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mercredi 28 octobre 2015

300. Queen: "We are the champions"


Pour cette 300ème contribution de l'Histgeobox, l'équipe a choisi de vous présenter à sa manière le titre de Queen We are the champions. Il nous a semblé tout d'abord que notre aventure commune sur le net, partagée avec nos lecteurs fidèles ou occasionnels méritait bien - arrivés à ce nombre respectable d'articles - un brin d'autosatisfaction. Ce titre nous offre l'occasion d'une petite pirouette.  

Certain.e.s d'entre nous sont aussi versé.e.s dans la musique que dans le sport (football, cyclisme, boxe, rugby etc) et il nous semblait plutôt intéressant de croiser deux objets emblématiques des évolutions de la culture de masse de la fin du XXème siècle : le sport et le rock. 

En la matière, les stades sont devenus les lieux privilégiés pour entendre les hymnes des équipes sportives ou ceux des stars de la pop mondiale. Le sport et la musique se retrouvent, si l'on peut dire, sur un certain nombre de terrains  : liesse collective, adoration des idoles ou figures mythiques, culture, sociabilité et ferveur populaires, marchandisation et mondialisation. Deux objets d'histoire, de sociologie, de réflexion aux dynamiques comparables, aux spécificités fortes. 

Nous avons donc pensé à Queen qui est vraisemblablement le deuxième groupe le plus populaire de Grande-Bretagne après les Beatles. Né au début des années 1970 dans la banlieue de Londres, la formation musicale entre dans une phase de succès planétaire à partir de la fin de cette décennie. Groupe très singulier affublé d'un guitariste parti pour être astrophysicien, et d'un chanteur d'origine indienne né à Zanzibar, fantasque et déshinibé, mort prématurément du SIDA en 1991, Queen a façonné sa musique à partir d'une multitude de genres musicaux : glam rock, rock progressif, opéra rock etc.  

Tube le plus accrocheur de tous les temps d’après une étude scientifique de 2011, We are the champions a contribué à écrire la légende de Queen. Dans le sillage de Led Zepellin, Queen devient un des groupes phares du stadium rock et de ces spectacles monstres qui enivrent les foules rassemblées dans les arènes sportives du monde entier. Lors des live de Queen, We are the champions succédait à We will rock you - commercialisés sur les deux faces du même 45 tours en Grande Bretagne - lors des rappels. Bouquet final du show, les deux chansons commençant par ‘We’ scellaient la communion du public autour du groupe. Mais la vie d’un classique du rock peut prendre parfois d’étranges tournures. Si We are the champions ne semble pas avoir été récupéré pour entretenir la liesse d’une victoire électorale, le titre est utilisé comme  instrument de torture musicale, répété en boucle auprès des prisonniers du camp Guantanamo. 

D'aucuns nous opposeront que We are the champions a plus à voir avec les arènes de foot qu'avec celles de l'événement sportif dont nous parlerons ensuite. Certes, et le fait qu'il ait retenti au Stade de France après que les bleus aient gagné la coupe du monde de football en 1998 en est la confirmation. Lorsqu'on dit Queen et We are the champions on pense surtout à Wembley, stade que le groupe remplit à de nombreuses reprises. L'une d'entre elle a revêtu une importance particulière, moment tout à fait symbolique du Charity Business et de la mondialisation culturelle : le Live Aid de 1985. 


Le rugby et le rock ont donc parfois cela en commun qu'on y joue dans des stades.  Alors que le Coupe du Monde de Rugby 2015 se termine, les matchs se succèdent dans des arènes sportives rutilantes du Royaume-Uni. De Londres à Cardiff  la légende des stades mythiques du rugby peine à survivre à la marchandisation de plus en plus poussée de ce sport mais aussi tout simplement à l'usure du temps. Twickenham est rénové, Murrayfied à Edinburgh porte désormais le nom de la grande compagnie de télécommunications britannique, le millenium stadium de Cardiff a remplacé l'Arms Park, l'Aviva stadium de Dublin supplée Lansdowne road. 

Au début de chaque match en compétition internationale les hymnes sont chantés, moment de solennité et de ferveur qui cimente l'union de l'équipe et des supporters. Si le XV de France entonne l'hymne national, certaines équipes ont du s'adapter à des réalités géopolitiques un peu plus complexes : ainsi les Irlandais ont-ils fait composer l'Ireland's Call pour les compétitions internationales de façon à ne pas aviver la partition du pays au sein du groupe des XV avant d'entamer un match ; les Ecossais quant à eux ne chantent plus le God Save the Queen depuis 1990, lui ayant préféré le magnifique Flower of Scotland. 

A l'issue de la compétition, l'équipe gagnante  -  qui sera forcément issue de l'hémisphère sud - pourra justifier du choix qui fut le nôtre. Elle pourra entonner en brandissant la coupe William Webb Ellis l'hymne des vainqueurs We are the champions. 
En attendant, et comme l'histgeobox, c'est aussi de l'histoire, nous nous devons de revenir sur la genèse et l'essor du rugby.


* Au temps de la Queen Victoria : de Rugby à l'empire

Un beau jour de 1823, sur le terrain de sport du prestigieux public school de Rugby, le jeune William Webb Ellis, 16 ans, joue au football avec ses condisciples. C'est alors que, prétend la légende, Ellis décide de changer la règle. Devant ses camarades hébétés, il s'empare du ballon avec les mains, puis se met à courir en direction des buts adverses. Sans le savoir, William Webb Ellis venait d'inventer le rugby... Cette histoire à dormir debout s'impose en tout cas de nos jours comme le mythe fondateur du rugby moderne.  Si William Webb Ellis n'est sans doute pas le géniteur de ce sport dont la genèse demeure assez mystérieuse, une chose est sûre, c'est bien à Rugby que la nouvelle discipline voit le jour dans le premier tiers du XIXème siècle. 

Sise dans le comté du Warwickshire, au coeur des Midlands, à une centaine de km au nord de Londres, la bourgade de Rugby compte environ 70 000 habitants et abrite une école très renommée. C'est sur la pelouse de cette public school qu'apparaît ce que l'on appelle aujourd'hui le rugby. Paradoxalement, ces "Public schools" n'ont rien de public puisqu'elles sont privées et très chères ! Elles accueillent en leur sein les enfants de l'élite du pays, de manière sélective. Le public school boy qui en sort a son avenir assuré en même temps qu'un rapport au reste de la société empreint d'une certaine condescendance. La fréquentation de ces établissements scolaires engendre un certain formatage du mode de pensée. L'éducation reçue permet aux élèves d'acquérir une capacité d'adaptation à toute situation. L'apprentissage du rugby n'est pas étranger à cette propension à garder la tête haute tout en ayant les pieds dans la gadoue !


A l'automne 1823, en pleine partie de football, un lycéen rebelle 
de la Rugby School, William Webb Ellis, se serait saisi à la main du ballon 
pour échapper à la charge de ses adversaires. 
Une plâque commémore « l'exploit de William Webb Ellis qui, 
avec un beau mépris pour les règles du football pratiquées à son époque, 
fut le premier à prendre le ballon dans ses bras et à courir avec, 
en étant ainsi à l'origine des caractéristiques distinctes du jeu de rugby. » 
Dès 1895, une enquête démontre pourtant qu'il n'existe aucune preuve 
de la véracité de l'incident. L'affaire n'est rapportée que dans un article 
du journal de la Rugby School (The Meteor) en 1876, 
soit plus de 50 ans après les faits! 
Mais comment faire l'impasse sur une si jolie histoire...



Si la Rugby School et ses vieux bâtiments georgiens sont devenus un lieu de pèlerinage incontournable, c'est qu'à peu près tout ce qui touche à l'Ovalie y a été inventé. (1)
C'est sur les terrains de sport de la prestigieuse public school que les matchs de football évoluent vers une forme qui donnera naissance au rugby. Les premières parties de "football-rugby" - comme on appelle alors ce sport - sont très peu codifiées. Deux équipes, comprenant un nombre de joueurs quasi-illimité s'affrontent parfois pendant plusieurs jours ! Ces joutes ressemblent encore à de vastes empoignades collectives où les combats prédominent. En 1845, pour mettre un peu d'ordre dans ces gigantesques mêlées, d'anciens « Rugbeians » dotent le football-rugby de règles. Pour faciliter l'extraction du ballon, l'habitude est prise de le talonner dans son propre camp, puis de le faire circuler de main en main. 

Ce sont encore d'anciens élèves de la Rugby School qui fondent en 1871 la Rugby Football Union. Or, c'est cette fédération qui légifère pour fixer les règles et le lexique caractéristique du rugby moderne: essai, mi-temps, hors-jeu, mêlée, adoption de la forme ovale du ballon, limitation du nombre de joueurs (à 15)... (2)

Pour se procurer les ballons, il suffit de pénétrer dans l'échoppe de William Gilbert, située à quelques encablures seulement des terrains de jeu. Le maître des lieux n'est autre que l'inventeur du ballon ovale de rugby (en 1835) et le fournisseur officiel de la Rugby School. Gilbert se trouve bientôt à la tête d'une entreprise florissante dont le succès ne s'est jamais démenti. A proximité immédiate de la boutique de Gilbert se trouve une maroquinerie. Dans les années 1840, Richard Lindon, son propriétaire,  parvient à y mettre au point une chambre en caoutchouc qui se gonfle grâce à une pompe. La traditionnelle vessie de porc a vécu.


 Le trophée récompensant les vainqueurs de la coupe du monde 
se nomme la Webb Ellis Cup. Les mythes ont la vie dure...

A partir de cet épicentre, le rugby gagne de proche en proche les autres public schools du centre et du sud de l'Angleterre (Cambridge, Oxford...). L'apparition et l'épanouissement du rugby au sein des bâtiments scolaires fréquentés par des enfants de la bonne société victorienne, expliquent que le rugby ait été, à l'origine, un sport amateur. Dès les années 1880 cependant, d'autres groupes de population s'emparent de ce jeu collectif. Les comtés industriels du nord de l'Angleterre, en particulier le Lancashire, deviennent des hauts-lieux du rugby. De nombreux internationaux sont ainsi des mineurs et ouvriers des aciéries qui doivent quitter leur lieu de travail pour participer aux matchs. C'est la raison pour laquelle, ils en viennent à réclamer un dédommagement à la fédération. Devant le refus des dirigeants de la fédération - partisans d'un amateurisme pur et dur car issus des classes dirigeantes - les clubs du Nord de l'Angleterre décident de fonder leurs propres instances: la Northern Union, fédération de rugby à 13 en 1895.

A partir du foyer anglais, le rugby gagne le reste de la Grande Bretagne et l'Irlande, avant de se diffuser dans l'ensemble de l'empire britannique. Dès les années 1880, Anglais, Écossais, Gallois et Irlandais s'affrontent dans le cadre d'une compétition opposant les différentes nations entre elles (International Championship). Il s'agit bien sûr de l'ancêtre du tournoi des cinq nations (lorsque la France intègre la compétition en 1910), puis des six Nations (avec l'arrivée de l'Italie en 2000).

En 1886, l'International Rugby Board (IRB) est créé à l'initiative de l'Ecosse, du Pays de Galles et de l'Irlande. Cet organisme conserve la haute main sur la gestion du jeu, la fixation des règles et des statuts, l'organisation des rencontres officielles. Ces dernières impliquent de nombreux déplacements et mettent en présence des joueurs d'origines sociales très différentes. Les tenants de l'entre-soi  et de la perpétuation d'un noble game réservé à l'élite et totalement amateur, en sont pour les frais.


Le rugby poursuit sa diffusion dans l'ensemble de l'empire britannique, emboîtant le pas des colons. 
- En Nouvelle-Zélande, le rugby s'impose comme le sport de prédilection des colons européens, mais aussi des Maoris, à tel point qu'il devient un facteur de rapprochement entre ces deux groupes de population. A la faveur des premiers matchs internationaux, les All Blacks (3) se forgent la réputation de guerriers invincibles. En 1905-1906, les joueurs néo-zélandais réalisent une tournée de 7 mois sur le vieux continent et ne subissent qu'une seule défaite sur les trente-trois rencontres jouées. 
Face aux All Blacks, la confrontation débute dès les hymnes avec le haka. Cette danse de guerre maorie adoptée par tous les néo-zélandais, cherche à déstabiliser l'adversaire, apeuré par la détermination affichée.

- En Afrique du Sud, les éleveurs du Transvaal s'adonnent les premiers au rugby. Au XXème siècle, le régime d'apartheid réserve la pratique de ce sport aux seuls Blancs et il faudra attendre 1981 pour qu'un joueur noir (Errol Tobias) puisse intégrer l'équipe nationale (Springboks).  

- Très tôt introduit en Australie, le rugby peine cependant à s'y développer et reste longtemps pratiqué par les seuls rejetons de la bonne société formés dans les public schools de la Nouvelle-Galles du Sud et du Queensland. La concurrence du football australien, du cricket et du rugby à XIII - qui rétribue les joueurs - empêche longtemps le plein essor du jeu à XV, demeuré amateur. Dans ces conditions, il ne se démocratise que très lentement. 
C'est seulement au cours des années 1980, avec la création de la coupe du monde et la professionnalisation que, sous la houlette d'entraîneurs inventifs, les Wallabies australiens s'imposent comme une des équipes phares de la planète-rugby.

De nos jours, les équipes d'Afrique du Sud, d'Australie et de Nouvelle-Zélande dominent les compétitions internationales et possèdent les meilleurs joueurs au monde. Elles s'affrontent tous les ans lors du Rugby Championship, ex-Tri-nations.  


Cliquez sur l'image pour l'agrandir.

* La Guerre de 100 ans se (re)joue à XV.



Le rugby s'implante parfois avec succès hors de la sphère d'influence britannique, mais toujours cependant dans le sillage des Anglais comme l'atteste le cas de la France. Marchands et étudiants britanniques fondent ainsi le Havre Athletic Club en 1872, puis le Paris football Club quelques années plus tard.  Comme en Angleterre, la pratique du rugby en France reste d'abord cantonnée à la bonne société, des milieux universitaires et grandes écoles. Les élèves du lycée Condorcet sont par exemple à l'origine de la fondation du Racing Club de France (1882), quand ceux du lycée Saint-Louis créent le Stade français (1883).  

L'avènement d'une société de loisirs qui plébiscite le sport et les pratiques hygiénistes, l'anglomanie très en vogue expliquent pour une large part le succès fulgurant que remporte le rugby en ce dernier quart du XIXème siècle. A partir de Bordeaux, où la présence britannique est très marquée, le nouveau sport se propage en province et en particulier dans le Sud-Ouest (4) où les clubs se multiplient: stade olympique des étudiants toulousains en 1893 (futur Stade Toulousain), Biarritz, Agen, Perpignan, Lourdes, Brive, Béziers... La pratique du ballon ovale se diffuse petit à petit à toutes les classes sociales.   Ainsi, "en un quart de siècle, ce jeu de Parisiens fortunés sera devenu une pratique de paysans d’Occitanie." constate Jean Lacouture. La retransmission des matchs à la radio, puis la télévision, la gouaille de commentateurs sportifs de la trempe de Roger Couderc - et son classique "allez les petits!" - contribuent à populariser davantage encore le rugby dans l'hexagone. Cette médiatisation contribue à l'émergence d'un panthéon de grands noms du rugby: Spanghero, Prat, Rives, Blanco et consorts. Les samedis après-midi d'hiver, de nombreuses familles françaises prennent ainsi l'habitude d'admirer leurs exploits lors des matchs du tournoi des cinq nations diffusés à la télévision.

Le Rugby à XIII (ou Rugby League), à bien des égards plus populaires en Angleterre, reste peu pratiqué en France, notamment victime d'une politique répressive de la part du régime de Vichy qui y voyait une perversion du sport amateur qu'était encore le Rugby à XV. 

Le rugby français se distingue par ses aspects plus populaires ou moins aristocratiques que le rugby d'Outre-Manche. Rugby des villages et des bourgs du sud ouest de la France, il se fond avec l'identité sociologique de la population (voir article de Mondes sociaux sur Graulhet). Le rugby français aurait aussi des particularités de jeu, moins technique, plus fantasque; il mobilise les joueurs arrières de l'équipe qui déploient un jeu de passe et de champ. La course et la passe sont mises en avant / au contact viril et puissant du jeu des avants. On parle de rugby champagne dont le quinze de France cru 2015 n'a - lui - manifestement jamais entendu parlé. Quoi qu'il en soit, l'hégémonie britannique dans les compétitions reste cependant indiscutable: 37 victoires (dans le tournoi des IV, puis V, puis VI nations)  pour les Gallois, 36 pour les Anglais et 25 pour les Français (5).  La France parvient ainsi de temps à autre à faire revenir le titre de champion du tournoi sur le continent. Il lui arriva même sous la voix émue de Roger Couderc de commenter la victoire du XV de Jean Pierre Rives pour un 3ème grand chelem d'anthologie remporté sur les terres anglaises de Twinkenham en 1981. L'affrontement entre la France et l'Angleterre porte d'ailleurs un titre distinctif dans le tournoi : le crunch.


* Le Rugby à l'heure du monde


Assez curieusement, il faut attendre très longtemps avant que ne soit organisée une compétition rassemblant les meilleures nations de l'ovalie. La première coupe du monde se déroule en 1987, en Nouvelle-Zélande. La compétition, qui se déroule dans des stades relativement petits (35 000 spectateurs seulement pour le match d'ouverture), demeure assez confidentielle. Au fond, la compétition peine à susciter un intérêt au delà du cercle des aficionados. 

Dès les compétitions suivantes cependant, le succès semble au rendez-vous; le rugby devient  un des sports les plus populaires. Aujourd'hui, la coupe du monde s'est imposée comme un événement sportif incontournable, au retentissement mondial.  Alors, que la compétition rassemblait environ 600 000 spectateurs en 1991, elle en attire plus du triple en 1997. De même, quand la première coupe du monde ne rassemble que 230 millions de téléspectateurs, celle de 2007 en attire 4,2 milliards (en audience cumulée). Enfin, le budget dont disposent les organisateurs augmente dans des proportions vertigineuses, passant en 20 ans de 5 millions d'euros à 255 millions en 2007...

Bref, le rugby a su se diffuser, gagner des adeptes. Longtemps réservé aux petits cercles fermés de l'aristocratie blanche, le rugby a su se démocratiser et s'ouvrir aux joueurs de minorités ethniques longtemps marginalisées ou discriminées. En Australie, il faut attendre la seconde moitié du XXème siècle pour que les Aborigènes, puissent enfin fouler les terrains de jeu. En Afrique du Sud, ce n'est qu'avec la fin du système raciste de l'apartheid et l'arrivée au pouvoir de Nelson Mandela que le rugby s'ouvre enfin aux Noirs dans le pays. Mieux, c'est aussi par le truchement de ce sport et à la faveur de la réception de la coupe du monde de rugby que la société sud-africaine, a pu - un temps - se souder derrière les Springboks. 

Le processus de mondialisation est aussi à l’œuvre dans le monde de l'ovalie comme en atteste la diffusion du jeu à XV loin de ses bastions traditionnels. L'Argentine, l'Italie se sont imposées sur la scène internationale au cours des années 2000. Le récent succès du Japon sur l'Afrique du Sud -même sans lendemain - montre que les cartes peuvent être rebattues à tout moment. Vous n'êtes pas convaincu(e)? Regardez donc cette vidéo...



Même la notion d'équipe nationale n'a plus vraiment de sens aujourd'hui puisque les équipes nationales peuvent désormais intégrer des joueurs étrangers dans leurs rangs, à condition qu'ils jouent depuis au moins trois ans en championnat national. 



* Conclusion.
 
Sport télégénique et très spectaculaire, le rugby a incontestablement le vent en poupe, mais doit se garder de certains écueils. Le passage à la professionnalisation en 1995 a permis l'entrée de l'argent et des sponsors dans le rugby. Ce nouveau modèle économique a pour corollaire l'augmentation faramineuse des chiffres des droits télévisés, ainsi que des salaires des joueurs. Chaque année, le nombre de rencontres disputées augmente et conduit à des calendriers démentiels. Ces transformations économiques ont d'incontestables répercussions sur le jeu en lui-même. Pour s'en persuader, il suffit de comparer la morphologie des joueurs de rugby dans les années 1970 et aujourd'hui. Les entraînements passent désormais autant par le terrain que par la salle de musculation. Désormais, sur un match, les contacts sont plus violents, le jeu plus rapide, intense, avec désormais la tentation du dopage et les claquages à répétition.

Gagner en visibilité pour plaire au sponsor peut-il se faire sans renier ses valeurs?
Le rugby peine à concurrencer sérieusement le football car ses règles, en constante mutation, restent bien plus complexes. Aussi, le nombre de licenciés progresse lentement. En outre, la greffe du rugby ne prend pas partout. Ce sport reste encore très marginal en Afrique (si l'on excepte les Springboks et la Namibie), en Amérique (Argentine mise à part) et en Asie. Encore très marqué par l'amateurisme, le rugby ne suscite pas pour les jeunes l'espoir de devenir professionnel voire même une star planétaire comme peut le faire le football aujourd'hui.

L'équipe de l'histgeobox: Véronique Servat, Jean-hristophe Diedrich, Etienne Augris, Emmanuel Grange et Julien Blottière.

Notes:

1. Des jeux très anciens s'apparentent au rugby à l'instar de la soule. D'aucuns voient dans ce jeu collectif, pratiqué dans les campagnes françaises du XVIème siècle, l'ancêtre du rugby. Les membres des deux équipes qui s'affrontent doivent porter à la main une vessie de porc jusqu'à un but donné (porche d'église, orée d'un bois...). Le jeu, très violent, relève du rite initiatique et oppose souvent les célibataires aux hommes mariés.

2. Au tout début, les parties pouvaient durer plusieurs jours et mettaient aux prises un nombre de joueurs prodigieux, donnant aux rencontres un aspect très brouillon, celui d'un vaste entassement de joueurs agglutinés les uns aux autres. La forme ovale du ballon est peut-être due au fait qu'au départ on jouait avec une vessie de porc qui n'était pas ronde et s'est progressivement aplatie. L'habitude se prend en tout cas de donner cette forme au ballon.  

3. Au moment de l'envoi de sa copie, un journaliste du Daily-mail se trompe. « They're all backs » [« ils sont tous derrière »] devient « They're all blacks » [« ils sont tout de noir vêtu »]. 

 4. Pour quelle raison le rugby s'épanouit-il particulièrement dans le sud-ouest ? Les historiens sont divisés sur la question. Certains considèrent que les lendits organisés par le docteur Tissié à Bordeaux jouèrent un rôle décisif.  Lors de ces épreuves sportives organisés à Bordeaux, des lycéens originaires de tout le sud-ouest (Pau , Bergerac, Mont-de-Marsan) s'affrontent dans des jeux variés dont la barette, forme édulcorée de rugby sans contact. De retour dans les Landes, le Pays Basque, le Lot-et-Garonne, ces jeunes gens aurait continué à pratiquer ce sport...

5. Ce tournoi est organisé pour la première fois en 1883, la France est admise une première fois en 1910 mais exclue entre 1932 et 1939 pour violences. Le palmarès complet est ici. 



Liens et sources:
- Jean Lacouture: "Rugby: du combat celte au jeu occitan", in L'Histoire n°8, janvier 1979.
- Olivier Thomas: "le sacre des Wallabies", in les Collections de l'Histoire n° 66, janvier 2015. 
- La jeune histoire de la coupe du monde de rugby.
- La rugby school, l'école à l'origine du rugby.
- L'émission 2000 d'Histoire consacrée au rugby.
- Michka Assayas (dir.), Le nouveau dictionnaire du rock, Paris, Robert Laffont, 2014, p. 2170 à 2174

jeudi 5 mars 2015

294. " La chanson des restos" (1986) et "Toute la vie" (2015), les Enfoirés.

Qui parmi nous,  ces jours derniers, a pu rester sourd aux échos polémiques nés de la dernière livraison musicale des « Enfoirés » ? Ce groupe d’artistes aux contours fluctuants (tous ne sont pas chanteurs, tous ne sont pas artistes) se réunit chaque année autour de Jean-Jacques Goldman pour enregistrer un disque et organiser une série de concerts - l’un d’entre eux étant retransmis en prime time sur TF1 – au profit de l’association caritative des « Restos du cœur ». Pour lancer la 30ème collecte annuelle des Restos, « Les Enfoirés » interprètent dans un clip, un dialogue entre jeunes et vieux intitulé « Toute la vie ». 


Les artifices de la mise en scène sont assez drôles d’ailleurs : des jeunes très téléréalité (on reconnaît à peu près tous les traits d’un bon casting de TheVoiceSecretStory), juchés sur des bancs comme à l’école le jour de la photo de classe invectivent des « Enfoirés » - très maquillés, voire plus,  et fort bien éclairés  - qui encaissent les accusations de leurs puinés avec étonnement, philosophie puis les rabrouent verbalement. Ce qui fait polémique n’est pas tant l’éclairage sur le teint naturel de Tal ou la bouche qui l'est tout autant  de Zazie, non, c’est bien davantage l’échange en forme de match de ping-pong entre les deux générations (on remarque que certains sont mal rangés parmi les « Enfoirés » puisqu’il sont excessivement jeunes mais on comprend qu’il s’agit de tracer une frontière entre les anonymes et les célébrités). Alors que se disent-ils ?

Les jeunes exposent leurs sentiments de « colères » et « dégouts » alimentés par l'amer héritage que leur ont laissé leurs aînés « chômage, sida, violence », eux qui n'ont connu que des temps bénis de « plein emploi, liberté, paix » et  qui ont ensuite  « raté, dépensé, pollué ». Loin de s’en laisser compter par ces rebelles en culottes courtes, les « Enfoirés » somment leurs interlocuteurs de cesser sur le champ leurs jérémiades  parce que d’une part « Vous avez tout, l'amour et la lumière » et d’autre part « On s'est battus, on n'a rien volé ». Morale de l’histoire : puisque « tout ce qu’on a il a fallu le gagner», les vieux disent aux jeunes « A vous de jouer mais faudrait vous bouger ».

Capture d'écran du clip montrant les invectives des jeunes.
Le groupe des "Enfoirés", les vieux avec Tal (25 ans),
Zaz (34 ans) et Lorie (32 ans) qui prouve qu'on peut avoir
un nom de plus de 3 lettres  pour intégrer les "Enfoirés".

Force est de constater, outre l'extravagance du dialogue qui fait une concurrence déloyale à l'inattendu du casting des vedettes (offrant  leur image aussi bien à des marques d’optique qu’aux œuvres humanitaires), que pour amorcer une campagne de solidarité nationale envers les plus démunis, le titre est quelque peu à côté de la plaque.

Les critiques ne sont pourtant pas faciles. Elles se heurtent à la figure consensuelle de JJ Goldman (chanteur et personnalité préférée des français[1]) ainsi qu’à celle des bénévoles de l’association dont on ne saurait amalgamer le dévouement à la piètre qualité de l’hymne des « Enfoirés » 2015.  Mais plus encore elles se brisent sur l’icône de Michel Colucci qui eut l’idée des «Restos du cœur ». Décédé brutalement 6 mois après leur fondation, il est indissociable de ce qui fait l’identité de cette association née au cœur de la décennie qui vit triompher pêle-mêle SOS Racisme et Bernard Tapie, exploser le chômage et les inégalités sociales mais aussi les scores d’audience de TF1. Entre « La chanson des restos » qui « sans idéologie, discours ou baratin », proposait en 1986, gîte, couvert, et hospitalité aux exclus, et cet échange d’amabilités entre deux générations, il y a un gouffre. Finalement, ce titre, est une belle opportunité pour explorer la saga des « restos du cœur » car saga il y a.



 - Changement d’icônes, permanence des appels.

L'abbé Pierre, à l'hiver 1954.
Hiver 54. Le froid s’abat sur Paris et sur le quart nord est de la France. Les températures passent 10 degrés au dessous de 0. En février, on enregistre des records de froid jusqu’à - 20 degrés. Dans ces Trente Glorieuses balbutiantes, la pénurie de logements est importante : les bidonvilles aux portes de Paris n’ont pas encore été résorbés par la construction des grands ensembles. Les exclus de la croissance souffrent du froid à tel point que le 1er février 54, le jeune abbé Pierre lance un appel au don sur les ondes de Radio Luxembourg. La nuit précédente dit-il, une femme est morte de froid sur le boulevard Sébastopol tenant serré contre elle le papier attestant de son expulsion (la misère on le notera n’est jamais une fatalité mais bien un phénomène de rapport de force socio-économique[2]). Il exhorte ses amis d’une part à ouvrir des centres d’hébergement d’urgence dans Paris, à l’instar de ceux, déjà saturés du Panthéon et de Courbevoie, et à venir déposer, d’autre part,  des couvertures, des vêtements chauds, des dons à l’hôtel Rochester situé rue de la Boétie.

Hiver 1984 – 30 ans plus tard donc – la France enregistre une importante hausse du chômage. Le cap des 2 millions de demandeurs d’emploi a été franchi en 1982 ; en mars 84 celui des 2,2 millions de chômeurs est dépassé[3]. Alors que les jeunes sont toujours très affectés par ce phénomène, la flambée est alors surtout alimentée par le chômage ouvrier, celui des licenciés du BTP et de l’industrie. Les politiques menées par le PS de traitement social du chômage  qui vont des TUC aux SIVP pour les jeunes et déclinent des contrats emploi-formation/adaptation/orientation pour les adultes ne permettent  pas d’infléchir la courbe de façon significative.

Le 26 septembre 1985 sur l’antenne d’Europe n°1 pour laquelle il anime une émission avec Maryse et Philippe Gildas, Michel Colucci, lance à son tour un appel[4]. L’homme est, comme l’abbé Pierre, un agitateur, mais d’un autre genre. Amuseur public connu pour ses sketches, volontiers provocateur (en septembre 1985, il épouse son confrère Thierry le Luron bien avant le mariage pour tous alors qu’on entend de plus en plus parler du SIDA comme le « cancer des homosexuels », on est alors à la veille de son appel à la radio), il investit l’espace public et médiatique ; en effet, en 1981, il se porte candidat à la présidence de la République et ses tonitruantes apparitions à l’émission « Droit de réponse » ne passent pas inaperçu. Depuis 1983, il s’est gagné une nouvelle respectabilité artistique avec son rôle de pompiste désespéré dans le film de Claude Berri « Tchao Pantin » qui lui vaut un César d’interprétation masculine. Coluche est bien omniprésent en ce début d’années 80 puisqu’il participe activement à la promotion de la petite main jaune de la toute jeune association d’Harlem Désir, SOS Racisme.


Revenons à ce 26 septembre 1985. On entend l’animateur à l’antenne dire "J’ai une petite idée comme ça… " et d’enchainer si des fois il y a des marques qui m'entendent, s'il y a des gens qui sont intéressés pour sponsoriser une cantine gratuite qu'on pourrait commencer à faire à Paris et puis qu'on étalerait dans les grandes villes de France, nous on est prêts à aider une entreprise comme ça, qui ferait un resto qui aurait comme ambition au départ de faire 2.000 ou 3.000 repas par jour gratuitement".

Entre le  « Y’en aura pour tout le monde » du 26 septembre 1985 sur Europe n°1 et les  4 heures de direct en janvier 86 sur TF1 – qui n’est pas encore privatisée – où se rassemblent autour de Coluche hommes politiques, sportifs, artistes et qui se soldent par 26 millions de francs de collecte, le premier  restaurant du cœur a ouvert en décembre 85. L’objectif est le même qu’à l’hiver 54 : offrir le gîte et le couvert autour d’un repas chaud aux nécessiteux victimes de la crise. Le procédé est le même, un appel à la radio pour lancer un élan de générosité. L’adresse est pourtant toute différente, la charité est entre temps devenue une histoire de business.


- Les « Restos du cœur » à l’heure du charity business.


« La décennie » comme la nomme François Cusset, celle des années 80, est indéniablement marquée par la porosité croissante entre 3 mondes : celui des médias, celui du show-business et celui de la politique. Reposons quelques jalons symboliques – hormis cette émission de TF1 de janvier 1986 - dans ce jeu de chaises musicales.

Les années 80, qu’on surnomme parfois dans les programmes scolaires les années Mitterrand, débutent avec la libération des ondes, les radios libres fleurissent un temps sur la bande FM avant de devoir faire de la place pour les gros émetteurs privés comme NRJ[5]. Les chaines de télévision deviennent aussi plus nombreuses : la 5 puis TV6, chaines privées,  viennent s’ajouter aux 3 chaînes nationales publiques. La première chaine privée à péage, Canal Plus, commence à émettre en 1984, puis, deux ans plus tard le groupe privé Bouygues acquiert la 1ère chaine, TF1. Le nouveau thermomètre télévisuel ne jauge pas la qualité de programme, il s’appelle l’audimat.

L’une des émissions phares de ce nouveau paysage audiovisuel est le Bébête show.  Les marionnettes muppetisées[6] de Kermitterand, Barzy (pour R. Barre) et Giscarabout font exploser les audiences. Entre divertissement et politique, c’est une réussite médiatique et un exemple emblématique de l'interpénétration  accrue des frontières entre politique, entertainment et médias.


A peu près à la même époque, le monde du show business se lance à corps perdu dans de gigantesques opérations de charité. En 1984, l’Ethiopie est affectée par une terrible famine qui arrive directement via les journaux télévisés de 20h sur les écrans des téléspectateurs une quinzaine de minutes après le CollaroShow et ses bébêtes. L’humanitaire international est, hélas, depuis le milieu des années 70 et la fuite des Boat People, un secteur en plein développement. En Angleterre, l’ex punk, Bob Geldof, chanteur des Boomtowm Rats et Midge Ure, frontman du groupe Ultravox fondent le Band Aid. Ils regroupent autour de leurs deux personnalités, la fine fleur du show business britannique. Band Aid ratisse large : il unit aussi bien des figures tutélaires comme Bowie ou Freddy Mercury des Queen, que de plus jeunes pousses comme Boy George, Paul Young,  ou les Heaven 17. Les artistes enregistrent un 45T (attention jeunes gens le CD est encore très peu répandu, commercialisé à partir de 1983 son prix et surtout celui des lecteurs qui permettent de l’écouter est encore prohibitif) intitulé « Do they know it’s Christmas ? » dont les ventes doivent permettre de financer un soutien alimentaire en faveur des affamés. 


L’opération, très concluante, est doublée d’une version états-unienne en janvier. Une quarantaine d’artistes parmi lesquels Harry Belafonte, Lionel Ritchie et Mickael Jackson s’unissent sous la bannière USA for Africa et entonnent « We are The world ». A L’été 85 deux concerts télévisés se déroulent à Philadelphie et à Wembley (le prince Charles et sa femme se trémoussent dans les tribunes à cette occasion, se joignant au peuple pour l’occasion) et complètent la récolte de fonds. 


Le tunnel sous la Manche, lui non plus n’existe pas encore, mais l’idée séduit un collectif de chanteurs français qui enregistrent dès mars 85 sous le nom « chanteurs sans frontières » un « SOS Ethiopie » qui rencontre lui aussi un large succès (Valérie Lagrange et le chanteur Renaud Séchan en sont les initiateurs). La misère exotique ne doit pas pour autant masquer celle qui est à nos portes. «La chanson des restos » composée par JJ Goldman procède de ce raisonnement. La grande cause nationale révélée par Coluche vient à la rencontre de l’ère du temps qui l’on qualifie rapidement de charity business tant les initiatives se multiplient, certaines « vedettes » y voyant une opportunité inespérée de retrouver, pour un temps, le devant la scène.


On le voit au travers de ces quelques exemples, mais encore dans le vocabulaire employé par Michel Colucci  pour lancer son appel, le caritatif est bien entré en collusion avec le monde marchand. Sa force de frappe médiatique, ce qu’il dit aussi de l’impuissance ou des renoncements des politiques ne peut laisser ces derniers indifférents ; ils sont contraints et forcés, tôt ou tard, de s’arrimer au train en marche pour ne pas y perdre en popularité. Les deux reportages ci-dessous illustrent de façon probante cette rencontre entre artistes, hommes politiques, médias et caritatif. Unis dans un grand élan moral et solidaire, générateur de popularité, toute l’opération de construction et de logistique des « Restos du cœur » reposant sur les téméraires études prospectives des étudiants d’HEC Paris.




-       Bonnes questions, vrais problèmes : les « Enfoirés » passent les inégalités demeurent.

Il  serait pour autant injuste de balayer d’un revers de la main l’action menée par les « Restos du cœur» sous prétexte qu’elle mêle de façon parfois maladroite vedettariat et caritatif. Rappelons tout d’abord que les recettes provenant de la vente des CD, DVD  et autres manifestations issues des activités des « Enfoirés » ne représentent que 12,5% du budget de l’association[7]. Son activité première (67% des dépenses effectuées au cours d’une campagne annuelle[8]) qui consiste à servir des repas aux plus démunis n’a cessé de s’amplifier : de 8 millions de repas en 1986 on est passé à 90 millions de repas en 2007, et a atteint les 130 millions en 2013.  

La distribution des paniers repas est la principale activité
de l'association.

Ces chiffres vertigineux appellent des questions fondamentales. Sont-ils, et dans quelles proportions, le fruit d’un accroissement affolant de la pauvreté comme une fatalité de la crise qui frappe l’économie française depuis les années 70, traduisent-ils le désengagement de l’Etat des politiques de solidarité nationale ou leur simple échec, sont-ils, enfin,  le reflet d’un creusement particulièrement inquiétant des inégalités entre riches et pauvres ? Vraisemblablement les différentes réponses s’imbriquent mais ces jours derniers quelques données statistiques relayées dans la presse ont confirmé que la crise est loin d'être la même pour tous : ainsi, le journal Le Parisien, se faisait notamment l’écho de chiffres divulgués par l’ONG Oxfam selon lesquels « Le patrimoine cumulé des 1% les plus riches du monde dépassera en 2016 celui des 99% restants de l'humanité ». [9]

En 2014, la France compte entre 5 et 8,5 millions de pauvres (ils n’étaient, si l'on peut dire, que  1,3 millions en 2002)[10]. Ces chiffres éloquents peuvent légitimer l'existence des « Restos du cœur », si l'on considère que l'effort de solidarité national se heurte à la force du nombre. Outre les personnes vivant dans la grande pauvreté, on assiste depuis plusieurs années maintenant à une augmentation du nombre de travailleurs pauvres – les uns précaires, les autres stagiaires – qui ne parviennent pas à satisfaire leurs besoins alimentaires, ainsi que ceux de leur famille, bien qu’ayant une activité rémunérée. A lire ces chiffres et ces problématiques on constate également que l’histoire des « Restos du cœur » est irriguée par tous les débats sur la pauvreté qui mobilisent les catégories de pauvres méritants (deserving poors) et de pauvres déméritants (undeserving poors)[11], importées des pays anglo-saxons. Sont-ce ces questionnements qui ont poussé l’association dans les années 90 à promouvoir des actions d’insertion pour certains bénéficiaires afin de sortir des éternelles et désatreuses accusations d’entretenir la pauvreté par l’assistanat ?

Les jardins du coeur, une action d'insertion de l'association.
Quand Coluche fonde les « Restos du cœur », il est aussi question d’interroger nos modes de vie, de production et de consommation occidentaux. En effet, dans les années 80, ce que l’on appelait encore la CEE (donc l'ancêtre de l'Union Européenne) animait par une Politique Agricole Commune, véritable vitrine de la construction communautaire. Celle-ci fonctionne alors si bien que l’agriculture de la CEE se retrouve en situation quasi permanente de surproduction. Ainsi, Bruxelles se trouvait contrainte de gérer des stocks alimentaires invendus, pour un coût tout à fait inquiétant, se refusant à les distribuer sur le marché pour ne pas favoriser la chute des prix et entrainer dans la faillite les agriculteurs préalablement endettés pour mécaniser leurs exploitations et augmenter leurs rendements. La surproduction agricole est alors telle que l’alternative au stockage est parfois purement et simplement la destruction des denrées. 

Dans ces conditions,  Coluche dès 1986 ne s’est pas privé d’interpeller les autorités européennes afin que les stocks puissent faire l’objet de dons à son association. En pointant du doigt les impasses flagrantes de l’agriculture productiviste subventionnée par la CEE, l’acteur mettait sur les rails les futurs PEAD (Programmes Européens d’Aide aux plus Démunis). Ces programmes sont aujourd’hui en mutation : les principaux contributeurs comme l’Allemagne, ont fait pression pour que les dons alimentaires soient transformés en subventions aux associations, les surplus ayant diminué. Cette réorientation s’avère en fait particulièrement dangereuse pour les bénéficiaires puisque les états membres cherchent par ce biais à limiter l’aide versée et à profiter de ce changement de procédure pour se désengager des politiques sociales sous-jacentes aux PEAD.

Les Enfoirés 2015 reviendront en 2016.

Les chansons des « Enfoirés » passent, les inégalités restent. L’association des « Restos du coeur » avec ses 67 000 bénévoles est au carrefour d'enjeux et de questionnements politiques majeurs. Gageons, hélas, qu’en dépit de l’épisode assez pitoyable de l’hymne 2015 des "Enfoirés", ils auront encore besoin de ce collectif aux contours improbables dans les années à venir.  




[1] Ce classement est effectué par le Journal Du Dimanche sur 50 perosnnalités : http://www.lejdd.fr/Societe/Top-50-du-JDD-Jean-Jacques-Goldman-reste-le-prefere-des-Francais-710132
[2] On trouvera l’intégralité de l’appel ici : http://www.lavie.fr/actualite/documents/l-appel-de-l-abbe-pierre-le-1er-fevrier-1954-texte-complet-30-01-2014-49312_496.php
[3] Se référer à cet article de la revue Persée : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/estat_0336-1454_1985_num_176_1_4963
[4] L’appel est à écouter in extenso ici : https://www.youtube.com/watch?v=NP1nANgBLWo
[5] Début 1984, la Haute Autorité de l'Audiovisuel entend régenter la bande FM pour que les radio libres aient une puissance égale d'émission. NRJ qui possède alors un des plus gros émetteurs est menacée dans sa diffusion. Organisée par une anges publicitaire, une énorme manifestation est organisée rassemblant 100 00 jeunes et fait céder le pouvoir.
[6] Ce programme de S. Collaro et J. Roucas fonctionne avec des marionnettes inspirées de celles du Muppet Show, créées par J. Henson.
[7] Les dons et legs représentent, eux, 45% des recettes du budget.
[8] Les chiffres sont tirés du site de l’association qui présente son bilan budgétaire annuel.
[9] L’article complet est concultable ici : http://m.leparisien.fr/economie/en-2016-les-1-les-plus-riches-possederont-plus-que-le-reste-de-l-humanite-19-01-2015-4460589.php
[10] Chiffres de l’observatoire des inégalités : http://www.inegalites.fr/spip.php?article270
[11] Le monde anglo-saxon a transposé sa lecture théorique de la pauvreté. Certains pauvres le seraient par choix ou paresse, se complaisant dans le bénéfice des actions caritatives (underseving poors) d’autres au contraire seraient dignes d’être aidés (deserving poors) leur état résultant d’accidents de la vie par exemple. Pour toutes ces questions se référer aux ouvrages éclairants de Romain Huret sur l’Amérique pauvre notamment.

Pistes Bibliographiques : 

Sur les années 80 deux ouvrages incontournables : 
F. Cusset, La décennie, Le grand cauchemar des années 80, Editions la découverte, 2006.
L. Bantigny, La France à l'heure du Monde, Nouvelle Histoire de la France Contemporaine, le Seuil, 2013.

Sur les Restos du Coeur, le site de l'association fourmille de renseignements techniques et historiques. 
Sur les PEAD les sites institutionnels comme vie publique.fr donnent des renseignements intéressants. 

Le site de l'INA comporte de très nombreuses vidéos permettant de compléter celles déjà en ligne.