Affichage des articles dont le libellé est histoire des femmes. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est histoire des femmes. Afficher tous les articles

lundi 15 avril 2024

Les mutations de la société française en chansons, des années 1950 aux années 1980.

Un épisode consacré aux transformations de la société française des années 1950 aux années 1980. Pour fil conducteur, utilisons la chanson populaire qui peut être parfois l'observatoire privilégié de la société. Art du quotidien, elle parle de la vie, des tâches domestiques, du travail, des familles, des amours, de la sexualité, des rapports de genres, des discriminations, d'à peu près tous les sujets de préoccupation de l'humanité... Les paroliers cherchent généralement à être en prise avec leur temps. Ils offrent alors une entrée originale et pertinente pour aborder nos sociétés contemporaines, leurs mutations constantes, tout en variant les points de vue. 

La France sort exsangue de la Seconde guerre mondiale. Les bombardements ont provoqué de nombreuses destructions d'infrastructures, d'usines et de logements. En 1961, Bourvil interprète "C'était bien (le petit bal perdu)", une remémoration nostalgique de ces temps difficiles où tout était à reconstruire. "C'était tout juste après la guerre, / Dans un petit bal qu'avait souffert. / Sur une piste de misère, / Y'en avait deux, à découvert. / Parmi les gravats ils dansaient / Dans ce petit bal qui s'appelait / Qui s'appelait (3X). / Non je ne me souviens plus / Du nom du bal perdu."

Les problèmes de ravitaillement sont nombreux ce qui vaut au ministre Paul Ramadier, le surnom peu charitable de "ramasse-miettes". Le rationnement ne prend fin qu'en 1949. L'immense effort de reconstruction, accéléré par l'aide américaine du plan Marshall, permet de sortir de cette période de vache maigre pour entrer de plain-pied dans ce que Jean Fourastié nomme les Trente Glorieuses, presque trois décennies de forte croissance économique et de plein-emploi. Le nombre de paysans diminue et l'exode rural bat son plein. L'urbanisation s'accélère. De grands ensembles apparaissent dans les banlieues des grandes villes pour accueillir de nouveaux habitants. La France s'industrialise et le nombre d'ouvriers augmente. Le manque de main d’œuvre pousse les autorités à faire appel à l'immigration étrangère. Pour les nouveaux venus, les conditions de vie sont précaires. La chanson "le bruit et l'odeur" rappelle avec justesse le rôle fondamental joué par les travailleurs immigrés dans la reconstruction de la France, ainsi que l'accueil teinté de xénophobie de la part des populations autochtones. "Qui a construit cette route? / Qui a bâti cette ville? / Et qui l'habite pas ? / A ceux qui se plaignent du bruit / A ceux qui condamnent l'odeur / Je me présente / Je m'appelle Larbi, Mamadou / Juan et faites place / Guido, Henri, Chino Ali je ne suis pas de glace".

L'augmentation du niveau de vie permet aux Français d'entrée dans la société de consommation.  Les ménages s'équipent et se dotent de toute une panoplie d'objets plus ou moins utiles, ce dont se moque Boris Vian dans sa "Complainte du progrès" en 1956. "Viens m'embrasser / Et je te donnerai / Un frigidaire / Un joli scooter / un atomixer / Et du Dunlopillo / Une cuisinière avec un four en verre / Des tas de couverts et des pell'à gâteaux".


Avec la baisse du temps de travail, les Français peuvent également désormais pratiquer des loisirs et partir en vacances, pourquoi pas au bord de la mer, comme la famille Jonasz. Si l'on se fie à la date de naissance du chanteur, on peut estimer que ces vacances se déroulent à la fin des années 1950 ou au tout début de la décennie suivante, à une époque où la croissance économique permet aux familles modestes d'accéder à leur tour au tourisme de masse et aux "vacances au bord de la mer", à condition de ne pas faire d'écarts.

De 1945 jusqu'à la fin des années 1960, une femme a en moyenne 2,5 enfants contre 1,5 avant la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs facteurs l'expliquent. Les couples se retrouvent après des mois de séparations. La perspective d'un monde en paix et prospère incite également à procréer, même si toutes les naissances ne sont pas désirées. Avec la "La loi de 1920" (1966), Antoine revient sur les grossesses subies et la détresse de familles trop nombreuses. Une situation qui s'explique par l'impossibilité d'accéder aux moyens de contraception ou d'avorter. "Elle habite avec ses 9 enfants / De biais ce n'est pas même un appartement / Le mari on ne le voit pas souvent / Et pourtant / On leur a appris à fonder une famille / Faire autrement leur serait difficile / Au mariage c'était le seul but dans la vie / Et pourtant / Chaque année un autre enfant naissait / Comment auraient-ils pu l'éviter / Il y a 365 nuits dans une année / Et pourtant".

Le baby-boom entraîne un rajeunissement de la société française. Le nombre de lycéens et d'étudiants s'accroît énormément. A partir des années 1960, la jeunesse s'autonomise et développe sa propre culture avec ses codes, ses vêtements (mini-jupe, jeans), sa manière de parler, sa musique (rock). Le grand concert organisé place de la Nation à Paris le 22 juin 1963 par Europe 1 voit triompher la génération yéyé et "L'idole des Jeunes": Johnny Hallyday. L'affirmation de cette culture jeune suscite l'incompréhension des "croulants" et des commentaires d'une rare nullité. Dans le Figaro, Philippe Bouvard s'interroge:" Quelle différence entre le twist de Vincennes et les discours d’Hitler au Reichstag si ce n’est un certain parti-pris de musicalité ?" En 1964,Pierre Gilbert, chansonnier aujourd'hui oublié, raille "Les yéyés". "C'est Johnny qui a commencé / Mais lui s'contente pas de hurler / Dans sa douleurou sa colère / Il s'roule, il s'tape les fesses par terre / Comme un cocker qui des vers".

Une nouvelle tranche d'âge semble faire son apparition: l'adolescence dont les représentants entendent remettre en cause le carcan scolaire, professionnel et parental, ne supportant plus de s'entendre dire "Fais pas ci, fais pas ça" (1968). "Viens ici, mets toi là / Attention prends pas froid / Ou sinon gare à toi / Mange ta soupe, allez, brosse toi les dents / Touche pas ça, fais dodo / Dis papa, dis maman / Fais pas ci fais pas ça".

Cette jeunesse est aussi parfois plus contestatrice. Lors du mouvement étudiant de mai 1968, lycéens et étudiants réclament davantage de libertés et de reconnaissance. Evariste s'en fait l'écho dans sa chanson "La faute à Nanterre" (1969) "Y'en a marre du capitalisme / Y'en a marre du paternalisme / Y'en a marre du foutu gâtisme / Ce n'est qu'un début continuons le combat / Y'en a marre du bureaucratisme / Y'en a marre du conservatisme / Y'en a marre du foutu gaullisme / Ce n'est qu'un début continuons le combat". Avec retard, la loi tente de s'adapter à ce coup de jeune. En 1974, le droit de vote et la majorité sont abaissés à 18 ans. En 1975, la mixité scolaire devient obligatoire dans les établissements scolaires publics.

Au cours de la période, les femmes partent à l'assaut de la société patriarcale environnante. Avec l'augmentation du travail salarié féminin à partir de la fin des années 1960, elles revendiquent et obtiennent des droits nouveaux, conduisant à une plus grande émancipation à l'égard des hommes. Une loi de 1965 reconnaît la possibilité pour les femmes de travailler et d'avoir un compte bancaire sans l'autorisation de leur mari. En 1970, l'autorité paternelle est remplacée par l'autorité parentale conjointe. Cette même année, le MLF multiplie les actions visant à atteindre une véritable égalité homme-femme. "L'Hymne des femmes" entonné lors des manifestations est un appel à se tenir debout. De haute lutte, elles arrachent à l'Etat le droit de disposer de leur corps par la légalisation de la contraception en 1967 et la possibilité d'avorter par la loi Veil de 1975. Avec "la pilule d'or", Sœur sourire compose une ode au petit comprimé qui change la vie des femmes. "Face au problème de la démographie / Des nations surpeuplées, des affamés d'Asie / La pilule peut enfin / Lutter contre le destin / Gens comblés, gens saturés / Puisse-t-elle nous inquiéter? / La pilule d'or / Est passée par là / La biologie a fait un nouveau pas / Seigneur, je rends grâce à toi". 

Malgré la persistance des inégalités, notamment professionnelles, les femmes accèdent à des métiers, dont elles étaient jusque là écartées. En 1983, une loi sur l'égalité professionnelle interdit la discrimination en raison du sexe. Avec Michel Sardou, la caricature a en revanche de beaux jours devant elle. "Femme des années 80, mais femme jusqu'au bout des seins / Ayant réussi l'amalgame de l'autorité et du charme / Femme des années 80, moins Colombine qu'Arlequin / Sachant pianoter sur la gamme qui va du grand sourire aux larmes / Être un PDG en bas noir, sexy comme autrefois les stars / Être un général d'infanterie, rouler des patins aux conscrits / Enceinte jusqu'au fond des yeux qu'on a envie d'appeler monsieur / Être un flic ou pompier d'service et donner le sein à mon fils". ("Être une femme")

Les modèles familiaux se transforment. La famille traditionnelle composée d'un couple avec enfants coexiste désormais avec les familles monoparentales ou recomposées. Le nombre de naissances hors mariage et de séparations explose. En 1973, La chanson "les divorcés" de Michel Delpech perçoit les mutations à l’œuvre en décrivant une séparation apaisée entre deux anciens époux. Deux ans plus tard, la loi de 1975 autorise le divorce par consentement mutuel. "On pourra dans les premiers temps  / Donner la gosse à tes parents / Le temps de faire le nécessaire / Il faut quand même se retourner / Ça me fait drôle de divorcer / Mais ça fait rien, je vais m'y faire".


Les taux de natalité et l'indice de fécondité des femmes françaises baissent. Le baby boom de l'après-guerre, suivi d'une chute du nombre de naissances, s'est transformé en papy boom. Les Nonnes Troppo le constatent dans le "quadrille du troisième âge". "Tous les dimanches après l'office / On va faire un tour à l'hospice / On y retrouve tous les p'tits vieux / C'est vrai qu'ils y sont tellement mieux / Ils préféreraient voir leurs enfants, / Arrières petits déjà bien grands / Qui pensent à eux affectueusement / Vissés devant l'école des fans".

Sur le front économique et social, la situation se dégrade très fortement. Les Trente glorieuses cèdent le pas aux Vingt piteuses. Le ralentissement de la consommation, le choc pétrolier provoquent un processus de désindustrialisation. L'emploi ouvrier entame une hémorragie qui dure encore. Le chômage, marginal jusqu'alors, s'installe durablement. En 1978, "Il ne rentre pas ce soir" d'Eddy Mitchell narre le licenciement d'un employé et les conséquences sur sa vie familiale. "Le grand chef du personnel / L'a convoqué à midi. / J'ai une mauvaise nouvelle / Vous finissez vendredi / Une multinationale / S'est offert notre société / Vous êtes dépassé

Et, du fait, vous êtes remercié / Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir / Il ne rentre pas ce soir, oh / Il s'en va de bar en bar / Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir / Il ne rentre pas ce soir".

Une frange très importante de la société tire le diable par la queue et ne survit que grâce au Revenu Minimum d'Insertion, créé par une loi de 1988, ou grâce aux associations caritatives. En 1985, Coluche fonde les Restos du cœur. Son complice Jean-Jacques Goldman lui compose "la chanson des restos", dans laquelle il s'adresse à ceux qui n'ont rien. "Moi, je file un rencard à ceux qui n'ont plus rien. Sans idéologie, discours ou baratin / On vous promettra pas les toujours du grand soir / Mais juste pour l'hiver à manger et à boire / A tous les recalés de l'âge et du chômage / Les privés du gâteau, des exclus du partage." 

Jusque là courtisés et indispensables à la reconstruction du pays, les travailleurs immigrés deviennent des parias avec le retournement de la conjoncture économique. A partir de 1974, les autorités décident de fermer les entrées à l'immigration de travail. Dans "Lily", Pierre Perret insiste sur le fait que les immigrés sont cantonnés dans des emplois durs et pénibles. "Elle a déchargé des cageots, Lily / Elle s'est tapée les sales boulots, Lily / Elle crie pour vendre des choux-fleurs / Dans la rue, ses frères de couleur / L'accompagnent au marteau-piqueur". Désormais, les immigrés sont contraints de choisir entre le retour au pays ou l'installation définitive en France. Pour faciliter leur intégration, le droit au regroupement familial est reconnu en 1976. 

 A l'aube des années 1990, les difficultés sociales suscitent des tensions et aggravent le racisme dont sont victimes les populations immigrées. Le discours xénophobe décomplexé du Front national de Jean-Marie Le Pen séduira bientôt une part croissante des électeurs.

mardi 24 octobre 2023

"SLT". Une chanson coup de poing de Suzane pour dénoncer les différentes formes de harcèlement dont sont victimes les femmes.

En 2020, Suzane enregistre SLT, pour "salut" en langage sms. Sur un fond sonore mélangeant rap et électro, elle décrit différentes formes de harcèlement dont sont victimes les femmes. Sous la vidéo du clip, la chanteuse revient sur la signification du morceau: «SLT, (…) c’est l’histoire de la fille qui reçoit constamment des "salut la miss tu baises" parce qu’elle a posté une photo d’elle sur Insta. C’est l’histoire de la fille qui ne porte plus de jupes "trop courtes" parce qu’elle a peur de se faire siffler par un inconnu dans la rue. C’est l’histoire de la fille qui ne donne plus son opinion trop fort parce qu’elle en a marre qu’on lui réponde "t’es énervée, t’as tes règles aujourd’hui?". C’est l’histoire de la fille qui marche plus vite et qui se tait parce qu’elle a peur. ‘SLT’ c’est le quotidien de millions de femmes”. 

Dans la première strophe, une femme marche dans la rue et se fait “accoster” par un homme, qui finit par l’insulter… Dans la seconde, un patron exige - par la menace et l'insulte - un rapport sexuel d'une employée. Enfin, la dernière strophe met en scène une femme victime de cyberharcèlement. Les trois couplets proposent un florilège, loin d'être exhaustif malheureusement, des différentes formes de violences faites aux femmes. A chaque fois, la chanteuse adopte le point de vue du harceleur (dans la rue, au travail, sur internet). Les menaces succèdent aux flatteries. Systématiquement, l'agresseur inverse les rôles. Si il se montre de plus en plus insistant, c'est soit disant à cause de la tenue ou de l'attitude de son interlocutrice, réduite à un objet de satisfaction sexuelle. Quand il constate que ses assauts échouent, l'homme devient menaçant, insultant, hostile. 

EddyLlrg, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

* Harcèlement de rue.
Premier couplet, la jeune femme part au travail, quand un homme l'invective de façon vulgaire. Après les compliments outranciers d'usage ("Hey salut bonne meuf, t'es vraiment très charmante" ), il lance une proposition salace: "Tu sais j'te mangerais pour le 4 heures, t'es si appétissante / J'te ferais pas la bise mais si tu veux on peut baiser." Constatant que son interlocutrice poursuit son chemin, il lui reproche de l'ignorer, feignant de ne pas comprendre l'attitude de celle qui a l'affront de lui résister. "Bah pourquoi tu marches plus vite? J't'ai pas agressé / J't'ai même fait des compliments, tu pourrais au moins t'arrêter". Pathétique, il reproche à la jeune femme sa tenue, une jupe courte justifiant à ses yeux son agression verbale. " là tu l'as bien cherché / T'as une jupe tellement courte même pas besoin de la soulever". Cette attitude est typique du victim blaming, qui consiste à tenir pour responsable les femmes lorsqu'elles sont victimes d'abus ou d'agressions. "Trop jolie", "habillée trop court", "le coin est mal fréquenté", autant de mauvaises raisons pour justifier l'injustifiable. En ignorant le harceleur, la passante change de statut; de femme à séduire, elle devient "une pouf" ("T'es une pouf, c'est devenu courant / De l'entendre trois fois par journée"). Dès lors, «"T'as un num?" peut devenir violent/ Si tu donnes pas un vrai».

Reprise dans les médias français, l'expression "harcèlement de rue", traduction de l'anglais street harassment, devient rapidement incontournable et le sujet sort des sphères féministes pour s'imposer dans le débat public. (1) Plusieurs initiatives ont permis de faire connaître l'ampleur du phénomène pour mieux le dénoncer et le combattre. Nous les détaillons dans la note 2.

En juillet 2018, Marie Laguerre, une étudiante en architecture est prise à parti par un type assis à la terrasse d'un café. Elle lâche un "ta gueule". L'homme attrape un cendrier et le jette sur la jeune femme, puis se lève, l'insulte et la gifle avec une très grande violence. L'agresseur s'en va, tout comme sa victime. En quelques instants, on est passé du harcèlement à une agression caractérisée. Décidée à ce que les choses n'en restent pas là, la jeune femme parvient à récupérer les images de surveillance du café, puis à porter plainte. C'est cette affaire qui, plus que tout autre, contribue à médiatiser le phénomène en France.

Giuseppe Bartolomeo Chiari, Public domain, via Wikimedia Commons

> Ce harcèlement provoque pour les femmes un sentiment d'insécurité. Il a ceci d'insupportable qu'il oblige parfois à rester sur le qui-vive, à éviter certains secteurs à ne pas sortir seule tard le soir, à modifier sa façon de s'habiller. "Tout cela a pour conséquence une occupation genrée de l'espace public: les hommes investissent la rue et se comportent comme si elle leur appartenait, tandis que les femmes, conscientes d'être des proies potentielles, ne font que passer." (source A) Pour que ces violences cessent, plusieurs municipalités mettent en place des amendes pour les coupables pris en flagrant délit. Par ailleurs, depuis août 2018, la loi française sanctionne les «outrages sexistes », lorsqu'ils sont «dégradants, humiliants, intimidants, hostiles ou offensants». Les amendes peuvent aller de 90 à 1500 euros en cas de circonstance aggravante, notamment lorsque la victime a moins de 15 ans.

* Harcèlement au travail.
Dans le deuxième couplet de la chanson, la scène change. La jeune femme se trouve désormais sur son lieu de travail. "T'es au boulot dans la réserve / Tout le monde est parti manger / Le patron t'appelle dans son bureau". Profitant de l'isolement, de sa position hiérarchique, et après les compliments d'usage ("aujourd'hui t'es ravissante"), le boss soumet une proposition indécente à son employée, balayant d'un revers de main les objections qu'elle pourrait lui opposer ("Ouais je sais que t'as un mec / Mais ça c'est pas gênant"). Justifiant, là encore, son attitude, par la tenue vestimentaire de son interlocutrice ("Ton joli décolleté me dit que t'es plutôt partante"), il se fait menaçant et exige un rapport sexuel. Aucune échappatoire ne semble possible pour la jeune femme, dont l'absence de consentement est ignoré par l'agresseur.  "D'façon si tu dis non / Moi j'entendrai un oui / Tu verras que j'suis con / Je plaiderai ton hystérie". Le chantage à l'emploi se double d'une volonté d'humilier. "Tu seras pas la première à passer sous mon bureau / Les filles comme toi font moins les fières / Quand elles veulent garder leur boulot / Alors maintenant tu vas te taire / T'en diras pas un mot / Si tu veux garder ton salaire / Pour nourrir tes marmots". 

Les violences sexuelles et les comportements sexistes au travail prennent des formes diverses. Le Code pénal définit le harcèlement sexuel comme "le fait d'imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle ou sexiste, qui portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant ou créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante." Par ailleurs, faire pression pour "obtenir un acte de nature sexuelle" est également considéré comme du harcèlement sexuel, même si ce n'est pas de manière répétée et que le coupable n'est pas son supérieur hiérarchique.
Tous ces comportements et violences sont punis par la loi. L'auteur des faits est passible de deux ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende, voire trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende lorsque les faits sont commis par une personne qui abuse de l’autorité que lui confèrent ses fonctions. Pour la victime de harcèlement, il est important de signaler les faits, en particulier à sa direction, et de déposer plainte. Par ailleurs, l'employeur a l'obligation de prendre les dispositions nécessaires pour prévenir les faits de harcèlement sexuel en informant, en mettant en place des mesures de prévention et en finançant la formation des représentants des travailleurs.
 
* Cyberharcèlement. 
Troisième couplet. "T'es enfin chez toi" et pourtant toujours pas de répit. Caché derrière son pseudo, dans l'anonymat offert par les réseaux sociaux, le cyberharceleur fait d'internet un espace de prédation. Les sollicitations indues, les propos et photos à caractères sexuels constituent autant d'agressions. Non content d'envoyer une photo de son sexe (dick pic ou cyber-flashing) ("Du coup je t'envoie une tof / De moi, ma teub et un cœur bleu"), le persécuteur cherche à humilier ("t'en vaux pas la peine"), faisant tout l'étalage de sa misogynie crasse. La femme n'est vue que comme un objet de satisfaction sexuelle ("t'es vraiment sexy / je cherche un plan pour la nuit", "ton regard de chienne qui attendrait de bouffer depuis au moins une semaine"), forcément intéressée ("J'suis sûr que t'es du genre à dîner étoilé") que l'on peut insulter, menacer ("Quand j'serai en bas dans ta rue / On verra ce que tu feras") et dont on ignore le non consentement et la personnalité ("T'façon t'es comme les autres").
 
Le cyberharcèlement est une forme de violence qui s'exerce par voie numérique (réseau social, forum, jeu en ligne...). (4) Puni par la loi, il est fondamental de le signaler. Le cybersexime se caractérise par des "actes / commentaires / messages à caractère sexuel ou qui critiquent la manière de s’habiller, l’apparence physique, le comportement amoureux ou sexuel. Ce sont des violences sexistes ou sexuelles qui visent principalement les filles (mais aussi des garçons)..." Les sanctions peuvent aller jusqu'à trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende. Pour l'individu victime de cyberharcèlement, il est important de révéler les faits à une personne de confiance, de bloquer ou signaler le harceleur, de garder des preuves (capture d'écrans des contenus, copie de l'url), de demander la suppression des contenus problématiques, éventuellement de porter plainte. 

Après avoir encaissé ("Souffle, serre les dents / Comme d'hab tu te tais"), le refrain de la chanson invite les femmes à se protéger ("Souffle, sois prudente / Marche dans le couloir d'à côté") en faisant preuve de lucidité ("Un gentil peut devenir méchant / Faut pas croire aux Disney"), de résilience et de résistance ["Bats-toi fillette (Bats-toi, bats-toi, bats-toi)"]
 



Notes:

1. Le terme est loin d'être parfait. En effet les harceleurs agissent non seulement dans la rue, mais dans tous les autres espaces publics, en particulier les bars, les transports en commun... L'expression désigne un lieu et non l'auteur du harcèlement. "Enfin, le harcèlement (moral, sexuel) désigne habituellement une action répétée par la même personne. Or, ici, la sensation de harcèlement éprouvée par la victime vient de la multiplicité des harceleurs. (...) Malgré ses défauts, ce terme a le mérite de mettre un mot sur le phénomène, et de désigner comme un problème ce qui était autrefois subi comme une sorte de fatalité. Oui, des hommes se permettent d'interpeller des femmes dans les lieux publics, sans tenir compte de leur refus, les hèlent, commentent leur corps. Non, il ne s'agit pas de drague: à partir du moment où on ne respecte pas les signaux négatifs envoyés en retour, on n'est pas un dragueur «lourd», on est un harceleur." (source A, p103)

2. Le Projet Crocodiles propose des "Histoires de harcèlement et de sexisme ordinaires mises en BD". Sur Youtube, en 2010 le court-métrage Majorité opprimée d'Eléonore Pourriat remporte un franc succès. La réalisatrice y inverses les rôles entre femmes et hommes. En 2012, Anaïs Bourdet, une graphiste marseillaise, recueille la parole de milliers de femmes sur le tumblr "Paye ta schnek". Cette même année, une chaîne flamande diffuse Femme de la rue, un documentaire de la réalisatrice Sofie Peeters. La jeune femme s'y filme en caméra cachée, déambulant dans les rues de Bruxelles. Sur son passage, les hommes multiplient les réflexions sur son physique. Les propositions salaces et les insultes fusent. Certains la sifflent, d'autres simulent des orgasmes... La vidéo bénéficie d'un large relais sur internet qui incite de nombreuses femmes à raconter via les réseaux sociaux leurs expériences personnelles. (3) En 2013, l'émission Envoyé spécial diffuse un reportage reprenant le même dispositif que Sofie Peeters, transposé cette fois ci en Ile-de-France. En 2014, le collectif new-yorkais Hollaback! met en ligne 10 Hours of Walking in NYC as a woman , une vidéo tournée en caméra cachée dont le cumul des vues atteindra les 50 millions. Le collectif Stop au harcèlement de rue , lancé en France en 2014, organise des happenings pendant lesquels sont mis en place des "zones sans relous" pour sensibiliser les passant.e.s. Un rapport de 2015 du Haut Comité à l'égalité entre les femmes et les hommes montre que 100% des femmes interrogées ont été harcelées dans les transports en commun. Face à l'ampleur du phénomène, la Mairie de Paris imagine une campagne de sensibilisation avec le slogan «Ma jupe n'est pas une invitation». (sources D) En 2016, le "harcèlement de rue" entre dans le Petit Robert.

3. Certains hommes, au contraire s'interrogent: ne s'agit pas que de "drague un peu lourde"? Les féministes ne voient-elles pas le mal partout? pour décrédibiliser le reportage, d'aucuns reprochent au documentaire un biais raciste. Sofie Peeters a tourné Femme de la rue dans le quartier pauvre d'Anneessens, où les populations issues de l'immigration maghrébine sont nombreuses. Certains hommes se saisissent de ce choix pour mieux développer un argumentaire raciste expliquant que les comportements sexistes auraient une origine culturelle. Or, le harcèlement dans l'espace public concerne toutes les populations et toutes les classes sociales comme en attestent de nombreux exemples. En 2012, par exemple, Cécile Duflot, alors ministre du logement, essuie des sifflements dans l'enceinte de l'Assemblée nationale, parce qu'elle avait eu le malheur de porter une robe. En 2021, le député de Vendée Pierre Henriet traite une élue de l'opposition de "poissonnière" dans l'hémicycle. 

4. Les harceleurs agissent parfois en meute. Ainsi, les Incel, "célibataires involontaires" en français, se définissent comme victimes des femmes, qui refusent d'entamer une relation amoureuse ou sexuelle avec eux.

Sources:

A. Marie Kirschen et Anné Wanda Gogusey: "Herstory. Histoire(s) des féminismes", La ville brûle, 2021.

B. Ivan Jablonka:"Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités.", Seuil, 2019.

C. "L'affaire Marie Laguerre, le harcèlement de rue à la une" [Affaires sensibles du 6 décembre 2019 sur France Inter] 

D. Bibia Pavard, Florence Rochefort, Michelle Zancarini-Fournel:"Ne nous libérez pas, on s'en charge", Éditions La Découverte, 2020. 

E. "Marie Laguerre, l'histoire d'une indignation féministe 2.0" [L'effet domino du 27 septembre 2019 sur France Inter] 

F.  "Harcèlement de rue" [Wikipédia]

Liens:

- Les Décodeurs: "Est-ce de la drague, du harcèlement ou une agression sexuelle? Un quiz pour faire la différence." 

- "projet crocodile / harcèlement de rue" [pointculture.be]

jeudi 14 septembre 2023

Burn the witch: si la chasse aux sorcières métait chantée.

Entre 1420 et 1440 dans les marches alpines du duché de Savoie, en particulier dans le Valais, des procès en sorcellerie d'un nouveau genre sont organisés. La sorcellerie traditionnelle, qui consiste à commettre des maléfices et à jeter des sorts cède le pas devant la sorcellerie démoniaque et collective pratiquée dans le cadre du sabbat. Le sorcier ou la sorcière est érigé par ceux qui les inventent comme de nouveaux boucs émissaires de la Chrétienté, après les Juifs, les hérétiques, les lépreux. La chasse s'inscrit dans le prolongement des mouvements de répression des courants religieux dissidents. 

La version podcast du billet >

Eugène Samuel Grasset (1845-1917), Public domain, via Wikimedia Commons

Dans un contexte de vive tension religieuse et de remise en question du clergé, ce dernier s’invente de toute pièce un nouvel ennemi. Les théologiens chrétiens attribuent de plus en plus les malheurs du temps (peste, crise économique, Grand Schisme) au diable. Pour s'imposer Satan se cherche des alliés sur Terre: les Sorciers. Des traités (1), rédigés à la fin de la période médiévale, propagent l'idée de l'existence d'une société secrète, une secte qui se réunirait la nuit, en secret, pour adorer le diable, forniquer, ripailler lors du sabbat, rassemblement nocturne au cours duquel se commettraient les sacrifices les plus infâmes. Le sorcier rend hommage au diable sous la forme d'un baiser obscène sur le postérieur, scellant ainsi son alliance avec le diable. Les participants y cuisinent et mangent de la chair humaine, dansent et s'unissent charnellement au démon. Lors de ces ébats contre nature, la violence est de mise et le coït avec le diable douloureux. Les sorciers confectionnent des maléfices à base de graisse d'enfant ou de substances toxiques destinés à répandre le mal autour d'eux. Dès lors pour les autorités judiciaires, il convient donc de débusquer les agents de subversion de la chrétienté: les sorciers et sorcières. La mythologie du complot est à l’œuvre.

"la Salsa du démon", interprétée par le Grand Orchestre du Splendid, donne la parole à une sorcière plus volubile que dangereuse. Dépeinte sous les très d'une mégère, vieille et moche, elle ne se sépare pas de son balais. D'après les traités de démonologie, les sorcières se rendaient au sabbat en se déplaçant sur des sièges, puis juchés sur des balais ou des bâtons. "Horreur malheur / Oui, je suis la sorcière (horreur) / J'suis vieille, j'suis moche, j'suis une mégère (horreur, malheur) / Oui, oui, oui, sur mon balais maudit (horreur) / J'aime faire du mal au tout petit."

Un cadre juridique et théologique se met en place à la fin de la période médiévale. Désormais, magiciens et jeteurs de sorts sont soupçonnés d'invoquer les démons et de pactiser avec le diable. Qualifiés d'hérétiques, idolâtres et apostats, ils deviennent passibles d'une condamnation à mort. Lors des visites pastorales, prêtres et prédicateurs incitent les fidèles à la délation des sorciers. Les populations livrent les noms des personnes qu'elles soupçonnent d'être à l'origine de la mort d'un enfant ou du bétail, d'avoir déclenché une calamité naturelle entraînant de mauvaises récoltes ou encore de rendre les hommes impuissants. En un mot, d'avoir attaqué le capital de la communauté et stérilisé la vie. La rumeur publique, appuyée sur les dénonciations, permet d'ouvrir une procédure inquisitoire. Cette procédure d'exception élaborée au XIII° siècle par les Dominicains devient le modèle de la justice séculière et permet le recours à la torture. Tenue au secret, sans défenseur, la personne incriminée ne connaît souvent ni son accusateur, ni les motifs de son emprisonnement. Ainsi, une fois lancée, la machine judiciaire, implacable, broie les prévenus, transformés en sorciers et sorcières à brûler. 


Avec "la sorcière et l'inquisiteur", les Rita Mitsouko imaginent l'arrivée de l'inquisiteur dans une région, puis sa confrontation avec une sorcière. Lors de la séance de torture, rien ne se passe comme prévu, et en dépit de ses efforts, c'est bien le cœur du tortionnaire qui finit par céder.

En cas de présomption très forte de culpabilité, le juge sollicite un chirurgien ou un médecin afin d'identifier la « marque du diable », cette fameuse empreinte que le démon aurait laissé sur le corps des personnes s’adonnant au sabbat. (2) A l'aide d'aiguilles, il s'agit de déceler sur le corps dénudés des accusés une zone dite « d’insensibilité », témoins du passage du malin. La preuve corporelle établie, il s’agit d'obtenir des aveux. 

"La chanson du bon chasseur de sorcière" de la Compagnie l'indécente retrace toutes les étapes de la procédure contre une inculpée. En vertu d'une chaîne immuable, cette dernière est dénoncée, accusée, incriminée, soumise à la marque du diable, puis à la torture. Les aveux arrachés et répétés, elle est exécutée.

L'accusée est soumise à un interrogatoire standardisé, formé de questions fermées. Le recours à la torture est systématique. Elle subit l’estrapade, une torture qui consiste à suspendre la victime au bout d’une corde puis à la jeter dans le vide afin de lui disloquer les os. Les mêmes questions reviennent sans cesse selon un système d’interrogatoire circulaire.Épuisée, brisée, soumise au feu roulant des questions d'un magistrat expérimentée, la suppliciée finit souvent par passer à table, dénonçant à son tour de prétendus complices du complot satanique. Ainsi, en vertu d’un cercle vicieux, de nouveaux suspects sont arrêtés, torturés. Une fois sorti de la salle de torture, l'accusé doit réitérer ses aveux.

Les tribunaux condamnent alors généralement au bûcher, plus rarement à la décapitation ou encore la noyade. Le bras séculier se charge d'accomplir la sentence. Le corps est réduit en cendres, privant donc de sépulture chrétienne et empêchant la résurrection du corps. Le châtiment par le feu permet également de purifier la société chrétienne du mal qu'elle a abrité, mais aussi de dissuader par l'exemple. Il se déroule donc en public.

Ripaille, un groupe de prog rock aujourd'hui oublié, publie en 1977 un album-concept intitulé "la vieille que l'on brûla". Il y est question d'une vieille femme seule, accusée de sorcellerie par la communauté villageoise, après le meurtre non élucidé d'une voisine. "Sur la place du marché, pour des histoires de sorcières / Hier / le crucifix levé approche le curé / Embrase les fagots / Que le feu purifie"

La traque systématique des sorcières, sous la forme de véritables chasses, s'épanouit à l'époque moderne dans une Église en crise, bientôt fracturée par la Réforme. Entre 1560 et 1660, la répression sévit dans les Alpes et gagne de nouvelles régions telles que l'axe rhénan ou le saint-Empire romain germanique, un espace en crise spirituelle et politique, fracturé en des centaines d’États. Protestants et catholiques s'y déchirent en de sanglantes guerres de religions. C'est dans ce contexte anxiogène que s'épanouit la détestation des femmes, une haine déjà bien ancrée dans la vie culturelle et religieuse. Les démonologues défendent l'idée que les femmes sont à l'origine de toutes les perversions, l'incarnation du péché originel. Essentialisées, elles auraient un corps nauséabond composé d'humeurs froides et humides. Un traité de 1486 contribue à faire d'elles les principales victimes de la chasse (7 à 8 sur 10 pour l'époque moderne, avec toutefois d'importantes disparités selon les lieux). L'ouvrage du dominicain Institoris sert de référence aux chasseurs. A la faveur de l'imprimerie, il se répand dans toute l'Europe. Intitulé Le "marteau des sorcières", ce best seller identifie le maléfique au féminin, témoignant d'une peur et d'une haine obsessionnelle contre les femmes, dépeintes en séductrices, voleuses de pénis et lascives. Il insiste également sur le pouvoir nocif des règles.

Dans un de ses premiers enregistrements, le tout jeune Laurent Voulzy fait de "la sorcière" la victime expiatoire d'un ordre social chancelant. "Ils m'ont battu, cloué un hibou / Un hibou à ma porte / On juge les sorcières traînées au bûcher / Le Diable les emporte / Ils ont fait cercle et se sont mis à danser / Autour de flammes qui commençaient à monter

Jusqu'à la fin, elle n'a pas compris / N'a pas compris / Pas une fois elle n'a poussé de cri / Poussé de cri / Elle m'a regardé dans la fumée brune
"

 Chaque région a son histoire de la chasse et ses spécificités (sexe des victimes, âge, milieu social, monde rural ou citadin).  Dans certaines régions helvétiques, on ne frappe que des hommes, dans d'autres que des femmes, dans le royaume de France, ces dernières sont aussi nombreuses que leurs homologues masculins. Toutes les femmes sont susceptibles de faire l'objet de poursuites, mais certains profils sont particulièrement visés. C'est le cas des femmes seules échappant à la tutelle masculine. Les veuves concentrent les craintes, car en survivant à leur mari, elles prêtent le flanc aux accusations les plus graves. De même, les guérisseuses des campagnes ou les sage-femmes entrent progressivement dans le collimateur des chasseurs de sorcières. (3) Envisagées comme des concurrentes directes des prêtres, leur recours à des rites prétendument magiques, leur usage des plantes médicinales deviennent suspects au yeux du clergé. L’anathème contribue à marginaliser tout un pan du savoir féminin. Et, pour les médecins - des hommes - la chasse aux sorcières est aussi un moyen de s'octroyer le monopole des corps malades.  

Chez Claire Gimatt, la sorcière adopte les traits d'une guérisseuse, adepte des plantes médicinales. "Sorcières" "Au fond des forêts / j’ai trouvé la sorcière / bannie, condamnée / femme aux plantes amères / Elle guérissait les maux des hommes, des femmes, des animaux / juste avec des herbes broyées dans de l’eau / interdite d’onguent, elle n’est qu’une ombre / qui hante les bois, qui rôde avec les chats noirs"

La misogynie ambiante accuse les femmes célibataires d'avoir une sexualité débridée et d'être ainsi à l'origine des naissances adultérines. Le fait de cantonner les femmes aux tâches ménagères les rend également plus suspectes. Quoi de plus simple pour une cuisinière que de concocter un philtre maléfique, de jeter du poison dans la marmite ou dans l'eau. Ainsi, cette place stratégique, derrière les fourneaux, en fait une coupable idéale. Au fil des décennies, la chasse cible de plus en plus les femmes, surtout les plus pauvres. Rappelons que ceux qui traquent sont des hommes. Eux seuls ont la mainmise sur tout le processus de poursuite des sorcières: juges, chirurgiens, bourreaux.

Derrière la persécution se cache un imaginaire du complot, un fantasme, un schème. Cet imaginaire du complot est ancien. Il apparaît dès le début du XIV°, avec la dénonciation de différents groupes accusés de mille maux: les Templiers, les lépreux, les Juifs, les hérétiques vaudois, puis les sorcières. La croyance est très répandue comme le prouve le cas de Jean Bodin (1530-1596). Le brillant juriste, auteur de La démonomanie des sorciers (1581), considère que les sorciers sont infiltrés partout, dans la magistrature, à la Cour, dans l’Église, jusque dans l'entourage du roi de France... Cette croyance en un complot généralisé perdura longtemps. Les conspirationnistes se choisiront de nouvelles cibles, les jésuites, les francs-maçons, encore les juifs...


Dans la "Chasse aux sorcières" d'Hippocampe fou, l'accusée retourne le stigmate, insistant sur l'utilité sociale de la sorcière. Faiseuse d'ange, elle est aussi celle qui accueille les enfants mal-formés dans son antre. Au bout du compte, le mal n'est pas là où on le cherche. "Nous vous accusons de pratiquer de sombres ablutions, / De laisser cours à vos pulsions les plus démoniaques, / De danser nue sous l'orage / Mais voici venu le temps des punitions comme l'a prédit l'oracle. / Vous n'êtes qu'une sorcière, une tortionnaire hors-pair ; / Noir est le sang qui coule dans vos artères. / Nous allons vous étriper, crever vos yeux, / Purifier votre âme par le feu. Amen. " 

Au fil du XVII° siècle, les bûchers se raréfient. En 1682, un arrêt du Parlement de Paris décriminalise la sorcellerie. Les inculpations trop vagues ne conduisent plus à un procès, le recours à la torture se raréfie. Les autorités utilisent des dispositifs de freinage afin de calmer les ardeurs de petits seigneurs trop zélés. L'historien Robert Mandrou explique ce recul par la poussée du rationalisme chez les intellectuels. De plus en plus présents lors des procédures judiciaires, les médecins portent un nouveau regard. La marque n'est plus vue comme d'origine diabolique, mais comme le stigmate d'une pathologie. (4) Les coups contre la traque des sorcières sont parfois même portés depuis l'intérieur même du système. Ainsi, le jésuite Frédéric Spee, confesseur de sorcières, finit par témoigner contre le dispositif. Dans un traité publié de manière anonyme, il démonte de manière très précise les procédés utilisés par les bourreaux pour extorquer des aveux. Dans la plupart des pays d'Europe, la sorcellerie est ravalée au rang de superstition, indigne donc d'être poursuivie en justice. 

Dans certaines régions cependant, les exécutions se poursuivent longtemps. C'est le cas dans les colonies anglaises d'Amérique du Nord avec le procès des sorcières de Salem dans le Massachusetts, en 1692. Certes, en France, quelques procès retentissants défrayent la chronique dans la première moitié du siècle, comme l'affaire des possessions d'Aix-en-Provence (1609-1611), celles de Loudun (1632-1634), de Louviers (1643-1647), d'Auxonne (1658-1663). Ces affaires se distinguent cependant des précédentes car elles se déroulent au cœur des villes, dans des couvents féminins où se nouent normes religieuses plus strictes, intrigues politiques locales et troubles psychologiques. Et, chaque fois, ce sont des hommes qui finiront sur le bûcher.

"Mords toi la langue / Jure de la fermer / Invente quelque chose / Invente quelque chose de bon ... (...) Brûle la sorcière / Réduis-la en cendres et en os.", chante Queen of the Stone Age dans leur morceau "Burn the witch". Derrière la sorcellerie se cache aussi des histoires de jalousies et de paranoïa. Les perturbations météorologiques, entraînent des vagues de dénonciation et l'ouverture de procès. Les autorités cherchent ainsi à purger les mauvais éléments des sociétés villageoises. 

La représentation des sorcières ne cesse de se transformer au gré des époques et des attentes. Figure du mal absolu ou de la liberté féminine, elle offre des visages extrêmement divers. Le personnage de fiction se présente bien souvent sous deux formes contraires : la jeune sorcière séduisante incarnant l'eros, et la vieille femme monstrueuse, personnification de la mort. Elle s'impose comme une source d'inspiration dans le domaine de la peinture (pour Goya, Dürer ou Bosch) et la littérature, que l'on songe à la Célestine de Fernando de Rojas, au Macbeth de Shakespeare, aux créatures inquiétantes des contes de Perrault ou des frères Grimm ou encore à la sorcière romantique et rebelle chez Michelet. (5)

Le sabbat fournit un prétexte rêvé aux artistes peintres. Ainsi, vers 1550, la Sorcière d'Albrecht Dürer(vers 1500) prend les traits d'une vieille femme nue, juchée sur un capricorne. Chez Francisco de Goya (1746-1828), la représentation de la sorcière permet de mettre en scène la bêtise, l'esprit superstitieux et l'obscurantisme de ses contemporains.

Dans Macbeth, écrit par Shakespeare au début du XVII° siècle, les prophéties délivrées par les trois sorcières rythment l'intrigue. Elles symbolisent le chaos et la discorde, concoctant des philtres à l'attention du général régicide. 

Les musiciens se plaisent également à décrire l'intrigant ballet des sorcières dont les incantations et autres philtres magiques suscitent la fascination. L'opéra mobilise particulièrement les sorcières de la mythologie gréco-romaine: Alcina (6) chez Haendel, Didon chez Purcell, Médée pour Cherubini et Charpentier. Verdi, quant à lui,  puise l'inspiration chez Shakespeare. Terrées dans leur caverne, elles y concoctent des philtres maléfiques.

Au XX° siècle, le cinéma, la bande dessinée, la fiction achèvent la mue de la sorcière, de plus en plus souvent valorisée, voire réhabilitée. En 1926, la chorégraphe Mary Wigman propose Hexentanz, la « Danse de la sorcière ». Dans un état d'extase, l'inquiétante créature trouble et fascine. Dans La Belle au bois dormant (1959), la sorcière Maléfique possède le don d’ubiquité. Les séries comme la « Sorcière bien aimée » ou « Charmed » la valorisent, tout en la rendant assez inoffensive.

De nos jours, la figure de la sorcière s'est imposée comme une égérie pour les féministes. Dans l'Europe en ébullition de la fin des années 1960 et de la décennie suivante, la sorcière est enrôlée sous la bannière des mouvements contestataires de gauche comme l'incarnation d'un désir de transformation de la société et d'insurrection contre le patriarcat. (7) Dans les milieux lesbiens et queer, parfois organisés en Witch Bloc, la sorcière incarne un autre type de sexualité, en lutte contre l'hétéronormativité et le patriarcat. (8) Dans le Shining de Kubrick, la sorcière est une superbe jeune femme nue qui se transforme lorsque Nicholson l'étreint en un un cadavre en putréfaction. Dans La Belladone de la tristesse (1973), un film d'animation librement adapté de La Sorcière de Michelet, une très belle jeune femme, victime d'un viol collectif, se transforme en un ange de vengeance et d'extermination.

Une « sorcière comme les autres » d'Anne Sylvestre (1975) est une chanson adressée par une femme aux hommes. Après avoir rappelé à quel point elle s'est mise aux services de ces derniers, l'énonciatrice affirme sa capacité à s'émanciper. Le titre prône l'égalité.  

Dans l'imaginaire, la sorcière est désormais envisagée comme une femme forte qui décide de vivre de manière indépendante, en marge certes, mais échappant à la pesante tutelle masculine. Pour les adeptes de la Wicca, un mouvement spirituel néopaïen apparu en Grande-Bretagne dans les années 1950, la sorcière devient la détentrice de croyances ancestrales et le sabbat une réunion entre femmes et le lieu d'épanouissement de la sororité.

Alors qu'une accusation de sorcellerie pouvait vous envoyer au bûcher, de nos jours, certaines se revendiquent "sorcières". Ainsi pour Pomme et Klô Pelgag, "si tu sais être seule dans la vie / Si tu suis ton instinct dans la nuit / Si tu n'as besoin de personne pour te sauver / Si tu trouves que rien ne remplace ta liberté", "tu es sûrement une sorcière".

La figure de la sorcière est réhabilitée. Elle est désormais envisagée comme une femme savante, indépendante, artiste...

C°: Les chasses aux sorcières de l'époque moderne ont conduit aux bûchers des femmes, des hommes et même des enfants. Il est difficile d’établir un bilan des victimes. Sur les 110 000 procès identifiés entre 1580 et 1640, on dénombre de 60 à 70 000 condamnations à mort. Les suppliciés appartiennent à des groupes sociaux très divers, du notable au marginal. 

 Derrière la traque des déviants, il convient d'insister sur les motivations politiques de la chasse. Ainsi, la répression du crime a permis l'affirmation du droit de haute justice ou l'exercice d'une justice d'exception, notamment dans les zones frontières fragiles, où l'obéissance restait problématique (marges de Savoie, Pays Basque, Lorraine). D'autre part, l'incitation à la délation a constitué un exutoire, un moyen de régulation des conflits sociaux ainsi qu'une opportunité pour les autorités judiciaires d'éliminer les vengeances privées. Enfin, si la traque des sorcières émane des cercles du pouvoir politique, judiciaire et religieux, elle n'en a pas moins trouvé un écho très fort au sein de la société toute entière et ce sont bien des accusations populaires qui déclenchent la machine répressive.


En utilisant la figure de la sorcière, l'impressionnant morceau "Burn the witch" de Radiohead peut être interprété comme une dénonciation de la paranoïa et de l'intolérance de nos sociétés occidentales face à la crise migratoire. "Restez dans la pénombre / Acclamez la potence / C'est un rassemblement / C'est une lente attaque de panique qui plane (...) Brûle la sorcière / Brûle la sorcière / Nous savons où tu vis."

La chasse aux sorcières est un dispositif de terreur, un dispositif qui produit l'ennemi. Ainsi, une fois que la traque cesse, les sorcières se volatilisent. Dans ses "Lettres philosophiques", Voltaire note que "les sorcières ont cessé d'exister quand nous avons cessé d'en brûler." Rappelons pour finir que le crime de sorcellerie est imaginaire et qu'il s'agit d'un crime forgé par les élites intellectuelles, laïques et religieuses.

Notes:

1. Le plus célèbres de ces traités de lutte contre la sorcellerie se nomme le Malleus Maleficarum (« Marteau des sorcières »). Ce traité, rédigé en latin par un dominicain est imprimé vers 1486. Conçu pour les inquisiteurs et les agents de la justice ecclésiastique ou laïque, le texte fournit des cas pratiques et s'organise sous forme de questions-réponses dans lesquelles pouvaient puiser les enquêteurs. L’ouvrage, qui connaît une très grande diffusion en Europe, alimente et témoigne de la misogynie ambiante.

2. L’examen s’accompagne souvent d’une pesée car les juges sont convaincus que le corps diabolique est, par nature, plus léger que l’air. La « preuve par l’eau » constitue une autre preuve de sorcellerie. Quand on suspecte une femme d’être sorcière, on la dénude, puis on la jette à l’eau. Si elle coule, elle était normale, mais elle coule... Face, tu perds, pile, tu perds aussi. 

La marque est censée apporter une marque scientifique, irréfutable de la présence du diable. 

3. Dans le Malleus Maleficarum, la sage-femme représente le mal absolu. Les inquisiteurs les accusent de tuer les nouveau-nés afin d’utiliser leurs corps pour des rituels sacrilèges lors des sabbats. Dès lors qu’un accouchement se passe mal (ce qui était extrêmement fréquent à l’époque), les sage-femmes se retrouvent confrontées aux soupçons des parents. Beaucoup d’entre elles font l’objet de procès en sorcellerie.  

4. Les médecins ne considèrent plus les inculpées comme des ensorcelées diaboliques, mais comme des "mélancoliques". Au XVIII° et XIX° s., la sorcière  cède la place à l'hystérique, à enfermer et traite dans un asile.

5. En 1862, la Sorcière de l'historien Jules Michelet rompt avec l'image maléfique traditionnelle. Sa sorcière, jeune et belle, vit dans une humble chaumière avec son époux. Son destin bascule le jour où le seigneur la viole. Humiliée, elle devient « la sombre fiancée du diable », marginale et crainte. Pour l'historien, le savoir-faire médical des sorcières, combattu et disputé par l’Église et les médecins, devient pour Michelet une force positive. 

6. La sorcière apparaît dans la littérature gréco-latine sous le traits de Circé et Médée. La première transforme en pourceaux les compagnons d'Ulysse à l'aide d'un philtre. La seconde maîtrise l'art des onguents. Elle aide Jason dans sa quête de la Toison d'or avant de se venger de manière terrifiante de son infidélité. Le sabbat est absent des sources gréco-latines.

7. Citons le collectif féministe new-yorkais W.I.T.C.H. (Women's International Terrorist Conspiracy from Hell) pour « Conspiration terroriste internationale des femmes venues de l'enfer », les féministes italiennes et leur slogan "Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour" ou la revue française Sorcières créée par la philosophe Xavière Gauthier.  

8. Par empathie, mais au risque de l'anachronisme, certains auteurs contemporains assimilent la chasse aux sorcières à un "féminicide", plaquant sur le passé les grilles de lecture d'aujourd'hui.

Sources:

A. "Les sorcières, haïes, fascinantes" [émission Concordance des Temps du 8 février 2020 diffusée sur France culture]

B. "Présence des sorcières. Du bûcher à l'écoféminisme" [émission Signes des Temps du 3 novembre 2019 diffusée sur France culture]

C. "Les bandes originales des sorcières au cinéma." [l'émission Certains l'aiment FIP du 19 juin 2022 diffusée sur France musique]

D. Jean-Michel Sallmann: "Les sorcières, fiancées de Satan", découverte Gallimard. 

E. "La chasse aux sorcières", La série documentaire. (France Culture) La série au complet se trouve ici.

F. "Sorcières: la marque du diable", Jukebox (France Culture)

G. "Au terrible temps des sorcières", un podcast de Cyril Dépraz pour RTS, réalisé par Didier Rossat et produit par Magali Philip et Grégoire Molle. 

H. Un riche dossier de la RTS consacré à l'"histoire de la chasse aux sorcières". 

I. "La grande chasse aux sorcières - histoire d'une répression (XV°-XVIII° siècle) avec l'historien Ludovic Viallet. [Les Oreilles loin du Front]

J. "Bosch, Goya, Michel-Ange: 15 sorcières qui enchantent l'histoire de l'art" [Connaissance des Arts]