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mercredi 6 janvier 2021

"Raïs le bled". Un rap contre la dictature de Ben Ali en Tunisie.

Coincée entre l'Algérie et la Libye, la Tunisie est le plus petit (163 000 km²) des États du Maghreb. Ses 11,5 millions d'habitants se répartissent très inégalement sur le territoire. L'étroite bande côtière concentre les principales villes du pays, ainsi que les axes de transports majeurs. Les longues plages de sable étirées le long de la Méditerranée attirent les vacanciers, avec la construction au cours des années 1970 d'un chapelet de stations balnéaires (Tabarka, Monastir, Hammamet, Djerba). A l'inverse, le  sud désertique et les plateaux centraux sont peu peuplés. Les indicateurs de développement régionaux y demeurent systématiquement en deçà de la moyenne nationale. Plus pauvres, les habitants de l'intérieur se sentent abandonnés par le pouvoir central. C'est en plein cœur du pays, à Sidi Bouzid qu'a éclaté la révolution tunisienne, prélude aux printemps arabes de l'année 2011. En décembre 2010, à Sidi Bouzid, Mohammed Bouazzizzi, chômeur et vendeur ambulant sur les marché, s'immole par le feu pour protester contre la saisie de sa marchandise par la police. Cet acte désespéré allait marquer le début du printemps arabe tunisien et la fin de l'ère Ben Ali, inspirant ensuite d'autres pays du monde arabe.

* Habib Bourgiba, le "combattant suprême" (1957-1987).

Au début du XVIII° siècle, la Tunisie forme une province autonome de l'empire ottoman dirigée par des beys. De 1881 à 1956, ce territoire est placé sous la domination coloniale française en tant que protectorat. En 1956, le pays accède enfin à l'indépendance au terme d'une lutte de libération nationale.  L'année suivante, l'ancien dirigeant nationaliste du Néo Destour, Habib Bourguiba, devient le premier président de la République tunisienne. La constitution de 1959 instaure un présidentialisme institutionnel. Omnipotent, le chef de l'État impose le parti unique, le culte de la personnalité et met au pas le syndicat UGTT (Union Tunisienne Générale du Travail). Les luttes de sérail tiennent bientôt lieu de vie politique, tandis que les promesses de démocratisation sont sans cesse ajournées. Dans le même temps, Bourguiba modernise à tour de bras la société tunisienne. Les femmes se voient accorder des droits fondamentaux: scolarisation des filles, droit au divorce et à l'interruption volontaire de grossesse (1973). La polygamie, la répudiation et le mariage forcé sont interdits.  En dépit de ces grandes avancées, la fracture sociale s'aggrave entre le pouvoir et les exclus de la redistribution des richesses. L'autoritarisme croissant ne parvient ni à contrer l'expansion d'un mouvement islamiste inspiré de celui des monarchies du Golfe, ni à empêcher le processus de réislamisation des pratiques sociales. Pour lutter contre les islamistes, Bourguiba s'appuie alors sur le général Zine El Abidine Ben Ali. L'ancien patron de la Sûreté nationale est ainsi catapulté premier ministre en 1987. Conscient du rejet dont fait désormais l'objet Bourguiba, le chef du gouvernement fomente un "coup d'état médical" le 7 novembre 1987. Des médecins triés sur le volet par Ben Ali signent un rapport médical prouvant l'inaptitude du président à assumer ses fonctions. En tant que premier ministre, Ben Ali lui succède sans avoir fait tirer un seul coup de feu. Après trente ans d'un règne sans partage, le nouveau pouvoir est accueilli avec joie par une population privée de droits. 

Statue équestre de Habib Bourguiba à la Goulette. [M.Rais, CC BY-SA 3.0]
 

* L'ère Ben Ali. 1987-2011. Le nouveau raïs impose très vite une autorité sans partage, même si il ne cesse d'affirmer sa volonté de garantir le pluralisme. L'organisation régulière d'élections, encadrées et manipulées, servent de paravent démocratique. Dans un premier temps, seuls les islamistes d'Ennhardha ("La Renaissance") font figure de force d'opposition. Pour leur couper l'herbe sous le pied, Ben Ali exalte alors "l'identité arabo-islamique", tout en donnant des gages aux tenants de l'islam politique. Les tensions ressurgissent cependant très rapidement. Profitant de la focalisation de l'attention internationale sur la guerre du Golfe, le président lance une chasse aux islamistes.  Après les attentats du 11 septembre 2001, le dictateur vante sa capacité à contenir les islamistes radicaux auprès des Occidentaux. (1) Dès lors, ces derniers s'accommodent de l'absence de libertés et de la répression dont font l'objet les opposants politiques tunisiens. Dans  sa volonté de se concilier les segments fondamentalistes de l'opinion, Ben Ali n'en réactive pas moins la fibre identitaire et religieuse quand le besoin s'en fait sentir. (2) On touche ici une des grandes lignes de force de la république benaliste: se maintenir au pouvoir coûte que coûte.  "Le nomadisme idéologique du président et de son clan a eu pour objectif d'assurer la pérennité de leur pouvoir. (... ) Les multiples concessions faites à la partie la plus conservatrice de l'opinion ont contribué à réislamiser les comportements et les pratiques sociales d'une grande partie de la population (...)", rappelle Sophie Bessis. (source A p428)

Ben Ali accentue encore la politique répressive de son prédécesseur. Tout en se réclamant sans cesse des principes démocratiques, il les bafoue avec une constance remarquable. Les libertés d'expression et d'association sont rognées, la constitution manipulée afin de se maintenir indéfiniment au pouvoir. En 2002, le dictateur fait approuver par référendum son "coup d'Etat constitutionnel" instituant une présidence à vie.

* Une économie dans l'impasse. Dans le domaine économique, Ben Ali hérite d'une situation difficile. Au début des années 1990, la Tunisie vient de subir les mesures d'ajustement structurel imposées par le FMI. La situation s'améliore néanmoins rapidement grâce à une série de bonnes récoltes agricoles, ainsi qu'à l'essor du secteur industriel exportateur et du tourisme. D'aucuns parlent même d'un "miracle tunisien". Les voyants économiques repassent néanmoins très vite dans le rouge. Les exportations de produits manufacturés restent confinés à des segments industriels bas de gamme de plus en plus concurrencés. En 2002, les attentats perpétrés en Tunisie entraînent une chute spectaculaire des recettes touristiques. A cela s'ajoute, le système de prédation opéré par le clan présidentiel sur tous les secteurs productifs à forte rentabilité. On touche ici du doigt l'autre grande obsession du dictateur: " garantir l'enrichissement de sa parentèle." Comme le note Sophie Bessis,"la «famille» a procédé habilement (...) en se livrant à des techniques sophistiquées de «capture de l'Etat» et de sa rente par le biais d'une manipulation systématique des textes réglementaires et législatifs, ce qui lui a permis de s'emparer en près de deux décennies de dizaines de sociétés et d'en créer quelques centaines d'autres, l'ensemble ayant réalisé en 2010 21% des profits totaux du secteur privé tunisien." (p438) Évidemment, l'opulence et le luxe dans lesquels vit la famille régnante pousse l'exaspération à son comble.

* La situation sociale devient explosive. La politique éducative patine. Les étudiants ne trouvent pas à s'employer. Le mécontentement grandit au sein d'une jeunesse exclue du marché du travail . La révolte de Gafsa en 2008 atteste de la dégradation sociale dans le pays. Dans ce bassin phosphatier, la modernisation de l'exploitation provoque la fonte des effectifs de mineurs. Le mouvement social y prend une ampleur inédite en raison de l'implication des responsables locaux du syndicat UGTT, longtemps placé sous l'éteignoir. Dans la région, le niveau de chômage atteint des records, y compris chez les jeunes diplômés. Épicentre de la rébellion contre Ben Ali, cette zone est emblématique de la marginalisation d'une grande partie du territoire tunisien. En effet, dans le  sud désertique et les plateaux centraux, les indicateurs de développement régionaux demeurent systématiquement en deçà de la moyenne nationale. Plus pauvres, les habitants de l'intérieur se sentent abandonnés par le pouvoir central, dont les choix économiques privilégient systématiquement les régions côtières, qui concentrent 90% des industries, 95% des infrastructures hôtelières, pour 70% de la population nationale. La marginalisation du sud et de l'ouest créent une véritable fracture territoriale. Dans les régions pauvres et marginalisées, la jeunesse ne survit que grâce au système D. Dans une société régie par l'informel, on ne faut rien attendre (de bon) du pouvoir central. Les caciques du régime ne mesurent pas la montée de l'exaspération et restent sourds aux premiers coups de semonce. Devenue un Etat autoritaire, policier, privatisé au profit d'un clan, la Tunisie ressemble à un baril de poudre, prêt à exploser.  

* Le suicide de Mohammed Bouazizi, détonateur de la révolution.

Mohamed Bouazizi vit à Sidi Bouzid, une ville de 40 000 habitants située  dans le centre-ouest du pays. Unique soutien de famille, le jeune homme a dû arrêter ses études précocement. Pour gagner quelques sous, il emprunte une balance, se fait avancer quelques fruits et légumes qu'il revend sur les marchés. Une fois les produits écoulés, il rembourse le grossiste et touche son petit profit. Trop pauvre pour s'acheter un permis de vente, le jeune homme est régulièrement harcelé par la police. Le 17 décembre 2010 au matin, des officiers lui confisquent le matériel et l'étal de marchandises. Excédé, il tente de récupérer en vain le matériel qu'on lui a prêté, en se rendant au poste de police. Au désespoir, il s'achète un bidon d'essence et s'immole devant le gouvernorat de la ville. L'homme est très gravement blessé.

L'information qui passe d'abord inaperçue, finit bientôt par susciter une très vive émotion. Alors que la télé publique passe sous silence cet événement dérangeant, internet transmet l'information et devient l'autre front de la révolution, dont l'Etat peine à limiter l'accès. L'image du corps en flammes se diffuse sur la toile et le récit du  drame se transmet via les réseaux sociaux. Le suicide transforme le jeune homme en martyr d'un régime honni, en victime d'un pouvoir aveugle aux difficultés d'une grande partie de la population. Bouazizi devient l'incarnation des malheurs et des frustrations des régions déshéritées du sud et du centre de la Tunisie. Le lendemain du drame, des manifestations s'organisent à Sidi Bouzid, avant de gagner les localités voisines. Les participants réclament justice, dénoncent la vie chère, le chômage... En cherchant à mater les échauffourées, les Brigades de l'ordre public tuent des dizaines de manifestants et transforment l'agitation en une véritable insurrection. A Sidi Bouzid, le 22 décembre, un jeune homme de 24 ans, Houcine Neji, met fin à ses jours. Le désespoir semble contagieux... Pour l'heure, l'Etat ne s'alarme pas. Après tout, les manifestations restent cantonnées aux chômeurs de l'intérieur, loin des caméras, pas de quoi écourter les vacances de la famille Ben Ali à Dubaï. Le 28 décembre, le gouvernement lance une opération de communication afin de reprendre la main. Un reportage montre le président aux côtés de Mohamed Bouazizi, le corps recouvert de bandages. 

Sur le terrain pourtant, l'agitation ne faiblit pas, bien au contraire. Des mots d'ordre politiques s'ajoutent désormais aux revendications sociales. Des "Ben Ali dégage" montent de la foule. La colère gagne les régions côtières et prend l'allure d'un soulèvement général. Pris en charge par les sections locales de la centrale syndicale UGTT, le mouvement spontané se structure, se politise et prend de l'ampleur. Le 4 janvier, Mohamed Bouazizi décède de ses blessures. Dans la rue, les affrontements se multiplient. Sur internet, des cyberactivistes attaquent et piratent les sites gouvernementaux. Le 6, des bloggers et des internautes influents subissent des arrestations, tandis que les plateformes vidéos telles que Youtube sont censurées. Le 8, 23 civils sont tués à Thala et Kasserine, dans l'intérieur du pays. L'indignation traverse les frontières. Les journalistes étrangers débarquent pour couvrir les événements. Le massacre ne peut plus se dérouler à huis clos. L'Europe dénonce désormais l'utilisation disproportionnée de la force. Seule la France se distingue par l'entremise de Michèle Alliot-Marie. La ministre de l'Intérieur ne trouve en effet  rien de mieux que de proposer à Ben Ali une coopération policière pour mieux mâter des populations avides de liberté! 

Photo prise lors de la manifestation du 14 janvier 2011 devant le ministère de l'intérieur à Tunis. [Skotch 79, CC0, via Wikimedia Commons]
 

Dans les cortèges des manifestations, on trouve désormais non seulement de jeunes chômeurs, mais aussi des avocats, des enseignants, des étudiants, les syndicats. Le 13 janvier, Ben Ali s'exprime en Arabe dialectal et lance: "Je vous ai compris". Il promet des réformes radicales, l'instauration du pluralisme et jure qu'il ne se présentera pas en 2014. Les rassemblements se poursuivent, fruits de l'alliance momentanée de classes et de catégories socio-professionnelles diverses. Les manifestants se réapproprient l'hymne et le drapeau, tandis que deux slogans s'imposent: "Dégage" et "Le peuple veut la chute du régime". Dans un dernier baroud d'honneur, les forces de l'ordre chargent avec violence. La répression fait de 10 à 15 morts à Tunis et Hammamet. Le régime vacille enfin. Le 14 janvier, vers 16h30, un convoi quitte le palais de Carthage. Ben Ali et sa famille s'envolent en catastrophe pour Riyad, après le refus de la France d'accueillir les fuyards. En quelques heures, l'ami d'hier est devenu infréquentable... L'armée a refusé de prêter main forte au régime qui s'effondre 28 jours après l'immolation de Mohamed Bouazizi.

* "Président ton peuple est mort"

Les dernières années du régime  se caractérise par une grande effervescence culturelle. Obsédé par la perpétuation d'un pouvoir kleptocrate et dictatorial, Ben Ali n'a pas su mesurer l'ampleur du désespoir social. La jeunesse est particulièrement en colère car "condamnée dans sa majorité à une instruction au rabais mais massivement éduquée, (...) cloîtrée dans un pays ne lui offrant guère de perspectives d'accomplissement mais ouverte sur le monde et adepte des réseaux sociaux (...)." Grâce à leurs mots, les rappeurs se font les porte-voix de l'exaspération. Ils narguent le pouvoir, témoignent des souffrances et des attentes des populations. Internet et les réseaux sociaux deviennent alors le moyen de contourner la censure, le harcèlement et d'échapper aux indicateurs d'une police omniprésente.

Hamada Ben Amor, alias El Général, jeune aspirant rappeur de 21 ans, vit avec ses parents et son frère aîné dans un modeste appartement de Sfax, au sud de Tunis. Il est alors à peu près inconnu dans le milieu du rap. Le 7 novembre 2010 (date d'accession au pouvoir de Ben Ali 23 ans plus tôt), le rappeur met en ligne un titre sur Facebook intitulé Raïs Lebled ("Président du pays"). Concentré de rage brute, le morceau est une charge frontale contre le dictateur et sa clique. Les mots simples et directs énumèrent  les maux dont souffre une jeunesse placée sous le joug tyrannique de Ben Ali: la pauvreté et ses corolaires (faim, chômage, humiliation), les violences d'une police agissant en toute impunité, les injustices caractérisées, les libertés fondamentales bafouées, la mainmise du clan présidentiel sur les richesses nationales... "Président, ton peuple est mort / Les gens se nourrissent dans les poubelles / Regarde ce qui se passe / Partout des soucis misère / Nulle part où dormir / Je parle au nom du peuple / Écrasé par le poids de l'injustice." En quelques heures, les jeunes Tunisiens diffusent, partagent, relaient ce rap dont les paroles correspondent à leurs expériences personnelles. L'interdiction de la chanson, la suspension du numéro de portable d'El General, le blocage des pages Facebook et My Space du rappeur n'entravent en rien la "carrière" de Raïs Lebled, bien au contraire. Il faut dire qu'entre temps la contestation a pris corps en Tunisie. Début janvier 2011, El Général lance un autre bâton de dynamique politique, Tounes Bledna ( "La Tunisie, notre pays"). Les paroles fustigent la corruption et la brutalité d'un régime dont le chef est dépeint comme un kleptocrate. (3) Les autorités voient rouge. Le 6 janvier à 5 heures du matin, Trente policiers et agents des forces de sécurité débarquent dans l'appartement familial d'El General. Conduit au ministère de l'intérieur à Tunis, il sera incarcéré pendant trois jours. Devant la tempête de protestation, le rappeur est finalement libéré. "J'ai pris un risque pour ma vie, pour ma famille. Mais je n'ai jamais eu peur parce que je parlais de la réalité", expliquera-t-il ensuite. Dès lors les médias internationaux érigent le titre au rang d'hymne de ce que l'on ne tarde pas à appeler "le Printemps arabe". (4)


* Bilan et perspectives. La fuite du dictateur est suivi par quelques jours d'ivresse de liberté. Les premiers gouvernements de transition dirigés par des caciques de l'ancien régime sont contestés par une opinion qui refuse de se faire voler sa révolution. En octobre 2011, une Assemblée constituante est élue pour élaborer une nouvelle loi fondamentale afin de refonder la République. Le parti islamiste Ennahardha s'impose comme la force politique centrale (5), expression des frustrations d'une partie de la population. La formation, qui dirige le pays entre 2011 à 2013, doit composer avec une mouvance salafiste en expansion dont le but est la réislamisation d'une société trop sécularisée à ses yeux. Dès lors, les questions religieuses et identitaires occupent la place centrale dans les débats. Ennahdha ménage les salafistes dont les violences contribuent pourtant à créer une atmosphère délétère dans le pays. (6)  Malgré tout, dans les partis, les associations, dans les lieux de sociabilité, les projets de constitution sont discutés, ce qui représente une école d'apprentissage politique. Les Tunisiens, aussi déchirés soient-ils, parviennent à s'entendre sur un socle minimal de principes démocratiques. Le texte constitutionnel met ainsi en place un régime parlementaire qui rompt avec l'hypertrophie présidentialiste. Le caractère civil et non religieux de l'Etat s'inscrit dans la constitution, mais dans le même temps, "l'Etat est le gardien de la religion." On mesure ici les contorsions auxquelles les constituants ont dû se livrer pour faire coexister des exigences antinomiques. Les échéances électorales successives confirment l'extrême polarisation entre les pôles islamiste et séculier de l'arc politique. 

A la différence de la Syrie, du Yémen, de la Libye, la Tunisie n'a pas sombré dans la guerre civile après 2011, ni même renouée avec l'autoritarisme comme à Bahreïn ou en Égypte. La démocratie fonctionne tant bien que mal, même si le renouvellement du personnel politique ne saute pas au yeux. Les femmes ont pu faire inscrire les acquis de la période bourguibienne dans la constitution. La liberté d'expression résiste toujours. Pour autant, les défis à relever sont nombreux. La situation socio-économique est gravissime avec un modèle de développement obsolète. L'autoritarisme des années Ben Ali s'accompagnait d'un Etat fort avec une administration efficace. Désormais, dans le Sud et le centre, l'autorité de l'Etat reste très contestée. A la place, les activités informelles explosent avec une hausse des trafics en tout genre (armes, drogues). Au fond, le clivage séparant la Tunisie "utile" des régions marginalisées de l'intérieur et des banlieues défavorisées reste toujours d'actualité. Chômage, pauvreté et débrouille restent le lot quotidien de nombreux jeunes Tunisiens. Certes, le régime a changé, ce changement ne s'est pas accompagné d'une transformation véritables des structures sociales et économiques.

Notes:
1. Le 11 avril 2002, l'attentat contre la Ghibra, la grande synagogue de Djerba, témoigne de l'essor du djihadisme local. 

2. érection d'une vaste mosquée à Carthage, création de la radio Zitouna en 2007 dédiée à la propagation du Coran, lancement d'une banque islamique en 2009.

3. "Avec notre sang, vous avez construit les bâtiments / Et vous vous êtes habillés de soie avec notre sueur", assène-t-il dans la première strophe. Puis il brocarde la politique répressive à l'égard de l'islam. Le rappeur réclame ici le respect d'une morale islamique stricte. Lors de la présidentielle en 2014, El General soutient ouvertement Moncef Marzouki, le candidat soutenu par les islamistes. Dans la dernière strophe, El General encourage le soulèvement en cours.

4. "Un débat sur le statut et la représentativité d’El General surgit sur la scène et dans la presse. Certains rappeurs tentèrent de relativiser sa renommée mondiale. Selon eux, El General venait de nulle part. Il était loin d’être le plus grand rappeur de Tunisie (comme l’avaient affirmé beaucoup de journaux), et encore moins le premier critique du régime." (source E)

5. Le parti tente d'apparaître comme une formation du juste milieu entre salafistes jihadistes en pleine expansion et "extrémistes laïques", partisans d'une séparation entre sphères politique et religieuse.

6. En 2013, l'assassinat de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, deux opposants de gauche, suscitent une immense déflagration. Dans un contexte régional marqué par la destitution de Morsi en Égypte (soutenu par les Frères musulmans), Ennahdha prend conscience de la nécessité de concéder quelques ouvertures en renonçant à l'inscription de la charia dans la constitution en 2014.   

Sources:

A. Sophie Bessis: "Histoire de la Tunisie de Carthage à nos jours", Tallandier, 2019.

B. "Révolution rock: Printemps arabe, en rap vers la démocratie" [Continent musique]

C. "Tunisie, le laboratoire du printemps arabe", [Affaires sensibles]

D. "Rayes le Bled" par El General. [Dormira jamais]

E. Golpushnezad, Elham, et Stefano Barone. « On n’est pas à vendre ». L’économie politique du rap dans la Tunisie post-révolution », Politique africaine, vol. 141, no. 1, 2016, pp. 27-51

رئيس البلاد
هاني اليوم نحكي معاك باسمي وباسم الشعب
الكل اللي عايش في العذاب
2011 مازال تم شكون يموت بالجوع،
حابب يخدم باش يعيش لكن صوتوا موش مسموع
اهبط للشارع وشوف العباد ولات وحوش
شوف الحاكم بالمطراك تاك تاك ما يهموش
مادام ما ثمة حد باش يقوله كلمة لا
حتى القانون اللي في الدستور نفخه واشرب ماءه
كل نهار نسمع قضية ركبوهاله بالسيف
بورتان الحاكم يعرف اللي هو عبد نظيف
زعمة ترضاها لبنتك، عارف كلامي يبكي العين
عارف ما دامك بو (أب) ما ترضاش الشر لصغارك
هذا ميساج عبارة واحد من صغارك يحكي معاك
رانا عايشين كالكلاب
نص الشعب عايشين الذل وذاقوا من كأس العذاب
رئيس البلاد، شعبك مات وبرشة عباد من الزبلة كلات
هاك تشوف آش قاعد صاير في البلاد
مآسي باردو والناس ما لقاتش وين تبات
هاني نحكي باسم الشعب
اللي انظلموا واللي نداسو بالصباط
رئيس البلاد، قتلي احكي من غير خوف
هاني حكيت ونعرف اللي نهايتي مش تكون الكفوف
لكن نشوف برشة ظلم وهذاك علاش اخترتك
بورتان وصاوني برشة عباد
الي نهايتي تكون الاعدام
لكن
الى متى التونسي عايش في الأوهام
وين حرية التعبير
رايت منها كان الكلام
اسمها تونس الخضراء
رئيس البلاد...

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Chef du pays

Images et voix du président Ben Ali dans une école: "Qu’est-ce qui t’embête? Vas-y raconte-moi. Tu veux me dire quelque chose?" (L’enfant recule dans sa chaise, il a manifestement envie de pleurer)

Président du pays / Aujourd’hui je m’adresse à toi / En mon nom et en celui du peuple entier
qui vit dans la souffrance / En 2011 il y a encore des gens qui meurent de faim / Le peuple veut travailler pour vivre / Mais sa voix n’est pas entendue / Descends dans la rue et regarde autour de toi / Les gens sont traités comme des bêtes Regarde les flics / À la matraque, tacatac / Impunément / Puisqu’il n’y a personne pour leur dire non / Même la loi et la constitution / ils n’en ont rien à foutre / Chaque jour j’entends parler d’une affaire montée de toutes pièces / Pourtant le pouvoir sait qu’il s’agit là d’un citoyen honnête
Regarde les flics / taper sur les femmes voilées / Est-ce que tu accepterais ça pour ta fille?
Ce que je raconte est malheureux / Puisque tu es un père / et que tu ne voudrais aucun mal à tes enfants / Alors dis-toi que ce message t’est adressé par un de tes enfants / Nous vivons dans la souffrance / comme des chiens / la moitié du peuple vit dans l’humiliation / et a goûté à la misère.

Refrain: Président du pays / ton peuple est mort / les gens se nourrissent dans les poubelles / Regarde ce qui se passe dans le pays / les soucis sont partout / Les gens n’ont plus où dormir / Aujourd’hui je parle au nom du peuple / écrasé par le poids de l’injustice (2X)

Président du pays / tu nous dis parle sans crainte / Voilà j’ai parlé / Mais je sais ce qui m’attend / Et ce n’est que des coups / Je vois beaucoup d’injustice / Voilà pourquoi j’ai choisi de parler / Pourtant beaucoup m’ont mis en garde / Jusqu’à quand le peuple tunisien doit-il vivre dans les rêves? / Où est la liberté d’expression? / Je n’en ai vu que le nom. / Tu appelles la Tunisie « la verte » / Mais président regarde / Elle est devenue un désert / coupée en deux blocs. / Il y a ceux qui volent aux yeux de tous / Pas besoin de les nommer / Tu sais très bien qui sont ces gens / Beaucoup d’argent devrait aller / aux projets, aux réalisations, aux écoles, aux hôpitaux, aux logements / Mais les fils de chien / avec l’argent du peuple / ils se remplissent le ventre, / ils volent, ils pillent, ils se servent, / pas un siège ne leur échappe / Le peuple a tant à dire / mais sa voix ne porte pas. / S’il n’y avait pas cette injustice, / je n’aurais pas besoin de parler.

Refrain (2X)

Ok / la voix du pays / Général 2011 / toujours la même situation / les mêmes problèmes les mêmes souffrances / Raïs le bled / Rais le bled

Refrain

mercredi 3 juin 2020

Quand le rap du 113 éclaire de façon originale les enjeux d'identités des vacances au bled.

Chaque année, des milliers de Marocains, Algériens, Tunisiens vivant en Europe reviennent passer leurs vacances d'été dans leur pays d'origine, ou dans celui de leurs parents et grands-parents. 

En 1999, le 113 sort son premier album intitulé Les princes de la ville. Porté par le tube Tonton du Bled, l'album rencontre un immense succès.  Les ventes s'envolent (450 000) et les prix pleuvent. Aux victoires de la musique, le groupe débarque sur scène en 504 et rafle le trophée de "l'album rap" et surtout celui de la "révélation du public". Rim'K, AP et Mokobé, les trois membres du groupe, habitent 113 rue Camille Groult, à Vitry sur Seine dans le Val de Marne. La rencontre avec DJ Medhi leur permet de décoller avec une production originale et ambitieuse. Trois morceaux de leur premier album reviennent sur les origines bigarrées des membres du 113: l'Algérie pour le Tonton du Bled de Rim'K, le Mali sur Tonton d'Afrique de Mokobé, la Guadeloupe avec Tonton des îles d'AP.
Tonton du bled témoigne de l'importance et de la complexité des échanges culturels et économiques qu'entretiennent avec leur région d'origine les  migrants maghrébins (et leurs descendants) installés en Europe. Le morceau permet en outre d'aborder la difficile situation de la double culture ( préjugés, stéréotypes, etc…) et le sentiment de toujours avoir le cul entre deux chaises pour une partie de la population issue de l’immigration.

Au bout du compte, il s'agit d'un morceau bien plus drôle et fin qu'une écoute inattentive pourrait le laisser croire. 


Par vacances au bled, on entend les séjours passés dans le pays natal des parents par les descendants d’immigrés marocains ou algériens aujourd’hui adultes. Le maintien de séjours réguliers apparaît comme le signe d’un attachement particulier à la terre des ancêtres. 
Que représentent ces séjours? Quelles sont les motivations mises en avant par les individus? Quels sont les effets produits en termes de sentiment d’appartenance?

Charles01, Public domain, via Wikimedia Commons

* Epiques départs estivaux.
L'introduction du morceau témoigne de l'effervescence suscitée par le départ en vacances au bled. Le Tonton s'impatiente et presse ses neveux de monter à bord d'une voiture familiale remplie jusqu'à la gueule. Le fameux"504 Break [est] chargé" de victuailles, de "cabas (...) trop lourds", de cadeaux pour la famille. Sous le poids de "la grosse malle bleue" et de passagers "nombreux comme une équipe de foot", les "voitures au ras du sol" démarrent. De nos jours, les véhicules sont encore lourdement chargés mais, par suite de la surveillance policière, on ne voit plus de "voitures cathédrales" et leur empilement d'objets de toutes sortes. 
Rim'K poursuit: "on est les derniers locataires qui décollent". Il insiste ainsi sur l'importance des flux estivaux vers les pays d'origine. Dans les cités peuplées de nombreuses familles d'origine algérienne, marocaine ou tunisienne, les départs vers le bled vident le quartier de ses habitants. On comprend aisément le désir de s’enfuir loin des grandes tours invivables sous 40° C.
Le trajet vers le pays d'origine est également éprouvant et long. Il faut donc éviter les arrêts inutiles ("Billel va pisser") et ne pas oublier de faire "le plein de gazoil et d'gazouz [soda en arabe] pour pas flancher", tant les organismes comme les véhicules sont soumis à rude épreuve sur la route du soleil. Pour embarquer, "direction l'port, deux jours pied sur l'plancher / Jusqu'à Marseille avec la voiture un peu penchée". Une partie notable de la circulation de cette migration saisonnière s'effectue par avion, mais la majorité des vacanciers continue à emprunter les autoroutes espagnoles jusqu'aux ports d'Algésiras, Almeria. Ici le 113 décrit un trajet différent. La 504 descend la vallée du Rhône jusqu'à Marseille. L'ampleur des retours vers le pays et la longueur des itinéraires surchargés, entraînent chaque été de nombreux accidents dus à la fatigue des conducteurs. Cette situation incite les autorités des pays traversés (en particulier l'Espagne) à multiplier les contrôles. 
Le franchissement de la Méditerranée s'effectue grâce à des ferries. La saison démarre autour du 15 juin, avec des pointes successives qui atteignent leur plafond fin juillet-début août. Les retours vers l'Europe se concentrent sur une courte période, du 15 août au début septembre. Sous le soleil, la longue attente sur les parkings portuaires constitue un moment éprouvant pour les vacanciers. Lors de la haute saison, la rotation des navires s'effectue jour et nuit; dès qu'un bateau est rempli, il part. (1) La traversée entre l'Espagne et le Maroc s'effectue en moins d'une heure et demie. Le ballet des ferries fonctionne comme une autoroute  maritime, qui doit couper les flux marchands du trafic général du détroit entre Méditerranée et Atlantique. Pour le 113, le choix de Marseille implique une traversée plus longue, "24 heures de bateau, je sais c'est pas un cadeau". 

A l'issue de ce périple interminable, le rappeur rend visite aux paysages et lieux chers à son cœur, une manière de réactiver des souvenirs enfouis.  «Je vais kiffer sur la place Gueydon / A Bejaïa City» ou sur « la plage à Boulémat ». Les retours au pays ou simplement les vacances au bled ont plusieurs significations, mais manifestent en premier lieu l'attachement affectif aux lieux et aux personnes. La priorité est donnée aux visites à la famille, aux relations de voisinage, du moins en milieu rural. Les retrouvailles sont l'occasion de fêtes et de réjouissances.
Rim'k a «dévalisé tout Tati », pour offrir des cadeaux à tout son village en Algérie. Cette redistribution est une des composantes indispensables de la visite ou du retour au pays. Le visiteur est moralement  tenu d'apporter des cadeaux de là-bas. «J'vais rassasier tout le village même les plus petits / Du tissu et des bijoux pour les jeunes mariés / et des jouets en pagaille pour les nouveaux nés».

Hamoud Boualem / Public domain
 Après la visite imposée à la famille, "l'immigré" (2) peut enfin s'adonner aux activités de loisirs caractéristiques des vacances au bord de la mer: plage, farniente, rencontres. La force du morceau tient aussi à toutes les références à la manière de vivre au "pays". Ces éléments rendent le décor plus fidèle et transportent l'auditeur de l'autre côté de la Méditerranée. Rim'K mentionne ainsi les produits de consommation courante comme le "verre de Selecto", une boisson à l'essence de pomme très populaire en Algérie et dont la couleur rappelle celle du Coca-Cola. Pour éviter les coups de soleil, il faut s'enduire d'huile d'olive, se recouvrir d'une "couche de zit-zitoune sur les corps et sur les bras."
Puis le rappeur se réfère au paysage sonore lorsqu'il évoque le "derbouka" de son cousin ou la musique écoutée avec son "pote", ce "fond de Zahouania" (Chaba Zahouania est une chanteuse algérienne de raï).
 Rim'k intègre en outre de vrais mots d’arabe (dans le refrain notamment) et aussi d’argot algérien, ce qui donne du cachet au morceau et témoigne de l'attachement aux racines familiales. Enfin, le sample utilisé tout au long de la chanson est un titre du grand chanteur Oranais Ahmed Wahbi:  «Harkatni Eddamaa».

Une fois le décor planté, la discussion à bâton rompu s'engage entre le rappeur et son cousin du bled. «On parle de tout et de rien, des Nike air aux visas / De la traversée du désert au bon couscous de Yemma [maman]». (3) Les points de vue échangés avec des membres de la famille, du même âge, mais restés en Algérie, est une manière de se confronter avec soi-même et son identité, sa manière de vivre.
De plus en plus subtil au fil du morceau, le rappeur met en scène le décalage qu’il y a entre les habitants du pays et ceux qui y viennent pour les vacances.  «Avec 2, 3 blédards on tape la discussion» : Or, très vite, le Vitriot n’arrive pas à suivre: «Ils parlent trop vite, et en argot d’blédard ». Quand ses interlocuteurs apprennent que Rim'K est dans la chanson, le malaise grandit. L'un deux met en doute sa parole, constatant goguenard: « Moi j’t’ai pas vu fi tilivision » ["je ne t'ai pas vu à la télé"]. Le second demande : « Sa7a ta3ref Mickaël Jackson » ["connais-tu Michael Jackson?"] Un fossé irréversible se creuse et le rappeur conclut fataliste: «Je sais ce qu’ils feraient pour une poignée de dinards counard [référence à une chanson d'Ideal J] ». 

La confrontation entre les motivations des "touristes" et la manière dont le séjour se déroule est parfois durement ressentie. Les populations locales considèrent souvent les "immigrés" comme de véritables étrangers, ce que ces derniers - dans leur quête identitaire - vivent assez mal. Le constat est amer pour ces derniers qui peinent à trouver leur place. Certains « ne se sentent finalement ni pleinement d’ici ni pleinement de là-bas (...). (...) Les vacanciers sont alors pris dans une situation ambivalente. En partageant des caractères physiques, linguistiques, religieux et même des habitudes culinaires avec les habitants du pays visité, ils ressentent une certaine familiarité avec la société locale. Mais leur statut d’« immigré», les reproches qu’on peut leur adresser sur leur maîtrise imparfaite de la langue locale, sur leur tenue vestimentaire, sur leurs manières de se tenir et de parler, leur vécu des différences de modes de vie entre leur pays de résidence et le pays visité, tout cela les renvoie en même temps à une forme d’altérité. Cette confrontation à la différence peut amener à développer, sur place, une sociabilité plutôt centrée sur le groupe des « immigrés » : plus qu’il ne se sent appartenir au pays d’origine, l’individu diasporique se sent appartenir au groupe qui n’est ni d’ici ni de là-bas, ou des deux à la fois." (source A)  Finalement, on se définit comme marocain, franco-algérien ou musulman par la confrontation avec d'autres groupes et pas par des traits culturels propres et invariants. 

Pour une partie de la population issue de l'immigration, les discriminations subies en France s'accompagnent du sentiment de n'être pas pleinement accepté au "bled". Au fond, ils ont le sentiment de n’être nulle part à leur place. Au contraire, Rim'k fait de cette double culture une force. L'attachement à la France et à l'Algérie est particulièrement perceptible lors des vacances d'été, une période cruciale pour de nombreux immigrés.

Oussama dzlion, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Avant de rentrer en France, Rim'k dresse le bilan de ses vacances. Les bons moments passés ne l'empêchent pas d'insister sur l'écart de niveau de développement entre les deux rives de la Méditerranée. "J’ai passé un bon mois dans c’qu’on appelle le tiers-monde." Le rappeur entend aussi transmettre, porter témoignage, faire connaître le pays de ses ancêtres. "Si j’avais assez d’oseille j’ramènerais tout le monde". Pour autant, le rappeur est bien conscient du traumatisme vécue par l'Algérie au cours de la "décennie noire". «Mais j’peux pas fermer les yeux sur c’qui s’passe vraiment / J’dédie ce morceau aux disparus, aux enfants et aux mamans».
Puis Rim'k rentre à Vitry habillé d'un vêtement traditionnel ("Et j’suis rentré à la cité en Abaya"), des souvenirs plein la tête, des saveurs plein les papilles. "Pendant deux s'maines, j'ai mangé que de la chorba" (la soupe à base de viande ovine et de légumes). Content de retrouver ses activités habituelles, ses proches et sa copines. "Content d’revoir mes potos et ma chebba", il n'en formule pas moins le souhait de "finir [ses] jours là-bas inch’Allah". En conclusion du morceau, le chanteur demande à son père de pouvoir emporter de quoi contrer l'ennui de la vie au bled: télé, console de jeu, scooter, CD et cassettes, tout y passe... Le daron refuse, catégorique: "lé, lé, la". Ce dialogue de sourd démontre aussi que les pratiques du retour changent avec les générations. Selon que l'on soit un primo-migrant ou un descendant, la manière d'envisager le voyage varie considérablement. Cela n'a rien d'étonnant car pour l'immigré de première génération, les vacances au bled sont un retour au pays de l'enfance, pas pour ses descendants nés à l'étranger qui n'y voient que des lieux de villégiature.
Ainsi, les émigrés qui s'installent en Europe dans les années 1960 et 1970 gardent des relations intenses avec l'autre rive de la Méditerranée. Les retours temporaires au pays sont le symbole du maintien de relations concrètes avec le pays d'origine. Pour eux, les séjours de vacances pouvaient constituer un préalable à un retour définitif, même illusoire. (4) Le séjour au bled ne signifie pas forcément un temps de repos car la question du projet immobilier, de son avancement ou de son devenir, se pose inévitablement: restauration ou agrandissement de la demeure familiale. Lorsque les moyens financiers sont limités, on fait les travaux soi même, été après été - achat d'un terrain pour la construction (mais la migration internationale fait grimper le prix du foncier), surveillance du chantier, démarches administratives...   Dans cette perspective, "les retours vacanciers des émigrés et les modalités d'insertion dans la société locale ont vocation à déconstruire le processus d'émigration comme déracinement, établissement définitif dans un autre pays et coupure avec la société d'origine." (source A)

Pour leurs enfants, il en va autrement. Quand ils se rendent en Algérie, au Maroc ou en Tunisie, il sont hors de leur quotidien. Ils profitent des vacances pour se détendre sur les plages, sortir dans les endroits branchés, profiter des paysages magnifiques, mais sans pour autant chercher à s'impliquer davantage dans un territoire auquel ils sont indubitablement attachés, mais qui reste un lieu de vacances. Ainsi, lorsque Rim'K réclame de pouvoir emporter avec lui tous ses objets fétiches, c'est aussi parce qu'il craint de s'ennuyer ferme, loin de ses repères habituels. En cela, la fin de la chanson est aussi un refus de se faire dicter sa vie, d'être prisonnier des racines familiales. Rim'k lance amusé à son père:"Tu crois qu'j'vais aller là-bas pour m'marier ou quoi"? Et les chœurs de répondre: "wah, wah, wah" ("oui, oui, oui").
Pour une partie de la population issue de l'immigration, les discriminations subies en France s'accompagnent du sentiment de n'être pas pleinement accepté au "bled", le sentiment de, finalement, n’être nulle part à sa place. Rim'k fait ici de cette double culture une force.


* Quelles motivations?
Au delà du maintien de relations humaines concrètes, ces séjours sont aussi parfois l’occasion d’une interrogation sur les origines; ils posent la question de la mémoire familiale. Le voyage permet aussi parfois de mieux connaître "son" pays d'origine, en dehors du cadre familial. Il s'agit alors de découvrir le territoire et son patrimoine, à la manière d'un touriste lambda, mais en vivant ce périple comme un rite de passage.  
Le voyageur peut parfois aussi être en quête d'une familiarité culturelle. Dès lors, il s'agit de visiter les traces de la civilisation arabe, musulmane, ou « orientale ». Ces déplacements touristiques apparaissent comme véritablement « identitaires ». 
Dans ces différents cas de figure, l’appartenance est tantôt pensée en termes de filiation, tantôt considérée en termes territoriaux, voire plus largement culturels, tantôt comme une combinaison de ces différentes conceptions.

113: "Tonton du bled"
Intro:
Hé tonton, les cabas sont trop lourds!
Aaaahhhh, montez dans la voiture!
Monte Bilal et Atmen
Allez monte, monte,
Allez, on y va, on y va
Hey 3ami [oncle en arabe] Karim
Tonton du bled
Pour tous les "misstmout" ["enfant du pays" en kabyle] 
Wled el bledi ["enfant du pays" en arabe]
Refrain:
J'voulais rester à la cité  mon père m'a dit "lé, lé, la" ["non, non, non" en arabe]
Dans c'cas là j'ramène tous mes amis "lé, lé, la"
Alors dans une semaine j'rentre à Vitry "lé, lé, la"
J'irai finir mes jours là-bas "wah, wah, wah" ["oui, oui, oui" en arabe]

Couplet 1:  
504 break chargé, allez montez les neveux
Juste un instant que je mette sur le toit la grosse malle bleue
Nombreux comme une équipe de foot, voitures à ras du sol
On est les derniers locataires qui décollent
Le plein de gazoil et d’gazouz [soda en arabe] pour pas flancher
Billel va pisser le temps qu’j’fasse mon petit marché
Direction l’port, deux jours pied sur l’plancher
Jusqu’à Marseille avec la voiture un peu penchée
Plus 24 heures de bateau, je sais c’est pas un cadeau

 Mais qu’est-ce que je vais kiffer sur la place Gueydon [à Bejaïa]
A Bejaïa City du haut de ma montagne [en Petite Kabylie]
Avant d’rentrer fi dar ["à la maison"], j’fais un p’tit tour par Wahran [= Oran]
Vu qu’à Paris j’ai dévalisé tout Tati [magasin du bd Barbès connu pour ses petits prix]
J’vais rassasier tout le village même les plus petits
Du tissu et des bijoux pour les jeunes mariés
Et des jouets en pagaille pour les nouveaux-nés

[Refrain] : 2X

Couplet 2:

J’suis sur la plage à Boulémat avec mon zinc [cousin en verlan] et son derbouka [percussion]
Dans la main un verre de Selecto [boisson très populaire] imitation Coca
Une couche de zit-zitoun [huile d'olive] sur le corps et sur les bras
Avec mon pote sur un fond de Zahouania [chanteuse de raï]
On parle de tout et de rien, des Nike Air aux visas
De la traversée du désert au bon couscous de Yemma [= maman]
Et mon cousin m’dit : « Karim tetkayef fel zatla? » [ = Karim, fumes-tu le cannabis?"]
Il était tellement bon que j’ai jeté mon cirage en rat. [le shit du cousin est meilleur, 

il jette donc discrétement son mauvais joint  de couleur sombre (cirage).]
Avec 2, 3 blédards on tape la discussion
Mahmoud n’peut pas s’empêcher de dire que j’suis dans la chanson
L’un d’eux me dit : « Moi j’t’ai pas vu fi tilivision » ["je ne t'ai pas vu à la télé"]
Et l’autre me demande : « Sa7a ta3ref Mickaël Jackson » ["connais-tu Michael Jackson?"]
Ils m’parlent trop vite et en argot d’blédard
Je sais ce qu’ils feraient pour une poignée de dinards counard [référence à une chanson d'Ideal J]
Le soleil se couche et tout l’monde rentre chez soi
C’est l’heure du repas et d’l'atey  [= le thé] pour d’autres la chicha
J’ai passé un bon mois dans c’qu’on appelle le tiers-monde
Et si j’avais assez d’oseille j’ramènerais tout le monde
Mais j’peux pas fermer les yeux sur c’qui s’passe vraiment
J’dédie ce morceau aux disparus, aux enfants et aux mamans [les victimes de la "décennie noire"]


Pont:
Et j’suis rentré à la cité en Abaya [vêtement traditionnel]
Content d’revoir mes potos et ma chebba [sa "belle"]
Pendant deux semaines, j’ai mangé que d’la chorba
[la soupe traditionnelle] 
 J’irai finir mes jours là-bas inch’Allah ["si Dieu veut"]

Refrain: 2X

Outro:
S'te-plaît, vas-y laisse-moi ramener mon scooter (lé, lé, la)
Bon dans c'cas là, j'ramène mon trois quarts alors (lé, lé, la)
Bon alors, j'prends tous mes CD et toutes mes cassettes (lé, lé, la)
Bon, bon j'prends rien alors (wah, wah, wah)
Bon, j'me fais la boule au moins avant d'partir (lé, lé, la)
J'ramène la Playstation (lé, lé, la)
Bon, la télé du salon au moins (lé, lé, la)
Tu crois qu'j'vais aller là-bas pour m'marier ou quoi (wah, wah, wah).

Notes:
1. L’intensité de la pratique "des vacances au bled" est impressionnante si l'on s'en réfère aux chiffres disponibles. Les entrées de Marocains et d'Algériens résidant à l'étranger représentent la majorité des entrées touristiques du Maroc et de l'Algérie. Pour les  descendants d’immigrés maghrébins, les vacances dans la famille algérienne ou marocaine au bled constituent presque un passage obligé. La fréquence des visites au bled est également facilitée par la proximité géographique des pays du Maghreb avec les zones d’immigration en Europe. 
 D'après une enquête, 82,6 % des descendants d’Algériens sont partis dans leur enfance en Algérie, un sur trois tous les ans ; c’est le cas de 95,1 % des descendants de Marocains , 2/3 tous les ans.
2. Les parents installés en Europe sont nommés localement "immigrés", "touristes" ou "vacances".
3. De manière plus anecdotique, la consommation de cannabis, communes aux jeunes des deux rives, permet néanmoins de constater la supériorité des produits locaux. «Et mon cousin m’dit : "Karim tetkayef fel zatla?" [ = Karim, fumes-tu le cannabis?"] / Il était tellement bon que j’ai jeté mon cirage en rat.»  Autrement dit, après avoir goûté le pétard de son cousin, il se débarrasse discrètement de son mauvais shit.
4. Les premiers départs pour l'Europe s'inscrivent dans le cadre d'une émigration de travail. Contrairement aux exilés politiques, les immigrés ont poursuivi d'intenses relations avec le pays d'origine. L'émigration algérienne, d'origine coloniale, a été longtemps animée par l’« illusion du provisoire » ou  par le mythe du retour. Une installation définitive chez l'ancien colonisateur ne semblait alors pas envisageable. La naturalisation a d'ailleurs longtemps été refusée par les émigrés algériens, car vue comme un « impossible reniement » après les années de lutte pour se libérer de l'emprise du pays colonisateur. 

Sources:
A. Jennifer Bidet et Lauren Wagner, « Vacances au bled et appartenances diasporiques des descendants d’immigrés algériens et marocains en France », Tracés. Revue de Sciences humaines, 23 | 2012.
B. «"Vacances au bled", un voyage en Algérie loin des clichés».
C. Jennifer Bidet, « Vacances au bled de descendants d’immigrés algériens.
Pratiques, trajectoires, appartenances
 », Insaniyat / إنسانيات, 70-69 | 2015, 139-148..

D. Bidet Jennifer, « « Blédards » et « immigrés » sur les plages algériennes. Luttes de classement dans un espace social transnational », Actes de la recherche en sciences sociales, 2017/3 (N° 218), p. 64-81. Le Monde: «Les plages de la discorde».
E. "Les vacances au bled font partie du patrimoine national français." Entretien avec Jennifer Bidet
F. Abdelhafid Hammouche: "Du bled au camping, mémoires de vacances", Hommes et migration,  1243,pp18-25, 2003.
G. Brain: "Oui, Tonton du bled fait partie du patrimoine culturel français."
H. Mouv': "Il y a 20 ans, 113 sortait l'un des plus grands albums du rap français."
I. Arte radio: "la route du bled"
J. "Calogirou Claire, « Le motif des racines dans le hip-hop », Ethnologie française, 2013/1 (Vol. 43), p. 97-108.
K. Claire Calogirou:« Le rap ou la conscience partagée », L’autre Musique, n°3.

Liens:
- Le Mouv': "Quand le rap français part au bled."
- 7 milliards de voisins: "L'argent des cadeaux: angoisse avant les vacances au bled"
- Causette.
- "Les princes de la ville, l'histoire de l'hymne du 113"
- "Tonton des îles".