En 2020, Suzane enregistre SLT, pour "salut" en langage sms. Sur un fond sonore
mélangeant rap et électro, elle décrit différentes formes de harcèlement dont sont victimes les femmes. Sous la vidéo du clip, la chanteuse revient sur la signification du morceau: «SLT, (…) c’est l’histoire de la fille qui reçoit constamment des "salut la miss tu baises" parce qu’elle a posté une photo d’elle sur
Insta. C’est l’histoire de la fille qui ne porte plus de jupes "trop
courtes" parce qu’elle a peur de se faire siffler par un inconnu dans la
rue. C’est l’histoire de la fille qui ne donne plus son opinion trop
fort parce qu’elle en a marre qu’on lui réponde "t’es énervée, t’as tes
règles aujourd’hui?". C’est l’histoire de la fille qui marche plus vite
et qui se tait parce qu’elle a peur. ‘SLT’ c’est le quotidien de
millions de femmes”.
Dans la première strophe, une femme marche dans la rue et se fait
“accoster” par un homme, qui finit par l’insulter… Dans la seconde, un patron exige - par la menace et l'insulte - un rapport sexuel d'une employée. Enfin, la dernière strophe met en scène une femme victime de cyberharcèlement. Les trois couplets proposent un florilège, loin d'être exhaustif malheureusement, des différentes formes de violences faites aux femmes. A chaque fois, la chanteuse adopte le point de vue du harceleur (dans la rue, au travail, sur internet). Les menaces succèdent aux flatteries. Systématiquement, l'agresseur inverse les rôles. Si il se montre de plus en plus insistant, c'est soit disant à cause de la tenue ou de l'attitude de son interlocutrice, réduite à un objet de satisfaction sexuelle. Quand il constate que ses assauts échouent, l'homme devient menaçant, insultant, hostile.
EddyLlrg, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
* Harcèlement de rue.
Premier couplet, la jeune femme part au travail, quand un homme l'invective de façon vulgaire. Après les compliments outranciers d'usage ("Hey salut bonne meuf, t'es vraiment très charmante" ), il lance une proposition salace: "Tu sais j'te mangerais pour le 4 heures, t'es si appétissante / J'te ferais pas la bise mais si tu veux on peut baiser." Constatant que son interlocutrice poursuit son chemin, il lui reproche de l'ignorer, feignant de ne pas comprendre l'attitude de celle qui a l'affront de lui résister. "Bah pourquoi tu marches plus vite? J't'ai pas agressé / J't'ai même fait des compliments, tu pourrais au moins t'arrêter". Pathétique, il reproche à la jeune femme sa tenue, une jupe courte justifiant à ses yeux son agression verbale. " là tu l'as bien cherché / T'as une jupe tellement courte même pas besoin de la soulever". Cette attitude est typique du victim blaming, qui consiste à tenir pour responsable les femmes lorsqu'elles sont victimes d'abus ou d'agressions. "Trop jolie", "habillée trop court", "le coin est mal fréquenté", autant de mauvaises raisons pour justifier l'injustifiable. En ignorant le harceleur, la passante change de statut; de femme à séduire, elle devient "une pouf" ("T'es une pouf, c'est devenu courant / De l'entendre trois fois par journée"). Dès lors, «"T'as un num?" peut devenir violent/ Si tu donnes pas un vrai».
Reprise dans les médias français, l'expression "harcèlement de rue", traduction de l'anglais street harassment,
devient rapidement incontournable et le sujet sort des sphères
féministes pour s'imposer dans le débat public. (1) Plusieurs initiatives
ont permis de faire connaître l'ampleur du phénomène pour mieux le
dénoncer et le combattre. Nous les détaillons dans la note 2.
En
juillet 2018, Marie Laguerre, une étudiante en architecture est prise à
parti par un type assis à la terrasse d'un café. Elle lâche un "ta gueule".
L'homme attrape un cendrier et le jette sur la jeune femme, puis se
lève, l'insulte et la gifle avec une très grande violence. L'agresseur
s'en va, tout comme sa victime. En quelques instants, on est passé du
harcèlement à une agression caractérisée. Décidée à ce que les choses
n'en restent pas là, la jeune femme parvient à récupérer les images de
surveillance du café, puis à porter plainte. C'est cette affaire qui, plus que tout autre, contribue à médiatiser le phénomène en France.
Giuseppe Bartolomeo Chiari, Public domain, via Wikimedia Commons
> Ce harcèlement provoque pour les femmes un sentiment d'insécurité. Il a
ceci d'insupportable qu'il oblige parfois à rester sur le qui-vive, à
éviter certains secteurs à ne pas sortir seule tard le soir, à modifier
sa façon de s'habiller. "Tout cela a pour conséquence une occupation
genrée de l'espace public: les hommes investissent la rue et se
comportent comme si elle leur appartenait, tandis que les femmes,
conscientes d'être des proies potentielles, ne font que passer." (source A) Pour
que ces violences cessent, plusieurs municipalités mettent en
place des amendes pour les coupables pris en flagrant délit. Par ailleurs, depuis août 2018, la loi française sanctionne les «outrages sexistes », lorsqu'ils
sont «dégradants, humiliants, intimidants, hostiles ou offensants». Les
amendes peuvent aller de 90 à 1500 euros en cas de circonstance
aggravante, notamment lorsque la victime a moins de 15 ans.
* Harcèlement au travail.
Dans le deuxième couplet de la chanson, la scène change. La jeune femme se trouve désormais sur son lieu de travail. "T'es au boulot dans la réserve / Tout le monde est parti manger / Le patron t'appelle dans son bureau". Profitant de l'isolement, de sa position hiérarchique, et après les compliments d'usage ("aujourd'hui t'es ravissante"), le boss soumet une proposition indécente à son employée, balayant d'un revers de main les objections qu'elle pourrait lui opposer ("Ouais je sais que t'as un mec / Mais ça c'est pas gênant"). Justifiant, là encore, son attitude, par la tenue vestimentaire de son interlocutrice ("Ton joli décolleté me dit que t'es plutôt partante"), il se fait menaçant et exige un rapport sexuel. Aucune échappatoire ne semble possible pour la jeune femme, dont l'absence de consentement est ignoré par l'agresseur. "D'façon si tu dis non / Moi j'entendrai un oui / Tu verras que j'suis con / Je plaiderai ton hystérie". Le chantage à l'emploi se double d'une volonté d'humilier. "Tu seras pas la première à passer sous mon bureau / Les filles comme toi font moins les fières / Quand elles veulent garder leur boulot / Alors maintenant tu vas te taire / T'en diras pas un mot / Si tu veux garder ton salaire / Pour nourrir tes marmots".
Les violences sexuelles et les comportements sexistes au travail prennent des formes diverses. Le Code pénal définit le harcèlement sexuel comme "le fait d'imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle ou sexiste, qui portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant ou créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante."Par ailleurs, faire pression pour "obtenir un acte de nature sexuelle" est également considéré comme du harcèlement sexuel, même si ce n'est pas de manière répétée et que le coupable n'est pas son supérieur hiérarchique.
Tous ces comportements et violences sont punis par la loi. L'auteur des faits est passible de deux ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende, voire trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende lorsque les faits
sont commis par une personne qui abuse de l’autorité que lui confèrent
ses fonctions. Pour la victime de harcèlement, il est important de signaler les faits, en particulier à sa direction, et de déposer plainte. Par
ailleurs, l'employeur a l'obligation de prendre les dispositions
nécessaires pour prévenir les faits de harcèlement sexuel en informant,
en mettant en place des mesures de prévention et en finançant la
formation des représentants des travailleurs.
* Cyberharcèlement.
Troisième couplet. "T'es enfin chez toi" et pourtant toujours pas de répit. Caché derrière son pseudo, dans l'anonymat offert par les réseaux sociaux, le cyberharceleur fait d'internet un espace de prédation. Les sollicitations indues, les propos et photos à caractères sexuels constituent autant d'agressions. Non content d'envoyer une photo de son sexe (dick pic ou cyber-flashing) ("Du coup je t'envoie une tof / De moi, ma teub et un cœur bleu"), le persécuteur cherche à humilier ("t'en vaux pas la peine"), faisant tout l'étalage de sa misogynie crasse. La femme n'est vue que comme un objet de satisfaction sexuelle ("t'es vraiment sexy / je cherche un plan pour la nuit", "ton regard de chienne qui attendrait de bouffer depuis au moins une semaine"), forcément intéressée ("J'suis sûr que t'es du genre à dîner étoilé") que l'on peut insulter, menacer ("Quand j'serai en bas dans ta rue / On verra ce que tu feras") et dont on ignore le non consentement et la personnalité ("T'façon t'es comme les autres").
Le cyberharcèlement est une forme de violence qui s'exerce par voie numérique (réseau social, forum, jeu en ligne...). (4) Puni par la loi, il est fondamental de le signaler. Le cybersexime se caractérise par des "actes / commentaires / messages à caractère sexuel ou qui critiquent
la manière de s’habiller, l’apparence physique, le comportement
amoureux ou sexuel. Ce sont des violences sexistes ou sexuelles qui
visent principalement les filles (mais aussi des garçons)..." Les sanctions peuvent aller jusqu'à trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende. Pour l'individu victime de cyberharcèlement, il est important de révéler les faits à une personne de confiance, de bloquer ou signaler le harceleur, de garder des preuves (capture d'écrans des contenus, copie de l'url), de demander la suppression des contenus problématiques, éventuellement de porter plainte.
Après avoir encaissé ("Souffle, serre les dents / Comme d'hab tu te tais"), le refrain de la chanson invite les femmes à se protéger ("Souffle, sois prudente / Marche dans le couloir d'à côté") en faisant preuve de lucidité ("Un gentil peut devenir méchant / Faut pas croire aux Disney"), de résilience et de résistance ["Bats-toi fillette (Bats-toi, bats-toi, bats-toi)"]
Notes:
1. Le
terme est loin d'être parfait. En effet les harceleurs agissent non
seulement dans la rue, mais dans tous les autres espaces publics, en
particulier les bars, les transports en commun... L'expression désigne
un lieu et non l'auteur du harcèlement. "Enfin, le harcèlement
(moral, sexuel) désigne habituellement une action répétée par la même
personne. Or, ici, la sensation de harcèlement éprouvée par la victime
vient de la multiplicité des harceleurs. (...) Malgré ses défauts, ce
terme a le mérite de mettre un mot sur le phénomène, et de désigner
comme un problème ce qui était autrefois subi comme une sorte de
fatalité. Oui, des hommes se permettent d'interpeller des femmes dans
les lieux publics, sans tenir compte de leur refus, les hèlent,
commentent leur corps. Non, il ne s'agit pas de drague: à partir du
moment où on ne respecte pas les signaux négatifs envoyés en retour, on
n'est pas un dragueur «lourd», on est un harceleur." (source A, p103)
2. Le Projet Crocodiles propose des "Histoires de harcèlement et de sexisme ordinaires mises en BD".Sur Youtube, en 2010 le court-métrage Majorité opprimée d'Eléonore Pourriat remporte un franc succès. La réalisatrice y inverses les rôles entre femmes et hommes. En 2012, Anaïs Bourdet, une graphiste marseillaise, recueille la parole de milliers de femmes sur le tumblr "Paye ta schnek". Cette même année, une
chaîne flamande diffuse Femme de la
rue, un documentaire de la réalisatrice Sofie Peeters. La jeune
femme s'y filme en caméra cachée, déambulant dans les rues de Bruxelles.
Sur son passage, les hommes multiplient les réflexions sur son
physique. Les propositions salaces et les insultes fusent. Certains la sifflent,
d'autres simulent des orgasmes... La vidéo bénéficie d'un large relais sur
internet qui incite de nombreuses femmes à raconter via les réseaux
sociaux leurs expériences personnelles. (3)
En 2013, l'émission Envoyé spécial diffuse un reportage reprenant le
même dispositif que Sofie Peeters, transposé cette fois ci en
Ile-de-France. En 2014, le collectif new-yorkais Hollaback! met en
ligne 10 Hours of Walking in NYC as a woman , une vidéo tournée en caméra cachée dont le cumul des vues atteindra les 50 millions. Le collectif Stop au harcèlement de rue
, lancé en France en 2014, organise des happenings pendant lesquels
sont mis en place des "zones sans relous" pour sensibiliser les
passant.e.s. Un rapport de 2015 du Haut Comité à l'égalité entre les femmes et les hommes
montre que 100% des femmes interrogées ont été harcelées dans les
transports en commun. Face à l'ampleur du phénomène, la Mairie de Paris
imagine une campagne de sensibilisation avec le slogan «Ma jupe n'est pas une invitation». (sources D) En 2016, le "harcèlement de rue" entre dans le Petit Robert.
3. Certains
hommes, au contraire s'interrogent: ne s'agit pas que de "drague un peu
lourde"? Les féministes ne voient-elles pas le mal partout? pour
décrédibiliser le reportage, d'aucuns reprochent au documentaire un
biais raciste. Sofie Peeters a tourné Femme de la rue dans le
quartier pauvre d'Anneessens, où les populations issues de l'immigration
maghrébine sont nombreuses. Certains hommes se saisissent de ce choix
pour mieux développer un argumentaire raciste expliquant que les
comportements sexistes auraient une origine culturelle. Or, le
harcèlement dans l'espace public concerne toutes les populations et
toutes les classes sociales comme en attestent de nombreux exemples. En
2012, par exemple, Cécile Duflot, alors ministre du logement, essuie des sifflements dans l'enceinte de l'Assemblée nationale,
parce qu'elle avait eu le malheur de porter une robe. En 2021, le
député de Vendée Pierre Henriet traite une élue de l'opposition de "poissonnière" dans l'hémicycle.
4. Les harceleurs agissent parfois en meute. Ainsi, les Incel, "célibataires involontaires" en français, se définissent comme victimes des femmes, qui
refusent d'entamer une relation amoureuse ou sexuelle avec eux.
Sources:
A. Marie Kirschen et Anné Wanda Gogusey: "Herstory. Histoire(s) des féminismes", La ville brûle, 2021.
B. Ivan Jablonka:"Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités.", Seuil, 2019.
Le 29 avril 1937, Gabrielle Russier naît de l'union de René Russier, avocat pénaliste au barreau de Paris, et de Marjorie, une pianiste américaine passionnée d'opéra, contrainte à l'immobilisme par une sclérose en plaques. A l'issue de ses études de lettres, en 1958, Gabrielle épouse Michel Nogues, ingénieur, avec lequel elle a bientôt des jumeaux. Après quelques années passées au Maroc, la famille s'installe à Aix-en-Provence en 1961. Peu à peu, le couple se fissure, jusqu'à se séparer. Gabrielle s'installe alors avec ses enfants dans une résidence du quartier Sainte-Anne et retourne sur les bancs de la faculté d'Aix pour y préparer l'agrégation de lettres modernes. Elle y rencontre des professeurs motivants, dont les cours la passionnent. A la rentrée 1967, le concours en poche, la jeune femme de trente ans débute au lycée Nord de Marseille. Quelques rejetons de la bourgeoisie marseillaise installés à l'Estaque, au Verduron ou au Bouc-Bel-Air y côtoient les enfants d'ouvriers et d'employés habitant les barres HLM de Saint-Louis, la Cabucelle ou Saint-André. Gabrielle aime profondément son métier. Enthousiaste, elle veut transmettre l'amour de la littérature, tout en instaurant un lien de confiance avec ses élèves. La posture de la jeune femme tranche avec les habitudes du corps professoral de l'époque. Elle ne souhaite pas être un professeur "sur estrade" dont le savoir serait déversé de manière distante et surplombante. Convaincue que l'émancipation passe aussi par la culture, elle partage avec les adolescents ses goûts
musicaux et cinématographiques, finance l'achat de livres pour équiper sa classe d'une bibliothèque.
Professeure à plein temps et hors les murs, elle accompagne ses élèves à la plage, au
ski, au bowling... Elle a comme aboli les frontières
la séparant de ses élèves, auxquels elle prend l'habitude de donner des surnoms littéraires.
LaHarpie, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Les talents de pédagogue de Madame Russier sont reconnus de tous, si bien que, dans un premier temps, les parents d'élèves ne trouvent rien à redire à la proximité affichée avec les classes. Mieux, ils apprécient son investissement auprès de ses élèves. Toute menue, Gabrielle arbore une coupe à la garçonne. Au point de vue de l'apparence physique, la professeure ressemble beaucoup à ses élèves, ce qui fait qu'on la confond parfois avec les adolescents dont elle a la charge. Parmi ces derniers figure Christian. Aîné d'une fratrie de trois, le garçon a quinze ans et demi quand il rencontre sa professeure. Il est le fils des Rossi, des universitaires de la faculté d'Aix que Gabrielle avait rencontrés au cours de ses années d'étude. Le père enseigne la philologie, la mère le français médiéval à l'université d'Aix-en-Provence. Ce sont des intellectuels engagés, proches du communisme italien, et favorables aux nouvelles aspirations de la jeunesse. Avec sa barbe épaisse, son corps déjà bâti, Christian paraît plus âgé qu'il ne l'est en réalité. Ambitieux, charismatique, passionné de politique, l'adolescent participe volontiers aux discussions intellectuelles des adultes. Au printemps 1968, la contestation estudiantine et lycéenne déferle sur Marseille. Gabrielle Russier et ses élèves entrent dans la danse, fabriquent banderoles et slogans, puis défilent sur la Canebière, mais en juin, de Gaulle dissout l'Assemblée et triomphe dans les urnes. "La révolution nous a posé un lapin", note alors la professeure. C'est dans ce contexte qu'une
histoire d'amour débute entre l'enseignante de 31 ans et Christian, son élève de seconde, désormais âgé de 16. Dès qu'ils le peuvent, les amants prennent la clef des
champs. Lors des grandes vacances 1968, ils se retrouvent en Italie, puis en
Allemagne, où Christian est censé se trouver chez son correspondant.
Gabrielle déménage à Marseille, dans un F4 du onzième étage de la tour F dans la résidence Nord. Elle est heureuse, amoureuse et décide donc de rencontrer les parents de son ancien élève, convaincue qu'ils comprendront l'idylle naissante. Or, loin d'approuver l'union, les époux Rossi s'inquiètent de voir leur fils déserter le domicile parental. Entre Christian et ses parents, le torchon brule. Plutôt que de rompre avec Gabrielle comme ils l'exigent, le garçon rejoint son amoureuse dès qu'il le peut. Dans une lettre, il leur annonce qu'il ne rentrera plus dormir chez eux. Gabrielle encaisse difficilement l'évolution de la situation; son médecin doit lui prescrire un congé maladie de trois mois. Face aux absences prolongées de leur fils, à la mi-octobre 1968, les parents saisissent un juge des enfants. (1) Christian doit partir en pension dans un lycée pyrénéen. Dépité, il conserve néanmoins le secret espoir que Gabrielle pourra discrètement l'y rejoindre de temps à autre. La première tentative de rencontre est contrecarrée par l'intervention des gendarmes. Conduite au poste, la jeune femme est interrogée et sommée de rejoindre aussitôt Marseille. Quelques semaines plus tard, le 16 novembre, Christian fugue, se réfugie chez un copain et ne donne plus signe de vie à ses parents. La situation, qui devient intenable, prend un tour judiciaire: le 25 novembre 1968, Mario Rossi dépose plainte contre Gabrielle pour "enlèvement et détournement de mineur".
Placée sous surveillance policière, l'enseignante est interpellée et placée en garde à vue, le 4 décembre. Face au juge Palenque, en charge de l'instruction, la professeure refuse de révéler la cachette de Christian. Le magistrat place la jeune femme en préventive et ordonne une perquisition de son domicile. (2) Le 5 décembre 1968, Gabrielle Russier est incarcérée aux Baumettes, Cinq jours plus tard, le lycéen se présente devant le juge. La détention ne se justifie plus. Gabrielle est remise en liberté. Pour les deux psychologues qui examinent le lycéen, l'adolescent est sain et ne souffre d'aucune névrose, possédant au contraire une grande maturité intellectuelle et affective pour son âge. Transféré au lycée Thiers de Marseille, Le jeune homme refuse toujours de rentrer chez ses parents. Le juge des enfants, Besnard, propose une solution de compromis: Christian résidera dans un foyer, en échange d'une reprise de scolarité au lycée Thiers à Marseille. Le lycéen donne le change, mais revoit son amante en cachette, en dépit de la surveillance policière dont le couple fait l'objet. Aux yeux des parents Rossi, leur fils demeure sous l'emprise de son ancienne professeure. Ils prennent alors la décision radicale de le faire interner à la clinique psychiatrique de l'Émeraude. Bourré d'anxiolytiques, il y subit une cure de sommeil de trois semaines, à l'issue desquelles, las, brisé, il consent, la mort dans l'âme, à s'installer à Montpellier chez sa grand-mère.
Hilader, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Gabrielle Russier, en dépression, voit son congé maladie prolongé. Deux camps se font désormais face. Parmi
les soutiens de la professeure, d'aucuns prennent leurs distances,
ne comprenant pas l'obstination de la jeune femme à se mettre en danger, alors que l'instruction de la plainte est en cours. Le couple semble s'isoler
dans une logique jusqu’au-boutiste, seuls contre tous. Parmi les
détracteurs de la jeune femme se trouvent également de plus en plus de parents
d'élèves indignés par "l'immoralité" d'une professeure qui inciterait les élèves à la révolte ou la débauche. Des courriers furieux atterrissent sur le bureau du juge Palenque. D'autres continuent néanmoins à soutenir Gabrielle. Ils ne comprennent pas l'acharnement des parents Rossi dont l'attitude leur paraît contradictoire. Comment peut-on, d'un côté, inciter les étudiants à mettre à bas la morale conservatrice ambiante, et d'un autre, entraver de manière brutale les choix de leur fils?
Pour autant, la situation semble progressivement se décanter. L'avocat des parents Rossi informe le juge que les relations avec Christian se sont apaisées et qu'ils n'entendent plus donner de suite judiciaire à cette affaire. Le juge songe même à rendre un non-lieu, mais le procureur, sollicité, croit savoir que le parquet général ferait appel de cette décision. L'accusée est donc renvoyée devant le tribunal correctionnel. L'avocat de Gabrielle se montre toutefois plutôt confiant. D'une part, l'affaire n'intéresse pas les médias. D'autre part, l'audience se tiendra à huis clos en raison de la minorité de Christian. Enfin, la situation plus apaisée entre les plaignants et leur fils devrait inciter le juge à la clémence. L'essentiel est de ne pas faire de vague.
Or, rien ne se passe comme prévu. Le 19 avril 1969, Christian trompe la vigilance de sa grand-mère et se rend à Marseille. Cette fugue remet de l'huile sur le feu. De nouveau inculpée pour détournement de mineur, Gabrielle est de nouveau emprisonnée aux Baumettes. Dans sa geôle, elle écrit à ses proches et soutiens des témoignages bouleversants. Un profond désespoir émane de ces lettres. "J'envie les gens qui purgent une peine, comme on dit, qui sont là pour quelque chose et trouveront, en sortant, la liberté. Au moins, eux, ont une raison d'attendre. Je n'en ai guère. Sortir d'un cauchemar pour retomber dans un autre. Être venue ici pour rien. (...) Pour guérir, il faut en avoir envie, et avoir des motifs. Il me semble que je n'en aie plus. Tout ce que j'aimais a été abîmé, sali", écrit-elle à une connaissance. Le 24 mai, sa demande de remise en liberté est rejetée. Gabrielle perd ses repères et prend peur pour ses enfants. A son ex-mari, elle écrit: "Michel,
je t'envoie cette lettre comme on jette une bouteille à la mer, sans
savoir si je te reverrai très bientôt ou jamais. Je suis si angoissée
par rapport à l'avenir, que je n'arrive pas à me reposer, ni à écrire ni
à lire. Je voudrais seulement te dire que j'ai si peur pour les
enfants, que ce n'est pas de ma faute car ce procès est devenu
invraisemblable (...). Je suis incapable de travailler. Je ne comprends
plus rien de ce que j'entends ni de ce que je lis. Je suis toute abîmée
intellectuellement et physiquement. Je voudrais tellement que les
enfants survivent et échappent à tout cela. S'il m'arrivait quelque
chose, et que tu aies besoin de linge, les clefs sont chez Madame R. Je
compte sur toi pour les enfants. Je ne voudrais pas t'ennuyer avec
toutes ces histoires, ni te faire du mal, mais ils ont besoin de toi,
maintenant que je ne suis plus bonne à rien." Après huit semaines d'incarcération préventive, elle quitte enfin sa cellule, à la mi juin 1969.
Le procès s'ouvre le 10 juillet. Bien que l'audience se déroule à huis clos, la presse locale commence à s'intéresser à l'affaire. L'enjeu est énorme. Si elle est condamnée, Gabrielle risque de ne plus pouvoir enseigner. Avant de demander la condamnation, le substitut , Jean Testut, loue la compétence professionnelle de l'enseignante. "Je reconnais que vous êtes un professeur exceptionnel, un professeur dont on se souvient. J'ai trop connu, dans ma jeunesse, des professeurs insignifiants et ennuyeux pour ne pas vous rendre hommage." Ces mots n'empêchent pas le magistrat de requérir à son encontre treize mois d'emprisonnement ferme. L'accusée écope finalement de 12 mois d'emprisonnement avec sursis, 1500 francs d'amende et un franc symbolique de dommages et intérêts à Marguerite et Mario Rossi. La peine ressemble à une victoire, car elle est amnistiable et permettrait donc à Gabrielle de continuer à enseigner. L'avocat des Rossi fait savoir que "pour nous, partie civile, l'affaire est terminée. Nous ne voulions pas plus." Bien que condamnée, l'enseignante exulte. L'horizon paraît enfin s'éclaircir. La joie éprouvée par la jeune femme à l'annonce du verdict ne sera pourtant qu'un feu de paille, car le parquet fait aussitôt appel.
Gabrielle Russier est ici victime de l’acharnement d'institutions bousculées par le mouvement de mai 1968. Au delà du drame passionnel, elles entendent ainsi reprendre la main. L'appel réclamé par le parquet peut
ainsi se lire comme un désir de vengeance. Le
recteur d'Aix-Marseille, Claude Franck, avec l'appui du procureur général, ne veut plus voir une enseignante comme Gabrielle dans l’Éducation nationale. "Il n'y a plus de moralité en France, il faut que cette affaire serve d'exemple", aurait-il confié au procureur général. Au
fond, la
professeure a brisé deux tabous. On ne se lie pas d'amitié
avec ses
élèves, on reste dans une posture professionnelle, en conservant une
distance.Une trop grande convivialité avec les élèves remettrait
en cause la sacro-sainte autorité professorale. Surtout, on n'a pas de
relation amoureuse avec un ou une
élève. Aux yeux du procureur général, Marcel Caleb, Gabrielle Russier aurait, en franchissant cette ligne rouge, supplanté
l'autorité paternelle. Une partie de la presse lui fait écho: l'enseignante est un dangereux symbole, celui du désordre.
L’Éducation nationale a exigé de l'enseignante le
remboursement des deux mois de traitements perçus pendant son séjour en
prison. La situation financière de Gabrielle devient très précaire.
A l'annonce de l'appel, Gabrielle sombre dans l'abîme. A sa sortie de prison, elle se rend dans une maison de repos près de Tarbes, afin de se requinquer. Le mal est profond; submergée par les difficultés, elle avale des barbituriques. Les médecins la plonge alors dans une cure de sommeil de neuf jours. Dans la perspective du procès en appel prévu pour le mois d'octobre, Gabrielle quitte l'établissement de soin et rentre à Marseille, le 30 août 1969. Le lendemain, un voisin, intrigué par un léger sifflement, appelle les pompiers. Ces derniers découvrent le corps sans vie de Gabrielle. Après avoir coupé l'électricité, calfeutré les issues de l'appartement, elle a ouvert le gaz, a avalé le contenu d'une boîte de médicaments, avant de s'allonger sur son lit. Tragique
épilogue d'une impossible histoire d'amour.
Les pleurs laissent très vite place à la colère. Le 5 septembre, devant une petite assemblée réunie au cimetière du Père-Lachaise, le pasteur Viot prononce un discours accusateur. "Gabrielle Russier n'a pas attendu. Elle n'a pas pu ou pas su attendre. Ainsi la justice, quand elle devient inique, se transforme en instrument de torture. Qu'elle soit frauduleuse ou, ce qui était le cas pour Gabrielle Russier, inhumaine, la justice peut détruire un être. Et il est des condamnations qui, pour paraître
légères à certains, n'en sont pas moins des condamnations à mort. Que
ceux qui traînent leur prochain en Justice y pensent."
Le drame est devenu fait de société, ne laissant personne indifférent, y compris au plus haut sommet de l’État. Le 22 septembre 1969, Georges Pompidou s'exprime sur l'affaire à l'occasion d'une conférence de presse. Théoriquement,
un président ne réagit pas aux affaires criminelles, mais il a été lui
même professeur de français à Marseille et le journaliste Michel Royer, qui
l'interroge, sait que le chef de l’État a été très touché par cette
histoire. (3) "Je
ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé, d'ailleurs, sur cette
affaire... ni même ce que j'ai fait. Quant à ce que j'ai ressenti, comme
beaucoup, et bien, comprenne qui voudra. Moi, mon remords, ce fut la
victime raisonnable au regard d'enfant perdue, celle qui ressemble aux
morts qui sont morts pour être aimés. C'est de l'Eluard. Merci mesdames
et messieurs". Avec pudeur, et parce qu'il ne peut remettre en cause une décision de justice, le président cite ici les vers d'un poème évoquant les femmes tondues à la Libération pour avoir eu des relations avec l'occupant. "Les mots d'un poète communiste, chantre de la résistance et de la liberté, disent la compassion que le président, élu par une majorité conservatrice encore toute imprégnée de l'effroi de Mai 68, ne peut lui-même exprimer." (source F)
L'heure est désormais aux règlements de compte. En novembre 1969, une pétition signée de personnalités éminentes, dont les prix Nobel Alfred Kastler, François Jacob et Jacques Monod, réclame au garde des Sceaux une enquête sur les responsabilités des uns et des autres dans le suicide de la professeure. Les médias cherchent des coupables. Le juge d'instruction à l'origine de l'incarcération, le procureur général qui a fait appel de la peine amnistiable, les parents de Christian sont pointés du doigt. Ce dernier, tenu dans l'ignorance des obsèques, refuse de réintégrer le domicile parental. Au micro de RTL, il s'insurge: "J'accuse toute la société: les juges, les parents bourgeois et réactionnaires." Le suicide entraîne l'explosion du cercle des anciens élèves intimes de Gabrielle. Certains acceptent de se confier à l'écrivain Michel del Castillo, dont le le livre, Les Écrous de la haine est publié en octobre 1970. Raymond Jean, ancien professeur de la disparue, préface Les lettres de prison que Gabrielle avait adressé à ses proches. La publication cherche à réhabiliter la disparue, à dresser une image plus juste de celle dont tout le monde parle sans vraiment la connaître.
En 1971,André Cayatte installe de façon définitive le drame dans la mémoire collective avec Mourir d'aimer, dont le scénario s'inspire très largement de l'affaire Russier. L'interprétation remarquable d'Annie Girardotbouleverse cinq millions et demi de spectateurs. Le film s'impose comme le succès de l'année en dépit des procédures intentées par les Rossi pour en empêcher la diffusion. Chanteuses et chanteurs ne sont pas en restent, mettant leur révolte en rimes et en musique. En 1970, Serge Reggiani interprète "Gabrielle", dont les paroles de Gérard Bourgeois font de la professeure une victime de la cruauté ambiante. "Qui a tendu la main à Gabrielle lorsque les loups se sont jetés sur elle / Pour la punir d'avoir aimé d'amour". En 1971, Charles Aznavour écrit et compose "Mourir d'aimer". Les paroles adoptent le point de vue de Gabriel, sacrifiée par une société intolérante et hypocrite. Le premier couplet annonce le suicide, envisagé comme le seul remède face à la méchanceté. "Tandis que le monde me juge / Je ne vois pour moi qu'un refuge / Toute issue m'étant condamnée / Mourir d'aimer (...) Puisque notre amour ne peut vivre / Mieux vaut en refermer le livre / Et plutôt que de le brûler / Mourir d'aimer." Aznavour fustige aussi l'hypocrisie d'une société prompte à punir les femmes, quand elle cautionne les "sugar daddy". "Quand j'ai écrit Mourir d'aimer, j'ai dit en substance: je ne comprends pas qu'on emmerde cette pauvre jeune femme qui était amoureuse d'un garçon de seize ans, et que quand un vieillard se promène brinquebalant avec une fille ravissante à son bras qui fait semblant d'être amoureuse, on ne dit rien", se souvient-il. Dans le même esprit, Anne Sylvestre écrit et interprète "Des fleurs pour Gabrielle". Elle y pourfend une justice aux ordres du système patriarcal ambiant, dans lequel "Monsieur pognon peut bien demain / S'offrir mademoiselle machin / Quinze ans trois mois et quelques jours / On parlera de grand amour." Toujours en 1971, le groupe de rock progressif Triangle publie "Élégie à Gabrielle" qui"a choisi de mourir un matin". (4) Enfin, en 1972, Claude François ose un parallèle entre Gabrielle Russier et Juliette Capulet avec le titre "Qu'on ne vienne pas me dire". "Qu'ils dorment sous la même pierre / A Vérone, dans la lumière, ces amants là, / Où qu'elle dorme en solitaire / Dans cette ville près de la mer, celle qu'on montrait du doigt / Un jour d'autres Juliette / Toujours d'autres Gabrielle mourront d'aimer".
Le 1er septembre 1971, désormais majeur, Christian donne une dernière interview au Nouvel Observateur. Il y résume l'histoire par ces mots: "Ce n'était pas du tout une passion. C'était de l'amour. La passion, ce
n'est pas lucide. Or, c'était lucide. [...] Les deux ans de souvenirs qu'elle m'a laissés, je n'ai pas à les raconter. Je les sens. Je les ai vécus, moi seul. Pour le reste, les gens le savent... C'est une femme qui s’appelait Gabrielle Russier. On s'aimait. On l'a mise en prison. Elle s'est tuée. C'est simple."
Notes:
1. En octobre, Gabrielle se met en congés du lycée Nord pour une durée de trois mois.
2. Les
policiers mettent la main sur un film où l'on découvre Christian
heureux, amoureux, chez sa maîtresse. Le couple s'aime, sans aucun
doute.
3. En off, il confie au journaliste à quel point cette affaire l'a choqué. En l'espèce, l'appareil judiciaire s'est comporté "comme le plus froid des monstres froids".
4. Pour être tout à fait complet, citons encore "35 ans" par Guylaine Guy et "L'amour interdit" par Stanis.
Sources:
A. "L'affaire Gabrielle Russier: l'amour et l'opinion." Entretien avec Pascale Robert-Diard [Un jour dans l'histoire sur la RTBF].
B. Fresque INA: "22 septembre 1969. Georges Pompidou évoque l'affaire Russier".
En
2018, un cas de harcèlement sexuel à l'université de Valdivia, dans le
sud du Chili, provoque une très forte mobilisation parmi les militantes du pays. Les manifestations féministes s'insèrent bientôt dans le cadre plus
vaste du mouvement social qui secoue le pays. Depuis octobre 2019, les Chiliens protestent contre l'augmentation du coût de la vie, avec en particulier l'augmentation des prix des transports collectifs (metro, bus, train). De façon plus large, les orientations néo-libérales suscitent de vives colères dans un pays déjà marqué par des inégalités sociales abyssales. Les
manifestants portent de nombreuses revendications. Ils cherchent à mettre à bas les vestiges de la dictature (avec une nouvelle
constitution), à instaurer une véritable démocratie sociale fondée sur de
meilleurs régimes sociaux, de santé et de retraite, une
éducation de meilleure qualité et accessible à toutes et tous.
Les féministes chiliennes s'inscrivent aussi dans le prolongement de la vague de protestation "ni una menos" ("pas une de moins") contre les féminicides (1) et dans le sillage des manifestations féministes de 2018-2019 à Mexico. Au Chili, les militantes utilisent des moyens d'action particulièrement originaux, mêlant arts de rue, musique, chorégraphie dans le cadre de performances collectives spectaculaires. Ainsi, le 25 novembre 2019, à l'occasion de la journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, plusieurs dizaines de militantes s'installent devant le ministère de la Femme et de l'égalité de genre à Santiago, au Chili. A l’appel du collectif LasTesis (Les Thèses), les participantes entonnent Un violador en tu camino ("un violeur sur ton chemin"), un poème chanté et dansé, extrait d'une pièce de théâtre conçue par le collectif.
* Mettre en scène les thèses d'auteures féministes. LasTesis cherche à traduire, sous une forme artistique, les thèses féministes, en les rendant accessibles et visibles à tous.“Nous avons choisi le nom ‘LasTesis’ car notre objectif est de
mettre en scène les thèses de la pensée féministe pour mieux en diffuser
le message”, expliquent les quatre trentenaires à l'origine du collectif (Daffne Valdés Vargas, Sibila Sotomayor Van Rysseghem, Paula Cometa Stange, Lea Cáceres Días).Ainsi, le morceauUn violador en tu camino dénonce les violences faites aux femmes, tout en diffusant les résultats des travaux des chercheuses féministes, en particulier ceux de l’anthropologue argentine Rita Segato ou de la féministe marxiste Silvia Federici. Les travaux de cette dernière réfutent la représentation sociale communément admise du
violeur, considéré comme un être antisocial, et du féminicide, réduit à un crime passionnel. Pour Segato, les violences sexistes sont le reflet des codes
sociaux en vigueur, une façon de réaffirmer une masculinité mise à mal par la subordination sociale, l'émancipation des femmes et/ou la remise en cause du patriarcat. Utilisées par l’armée ou la police, ces violences deviennent des stratégies visant à neutraliser la
contestation sociale et à humilier. Pour Segato, les agressions, le harcèlement, le viol restent largement impunis car le système judiciaire les relègue dans la sphère privée, attribuant les agressions à l'attitude "provocatrice" des victimes ou aux pulsions individuelles incontrôlables des agresseurs, jamais au système patriarcal qui sévit au Chili. Dans leur volonté de stigmatiser les institutions, les chorégraphies militantes se déroulent devant les lieux du pouvoir: le palais présidentiel de la Moneda, le Congrès, les ministères, les palais de justice, les commissariats...
DenLesDen / CC BY-SA
*"L’État oppresseur est un macho violeur."
La force de la chanson réside dans sa dénonciation frontale de la société patriarcale et ce qu'elle tolère. > Les paroles insistent sur le fait que les viols et agressions sexuelles s'intègrent dans un système. A ce titre, le violeur n'a rien d'un paria ou d'un individu en marge de la société. Ainsi, "Le violeur c'est toi / Ce sont les policiers, les juges, l’État, le président / L'État oppresseur est un macho violeur". Quand il commet son crime, le violeur bénéficie de la complaisance des institutions ou de forces de l'ordre machistes. > Le patriarcat s'accommode des violences faites aux femmes. "Et notre punition c'est cette violence que tu vois / Ce sont les féminicides, l'impunité des assassins. C'est la disparition, c'est le viol". On a recensé 46 féminicides au Chili en 2019. > Pour les féministes, le système judiciaire assure "l'impunité des assassins" et la perpétuation du patriarcat. Seuls 8% des procès pour viol au Chili donnent lieu à une condamnation. "Le patriarcat est un juge, qui nous juge à la naissance / Et notre punition est la violence que vous ne voyez pas". > Le morceau fustige également l'attitude de la police face aux victimes. Le titre de la chanson détourne d'ailleurs l'hymne des carabiniers intitulé "un ami sur ton chemin". Une strophe du chant reprend ironiquement un extrait du chant policier: "Tu peux dormir tranquille,
innocente enfant, sans crainte du brigand, car sur ton doux sommeil
bienfaisant veille un carabinero aimant."
La première chorégraphie organisée par Las Tesis a été exécutée le 18 novembre 2019
devant un commissariat, car les forces de l'ordre sont accusées de couvrir les violences sexistes, quand elles n'y participent pas directement (200 cas d'abus sexuels attribués à la police chilienne depuis le début des mobilisations). De
nombreux manifestants ont été éborgnés par les tirs policiers, ce que
les manifestantes dénoncent en se bandant les yeux. De même, les femmes
s'agenouillent fréquemment lors de la performance, comme pour mieux
rappeler les positions de soumission qu'imposent aux manifestantes les
policiers lors des arrestations. La police, qui était la clef de voûte de la dictature, est donc identifiée à une forme de brutalité contre les femmes. * "La coupable ce n'est pas moi, ni mes fringues, ni l'endroit. Le violeur c'est toi." L'interprétation de la chanson s'accompagne d'une
chorégraphie contre la
culture du viol. La mise en
scène des corps féminins (yeux bandés, agenouillement, doigt pointé accusateur) cherche à interpeller et rappeler que ces corps (2) sont
les cibles
privilégiées de la violence. Les
militantes arborent le foulard vert, le symbole adopté par les femmes argentines pour le droit à l'avortement. (3) Un bandeau noir sur les yeux souligne l'invisibilisation de la question des violences faites aux femmes. Les vêtements transparents, les jupes courtes renvoient aux paroles de la chanson. "Le coupable, ce n'est pas moi, ni mes fringues, ni l'endroit." Autrement dit, la tenue portée ne peut en aucune façon justifier une agression sexuelle. Les
femmes font mine de s'agenouiller, les deux mains plaquées sur la
nuque. Le geste se réfère aux méthodes d'interpellations policières. Les
femmes arrêtées doivent en effet se déshabiller, se
lever et s'accroupir à plusieurs reprises, autant de gestes de
soumission destinées à humilier. Comme le rappelle Cecilia Baeza, "cette symbolique
puise dans la mémoire de la violence de l'Etat chilien, la violence
policière en particulier." (cf: source G) La chorégraphie est d'ailleurs interprétée devant le stade où les opposants à la dictature de Pinochet étaient torturés en 1973... De même, les paroles de la chanson évoquent les exactions perpétrées par les dictatures latino-américaines. A la fin du premier couplet, le mot "disparition" renvoie à une pratique courante des juntes militaires argentine, chilienne et brésilienne qui éliminaient physiquement leurs victimes.
* Comment expliquer le retentissement d'une chanson devenue virale?
Warko / CC BY-SA
Pour se faire entendre, les mouvements féministes chiliens ne
cessent d'inventer des
répertoires d’actions efficaces, dans lesquels l’art performatif joue un
rôle de premier plan. La multiplication des opérations coup de poing
témoigne de ce grand dynamisme. LasTesis s'inscrit dans ce cadre. Le collectif naît à Valparaiso, une ville dans laquelle les arts de rue connaissent un grand succès depuis longtemps. Au départ, les militantes destinent l'interprétation d'"Un violador en tu camino" à l'auditoire restreint des universités, puis décident de s'installer dans les rues de Valparaiso. Le message, clair et frontal, associé à une chorégraphie efficace, captive les passants. En prenant possession de la ville, des rues, de lieux dans lesquels il est souvent dangereux de se promener, les femmes clament leur colère à la face du monde. Lasses d'être ignorées, méprisées, elles s'imposent dans l'espace public. En prenant à parti le passant, elle l'empêche de détourner le regard. En désignant du doigt les institutions, mais aussi les hommes, elles incitent ces derniers à prendre position contre la société phallocratique dominante. Enfin, la cohésion des danseuses, les chœurs à l'unisson, les paroles scandées confèrent force et solennité au message.
En dépit des spécificités nationales de ce mouvement de revendication, le message des femmes chiliennes a une portée universelle. Les fondatrices du collectif LasTesis incitent d'ailleurs les femmes du monde entier à s'approprier leur chanson-performance. "Nous aimerions qu'elles l'adaptent et créent leur propre version selon l'endroit où elles se trouvent, avec d'autres vêtements ou des modifications des paroles", clament-elles. Le message est entendu. En raison de l'unité linguistique et parce que la situation faite aux femmes est mauvaise dans toute l'Amérique latine, le chant est immédiatement repris et réinterprété en Argentine, en Colombie, au Brésil, au Mexique, au Pérou. Bientôt, par le biais des réseaux sociaux, la prestation des chiliennes devient virale. Le morceau et sa chorégraphie gagnent l'ensemble des continents. Traduites dans plusieurs langues (turc, français, italien, anglais, arabe), les paroles sont adaptées ou modelées en fonction des spécificités ou problématiques nationales.
Au printemps 2020, la pandémie de COVID-19 interrompt les manifestations au Chili. Autorités et forces de l'ordre profitent du confinement pour réprimer les mouvements de protestation et empêcher les voix dissidentes de s'exprimer En mai, quatre membres de LasTesis sont filmées devant un commissariat de Valparaiso et différents lieux de la ville pour y dénoncer, entre autres, les violences policières. Dans la vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, les militantes sont vêtues de combinaisons rouges, masquées et agitent un drapeau chilien. Une voix féminine lit un texte qui accuse: «Ils nous poursuivent, bloquent les issues de nos maisons, s'infiltrent parmi les manifestants et commencent à tout brûler (...) ils lancent des gaz, frappent, torturent, violent, détruisent, nous aveuglent». On y entend aussi un "appel à faire feu sur les pacos" (les policiers). Bien que cette phrase ait été retirée de la vidéo, la police dépose plainte "pour incitation à des actions violentes contre l'institution".
Il en faut plus pour réduire au silence les militantes chiliennes. Fin mai 2020, Las Tesis et le groupe
féministe russe Pussy Riot sortent "1312" (4), un hymne nu-metal contre la violence policière sorti 4 jours après la mort de George Floyd aux Etats-Unis.
Un violador en tu camino El patriarcado es un juez
que nos juzga por nacer,
y nuestro castigo
es la violencia que no ves.
El patriarcado es un juez
que nos juzga por nacer,
y nuestro castigo
es la violencia que ya ves.
Es femicidio.
Impunidad para mi asesino.
Es la desaparición.
Es la violación.
Y la culpa no era mía, ni dónde estaba ni cómo vestía.
Y la culpa no era mía, ni dónde estaba ni cómo vestía.
Y la culpa no era mía, ni dónde estaba ni cómo vestía.
Y la culpa no era mía, ni dónde estaba ni cómo vestía.
El violador eras tú.
El violador eres tú.
Son los pacos,
los jueces,
el Estado,
el Presidente.
El Estado opresor es un macho violador.
El Estado opresor es un macho violador.
El violador eras tú.
El violador eres tú.
Duerme tranquila, niña inocente,
sin preocuparte del bandolero,
que por tu sueño dulce y sonriente
vela tu amante carabinero.
El violador eres tú.
El violador eres tú.
El violador eres tú.
El violador eres tú.
*** Un violeur sur ton chemin [la traduction est (à une ou deux phrase près) celle de Dror (@sinehebdo). Merci à lui.] Le patriarcat est un juge qui nous juge à la naissance
Et notre punition est la violence que tu ne vois pas
Le patriarcat est un juge qui nous juge à la naissance
Et notre punition est la violence que, là, tu vois
Ce sont les féminicides, l'impunité des assassins,
C'est la disparition, c'est le viol.
Et le coupable ce n'est pas moi, ni mes fringues, ni l'endroit
Le violeur, c'était toi
Le violeur, c'est toi
Ce sont les flics, les juges, l’État, le président
L'État oppresseur est un macho violeur (bis)
Le violeur, c'était toi
Le violeur, c'est toi
Dors paisiblement
Fille innocente
Sans te soucier du bandit
Car pendant ton rêve,
Doux et souriant
Veille ton amant carabinier
Le violeur, c'était toi
Le violeur, c'est toi
Le violeur c'était toi
Le violeur c'est toi
Notes: 1. En 2015 et 2016, les Argentines, Uruguayennes, Chiliennes, Péruviennes, Espagnoles dénoncent avec force les féminicides. En août 2018, une série de marches et de rassemblements se déroulent à Mexico pour protester contre les violences policières. Ces manifestations féministes sont aussi connues sous le nom #NoMeCuiadanMeViolan (#IlsNeMeProtègentPasIlsMeViolent"). 2. «Ils s’exposent aussi pour inviter les
femmes à faire de leur corps un outil d’émancipation. Il s’agit de
rompre avec le sentiment de honte ou de culpabilité qui souvent
l’accompagne, de rompre aussi avec l’exploitation au travail, avec les
violences subies, avec le contrôle social sur ses propres fonctions
reproductives. La force d’Un violeur sur ton chemin vient de là : cette
performance est la caisse de résonance d’une lutte pour l’émancipation,
pour l’égalité des droits et contre les abus et les violences. Des
causes qui rassemblent aujourd’hui des millions de femmes, au Chili et
dans le monde.» (source A) 3. Les
Chiliennes trouvent de nombreuses sources d'inspiration chez leurs
consœurs argentines qui dénonçaient avec force les féminicides en 2015
sous le slogan: "Ni una menos" ("pas une de moins"). Si l'IVG a été partiellement dépénalisée au Chili en 2017, il n'en reste pas moins que les médecins qui la pratiquent, ou celles qui y ont recours, risquent de lourdes peines. 4. Chaque chiffre correspond à une lettre. ACAB signifie ici: "All Cops Are Bastards".
Liens: - LasTesis sur les réseaux sociaux: Twitter @lastesisoficial / Facebook / Instagram. - VieBell a fait une version BD de la chanson sur twitter avec les gestes et une version trilingue espagnol / français / anglais.
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.