Le monde du rap, de la chanson savent parfois rendre hommage aux travailleurs de l'ombre, ces salariés des centres logistiques apparus à la périphérie des grandes métropoles, en lieu et place des usines délocalisées. Ce gibier d'intérim que sont les manutentionnaires, logisticiens,
préparateurs de commande, conducteurs ou livreurs, représentent désormais une part sans cesse croissante de l'emploi ouvrier.
Bleu fuschia d'Odezenne raconte la vie d'un travailleur du marché de Rungis (1), un lieu que Jacques Cormary, auteur des paroles, connaît bien. (2) "Je me souviens du bus de nuit, direction le marché de Rungis". Le morceau dépeint un monde terne et triste, dans lequel les travailleurs triment durement pour gagner leur pitance. Les manutentionnaires s'usent dans des tâches répétitives et mornes, "les muscles exultent" sous le poids de lourdes charges. Emprisonné dans sa routine, le chanteur semble plongé dans une torpeur qui l'empêche de vraiment se réveiller. La nuit, terminée "sur le carreau" du bus, est trop courte pour dissimuler les "cernes pleines sous les yeux". L'âpreté des relations humaines semble accentuer la dureté du labeur à accomplir. Entre un client dégoûtant, un patron scrutateur, des soulauds, un vendeur raciste, l'énonciateur n'est pas épargné. Fondé
sur la répétition, le refrain témoigne de l'humeur maussade de l'ouvrier qui répète sans cesse que "le ciel est triste". Les mêmes sempiternelles tâches sont
à accomplir. Il faut trier des pommes, charger, décharger les poids lourds. L'arrivée et le départ des "camion(s)" fixent une cadence à respecter comme le suggère la récurrence du mot tout au long de la chanson. "9h et quart",
alors que les manutentionnaires s'activent depuis déjà plusieurs
heures, le patron débarque et endosse son costume d'inspecteur des travaux finis. Toute honte
bue, il accable ses employés de reproches, se vante de "faire vivre des familles",
quand il s'engraisse sur leurs dos. L'exploitation se lit dans les
vêtements: le boss a des pompes flambants neuves, quand les employés ont
des "pulls, avec des trous".
Le
chanteur/manutentionnaire, dont on ne décrit que des parties du corps (« mes
mains » ; « les yeux » ; « les
muscles » ; « la tête »), paraît déshumanisé. L'usage d'un langage argotique et familier renforce encore la dimension itérative, quotidienne de la besogne. Certes, la pause tant attendue permet de "casser une graine" grâce au "pourliche", de souffler, mais "chez la mère Eugène, y a plein de saôulots , assommés au comptoir" qui "comptent les goulots." L'expression de la monotonie est transposée dans la musique du morceau, une bouclede cold wave froide et lancinante.
Olivier Donnet, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Au delà des difficultés professionnelles rencontrées, Odezenne célèbre la capacité de résilience de l'employé, dont l'identité ouvrière - la "race ferroviaire" (3) - est brandie avec fierté. Ainsi, les mains du chanteur prennent "la forme du travail", comme une œuvre d'art façonnée par un créateur. (4) Les paroles insistent d'ailleurs sur la dimension artistique des tâches à accomplir, comme le suggère l’assimilation des transpalettes à un ballet de danse. Le charriot élévateur, outil indispensable du secteur de la logistique, n'est plus ici le symbole de l'exploitation, mais plutôt de la libération. (5)
Au fil du morceau, le travailleur parvient à fuir l'exploitation d'un labeur débilitant, en se réfugiant dans l'art et la poésie. Si monotonie rime souvent avec monochromie (« un café noir » ; « les ongles noirs » ;
« le gris du quai »), l'énonciateur insiste aussi sur les couleurs intenses des fruits ("les étals de fruits lumineux", "le vert des poires", "le rouge des fraises"). L’univers mental finit par prendre le pas sur la gestuelle mécanique du
travailleur. Dans le refrain final, la répétition machinale de la besogne est interrompue par des mots tout droit sortis de l'inconscient, des mots qui sonnent comme le triomphe de l'esprit sur le corps. "Le ciel est triste, je trie des pommes" assène à quatre reprises le narrateur, qui glisse ensuite à la fin de la phrase deux mots qui changent tout. "Fuchsia" fait d'abord son apparition, bientôt complétée par "bleu". L'association d'une pomme à deux couleurs normalement incompatibles témoigne de la sensibilité de l'individu. L'employé poursuit sa tâche sordide, mais sa pensée s'échappe. L'imagination a pris l'ascendant sur l'aliénation. Il est libre Jacques, y en a même qui disent qu'ils l'ont vu voler!
Photo: Myrabella / Wikimedia Commons
Ce titre d'Odezenne semble être le complément sonore idéal aux mots de Joseph Ponthus. Ouvrier intérimaire dans les usines de poissons et les abattoirs bretons, ce dernier est l'auteur d'«A la ligne. Feuillets d'usine», dans lequel il consigne avec talent ses expériences professionnelles. Ici aussi, "on ne décompte pas la débauche en heures, mais en camions." On s'échappe en pensée quand les tâches à accomplir se poursuivent répétitives et éprouvantes:
"Parfois c'est rassurant comme un cocon / On fait sans faire / Vagabondant dans ses pensées/ La vraie est seule liberté est intérieure / Usine tu n'auras pas mon âme / Je suis là / Et vaux bien plus que toi / Et vaux bien plus à cause de toi / Grâce à toi / Je suis sur les rives de l'enfance / (...) / Je suis chez ma grand-mère / Sa présence est chaude est éternelle / Demain elle sera encore là / Je souris en travaillant mes vaches" (source F p189-190)
Notes:
1. Le
27 février 1969, les Halles déménagent du cœur de Paris pour
s'installer à Rungis, dans la banlieue sud de Paris, à 7 km de la porte
d'Italie, sur une vaste zone de près de 235 hectares. Face à
l'augmentation de la demande et de la fréquentation, les pavillons de
Baltard ne sont plus appropriés. L'argument de l'insalubrité est avancé
par les autorités, qui cherchent également à récupérer une surface
importante en plein cœur de Paris. Situé à proximité immédiate de
l'autoroute du Sud, des RN7, 186, de l'aéroport d'Orly, des grands axes
ferroviaires, le marché d'Intérêt National (MIN) permet de relier Rungis
aux principales régions productrices. Les
produits arrivent par camions frigorifiques (poissons), trains (fruits
et légumes), voire avion. Des gares ferroviaire et routière, situées
dans l'enceinte même du MIN facilitent également la manipulation des
denrées. Les locaux professionnels, banques, centres médico-social et
administratif, entrepôts, parkings constituent autant d'équipements
nécessaires au bon fonctionnement de cette cité vouée à
l'approvisionnement alimentaire. Rungis s'organise en pavillons
spécialisés: marée, fruits et légumes, fleurs, produits laitiers,
auxquels s'ajoutent les produits carnés en 1973 après la fermeture des
abattoirs de La Villette. Les grossistes installés à Rungis fournissent
en produits frais toute la région parisienne. Les chefs de grands
restaurants étoilés viennent s'approvisionner. Un parc de repos permet
de boire un verre ou de se restaurer pendant les pauses où à la fin de
la journée de travail.
2. "Quand j’avais 15 ans et demi, j’y travaillais. Je déchargeais les
camions et je triais les fruits, des poires et des pommes."
3. La formule semble se référer aux paroles de la chanson "il y a plus rien" de Léo Ferré. "Mes plus beaux souvenirs sont d'une autre planète / Où les bouchers
vendaient de l'homme à la criée / Moi, je suis de la race ferroviaire qui
regarde passer les vaches."
4. L'univers musical sert également d'exutoire avec la superposition soudaine d'une nouvelle boucle plus aiguë.
5. Dans le cadre des manifestations de gilets jaunes en 2018, plusieurs
tags célèbrent d'ailleurs "la génération Fenwick", en référence à
l'entreprise française de fabrication de transpalettes.
Coincée entre l'Algérie et la Libye, la Tunisie est le plus petit (163 000 km²) des États du Maghreb. Ses 11,5 millions d'habitants se répartissent très inégalement sur le territoire. L'étroite bande côtière concentre les principales villes du pays, ainsi que les axes de transports majeurs. Les longues plages de sable étirées le long de la Méditerranée attirent les vacanciers, avec la construction au cours des années 1970 d'un chapelet de stations balnéaires (Tabarka, Monastir, Hammamet, Djerba). A l'inverse, le sud désertique et les plateaux centraux sont peu peuplés. Les indicateurs de développement régionaux y demeurent systématiquement en deçà de la moyenne nationale. Plus pauvres, les habitants de l'intérieur se sentent abandonnés par le pouvoir central. C'est en plein cœur du pays, à Sidi Bouzid qu'a éclaté la révolution tunisienne, prélude aux printemps arabes de l'année 2011. En décembre 2010, à Sidi Bouzid, Mohammed Bouazzizzi, chômeur et vendeur ambulant sur les marché, s'immole par le feu pour protester contre la saisie de sa marchandise par la police. Cet acte désespéré allait marquer le début du printemps arabe tunisien et la fin de l'ère Ben Ali, inspirant ensuite d'autres pays du monde arabe.
* Habib Bourgiba, le "combattant suprême" (1957-1987).
Au début du XVIII° siècle, la Tunisie forme une province autonome de l'empire ottoman dirigée par des beys. De 1881 à 1956, ce territoire est placé sous la domination coloniale française en tant que protectorat. En 1956, le pays accède enfin à l'indépendance au terme d'une lutte de libération nationale. L'année suivante, l'ancien dirigeant nationaliste du Néo Destour, Habib Bourguiba, devient le premier président de la République tunisienne. La constitution de 1959 instaure un présidentialisme institutionnel. Omnipotent, le chef de l'État impose le parti unique, le culte de la personnalité et met au pas le syndicat UGTT (Union Tunisienne Générale du Travail). Les luttes de sérail tiennent bientôt lieu de vie politique, tandis que les promesses de démocratisation sont sans cesse ajournées. Dans le même temps, Bourguiba modernise à tour de bras la société tunisienne. Les femmes se voient accorder des droits fondamentaux: scolarisation des filles, droit au divorce et à l'interruption volontaire de grossesse (1973). La polygamie, la répudiation et le mariage forcé sont interdits. En dépit de ces grandes avancées, la fracture sociale s'aggrave entre le pouvoir et les exclus de la redistribution des richesses. L'autoritarisme croissant ne parvient ni à contrer l'expansion d'un mouvement islamiste inspiré de celui des monarchies du Golfe, ni à empêcher le processus de réislamisation des pratiques sociales. Pour lutter contre les islamistes, Bourguiba s'appuie alors sur le général Zine El Abidine Ben Ali. L'ancien patron de la Sûreté nationale est ainsi catapulté premier ministre en 1987. Conscient du rejet dont fait désormais l'objet Bourguiba, le chef du gouvernement fomente un "coup d'état médical" le 7 novembre 1987. Des médecins triés sur le volet par Ben Ali signent un rapport médical prouvant l'inaptitude du président à assumer ses fonctions. En tant que premier ministre, Ben Ali lui succède sans avoir fait tirer un seul coup de feu. Après trente ans d'un règne sans partage, le nouveau pouvoir est accueilli avec joie par une population privée de droits.
Statue équestre de Habib Bourguiba à la Goulette. [M.Rais, CC BY-SA 3.0]
* L'ère Ben Ali. 1987-2011. Le nouveau raïs impose très vite une autorité sans partage, même si il ne cesse d'affirmer sa volonté de garantir le pluralisme. L'organisation régulière d'élections, encadrées et manipulées, servent de paravent démocratique. Dans un premier temps, seuls les islamistes d'Ennhardha ("La Renaissance") font figure de force d'opposition. Pour leur couper l'herbe sous le pied, Ben Ali exalte alors "l'identité arabo-islamique", tout en donnant des gages aux tenants de l'islam politique. Les tensions ressurgissent cependant très rapidement. Profitant de la focalisation de l'attention internationale sur la guerre du Golfe, le président lance une chasse aux islamistes. Après les
attentats du 11 septembre 2001, le dictateur vante sa
capacité à contenir les islamistes radicaux auprès des Occidentaux. (1) Dès lors, ces derniers s'accommodent de l'absence de libertés et de la répression dont font l'objet les opposants politiques tunisiens. Dans sa volonté de se concilier les segments fondamentalistes de l'opinion, Ben Ali n'en réactive pas moins la fibre identitaire et religieuse quand le besoin s'en fait sentir. (2) On touche ici une des grandes lignes de force de la république benaliste: se maintenir au pouvoir coûte que coûte. "Le nomadisme idéologique du président et de son clan a eu pour objectif d'assurer la pérennité de leur pouvoir. (... ) Les multiples concessions faites à la partie la plus conservatrice de l'opinion ont contribué à réislamiser les comportements et les pratiques sociales d'une grande partie de la population (...)", rappelle Sophie Bessis. (source A p428)
Ben Ali accentue encore la politique répressive de son prédécesseur. Tout en se réclamant sans cesse des principes démocratiques, il les bafoue avec une constance remarquable. Les
libertés d'expression et d'association sont rognées, la constitution
manipulée afin de se maintenir indéfiniment au
pouvoir. En 2002, le dictateur fait approuver par référendum son "coup
d'Etat constitutionnel" instituant une présidence à vie.
* Une économie dans l'impasse. Dans le domaine économique, Ben Ali hérite d'une situation difficile. Au début des années 1990, la Tunisie vient de subir les mesures d'ajustement structurel imposées par le FMI. La situation s'améliore néanmoins rapidement grâce à une série de bonnes récoltes agricoles, ainsi qu'à l'essor du secteur industriel exportateur et du tourisme. D'aucuns parlent même d'un "miracle tunisien". Les voyants économiques repassent néanmoins très vite dans le rouge. Les exportations de produits manufacturés restent confinés à des segments industriels bas de gamme de plus en plus concurrencés. En 2002, les attentats perpétrés en Tunisie entraînent une chute spectaculaire des recettes touristiques. A cela s'ajoute, le système de prédation opéré par le clan présidentiel sur tous les secteurs productifs à forte rentabilité. On touche ici du doigt l'autre grande obsession du dictateur: "garantir l'enrichissement de sa parentèle." Comme le note Sophie Bessis,"la «famille» a procédé habilement (...) en se livrant à des techniques sophistiquées de «capture de l'Etat» et de sa rente par le biais d'une manipulation systématique des textes réglementaires et législatifs, ce qui lui a permis de s'emparer en près de deux décennies de dizaines de sociétés et d'en créer quelques centaines d'autres, l'ensemble ayant réalisé en 2010 21% des profits totaux du secteur privé tunisien." (p438) Évidemment, l'opulence et le luxe dans lesquels vit la famille régnante pousse l'exaspération à son comble.
* La situation sociale devient explosive. La politique éducative patine. Les étudiants ne trouvent pas à s'employer. Le mécontentement grandit au sein d'une jeunesse exclue du marché du travail . La révolte de Gafsa en 2008 atteste de la dégradation sociale dans le pays. Dans ce bassin phosphatier, la
modernisation de l'exploitation provoque la fonte des effectifs de
mineurs. Le mouvement social y prend une ampleur inédite en raison de l'implication des responsables locaux du syndicat UGTT, longtemps placé sous l'éteignoir.Dans la région, le niveau de chômage atteint des records,
y compris chez les jeunes diplômés. Épicentre de la rébellion
contre Ben Ali, cette zone est emblématique de la marginalisation d'une grande partie du territoire tunisien. En effet, dans le sud désertique et les plateaux centraux, les
indicateurs de développement régionaux demeurent systématiquement en
deçà de la moyenne nationale. Plus pauvres, les habitants de l'intérieur
se sentent abandonnés par le pouvoir central, dont les choix économiques privilégient systématiquement les régions côtières, qui concentrent 90% des industries, 95% des infrastructures hôtelières, pour 70% de la population nationale. La marginalisation du sud et de l'ouest créent une véritable fracture territoriale. Dans les régions pauvres et marginalisées, la jeunesse ne survit que grâce au système D. Dans une société régie par l'informel, on ne faut rien attendre (de bon) du pouvoir central. Les caciques du régime ne mesurent pas la montée de l'exaspération et restent sourds aux premiers
coups de semonce. Devenue un Etat autoritaire,
policier, privatisé au profit d'un clan, la Tunisie ressemble à un baril de poudre, prêt à exploser.
* Le suicide de Mohammed Bouazizi, détonateur de la révolution.
Mohamed Bouazizi vit à Sidi Bouzid, une ville de 40 000 habitants située dans le centre-ouest du pays. Unique soutien de famille, le jeune homme a dû arrêter ses études précocement. Pour gagner quelques sous, il emprunte une balance, se fait avancer quelques fruits et légumes qu'il revend sur les marchés. Une fois les produits écoulés, il rembourse le grossiste et touche son petit profit. Trop pauvre pour s'acheter un permis de vente, le jeune homme est régulièrement harcelé par la police. Le 17 décembre 2010 au matin, des officiers lui confisquent le matériel et l'étal de marchandises. Excédé, il tente de récupérer en vain le matériel qu'on lui a prêté, en se rendant au poste de police. Au désespoir, il s'achète un bidon d'essence et s'immole devant le gouvernorat de la ville. L'homme est très gravement blessé.
L'information qui passe d'abord inaperçue, finit bientôt par susciter une très vive émotion. Alors que la télé publique passe sous silence cet événement dérangeant, internet transmet l'information et devient l'autre front de la révolution, dont l'Etat peine à limiter l'accès. L'image du corps en flammes se diffuse sur la toile et le récit du drame se transmet via les réseaux sociaux. Le suicide transforme le jeune homme en martyr d'un régime honni, en victime d'un pouvoir aveugle aux difficultés d'une grande partie de la population. Bouazizi devient l'incarnation des malheurs et des frustrations des régions déshéritées du sud et du centre de la Tunisie. Le lendemain du drame, des manifestations s'organisent à Sidi Bouzid, avant de gagner les localités voisines. Les participants réclament justice, dénoncent la vie chère, le chômage... En cherchant à mater les échauffourées, les Brigades de l'ordre public tuent des dizaines de manifestants et transforment l'agitation en une véritable insurrection. A Sidi Bouzid, le 22 décembre, un jeune homme de 24 ans, Houcine Neji, met fin à ses jours. Le désespoir semble contagieux... Pour l'heure, l'Etat ne s'alarme pas. Après tout, les manifestations restent cantonnées aux chômeurs de l'intérieur, loin des caméras, pas de quoi écourter les vacances de la famille Ben Ali à Dubaï. Le 28 décembre, le gouvernement lance une opération de communication afin de reprendre la main. Un reportage montre le président aux côtés de Mohamed Bouazizi, le corps recouvert de bandages.
Sur le terrain pourtant, l'agitation ne faiblit pas, bien au contraire. Des mots d'ordre politiques s'ajoutent désormais aux revendications sociales. Des "Ben Ali dégage" montent de la foule. La colère gagne les régions côtières et prend l'allure d'un soulèvement général. Pris en charge par les sections locales de la centrale syndicale UGTT, le mouvement spontané se structure, se politise et prend de l'ampleur. Le 4 janvier, Mohamed Bouazizi décède de ses blessures. Dans la rue, les affrontements se multiplient. Sur internet, des cyberactivistes attaquent et piratent les sites gouvernementaux. Le 6, des bloggers et des internautes influents subissent des arrestations, tandis que les plateformes vidéos telles que Youtube sont censurées. Le 8, 23 civils sont tués à Thala et Kasserine, dans l'intérieur du pays. L'indignation traverse les frontières. Les journalistes étrangers débarquent pour couvrir les événements. Le massacre ne peut plus se dérouler à huis clos. L'Europe dénonce désormais l'utilisation disproportionnée de la force. Seule la France se distingue par l'entremise de Michèle Alliot-Marie. La ministre de l'Intérieur ne trouve en effet rien de mieux que de proposer à Ben Ali une coopération policière pour mieux mâter des populations avides de liberté!
Photo prise lors de la manifestation du 14 janvier 2011 devant le ministère de l'intérieur à Tunis. [Skotch 79, CC0, via Wikimedia Commons]
Dans les cortèges des manifestations, on trouve désormais non seulement de jeunes chômeurs, mais aussi des avocats, des enseignants, des étudiants, les syndicats. Le 13 janvier, Ben Ali s'exprime en Arabe dialectal et lance: "Je vous ai compris". Il promet des réformes radicales, l'instauration du pluralisme et jure qu'il ne se présentera pas en 2014. Les rassemblements se poursuivent, fruits de l'alliance momentanée de classes et de catégories socio-professionnelles diverses. Les manifestants se réapproprient l'hymne et le drapeau, tandis que deux slogans s'imposent: "Dégage" et "Le peuple veut la chute du régime". Dans un dernier baroud d'honneur, les forces de l'ordre chargent avec violence. La répression fait de 10 à 15 morts à Tunis et Hammamet. Le régime vacille enfin. Le 14 janvier, vers 16h30, un convoi quitte le palais de Carthage. Ben Ali et sa famille s'envolent en catastrophe pour Riyad, après le refus de la France d'accueillir les fuyards. En quelques heures, l'ami d'hier est devenu infréquentable... L'armée a refusé de prêter main forte au régime qui s'effondre 28 jours après l'immolation de Mohamed Bouazizi.
* "Président ton peuple est mort"
Les dernières années du régime se caractérise par une grande effervescence culturelle. Obsédé par la perpétuation d'un pouvoir kleptocrate et dictatorial, Ben Ali n'a pas su mesurer l'ampleur du désespoir social. La jeunesse est particulièrement en colère car "condamnée
dans sa majorité à une instruction au rabais mais massivement éduquée, (...) cloîtrée dans un pays ne lui offrant guère de perspectives
d'accomplissement mais ouverte sur le monde et adepte des réseaux
sociaux (...)." Grâce à leurs mots, les rappeurs se font les porte-voix de l'exaspération. Ils narguent le pouvoir, témoignent des souffrances et des attentes des populations. Internet et les réseaux sociaux deviennent alors le moyen de contourner la censure, le harcèlement et d'échapper aux indicateurs d'une police omniprésente.
Hamada
Ben Amor, alias El Général, jeune aspirant rappeur de 21 ans, vit avec
ses parents et son frère aîné dans un modeste appartement de Sfax, au
sud de Tunis. Il est alors à peu près inconnu dans le milieu du rap. Le 7 novembre 2010 (date d'accession au pouvoir de Ben Ali 23 ans plus tôt), le rappeur met en ligne un titre sur Facebook intitulé Raïs Lebled ("Président du pays"). Concentré de rage brute, le morceau est une charge frontale contre le dictateur et sa clique. Les mots simples et directs énumèrent les maux dont souffre une jeunesse placée sous le joug tyrannique de Ben Ali: la pauvreté et ses corolaires (faim, chômage, humiliation), les violences d'une police agissant en toute impunité, les injustices caractérisées, les libertés fondamentales bafouées, la mainmise du clan présidentiel sur les richesses nationales... "Président,
ton peuple est mort / Les gens se nourrissent dans les poubelles /
Regarde ce qui se passe / Partout des soucis misère / Nulle part où
dormir / Je parle au nom du peuple / Écrasé par le poids de l'injustice."
En quelques heures, les jeunes Tunisiens diffusent, partagent, relaient ce rap dont les paroles correspondent à leurs expériences personnelles. L'interdiction de la chanson, la suspension du numéro de portable d'El General, le blocage des pages Facebook et My Space du rappeur n'entravent en rien la "carrière" de Raïs Lebled, bien au contraire. Il faut dire qu'entre temps la contestation a pris corps en Tunisie. Début janvier 2011, El Général lance un autre bâton
de dynamique politique, Tounes Bledna ( "La Tunisie, notre
pays"). Les paroles fustigent la corruption et la brutalité d'un régime dont le chef est dépeint comme un kleptocrate. (3) Les autorités voient rouge. Le 6 janvier à 5 heures du matin, Trente policiers
et agents des forces de sécurité débarquent dans l'appartement familial
d'El General. Conduit
au ministère de l'intérieur à Tunis, il sera incarcéré pendant trois jours. Devant la tempête de protestation, le rappeur est finalement libéré. "J'ai pris un risque pour ma vie, pour ma famille. Mais je n'ai jamais eu peur parce que je parlais de la réalité", expliquera-t-il ensuite. Dès lors les médias internationaux érigent le titre au rang d'hymne de ce que l'on ne tarde pas à appeler "le Printemps arabe". (4)
* Bilan et perspectives. La
fuite du dictateur est suivi par quelques jours d'ivresse de liberté.
Les premiers gouvernements de transition dirigés par des caciques de
l'ancien régime sont contestés par une opinion qui refuse de se faire
voler sa révolution. En octobre 2011, une Assemblée constituante est
élue pour élaborer une nouvelle loi fondamentale afin de refonder la
République. Le parti islamisteEnnahardha s'impose comme la force politique centrale (5), expression des frustrations d'une partie de la population.La formation, qui dirige le pays entre 2011 à 2013, doit composer avec une mouvance salafiste en expansion dont le but est la réislamisation d'une société trop sécularisée à ses yeux. Dès lors, les
questions religieuses et identitaires occupent la place
centrale dans les débats. Ennahdha ménage les salafistes dont les violences contribuent pourtant à créer une atmosphère délétère dans le pays. (6) Malgré tout, dans les partis, les associations, dans les lieux de sociabilité, les projets de constitution sont discutés, ce qui représente une école d'apprentissage politique. Les Tunisiens, aussi déchirés soient-ils, parviennent à s'entendre sur un socle minimal de principes démocratiques. Le texte constitutionnel met ainsi en place un régime parlementaire qui rompt avec l'hypertrophie présidentialiste. Le caractère civil et non religieux de l'Etat s'inscrit dans la constitution, mais dans le même temps, "l'Etat est le gardien de la religion." On mesure ici les contorsions auxquelles les constituants ont dû se livrer pour faire coexister des exigences antinomiques. Les échéances électorales successives confirment l'extrême polarisation entre les pôles islamiste et séculier de l'arc politique.
A la différence de la Syrie, du Yémen, de la Libye, la Tunisie
n'a pas sombré dans la guerre civile après 2011, ni même renouée avec
l'autoritarisme comme à Bahreïn ou en Égypte. La démocratie fonctionne tant bien que mal, même si le renouvellement du personnel politique ne saute pas au yeux.Les femmes ont pu faire inscrire les acquis de la période bourguibienne dans la constitution. La liberté d'expression résiste toujours.Pour autant, les défis à relever sont nombreux. La situation socio-économique est gravissime avec un modèle de développement obsolète. L'autoritarisme des
années Ben Ali s'accompagnait d'un Etat fort avec
une administration efficace. Désormais, dans le Sud et le centre, l'autorité de l'Etat reste très
contestée. A la place, les activités informelles explosent avec une
hausse des trafics en tout genre (armes, drogues). Au fond, le clivage séparant la Tunisie "utile" des régions
marginalisées de l'intérieur et des banlieues défavorisées reste toujours d'actualité. Chômage, pauvreté et débrouille restent le lot quotidien de nombreux jeunes Tunisiens. Certes, le régime a changé, ce changement ne s'est pas accompagné d'une transformation véritables des structures sociales et économiques.
Notes: 1. Le 11 avril 2002, l'attentat contre la Ghibra, la grande synagogue de Djerba, témoigne de l'essor du djihadisme local.
2.
érection d'une vaste mosquée à Carthage, création de la radio Zitouna
en 2007 dédiée à la propagation du Coran, lancement d'une banque
islamique en 2009.
3. "Avec notre sang, vous avez construit les bâtiments / Et vous vous êtes habillés de soie avec notre sueur",
assène-t-il dans la première strophe. Puis il brocarde la politique
répressive à l'égard de l'islam. Le rappeur réclame ici le respect d'une
morale islamique stricte. Lors de la présidentielle en 2014, El General soutient ouvertement Moncef Marzouki, le candidat soutenu par les islamistes. Dans la dernière strophe, El General
encourage le soulèvement en cours.
4. "Un débat sur le statut et la représentativité d’El General surgit sur la
scène et dans la presse. Certains rappeurs tentèrent de relativiser sa
renommée mondiale. Selon eux, El General venait de nulle part. Il était
loin d’être le plus grand rappeur de Tunisie (comme l’avaient affirmé
beaucoup de journaux), et encore moins le premier critique du régime." (source E)
5. Le parti tente
d'apparaître comme une formation du juste milieu entre salafistes
jihadistes en pleine expansion et "extrémistes laïques", partisans d'une séparation entre
sphères politique et religieuse.
6.
En 2013, l'assassinat de Chokri Belaïd
et Mohamed Brahmi, deux opposants de gauche, suscitent une immense
déflagration. Dans un contexte régional marqué par la destitution de
Morsi en Égypte (soutenu par les Frères musulmans), Ennahdha prend
conscience de la nécessité de concéder quelques ouvertures en renonçant
à l'inscription de la charia dans la constitution en 2014.
Sources:
A. Sophie Bessis: "Histoire de la Tunisie de Carthage à nos jours", Tallandier, 2019.
E. Golpushnezad, Elham, et Stefano Barone. « On n’est pas à vendre ». L’économie politique du rap dans la Tunisie post-révolution », Politique africaine, vol. 141, no. 1, 2016, pp. 27-51.
رئيس البلاد
هاني اليوم نحكي معاك باسمي وباسم الشعب
الكل اللي عايش في العذاب
2011 مازال تم شكون يموت بالجوع،
حابب يخدم باش يعيش لكن صوتوا موش مسموع
اهبط للشارع وشوف العباد ولات وحوش
شوف الحاكم بالمطراك تاك تاك ما يهموش
مادام ما ثمة حد باش يقوله كلمة لا
حتى القانون اللي في الدستور نفخه واشرب ماءه
كل نهار نسمع قضية ركبوهاله بالسيف
بورتان الحاكم يعرف اللي هو عبد نظيف
زعمة ترضاها لبنتك، عارف كلامي يبكي العين
عارف ما دامك بو (أب) ما ترضاش الشر لصغارك
هذا ميساج عبارة واحد من صغارك يحكي معاك
رانا عايشين كالكلاب
نص الشعب عايشين الذل وذاقوا من كأس العذاب
رئيس البلاد، شعبك مات وبرشة عباد من الزبلة كلات
هاك تشوف آش قاعد صاير في البلاد
مآسي باردو والناس ما لقاتش وين تبات
هاني نحكي باسم الشعب
اللي انظلموا واللي نداسو بالصباط
رئيس البلاد، قتلي احكي من غير خوف
هاني حكيت ونعرف اللي نهايتي مش تكون الكفوف
لكن نشوف برشة ظلم وهذاك علاش اخترتك
بورتان وصاوني برشة عباد
الي نهايتي تكون الاعدام
لكن
الى متى التونسي عايش في الأوهام
وين حرية التعبير
رايت منها كان الكلام
اسمها تونس الخضراء
رئيس البلاد...
******
Chef du pays
Images et voix du président Ben Ali dans une école: "Qu’est-ce qui t’embête? Vas-y raconte-moi. Tu veux me dire quelque chose?" (L’enfant recule dans sa chaise, il a manifestement envie de pleurer)
Président du pays / Aujourd’hui je m’adresse à toi / En mon nom et en celui du peuple entier qui vit dans la souffrance / En 2011 il y a encore des gens qui meurent de faim / Le peuple veut travailler pour vivre / Mais sa voix n’est pas entendue / Descends dans la rue et regarde autour de toi / Les gens sont traités comme des bêtes Regarde les flics / À la matraque, tacatac / Impunément / Puisqu’il n’y a personne pour leur dire non / Même la loi et la constitution / ils n’en ont rien à foutre / Chaque jour j’entends parler d’une affaire montée de toutes pièces / Pourtant le pouvoir sait qu’il s’agit là d’un citoyen honnête Regarde les flics / taper sur les femmes voilées / Est-ce que tu accepterais ça pour ta fille? Ce que je raconte est malheureux / Puisque tu es un père / et que tu ne voudrais aucun mal à tes enfants / Alors dis-toi que ce message t’est adressé par un de tes enfants / Nous vivons dans la souffrance / comme des chiens / la moitié du peuple vit dans l’humiliation / et a goûté à la misère.
Refrain: Président du pays / ton peuple est mort / les gens se nourrissent dans les poubelles / Regarde ce qui se passe dans le pays / les soucis sont partout / Les gens n’ont plus où dormir / Aujourd’hui je parle au nom du peuple / écrasé par le poids de l’injustice (2X)
Président du pays / tu nous dis parle sans crainte / Voilà j’ai parlé / Mais je sais ce qui m’attend / Et ce n’est que des coups / Je vois beaucoup d’injustice / Voilà pourquoi j’ai choisi de parler / Pourtant beaucoup m’ont mis en garde / Jusqu’à quand le peuple tunisien doit-il vivre dans les rêves? / Où est la liberté d’expression? / Je n’en ai vu que le nom. / Tu appelles la Tunisie « la verte » / Mais président regarde / Elle est devenue un désert / coupée en deux blocs. / Il y a ceux qui volent aux yeux de tous / Pas besoin de les nommer / Tu sais très bien qui sont ces gens / Beaucoup d’argent devrait aller / aux projets, aux réalisations, aux écoles, aux hôpitaux, aux logements / Mais les fils de chien / avec l’argent du peuple / ils se remplissent le ventre, / ils volent, ils pillent, ils se servent, / pas un siège ne leur échappe / Le peuple a tant à dire / mais sa voix ne porte pas. / S’il n’y avait pas cette injustice, / je n’aurais pas besoin de parler.
Refrain (2X)
Ok / la voix du pays / Général 2011 / toujours la même situation / les mêmes problèmes les mêmes souffrances / Raïs le bled / Rais le bled
Le tourisme a pris d'assaut les mers et les océans à travers les
pratiques de
la plaisance et de la croisière. Les
paquebots évoquent le luxe, le dépaysement, les vacances. Aussi,
nous nous intéresserons dans un premier temps au tourisme de
croisière aujourd'hui. Enceintes
closes et sûres, les gigantesques navires qui sillonnent les mers ne
sont toutefois pas à l'abri de l'accident, comme nous le verrons en
nous intéressant au naufrage du Costa Concordia.
L'activité
touristique est très sensible aux tensions géopolitiques ou aux
crises économiques. Les perspectives sont cependant très
encourageantes pour le secteur de la croisière avec des prévisions
de croissance annuelle de l'ordre de 5 à 6 % (selon l'Association
Internationale des Croisières) et un nombre de croisiéristes qui
devrait doubler au cours des dix prochaines années.
Les bassins caribéen et méditerranéen sont les hauts lieux du tourisme
de croisière avec respectivement 37 % et 20 % de l'offre. Cette
attractivité est due à la richesse de leurs patrimoines respectifs,
à l'héliotropisme et surtout à la proximité immédiate des
réservoirs de touristes internationaux (les Américains représentant
52% de la clientèle mondiale et les Européens 25%). A terme, l'Asie
orientale et ses mers bordières pourraient s'imposer comme une zone
prisée, au potentiel prodigieux.
Le
marché de la croisière en 2015. Le dynamisme du secteur ne se
dément pas avec 17 millions de croisiéristes en 2012 et environ
30 millions attendus d'ici à 2025. Sources: Ouest France et
Cruise Industry News.
Très
organisé, le marché est segmenté en fonction des clientèles à
capter. -
La croisière de masse sur des paquebots géants aux itinéraires
bien balisés en Méditerranée ou dans les Caraïbes attire des
touristes amateurs de formules clef en main, auxquels est proposée
la visite à des prix attractifs - et au pas de charge - de lieux
d'exception (avec "Venise en tête de gondole" cf: Antoine
Frémont). -
Sur des paquebots de petite taille privilégiant des destinations de
la distinction comme les fjords norvégiens ou encore l'Arctique et
l'Antarctique, la croisière de luxe est réservée aux plus
fortunés.
Le
Costa Pacifica à quai à Kiel. Quatre grands opérateurs
dominent le marché: Carnival (100 navires en 2015), Royal
Caribbean (46 navires), Norwegian Cruise Line (22 navires),
MSC Croisière (12). Ces bateaux sont exploités sous pavillon de
complaisance. Les passagers européens ou américains sont très
souvent servis par des marins philippins, commandés par un
état-major occidental.
Les
géants du secteur se livrent à une rude compétition pour disposer
des bateaux les plus impressionnants et aux meilleurs prix. Cette
situation engendre une concurrence impitoyable entre les chantiers de
construction navale. Soucieux de réaliser des économies d'échelle,
les armateurs construisent des paquebots toujours plus gros. Ce
gigantisme pose le problème de la réception de ces mastodontes
marins et leur pilotage. (1) Dans
le domaine de la croisière, les représentations jouent un rôle
majeur. L'image des paquebots, gigantesques enceintes closes voguant
sur les flots, est profondément ancrée dans l'histoire et
entretenue par la publicité. Dans l'imaginaire collectif, les
palaces flottants sont ainsi associés au dépaysement, au luxe, à
l'aventure. En quittant la terre ferme, le croisiériste recherche
l'évasion, la découverte, mais toujours dans une ambiance
rassurante et confortable. Les grands groupes de croisière insistent
d'ailleurs sur la sécurité qui règnent à bord de telles
embarcations. De fait, à condition de ne pas croiser sur sa route un
iceberg ou un rocher résistant, le périple du croisiériste a tout
de la parenthèse enchantée. Pourtant, en dépit des propos
rassurants des campagnes publicitaires, l'accident est toujours
possible comme en attestent les naufrages du Titanic
ou du Costa
Concordia.
Or, compte tenu du gigantisme des paquebots et du nombre de
croisiéristes à bord, le nombre de victimes potentielles est
toujours particulièrement important.
Le
MSC Musica. Long de 294 mètres et large de 32, ce paquebot peut
accueillir 2500 passagers servis par 1000 membres d'équipage. Il
fut construit dans les Chantiers de l'Atlantique à
Saint-Nazaire.
Long
comme trois terrains de foot, haut comme un immeuble de 12 étages,
le Costa Concordia est en 2012 le plus gros bateau italien. Ce palace
flottant compte 1500 cabines, 5 restaurants, 13 bars, 5 jacuzzis, 4
piscines sur son toit, un toboggan aquatique, une discothèque, un
casino, un théâtre. Il est de ces navires dont on se plait à
vanter la sécurité et l'insubmersibilité. Fleuron de la compagnie
Costa Croisière, le paquebot sillonne la Méditerranée occidentale,
sans presque jamais interrompre sa course. Les croisiéristes se
voient ainsi proposer la "Dolce Vita", soit 7 jours de
périple entre Toulon, Barcelone, Palma De Majorque, Cagliari,
Palerme, Rome, Savone. A la tête du Costa Concordia, Un commandant
expérimenté de 52 ans, Francesco Schettino, issu de la meilleure
école de la marine marchande italienne, commande depuis 6 ans le
navire amiral de Costa. (2)
*
"Parade devant la rive" En
ce vendredi 13 janvier 2012, après une escale à Civitavecchia au
cours de laquelle les touristes ont pu se rendre en train à Rome, le
Concordia reprend sa route. Le temps est nuageux, la mer est calme. Lors
du trajet qui doit le conduire à Savone, le bateau passe au milieu
d'un couloir, entre le continent et l'île de Giglio. Or, le
commandant décide de détourner le bateau , pour frôler l'île de
Giglio. Schettino veut faire "l'inchino". Cette
vieille coutume de la marine italienne consiste à frôler les côtes
en signe de salut, comme une sorte révérence permettant de montrer
aux habitants de Giglio le palace flottant éclairé. L'"inchino"
est certes une manœuvre dangereuse, mais ce n'est pas la première
fois que le commandant prend ce risque et détourne son bateau pour
saluer Giglio, une île de navigateurs qui a donné plusieurs
capitaines à la marine italienne. Lors
de l'inchino, le bateau navigue à 16 nœuds, ce qui est
beaucoup trop rapide. Le paquebot vire sur la droite, mais l'arrière
"balaie", se rapprochant dangereusement des côtes.
Schettino tente de corriger la trajectoire et de contrer le
glissement en mettant la barre à gauche. Or, le timonier se trompe
et met la barre complètement à droite. Il est trop tard pour
rectifier le tir... Le paquebot vient de heurter un rocher. Il est 21
h 45.
Les
lieux de collision et d'échouage du Costa Concordia (carte tirée comme les 2 photos suivantes de Wikipédia).
*
"Dans sa panse alourdie de spas, machines à sous / L'eau est
entrée". Le
solide rocher éventre le bateau comme une boîte de conserve, dans
un effroyable bruit de tôle froissée. Le Concordia est ouvert sur
presque un quart de sa longueur. L'impact a provoqué une violente
secousse à l'intérieur du bateau. Le navire penche, le mobilier et
les premiers objets tombent. Pour les passagers, c'est l'inquiétude. Au
même moment, des tonnes d'eau s'engouffrent dans la cale. La salle
des machines est inaccessible. Trois des sept compartiments du
Concordia sont désormais inondés. Le bateau va couler, cela ne fait
plus aucun doute. Les générateurs s'arrêtent, l'électricité est
coupée. Sans moteur ni gouvernail, le bateau part à la dérive. Le
vent et les courants poussent le bateau vers le large. Pendant tout
ce temps, le capitaine s'enfonce dans le déni. Laissant les
passagers livrés à eux-mêmes. Il ne prévient pas les secours à
terre. Ce sont finalement des passagers, très inquiets, qui
appellent la gendarmerie pour donner l'alerte. La capitainerie de
Livourne entre alors en contact avec le poste de commande du
Concordia. Le
bateau dérive depuis maintenant plus d'une heure. Poussé par le
vent et les courants, il s'approche à nouveau des côtes. Le
paquebot s'échoue finalement à 50 mètres de l'île. Une
heure après l'accident, le capitaine ordonne enfin l'évacuation. Il
s'agit toujours d'une opération périlleuse, a fortiori
lorsqu'elle est mal coordonnée et que les passagers paniquent comme
c'est le cas sur le Costa Concordia. La sirène retentit. La ruée
vers les chaloupes de sauvetage commence.
*
"Alors que le capitaine tarde / A lancé les feux de détresse" Sur
le bateau, la situation devient de plus en plus difficile.
L'évacuation vire au cauchemar. Des centaines de personnes restent
coincés sur le pont. D'autres tentent à tout prix de prendre place
dans les chaloupes. C'est désormais chacun pour soi. Les insultes
fusent, les bagarres éclatent. Le sauve-qui-peut est général.
Chacun joue des coudes pour être le premier dans les embarcations de
secours. Surchargées, celles-ci descendent difficilement. A
500 mètres de l'épave, le port de Giglio s'apprête à recueillir
les naufragés. Hagards,
transis de froids, les premiers rescapés touchent enfin la terre
ferme. D'un coup quatre mille personnes débarquent sur une île qui
compte à peine 1000 habitants en hiver. Aussi, les services de
secours sont totalement dépassés. L'église, pleine à craquer,
fait office de centre de secours. Les
corps des premiers morts commencent à arriver sur le quai du petit
port. Nous
sommes désormais deux heures après le choc et près de 500
passagers restent prisonniers de l'épave. Le bâbord monte sans
cesse quand le tribord s'enfonce lentement dans l'eau glaciale. Alors
que les officiers désertent, le maire adjoint de Giglio monte sur
le navire où il trouve des passagers en détresse, abandonnés à
leur sort. Le bateau se désagrège. L'eau glaciale (8 degrés)
s'infiltre partout, la tôle se tord. En raison du mutisme du
capitaine, les gardes côtes arrivent enfin à bord de leur
hélicoptère, à la fumée des cierges. A l'aide de leurs caméras
infrarouges, ils ne peuvent que constater l'ampleur du désastre.
Plusieurs dizaines de rescapés se trouvent en équilibre instable
sur la coque du bateau. Désespérés, certains sautent dans le
vide. Des cris continuent à monter des entrailles de l'épave.
Le commandant quant à lui ne s'y trouve plus! En violation des
règles maritimes élémentaires, il a déjà quitté le navire. Par
conséquent, les sauveteurs n'ont aucun interlocuteur sur l'épave.
Depuis la capitainerie de Livourne, à 200 km de Giglio, le
commandant De Falco parvient toutefois à joindre Schettino
sur son portable. Le
capitaine affirme: - "Nous ne pouvons plus monter à bord car
le navire est en train de se cabrer côté poupe". -
"Commandant, vous avez abandonné le bateau ?",
demande alors d'un ton très surpris De Falco. -
"Non non, évidemment que non !" répond avec aplomb le
capitaine. De
Falco exhorte Schettino à remonter à bord. -
"Vous réalisez qu'il fait noir? On n'y voit rien du tout. -
Et alors? Tu veux rentrer chez toi? Il fait noir et tu veux
rentrer chez toi? Va à la proue, monte sur l'échelle et dis-moi ce
qu'on peut faire. Combien de gens il y a et de quoi ils ont besoin.
Maintenant!" Peine
perdue, Schettino ne remettra pas les pieds sur le Concordia.
*
"Du ciel tombe des cordes / Faut-il y grimper ou s'y pendre?" Alors
que le commandant et les officiers ont abandonné le navire, les
sauvetages sont coordonnés par Mario Pellegrini, le maire adjoint de
Giglio. Une fois à bord du paquebot, ce dernier cherche un
responsable et finit par tomber sur le seul officier a ne pas avoir
abandonné son poste (Simone Canessa). Tous deux explorent
péniblement les entrailles de l'épave. Parvenus sur la coque, ils
font évacuer les passagers toujours présents à l'aide d'une
échelle de cordes. Les prisonniers du Concordia doivent se laisser
glisser le long des parois de la coque, ce qui représente une
descente d'environ 60 mètres. Un bateau des garde-côtes les attend
en contrebas. A 4h30 du matin, les deux hommes seront les derniers à
quitter l'épave. *
"L'homme amusé depuis la dune / Voit le ferry mourir" Loin
des naufragés, le commandant assiste, apathique au naufrage de son
navire. Redoutant la confrontation avec les naufragés, Schettino
s'esquive. A bord de l'unique taxi de l'île, il se réfugie à
l'hôtel où il accorde une interview à une chaîne de télévision.
Le commandant affirme avoir coordonné l'évacuation avec un
sang-froid exemplaire. A l'écouter, il est le héros de la soirée. Tandis
que la carcasse du Concordia s'enfonce lentement dans l'abîme, son
commandant s'enfonce, pathétique, dans le mensonge. Au petit matin,
il sera arrêté par la police pour homicide par imprudence. Les
opérations de sauvetage ont cessé. Les chaloupes vides gisent
désormais dans le port. Au large, le Costa ressemble à une boîte
de conserve défoncée, le flan éventré par une plaie béante de 60
mètres de long. Le récif à l'origine du choc, a perdu son sommet:
un rocher de 500 tonnes qui sommeille désormais dans les entrailles
du paquebot.
*
"Cinq étoiles dans la nuit sont mortes." Au
total, l'accident fait 32 morts. Le
Concordia restera pendant 2 ans et demi sur les lieux de naufrage.
Or, dès le lendemain de la tragédie, un tourisme morbide
s'improvise autour de l'épave du navire, bien visible depuis l'ilôt
rocheux. En juillet 2014, enfin renfloué, le navire est remorqué
jusqu'à Gênes où ses 50 000 tonnes de ferrailles sont
méticuleusement démontées. Le
procès du Concordia s'est tenu en 2016 dans le théâtre de
Grosseto, capitale provinciale. En échange d'une reconnaissance de
sa culpabilité et d'une condamnation à un million d'euros d'amende
(soit 1/500e de la valeur du bateau), Costa Croisière ne comparaît
pas devant le tribunal. Légale, la procédure n'en scandalise pas
moins les victimes. A l'exception du commandant en chef, les
officiers du Concordia sont également absents de la salle
d'audiences. Tous ont plaidé coupable et négocié des peines de
prison entre 18 mois et deux ans et demi avec sursis. Schettino se
retrouve donc seul sur le banc des accusés. Fidèle à sa ligne de
défense, l'homme prétend que s'il a quitté le bateau avant les
passagers, c'est à cause d'une malencontreuse glissade (... qui le
conduit dans une chaloupe!). En
dépit de ces explications, les audiences ont mis en évidence la
double irresponsabilité du commandant. C'est bien lui, et lui seul,
qui prit la décision de se rapprocher de l'île lors de l'"inchino".
C'est encore lui qui abandonna son poste alors même que des
centaines de passagers, dont il avait la charge, restaient
prisonniers de l'épave. Finalement,
Schettino a écopé de 16 ans de prison en appel. En cassation, le
procureur a réclamé 27 années de détention. Le procès reprendra
au printemps prochain.
Feu
Chatterton est un groupe français extrêmement prometteur. Salué
par la critique unanime, son premier album ["Ici le jour (a tout
enseveli)"] offre une succession de chansons particulièrement
envoutantes. Feu est d'abord un son à nul autre pareil et qu'il
serait donc vain de vouloir cataloguer. Feu, c'est aussi un chanteur
charismatique dont l'interprétation ne peut laisser l'auditeur
indifférent. Condensé de crânerie et d'audace, ce chant captive et
subjugue. Feu, ce sont enfin des mots. Côte
Concorde
narre ainsi avec lyrisme et pudeur le naufrage du Concordia, rendant
par la même occasion un hommage sensible aux victimes. Notes:
1.
A Venise, les paquebots qui empruntent le canal Giudecca contribuent
à creuser la lagune et à fragiliser les édifices historiques
juchés sur pilotis. Chaque année, ce ne sont pas moins de deux
millions de croisiéristes qui partent à
l'assaut de la Sérénissime.
Des négociations sont en cours pour limiter le trafic. 2.
Les supestitieux (éclairés par la suite des événements) ont beau
jeu de rappeler que le jour de l'inauguration du paquebot, le 7
juillet 2006, la bouteille de Champagne lancée sur la coque du
navire, ne se brisa pas. Ce qui, pour les marins, est un mauvais
présage.
Feu
Chatterton!: "Côte concorde" Il
pleut, il pleut à Giglio / Vieille commune ennuyée / De la côte
Toscane / Triple, triple A idiot / Il nous faut oublier / Comme D
point Strauss-Kahn / Voilà ce que titrent à la capitale / Les
journaux ce vendredi là / Une écriture accidentée comme les
routes, paysage / Où le temps se dilate / Où le temps se dilate / Il
pleut, il pleut à Giglio / Vendredi 13, à bord du côte Concorde
/ Alors que le capitaine tarde / A lancé les feux de détresse /
A lancé les feux
Si près de la lagune / A tangué le navire
/ L'homme amusé depuis la dune / Voit le ferry mourir / Si près de
la lagune / A tangué le navire / L'homme amusé depuis la dune /
Voit le ferry mourir
Du ciel tombe des cordes / Faut-il y
grimper ou s'y pendre? / Sur le pont du côte Concorde / Cinq
étoiles dans la nuit sont mortes / Du ciel tombe des cordes /
Faut-il y grimper ou s'y pendre? / Sur le pont du côte Concorde /
Cinq étoiles dans la nuit sont mortes
Voilà ce qui arrive
quand les bicoques sédentaires s'en vont voir du pays / Parade
devant la rive mais les eaux couleurs d'eau pâlie ne sont pas
édentées / Ainsi petit rocher voulut croiser ta course / Pirate
somnolent mille fois dérangé par tes folles néons et le bruit de
ta bourse / Il a mordu dedans / Il a mordu dedans n'est ce pas le
ciel qui a ô en lui / La chute du vaisseau par la pierre
éventrée / Dans sa panse alourdie de spas, machines à sous / L'eau
est entrée, l'eau est entrée, l'eau est entrée, l'eau est
entrée
Du ciel tombe des cordes / Faut-il y grimper ou s'y
pendre? / Sur le pont du côte Concorde Cinq étoiles dans la nuit
sont mortes / Du ciel tombe des cordes / Faut-il y grimper ou s'y
pendre? / Sur le pont du côte Concorde / Cinq étoiles dans la nuit
sont mortes / Cinq étoiles dans la nuit sont mortes
Si près
de la lagune, a tangué le navire / L'homme amusé depuis la dune /
Voit le ferry mourir / Si près de la lagune, a tangué le navire /
L'homme amusé depuis la dune / Voit le ferry mourir Sources: -
Antoine Frémont: "Géographie des espaces maritimes", La
Documentation photographique, 2015 -
Cedre:
Costa Concordia. -
RFI: l'ultime
voyage controversé du Costa Concordia. -
Zoom de la rédaction (France Inter): "La
vie autour de l'épave".
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.