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mercredi 26 août 2026

Ceux qui partent et ceux qui partent pas. Un été au tiek.

Le temps des vacances se caractérise par son ambiance particulière, qui rompt avec la routine du reste de l'année. L'été, certains prennent la route pour la plage, la montagne ou un de ces "pays imbéciles où jamais il ne pleut". D'autres aimeraient bien mettre les voiles, mais faute de moyens, ils ne partent pas. C'est notamment le cas de ceux qui restent à la cité tout l'été. De nombreux artistes rap ont consacré des morceaux à ce temps suspendu, aux subterfuges trouvés par ceux qui ne partent pas, pour bouleverser leur quotidien, s'affranchir des tours et changer de décor sans bouger.

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Les quartiers de grands ensembles sont sortis de terre au cours des décennies 1950-1960, à l'initiative de l’État aménageur. En comparaison des logements vétustes d'avant-guerre, les nouveaux logements collectifs améliorèrent les conditions de confort pour les familles françaises qui ont la chance de dégotter un appartement. Néanmoins, pour beaucoup de foyers, partir en vacances constitue un luxe qu'ils ne peuvent se permettre. En 1960, Jean Ferrat en fait le constat dans "Ma môme" "On va pas à Saint-Paul de Vence / On pass'tout's nos vacances à Saint-Ouen / Comme famille, on n'a qu'une marraine / Quelque part en Lorraine / Et c'est loin". 

La piètre qualité de construction, le délabrement rapide de quartiers mal raccordés au centre-ville font rapidement de ces zones des repoussoirs. Ceux qui peuvent acquérir ou louer ailleurs le font. Ainsi, ces quartiers, initialement attribués en priorité aux familles françaises, voient ces populations s'installer dans les zones pavillonnaires des couronnes périurbaines. Des familles plus précaires, souvent d'origine immigrées, s'installent dans les logements vacants. On assiste alors à un  recul de la mixité sociale. 

Pour les habitants de ces territoires, il existait néanmoins alors quelques solutions pour voir du pays. Au cours des années 1960 et au début de la décennie suivante, la France connaît en effet une croissance économique forte, portée par une industrie encore puissante et variée. Jamais les ouvriers n'ont été aussi nombreux. Beaucoup d'entre eux habitent dans les logements collectifs des banlieues populaires. C'est le cas du Val Fourré, à Mantes la Jolie, dont de nombreux résidents travaillent dans les usines automobiles alentours (Renault à Flins, Peugeot à Poissy). Or, les comités d'entreprises organisaient alors des sorties, voire des séjours. 

Certains se rendent aussi au centre social pour y participer à des activités récréatives. Les municipalités de gauche, en particulier communistes, ont eu à cœur de développer une éducation populaire, en s'appuyant aussi sur des centres de loisirs ou sociaux qui permettaient aux jeunes de s'occuper, de jouer aux jeux de société. Elles organisaient aussi des colonies de vacances à destination de tous les enfants; des colonies qui représentaient souvent le premier apprentissage de la vie hors de la cité. Dans "Quand je serai grand", Fabe se souvient : "la réalité / C'est qu'on a tous à peu près vécu la même,  fait les mêmes colonies / Les mêmes jeux de rôles avec les mêmes thèmes... / J'm'arrête ici dédicace aux petits en bas d'chez moi, en bas d'chez toi / A ceux qui partent et ceux qui ne partent pas "

La crise économique, l'imposition de politique austéritaire et le triomphe du néolibéralisme, modifient le rapport aux vacances,  avec une vision de plus en plus individualiste de ce temps particulier. Les mairies, qui disposaient de campings ou de villas dans des zones de villégiatures appréciés - ce qui permettaient de proposer un tarif attractif à leurs administrés - doivent s'en séparer pour équilibrer leurs budgets. Désormais, la prise en charge des vacances collectives par la puissance publique se fait rare. Il n'y a plus guère que le tissu associatif qui permet aux plus précaires de partir. 

Pour ceux qui passent l'été au tiek, le système D s'impose. Il faut trouver des idées pour s'occuper, inventer des jeux, découvrir le bonheur des petites choses, faute de bif. Les quelques transports collectifs (bus, trains) ou individuels deviennent des moyens d'évasion. Encore enfant, Abd Al Malik optait pour le vélo, ce qui peut s'avérer dangereux. «C'était pendant les vacances d'été dans la cité (...) / Alors on s'est tous mis en mouvement et on est parti en gueulant / Quelque part entre "la horde sauvage" et "la guerre des boutons" / (...) Ca faisait vraiment classe en ce temps là de faire du vélo / On était plus de cinquante sur la route, t'imagine / Têtes d'enfants déjà cassées et gueules citadines / Je sais plus trop d'où est venue la queue-de-poisson / Un coup de poisse en plein milieu du peloton / Je ne sais ni pourquoi, ni comment mais je suis le seul à être tombé et à avoir roulé, roulé, roulé». ["Dynamo"]

Les jeunes se retrouvent sur les dalles (au Val Fourré, au Val d'Argent) entre potes. Les uns et les autres s'y côtoient, s'y défient, s'y ennuient, s'y séduisent. Plus qu'à d'autres moments de l'année, ces agoras deviennent ainsi des lieux de représentation et de rencontre. Passi en témoigne dans "Il fait chaud". "C'est l'été, c'est bon la température va monter / Voilà les beautés, les décolletés / Les nouvelles modes sexy (hum!)-serrées / Les faits-divers, les Boom-Boom de quartier / Zoom, gros plan de la tête aux pieds / Les petits, les grands veulent peser / Les bruits de bécane se précèdent / Les marques, les sapes se succèdent / Y'a des coupes nettes sur les mecs, en quête / D'un biz ou d'une bonne fête / Aux pieds j'ai mes blanches baskets / En main une fraîche canette"

Des animateurs proposent des activités sportives ou ludiques. Les grands organisent des tournois de foot en fin de journée pour s'occuper. Il y a une ambiance différente en été. Tout le monde est dehors, plus détendu, tout est plus lent et semble tourner au ralenti. Les parents relâchent un peu la surveillance et assouplissent les horaires. Il devient possible de sortir après le dîner. Les vacances constituent donc un moment suspendu. Les potes se retrouvent en soirée, squattent les bancs, à la fraîche, prélude aux discussions qui vous conduisent au bout de la nuit, histoire de refaire le monde. Les soirées barbecue entre amis s'éternisent. Seth Gueko en témoigne dans "Barbeuk (enfin l'été)". "On va rentrer parfumés à la fumée du barbeuk qu'on a crillave l'aprem (...) / Rendez-vous la semaine chaine-pro / Manger les restes des merguez et des chettes-bro / On jouera au ker-po, ambiance bataille d'eau / Le tier-quar t'ouvre les portes de son restau'"

Tease et bedo sont au programme des "chaudes nuits d'été" d'Aelpéacha. Profitant de la chaleur en "Juin-Juillet-Août", le même se fait un peu de caillasse en revendant des canettes à la sauvette. (1Gorah mise sur la bicrave pour pouvoir financer ses vacances. Mauvaise idée, loin de changer d'air, il se retrouve au placard. ["24 août"]

Faute de mer, de rivière où faire trempette - tout le monde ne peut pas habiter le long du canal saint Martin - il faut recourir à la débrouille. Quoi de mieux qu'un petit plouf dans une piscine gonflable installée en bas des tours? Ce n'est pas le Marseillais Dika qui dira le contraire. "J'suis dans le Sud, j'suis à l'aise / Dans le Nord il gèle / Y'a la piscine en bas du bâtiment / C'est l'charbon qui l'a payé pas la mairie / T'es pas un voyou toi pourquoi tu mens? / Roue avant, mais t'inquiète c'est pas l'Amérique. / J'passe l'été au quartier / Petit barbeq, à la place ça sent la crapulerie." (2["Au quartier"]

Les plus vernis, comme Dika ou I am ("le repos , c'est la santé"), peuvent passer du bon temps sur les plages de la cité phocéenne ou fréquenter les calanques à l'instar du Massilia Sound System. "Quand arrive l'été, l'appel des Goudes est le plus fort". [Dimanche aux Goudes ) 

* un été de merde. 

Tout le monde n'a pas la chance d'habiter à Marseille. Pour beaucoup de ceux qui ne partent pas, la belle saison porte mal son nom. Dans les logements, souvent mal isolés, les fortes températures rendent les conditions d'existence très difficiles, transformant les lieux d'habitation en bouilloires thermiques. De nombreux morceaux de rap évoquent la chaleur particulièrement insupportable dans les appartements ou sur les dalles asphaltées. Exemple avec le classique « Un été à la cité » du Ministère Amer. "14 heures, le soleil brûle sa mère. / On pourrait fondre du cobalt, halte / Moi et mes sauces, on grille nos culs de nègres sur l'asphalte / Ceux en galère de femmes ou allergiques à Paname / Restent se faire de l'argent dans la dinam" / Messieurs, mesdames, attendre par ce temps c'est chiant / On se raconte des histoires d'avant, du bon vieux temps, / Comme si on avait 50 ans / Quelques flics s'arrêtent, font du cinéma pour montrer aux Français / Qu'ils peuvent entrer dans les cités / Mais quand il y a du dawa (Vous avez appelé la police? Ne quittez pas.)". 

Le pire ennemi des jeunes habitants de la cité à la belle saison reste l'ennui, qui transforme les minutes en heures, les heures en journée, l'été en "Un été de merde" pour Gorah. Un des rares moyens accessible d'échapper au train train est de tracer, loin du quartier à bord d'un bus ou d'un train justement.  Ce que raconte Java dans "Mona" "Ici le bruit de la mer / La promesse d'un ailleurs / C'était le RER / Le seul espoir de se trouver une Vénus / Était de se barrer dans le premier omnibus". En même temps, la galère rassemble. Les grands jouent avec les petits, les camarades d'infortune deviennent une vraie famille. On écoute la musique à fond avec, chaque été, sa bande originale. En 2000, La Clinique obtient un tube avec "Playa". Le rappeur, dans le coma, fantasme des vacances au soleil, celle qu'il n'a, jusque là, jamais pu se payer. Bref, il n'y a "Pas de vacances pour les vrais gars" (Gorah feat Sheryo). "RDV au QG avec zéro budget / Il y a juste quelques canettes et beaucoup trop de fumée / La bonne humeur est occultée, on cherche des manières de s'occuper / (...) C'est carrément la même merde du Blanc Mesnil à Saint-Ouen / Le ski nautique, la bronzette et tout le reste se passent sans toi / Quand tu es dans le 93, les vraies plages sont si loin qui si tu empruntes un vélib', tu en as pour au moins six mois. / Encore cette année, pas de vacances pour les vrais gars".

Vacances au bled :

Dans les milieux populaires, quand on n'a pas les moyens de partir en vacances, on envoie quand même les enfants chez des membres de la famille, ce qui, même sans que ce soit très loin de chez soi, permet de sortir de la routine, de se retrouver.  Parfois, on part en vacances dans la famille, pour un séjour passé dans le pays natal des parents par les descendants d’immigrés devenus adultes. Le maintien de séjours réguliers apparaît comme le signe d’un attachement particulier à la terre des ancêtres. Ainsi, de nombreuses familles maghrébines s'entassent dans les voitures chargées au ras du sol, destination l'Algérie, le Maroc, la Tunisie. Le 113 évoque ces retours au bled dans trois morceaux : l'Algérie de Rim'K dans « Tonton du bled », la Guadeloupe d'AP avec "Tonton des îles", le Mali de Mokobé dans "Tonton d'Afrique". Originaire de Clichy, Doc Gynéco évoque quant à lui la distance entre sa vie quotidienne dans son quartier du 18 ème (rue de la Chapelle) et sa vision un brin fantasmée de la Guadeloupe, dont sont originaires les parents. ["Né ici".]

Dans "Blessé dans mon ego", Ekoué raconte de façon totalement désenchantée le moment où le rappeur met les pieds au Togo, et découvre sa position de cul entre deux chaises : “un statut de paria ici, d’intrus en cance-va au bled”. Considéré comme un fils d’immigré en France, il n’est pas mieux accepté en Afrique, où il n’est pas forcément bien vu avec “ses sapes et ses manières de petit blanc”.

* "Pas de faux été"

C'est un fait, faute de caillasse, les classes populaires partent moins en vacances. Or, il est toujours un peu bizarre de rester au quartier quand les autres se barrent. Pour mesurer l'ampleur des inégalités sociales, il suffit de confronter la succession de reportages consacrés aux vacanciers dans les JT de la période estivale à son propre quotidien, aux parents qui triment... On le mesure encore en comparant les images du sable fin des plages  paradisiaques à celui crotté du parc de jeux en bas des tours. Tu le saisis enfin quand, à la rentrée, les uns et les autres racontent leurs vacances. La Rumeur en témoigne dans "Pas d'vacances" "Été comme hiver, les vacances sont là / Y a pas le choix, faut que j’ronge mon frein et rester à la casa / Je partirai peut-être plus tard si les moyens l’permettent / En attendant, j'écris afin d’libérer ma tête / En fait, j'en ai un peu marre des récits des autres / Des cartes postales aux photos truquées qui embellissent les côtes"

Si tout le monde se construit des souvenirs, Fabe insiste sur le fait que le monde se divise entre "ceux qui partent et ceux qui ne partent pas". Le rappeur du 18 ème arrondissement parisien évoque dans "Quand j'serai  grand" la période des vacances estivales, se remémorant l'errance et l'ennui des enfants dont les parents n'ont pas les moyens de partir. " Quand j'serai grand j'veux habiter à la mer, avec mon père et ma mère / Marcher dans le sable plus prendre le RER / Ces putains de tours j'veux plus les voir plus tard (pire que ça) / J'veux vivre autre part (mieux que ça), j'ai même une idée si tu veux savoir"

Ne pas partir est un facteur d'exclusion, nourrissant gêne et frustration, même si, les habitants des quartiers ne s'en laissent pas compter. Dans un "Eté au tieks", Dosseh rappe :  "J'suis bien avec mes oubliés d'la société, pas d'sous métiers, pas d'faux été". On ne peut cependant que souhaiter le retour d'un ministère du temps libre et d'une puissance publique qui ne néglige aucun des enfants du pays. 

Notes :

1.Le marchand de glace, dès qu'il passe avec sa petite musique, connaît également un grand succès. ["Le marchand de glace passe / Petits négrillons et bougnoules ne tiennent plus en place" dans "un été à la cité" du Ministère Amer]

2. Dans le quartier de la Gauthière, à Clermont-Ferrand, le mercure atteint les 40° C en ce mardi 23 juin 2026. Les ados de la cité se cotisent pour acheter une piscine autoportante, qu'ils installent en bas de leurs barres HLM. Prévenus par une voisine, les policiers  débarquent en nombre (15) pour la lacérer. Ils récidivent deux jours plus tard. (source : France 3 Auvergne Rhône-Alpes)

Sources:

- "Le guide des vacances du rap français

- "Quand le rap français part en français"

- "Kiffer son été en banlieue à travers le rap français", pop-up urbain, 3/8/2015

- "un été au quartier: a french rap summer mix", playlist signée 22H22

- Top 10 des meilleures punchlines sur l'été dans le rap français.

lundi 2 octobre 2023

Les espaces de faibles densités en chansons.

Avec une densité de population inférieure à 30 hab/km², les espaces faiblement peuplés en France occupent près de la moitié du territoire national et regroupent environ 4 millions de personnes. Dans ces espaces, la population réside majoritairement dans de petites villes, villages ou dans un habitat isolé.  

Phillip Capper, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Le déclin démographique des campagnes françaises remonte à loin. Il a accompagné la diminution drastique du nombre d'agriculteurs. Le pays connaît un puissant mouvement d'exode rural (1), qui affecte tout particulièrement les régions pauvres de moyenne montagne dès la fin du XIX° siècle. Dans "Chacun vendrait des grives", Jean-Louis Murat revient sur le dépeuplement d'un village du Massif Central qui passe de 3900 à 114 habitants entre le début et la fin de la chanson. 

Très grand succès de Jean Ferrat , "la montagne" oppose le monde artificiel et frelaté des villes aux terroirs montagnards peuplés d'habitants authentiques. Le chanteur n'y va pas avec le dos de la bêche, opposant les vieux paysans, qui savaient monter "des murettes jusqu'au sommet de la colline", et leurs enfants qui "seront flic ou fonctionnaires / de quoi attendre sans s'en faire que la retraite sonne". Les premiers vivent dans un cadre naturel somptueux, quand les seconds rentrent "dans leur HLM / manger du poulet aux hormones".
 


Les espaces de faibles densités sont variés. Il peut s'agir de régions d'agriculture productiviste comme la Beauce ou la Champagne. Les très hauts rendements y sont obtenus grâce à une agriculture très mécanisée nécessitant peu de main d’œuvre. 
D'autres espaces ruraux sont facilement accessibles depuis une grande aire urbaine, ce qui incite quelques citadins à quitter la ville, dans l'espoir de trouver à la campagne de meilleures qualités de vie du calme, de beaux paysages, un coût de la vie moins élevé. Ainsi Ridan rêve de reconversion et de devenir "agriculteur". "J'en ai ras-le-bol de tout ce béton / J'ai la folie des grands espaces / J'en ai ras-le-bol de tout ce béton / J'ai la folie des grands espaces". (0'50)"Et puis merde! J'ai décidé de vivre loin sur la colline / Vivre seul dans une maison avec la vue sur ma raison / J'préfère vivre pauvre avec mon âme, que vivre riche avec la leur / Et si le blé m'file du bonheur, je ferais p'têt' agriculteur".
 
Dans le Perche, dans le sud de la Normandie, à environ 2 heures de route de Paris. les villages accueillent désormais de nouveaux habitants venus de la ville. Désignés comme des néo-ruraux, ils contribuent à transformer ces espaces. Parfois, la cohabitation avec les habitants de longue date ne va pas sans confrontation.
En 1977, Michel Delpech révèle l'ambivalence des relations entre citadins et ruraux dans son titre "Loir-et-Cher". Le jeune urbain d'origine rurale est l'objet des railleries de la famille restée aux champs. "Ils me disent (X2) / Tu vis sans jamais voir un cheval, un hibou / Ils me disent / Tu ne viens plus, même pour pêcher un poisson / Tu ne penses plus à nous". Jeanne Cherhal se met dans la peau d'un résident secondaire qui aime la campagne et tout ce qui est "rural" mais de loin ou de manière épisodique, et à condition de ne pas se salir. "D'assez loin c'est joli / La province le samedi / La paroisse l'ensilage / Le purin le village / C'est fermier tiers-état / Paysan mais très sympa / C'est tranquille bien tranquille / Si tranquille trop tranquille / C'est rural bien rural / Si rural trop rural / Touche pas chéri c'est sale". Dans A la campagne, Bénabar moque l'attitude des citadins n'envisageant les terroirs ruraux que comme des espaces récréatifs. "À la campagne on veut de l'authentique / Du feu de cheminée et du produit régional / À la campagne il nous faut du rustique / Un meuble qui n'est pas en bois / Ça nous ruine le moral / À la campagne on dit qu'on voudrait rester / Quitter Paris, le bruit, le stress et la pollution / À la campagne c'est la fête aux clichés / La qualité de vie et le rythme des saisons".
 

 
Kent propose; "Allons z'à la campagne". "Allons z'à la campagne (allons z'à la campagne) et oublions Paris (Paris) / Cherchons à la campagne (cherchons à la campagne) le vrai sens de la vie / Dans quelques temps, dès qu'on pourra, quand notre plan-épargne / Sera fini, on se paiera une maison d'campagne".
 
Un autre type d'espaces de faibles densités est composé des zones de haute et moyenne montagne, parfois enclavées et mal desservies, qu'il s'agisse d'une grande partie du Massif central, des Pyrénées ou des hautes vallées alpines. L'essor des sports d'hiver permet toutefois de créer des emplois dans le stations de ski de haute montagne. Cependant, ces activités de service (gîtes, restaurants) restent saisonnières et très dépendantes du climat (enneigement).
 
Certains espaces de faibles densités possèdent de solides atouts leur permettant de lutter contre le déclin démographique et la déprise agricole: le calme, les beaux paysages naturels, un riche patrimoine historique, des produits du terroir de qualité (fromage, vin...), parfois un climat favorable. Le Lubéron, l'Ardèche, la Drôme, les Cévennes, le Périgord bénéficient ainsi d'un fort héliotropisme. Tous ces éléments permettent parfois le maintien ou la création d'emplois sur place. Le tourisme vert attire de nombreux visiteurs en Périgord, dans le Lot ou le Cantal. Jean-Louis Murat décrit mi-amusé, mi-affligé, l'arrivée des estivant dans leur super "camping à la ferme". "Le paysan vient en tracteur / Nous chercher je te jure / C'est vraiment la folie / Des gens charmants qui vous / Accueillent dans leur famille / Devine pour quoi, pour qui / Cool, super cool / C'est le camping, / Camping à la ferme".
 
Artisan d'un Ploucstarap hexagonal, MC Circulaire dresse un portrait au vitriol de la Vendée rurale, dont il est originaire. La misère, l'ennui, l'alcoolisme règnent en maître dans "Demain c'est trop tard". "T"façon tout l'monde s'en branle, on est la France oubliée / Dans mon quartier y'a jamais eu de MJC! / Pourtant la misère est là, j't'assure qu'elle est bien réelle / Elle s'cantonne pas qu'dans les banlieues, elle est universelle / Combien de familles au chômdu qui survivent grâce aux allocs / Y'a plus de darons alcooliques qu'en cure de désintox / L'Etat nous laisse dans not'merde, et verra plus tard / On est qu'une bande de crevards gouvernée par des bâtards / On est pas la France qui squatte les halls, mais les arrêts d'car/ Et ici-bas on sait bien que demain c'est trop tard."


 
Tous les espaces de faibles densités ne tirent pas leur épingle du jeu. Le terme hyper rural désigne ainsi les territoires isolés, très peu peuplés, les plus éloignés des villes importantes. Les contraintes naturelles (relief, climat), l'enclavement (peu de routes, zones blanches), le vieillissement de la population affectent ces territoires. Devenus répulsifs, ils subissent la fermeture des commerces, la désertification médicale et la disparition des services publics. Les rares jeunes du coin partent vers les villes pour y suivre des études supérieures ou parce qu'elles offrent davantage de perspectives d'emplois. Dans ces conditions, ces campagnes se dépeuplent toujours plus, entraînant la disparitions des derniers services. La Poste, le commerce, l'école ferment les uns après les autres. Les habitants de ces espaces ont alors le sentiment de compter pour quantité négligeable. Gauvain Sers, originaire de la Creuse, se fait le porte-parole de ces "oubliés", dans une chanson narrant la fermeture d'une école.

Découvert sur internet grâce au morceau "Marly-Gomont", Kamini dépeint son quotidien dans ce village de l'Aisne, en Thiérache. La rareté des services y représente une gêne considérable pour les habitants. Le départ à la retraite de médecins non remplacés transforme ces territoires en déserts médicaux. Ainsi le rappeur ne peut que constater: "Dans les p'tits patelins / Faut pas être cardiaque / Ah ouais, sinon t'es mal / Faut traverser vingt villages / En tout cinquante bornes pour trouver un hôpital / Que dalle / Là-bas y a rien / C'est des pâtures".

Ces territoires connaissent alors un abandon progressif des activités, notamment agricoles. Les terres ne sont alors plus cultivées, les logements demeurent inhabités, la population continue de diminuer. David Lafore:"Petit village" (1'49")
 
Originaire du Lauragais (Montgiscard à 25 km de Toulouse), Yous MC décrit son environnement dans "la colline d'en face". "J'viens chroniquer les steppes anonymes et discrètes /Je vois que la verdure prospère du haut de ma colline / Viens dans mon Lauragais, ses plaines à la folie s'y prêtent / Je vois qu'elles ont que de l'air pur, mais austère, à t'offrir / Tu croiseras personne de Villeneuve à Pompertuzat / Ni belle gosse, ni caisse, ni restau / le pousse en l'air on s'enfonce dans les profondeurs rurales / Une odeur de bête morte dans le fossé plus bas". Il rappe: "Le pousse en l'air, on s'enfonce dans les profondeurs rurales". De fait, les habitants de ces espaces se doivent d'être motorisés car pour trouver un emploi et le conserver, il faut parcourir de nombreux kilomètres et passer beaucoup de temps sur la route. Cette dépendance à la voiture explique la colère suscitée par la diminution de la vitesse de circulation autorisée de 90 à 80 km/h lors du surgissement du phénomène gilets jaunes.
 
Terminons avec "la diagonale du vide", le beau morceau poétique que Bertrand Burgalat a consacré aux espaces de faibles densités. Le chanteur nous invite à ne pas voir seulement dans ces territoires des vides, dépourvus de signal ou de connexion. "Une bande de territoire à faible densité / Des bases de loisir / Et des rideaux de fer / Un silence absolu / Sauf le bruit de mes pas".

Notes:

1. C'est en 1931 que, pour la première fois, la population française devient majoritairement urbaine.  

Ce billet est aussi disponible en version podcast:


Sources:

A. Benoît Coquard:"Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin", La Découverte, 2019

B. Jean-Laurent Cassely et Jérôme Fourquet:"La France sous nos yeux", Le Seuil, 2021

C. Lorraine de Foucher:"Le rap des champs", Le Monde, 1er décembre 2017

D. Certains titres ici mentionnés ont fait l'objet d'un billet et d'une analyse plus approfondie: "la diagonale du vide" de Bertrand Burgalat, "les oubliés" de Gauvain Sers, "Marly-Gomont" de Kamini, "la montagne" de Jean Ferrat et "Chacun vendrait des grives" de Jean-Louis Murat.

mardi 19 septembre 2023

Les aires urbaines en chansons

Une aire urbaine est un espace continu qui se compose d'une ville-centre, de ses banlieues immédiates et d'une couronne périurbaine. La ville se caractérise par une densité importante de l'habitat et une population nombreuse. Elle est le lieu d'échanges, de flux de personnes, de marchandises.  

Aujourd'hui en France, 85% de la population vit dans des espaces urbains, même si les villes ne recouvrent que 20% du territoire. Ce phénomène de concentration des populations dans les villes (urbanisation) profite particulièrement aux métropoles qui concentrent les populations, les activités spécialisées et les richesses. On parle ainsi de métropolisation

[Ce billet en version podcast > ]

Les métropoles sont marquées par un rythme de vie frénétique, plus ou moins supporté par ses habitants. Grand Corps Malade, qui se définit comme un "Enfant de la ville", apprécie. "Je me sens chez moi à Saint-Denis, quand y’a plein de monde sur les quais / Je me sens chez moi à Belleville ou dans le métro New-yorkais / Pourtant j’ai bien conscience qu’il faut être sacrément taré / Pour aimer dormir coincé dans 35 mètres carrés / Mais j’ai des explications, y’a tout mon passé dans ce bordel"

Les métropoles organisent le territoire qu'elles dominent. 35% des Français vivent dans l'une des dix premières aires urbaines. Ces métropoles ont un rayonnement économique important et concentrent les emplois les plus qualifiés, les sièges sociaux d'entreprises, les réseaux de transport et les activités de recherche-développement. L'accès aux services y est facile comme le concède Fabe dans "Si tu rêves de la métropole" "Si tu rêves de stress, de bourse, de course à la promotion  / De magasins tout-par, de supermarchés pour des commissions  / De superstars, de caviar et si la tour Eiffel t'appelle, prends des ailes  / Ici t'auras tout ce que tu veux et même encore plus Taxi, métro, R.E.R, bus, train, t'en rates un t'en  / as un dans les 5mn  / Un bus dans les 10mn, à l'arrivée des gens qui luttent  / Mouvement de foule, tout le monde court mais combien savent pourquoi ? "

Une métropole de rang mondial ne dort jamais totalement. "Il est cinq heures, Paris s'éveille" chantée par Jacques Dutronc et écrite par Claude Lanzmann, propose une description de la capitale à l'aube. Si les abattoirs de la Villette n'existent plus, la frénésie d'activités reste bel et bien d'actualité. "Les banlieusards sont dans les gares / À la Villette, on tranche le lard / Paris by night, regagne les cars / Les boulangers font des bâtards / Il est cinq heures / Paris s'éveille"

Les principales métropoles de l'hexagone ont fait l'objet de chansons hommages de la part de chanteurs natifs ou en tout cas attachés à une ville de cœur.  Quelques exemples. Renaud est "amoureux de Paname". Avec "Je suis Marseille", le collectif 13 organisé, représenté ici par Shurik'n, clame son amour de la cité phocéenne.> "Mars tous les coups partent, ville jugée coupable. / Ce rap, c'est la soupape (ouais), Notre-Dame nous garde. On parle pas de quota, diversité incroyable. / (...) C'est elle [Marseille] qui régit nos âmes, toile de fond de nos vies. Vas-y, traitre-nous de sauvage, une mère connaît ses petits. Plus il en viendra, plus il y en aura sur le parvis. Tu sais ce qu'on dit, blason brandi, c'est reparti."


Avec "Lyon presqu'île", Biolay nous propose une émouvante visite de sa ville d'adolescence. La tour crayon, les gares de Perrache et , la place Bellecour sont au rdv. "le point du jour, la statue d'or, la tour en stylo-bille / Lyon, presqu'île / Il y a une gare morne et l'autre fière d'aller jusqu'aux sports d'hiver / C'est comme si j'étais parti, parti hier / Et puis la statue du Roi Soleil sur la grand-place éternelle / Des belles cours gorgées, gorgées, gorgées de soleil"

Le Lyon de Benjamin Biolay.

Dans "ô Toulouse", ode à la cité gasconne, Nourago fait rouler les r, évoquant tour à tour le canal du midi, la brique rouge des Minimes, l'église saint-Sernin, le rouge et noir du stade toulousain, le Capitole, les hauts buildings et les avions qui ronflent gros. 

Parmi les métropoles importantes qui structurent l'espace, et non citées précédemment, il ne faudrait pas oublier Lille, Bordeaux, Nice, Nantes, Strasbourg, Rennes ou encore Montpellier.

Les aires urbaines sont constituées de trois types d'espaces bien spécifiques. "Dans ma ville on traîne" d'Orelsan propose une expédition à Caen. Dès l'intro du morceau, il identifie les éléments constitutifs de l'aire urbaine. "Dans ma ville on traîne, entre le béton, les plaines / Dans les rues pavées du centre où tous les magasins ferment / On passe les week-ends dans les zones industrielles / Dans les zones pavillonnaires où les baraques sont les mêmes".

Caen vue par Orelsan. Carte réalisée grâce à umap openstreetmap (version pdf)

 

 La ville-centre concentre le coeur historique avec ses monuments anciens, mais aussi les activités et services (commerces, administrations, etc...). Le prix du m² y atteint des sommets, ce qui participe à un phénomène de gentrification, chassant du cœur des villes les classes populaires. Thomas Dutronc décrit ce processus dans son titre "J'aime plus Paris"/ "Passé le périph / Les pauvres hères / N'ont pas le bon gout / D'être millionnaire / Pour ces parias / La ville lumière / C'est tout au bout / Du RER / Y a plus de titi / Mais des minets / Paris sous cloche / Ça me gavroche / Il est fini le pari d'Audiard / Mais aujourd'hui, voir celui d'Hédiard"

Bistanclaque revient pour sa part sur la métamorphose de la "Croix-Rousse" à Lyon. La spéculation foncière chasse les classes populaires du quartier historique des canuts, les ouvriers de la soie. Sous l'effet de l'embourgeoisement rapide, le quartier se transforme et perd ainsi son âme. "Et la ville bourgeoise / Te grignote les pieds (/ Cette ville te toise / Te met ans ses papiers / Te réduit au silence  / Te refait la façade (…) Bienvenu à la croix rousse  / Est-ce la dernière secousse et l’ennui à nos trousses… / Et chacun sa Croix Rousse"

Deuxième élément constitutif de l'aire urbaine, les banlieues accueillent une part importante de la population urbaine dans des pavillons ou des logements collectifs. Au cours des décennies 1950-1960, l’État aménageur a engagé une politique volontariste de grands travaux. La banlieue se hérisse de logements collectifs appelés grands ensembles. En comparaison des logements vétustes d'avant-guerre, les nouveaux logements font rêver. Bécaud nous en livre une description idyllique. "A l´escalier 6, bloc 21, / J´habite un très chouette appartement / Que mon père, si tout marche bien, / Aura payé en moins de vingt ans. / On a le confort au maximum, / Un ascenseur et un´ sall´ de bain. / On a la télé, le téléphone / Et la vue sur Paris, au lointain."  

 

La piètre qualité de construction, le délabrement rapide de quartiers mal raccordés au centre-ville font rapidement de ces zones des repoussoirs, tout juste bonnes à accueillir les activités nécessitant beaucoup d'espace : aéroports, centres commerciaux, usines, dont se déleste la ville-centre. Dans "banlieue rouge", Renaud dépeint le quotidien monotone d'une habitante de ces quartiers. "Elle habite quelque part / Dans une banlieue rouge / Mais elle vit nulle part / Y a jamais rien qui bouge / Pour elle la banlieue c'est toujours la zone / Même si au fond d'ses yeux y a un peu d'sable jaune / Elle travaille tous les jours / Elle a un super boulot / Sur l'parking de Carrefour / Elle ramasse les chariots / Le week-end c'est l'enfer / Quand tous ces parigots / Viennent remplir l'coffre arrière / D'leur 504 Peugeot"

Pour les habitants des banlieues cossues de l'ouest parisien, les problèmes sont d'une autre nature. "Auteuil-Neuilly-Passy". "Hé mec / Je me présente / Je m'appelle Charles-Henri Du Pré / J'habite à Neuilly / Dans un quartier 'et alors paumé / Je suis fils unique / Dans un hôtel particulier / C'est la croix, la bannière / Pour me sustenter. / Pas un Arabe du coin / Ni un Euromarché / Auteuil, Neuilly Passy: tel est notre ghetto". 

Troisième composante de l'aire urbaine: la couronne périurbaine. De nombreux citadins s'installent aujourd'hui à la périphérie de la métropole car les prix en centre-ville sont chers et les logements dépourvus de jardins et souvent petits. Le déplacement des citadins vers les espaces ruraux proches des villes se nomme la périurbanisation. Ce phénomène entraîne un étalement urbain, soit une extension de la ville qui progresse au détriment de l'espace rural alentour.

La périurbanisation a de nombreuses conséquences. Les Français habitent de plus en plus loin de leur lieu de travail ce qui provoque une augmentation des mobilités pendulaires. L'utilisation de la voiture est généralisée ce qui entraîne pollution et embouteillages. L'étalement urbain provoque la disparition des terres agricoles. Il implique aussi la construction d'équipements coûteux (routes, éclairages, gaz, eau) pour répondre aux besoins de nouveaux habitants. "La maison près de la fontaine" chantée par Nino Ferrer est rattrapée par la périurbanisation. "La maison près des HLM / A fait place à l'usine / Et au supermarché / Les arbres ont disparu, mais ça sent l'hydrogène sulfuré / L'essence".

La périurbanisation contribue à l'artificialisation et à la bétonisation des entrées de villes toutes plus moches les unes que les autres. Cet état de fait inspire à Dominique A le morceau "Rendez nous la lumière".  "On voit des autoroutes, des hangars, des marchés / De grandes enseignes rouges et des parkings bondés / On voit des paysages qui ne ressemblent à rien / Qui se ressemblent tous et qui n'ont pas de fin"

Ceux qui vient dans la couronne périurbaine portent un jugement plus nuancé sur ces espaces. "Chaque week-end", Diziz la Peste et Alpéacha accueillent leurs amis, font chauffer les barbecues et s'ambiancent sur de la bonne musique, en dévorant des plats  . [« Le soleil se couche sur la zone pavillonnaire / On est assis sur le toit, et y’a du bonheur dans l’air »]. Pour Liz Van Deuq, il y a une vie dans "les banlieues pavillonnaires" après dix heures du soir. "Fini le chant des tondeuses, la pelouse en est radieuse. Le vent joue à la balançoire. Il est l'heure des arroseurs, des clapotis au trottoir. Il y a une vie dans les banlieues pavillonnaires après 10 heures le soir."


En conclusion, si la population française est aujourd'hui largement citadine, la croissance urbaine s'avère inégale. Les villes du grand ouest et du sud du territoire sont les plus attractives car le cadre de vie y est perçu comme agréable et car elles profitent du développement d'activités dynamiques. Les villes du nord et de l'est de la France connaissent une croissance plus faible. Dominique A:" Je suis une ville" de Dominique donne la parole à une de ces villes rétrécissantes. (début) "Je suis une ville dont beaucoup sont partis / Enfin pas tous encore mais ça se rétrécit / Il reste celui-là qui ne se voit pas ailleurs / Celui-là qui s’y voit mais à qui ça fait peur / Et celle-là qui ne sait plus, qui est trop abrutie / Qui ne sait pas où elle est ou qui se croit partie"

 Sources:

- "Banlieues pavillonnaires: chansons d'amour, chansons de dégoût", "La France des Maisons Phénix", "La France des pavillons... et les autres France", Ces chansons qui font l'actu de Bertrand Dicale sur France Info.

- «Tentative de réhabilitation du tissu pavillonnaire par la "musique urbaine"»

mercredi 14 octobre 2020

"Dans ma ville on traîne". Visite guidée et habitée de l'aire urbaine de Caen par Orelsan.

Aurélien Cotentin naît en août 1982 à Alençon. A 16 ans, il déménage avec sa famille à Caen. Après des études de management, le jeune homme se lance dans le rap en tant qu'Orelsan. Beaucoup de ses titres insistent sur la dépression et le sentiment de mal-être qui affectent une frange non négligeable de la jeunesse française. 

Avec "Dans ma ville on traîne », le rappeur propose une description de sa ville de Caen. L'intérêt principal du titre est de rappeler qu'un espace géographique, avant d'être un objet d'étude, reste surtout un lieu de vie, que l'on habite. Le rappeur énumère ses souvenirs d'enfant, d'adolescent, d'étudiant. Ce faisant, il raconte SA ville. Il associe chaque action passée au lieu où elle s'est déroulée.  "On a traîné dans les rues, tagué sur les murs, skaté dans les parcs, dormi dans les squares / Vomi dans les bars, dansé dans les boîtes, fumé dans les squats, chanté dans les stades".

Orelsan propose ici une immersion dans les différents espaces constitutifs de l'aire urbaine caennaise. Sa visite est incarnée, nourrie par ses expériences, ses souvenirs, bons ou mauvais. Dans ce billet, nous lui emboîtons le pas à la découverte de l'aire urbaine caennaise. 

Caen vue par Orelsan. Carte réalisée grâce à umap openstreetmap (version pdf)

* "Dans les rues pavées du centre."

La ville-centre concentre les services (commerces, administrations, loisirs, transports, éducation) et les monuments anciens. Au Moyen-Age, Caen connaît un grand essor, avec la constitution du duché de Normandie. En son centre s'élève le château ducal érigé par Guillaume le Conquérant vers 1060. "Le chateau, ses douves" occupent un vaste espace entre le centre-ville et l'université. Les Caennais s'y promènent volontiers, entretenant les légendes urbaines les plus farfelues. Caen possède un très riche patrimoine architectural qui lui vaut parfois le surnom de "ville aux cent clochers" (comme sa rivale Rouen). Citons, parmi d'autres merveilles, les abbatiales Saint-Etienne (abbaye aux Hommes) et de la Trinité (abbaye aux Dames), les églises Saint-Pierre, Saint-Nicolas, Saint-Sauveur...

Big Pilou / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/2.0)
 "Dans les rues pavées du centre, (...) tous les magasins ferment". Comme dans la plupart des villes françaises, cette vacance commerciale s'explique par les baux exorbitants pratiqués et la concurrence des grandes zones commerciales de la proche banlieue. A l'heure de fermeture des bureaux et des commerces, le centre ville semble se vider. "Après 22 heures, tu ne croises plus de gens." Le trafic, la trépidation sonore des activités diurnes disparaissent soudain. "T'entendras qu'les flics et l'bruit du vent". Pourtant, en dépit des apparences, le centre reste un espace récréatif, un lieu de fêtes. Quand les cols blancs et employés de bureaux regagnent leurs pénates, ils cèdent la place aux "mecs de la fac en troisième mi-temps", qui vont se terminer "dans les quelques bars qui servent encore. / Où y'a des clopes et des Anglais ivre-morts". Le rappeur connaît bien ces heures vides de la nuit où le temps semble se suspendre sous l'effet de l'alcool. Il répète à trois reprises: "J'ai tellement traîné dans les rues d'Caen / Avec une bouteille où tout l'monde a bu dedans / Entre deux mondes en suspens / Criminelle, la façon dont j'tuais l'temps". Dans la chaleur de la nuit, une faune interlope prend possession des lieux. Les "clochards dont tout l'monde connaît les noms", fréquentent l'épicerie de nuit (l'épicerie des Quatrans). Dans "un coin perdu" - la presqu'île entre l'Orne et le canal - "les filles se prostituent au milieu des grues". La visite guidée de Caen par Orelsan ne ressemble décidément pas à celle de l'office du tourisme. Point de Mémorial ici, mais des alcoolos, des clochards célestes et "Gigi" qui s'ouvrent "les veines à coups d'tesson". Dans la ville-centre, l'extrême pauvreté côtoie la richesse car c'est aussi ici que "les bourges font les courses" dans des magasins devant lesquels "les punks mendient".

Service de la ville de Caen / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)
 Malgré le processus de gentrification à l’œuvre, malgré la disparition de nombreux commerces, la ville-centre reste le cœur battant de l'aire urbaine. "J'ai fait des mariages, des enterrements / dans les mosquées, les églises et les temples" se remémore le rappeur. Parce qu'on y trouve une très grande diversité de fonctions et de services, parce qu'elle concentre les emplois et attire la main d’œuvre, elle polarise l'espace. Elle bénéficie d'ailleurs d'une excellente accessibilité grâce à des infrastructures de transports denses et diversifiées. Un aéroport, une gare LGV, des autoroutes assurent la desserte de la ville. Dans son titre, Orelsan mentionne aussi le tramway, le périph', le canal, le port (de plaisance), les bus qui relient Ouistreham où il est possible de prendre un Ferry pour l'Angleterre. 

* "Tu t'réveilleras sur les bords de la ville."

Mondeville 2. Ikmo-ned / CC BY-SA
S'endormir dans le tram et se réveiller au terminus, c'est être aux limites de la ville, en banlieue, là où les zones commerciales sortirent de terre au cours des décennies 1970, 1980. Dans les banlieues se trouvent en effet les activités qui prennent beaucoup de place: les zones commerciales, industrielles, d'activités ou artisanales... Là, en lisière de la ville-centre, juste à côté du périph', "les centres commerciaux sont énormes". Dans les temples de la consommation moderne, "on passait les samedis en famille (...), même quand on avait que dalle à acheter", se souvient Orelsan. Les marges de la ville-centre, la proche banlieue accueillent également une part importante de la population urbaine dans des pavillons ou des logements collectifs. Là,"tu peux voir les grandes tours des quartiers", "où l'architecte a cru faire un truc bien" mais s'est souvent raté. Les Zones Urbaines Sensibles de La Grâce de Dieu, La Guérinière, La Pierre Heuzé, Hérouville Est (Le Val, Le  Grand Parc, Les Belles Portes), les quartiers de Champagne ou du Chemin Vert  concentrent les difficultés sociales. Mal raccordées au centre, ces cités s'apparentent à des espaces de relégation, témoignages de la ségrégation socio-spatiale qui affecte aussi les grandes aires urbaines. "Si j'rappais pas, j'y serais jamais allé / Parce qu'on s'mélange pas tant qu'ça, là d'où j'viens", note ce rejeton de la classe moyenne qu'est Orelsan. 

Roi.dagobert / CC BY-SA
 La banlieue est aussi l'espace d'installation des grandes industries dévoreuses d'espaces.  "Si tu vois d'la fumée (...) / C'est qu'dans les usines pas très loin / On s'calcine, on s'abîme, on fait du carburant pour la machine".  Les principales industries de l'agglomération toujours en activité se situent au nord et à l'est de Caen: usines Renault Trucks ou Renault Véhicules Industrielles à Blainville, sur la presqu'île entre l'Orne et le canal, PSA à Cormelles-le-Royal... Sur cette commune, l'usine Moulinex produisait de petits appareils électro-ménagers. Après une longue bataille judiciaire, elle ferma ses portes en 2001, mettant sur le carreau 3 000 salariés. De 1917 à 1993, à Colombelles, les ouvriers de la Société Métallurgique de Normandie produisaient de l'acier, jusqu'à la délocalisation en Chine. L'ancienne tour réfrigérante (photo ci-contre) témoigne du riche passé industriel de la région, mais aussi de sa désindustrialisation avancée. Le "chaudron" est devenu une friche et ne fume plus.

* "Près des baraques pavillonnaires où les baraques sont les mêmes."
Au delà des grandes tours des quartiers, des usines et des centres commerciaux,
"y'a des champs, y'a plus rien". Rien hormis "des pavillons rectilignes / Où on pense à c'que pense la voisine / Où on passe les dimanches en famille / Où on fabrique du blanc fragile". Le manque de logements adaptés, les prix exorbitants de l'immobilier, le besoin de nature et la révolution des transports ont incité de nombreux citadins à s'installer dans les couronnes périurbaines dont l'extension spatiale se poursuit au gré des opportunités foncières. Cette périurbanisation entraîne donc un phénomène d'étalement urbain. Dans les zones pavillonnaires, les maisons sont construites en série suivant des plans identiques. Bien que parfois relativement éloignées de la ville-centre, les communes de la couronne péri-urbaines restent dépendantes de la ville-centre dans la mesure où au moins 40 % de la population ayant un emploi continue d'y travailler. En journée, les lotissements sont vidés d'une grande partie de leurs habitants partis au boulot "en ville". Le soir, ces derniers rentrent chez eux. Ces migrations pendulaires impriment donc des pulsations bien particulières au sein de l'aire urbaine.

* Métropole Caen la Mer.

La balade touche à sa fin. La concentration des populations et des activités diverses et spécialisées assurent à la métropole caennaise une aire d'influence régionale, contrariée cependant par la proximité de la capitale. Il n'empêche que de nombreux jeunes bas-normands ("les mecs de la fac") poursuivent leurs études à l'université de Caen. Les malades, quant à eux, se font soigner au CHU. "L'hôpital qu'on voit d'partout" est un bâtiment monstrueux de 83 mètres de haut construit avec autant de fantaisie que les immeubles staliniens moscovites de l'après-guerre.  

Caen se situe à quelques kilomètres de la Manche, un littoral touristique très fréquenté. Des "bus (...) t'emmènent à la mer en moins d'vingt minutes". Les Anglais viennent en nombre en raison de la proximité géographique et de la présence de Ferry assurant la traversée. Depuis la côte, "tu vois l'Angleterre derrière la brume"... Enfin à condition de croire aux légendes urbaines. Les grandes et belles plages normandes attirent également de nombreux touristes franciliens dont Orelsan se souvient qu'ils n'étaient guère charitables. "Où les Parisiens nous trouvaient tellement nuls." Caen et sa région ont été durement éprouvées par les combats du débarquement. Le rappeur y fait d'ailleurs référence lorsqu'il décrit le centre-ville vidé de ses habitants. "Après vingt-deux heures, tu croises plus d'gens / Comme si on était encore sous les bombardements."

C°: A l'issue de cette promenade caennaise, on peut constater qu'Orelsan entretient un rapport ambivalent avec sa ville. "Parler du beau temps serait mal regarder le ciel". Orelsan insiste sur l'humidité du climat océanique caennais et son ineffable "crachin normand". Ces ondées drues, mais peu denses font dire à Orelsan que sa ville n'est "même pas foutue d'pleuvoir correctement". Mais dans le même temps, il constate:"J'peux pas la quitter, pourtant, j'passe mon temps à cracher dessus (...)/ J'la déteste autant qu'je l'aime, sûrement parce qu'on est pareils." Le rappeur a usé ses fonds de culottes dans les rues de Caen. Il se souvient des "avions en papier" qu'il jetait du pont avec mamie Jeannine, mais aussi de ses aventures adolescentes. Tous ces souvenirs expliquent sans doute son attachement à la ville. "À chaque fois qu'ils détruisent un bâtiment / Ils effacent une partie d'mon passé". 


Dans ma ville on traîne.

                          Dans ma ville on traîne, entre le béton, les plaines                                                       

Dans les rues pavées du centre où tous les magasins ferment
On passe les weekends dans les zones industrielles
Près des zones pavillonnaires où les baraques sont les mêmes
Ma ville est comme la première copine que j'ai jamais eue
J'peux pas la quitter, pourtant, j'passe mon temps à cracher dessus
Parler du beau temps serait mal regarder le ciel
J'la déteste autant qu'je l'aime, sûrement parce qu'on est pareils
On a traîné dans les rues, tagué sur les murs, skaté dans les parcs, dormi dans les squares
Vomi dans les bars, dansé dans les boîtes, fumé dans les squats, chanté dans les stades
Traîné dans les rues, tagué sur les murs, skaté dans les parcs, dormi dans les squares
Vomi dans les bars, dansé dans les boîtes, fumé dans les squats, chanté dans les stades

J'ai tellement traîné dans les rues d'Caen
Avec une bouteille où tout l'monde a bu dedans
Entre deux mondes en suspens
Criminelle, la façon dont j'tuais l'temps (X3)

Après vingt-deux heures, tu croises plus d'gens
Comme si on était encore sous les bombardements
T'entendras qu'les flics et l'bruit du vent
Quelques mecs de la fac en troisième mi-temps
Qui devraient pas trop s'approcher du bord
Quand ils vont s'terminer sur le port
Dans les quelques bars qui servent encore
Où y'a des clopes et des Anglais ivre-morts
Cinq heures du mat'
La queue dans les kebabs en sortie d'boîte
Tu peux prendre une pita ou prendre une droite
Ou alors tu peux prendre le premier tram
Et, si jamais tu t'endors
Tu t'réveilleras sur les bords de la ville
Là où les centres commerciaux sont énormes
Où on passait les samedis en famille
Où j'aimais tellement m'balader
Même quand on avait que dalle à acheter
You-hou, ouais
Le caddie des parents ralentit devant Pizza Del Arte
Pas loin du magasin d'jouets
Où j'tirais des chevaliers
Près du pont où ma grand-mère m'emmenait
Lancer des avions en papier
Où tu peux voir les grandes tours des quartiers
Où l'architecte a cru faire un truc bien
Si j'rappais pas, j'y serais jamais allé
Parce qu'on s'mélange pas tant qu'ça, là d'où j'viens
Après, y'a des champs, y'a plus rien
Si tu vois d'la fumée quand tu reviens
C'est qu'dans les usines pas très loin
On s'calcine, on s'abîme, on fait du carburant pour la machine
À côté des pavillons rectilignes
Où on pense à c'que pense la voisine
Où on passe les dimanches en famille
Où on fabrique du blanc fragile
Longe le canal, prends l'périph'
T'arrives à la salle où j'ai raté des lay-ups décisifs
Pas loin d'un coin perdu
Où les filles se prostituent au milieu des grues
Là où y'a les bus
Qui t'emmènent à la mer en moins d'vingt minutes
Où les Parisiens nous trouvaient tellement nuls
Où tu vois l'Angleterre derrière la brume
Passe devant l'hôpital qu'on voit d'partout
Pour nous rappeler qu'on y passera tous
Et tu seras d'retour en ville
Où les bourges font les courses et les punks mendient
Où y'a des clochards dont tout l'monde connaît les noms
J'ai vu Gigi s'ouvrir les veines à coups d'tesson
Devant l'épicerie, celle qu'est toujours ouverte
Près du château, ses douves et ses légendes urbaines
J'ai fait des mariages, des enterrements
Dans les mosquées, les églises et les temples
Sous un crachin normand
Elle est même pas foutue d'pleuvoir correctement
Ma ville aux cent clochers
À chaque fois qu'ils détruisent un bâtiment
Ils effacent une partie d'mon passé” 


Ci-dessus: le Caen d'Orelsan. 

Sources:

- Le formidable travail réalisé par Denis Sestier avec une de ses classes a été une grande source d'inspiration pour rédiger ce billet. A partir des paroles de la chanson, l'auteur propose ce croquis. . Merci Denis!

- "Orelsan, le rap d'une France en crise

- Le morceau décrypté par Genius.  

- INSEE: "Caen la Mer, une communauté urbaine attractive, notamment pour les jeunes." 

- Claude Boniou, Camille Hurard: "En 50 ans, de profondes mutations sociales et démographiques dans les quartiers de la ville de Caen", site de l'INSEE. 

- "La Normandie et ses territoires", INSEE.

Liens:

- D'autres morceaux consacrés à des villes: "Je viens de là"par Grand Corps Malade.

- "Ce que la géographie nous apprend de l'histoire du rap français", Télérama.