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jeudi 13 février 2025

"Code noir, crime contre l'humanité". Devoir de mémoire et abolition de l'esclavage vus par les rappeurs.

Nous avons pu constater dans un précédent billet que l'histoire est un des matériaux privilégiés du rap hexagonal, en particulier la période de l'esclavage. Les paroles des rappeurs insistent sur "la constance des stigmates nés de l'époque esclavagiste". Pour comprendre les origines d'injustices toujours à l'œuvre, ils entendent, dans leurs textes, entretenir le souvenir. Cette quête mémorielle, omniprésente dans le rap, s'oppose souvent au processus commémoratif officiel.

 

L'histoire du passé esclavagiste de la France est longtemps restée largement méconnue ou minorée. Il faut dire que depuis la Révolution un mécanisme de l'oubli est mis en place. Entre 1848, date de l'abolition, et 1946, celle de la départementalisation, la République cherche assimiler. Dès lors, il faut donner des gages d'amour à la mère patrie et ne pas revenir sur les pages sombres de l'histoire nationale. Dans ces conditions, mieux vaut ne pas évoquer la période de l'esclavage. "Je recommande à chacun l'oubli du passé", déclarait déjà le gouverneur de Martinique en 1848. Sous la IIIème République, l'école républicaine s'évertue alors à faire aimer la patrie, Marianne, le drapeau tricolore, Schoelcher. L'histoire semble alors circonscrite aux territoires ultramarins, comme si l'esclavage n'impliquait pas, de façon bien plus large, l'Europe, l'Afrique et l'Amérique. Le système de la traite, alors que la Révolution industrielle point, a pourtant permis à l'Occident d'asseoir sa domination économique et technologique sur le monde. Cette négation de l'histoire crée des dégâts considérables. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l'esclavage continue à faire l'objet d'une large occultation. 

Transmission de l’Histoire et occultation de la mémoire 

Dans le domaine scolaire, la fabrique d'un roman national au XIX° siècle permit de célébrer une colonisation "humaniste" et de passer sous silence l'histoire de la traite et de l'esclavage. Le "Petit Lavisse", bible des instituteurs de la IIIème République, dépeignait la France comme cette nation généreuse qui avait su éradiquer l'esclavage, oubliant de préciser qui l'avait pratiqué! Ainsi, cette histoire commençait en France par sa fin : le vote de l'abolition en 1848. Pour Myriam Cottias, "une institutionnalisation du silence", se mit en place, entretenue par l'Etat et les historiens de l'époque. Il faut finalement attendre la loi Taubira, en 2001, pour que l'histoire de l'esclavage fasse enfin une entrée significative à l'école. Cette situation contribuera à alimenter la méfiance à l'égard de l’histoire enseignée, accusée de passer sous silence ou de minimiser certaines épisodes. Plusieurs titres rap critiquent l'enseignement prodigué au sein de l'école française. C'est le cas du morceau "A qui l'histoire? (le système scolaire)", sorti par le groupe Assassin en 1992. "Mais l'enseignement, c'est l'Etat, c'est l'Histoire, c'est l'Etat mais quelle histoire? / Ton histoire n'est pas forcément la même que la mienne, connard! / Pourtant ton histoire fait que je me retrouve sur ton territoire / Donc j'attaque, me cultive, pour savoir pourquoi je suis là / Mais l'Etat ne m'aide pas, il ne m'enseigne pas ma culture! / Nous cacher le passé n'est pas bon pour le futur / Comme une bombe qui tombe sur une institution / Tous les jeunes à l'école doivent dire non à cette éducation!". 

La transmission de l'histoire constitue un enjeu crucial pour les rappeurs, dont certains insistent sur le fait qu'elle fut longtemps écrite par les vainqueurs ou les dominants, Blancs et Occidentaux, qui imposèrent leur version, partielle et partiale, des faits aux dominés, populations esclavagisées et colonisées. Le " savoir est une arme" de Dooz Kawa rappelle que tout récit historique est situé, souvent orienté. "Les collabos, les colonies et le code noir / Souviens-toi que c'est les vainqueurs qui rédigent les livres d'histoire".  

L'histoire des pays africains ne débute pas avec la traite négrière et l'arrivée des occidentaux sur les côtes, n'en déplaise aux ignares qui considèrent que "l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire". Lino dénonce la falsification des faits et une fâcheuse tendance, en France, à transmettre un message eurocentré. « J’chante sans les chaînes, mec, / t’entendras p’t-être mes prières / Dis aux petits frères qu’notre histoire commence pas par la traite négrière ». [« Requiem »]

On a longtemps avant tout parlé de commémoration, d'abolition, pas d'esclavage, ce qui entretint une forme d'ignorance, éludant les responsabilités et les conséquences de l'exploitation sur les populations concernées. Tout cela créa "Des problèmes de mémoire" comme le rappe Rocé. "Il y a des choses qui datent. Sur l'esclavage et son règne? / On débat pas mais on fête et la fête cache les épaves / Tout le monde dit "plus jamais ça", mais c'est de la com' malsain: / Les processus restent les mêmes à l'heure où tout le monde en parle. / Tout le monde en parle comme d'un cas, d'une exception inhumaine / ça rend les choses si lointaines, et la mémoire devient fable / La République était là, à savoir si c'est la même / Elle change de numéro, d'enseigne, d'adresse et de façade. / Mais elle n'ose pas gratter en elle / Elle refoule et elle s'enchaîne / Et tout ce qu'on nous enseigne c'est que l'époque était malade / C'est que l'époque était malade? / Mais tu parles, quand bien même la maladie viendrait d'un système / Tant qu'il pèse on s'ra malade / "Devoir de mémoire", "Plus jamais ça", hein! Et puis quoi? / Quand on garde intactes les liens que la gangrène escalade".

La Commémoration tient souvent lieu d'histoire. En se focalisant sur l'abolition, le discours anti-raciste universaliste et assimilationniste contribue, consciemment ou non, à invisibiliser les populations serviles, effacées derrières le combat des abolitionnistes issus des métropoles coloniales. Une critique récurrente dans les titres du groupe La Rumeur , que l'on perçoit dans "les écrits restent" "un trou dans mon Histoire, un flou dans ma mémoire, et dans les bouquins toujours les mêmes couverts de gloire", "le chant des casseurs" ou  365 cicatrices : "J’ai pleuré, rarement ri comme à cette connerie d’abolition et à leurs 150 ans, ils peuvent se le foutre dans le fion."

Aux Antilles, à la Réunion, les "descendants de coupeurs de cannes" comme le clame la Rumeur, s'insurgent contre la surreprésentation d'une geste européenne qui accorde, à leurs yeux, une place trop importante aux abolitionnistes, en premier lieu Schoelcher. Refusant de s'inscrire dans une mémoire uniquement victimaire, ou de commencer le récit historique par l'abolition, d'aucuns préfèrent s'intéresser au processus d'émancipation ou aux formes de résistances développées par les esclaves, dont le rôle actif dans la libération est aujourd'hui largement réévalué. Dans cette optique, les figures de révoltés, réels (Toussaint Louverture, Nat Turner, Zumbi de Palmares, Delgres) ou fictifs (Kunta Kinté) sont exaltées. "C'est le retour de Kunta Kinté contre les kouffar's / Je viens débiter tout feu tout flammes, mon vrai nom c'est Youssoupha et / Je garde mon vrai blaze car, avec lui, je me sens trop libre et / Je voulais pas que les colons d'ici finissent par m'appeler Toby". [Tiers Monde "Five minutes a slave"]

Au contraire, les personnages activement impliqués dans la traite et l'esclavage comme Colbert sont de plus en plus contestés, une tendance accentuée par le mouvement Black Lives Matter et le déboulonnage mondial de statues. "On déboulonne les statues des colons franchouillards, les Colbert et compères, au goulag au mitard". [Sidi Wacho : "Que de l'amour" remix 2022] Les rappeurs interrogent à leur tour le roman national, s'en prenant au rôle joué par Napoléon, premier consul, dans le rétablissement de l'esclavage après l'abolition de 1794. Neg Lyrical rappe : "Pourquoi on aimerait Napoléon / Puisqu'il a fait abolir la première abolition / Briser l'nez du Sphinx pour masquer la négritude des pharaons / Qui sert de chair à canon? / Les damnés de la terre de Frantz Fanon". De même, dans "Musique nègre", Kerry James imagine la revanche de Toussaint Louverture sur Napoléon. lance "Je me prends pour Toussaint Louverture bottant le cul de Bonaparte". La révolution haïtienne est un épisode traumatique de l'histoire de France, ce qui a contribué à l'effacement de toute trace mémorielle de la perte de Saint-Domingue.

Finalement, seule une confrontation avec les sources et preuves historiques permet de contrer l'oubli, l'amnésie, les simplifications et confusions. Aux Antilles et à la Réunion, faute de transmission - car le discours officielle n'y incitait pas - la mémoire de l'esclavage entre les générations fut souvent largement reconstituée ou déformée. Ce qui nous permet ici d'insister sur la distinction entre histoire, soucieuse de connaissance, et mémoire, avide de reconnaissance, mais facilement sujette à déformation ou manipulation. Certains artistes ne se privent pas pour comparer les exactions d'hier aux exclusions d'aujourd'hui, dans une logique parfois trop mécanique et quitte à verser dans une forme de concurrence victimaire"J'arrête pas de pleurer mon peuple, la haine ça se cultive / J'ai pas le choix, tu veux que je te dise : l'esclavage, pire que la Shoah / Faire couler des larmes de plomb, moi j'y arrive" [Booba : "Le météore"]

* Avancées historiographiques.

Les avancées historiographiques ont été bien plus précoces outre-Atlantique. Sous la pression du mouvement des droits civiques, les chercheurs commencèrent véritablement à analyser l'esclavage et la traite atlantique à partir des années 1970. En France, il faudra patienter encore une trentaine d'années, en dépit d'une demande sociale très forte émanant des départements d'outre-mer. Ce décalage a sans doute pour origine le fait qu'aux Etats-Unis le territoire national recoupait en grande partie le territoire esclavagiste, tandis qu'en France, il concernait les territoire ultramarins. Cette situation contribua à considérer le sujet comme périphérique, marginal, ne méritant pas d'occuper une place centrale dans le récit de l'histoire nationale; considération d'autant plus opportune que la période de l'esclavage était devenue une page infamante du passé.  

Plusieurs éléments changent la donne. Le 23 mai 1998, quarante mille personnes participent à la manifestation parisienne commémorant le 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage. Dans la foulée, la loi Taubira de 2001 marque un tournant important avec la reconnaissance de l'esclavage comme un crime contre l'humanité. Des postes d'enseignants-chercheurs spécialisés sur le sujet sont enfin créés. Désormais, les publications francophones, nombreuses, permettent un renouvellement de l'histoire des traites, tout en proposant de nouvelles approches. Les travaux récents placent ainsi l'esclave au centre du propos, plutôt que l'institution esclavagiste. Une logique qui rejoint celles d'associations cherchant des traces généalogiques pour identifier les esclaves, suivre leurs trajectoire, afin de leur redonner une identité, une humanité, car même asservis, réifiés, les esclaves n'en restent pas moins des hommes et des femmes, exerçant leur agentivité. L'essor de l'histoire globale offre également des perspectives comparées sur les différents systèmes esclavagistes et de traites. Enfin, les historiens s'emploient à produire une histoire locale de l'esclavage. (1 

 En 2007,  "Quitte à t'aimer" de Hocus Pocus dénonce la longue occultation du passé dans les ports négriers français, qui doivent pourtant en grande partie leur prospérité au commerce triangulaire. "Tiens, regarde, j'ai retrouvé de vieux clichés / On y voit le port de Nantes en couleur sépia / J'te reconnais pas, qui sont ces hommes enchaînés? / Au dos de l'image cette liste c'est quoi? / Petit pays, pourquoi dans ton journal intime / Avoir déchiré des pages et effacé des lignes?D'abord timidement, puis de manière plus active, ces villes réalisent enfin un travail de mémoire digne de ce nom, avec des salles consacrées à la traite au sein du musée d'histoire de Nantes, du musée du Nouveau du monde à La Rochelle et du musée d'Aquitaine à Bordeaux. 

Les historiens et enseignants s'emploient désormais à lutter contre les simplifications, car les mondes de l'esclavage sont extrêmement divers et complexes (2), ce dont témoigne l'épineux dossier des réparations, qui pose des nombreuses difficultés. Qui est coupable? Qui est responsable? Assurément, les armateurs européens et négriers ont une responsabilité première, mais ils s'appuient aussi largement sur des royaumes africains esclavagistes qui organisaient des razzias. "Blokkk identitaire" de Médine insiste sur la complexité à l'œuvre. En réponse à Youssoupha qui dénonce les arabes esclavagistes, Médine évoque les rois africains qui s'enrichirent en capturant et s'adonnant à la traite, vendant leurs captifs aux marchands d'esclaves européens. Le but de la joute verbale étant bien sûr de dépasser les divisions face aux menaces d'une droite identitaire assimilant toute réflexion sur la période de l'esclavage à une forme de repentance.

D'un autre côté, la demande sociale et les attentes sont fortes. De nombreux morceaux de rap en témoignent. En 1998, donc trois avant la loi Taubira et la reconnaissance officielle de l'esclavage comme un crime contre l'humanité, Fabe, d'ascendance martiniquaise, martelait déjà : "Code noir, crime contre l'humanité ! Esclavage, crime contre l'humanité". En effet, il ne peut y avoir réconciliation que si il y a exposé du crime, vérité, un enjeu crucial résumé par le rappeur dans son titre Code noir«Personne ne demande pardon, dis-moi comment tu veux qu'on excuse ? / C'est du passé, t'étais pas là ? C'est pas une excuse ! / Bouge ! Jusqu'à c'que l'O.N.U. dédommage on voit rouge... / Dommages et intérêts, y a intérêt à pas réitérer / Les plaies d'l'histoire ça cicatrise quand on les soigne»

La question des réparations entre en résonance avec la question sociale, très éruptive dans les territoires ultramarins. Le rappeur Neg Lyrical, avec "Tôt ou tard" (2007), remet en question le discours républicain lénifiant consistant à sans cesse brandir les valeurs d'égalité et de fraternité, quand les habitants de ces territoire ont le sentiment de n'être que des citoyens de seconde zone, habitant des départements encore largement considérés comme des colonies. Les structures sociales antillaises ou réunionnaises sont restées très inégalitaires. L'indemnisation des planteurs, dédommagés de la perte de leurs cheptels humains, a alimenté les profondes inégalités entre les descendants de békés et d'esclaves. Se pose ainsi la difficulté pour l'Etat d'élaborer une politique publique capable de tenir compte des ravages perpétrés par la colonisation. "Eh Marianne t'as jamais dit désolé / Pour toutes les populations déportées / Tous les biens dérobés / Pas besoin d'aller à Gorée / Pour voir que ton passé n'est pas doré" "Eh Marianne, j'te demanderai pas à ton père en mariage / A Bordeaux et à Nantes, tu devrais faire un mémorial / Tu t'marres , rien à foutre, t'as aucun respect pour ma race / Liberté, égalité, fraternité, un mirage".

Conclusion : Quel bilan dresser ? En dépit des incontestables avancées qu'a permis la loi Taubira, l'histoire de l'esclavage reste un sujet périphérique dans les programmes scolaires, contrebalancé il est vrai par l'implication des professeurs ou des projets conçus dans le cadre de concours comme "la flamme de l'Egalité". (3)

L'Etat s'est doté d'outils adaptés pour rompre le silence avec la création d'institution telles que la Fondation pour la Mémoire de l'esclavage ou l'inauguration du mémorial Acte ou Centre caribéen d'expression et de mémoire de la traite et de l'esclavage à Pointe-à-Pitre en 2015. Cela dit, il n'existe toujours pas de musée national consacré à l'esclavage dans l'hexagone, ce qui contribue encore et toujours à réduire le phénomène aux seuls territoires ultramarins. 

Ainsi, il reste aujourd'hui difficile de construire une mémoire collective de l'esclavage tant les positions paraissent polarisées entre ceux qui surévaluent le rôle des résistances des esclaves ou néglige l'importance des métissages issus des relations contraintes entre colons et esclaves, ceux qui survalorisent l'abolition comme point de départ de l'histoire et ceux qui, à droite, ne veulent même pas en entendre parler. 

"Et forcément, j'nique tous les colons du globe / qui voulaient me faire oublier tout l'or qu'ils m'ont volé avec une carte gold / Noir est le code, certaines luttes nous terrassent / La négritude, c'est une histoire de culture, pas une question de race / Et ça dérape quand l'espoir se meurt / Où est le devoir de mémoire si l'histoire souffre d'Alzheimer?" ["Noir désir" de Youssoupha]

Comme l'écrit Mylenn Zobda-Zebina (source H), "le rappel des atrocités commises durant l’esclavage et la colonisation permet pourtant de restituer une mémoire collective, mais aussi de court-circuiter le discours officiel en clamant une autre vérité"; ce à quoi s'emploie de nombreux rappeurs. Les titres consacrés à la période de l'esclavage ont ainsi pu proposer un renversement du regard en proposant des références distinctes des récits proposés par les programmes scolaires et les livres d'histoire.  

Notes :

1Dès les années 1970, les leaders indépendantistes antillais cherchent à repenser l'histoire d'un point de vue local, afin de modifier le référentiel, non plus par rapport à la France hexagonale ou l'école.  

2Au sein des populations serviles existent ainsi une hiérarchie. Les esclaves domestiques occupent une position moins désavantageuse que celle des esclaves s'usant sur la plantation, sans parler des "nègres à talents", détenteurs d'un savoir-faire professionnel leur permettant de jouir de quelques avantages, tout comme les mulâtres, nés des relations adultérines imposées par les maîtres blancs aux femmes esclaves de leurs habitations.

3. Le concours contribue par ailleurs à la réalisation de projets ambitieux autour de l'histoire de l'esclavage.

Sources:

A. Karim Hammou : "Le cuir usé d'une valise : fragments d'une mémoire politique", Sur un son rap, publié le 13 septembre 2023.
B. Le Mouv': "Commémorer l'esclavage à travers le rap français"

C. Karim Hammou : "Révoltes postcoloniales et mémoire dans le rap français (1992-2012), Sur un son rap, publié le 22 février 2017. 

D. Laurent Béru : « Le rap français, un produit musical postcolonial ? »Volume ! [En ligne], 6 : 1-2 | 2008, mis en ligne le 15 octobre 2011, consulté le 17 mai 2024.

E. Yérim Sar : "La question noire dans le rap francophone", Mouv', publié le 16 juin 2020 

F. Laurent Lecoeur : "Esclavage, colonisation et rap français : le temps des symboles", Le Rap en France, 2 août 2016. 

G. Laurent Béru : "Mémoire et musique rap. L'indissociabilité de l'esclavage et de la colonisation"

H. Mylenn Zobda-Zebina, « Dancehall aux Antilles, rap en France hexagonale », Volume ! [En ligne], 6 : 1-2 | 2008, mis en ligne le 15 octobre 2011

J. Le site de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage

K. Paroles d'histoire 89 : "L'esclavage et ses héritages, avec Aurélia Michel". 

mardi 4 février 2025

"Depuis les chaînes et les bateaux j'rame". L'esclavage et ses séquelles sous l'œil des rappeurs.

L'histoire est un des matériaux privilégiés du rap hexagonal, en particulier la période de l'esclavage. Nombre de rappeurs, dont les aïeux ont parfois une ascendance africaine ou antillaise, rendent hommage et s'intéressent à ces populations serviles, qu'ils identifient souvent comme leurs respectables ascendants. D'aucuns considèrent la condition subalterne de nombreux Français d'origine africaine ou ultramarine, comme une conséquence historique de la hiérarchie raciale forgée lors de l'esclavage. Pour ces artistes, la persistance de discriminations et d'un racisme décomplexé dans une partie non négligeable de la société française, puiseraient également son origine au sein de la matrice esclavagiste. Ainsi, leurs paroles contribuent à agiter ou réveiller les mémoires, revenant sur les rapts, les ventes, la déportation des captifs et leur sordide exploitation dans les plantations. Pour certains, et toutes proportions gardées, l'histoire balbutie avec la perpétuation d'une assignation fondée sur la couleur de peau.  

Dans le premier album d'IAM, Shurik'n raconte l'histoire de la mise en esclavage des populations du continent africain à l'époque moderne dans un morceau intitulé « Tam-tam de l'Afrique», dont le premier couplet décrit la capture des esclaves. "Ils sont arrivés un matin par dizaines par centaines / Sur des monstres de bois aux entrailles de chaînes / Sans bonjours ni questions, pas même de présentations / Ils se sont installés et sont devenus les patrons / Puis se sont transformés en véritables sauvages / Jusqu'à les humilier au plus profond de leur âme"

Descendants d'esclaves

La traite atlantique débute à la fin du XVIIe siècle. Des Européens et des colons installés aux Amériques acquièrent des captifs en Afrique et leur font traverser l'océan sur leurs navires pour les revendre comme esclaves dans le Nouveau Monde. Le trajet s'inscrit dans un périple mettant en contact les trois continents, c'est pourquoi l'on parle de commerce triangulaire. "On lâchera pas l'affaire" (0'25) propose un dialogue entre Pit Baccardi et Doc Gyneco. Respectivement originaires du Cameroun et de Guadeloupe, les deux rappeurs insistent sur une histoire commune marquée par l'esclavage, par delà l'océan atlantique. "Notre historique n'est fait que de coups de fouets / Kunta a fui, après avoir brisé les chaînes / Il était noir, faut que ce soit significatif / Pour nous les jeunes / Afrique, Antilles, il n'y a pas de différences" (1)

Afrique, terre mère. 

"Maman dort" de Mokobé, du 113, narre les déboires de l'Afrique, identifiée à la terre mère. Depuis Gorée, point de départ de nombreux bateaux négriers, les esclaves ont été déportés, contribuant à créer des siècles plus tard une immense diaspora d'Afro-descendants. Le rappeur dénonce les conséquences dramatiques de l'esclavage sur un continent entravé, comme le furent les esclaves par leurs chaînes; la colonisation, puis le néo-colonialisme parachevant le pillage en règle.  "Maman [l'Afrique] a mal depuis le jour où sur l'île de Gorée / Elle a vu partir beaucoup de ses enfants adorés / Puis toutes ses richesses lui ont été volées".

Il s'agit de renouer un lien avec un continent souvent mythifié, dont furent originaires les premiers esclaves, quitte à passer sous silence le fait qu'au XVIII° et XIX° siècles, l'écrasante majorité des esclaves présents sur les habitations sont créoles, nés en Amérique, non en Afrique. Au fond, le système esclavagiste s'emploie à "tuer l'Afrique", baptisant les nouveaux venus, leur imposant un nom chrétien. La population de la Martinique, dont est originaire Casey, descend pour partie d'esclaves africains déportés dans le cadre de la traite, pour trimer sur les plantations de cannes. Dans son morceau "sac de sucre", la rappeuse revient sur les étapes de la traite, de l'achat à la mise au travail forcé, dans des conditions effroyables. Sur la plantation, la main d'œuvre servile produit des denrées exotiques qui se vendent à prix d'or en Europe. "Y'a pas de champs de cannes en jachère". "J'ai été poursuivie, asservie, enlevée à l'Afrique et livrée, pour un sac de sucre / Le matin au lever, j'accomplis mes corvées, et ma vie est rivée, à un sac de sucre" [...] "Nos anciens tortionnaires, sont nos nouveaux employeurs". Au fil du morceau, la colère grandit, nourrissant la rébellion de l'esclave. 

L'un des événements fondateurs de la critique postcoloniale fut, pour certains artistes, la date de 1492 qui annonçait, avec la découverte du continent américain par les puissances occidentales de l'époque moderne, le début de l'essor de l'impérialisme européen, dont l'une des manifestations les plus marquantes fut l'esclavage transatlantique. Dans "Commis d'office", tiré de l'album Panthéon en 2004, Booba faisait de ce voyage l'origine de l'exploitation : « […] 400 ans c'est trop long / C'est pas la mer qui prend l'homme, c'est Christophe Colomb / […] ces fils de putain nous l'ont mise kho, quand la première galère a pris l'eau ». 

Dans plusieurs de ses morceaux le rappeur de Boulogne ajoute à son âge les 400 ans de l'esclavage, une manière de lier son existence à celle des populations serviles. "Ecoute bien" réclame-t-il à son auditeur. "Crois en mon expérience / Issu d'un peuple averti, c'est B2O, j'ai 423 ans.Dans "On m'a dit", le même Booba affirmait sa différence en faisant référence à l'esclavage et à ses origines sénégalaises, utilisant le vocabulaire des anciens colons. Il s'identifie dans ce titre à l'esclave, qui lui aurait transmis force et colère. "Eh oh ! j'ai les crocs, Négro, j'suis venu faire mal, parole de Soninké / Vous auriez dû m'laisser mes chaînes".

Neg'marrons intitule un de ses raps "400 ans". Les fouets ne s'abattent plus sur les dos, les chaînes sont brisées, mais la servitude mentale persiste chez ceux qui se revendiquent comme des descendants d'esclaves. Dans leurs paroles, l'abolition reste avant tout formelle, tant le sort des Afro-descendants reste placé sous le sceau de la soumission. "Ils ont cramé nos habitations / pillés nos terres / violé nos sœurs / sans pitié / tué nos frères. / Devant tant d'abominations, je ne peux me taire. / Laisse moi retracer l'histoire de mon sang et ma chair. / Ils disent que l'esclavage a été aboli, que cela fait 150 ans aujourd'hui. / Les chaînes sont brisées, mais pas celles des esprits. / Neg Marron déclare que le combat n'est pas fini." "Le bitume avec une plume" de Booba reprend l'idée de séquelles psychologiques profondes. "Depuis les chaînes et les bateaux j'rame / T'inquiète, aucune marque dans le dos man, j'les ai dans le crâne".

Dans "Créature ratée", Casey adopte le point de vue d'un colonisateur, dont elle décortique le raisonnement raciste, opposant le blanc au noir, le beau au laid, l'intelligence à la bêtise... Cette construction idéologique justifie aux yeux des Européens la traite, contribuant à la déshumanisation des esclaves. "Chers clients, clientes, ne vous arrêtez pas à cette laideur criante / Les jungles de l'Afrique, lointaines et luxuriantes / Nous offre des spécimens de différentes variantes / Leurs femelles sont fertiles et vaillantes / Dociles et idiotes, font-elles mêmes leurs paillotes (...) Eloignez quand même vos fillettes / Parfois le sauvage plonge dans la démence / En rage, peut réduire un humain en miette / Mais le passage du fouet le ramène au silence..."

Sous la plume des rappeurs, l'esclavage reste une plaie à vif, continuant à suppurer, comme dans "le poumon des peuples" de La Rumeur. "Mes rides sont ces meurtrissures laissées par des siècles / De fortune bâties sur mes obsèques / Par des siècles de démence arrosée d'eau bénite (...) Je suis le poumon des peuples / J'ai l'âge de tous les esclavages / L'âge du claquement du fouet des fers cousus au visage / Des traites infâmes, des ghettos de l'âme que se partage / La race des vautours / Pour sertir d'or et d'argent son plumage / J'ai tout construit, tout produit, tout porté, tout forgé". Dans "Champs de canne à Paname", Philippe de La Rumeur rappe : "J'ai le vague à l'âme, parole de descendant de coupeur de cannes / A qui t'as violé les femmes et pillé les âmes".

L'esclavage existe depuis l'Antiquité, mais il se racialise à compter du XVII° siècle. Des lois et des Codes fixent le statut d'esclave, le rendant irrémédiable et héréditaire. Le racisme systémique contribue parfois à inculquer la haine de soi aux esclaves ou à leurs descendants, comme le dénonce, une nouvelle fois, la Rumeur.  Dans « 365 cicatrices », Le Bavar fustige les "noirs teints en blonds pour faire blanc". Tout en rappelant l'origine de cette détestation de soi : "J'ai 365 cicatrices et sur ma peau, ma couleur a connu tous les hommes / Qui lui ont dit qu'elle était dévastatrice et qu'elle reste l'opposé du beau".

Si l'abolition met un terme à l'esclavage, elle n'empêche pas la perpétuation de l' exploitation économique par les descendants des planteurs esclavagistes. Aux Antilles, les entreprises et les terres continuent souvent d'appartenir aux descendants de colons européens, les békésCe que dénonce le « Code noir » de Fabe. Pour l'auteur, les inégalités sociales abyssales en Martinique trouvent leur origine dans la traite négrière, tant les plus grandes fortunes de l'île sont, très souvent, le fruit de l'exploitation du travail servile imposé aux ancêtres. "Code noir, crime contre l'humanité! / Esclavage, crime contre l'humanité! / Déportation, crime contre l'humanité ! / Exploitation dans les plantations demande aux békés..." Ainsi, l'héritage de l'esclavage continue d'alimenter injustices raciales, inégalités économiques, et, par ricochet, les luttes identitaires aujourd'hui. Le racisme continue de gangréner la société française, ce qui, aux yeux de nombreux rappeurs est aussi un héritage de la période de la traite négrière. "La complexion de nos peaux les fait hésiter / C'est dur à camoufler comme un crime contre l'humanité / Est-ce que t'as l'impression que l'esclavage a disparu? / Est-ce que t'as l'impression qu'il n'y a plus de pression quand tu es dans la rue / Est-ce que t'as l'impression qu'on marche tous dans le même sens"? 

Dans beaucoup de ses textes, Casey relate les sévices subis par ses ancêtres et les relie à sa propre trajectoire. Une exploitation passée qui reste toujours d'actualité, tenace. "Aucune différence dans cette douce France, entre mon passé, mon présent et ma souffrance (…) mes cicatrices sont pleines de stress, pleines de rengaines racistes qui m’oppressent, de bleus, de kystes et de chaînes épaisses, pour les indigènes à l’origine de leur richesse ! ". ["Dans notre histoire"] 

Après l'exploitation des populations serviles, ceux qui s'identifient comme leurs lointains descendants continuent de trimer et occuper le bas de l'échelle sociale. «Du putain d’bateau aux tranchées, des HLM aux cellules / J’ai trop dansé, gobé la pilule / Entassé les merdes, couleur ébène, gueule cassée / Les peines se chantent, musique accouchée dans la douleur / Assez, mes mots stressent comme des bruits d’chaînes», rappe Lino dans « Mille et une vies ».

Une des conséquences de l'esclavage serait la relégation socio-spatiale subie par ceux qui se revendiquent comme des "descendants de coupeurs de cannes". Dans "Pas né innocent", Al rappe : "Rien ne se perd tout se transforme / le fer est devenu taser accolé à un uniforme". Même idée, dans "le chant des casseurs", interprété par Le Bavar, du groupe La Rumeur : "Qui connaît les fers depuis l'Afrique, les Antilles ou la tess'".

Un lien invisible relie les côtes d'où furent déportés les esclaves africains, les îles à sucre aux ports négriers de la côte atlantique. Les ravages géographiques, économiques  et sociaux de la traite se répondent en écho dans "Quoi qu'il arrive", de Booba. "Ils maintiennent l'Afrique affamée pour qu'elle se prostitue / Traces de fouets sur les côtes, millions d'esclaves dans la coque, mon espoir fuit dans la coke". Le pillage, le vol, l'asservissement ont enrichi l'Europe et les colons dans leurs confettis coloniaux caribéens. L'origine du mal développement des territoires ultramarins y puise assurément une partie de ses origines comme le dénonce "nature morte" de La Rumeur. "Que veux-tu que j'retienne de cette haine des chaînes / Et de tout c'qu'ils ont violemment injecté dans mes gènes / Depuis l'vol organisé qui s'opère sur nos terres / Où ont poussé les palaces et les pistes d'hélicoptères / On me demandera d'me taire, avec pour seule critère la servitude héréditaire. / J'te jure, ils ont greffé l'nègre à la misère / Du fouet du propriétaire au fusil du militaire"

Dans le morceau "Chez moi" portant sur sa Martinique natale, Casey rappelle que l'expérience physique et morale de l'esclavage irradie les cultures caribéennes actuelles : « Sais-tu qu'hommes, enfants et femmes / Labouraient les champs et puis coupaient la canne ? / Sais-tu que tous étaient victimes / Esclaves ou Nèg' Marrons privés de liberté et vie intime? / Sais-tu que notre folklore ne parle que de cris / De douleurs, de chaînes et de zombies ? ». 

C° : Chez les rappeurs, le rappel des atrocités commises durant l’esclavage et la colonisation permet de restituer une mémoire collective, mais aussi de court-circuiter le discours officiel en clamant une autre vérité. Ainsi, "Problèmes de mémoire" de Rocé sert de poil à gratter à une République toujours prompte à s'exonérer de toute responsabilité ou à commémorer l'abolition de l'esclavage, oubliant que le régime s'accommodera ensuite fort bien du travail forcé, dans son empire colonial. 

Les artistes reviennent dans leurs créations sur la constance des stigmates nés de l'époque esclavagiste. Ces morceaux servent de témoins, rappelant que même si les fers sont brisés, les chaînes mentales et sociales demeurent. Le sociologue Karim Hammou insiste sur la "maturation politique d'une deuxième génération d'artistes de rap en France, marquée par un mandat de responsabilité minoritaire qui fait du rap un moyen de répondre, dans les espaces publics médiatiques, aux représentations stéréotypées des banlieues et de la jeunesse populaire racisée." (source A)

Notes :

1. Kunta Kinté est un personnage de fiction, le héros d'un roman d'Alex Haley intitulé "Racines".

Sources:

A. Karim Hammou : "Le cuir usé d'une valise : fragments d'une mémoire politique", Sur un son rap, publié le 13 septembre 2023.
B. Le Mouv': "Commémorer l'esclavage à travers le rap français"

C. Karim Hammou : "Révoltes postcoloniales et mémoire dans le rap français (1992-2012), Sur un son rap, publié le 22 février 2017. 

D. Laurent Béru : « Le rap français, un produit musical postcolonial ? »Volume ! [En ligne], 6 : 1-2 | 2008, mis en ligne le 15 octobre 2011, consulté le 17 mai 2024.

E. Yérim Sar : "La question noire dans le rap francophone", Mouv', publié le 16 juin 2020 

F. Laurent Lecoeur : "Esclavage, colonisation et rap français : le temps des symboles", Le Rap en France, 2 août 2016. 

G. Laurent Béru : "Mémoire et musique rap. L'indissociabilité de l'esclavage et de la colonisation"

dimanche 24 novembre 2024

"Chez moi" de Casey. Visite guidée musicale d'une Martinique toujours coloniale.

Née en 1975 à Rouen, Cathy Palenne s'installe à l'adolescence au Blanc-Mesnil, Seine-Saint-Denis. Elle se lance bientôt dans le rap sous le nom de Casey. Ses morceaux abordent les  thématiques du racisme, des violences policières, des séquelles héritées de l'histoire coloniale. En 2006 sort l'album "Tragédie d'une trajectoire", sur lequel figure "Chez moi", un titre très personnel consacré à la Martinique, dont sont originaires ses aïeux. Casey reconnaît ne s'y rendre qu'occasionnellement, mais s'y considère néanmoins comme chez elle. "Chez moi, j'y vais par périodes".

Les paroles s'emploient à démolir les clichés pour coller à la réalité de la vie en Martinique. La rappeuse interpelle l'auditeur : "Connais-tu?", "Sais-tu?", lui rappelant le passé esclavagiste et colonial d'une île où, plus qu'ailleurs peut-être, pèse le poids de l'histoire. 

" C'est une toute petite partie du globe". L'île des Caraïbes, située au cœur de l'Arc antillais, se distingue par la sa faible superficie (1128km²) et une densité importante (323 hab/km²). En 2024, la Martinique compte environ 350 000 habitants, dont la diversité des origines est tout à fait remarquable. 

"Connais-tu le charbon, la chabine / Le kouli, la peau chapée, la grosse babine" Le début du premier couplet insiste sur le métissage et la diversité de la société martiniquaise, dont témoignent les multiples manières de désigner les individus, selon la pigmentation de leur peau(charbon, chabin, peau chapée, "créole et son mélange de mélanine"), les caractéristiques physiques (grosse babine, "tête grainée qu'on adoucit avec de la vaseline"), ou l'origine géographique (kouli ou coolie venu d'Inde, "l'Afrique de l'Ouest")Casey souligne notamment l'importance de l'apport culturel indien ("d'Inde sont nos origines"). En effet, une fois la traite négrière abolie, les planteurs recrutèrent des travailleurs indiens sous contrat, principalement originaires du Bihar ou de l'Uttar Pradesh. Connus sous le nom d'engagés volontaires, ces hommes, tenus par des contrats léonins, subirent de rudes conditions d'existence. Ils n'en contribuèrent pas moins à la richesse culturelle de l'île, introduisant leurs traditions, leurs mots, leur alimentation ("on mange riz et curry comme tu l'imagines"), leurs vêtements ("Madras sur les draps, les robes"). Après l'abolition vinrent des Indiens, des Congolais, Chinois, Japonais, Syriens, Libanais, Italiens. Ainsi, la Martinique connut de nombreuses vagues migratoires qui contribuèrent à la formation d'un véritable melting pot, propice aux interactions et fusions culturelles luxuriantes et donc à la créolisation. 

Morne Larcher. Esam335, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons 

Puis, la rappeuse énumère quelques uns des lieux emblématiques de l'île : "le morne", une petite montagne isolée et arrondie typique des Antilles, la "ravine" (torrent en créole), "le Mont-Pelé", un des principaux volcans de l'archipel, la place de " la savane" à Fort de France, l'Anse de Tartane, la plage du Carbet... 

Située dans la zone tropicale, la Martinique connaît "une fois par an, cyclones et grands vents" qui" "emportent cases en tôles, poules et vêtements?

Casey aborde également les spécialités culinaires de l'île (les "piments redoutables", "le crabe, le shrub") [1], ainsi que les coutumes et pratiques culturelles de l'île : "le carnaval comme toute la Caraïbe", les enterrements " en blanc et au son des tambours"...

Toutefois, la rappeuse n'entend pas proposer un guide du routard musical de l'île, mais plutôt raconter ce qu'elle en connaît. Ainsi, elle joue des contrastes, opposant les pêcheurs de "poisson de Tartane" et du Carbet,  aux "touristes aux seins nus à la plage des Salines". L'insouciance des "métros" venus prendre du bon temps dans un paysage de carte postale, exotique et dépaysant, jure avec les coutumes des locaux, qui "se foutent des bains d'mer". De fait, "les cocotiers ne cachent rien de la misère?" Casey n'entend pas dissimuler les rudes réalités sociales insulaires : "la crise de banane [qui] s'enracine", plongeant dans une grande détresse financière ses producteurs [2], mais aussi la mainmise des descendants de colons européens sur les principaux leviers de commandes économiques. La Martinique reste largement dépendante des services, en particulier le tourisme, une activité saisonnière et aléatoire. Dans ces conditions, le chômage atteint des niveaux très supérieurs à ceux du reste du pays. La pauvreté endémique incite certains à se réfugier dans des paradis artificiels. Loin de détourner le regard, la rappeuse évoque "le crack et ses déchets de cocaïne", puis vante les vertus curatives de l'alcool. "On soigne tout avec le rhum : la tristesse, les coupures et les angines"

Une des spécificités de la société antillaise réside dans l'importance des familles matrifocales, au sein desquelles les femmes assument seules le rôle de cheffe de famille, en l'absence d'hommes. "Sais-tu que chez moi aux Antilles / C'est la grand-mère et la mère de famille / Que les pères s'éparpillent et que les jeunes filles élèvent seules leurs gosses, les nourrissent et les habillent?", constate Casey. Cette situation semble être un produit du système esclavagiste, qui a contribué à détruire le rôle du père biologique. Ainsi, l'article 13 du Code noir prévoyait que l'enfant d'une mère esclave héritait de son statut et devenait propriété du maître. Pour l'enfant, il existait ainsi deux repères paternels : celui qui engendre et celui qui possède et a autorité. Or, les maîtres, en vertu de la domination coloniale, disposaient de leurs épouses, mais aussi des femmes de leur "cheptel" d'esclaves. Difficile dans ces conditions pour les géniteurs, si longtemps effacés, d'apprendre à être pères. Or, les séquelles de cette situation persistent.  

Au-delà des clichés, Casey mentionne quelques unes des plus éminentes figures intellectuelles et artistiques d'une île, dont les spécificités culturelles restent largement méconnues dans l'hexagone. "Connais-tu Frantz Fanon, Aimé Césaire, Eugène Mona et Ti Emile?", interroge la rappeuse. Frantz Fanon et Aimé Césaire sont deux figures emblématiques de la lutte contre le colonialisme. Le premier, psychiatre, s'intéresse aux effets psychologiques dévastateurs de la colonisation, tant sur le colonisé que le colonisateur. Il s'engage aux côtés des nationalistes algériens au cours de la guerre d'Algérie. Aimé Césaire est un immense poète, un écrivain engagé et chantre de la négritude (aux côtés de Damas et de Senghor). Au sortir de la seconde guerre mondiale, il s'engage en politique. [3Eugène Mona et Ti Emile sont deux grands musiciens. Le premier, surnommé "le nègre debout", est un flûtiste et chanteur à la voix puissante. Il est aussi l'auteur de textes saturés de double-sens et de métaphores scandées de manière incantatoire, sur des rythmes bèlè. Ti Emile est la grande référence du genre, dont les spectacles et les enregistrements permettent la transmission auprès des jeunes générations. Ces quatre figures témoignent, aux yeux de la rappeuse, de la richesse culturelle de l'île. 

Pour Casey, en revanche, la musique martiniquaise ne se réduit pas aux succès rencontrés dans l'hexagone par des artistes d'origine antillaise. Ainsi, "Ba moin en ti bo" de la Compagnie Créole, "la musique dans la peau" de Zouk Machine, "Vas-y Franky" (Vincent) ou "Célimène" de David Martial ne sont guère représentatifs de ce qu'écoutent et de ce que produisent les musiciens martiniquais ou guadeloupéens. "Sais-tu qu'on n'écoute pas David Martial, la Compagnie Créole et «C'est bon pour le moral / Les belles doudous ne sont pas à la cuisine à se trémousser sur un tube de Zouk Machine?" L'artiste dénonce ici le doudouisme, cette collection de clichés qui réduit la vie aux Antilles à des pratiques exotiques et ridicules. 

Rocher du Daimant, Apmarles, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons

Tout au long du morceau, Casey se réfère à l'ombre portée par la période de l'esclavage. "Sais-tu qu'hommes, enfants et femmes labouraient les champs et puis coupaient la canne? Sais-tu que tous étaient victimes / Esclaves ou Neg' Marrons privés de liberté et vie intime?

En 1635, les Français débarquent en Martinique et y établissent aussitôt des plantations de tabac et de sucre. Les besoins considérables de main d'œuvre entraînent la déportation massive d'esclaves. Dès lors, dans les plantations aux mains des colons européens triment des esclaves initialement déportés d'Afrique, puis de plus en plus nés sur place. Captifs ou en fuite (les neg'marrons), les esclaves subissent la loi du Blanc. La peur, la violence et la mort accompagnent les esclaves tout au long de leur existence, laissant des traces profondes dans les têtes, les usages et les traditions culturelles. "Sais-tu que mon folklore ne parle que de cris, de douleurs, de chaînes et de zombies?

Le système esclavagiste brise, réifie les captifs, auxquels on impose un nom chrétien. L'onomastique en témoigne. " Et sais-tu aussi que mon prénom et mon nom sont des restes du colon britannique et breton?", rappe Casey, Cathy Palenne à l'état civil.  

Tout au long de son œuvre, la rappeuse insiste sur les séquelles profondes laissées par la période de l'esclavage. La répartition des terres et de la richesse en Martinique est en grande partie un héritage de l'esclavage. Les descendants des anciens colons demeurent les principaux propriétaires fonciers et, aujourd'hui, c'est encore "le béké qui très souvent tient les usines". Ainsi, les structures économiques mises en place pendant la période coloniale et esclavagiste n'ont pas fondamentalement été remises en cause, comme en attestent les écarts de revenus et de patrimoine abyssaux entre les différentes couches de la société. Casey ne peut qu'en conclure qu'aujourd'hui Madinina, l'île aux fleurs est une colonie?" [4]  

Änderungen von geoethno;Originalkarte von Eric Gaba (Sting - fr:Sting) Originaldaten: Topography : NASA Shuttle Radar Topography Mission (SRTM3 v.2) (public domain);Bathymetry: NGDC ETOPO1 (public domain), via Wikimedia Commons

Les traces de l'esclavage en Martinique sont partout visibles, encore faut-il chercher à les voir. Pilotée depuis Paris, la politique commémorative a longtemps insisté sur le rôle des abolitionnistes (surtout Schoelcher), sans s'intéresser vraiment au sort  des victimes de la traite, contribuant, sans doute involontairement, à entretenir une politique de l'oubli ou du déni. Ce choix est aussi vu aux Antilles comme une insulte ou une volonté de ne pas se confronter sérieusement à un passé qui ne passe pas. 

Plus généralement, les Français de l'hexagone méconnaissent souvent les territoires ultramarins, sur lesquels certains portent un regard condescendant, non dénué de racisme. Aux Antilles, les dérogations locales au droit, conséquences du statut colonial, nourrissent les tensions. Ainsi l'indemnité dite de "vie chère", n'est adoptée en 1954 qu'au profit des seuls fonctionnaires. De même, l'utilisation du chlordécone est restée possible dans le bananeraies antillaises jusqu'en 1993, alors même que son emploi était interdit ailleurs. Ces situations ont pu accroître la défiance à l'égard d'un pouvoir jugé lointain et méprisant, comme en atteste la remise en cause de l'obligation vaccinale, pendant la pandémie de covid-19. Des mouvements sociaux d'ampleur secouent l'île à intervalle régulier. Le dernier en date dénonce la vie chère, mais aussi la persistance d'inégalités sociales fortes, pour partie héritées de la période coloniale. (5) L'immense mérite du rap de Casey est de porter la plume dans la plaie et d'attirer l'attention de l'auditeur sur cette "toute petite partie du globe". 

Notes:

1. une boisson concoctée en laissant macérer des peaux d'orange, une gousse de vanille, un bâton de cannelle et du sucre dans un rhum. 

2. En 2020, la présence de résidus de Chlordécone, un pesticide utilisé par les producteurs de banane, est découvert dans l'eau potable. Cela conduit à une mobilisation citoyenne d'ampleur et à des actions en justice pour demander la fin de son utilisation et la décontamination des sols. 

3Maire de Fort de France pendant un demi-siècle, député de la Martinique pendant presque 40 ans, initialement proche des communistes, il fonde à partir de 1958 le Parti Progressiste Martiniquais.  

4. D'origine assez obscure, le terme Madinina désigne la Martinique comme "l'île aux fleurs". 

5A plus long terme se posera également la question du statut politique de l'île : autonomie, "souveraineté partagée" ou indépendance?

Sources :

A. "Un passé qui ne passe pas", La Série Documentaire diffusée sur France Culture le 8 mai 2019.

BLaurent Béru : "Mémoire et musique rap. L'indissociabilité de l'esclavage et de la colonisation"

CLaurent Béru : « Le rap français, un produit musical postcolonial ? »Volume ! [En ligne], 6 : 1-2 | 2008, mis en ligne le 15 octobre 2011, consulté le 17 mai 2024.

D. "La Martinique en bref" [Direction des affaires culturelles]

jeudi 29 août 2024

Le Cap-Vert, un archipel de musiques.

Le Cap-Vert est un archipel de l'océan Atlantique situé à 500 km au large du Sénégal. Ce n'est pas un cap et il n'est vert que trois mois de l'année. Composé d'une dizaine d'îles volcaniques et arides, il n'était pas peuplé lorsque les marins portugais y débarquèrent au milieu du XV° siècle. Aux yeux des colonisateurs, l'absence de ressources est compensée par une position géographique avantageuse qui transforme les lieux  en une escale sur la route entre l'Afrique et l'Amérique, dans le cadre du commerce triangulaire. Le peuplement cap-verdien, fruit de cette traite négrière, se caractérise par un très important métissage. Des dizaines de milliers d'individus arrachés à l'Afrique y débarquent pour trimer sur des plantations de canne à sucre ou de coton détenues par les colons portugais.   

 

"Sodade" est une célèbre morna interprétée par Cesaria Evora qui puise son inspiration dans l'émigration forcée de milliers de Cap-verdiens vers São Tomé-et-Principe, contraints par le pouvoir colonial de travailler dans les plantations de cacaos pour le compte de propriétaires terriens portugais, dans des conditions proches de l'esclavage.

Les métissages, nombreux, contribuent à la formation d'un créole appelé kriulo, fruit de la rencontre entre le portugais et les langues mandingues et wolof. Le syncrétisme musical typique de l'archipel réside aussi de cette multiplicité des influences culturelles : européenne avec les valses, mazurkas et polka, africaine avec le lundu et caribéenne avec le merengue... Ce que l'on entend très bien dans le morceau "São Vicente Di Longe", lui aussi interprété par Cesaria Evora.


Au début des années 1960, les puissances européennes abandonnent la plupart de leurs possessions outre-mer, mais pas Salazar, qui entend au contraire perpétuer l'œuvre civilisatrice de la colonisation, en particulier dans ses possessions africaines du Cap-Vert, de Sao Tomé, de Guinée-Bissau, du Mozambique et d'Angola. L'empire, considéré comme le garant de la grandeur du pays, fait l'objet d'une intense propagande. L'Estado novo forge la fable du "luso-tropicalisme", une voie portugaise de colonisation, soit-disant respectueuse des cultures autochtones et propice aux métissages. Ce luso-tropicalisme est une entreprise de mystification. Dans les faits, les populations africaines se voit imposer le travail forcé et une législation discriminatoire. Salazar se contente de réformes cosmétiques, comme celle qui consiste à ne plus parler de colonie, mais de province d'outre-mer.

Le contexte international s'avère pourtant propice au processus de décolonisation, comme en atteste la disparition récente des empires coloniaux britannique et français. Le soutien de l'ONU aux mouvements de libération nationale, le jeu des grandes puissances dans le cadre de la guerre froide contribuent à fragiliser la perpétuation de la présence portugaise en Afrique. En Angola dès 1961, puis en Guinée-Bissau et au Cap-Vert deux ans plus tard, les mouvements nationalistes se lancent dans la lutte armée.

Au Cap-Vert, le héros de l'indépendance se nomme Amical Cabral. Né en Guinée Bissau de parents cap-verdien, l'homme, formé à l'agronomie à Lisbonne, imprégné de marxisme, est convaincu de la nécessité de réafricaniser les esprits par la culture.

Avec d'autres, en 1956, il fonde le Parti Africain pour l'Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). Après la répression sanglante d'une grève des dockers du port de Bissau en 1959, le PAIGC se lance dans l'action directe. La plupart des combats se déroulent en Guinée, car les caractéristiques géographiques de l'archipel cap-verdien se prêtent mal à la résistance armée. 


Les autorités portugaises, inflexibles, accroissent la présence militaire sur place, lançant la redoutable PIDE (Policia Internacional e de Defesa do Estado), la police politique, aux trousses des combattants nationalistes. Embourbées dans des guerres d'usure ingagnables, les forces armées portugaises ne parviennent pas à prendre l'avantage sur un ennemi qui exploite à merveille les spécificités du terrain. La crise militaire devient politique. Non seulement les guerres coloniales engloutissent la moitié des fonds publics, mais elles provoquent également de nombreuses victimes (8 000 morts et 30 000 blessés). Finalement, de jeunes officiers de gauche regroupés dans le Mouvement des Forces Armées (MFA) se prononcent pour une claire reconnaissance du droit des peuples à l'autodétermination, prélude au renversement pacifique de la dictature par la Révolution des œillets, le 25 avril 1974. Dans les semaines qui suivent l'empire pluri-séculaire s'effondre comme un château de carte. Le 5 juillet 1975, le Cap-Vert proclame son indépendance. L'année suivante, Nho Balta & Black Power en donne une traduction musicale avec le morceau "5 de julho". 


Os Tubarões (les requins) s'imposent comme le groupe fétiche des années post-indépendance. Sur "Labanta braço", Ildo Lobo célèbre l'indépendance si chèrement acquise. Il chante: "Lève le bras et crie pour ta liberté / Crie, peuple indépendant / Crie, peuple libéré / Cinq Juillet, synonyme de liberté . Cinq Juillet, chemin ouvert vers le bonheur . Crie « Vive Cabral! » / Honore les combattants de notre patrie". Sur "Djosinho Cabral" (1979), il rend hommage à Amical Cabral.

Dans le cadre des guerres de libération, la musique a joué un rôle crucial pour des populations soucieuses de revendiquer fièrement leur africanité. Ainsi, afin de contrer l'acculturation, compositeurs et interprètes s'employèrent à la perpétuation des musiques autochtones, valorisant le chant en kriulo plutôt qu'en portugais, utilisant des instruments indigènes ou en maintenant les pratiques festives prohibées par la puissance coloniale comme le batuque. Spécificité de l'île de Santiago, ce symbole de la résistance africaine est pratiqué par des femmes. Réunies en cercle et chantant en choeur, les participitantes se servent d'un paquet de pagne serré entre les jambes en guise de percussion. Au milieu une soliste s'adonne au finaçon, un genre déclamatoire. (1) La plus fameuse de ces chanteuses se nomme Nacia Gomi. 

La misère précipite de nombreux Cap-Verdiens sur les routes de l'exil; c'est aussi le cas des musiciens, qui cherchent à l'étranger des opportunités. Dans le même temps, Cabral incite les artistes de la diaspora à s'engager dans la résistance musicale. Ces derniers répondent à l'appel, à l'instar de Voz de Cabo Verde, un groupe cap-verdien formé à Rotterdam, dont les compositions animent, non seulement les soirées de la diaspora aux Pays-Bas, mais contribuent aussi à chanter les louanges des soldats en lutte. Sur le morceau "Combatentes PAIGC", ils chantent "Vive Cabral / Vive les combattants du PAIGC / Vive le liberté". La formation rassemble de talentueux musiciens tels que Luis Morais ou Bana. Ce dernier compose "Pontin & pontin". 


Plusieurs genres musicaux apparaissent et se développent dans les îles cap-verdienne:

La morna constitue une part essentielle de l'identité insulaire, comme un lien invisible qui relierait les Cap-Verdiens du monde entier. Ces mélopées indolentes racontent en musique toute une variété de sentiments, qu'ils soient liés à l'amour perdu, l'exil ou la sodade, la mélancolie liées à un passé douloureux, mais assumé. Le genre, sans doute né au XIX° à Boa Vista, associe danse et poésie à la musique. En appui au violon et à la guitare portugaise à dix cordes, l'instrument emblématique du genre est le cavaquinho, une petite guitare à quatre cordes importée du Portugal. Reconnaissable à son timbre aigu, l'instrument contribue généralement à la base rythmique. Chantée en kriulo, cette musique raffinée, qui n'est pas sans évoquer le fado, est tolérée par l'Estado Novo. Originaire de l'île de Brava, le poète Eugenio Tavares donne ses lettres de noblesse à une morna qu'il contribue dans ses compositions à rendre plus romantique, lente et sensuelle. Exemple avec le morceau Carta di Nha Cretcheu interprété par Fernando Quejas.

La reine de la morna reste incontestablement Cesaria Evora. La chanteuse naît dans une famille nombreuse et pauvre de Mindelo. Le père, violoniste, meurt alors qu'elle n'a que 7 ans, ce qui contraint sa mère à la placer dans un orphelinat. Elle est initiée à la musique par un marin. La pauvreté, l'alcoolisme, l'absence d'industrie musicale au Cap-Vert contrarièrent longtemps la carrière d'une chanteuse dont la voix auraient pourtant dû faire se prosterner la planète entière. C'est sur le tard, à la faveur de la rencontre avec José da Silva, producteur et fondateur du label Lusafrica, que "la diva aux pieds nus" accède enfin à la renommée. L'un de ses plus grands succès se nomme "petit pays".  


La coladeira est le genre typique de Mindelo, le principal port de l'archipel. Apparue au début du XX° s, elle consiste dans un premier temps à jouer des mornas sur un rythme plus rapide. Bientôt, elle s'en détache pour devenir une musique urbaine, incorporant des instruments électriques, dont les thèmes abordent de manière sarcastique les grands sujets de société. Le clarinettiste Luis Morais en est un des plus éminents interprète et compositeur. En 1967, "Boas Festas" ("joyeuses fêtes") remporte un grand succès.

L'indépendance marque aussi le retour en grâce d'un genre méprisé et considéré par l'ancien colonisateur comme un symbole d'insoumission, de résistance culturelle et donc prohibé dans les lieux publics: le funana. Originaire de l'île de Santiago, ce rythme très enlevé est assuré par le raclement d'un couteau sur une barre de fer (ferro), tandis que la gaïta, l'accordéon diatonique, soutien le chant. Code Di Dona, un des premiers compositeurs du genre, connaît un grand succès, avec Fomi 47 La chanson raconte la façon dont de nombreux Cap-Verdiens cherchèrent à fuir la famine en 1959, craignant de revivre une tragédie comparable à celle qui avait tué 30 000 personnes, le tiers de la population, en 1947. "C'était en 1947, il n'avait presque pas plu. / Découragé par la vie, je suis allé m'enrôler pour São Tomé; / m'inscrire sur la liste, le numéro 37. / J'ai baissé la tête et je me suis assis / pour réfléchir à ma vie, / puis j'ai ramassé mes affaires, / Je les ai mises dans un sac / et je suis monté dans la barque / qui m'emmenait au bateau..."

Sous le manteau, le genre se perpétue, avant de connaître un essor fulgurant une fois la liberté recouvrée. A partir des années 1970, l'utilisation d'instruments électriques transforme le genre comme en témoigne "Bejo bafatada" du groupe Ferro Gaïta.


De 1974 à 1980, le Cap-Vert et la Guinée-Bissau font destin commun, avant que les dissenssions ne conduisent à la séparation. Dans l'archipel, le parti unique mène une politique autoritaire d'inspiration marxiste. Beaucoup bars et cafés ferment, contraignant au départ de nombreux artistes. L'ouverture démocratique intervient finalement en 1990. Musicalement, les synthés déferlent partout, soumettant coladeiras ou funanas à un véritable électrochoc. Exemple avec "Cabo Verde Show" un titre de Nova Coladeira.

Le succès de Cesaria Evora permit non seulement de placer le Cap-Vert sur la carte de la sono mondiale, mais favorisa également l'émergence de toute une nouvelle génération d'artistes dont les plus fameux se nomment Tcheka, Maria Alice ou encore Mayra Andrade, dont on peut entendre la superbe voix  sur "Juana".

Pour tous ceux désireux de mieux connaître cette musique, nous vous conseillons dans la description de cette épisode trois très belles compilations. Terminons avec ce sublime morceau d'Abel Lima intitulé "Corre riba corre baxo". 

Ce billet existe aussi en version podcast : 

Notes :

1. Sur cette musique enlevée, des danseuses se relaient et se transmettent un pagne (pano) en guise de témoin. 

Sources:

A. Jordane Bertrand: "Dictionnaire insolite du Cap-Vert", Cosmopole, 2016.

B. "Le Cap-Vert : au gré des vents", Jukebox diffusé sur France Culture

C. Plusieurs émissions consacrées aux musiques cap-verdiennes sur Radio nova:  

- "Le voyage immobile" #23 de Sophie Marchand du 27/03/2021

- "Avec Cesária", un podcast en 10 épisodes consacré à la "diva aux pieds nus". 

- "Sodade" et "Djonsinho Cabral" dans le Classico néo géo de Nova.

D. "La musique du Cap-Vert" sur le site Rencontres au bout du monde.  

E. "Afrique, la musique des indépendances : Angola, Guinée-Bissau, Cap-Vert... ", une émission de Vladimir Cagnolari dans le cadre de Continent musique sur France Culture.

F. PAM: "5 juillet 1975: les Cap-Verdiens levaient les bras..."

Discographie:

- "Space echo: the mystery behind the cosmic sound of Cabo Verde finally revealed", Analog Africa. 

- "Cap-Vert:Anthologie 1959-1992", Musique du monde, 1995.

- "Synthesize the soul: Astro-Atlantic hypnotica from Cape Verde Islands 1973-1988"