France. 1966. Fraîchement réélu, le général de Gaulle entame sa huitième année de règne. Sur le plan international, le président entend mener une "politique de grandeur" visant à restaurer la puissance de la France en affirmant son indépendance à l'égard des États-Unis (retrait du commandement intégré de l'OTAN). Dans le contexte favorable des "Trente Glorieuses", le pays connaît une croissance économique soutenue et le plein emploi. Sur le plan sociétal, la France est affectée par de profondes mutations (culturelles, démographiques...). Les manières de consommer, s'habiller, se divertir ... changent profondément, mais pas la façon de gouverner. Plus que jamais, le pouvoir gaulliste en place semble confit dans un autoritarisme suranné.
C'est dans ce contexte que Michel Delpech enregistre Inventaire 66. Depuis l'année précédente, le chanteur s'est imposé en tant que faiseur de tubes avec "Chez Laurette". Grâce à sa faculté à sentir l'air de temps et à se transformer en "journaliste de l'instant", la décennie à venir en fera l'un des chanteurs les plus populaires de l'hexagone. Dans un entretien, Delpech revient sur la genèse de cet inventaire à la Prévert de l'année 1966: "J'ai
pris ce qui faisait l'actualité, ce qui était à la mode, dans l'air du
temps, quoi. J'ai assemblé les pièces du puzzle, j'ai ajouté la
phrase:'Et toujours le même président', qui résumait ce que pensaient
les jeunes après l'échec de Mitterrand face à de Gaulle. Je me suis
beaucoup amusé à écrire cette chanson, ça venait tout seul, un jeu." Dès sa sortie, le
titre remporte un franc succès; cent mille disques s'écoulent dans les semaines qui suivent sa sortie. Dans les deux couplets de sa chanson, Michel Delpech égrène la succession des événements de l'année 1966, il est grand temps de s'y plonger.
Mary Quant arbore une mini jupe en 1966. [By Jac. de Nijs / Anefo [CC BY-SA 3.0 nl (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/nl/deed.en)], via Wikimedia Commons]
Une minijupe, deux bottes Courrèges /
un bidonville et deux Mireille /
une nouvelle Piaf, un p'tit oiseau de toutes les couleurs /
une nouvelle Darc qui brûle les planches /
une religieuse, un Cacharel /
des cheveux longs, des idées courtes /
un vieux Paris, un Paris 2 /
des paravents à l'Odéon, un Palmarès de la Chanson /
et toujours le même Président
"Une minijupe, deux bottes Courrèges"
En 1962, la mini jupe créée par Mary
Quant offre enfin une liberté de mouvement aux femmes, tout en répondant aux aspirations émancipatrices d'une nouvelle jeunesse tournant le dos au vieux monde.
En dépit des résistances, la mini jupe connaît un succès
colossal. En France, les bottes blanches en PVC associées aux robes
trapèzes ou minijupes de chez Courrèges remportent les suffrages
des élégantes.
"Un bidonville"
Dans une France prospère, les exclus de la croissance ne manque pas. Les mesures gouvernementales de construction de logements ne permettent pas d'éradiquer le phénomène du mal logement; des poches d'extrême pauvreté subsistent dans le pays, à l'instar des bidonvilles. Dans celui de "La Folie" à Nanterre s'entassent 10 000 laissés pour compte.
Mireille Mathieu en concert à Hambourg en 1971. [By Heinrich Klaffs (Mireille Matthieu 1509710008) [CC BY-SA 2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0)], via Wikimedia Commons]
"deux Mireille,une nouvelle Piaf" /
"une nouvelle Darc qui brûle les planches"
En 1966, il fait bon s'appeler Mireille comme le prouvent les triomphes de Mireille ... Matthieu et de Mireille ... Darc. Fille de maçon et aînée d'une famille de 14 enfants, la première explose à 19 ans avec Mon Credo, un morceau qui fleure bon la naphtaline tant il singe le chant de "la môme" Piaf, morte et enterrée depuis déjà 3 ans. La seconde triomphe au cinéma dans "Du rififi à Paname" de Denys de la Patellière et "Ne nous fâchons pas" de Georges Lautner.(1)
"une religieuse"
En 1966, "La Religieuse", puissante charge de Diderot contre l'enfermement des jeunes filles dans les couvents, fait l'objet d'une adaptation cinématographique signée Jacques Rivette. Associations religieuses, parents d'élèves de l'enseignement privé voient rouge et obtiennent l'interdiction du film! Furieux, Godard, qui avait adapté en 1963 la Religieuse au théâtre, prend à parti Malraux qu'il traite de "ministre de la Kultur". Le film obtient finalement un visa d'exploitation en 1967, mais assorti d'une interdiction au moins de 18 ans. Loin des effets attendus, les visées inquisitoriales des bigots assurent au contraire une formidable publicité au film. Le succès est au rendez-vous et relance même par ricochet les ventes du roman!
"un Cacharel"
La maison Cacharel détourne le crépon pour en faire un chemisier. En 1966, le mannequin Nicole de Lamargé en arbore un, de couleur rose, en une de Elle. C'est le début d'un grand succès, confirmé lorsque Brigitte Bardot prend l'habitude de nouer le sien sous la poitrine. Le "p'tit oiseau de toutes les couleurs" mentionné par Delpech se réfère à une chanson un peu oublié de Gilbert Bécaud, sans doute car elle ne casse pas trois pattes à un canard...
"Des cheveux longs, des idées courtes"
L'année 1966 est aussi celle du duel Johnny Hallyday - Antoine. Dans ses "Élucubrations", Antoine propose de mettre en cage "l'idole des Jeunes" à Médrano. Vexé, et n'ayant sans doute pas perçu l'ironie, Johnny réplique avec "Cheveux longs et idées courtes". Les deux chanteurs finissent toutefois par se rabibocher et Johnny se laisse finalement pousser les cheveux... Le contentieux entre les deux hommes n'était pourtant pas terminé et la guéguerre a repris de plus belles ces dernières années, par réclames interposées. Quand l'un n'en a que pour "Atoll, les opticiens", l'autre se prononce, toutes cordes vocales dehors, en faveur d'"Optic deux milleeeeeuuuuuuuu".
"Un vieux Paris, un Paris deux"
En 1966, dans l'Ouest parisien, sur la commune du Chesnay, un chantier gigantesque permet la construction d'un immense centre commercial associant grandes surfaces, boutiques et cinémas sur trois niveaux. En toute modestie, les promoteurs envisagent d'appeler le nouveau temple de la consommation Paris 2. Sous la pression des élus de Paris, ils devront toutefois se contenter de Parly 2, contraction de Paris et Marly. Le centre commercial ouvrira ses portes finalement en 1969.
"des paravents à l'Odéon"
Le théâtre de l'Odéon accueille sur ses planches en 1966 Les Paravents, pièce de Jean Genet sur une mise en scène de Roger Blin. La pièce, qui a pour cadre la guerre d'indépendance algérienne, est une violente critique du colonialisme et de ses corollaires, la violence et le racisme. Les partisans de l'Algérie françaises investissent bientôt le théâtre, molestent les acteurs et réclament en vain l'interdiction de la pièce.
"un Palmarès de la Chanson"
Le Palmarès de la chanson est le nom d'une célèbre émission de télévision diffusée de 1965 à 1968. Passage obligée de toute vedette en devenir (donc Delpech lui-même), elle est animée par Guy Lux.
Une guerre au Vietnam, un mariage en Hollande
Pour bientôt un p'ti Smet et la mort d'un poète
Caméra sur la Lune, un drugstore Opéra
Des ch'mises à fleurs, un étrangleur
Une bombe dans la mer, opération "Tonnerre"
Juanita Banana, un four à l'opéra
"Un homme et une femme" au festival de cannes
Un Tabarin en moins, un Paladium en bus
Et toujours le même président
Bombing in Vietnam. [By
Lt.Col. Cecil J. Poss, USAF, in a McDonnell RF-101C Voodoo of the 20th
Tactical Reconnaissance Squadron. [Public domain], via Wikimedia
Commons]
"Une guerre au Vietnam"
Les Etats-Unis envoient au Vietnam leurs premières troupes au sol en 1965. Un an plus tard, le pays est en pleine escalade. Le conflit, envisagé comme périphérique et limité, se transforme pour les Américains en un bourbier inextricable suscitant une réprobation quasi générale dans le monde et la zizanie au sein de la société américaine.
"un mariage en Hollande"
En 1962, Béatrix Wilhelmina Armagaard d'Orange Nassau, princesse héritière de la couronne des Pays Bas et Klaus Von Armsberg, petit noble allemand, entament une relation amoureuse loin des caméras. Les paparazzi finissent cependant par découvrir l'idylle ce qui précipite le mariage en 1966. Ancien membre de la jeunesse hitlérienne ayant servi dans la Wehrmacht, l'heureux élu n'a guère la cote dans un pays traumatisé par l'occupation allemande. Le 10 mars 1966, le cortège nuptial est d'ailleurs sévèrement chahuté par les provos qui jettent des bombes fumigènes au passage des tourtereaux.
"Pour bientôt un p'tit Smet et la mort d'un poète"
A force de se croiser sur les plateaux, Sylvie Vartan et Johnny Hallyday tombent sous le charme l'un de l'autre et convolent en juste noce en 1965. De cette union naît David, le 14 août 1966. Un mois plus tard disparaît André Breton, poète, écrivain et théoricien du surréalisme.
"Caméra sur la lune"
En pleine Guerre Froide, les Etats-Unis et l'URSS se lancent dans la conquête spatiale. Depuis le Spoutnik en 1957, les Soviétiques devancent systématiquement leurs rivaux dans la course aux étoiles. Le premier vol habité (la chienne Laika), c'est eux, le premier homme dans l'espace vol (Youri Gagarine), c'est encore eux, le premier alunissage d'un engin sur la lune en 1966, c'est toujours eux... La caméra embarquée envoie vers la terre les premières images du sol lunaire.
"un drugstore Opéra" En mai 1966 est inauguré, boulevard des Italiens à Paris, le drugstore Opéra. Inspiré d'un modèle américain, ce nouveau temple de la consommation tient de la librairie, de l'épicerie fine, du disquaire, du magasin de jouets... Le magasin ne désemplit pas et accueille les clients jusqu'à une heure avancée de la nuit.
"des ch'mises à fleurs, un étrangleur"
En cette année 1966, les chemises à fleur intègrent la garde-robe de ceux qu'on appellera bientôt les hippies. « Si je porte des chemises à fleurs / C'est que je suis en avance de deux ou trois longueurs », lâche d'ailleurs Antoine dans ses Elucubrations .
L'"étrangleur", c'est Lucien Léger, un infirmier de 27 ans qui reconnaît devant les assises en mai 1966 avoir tué le petit Luc Taron deux ans plus tôt. Pendant quarante jours, le triste sire nargue les 40 policiers à ses trousses en distillant des messages anonymes. Il se décrit comme "la graine qui pousse dans le printemps des monstres", dans l'un d'entre eux. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, Léger passera 41 ans derrière les barreaux.
"une bombe dans la mer"
Le 17 janvier 1966, un B-52 américain transportant 4 bombes H percute en plein vol un avion ravitailleur. 3 bombes tombent à proximité du petit village andalou de Palomares. Deux explosent, dispersant 4,5 kg de plutonium sur 250 hectares. Une quatrième bombe tombe en mer Méditerranée et ne sera récupérée, intacte, que 2 mois et demi plus tard. L'accident relance la psychose d'un cataclysme nucléaire.
Tom Jones chante Thunderball dans le dernier le dernier James Bond "Operation Tonnerre". Label: Decca 457.096 medium.
"Opération Tonnerre"
L'"opération 'Tonnerre'" est le nom du quatrième épisode des aventures de James Bond version Connery.
"Juanita Banana"
"Juanita Banana", c'est bien sûr le nom de la reprise par Henri Salvador d'un titre des Peels. Alors, oui, les mélomanes resteront sans doute sur leur faim, mais le scopitone vaut le coup d’œil et on peut rien reprocher à l'auteur de Syracuse?
" 'un homme et une femme' au festival de Cannes"
Claude Lelouch met en scène Anouk Aimé et Jean Louis Trintignant dans Un homme et une femme remporte la palme d'or au festival de Cannes 1966. Le film raconte l'histoire d'amour de deux veufs inconsolables qui se rencontrent, se croisent, puis finissent par s'aimer sur fond de "Da ba da ba da, ba da ba da ba".
"un Tabarin en moins, un Paladium en bus"
En 1966, discothèques et boîtes de nuit supplantent les antiques cabarets. L'année est marquée par la destruction du Tabarin, une des gargotes les plus courues de la capitale de 1904 à 1953. Désormais , la jeunesse parisienne danse le "jerk au [Bus] Palladium", ouvert l'année précédente à Pigalle.
"Et toujours le même président"
Charles de Gaulle. [Bundesarchiv, B 145 Bild-F010324-0002 / Steiner, Egon / CC-BY-SA 3.0 [CC BY-SA 3.0 de (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)], via Wikimedia Commons]
En contraste avec la succession d'évènements dont nous venons d'achever l'inventaire, revient avec insistance le leitmotiv "et toujours le même Président". Delpech se fait ici l'interprète d'une partie de la population qui supporte de plus en plus difficilement le mode de gouvernement jugé autoritaire du président. En 1966, d'aucuns espèrent que les mutations économiques et sociales s'accompagnent d'un renouveau politique. Or, pour les jeunes générations, de Gaulle évoque moins le héros de la France Libre que le père fouettard, autoritaire et imbus de sa personne dont les conceptions et les normes se situent aux antipodes de leurs aspirations émancipatrices.
L'avènement de la société de consommation et l'essor des cultures de masse a en effet profondément modifié les comportements et les pratiques des Français; une partie d'entre eux, notamment les jeunes, se sent ainsi en complet décalage avec les normes de la vieille morale de papa et d'une France gaullienne corsetée et vieillissante. Les jeunes générations, dont les rangs se sont étoffés à la faveur du baby-boom, ont désormais pleinement conscience du fossé les séparant des générations précédentes.
Il
y a eu tout ça /
et puis malgré tout ça /
quand je t'ai rencontrée /
il
y a eu autre chose /
et tu as peint pour moi /
cette année tout en rose
/
toi, oui, toi /
Mon p'tit raton laveur.
Dans le refrain romantique, le chanteur ajoute sa touche personnelle. Son "petit raton laveur" n'est autre que Chantal Simon, qu'il vient d'épouser à Paris et avec laquelle il emménage porte de Versailles. Fort du succès obtenu, Michel Delpech entre dans l'écurie Barclay en 1966.
C°: Pour terminez cet inventaire, citons notre excellent collègue J.-P. Trescol (voir sources) qui consacra un billet à au titre de Delpech. "La recette est simple: choisissez une année [...] et allez y pêcher les faits manquants de quelque nature qu'ils soient, mêlez y votre vie personnelle et procédez comme un collage sur un grand poster [...]." Sans doute une piste intéressante à creuser avec les élèves. Nous nous sommes prêtés à l'exercice. Oh toi lecteur attentif et indulgent, sauras-tu trouver l'année de naissance de ton serviteur? Si, oui, indique ta réponse en commentaire et propose ton énigme. (2)
Tatooine en bordure extérieure,
Beaubourg au centre
Comme un oiseau, le King s'en est allé
Terreur rouge sur Adis
La Corrèze à Paris
La conscience noire n'est plus
Une épingle à nourrice pour un Kid orphelin.
Sources: - Pascal Louvrier: "Michel Delpech - C'était chouette", 2016. - Michaël Rolland: "Les années 68 en France, la bande son de la révolte. Les chansons, entre transferts culturels et spécificités nationales.", in Dissidences N° 10, Musiques et Révolutions XIX°,XX°, XXI°, novembre 2011. - Jean-Pierre Trescol: "Inventaire 66", la chanson de la semaine du Vincent d'Indy à Privas. - Antoine:"Soudain je me suis rendu compte que mes cheveux avaient poussé", in "Schnock n°20. La revue des vieux de 27 à 87 ans", août 2016.
Notes: 1. A moins que cette deuxième Mireille ne soit la chanteuse à la tête du petit conservatoire de la chanson. 2. Dans l'inventaire, un mystère persiste: le "four à l'Opéra". Si un de nos malicieux lecteurs a la solution, qu'il n'hésite pas à éclairer notre lanterne en commentaire.
Fruit d'une lutte sociale intense, l'avènement des congés payés en 1936 permet de démocratiser la pratique touristique. Le développement du réseau ferroviaire permet à une toute nouvelle clientèle d'accéder aux bords de mer. Au lendemain de la guerre, l'essor du tourisme populaire à grande échelle est consolidé par l'allongement des congés payés et la généralisation des voitures individuelles.Les bases du tourisme de masse sont désormais posées. Or, à partir des années 1960, dans un contexte favorable de forte croissance économique, l’Étatengage une politique volontariste d'aménagement du territoire dont l'objectif principal est de réduire les inégalités territoriales à l'échelle du pays. Le littoral languedocien,alors dépeuplé et largement sous-exploité, fait ainsi l'objet d'une mise en valeur de très grande ampleur. Jean Balladur, futur architecte en chef de la Grande Motte,décrit ainsi la côte languedocienne: "le
lido continu (...) a pris la forme d'un cordon lagunaire de 180 km de
long séparé de la plaine par des étangs saumâtres, peuplés d'anguille.
De petits fleuves côtiers, le Vidourle, le Lez, l'Hérault, l'Aude, les
coupent par des estuaires que l'on dénomme localement des 'graus'." Cet univers de dunes sableuses balayées par les vents est alors infesté de moustiques.
Le but des autorités politiques est de capter sur les plages françaises du Languedoc les flots de visiteurs qui transitent par la France pour filer droit sur la Costa Brava. Le gisement touristique potentiel est pourtant prometteur: soleil omniprésent, rareté des pluies, mer bleue... D'immenses plages de sables fin ourlées de dunes vierges s'étendent sur des dizaines de kilomètres, offrant de formidables opportunités de développement et de mise en valeur dans unezone encore largement rurale et peu développée. En orientant vers le tourisme cette région de monoculture de la vigne, le gouvernement cherche à permettre une diversification des activités économiques. Cette mise en valeur des potentialités touristiques du Languedoc-Roussillon s'inscrit également dans le processus alors à l’œuvre de spécialisation des régions françaises. L'objectif des autorités est aussi de désengorger la Côte d'Azur en offrant les infrastructures nécessaires à l'accueil d'un tourisme de masse alors en plein essor. Mais, pour éviter que le déferlement d'estivants ne s'accompagne d'une bétonisation des côtes, l’État prévoyant rachète des terrains pour les soustraire à la spéculation immobilière et pour reboiser le littoral. Dans le même temps, il s'assure du classement de vastes espaces en Zones d'aménagement différé (ZAD). Le délégué à l'aménagement du territoire du gouvernement de Georges Pompidou, Olivier Guichard résume ainsi les ambitions gouvernementales pour les côtes languedociennes: "Eh
bien, dans une civilisation où la part des loisirs ne cessera de
croître, il est normal que l'Etat recherche les lieux encore vierges où
puisse se développer cette civilisation.C'est ce qui
nous a conduit à nous préoccuper de la côte du Languedoc-Roussillon et à
envisager les infrastructures nécessaires pour que cette côte devienne
un lieu de loisirs.Étant donné la
taille des infrastructures en matière de communication, en matière de
démoustication, en matière d'adduction d'eau, il fallait que l’État s'en
préoccupe d'accord avec les collectivités locales."
En septembre 1962, le ministre de la construction désigne les 8 architectes (1) qui étudieront ce vaste projetd'aménagement touristique des 200 kilomètres compris entre la Camargue et les Pyrénées.Six "unités touristiques" pouvant accueillir 1 million de touristes sont délimitées, associant les villes existantes aux stations à créer. Ces unités sont séparées par des espaces naturels protégés.(2) Au bout du compte, ce sont sept stations balnéaires (le Cap d'Agde, Port-Leucate, Port-Barcarès...) et douze ports de plaisance qui verront le jour le long du littoral languedocien, de saint-Cyprien à l'ouest au Grau-du-Roi à l'est.(3) Le 18 juin 1963, un décretconfieà une mission
interministérielle la charge d'aménager le littoral du Bas-Languedoc. Son président,Pierre Racine, met en place un Plan d'urbanisme d'intérêt régional et se charge decoordonner l'ensemble des opérations.La tâche est immense, car il faut tout faire: démoustiquer, drainer les zones marécageuses, créer des routes, délimiter des espaces naturels à protéger, construire dans les zones à bâtir, planter, mettre en place des réseaux d'assainissement et d'adduction d'eau, creuser des ports... Quatre Sociétés d’Économie Mixte prennent en charge une partie de la réalisation des travaux d'aménagement.
Intéressons-nous désormais à la réalisation la plus emblématique de la mission Racine: la Grande Motte.
Vue aérienne des ziggourats de la Grande Motte. Située dans le département de l'Hérault et la région Occitanie (feu Languedoc-Roussillon), la Grande Motte est localisée sur la côte du littoral languedocien du golfe du Lion, à environ 20 km au sud-est de Montpellier et 40 km au sud-ouest de Nîmes.
* "Faire sortir une nouvelle Floride des marécages." Coincée entre la Méditerranée et des étangs (du Ponant et du Mauguio), la Grande Motte fut construite sur un site vierge, une lande désertique, sur "une côte plate et sans relief, invisible presque de la mer, un paysage marécageux, extrêmement déboisé. Rien n'y attire, ou n'y retient le regard", note Pierre Racine. Le site est bordé d'une grande plage adossée à des dunes de sable fin dont la plus haute, la Grande Motte, donnera son nom à la future station. Les vents violents empêchent le développement de la végétation. Seuls les salicornes, quelques oyats, des roseaux et les tamaris parviennent à pousser, timidement. Quelques cabanes de pêcheurs construites à partir de matériaux de récupération attestent de la présence, épisodique, de l'homme. C'est à Jean Balladur que fut confiée la lourde mission de donner naissance à un paysage urbain cohérent et hautement réfléchi. L'architecte revient sur la tâche prométhéenne qui lui incombait alors: "C’était une terre consentante et lassée offerte au savoir-faire du bâtisseur. Dans le passé, les fermiers, les pêcheurs, et les chasseurs l’avaient prise avec ménagement : des vignes, une peupleraie naissante, l’habillaient dans sa partie haute, vers le nord. [...] Il fallait, par un plan ferme et une forme honnête aider ce site presque vierge à se montrer à visage découvert. Il fallait, aussi, ajuster la mesure des lieux à la mesure des corps des futurs estivants : les promenades au pas des promeneurs, les terrasses de cafés au soleil couchant, les places aux joueurs, les commerces à la frivolité des femmes (sic), le port à la garde des bateaux, la plage à la nudité des baigneuses et aux jeux des enfants."
Le Provence et le Grand Pavois.
En septembre 1966, les travaux débutent avec l'installation de la drague destinée au creusement du port. On puise alors 6 millions de mètres cube de sable dans l'étang du Ponant et le port pour rehausser le niveau du sol et installer les futures constructions en sécurité (2 mètres au dessus du niveau de la mer). L'organisation de la Grande Motte s'avère très originale avec une urbanisation calée sur le front de mer en guise de paravent à un espace végétalisé. Balladurimagine une cité touristique populaire où il ferait bon passer ses vacances. Pour conjurer le spectre de la bétonisation, l'aridité des matières minérales, l'architecte a voulu faire de la ville un grand jardin. Balladur explique: "L'architecture,
c'est le vie, ce qui est en creux, ombré dans les plans [...].
L'imaginaire des hommes a toujours fait le paradis dans un jardin. C'est
un jardin qu'il fallait offrir." De fortes contraintes climatiques rendent la tâche ardue. Il faut d'abord irriguer à partir du canal du bas-Rhône, puis choisir avec soin des végétaux adaptés à la sécheresse estivale et à la violence des vents. Dès l'origine, les espaces verts se taillent la part du lion comme par exemplecette grande avenue piétonnière arborée reliant les plages aux hébergements. La station se dote également d'un mobilier urbain spécifique (lampadaire, fontaine, feux de signalisation), dessiné par Balladur. Des fontaines, sculptures réalisées par des artistes agrémentent encore la ville.
En 1967, Charles de Gaulle visite les chantiers de construction. Il déclare à cette occasion: "Le tourisme, les loisirs sont une part fort importante de la civilisation moderne. Et la France l'a compris, un peu partout, et je vois qu'elle l'a compris spécialement ici." Clin d'oeil à de Gaulle, Jean Balladur a fait construire des balcons dont la forme rappelle le profil du général doté de son généreux appendice nasal.
L'architecte en chef cherche à ce que la station s'harmonise avec le paysage dunaire alentour, ainsi qu'avec les reliefs cévenols environnants. Aussi opte-t-il pour desconstructions de forme pyramidale, inspirées de l'architecture maya. Les immeubles ont été construits en béton, afin de résister aux embruns que le vent d'est apporte de la mer. Facile à travailler, peu onéreux, ce matériau a pour autre atout de vieillir assez bien. Les bâtiments du levant (le Grand Pavois, le Provence), à l'est du port, ont le volume de pyramides dressées, tandis que ceux du couchant adoptent des volumes courbes, plus doux (les conques de Vénus et les bonnets d'évêque). Entre les deux espaces, la grande pyramide, la plus haute de la ville, sert de repère aux plaisanciers égarés. L'architecture en forme de pyramide a pour avantage d'offrir un maximum d'espaces à l'ouverture vers l'extérieur, afin que la vue sur mer ne soit pas réservée à une poignée de privilégiés. Cette architecture en escalier permet en effet à chaque logement de disposer une grande terrasse. Car on touche ici un des aspects les plus intéressants du projet initial d'aménagement de la Grande Motte. Il s'agit en effet de rendre la station accessible à un public populaire. Aussi, pour proposer des locations accessibles, les immeubles sont constitués de petites surfaces, des studios et appartements familiaux à des tarifs attractifs. A l'été 1968, les premiers logements sont livrés, mais peinent à trouver preneur. En 1969, le tour de France fait étape à la Grande Motte ce qui permet de braquer les projecteurs sur la cité futuriste et ainsi de la faire connaître. Dès lors, les logements s'arrachent, en particulier les studio-cabines.
La silhouette imposante de la grande pyramide a le profil inverse de celui du Pic Saint-Loup, contrefort des Cévennes qui se dessine au loin.
Cinquante ans après sa fondation, la Grande Motte fait partie des stations balnéaires les plus fréquentées, elle est même devenue une ville à part entière avec des résidents permanents (de 56 habitants en 1968 à 8629 habitants permanents en 2016). Au cours de l'été, ce ne sont pas moins de 120 000 touristes qui y séjournent dans tous les types d'hébergement imaginables: appartements surtout, mais aussi hôtels, résidences locatives, villas, campings, villages de vacances, bateaux de plaisance.. Le succès est donc bien au rendez-vous pour la Grande-Motte, mais la vocation sociale de la stationn'est en revanche plus guère d'actualité. Ces dernières années, la municipalité s'éloigne en effet de la volonté initiale de démocratiser les vacances. Aujourd'hui, la station abrite davantage d'hôtels haut de gamme. Promoteurs et commerçants cherchent avant tout à attirer une clientèle aisée et, petit à petit, les plages privées grignotent du terrain.
La Grande Motte vue du ciel. Image extraite d'un documentaire diffusé en 2016 sur Arte: "France-Allemagne, une histoire commune. Paysages de vacances."
Rançon de la gloire, la station a aussi ses détracteurs. Certains considèrent les pyramides comme des hérésies architecturales, tout endéplorant l'artificialisation du site. D'aucuns parlent même à son sujet de "Sarcelles-sur-mer" ou de "béton-plage". "Au départ, il y a eu une certaine hostilité parce que c'est un paysage évidemment nouveau, étrange qu'ils ont vu surgir sur les sables de la Grande Motte et puis, de proche en proche, ils ont retrouvé une ambiance vivante", se défend Balladur. Dans son ouvrage "La Grande Motte, l'architecture en fête ou la naissance d'une ville", l'architecte en chef considère au contraire qu'il a soustrait sa création à "la horde des promoteurs qui déferlaient depuis peu sur le littoral[et]
risquaient de la violer sans vergogne. Les lotissements sinistres et
linéaires de Carnon et de Palavas, le mur de la honte qui barrait la mer
au Grau-du-Roi, portaient témoignage de leurs désordres." On imagine sa déconfiture lors de la visite de de Gaulle à la Grande Motte. En effet, après s'être fait présenter le projet urbanistique,le chef de l'Etat interroge, goguenard: « En somme, Monsieur l’architecte, vous voulez nous faire un nouveau Palavas ici ?" Déconfit, Balladur se défend timidement: " Non, pas tout à fait, mon Général, ce sera autre chose." Pauvre Palavas, pourquoi suscite-t-elle tant de sarcasmes?
Cliquez sur les balises pour comprendre l'organisation de la Grande Motte.
* Pa Pa Palavas. En raison de sa proximité avec l'agglomération montpelliéraine, l'ancien petit village de pêcheur de Palavas devient dès l'entre-deux-guerres, LA station des héraultais de l'arrière-pays.(4) Au lendemain de la guerre, les constructions se multiplient de façon désordonnée, si bien qu'à l'orée des années soixante, la station possède un noyau central très densément urbanisé, principalement constitué de villas et de petits immeubles. Construite et développée sans aucune préoccupation d'urbanisme moderne, Palavass'est imposée dans l'imaginaire collectif comme l'archétype du littoral saccagé par la bétonisation et atteint de bénidormisation rampante. Au vrai, cette réputation est largement usurpée, surtout si l'on songe à d'autres hérésies urbanistiques voisines telles que Carnon (5) ou Gruissan-Plage (dont le charme initial est rompu).
La chanson populaire ne déroge pas à la règle. Quand Palavas est évoquée dans un morceau, c'est sous un jour sinistre ou pour profiter de la sonorité pseudo-exotique de son nom. Ainsi, dans le refrain de son titre "Pa Pa Pa Palavas" issu de la bande originale des Triplettes de Belleville, Benoît Charestfait rimer Palavas avec n'importe quel mot se terminant par -asse. Ce qui donne:"Sur les quais de Palavas / Nos avenirs s'entrelacent / Sur ta robe a fondu ma glace / C'est collant et c'est dégueulasse." Dans le même ordre d'idée, Marc Charlan enregistre un morceau dont l'intérêt principal réside dans le titre:"Je me casse à Palavas". Dans "Les bords de mer", en 2008, Julien Doré se fait larguer. Pour se changer les idées, il se rend à Palavas. A l'écouter, c'est une erreur:"Je paye en liquide ma chambre single / à Palavas. / Les bords de mer me désespèrent / sans ta tronche." En 2012, à l'occasion d'une collaboration exceptionnelle, le chanteur Miossec et le pianiste Baptiste Trotignon composent et interprètentune chanson balnéaire consacrée aux foules venues se faire rôtir sur les plages méditerranéennes. Agoraphobe, le barde breton y propose sa vision (terrifiante) du tourisme de masse au bord de la "grande bleue". Quel nom donnée à une telle chanson? Palavas bien sûr [paroles ci-dessous] A condition de garder à l'esprit qu'il y a toujours pire ailleurs, il reste cependant de l'espoir pour Palavas. Ainsi, dans le titre"Rimini", vibrant hommage au champion cycliste Marco Pantani, le chanteurrappelle qu'" à côté de Rimini même Palavas a l'air sexy / (...) à côté de Rimini, la Grande Motte ressemble à Venise."
Vue satellite de Palavas-les-Flots.
Conclusion: Plus d'un demi-siècle après le lancement de la mission Racine, le plan d'aménagement du littoral languedocien a largement atteint ses objectifs, faisant de ce mince cordon dunaire une grande région touristique. L'afflux considérable de
touristes (de 525 000 en 1965 à près de 5 millions à la fin
des 1980's) permet de faire du tourisme le premier secteur d'activité de la région et de dégager des chiffres d'affaires considérables. En contrepartie, la promotion du tourisme balnéaire a accru les déséquilibres régionaux entre un littoral au bord de la saturation l'été et l'intérieur rural et montagneux (sublime parc du Haut-Languedoc).
Notes: 1. Jean Balladur, Georges Candilis, Jean Lecouteur, Raymond Gleyze, Edouard Hartené, Pierre Lafitte, Henri Castella, Elie Mauret. 2.Du Grau-Roi à Palavas;de Marseillan au Grau d'Agde;de Valras à l'embouchure de l'Aude;de Saint-Pierre à Gruissan;de Leucate à Barcarès;de Canet à Argelès. Nous
nous intéressons ici plus particulièrement à la section confiée à Jean
Balladur, celle correspondant au 24 kilomètres de littoral entre le Grau-du-Roi et Palavas. 3. L'objectif de l'aménagement du littoral languedocien cherche aussi à attirer une clientèle différente: les naturistes. Un village naturiste est aménagé à leur attention au Cap d'Agde, le plus grand site d'Europe en terme de capacité d'accueil lors de sa création en 1974. 4.Pauvre Palavas.Quelques
bicoques de pêcheurs disséminées le long des étangs de Pérols et de
Méjean. Au XVIIIème siècle, un petit fortin militaire (Redoute de
Ballestras) est construit pour surveiller le littoral, menacé par les
corsaires. L'afflux de population entraîne la création d'une commune au
milieu du XIXème siècle. Un petit train voit le jour, qui permet aux
Montpelliérains de s'adonner aux joies des bains de mer. En 1928, Palavas devient Palavas-les-Flots pour bien insister sursa vocation balnéaire. Sur
la rive gauche du Lez, les rues étroites composées de modestes maisons
de pêcheurs sont dominées par la silhouette imposante du phare de la
Méditerranée, ex-château d'eau construit autour de l'ancien fort du
XVIIIè siècle. Les lieux de villégiatures se trouvent sur la rive droite
qui abrite d'imposants chalets et vastes villas caricaturés par le
dessinateur Albert Dubout. 5. Sur un ancien cordon littoral vierge, Carnon est devenu une sorte de paravent minéral géant face à la mer.
Baptiste Trotignon et Miossec:"Palavas-les-Flots" (2012) Nous essayons de nous combler / la peur du vide, l'envie de l'autre / Pour cela il faut s'amasser les uns sur les autres / Nous essayons de rester groupés sur des plages / où nous supportent / les coups de soleil, les coups de sang, / la chaleur ça réconforte. Nous essayons de nous plonger / les uns dans les autres / En bouteille ou en apnée/ Après tout peu importe / ce qu'on va bien pouvoir trouver les uns chez les autres /Nous n'avons plus d'intimité / depuis quand est-elle morte?/
Refrain: Quand on est seul / On entend plus que soi / Ça fait du bruit / On attend qui / On attend quoi? /
Nous essayons de rester collés / de rester parmi nos proches / de ne surtout pas s'éloigner / de ne pas finir sur les roches / Nous sommes ravis, enchantés de partager notre bidoche / C'est vrai que la promiscuité /ça peut foutre les pétoches / Nous essayons de nous retrouver / qu'on soit beau qu'on soit moche / sur des serviettes, un mettre carré / qu'est-ce que tu me reproches? Quand on est seul / On entend plus que soi / Ça fait du bruit / On attend qui / On attend quoi / Quand on est seul / On a plus que soi / ça fout les jetons / Pourquoi n'es-tu plus là?
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.