mercredi 26 août 2026

Ceux qui partent et ceux qui partent pas. Un été au tiek.

Le temps des vacances se caractérise par son ambiance particulière, qui rompt avec la routine du reste de l'année. L'été, certains prennent la route pour la plage, la montagne ou un de ces "pays imbéciles où jamais il ne pleut". D'autres aimeraient bien mettre les voiles, mais faute de moyens, ils ne partent pas. C'est notamment le cas de ceux qui restent à la cité tout l'été. De nombreux artistes rap ont consacré des morceaux à ce temps suspendu, aux subterfuges trouvés par ceux qui ne partent pas, pour bouleverser leur quotidien, s'affranchir des tours et changer de décor sans bouger.

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Les quartiers de grands ensembles sont sortis de terre au cours des décennies 1950-1960, à l'initiative de l’État aménageur. En comparaison des logements vétustes d'avant-guerre, les nouveaux logements collectifs améliorèrent les conditions de confort pour les familles françaises qui ont la chance de dégotter un appartement. Néanmoins, pour beaucoup de foyers, partir en vacances constitue un luxe qu'ils ne peuvent se permettre. En 1960, Jean Ferrat en fait le constat dans "Ma môme" "On va pas à Saint-Paul de Vence / On pass'tout's nos vacances à Saint-Ouen / Comme famille, on n'a qu'une marraine / Quelque part en Lorraine / Et c'est loin". 

La piètre qualité de construction, le délabrement rapide de quartiers mal raccordés au centre-ville font rapidement de ces zones des repoussoirs. Ceux qui peuvent acquérir ou louer ailleurs le font. Ainsi, ces quartiers, initialement attribués en priorité aux familles françaises, voient ces populations s'installer dans les zones pavillonnaires des couronnes périurbaines. Des familles plus précaires, souvent d'origine immigrées, s'installent dans les logements vacants. On assiste alors à un  recul de la mixité sociale. 

Pour les habitants de ces territoires, il existait néanmoins alors quelques solutions pour voir du pays. Au cours des années 1960 et au début de la décennie suivante, la France connaît en effet une croissance économique forte, portée par une industrie encore puissante et variée. Jamais les ouvriers n'ont été aussi nombreux. Beaucoup d'entre eux habitent dans les logements collectifs des banlieues populaires. C'est le cas du Val Fourré, à Mantes la Jolie, dont de nombreux résidents travaillent dans les usines automobiles alentours (Renault à Flins, Peugeot à Poissy). Or, les comités d'entreprises organisaient alors des sorties, voire des séjours. 

Certains se rendent aussi au centre social pour y participer à des activités récréatives. Les municipalités de gauche, en particulier communistes, ont eu à cœur de développer une éducation populaire, en s'appuyant aussi sur des centres de loisirs ou sociaux qui permettaient aux jeunes de s'occuper, de jouer aux jeux de société. Elles organisaient aussi des colonies de vacances à destination de tous les enfants; des colonies qui représentaient souvent le premier apprentissage de la vie hors de la cité. Dans "Quand je serai grand", Fabe se souvient : "la réalité / C'est qu'on a tous à peu près vécu la même,  fait les mêmes colonies / Les mêmes jeux de rôles avec les mêmes thèmes... / J'm'arrête ici dédicace aux petits en bas d'chez moi, en bas d'chez toi / A ceux qui partent et ceux qui ne partent pas "

La crise économique, l'imposition de politique austéritaire et le triomphe du néolibéralisme, modifient le rapport aux vacances,  avec une vision de plus en plus individualiste de ce temps particulier. Les mairies, qui disposaient de campings ou de villas dans des zones de villégiatures appréciés - ce qui permettaient de proposer un tarif attractif à leurs administrés - doivent s'en séparer pour équilibrer leurs budgets. Désormais, la prise en charge des vacances collectives par la puissance publique se fait rare. Il n'y a plus guère que le tissu associatif qui permet aux plus précaires de partir. 

Pour ceux qui passent l'été au tiek, le système D s'impose. Il faut trouver des idées pour s'occuper, inventer des jeux, découvrir le bonheur des petites choses, faute de bif. Les quelques transports collectifs (bus, trains) ou individuels deviennent des moyens d'évasion. Encore enfant, Abd Al Malik optait pour le vélo, ce qui peut s'avérer dangereux. «C'était pendant les vacances d'été dans la cité (...) / Alors on s'est tous mis en mouvement et on est parti en gueulant / Quelque part entre "la horde sauvage" et "la guerre des boutons" / (...) Ca faisait vraiment classe en ce temps là de faire du vélo / On était plus de cinquante sur la route, t'imagine / Têtes d'enfants déjà cassées et gueules citadines / Je sais plus trop d'où est venue la queue-de-poisson / Un coup de poisse en plein milieu du peloton / Je ne sais ni pourquoi, ni comment mais je suis le seul à être tombé et à avoir roulé, roulé, roulé». ["Dynamo"]

Les jeunes se retrouvent sur les dalles (au Val Fourré, au Val d'Argent) entre potes. Les uns et les autres s'y côtoient, s'y défient, s'y ennuient, s'y séduisent. Plus qu'à d'autres moments de l'année, ces agoras deviennent ainsi des lieux de représentation et de rencontre. Passi en témoigne dans "Il fait chaud". "C'est l'été, c'est bon la température va monter / Voilà les beautés, les décolletés / Les nouvelles modes sexy (hum!)-serrées / Les faits-divers, les Boom-Boom de quartier / Zoom, gros plan de la tête aux pieds / Les petits, les grands veulent peser / Les bruits de bécane se précèdent / Les marques, les sapes se succèdent / Y'a des coupes nettes sur les mecs, en quête / D'un biz ou d'une bonne fête / Aux pieds j'ai mes blanches baskets / En main une fraîche canette"

Des animateurs proposent des activités sportives ou ludiques. Les grands organisent des tournois de foot en fin de journée pour s'occuper. Il y a une ambiance différente en été. Tout le monde est dehors, plus détendu, tout est plus lent et semble tourner au ralenti. Les parents relâchent un peu la surveillance et assouplissent les horaires. Il devient possible de sortir après le dîner. Les vacances constituent donc un moment suspendu. Les potes se retrouvent en soirée, squattent les bancs, à la fraîche, prélude aux discussions qui vous conduisent au bout de la nuit, histoire de refaire le monde. Les soirées barbecue entre amis s'éternisent. Seth Gueko en témoigne dans "Barbeuk (enfin l'été)". "On va rentrer parfumés à la fumée du barbeuk qu'on a crillave l'aprem (...) / Rendez-vous la semaine chaine-pro / Manger les restes des merguez et des chettes-bro / On jouera au ker-po, ambiance bataille d'eau / Le tier-quar t'ouvre les portes de son restau'"

Tease et bedo sont au programme des "chaudes nuits d'été" d'Aelpéacha. Profitant de la chaleur en "Juin-Juillet-Août", le même se fait un peu de caillasse en revendant des canettes à la sauvette. (1Gorah mise sur la bicrave pour pouvoir financer ses vacances. Mauvaise idée, loin de changer d'air, il se retrouve au placard. ["24 août"]

Faute de mer, de rivière où faire trempette - tout le monde ne peut pas habiter le long du canal saint Martin - il faut recourir à la débrouille. Quoi de mieux qu'un petit plouf dans une piscine gonflable installée en bas des tours? Ce n'est pas le Marseillais Dika qui dira le contraire. "J'suis dans le Sud, j'suis à l'aise / Dans le Nord il gèle / Y'a la piscine en bas du bâtiment / C'est l'charbon qui l'a payé pas la mairie / T'es pas un voyou toi pourquoi tu mens? / Roue avant, mais t'inquiète c'est pas l'Amérique. / J'passe l'été au quartier / Petit barbeq, à la place ça sent la crapulerie." (2["Au quartier"]

Les plus vernis, comme Dika ou I am ("le repos , c'est la santé"), peuvent passer du bon temps sur les plages de la cité phocéenne ou fréquenter les calanques à l'instar du Massilia Sound System. "Quand arrive l'été, l'appel des Goudes est le plus fort". [Dimanche aux Goudes ) 

* un été de merde. 

Tout le monde n'a pas la chance d'habiter à Marseille. Pour beaucoup de ceux qui ne partent pas, la belle saison porte mal son nom. Dans les logements, souvent mal isolés, les fortes températures rendent les conditions d'existence très difficiles, transformant les lieux d'habitation en bouilloires thermiques. De nombreux morceaux de rap évoquent la chaleur particulièrement insupportable dans les appartements ou sur les dalles asphaltées. Exemple avec le classique « Un été à la cité » du Ministère Amer. "14 heures, le soleil brûle sa mère. / On pourrait fondre du cobalt, halte / Moi et mes sauces, on grille nos culs de nègres sur l'asphalte / Ceux en galère de femmes ou allergiques à Paname / Restent se faire de l'argent dans la dinam" / Messieurs, mesdames, attendre par ce temps c'est chiant / On se raconte des histoires d'avant, du bon vieux temps, / Comme si on avait 50 ans / Quelques flics s'arrêtent, font du cinéma pour montrer aux Français / Qu'ils peuvent entrer dans les cités / Mais quand il y a du dawa (Vous avez appelé la police? Ne quittez pas.)". 

Le pire ennemi des jeunes habitants de la cité à la belle saison reste l'ennui, qui transforme les minutes en heures, les heures en journée, l'été en "Un été de merde" pour Gorah. Un des rares moyens accessible d'échapper au train train est de tracer, loin du quartier à bord d'un bus ou d'un train justement.  Ce que raconte Java dans "Mona" "Ici le bruit de la mer / La promesse d'un ailleurs / C'était le RER / Le seul espoir de se trouver une Vénus / Était de se barrer dans le premier omnibus". En même temps, la galère rassemble. Les grands jouent avec les petits, les camarades d'infortune deviennent une vraie famille. On écoute la musique à fond avec, chaque été, sa bande originale. En 2000, La Clinique obtient un tube avec "Playa". Le rappeur, dans le coma, fantasme des vacances au soleil, celle qu'il n'a, jusque là, jamais pu se payer. Bref, il n'y a "Pas de vacances pour les vrais gars" (Gorah feat Sheryo). "RDV au QG avec zéro budget / Il y a juste quelques canettes et beaucoup trop de fumée / La bonne humeur est occultée, on cherche des manières de s'occuper / (...) C'est carrément la même merde du Blanc Mesnil à Saint-Ouen / Le ski nautique, la bronzette et tout le reste se passent sans toi / Quand tu es dans le 93, les vraies plages sont si loin qui si tu empruntes un vélib', tu en as pour au moins six mois. / Encore cette année, pas de vacances pour les vrais gars".

Vacances au bled :

Dans les milieux populaires, quand on n'a pas les moyens de partir en vacances, on envoie quand même les enfants chez des membres de la famille, ce qui, même sans que ce soit très loin de chez soi, permet de sortir de la routine, de se retrouver.  Parfois, on part en vacances dans la famille, pour un séjour passé dans le pays natal des parents par les descendants d’immigrés devenus adultes. Le maintien de séjours réguliers apparaît comme le signe d’un attachement particulier à la terre des ancêtres. Ainsi, de nombreuses familles maghrébines s'entassent dans les voitures chargées au ras du sol, destination l'Algérie, le Maroc, la Tunisie. Le 113 évoque ces retours au bled dans trois morceaux : l'Algérie de Rim'K dans « Tonton du bled », la Guadeloupe d'AP avec "Tonton des îles", le Mali de Mokobé dans "Tonton d'Afrique". Originaire de Clichy, Doc Gynéco évoque quant à lui la distance entre sa vie quotidienne dans son quartier du 18 ème (rue de la Chapelle) et sa vision un brin fantasmée de la Guadeloupe, dont sont originaires les parents. ["Né ici".]

Dans "Blessé dans mon ego", Ekoué raconte de façon totalement désenchantée le moment où le rappeur met les pieds au Togo, et découvre sa position de cul entre deux chaises : “un statut de paria ici, d’intrus en cance-va au bled”. Considéré comme un fils d’immigré en France, il n’est pas mieux accepté en Afrique, où il n’est pas forcément bien vu avec “ses sapes et ses manières de petit blanc”.

* "Pas de faux été"

C'est un fait, faute de caillasse, les classes populaires partent moins en vacances. Or, il est toujours un peu bizarre de rester au quartier quand les autres se barrent. Pour mesurer l'ampleur des inégalités sociales, il suffit de confronter la succession de reportages consacrés aux vacanciers dans les JT de la période estivale à son propre quotidien, aux parents qui triment... On le mesure encore en comparant les images du sable fin des plages  paradisiaques à celui crotté du parc de jeux en bas des tours. Tu le saisis enfin quand, à la rentrée, les uns et les autres racontent leurs vacances. La Rumeur en témoigne dans "Pas d'vacances" "Été comme hiver, les vacances sont là / Y a pas le choix, faut que j’ronge mon frein et rester à la casa / Je partirai peut-être plus tard si les moyens l’permettent / En attendant, j'écris afin d’libérer ma tête / En fait, j'en ai un peu marre des récits des autres / Des cartes postales aux photos truquées qui embellissent les côtes"

Si tout le monde se construit des souvenirs, Fabe insiste sur le fait que le monde se divise entre "ceux qui partent et ceux qui ne partent pas". Le rappeur du 18 ème arrondissement parisien évoque dans "Quand j'serai  grand" la période des vacances estivales, se remémorant l'errance et l'ennui des enfants dont les parents n'ont pas les moyens de partir. " Quand j'serai grand j'veux habiter à la mer, avec mon père et ma mère / Marcher dans le sable plus prendre le RER / Ces putains de tours j'veux plus les voir plus tard (pire que ça) / J'veux vivre autre part (mieux que ça), j'ai même une idée si tu veux savoir"

Ne pas partir est un facteur d'exclusion, nourrissant gêne et frustration, même si, les habitants des quartiers ne s'en laissent pas compter. Dans un "Eté au tieks", Dosseh rappe :  "J'suis bien avec mes oubliés d'la société, pas d'sous métiers, pas d'faux été". On ne peut cependant que souhaiter le retour d'un ministère du temps libre et d'une puissance publique qui ne néglige aucun des enfants du pays. 

Notes :

1.Le marchand de glace, dès qu'il passe avec sa petite musique, connaît également un grand succès. ["Le marchand de glace passe / Petits négrillons et bougnoules ne tiennent plus en place" dans "un été à la cité" du Ministère Amer]

2. Dans le quartier de la Gauthière, à Clermont-Ferrand, le mercure atteint les 40° C en ce mardi 23 juin 2026. Les ados de la cité se cotisent pour acheter une piscine autoportante, qu'ils installent en bas de leurs barres HLM. Prévenus par une voisine, les policiers  débarquent en nombre (15) pour la lacérer. Ils récidivent deux jours plus tard. (source : France 3 Auvergne Rhône-Alpes)

Sources:

- "Le guide des vacances du rap français

- "Quand le rap français part en français"

- "Kiffer son été en banlieue à travers le rap français", pop-up urbain, 3/8/2015

- "un été au quartier: a french rap summer mix", playlist signée 22H22

- Top 10 des meilleures punchlines sur l'été dans le rap français.