela, un type vivait en Russie.
 
Bien que les premières années soient très mal documentées, Grigori Efimovitch Raspoutine serait né à la fin de la décennie 1860 dans la bourgade de Pokrovskoïe, en Sibérie occidentale, à 80 km de Tioumen. Ses parents sont de petits propriétaires terriens. Alors petit garçon, il tombe dans l'eau glacée avec son frère, qui se noie. Il restera marqué à vie par ce drame. A presque vingt ans, il épouse Praskovia Feodorovna. Trois de leurs cinq enfants survivront. En 1892, à presque trente ans, Grigori part en religion. Il se fait strannik, fréquentant les monastères sibériens, puis les académies de théologie de Kiev et Petrograd. Dès lors, "il pouvait propager la Bible comme un prédicateur, plein d'extase et de feu." L'éducation de Raspoutine est sommaire, mais il sait interpréter de manière très personnelle le Livre saint. Sa réputation de mystique grandit, attirant bientôt auprès de lui une foule de fidèles et de malades. Dès lors, il s'improvise starets, ces pèlerins itinérants auxquels on attribue des pouvoirs thaumaturgiques. Raspoutine passe désormais pour un maître spirituel, ce qui est assez commun dans la Russie d'alors. Mages, prophètes, guérisseurs, mystiques en tout genre pullulent. Le spiritisme et l'occultisme fascinent et servent de clef d'explication aux malheurs du temps. Dans les grandes villes, une fièvre illuministe gagne les élites, assurant la prospérité des fraternités ésotériques, occultistes ou des mouvements sectaires. Pour expier leurs fautes, certains se châtrent ou se flagellent.
Le jeune homme impressionne d'autant plus qu'il est doté d'un regard perçant et semble doté d'un grand charisme."Il était grand et fort, dans ses yeux brillait une lueur flamboyante." Les descriptions physiques de Raspoutine varient pourtant considérablement. Certains le voit de taille moyenne, quand d'autres décrivent un géant. Seule certitude, il a les ongles noirs, la barbe hirsute, porte des loques et semble fâché avec sa savonnette. Beaucoup insistent sur son magnétisme et l'ascendant qu'il a sur ses disciples. Certains le craignent, d'autres l'admirent. Déjà les rumeurs vont bon train. Pour gravir l'échelle sociale, il se rapproche alors des cercles du pouvoir. En 1904, il se rend à  Saint-Pétersbourg et non Moscou comme le suggère Boney M. S'il est un "amant séduisant ", ce n'est pas donc pas "pour les beautés moscovites", mais bien pour celles de Petrograd. Dans la capitale de l'Empire, Raspoutine se met à fréquenter les salons. Il se constitue bientôt un réseau de fidèles, parmi lesquels figurent Olga Lokhtina, l'épouse d'un général influent, Anna Vyroubova, la confidente de la tsarine, ou encore les princesses du Montenegro, Militza et Anastasia, deux sœurs mariées à des grands ducs, cousins du tsar. Par leur intermédiaire, Raspoutine est introduit auprès de l'empereur et de son épouse, à l'automne 1905. Depuis 1896, Nicolas II gouverne la Russie en monarque de droit divin. Mal préparé à sa charge, indécis, l'homme manque de sens politique, ce qui l'empêche de percevoir ce qu'est vraiment l'empire: un pays agricole arriéré, dans lequel quatre vingt pour cent des 170 millions de sujets vivent sous le joug d'un autoritarisme dépassé, dans la plus grande misère. (3)

Public domain via Wikimedia commons. 

* "L'amant de la reine."
Petite-fille préférée de la reine Victoria, la princesse Alexandra est d'origine allemande. Elle a grandi dans un milieu protestant, mais a dû se convertir à la religion orthodoxe lors de son mariage avec Nicolas II, en 1894. Dès lors, l'impératrice déploie un zèle religieux très vif. La jeune femme souffre depuis l'enfance de troubles psychosomatiques liés à l'anxiété, qui se manifestent notamment par des crises de panique aiguë. Après la naissance de quatre filles, la tsarine a accouché d'Alexis en 1904. L'unique héritier mâle de la couronne souffre d'hémophilie, une maladie génétique qui se transmet aux hommes par les femmes. Alexandra se sent coupable. Dès lors, elle consacre sa vie à protéger le tsarévitch, dont la maladie est un secret d'état. La tsarine redoute qu'à tout moment son fils ne se blesse et meure. Les traitements médicaux semblent sans effet sur l'enfant, tout comme les soins prodigués par les guérisseurs gravitant alors autour du couple impérial. C'est dans ce contexte qu'Alexandra entend parler de la réputation du mystique paysan. Aux yeux d'une tsarine inquiète et crédule, Raspoutine tient du messie.   "Elle croyait que c'était le saint-sauveur qui sauverait son fils", clame Boney M. Si officiellement, Grigori doit maintenir les bougies allumées devant les icônes religieuses, officieusement, il s'impose comme le confident d'Alexandra et le pseudo-guérisseur d'Alexis. Fin psychologue, il sait apaiser Alexis en cas de crise, contribuant ainsi à rendre la circulation sanguine moins abondante et à stopper l'hémorragie. Dans ces conditions, la tsarine considère le Sibérien comme un sauveur. "Je ne trouve le repos de l'âme que lorsque toi, mon maître, tu te trouves assis à mes côtés. Lorsque je te baise les mains et pose ma tête sur ton épaule bénie. Comme je me sens légère", lui écrit-elle.
Le couple impérial considère également Raspoutine comme le représentant du petit peuple paysan, l'incarnation de cette Russie authentique dont ils ne connaissent rien.
 Dans les lettres quotidiennes adressées à son mari, l'impératrice invite le tsar à suivre les avis de Raspoutine. " Écoute notre ami et fais lui confiance, il est important que nous puissions compter non seulement sur ses prières, mais aussi sur ses conseils", écrit Alexandra à Nicolas. La séparation imposée au couple impérial par la situation militaire alimente très vite les plus folles rumeurs. Boney M reprend à son compte ces racontars."Envers la reine, il se montrait dévoué", mais bien plus encore. Le mystique sibérien est ainsi désigné comme l'"amant de la reine de Russie". L'accusation d'adultère porté contre la tsarine paraît pourtant fausse. Le couple impérial, autant que l'on puisse en juger à partir de sa correspondance, semblait très bien s'entendre. Les soupçons d'infidélité s'avèrent donc aussi infondés que le titre de "reine" attribué à tort par le groupe de disco.
 
Caricature anti-monarchiste. Public domain, via Wikimedia Commons

*Calife à la place du calife. 
Le deuxième couplet prête une influence politique considérable à Raspoutine. "Il régnait sur la Russie". "Pour les affaires de l'Etat, il était celui à qui il fallait plaire." Par l'entremise d'Alexandra, Raspoutine côtoie l'empereur, pour autant, il ne semble avoir eu aucune influence sur les affaires de l’État. En effet, sa protectrice n'a guère de poids politique. En outre, Nicolas II n'apprécie guère Raspoutine, dont il ne tolère la présence que pour le bien-être de sa femme et de son fils. Il a si peu confiance en lui qu'il le fait surveiller par sa police secrète. Si de manière très exceptionnelle, l'empereur a pu utiliser le mystique comme émissaire, il a plutôt tendance à l'éloigner du cercle du pouvoir.
A partir de 1916, Nicolas II se rend sur le front, au grand quartier général de Moguilev, à des centaines de km de son épouse. Cette dernière reste à Petrograd parmi les courtisans, aux côtés de ses enfants et de son confident. Dès lors, Nicolas II se désintéresse des questions intérieures, laissant le gouvernement gérer les affaires quotidiennes et son épouse l'informer. Or, là encore, aucune décision diplomatique ou militaire majeure n'est prise sur les conseils de Raspoutine. Au moment où les soldats du tsar affrontent ceux du kaiser, la situation de l'impératrice s'avère d'autant plus fragile qu'elle est de nationalité allemande. La présence du mystique russe à ses côtés ne fait qu'accentuer son impopularité. Les rumeurs courent. D'aucuns croient savoir que la tsarine et son conseiller ourdissent un complot pour le compte de l'ennemi. L'enquête commandée quelques mois plus tard par le gouvernement provisoire démontera l'accusation.

Public domain, via Wikimedia Commons

* "Il se comportait de manière éhontée."
Si Raspoutine n'a pas d'influence politique, les rumeurs sur ses turpitudes sexuelles attisent les curiosités, comme en atteste le titre de Boney M. "C'est surtout l'aspect sexuel qui motive la chanson, assez logiquement pour un morceau destiné à entraîner les jeunes Européens à danser et à jouir de la nuit." (source A) Le groupe disco croit savoir qu'"il n'était pas mauvais (...) pour serrer les filles", affirmant même qu'il était la " meilleure sexe machine de Russie." Quand la position de Raspoutine fut de plus en plus menacée - bien conscientes de ce qu'elles risquaient de perdre - "les dames supplièrent: "Ne nous l'enlevez pas, s'il vous plaît!" " Nul doute que ce Raspoutine avait des charmes cachés./ Bien qu'il ait été une brute, elles tombaient dans ses bras. " Le groupe semble ici insinuer que l'ancien moujik disposait "d'un piège tabou, un joujou extra qui fait crac boum hu". Dans les faits, il faut attendre l'arrivée de Raspoutine dans les cercles les plus élevés de l'aristocratie pour que sa réputation s'établisse. C'est surtout après avoir réchappé à une tentative d'assassinat, en 1914, que le mystique modifie ses habitudes. Il reçoit désormais de nombreux visiteurs dans son appartement et mène une vie de bâton de chaise, partagée entre les sollicitations de la journée, les virées nocturnes dans des quartiers interlopes et la fréquentation assidue d'Anna Vyroubova, dame d'honneur et meilleure amie d'Alexandra. Dépeint comme un ivrogne invétéré, congénital et dégénéré, d'aucuns l'accusent de fréquenter les maisons closes et de se livrer à des orgies. Cette image du Raspoutine à l'appétit sexuel débordant provient surtout de rumeurs véhiculées par l'élite impériale, puis par les pamphlets publiés après la révolution bolchevique et la chute de Nicolas II. Ces rumeurs contribuent à discréditer le prestige et l'autorité morale de l'empire finissant, le mystique incarnant aux yeux de tous la déchéance des Romanov. 
Raspoutine n'a pas la vie du commun et fait l'objet de toutes les convoitises. Partout où il se rend, il jouit d'un accueil exceptionnel, digne de la célébrité qu'il est devenue. Le "moine" est entouré d'une aura mystique et érotique certaine. Il sait non seulement identifier le manque d'amour chez les uns et les autres, mais devient également particulièrement intéressant par sa proximité avec les cercles du pouvoir. Les hommes mariés, qui cherchent à faire carrière à la cour, n'hésitent pas à mettre à sa disposition leurs épouses.

* "Cet homme doit disparaître." 
Au sein des élites russes, Raspoutine passe pour un vulgaire moujik, un arriviste, un débauché. Les membres d'une partie de l'aristocratie fustigent les turpitudes du mystique, "les beuveries, les parties fines et la soif de pouvoir."Ainsi, "les protestations contre cet homme méprisable s'élevèrent de plus en plus.", au point que des membres de l'entourage impérial décident d'en finir. "«Cet homme doit disparaître», déclarèrent ses ennemis." L'exécration du mystique tient non seulement à sa personnalité, mais surtout au contexte général de l'empire. La Russie tsariste vacille. Deux années de guerre ont plongé le pays dans un chaos indescriptible. L'armée est désorganisée, sous-équipée, mal commandée, l'économie en ruine. Le luxe entourant la clique aristocratique de Saint-Pétersbourg horrifie des populations en guenilles. Alors que le monde se désintègre, la famille impériale vit isolée à Tsarskoïe Selo, dans un somptueux palais, situé à 25 kilomètres de Saint-Pétersbourg. Dans cette atmosphère délétère, Raspoutine fait figure d'épouvantail. Les griefs pleuvent. L’Église orthodoxe constate que sa créature lui a complètement échappé. Les conseils de prudence prodigués au tsar par Grigori dans le domaine militaire horrifient les va-t-en-guerre, quand sa condamnation des violences antisémites révulse l'extrême droite. Enfin, les tenants des théories complotistes accusent le couple infernal formé par la tsarine et son éminence grise, de négocier une paix séparée avec l'Allemagne dans le plus grand secret. Joue ici contre elle, sa nationalité allemande, mais, puisqu'on ne peut se débarrasser d'Alexandra, il faut éliminer Raspoutine.  De même, si détester le tsar peut sembler sacrilège, haïr l'ancien moujik tombe sous le sens. Pour les puissants de l'Empire, Raspoutine est l'incarnation du mal, un bouc-émissaire idéal.
 
Dans ces conditions, des complots se trament dans les hautes sphères de la noblesse. Pour faire disparaître l'ennemi public numéro un, le prince Félix Youssoupov, plus grande fortune de Russie, s'associe à son amant, le grand duc Dimitri Pavlovitch, et au député d'extrême-droite Pourichkévitch. Dans la soirée du 29 novembre 1916 (16 décembre du calendrier Julien), Raspoutine se rend au palais Youssoupov à l'invitation de son  propriétaire. Au cours de la nuit, les conspirateurs éliminent le paysan sibérien dans des conditions obscures. Après-coup, ils livreront une version rocambolesque du crime, contribuant à forger le mythe d'un Raspoutine trompe-la-mort. Ce dernier aurait en effet englouti des gâteaux empoisonnés au cyanure sans que cela ne suffise à l'occire. Finalement, on lui aurait tiré dessus, mais alors qu'il gisait, inerte, il se serait relevé, tel un mort-vivant. Finalement, il aurait été abattu dans la rue. Fariboles...
 Le corps du mystique est retrouvé deux jours plus tard dans la Néva gelée. Le cadavre est défiguré, entravé, criblé de balles. L'autopsie ne révèle aucune trace de poison, confirmant, s'il en était besoin, l'inanité des aveux de ses assassins. Raspoutine a vraisemblablement était abattu de trois coups de feu, alors qu'il s'enfuyait par le sous-sol du palais. Le corps, chargé dans le coffre de la voiture de l'archiduc Dimitri, est alors abandonné en un lieu isolé afin de le faire disparaître. Il reste finalement coincé sur les berges du fleuve gelé. A la demande de l'impératrice, Raspoutine est inhumé à Tsarskoïe Selo, au fond du parc Alexandre. Les conspirateurs, dont l'identité reste tenue secrète, sont condamnés à des peines clémentes: une assignation à résidence dans une demeure familiale du centre de la Russie pour Youssoupov, l'envoi sur le front de Perse pour le grand duc Dimitri. Des punitions qui leur sauveront la vie lors de la révolution bolchevique.
 
Photographie du cadavre. Public domain, via Wikimedia commons.
 
Les conséquences dramatiques de la guerre catalysent le mécontentement vis-à-vis du régime. Les soldats réclament du pain et la paix. Ce sera le mot d'ordre de la Révolution de février qui balaye tout sur son passage. Le 2 mars 1917, Nicolas II renonce au trône. Le gouvernement révolutionnaire s'empresse de déterrer le cadavre de Raspoutine, avant de l'incinérer dans une chaudière de l'institut polytechnique, puis d'en disperser les cendres. Hors de question que la sépulture ne deviennent lieu de pèlerinage. Assignée à résidence à Tsarskoïe Selo, puis transférée à Ekaterinburg, la famille est exécutée par les bolcheviks, le 16 juillet 1918.

Le mythe du "moine fou" se construit à peine le cadavre refroidi. Comme souvent, la légende s'avère bien plus riche et intéressante que l'histoire, prosaïque et terne, d'un simple mortel. La vie de Raspoutine inspirera des dizaines de livres d'histoire ou de fiction, mais aussi des comics, des bandes dessinées (il affronte par exemple Corto Maltese dans La Ballade la mer salée), des dessins animés (Anastasia), des films, y compris pornographiques. Dépeint sous les traits d'un vampire, d'un fantôme dans les fictions, il est tout à la fois décrit comme scabreux, fou, satyre, saint, ivrogne. La chanson ne déroge pas à la règle. 

Notes:
1. Raspoutine fascine très tôt. Dès 1917, il apparaît dans "The Falls of the Romanoff" de Herbert Brenan. 
2. De prime abord, le groupe se compose d'un pseudo chanteur survolté et de trois danseuses et choristes aguichantes. Derrière le groupe bigarré se cache en réalité le producteur et chanteur allemand Frank Farian, dont les 45 tours disco cartonnent à la fin des années 1970 ("Daddy Cool", "Sunny", "Ma Baker","Raspoutine").
3. Des émeutes éclatent en 1905 dans le contexte désastreux du conflit russo-japonais. Le 22 janvier (9 février dans la calendrier julien), plus de 100 000 ouvriers grévistes manifestent pacifiquement devant le palais d'hiver dans l'intention de remettre une supplique au tsar. L'armée reçoit l'ordre de tirer, provoquant la mort de deux cents personnes. Nicolas II, jugé responsable, doit faire des concessions. Les réformes adoptées accordent la liberté d'expression et permettent au parlement de voter des lois.

Sources:
AAlexandre Sumpf: "Raspoutine", Perrin, 2016.

B. Une vidéo du youtuber Analepse"La vérité sur Raspoutine... par Boney M." 

C. une vie une œuvre: "Grigori Raspoutine: un moujik à Petrograd."
D. Retronews: "l'assassinat du très mystérieux Raspoutine". 

E. "Raspoutine est une fiction." [La marche de l'histoire sur France Inter]

F.  "Pop & Co: "Rasputin" de Boney M " [Pop & Co sur France Inter] 

G. "Grigori Raspoutine (1919-1916): un moujik à Petrograd." [Une vie, une œuvre sur France Culture]

https://www.youtube.com/watch?v=soden8c4F90

mercredi 15 septembre 2021

Eddie Rosner, le jazzman du Goulag.

"Le destin du fameux trompettiste de jazz illustre la dimension absurde, contradictoire et versatile du pouvoir stalinien: un jour porté aux nues, le lendemain envoyé au Goulag, le surlendemain glorifié à nouveau et le jour d'après renvoyé dans les limbes." (source p168) 

Eddie Rosner  [domaine public]

* L'essor du jazz dans la République de Weimar.

 Adolf Rosner naît à Berlin en 1910 dans une famille de juifs polonais. Élevé dans la musique classique, le jeune homme bénéficie d'une solide éducation musicale au sein du prestigieux conservatoire Stern. Il joue d'abord du violon, puis en vient rapidement au jazz. Il sera trompettiste. Aux alentours de 1929, le jeune homme intègre un orchestre prisé, le Weintraub Syncopators. La République de Weimar connaît alors ses années fastes. La fête est partout, dans les cabarets, les brasseries, les revues. L'orchestre pratique une musique syncopée sur un répertoire chansonnier classique. Slow-fox, charleston, foxtrot, le but premier est de danser. En plus de ses représentations berlinoises, la formation anime les soirées d'un paquebot transatlantique assurant la liaison Hambourg New York. Dans ce cadre, Rosner fait connaissance avec la crème des musiciens américains tels Roy Elridge, Gene Kupra, Harry James ou Bunney Berigan. Pour un musicien, il suffit alors de traverser la rue pour trouver du travail. La période correspond en effet à l'explosion de la culture de masse. Le nombre de disques vendus septuple en trois ans, bondissant de 4 millions d'exemplaires écoulés en 1929 à 30 millions en 1932. 

* 1933. Le jazz devient "musique dégénérée". 

Avec la crise économique et l'accession au pouvoir des nazis, le vent tourne cependant très vite pour Rosner. "Etre juif et jouer une musique de nègre à Berlin en 1933, c'était vraiment une mauvaise situation. Même quand vous vous appelez Adolf", conclura-t-il après coup. (1) Pour dissimuler ce prénom encombrant, il opte dès lors pour des pseudos à consonance américaine comme Ary, Eddy ou Jack. Aux yeux de Josef Goebbels, le ministre de la propagande du IIIème Reich, le jazz tient de l'art dégénéré. Il s'agit d'une musique judéo-nègre, cosmopolite, impure, corruptrice de l'âme allemande. Les marxistes ou les membres de l'école de Francfort méprisent également le jazz, l'assimilant à une musique capitaliste, standardisée, abrutissant le peuple. Selon Adorno, ce n'est que de la camelote, du kitsch. En dépit de ces condamnations, le jazz continue à jouir d'une extraordinaire popularité en Allemagne. 

En tant que Juif et jazzman, Rosner se trouve doublement exposé lorsque les SA commencent à semer la terreur dans les revues et brasseries de Berlin. Le musicien comprend la nécessité de prendre le large au plus vite. En 1936, il s'installe en Pologne, le pays de ses parents. Il crée un orchestre, le Jack'Band, et fonde un club à Lodz ("Chez Adi"). Au bout de quelques mois, Rosner s'installe finalement à Varsovie. Il y rencontre et épouse Ruth Kaminska, dont la grand-mère, Ester, était la fondatrice du théâtre yiddish de Varsovie, et la mère Ida, une célèbre actrice. La jeune femme intègre l'orchestre en tant que chanteuse. 

Le havre de paix polonais se mue en souricière avec l'invasion du pays par l'Allemagne nazie, le 1er septembre 1939. La situation des Juifs, déjà durement éprouvés par la législation antisémite antérieure, devient intenable. En vertu de l'accord Molotov-Ribbentrop, la Pologne est dépecée.

* 1940-1946: le trompettiste de Staline.

En septembre 1939, Rosner et la famille de sa jeune épouse fuient vers l'Est et rejoignent Lvov, sous contrôle soviétique. Le musicien y fait la connaissance de Panteleimon Ponomarenko, tout à la fois premier secrétaire du Parti communiste de Biélorussie et fervent amateur de jazz. L'apparatchik fait venir le trompettiste à Minsk et lui confie la charge du premier orchestre de jazz biélorusse, composé majoritairement de Juifs polonais ayant fui l'avancée des troupes allemandes. La formation musicale, qui jouit aussitôt d'une grande popularité, se produit dans toute l'Union soviétique. Un train spécial assure les déplacements des musiciens. Un soir de septembre 1940, à Sotchi, l'orchestre donne même un concert privé pour Staline. Avec l'invasion allemande de juin 1941 et l'entrée en guerre, Eddie Rosner - son nouveau nom - et son orchestre sont enrôlés au service de la propagande militaire. Il s'agit de maintenir le moral des troupes. Tout au long de "la grande guerre patriotique", les jazzmen se produisent devant des auditoires très variés: les  troupes de l'Armée rouge, des membres de la nomenklatura ou de simples bergers tadjiks... Protégé par les autorités soviétiques, Rosner jouit d'une popularité immense et bénéficie de traitements généreux. Il paraît au faîte de sa carrière. L'Armée rouge finit par terrasser la WehrmachtEn juin 1945, son orchestre joue sur la Place rouge pour célébrer la victoire. Parmi l'immense auditoire se trouvent Staline et les membres du Comité central du parti communiste de l'Union soviétique.

* Le tournant de la guerre froide.

La paix revenue rime avec disgrâce pour Rosner. Du jour au lendemain, le jazz devient synonyme de vulgarité. Nous sommes en 1946, un nouveau type d'affrontement pointe. La campagne anticosmopolite condamne les musiques perverses venues de l'Ouest. Tout ce qui rappelle de près ou de loin l'Amérique finit aux oubliettes ou au Goulag. Jdanov affirme alors: "Qui aujourd'hui joue du jazz, demain trahira la patrie." En août 1946, un article très hostile à Rosner paraît dans le journal Izvetsia. Pour l'auteur du papier, il ne s'agit que d'un trompettiste de cirque, dont la musique est digne des bistrots crasseux et décadents de l'Ouest. Rosner est présenté comme un étranger. L'antisémitisme latent en URSS fragilise davantage  encore sa situation. L'attaque personnelle constitue un signal d'alarme pour l'artiste, qui comprend qu'il doit quitter l'Union soviétique au plus vite. Retourné à Lvodv (Ukraine) avec sa famille, Rosner organise son départ. Il est arrêté avant d'avoir pu prendre la poudre d'escampette.

 

* 1947-1954: sept années au Goulag. 

Torturé à la Loubianka, il signe des aveux. Accusé de complot et d'insulte à la patrie (qui n'est pas la sienne rappelons-le), il écope de dix ans d'internement, quand sa femme se voit infligée une relégation administrative de cinq ans au Kazakhstan. Erika, la petite fille du couple, doit être confiée à une amie. Eddie est d'abord expédié à Khabarovsk où il retrouve un nouveau protecteur passionné de jazz en la personne du commandant du camp, Alexandre Derevianko! Ce dernier l'incite à former un groupe. Dès lors, Rosner joue sans discontinuer, enchaînant les concerts à un rythme infernal. Aux yeux des autorités, l'orchestre doit certes  distraire les détenus, mais avant tout le personnel du Goulag. Des tournées sont organisées, de camp de travail en camp de travail. En 1950, il demande à être envoyé à la Kolyma en espérant bénéficier d'une réduction de peine. "Qui ne risque pas ne boit pas de champagne", avait-il coutume de dire. A Magadan, capitale du Goulag, il crée un nouvel orchestre de détenus qui joue dans les baraques pour les zeks ou au théâtre pour les officiers. «L'orchestre d'Eddie Rosner, c'était un drapeau vers lequel les mains se tendaient», résumera l'un de ses musiciens-détenus. Confronté aux prisonniers de droit commun, le trompettiste réussit à se faire accepter en interprétant le répertoire des chansons de la pègre. A la différence des autres détenus, dont l'identité se réduit à un simple matricule, Rosner conserve, lui, son statut de musicien reconnu et dispose d'une certaine latitude. Paradoxalement, alors qu'en ville les artistes font l'objet d'une censure constante, il n'existe pas la même surveillance idéologique à l'intérieur des camps. Les conditions de vie y sont si épouvantables que certains responsables ferment les yeux, autorisant la pratique de la musique et de la danse. Les conditions de vie n'en restent pas moins extrêmement difficiles pour tous les détenus.

* 1954-1973. Le retour en grâce.

La libération du jazzman intervient en 1954, un an après la mort de Staline. Rosner s'installe à Moscou. Ruth et Eddie se séparent, la première reprochant au second ses infidélités. Sur le plan artistique, le musicien retrouve en partie son statut de vedette nationale et semble reprendre sa carrière là où il l'avait laissée avant son incarcération. Il fonde un nouveau big band d'Etat nommé l'Estraden Orchestre. En 1956, la formation apparaît dans la nuit du carnaval, une comédie musicale très populaire en Union soviétique. Le groupe n'est cependant pas mentionné dans le générique. 

La coexistence pacifique voulue par Khrouchtchev favorise la reprise du dialogue  entre l'Est et l'Ouest. Quelques superstars du jazz américain viennent même jouer en URSS. (2) L'assouplissement demeure toutefois très relatif. Rosner reste en effet sous la stricte surveillance des autorités. Il ne peut pas se produire dans les démocraties populaires du bloc de l'est et doit décliner les propositions d'engagement qui lui sont faites à l'Ouest. 

*1973-1976. Nul n'est prophète en son pays.

Rosner parvient à quitter finalement l'Union soviétique en 1973, à l'occasion d'une rencontre du président Nixon avec Brejnev. Titulaire de la médaille Lénine, adulé, extrêmement populaire, le trompettiste n'en devient pas moins un paria, une vedette déchue. Son départ signifie en effet la destruction des matrices de ses disques, la mise au rebut de ses enregistrements, la perte de ses titres honorifiques. Rosner s'installe à Berlin-Ouest et constate, amer, que plus personne ne se souvient de lui. Son style paraît suranné, dépassé. Il ne semble plus dans le coup. Sa ville natale lui tourne le dos, confirmant que, décidément, nul n'est prophète en son pays. Il meurt dans sa salle de bain, d'une crise cardiaque, le 8 août 1976, alors qu'il venait d'obtenir un visa pour Israël. 


Sources:

A. "Le Satchmo germano-soviétique" (ep.1), "Sourire au Goulag et jouer du jazz" (ep.2) [Une histoire particulière sur France Culture] 

B. Nicolas Werth, François Aymé, Patrick Rotman: "Goulag. Une histoire soviétique.", Arte Éditions / Éditions du Seuil, Paris, 2019.

C. "Le destin tumultueux d'Eddie Rosner." [Mabatim.Info]

Notes:

1. Sans être pratiquant, il ne se sépare jamais de son livre de prière (siddour).

2. Lors d'une tournée en 1971, Duke Ellington constate que le public lui réclame Caravan, le "fameux morceaux d'Eddie Rosner". Les Russes ne cherchent pas à offenser le Duke, mais, privés de contacts avec l'extérieur, ils ignorent l'auteur véritable de ce standard du jazz (en association avec Juan Tizol).

mercredi 14 avril 2021

Avec ses "Ensembles vocaux et instrumentaux" (VIA), l'URSS prétendait contrer l'influence pernicieuse du rock occidental. Ce fut un fiasco.

La guerre froide est un conflit idéologique, économique et culturel. Au sein du bloc soviétique, les arts font donc l'objet d'une attention constante et doivent se conformer aux canons esthétiques communistes définis par Jdanov en 1947. Dans le domaine musical, les autorités scrutent avec la plus grande attention les musiques venues de l'Ouest. Selon Staline, le jazz était une expression bien trop décadente pour permettre l'avènement de l'homme nouveau. Il faut donc attendre la mort du "vojd", en 1953, pour que ce genre musical ait enfin droit de citer. En tout cas, à la fin des années 1960, le jazz est devenu un art sérieux, une "manifestation spontanée de la conscience noire opprimée par l'impérialisme."

L'avènement et l'essor du rock aux États-Unis à partir du milieu des années 1950 suscitent une adhésion populaire dans tout le bloc occidental. Pour les cadres du PCUS, il s'agit d'"une tentative de subversion idéologique sur le front de la musique." Aux yeux de la jeunesse soviétique en revanche, le rock tient de la "révélation extatique" (source A). Joël Bastenaire dans son remarquable "Back in the USSR" (source A) explique ainsi le succès immédiat: "Bien avant que sa dimension contre-culturelle ne soit rendue évidente par l'interdit, c'est son caractère mordant et rageur qui fascine un public bercé par les orchestrations consensuelles que diffuse la radio. (...) Le sens des paroles chantées en anglais est obscur mais celui des gestes est évident. Ces signifiants évoquent des inversions de valeur sur lesquelles les jeunes peuvent reconstruire leur identité." (source A p 33)

Dmitry Rozhkov, CC BY-SA 3.0

 Très vite, censure et répression  s'abattent, implacables. Les disques occidentaux sont interdits. Pour pouvoir malgré tout écouter la musique prohibée, la jeunesse soviétique déploie des trésors d'inventivité.  

- Les étudiants en médecine, par exemple, détournent de vieilles radios médicales pour graver d'après les enregistrements de la BBC et de Voice of America. Pendant des années, ces étranges et fragiles matériaux musicaux s'échangent sous le manteau contre quelques roubles. Gravés sur une seule face, ces disques souples ne résistent pas à plus d'une trentaine de passages sous l'aiguille d'un phonographe. (1)
- Comme les guitares électriques restent introuvables en URSS, le seul moyen de s'en procurer est de les fabriquer à partir d'instruments acoustiques équipés de micros ou d'en importer en catimini de Tchécoslovaquie.  

- La CIA finance Radio Free Europe, dont les puissants émetteurs diffusent les nouvelles et la musique américaines de l'autre côté du rideau de fer. Les ondes deviennent ainsi le moyen privilégié pour atteindre les gens de l'autre côté du rideau de fer, en dépit des efforts déployés par les Soviétiques pour les brouiller. Comme le rappelle Andrey Makarevich, le leader du groupe Machina Vremeni,  "on avait du mal à capter la station, parce que le KGB faisait tout pour brouiller les ondes, ça faisait bzzzzzz tout le temps, mais en pleine nuit cela se rétablissait et on entendait enfin quelque chose." Tous ces stratagèmes permirent au rock de s'immiscer subrepticement dans le camp soviétique. 

* Beatlemania. 

Dès le début des années 1960, la Beatlemania déclenche dans le bloc de l'Est une frénésie comparable à celle que l'on observe partout ailleurs. La répression dont font l'objet les amateurs de rock se relâche furtivement. Un premier concert se tient même à Moscou en 1966 et le rock parvient à se faire un chemin dans les grandes villes. Des groupes nommés Sokol, Skifi, Gradski ou Orfey adaptent les tubes américains et se produisent dans les cafés ou les salles des fêtes des universités. La chape de plomb retombe pourtant très vite. En août 1968, les troupes du Pacte de Varsovie écrasent le Printemps de Prague et sa tentative d'instauration d'un socialisme à visage humain. La répression s'abat de nouveau contre les représentants de la "culture décadente" dont les faits et gestes font l'objet d'une intense surveillance. Le matériel de scène de Sokol disparaît ainsi mystérieusement, tandis que leur manager est envoyé en camp de rééducation sous un prétexte fallacieux. Les concerts de Skifi sont interrompus par la police lorsqu'ils suscitent trop d'enthousiasme...

* Les autorités communistes proposent leur propre version du rock, parfaitement artificielle.

Le VIA Cœurs battants, CC BY-SA 3.0
 Face à l'indéniable attraction du mode de vie américain sur la jeunesse, les autorités hésitent sur l'attitude à adopter. Faut-il intégrer cette musique pour s'en servir ou la bannir?  Si le régime n'interdit pas formellement la pratique du rock, il l'encadre néanmoins strictement. Les musiciens doivent ainsi passer des auditions devant une commission. Composé de fonctionnaires, ce jury examine attentivement les textes des chansons, le jeu de scène, la musique pratiquée. Dès lors, pour se produire en URSS, il faut subir un strict encadrement. Les autorités soutiennent des groupes officiels dont on s'assure qu'ils véhiculent bien les valeurs du parti. Le nouveau mécanisme de surveillance prend corps avec la création de VIA, pour Ensembles vocaux- instrumentaux (ВИА = Вокально-Инструментальные Ансамбли). Selon la terminologie officielle, ils ne jouent pas du rock (l'homophone russe signifie "destin"), mais du beat, une musique sage et raide faite de chansons folkloriques ou de reprises en russe de tubes anglo-saxons. A la condition de passer sous les fourches caudines de la censure, les formations musicales peuvent devenir professionnelles et bénéficier de tournées subventionnées. Les critères de validation des groupes n'en demeurent pas moins drastiques.  Il devient impératif de se couper les cheveux, de s'habiller "correctement", d'utiliser des instruments folkloriques (keytar, balalaïka), de diffuser un message optimiste et constructif à destination de la jeunesse. Énoncé en russe, les paroles développent les thèmes éternels de la musique populaire (l'amour, la joie), mais aussi le patriotisme et les valeurs soviétiques. A ce prix, les VIA jouissent du soutien logistique et financier de l’État. Faute de mieux et de rivaux, la plupart des groupes remportent un immense succès. Citons Poyushchiye Gitary (les Guitares chantantes > Поющие гитары), (les Cœurs battants > Поющие сердца), Tsvety (les Fleurs), Zemlyane, Pesniary, Samosvety, Veselye Rebyata (les Joyeux Garçons > Веселые Ребята). En 1970, ces derniers écoulent plus de   15 millions d'exemplaires de leur album et obtiennent un tube avec Люди Встречаются. Les paroles n'ont rien de subversives: "les gens se rencontrent, / tombent amoureux et se marient. / Et moi, je n'ai pas de chance. / Je souffre, mais hier soir, / j'ai fait la connaissance d'une fille." Le VIA Samosvety adopte quant à lui "la positive attitude" avec У Нас, Молодых:"Nous les jeunes / Nous avons le temps devant nous / Beaucoup de jours dorés pour travailler / Nos mains ne sont pas faites pour l'ennui." En 1969, les Guitares chantantes interprètent "Il était une fois un gars". Les paroles narrent l' histoire tragique d'un type venu d'Amérique. Il adore jouer les titres des Beatles, des Rolling Stones, mais déteste la guerre et la mort... Une lettre d'incorporation l'oblige à rentrer aux États-Unis. A la fin du morceau, on apprend que le malheureux est mort au Vietnam. L'ancrage politique d'une chanson est donc possible, mais à la seule condition de fustiger le bloc de l'Ouest.

Chaque République soviétique possède son VIA proposant "une musique de variétés bien à soi, faite d'un mélange de traditions locales et d'esthétiques importées", dont le répertoire exalte la culture nationale et le patriotisme. Citons Yalla  en Ouzbékistan, Chervona Ruta en Ukraine, Pesniary en Biélorussie, Orera et Ivéria en Géorgie.  "Ces groupes bien payés et dotés de bon matériel sont protégés de la concurrence d'éventuels rivaux par une sorte de clause d'exclusivité qui interdit les ondes et les plateaux de télévisés aux autres groupes locaux (...)." (source A p 48)

 Le VIA se compose donc d'un ensemble de musiciens professionnels adoubés par l'État. Un ensemble type comprend 6 à 10 membres, généralement multi-instrumentistes. Les groupes ne jouissent d'aucune autonomie d'autant qu'un directeur artistique (художественный руководитель) supervise la production de chaque formation dont le répertoire est écrit par des compositeurs professionnels, le plus souvent membres de l'Union des compositeurs soviétiques. Avant chaque concert, la liste des chansons doit être approuvée par le ministère des affaires culturelles. Le label d’État Melodiya produit et distribue les VIA, tandis que Radio Moscou se charge de la diffusion des morceaux. Les groupes obtiennent généralement le droit de jouer sur des guitares électriques, mais sur scène ils doivent arborer un complet ou une tenue traditionnelle et proscrire toute chorégraphie suggestive. Les instances de surveillance imposent bientôt de chanter les refrains à l'unisson et d'intégrer des chanteuses dans les groupes afin de rendre possible l'interprétation de duos.

Concert de Zemlyane en 1984.  Public domain, via Wikimedia Commons

* Un pays, deux systèmes. 

Au tournant des années 1970, on a donc d'un côté des musiciens professionnels rémunérés (les VIA) et muselés par l’État et de l'autre, une vraie scène non officielle qui réunit dans l'ombre de plus en plus de groupes amateurs dont un des points communs est de refuser de chanter en russe, assimilé à la culture officielle. Ces deux mondes évoluent dans deux directions opposées, irréconciliables, même si des membres de VIA participent parfois aussi à des groupes de rock non reconnus. La double appartenance permet de gagner un peu d'argent et de justifier d'une couverture professionnelle. 

C'est aussi le moment où la contre-culture américaine franchit le rideau de fer avec la mode hippie. De nombreux jeunes soviétiques partent vers les républiques périphériques à l'est de l'URSS, dans le Caucase et en Asie centrale pour y goûter l'herbe et trouver un petit boulot qui permettra de financer un autre voyage. Parmi les amateurs de flower power se trouve Mashina Vremeni ("la machine à remonter le temps" / Машина Времени), un groupe de Moscou. Écrite en 1972, "La chanson du millionnaire" (Песня про миллионера) fustige le cynisme des membres de la nomenklatura vivant en nababs. "Mon nom et ma photo sont dans les journaux / Cinq voitures dorées m'attendent sous le porche /Je m'assois avec une expression préoccupée. / La vie est comme un rêve (2X) Je me suis payé des toilettes en or". Fondé par un jeune Moscovite de bonne famille nommé Andreï Makarevitch, le groupe propose une musique très inspirée des Beatles ou de Cat Stevens. Les textes, audacieux et subtiles, livrent une ferme critique métaphorique d'un communisme en déshérence. "Cette approche conciliante dans la forme et radicale sur le fond sert de modèles pour la génération montante, celle qui prendra la relève au cours des années 1980." (source C)

A la fin de cette décennie, l'effondrement de l'appareil de censure d’État permet l'épanouissement d'une scène rock underground dynamique. L'avènement des synthétiseurs et des samplers précipitent le déclin des formations musicales pléthoriques. Ces facteurs contribuent à l'extinction des VIA dont les paroles lénifiantes ne sont plus du tout (l'ont-elles jamais été?) en phase avec les aspirations de la jeunesse. 

> Pour contrer la séduction du rock occidental, le Parti a proposé un ersatz bien trop sage et édulcorée pour concurrencer le rock, un genre musical reposant sur la surenchère et la transgression sonore et scénique. Ne pouvant disposer du moindre espace de liberté, les VIA étaient voués à l'échec.

Notes:

1. Le processus de recopie et d'auto-distribution d'enregistrements audios clandestins en Union soviétique se nomme le magnitizdat, en référence au fameux samizdat littéraire.

  

Sources:
A. Joël Bastenaire: Back in the USSR. Une brève histoire du rock et de la contre-culture en Russie, Le Mot et le reste, 2012.
B. Jukebox: "Leningrad 1980: le rock au pays des Soviets"
C. Continent musique: "Le rock soviétique, «mouvement vers le printemps» (1957-1991)"
D. "Quand le rock dérangeait le Kremlin.", documentaire de Jim Brown diffusé sur Arte.
E. Vice: "Bone music: quand les hipsters soviétiques recopiaient des disques sur des radios."

Sur le blog:

-  "Comment les autorités est-allemandes tentèrent-elles (en vain) de contrer le rock'n'roll?"