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mardi 20 décembre 2022

Chansons pop et péril atomique dans les années 1980.

L'histgeobox dispose désormais d'un podcast diffusé sur différentes plateformes (n'hésitez pas à vous abonner). Ce billet fait l'objet d'une émission à écouter via le lecteur intégré ci-dessous:
 

 ***

En 1949, l’URSS parvient à se doter de l’arme atomique, rejoignant ainsi les EU dans le club très fermé des détenteurs de la bombe. De la sorte, dans le nouveau contexte de guerre froide, les deux Grands se neutralisent. Les nouvelles armes de destruction massive contribuent alors à créer un nouvel équilibre de la terreur. En 1962, la crise des fusées de Cuba fait prendre conscience du risque d’apocalypse nucléaire pour la planète. Les deux camps ouvrent des négociations permettant de réduire leurs arsenaux respectifs. Mais, à partir de la fin des années 1970, la course aux armements reprend de plus bel, précipitant le continent européen dans ce que l’on appelle la crise des euromissiles. La perspective de l’Armageddon nucléaire refait surface, faisant prendre conscience à tous que le monde se trouve sur un baril de poudre que la moindre étincelle pourrait faire exploser. 

SS 20 vs Pershing II Cliff, CC BY 2.0 via Wikimedia Commons

En 1977, Le durcissement de ton entre l’est et l’ouest trouve son origine dans la décision des Soviétiques de remplacer de vieux missiles stationnés en Europe de l’est par les SS 20, une nouvelle génération de missiles de moyenne portée, beaucoup plus précis. Le rayon d’action de 5 000 km ne permet pas d’atteindre les États-Unis, mais place toute l’Europe occidentale sous la menace du feu nucléaire. Les Américains ripostent aussitôt, proposant à leurs alliés (le RU, la RFA) d’implanter sur leur sol des euromissiles : des Cruise, des Pershing II. L’angoisse monte d’un cran. Les arsenaux en présence laissent redouter qu’un incident ne se transforme en casus belli et ne précipite une fois de plus l’Europe dans la guerre.

La crise des euromissiles témoigne d’une militarisation excessive et d’une inflation des dépenses militaires. Ronald Reagan entend restaurer le prestige des Etats-Unis après le traumatisme de la guerre du Vietnam. Cherchant à diaboliser l’adversaire, le nouveau président américain se lance alors dans une surenchère rhétorique. Face à ce qu’il nomme « l’empire du mal », il décide d’intensifier la course aux armements, bien conscient des faiblesses de l’économie russe. C’est en cherchant à répondre au programme américain de création d’un bouclier antimissile - le fameux Star War - en 1983, que les Soviétiques partent à la faute. Au moment où l’URSS s’enfonce toujours plus avant dans la guerre en Afghanistan, les dépenses militaires deviennent intenables.


Au cours de la décennie 1980, le spectre nucléaire inspire aux musiciens pop des dizaines de chansons. Toutes les chansons retenues ici datent de la première moitié des années 1980 - la sélection étant loin d’être exhaustive - ce qui témoigne de l’acuité de la crainte que fait alors peser l’installation des missiles. 

 Avec "The Earth Dies Screaming", UB 40 propose une déambulation reggae dans les ruines d’une planète ravagée par la bombe. En 1985, pour sa chanson « Russians », Sting emprunte la mélodie à une suite d’orchestre de Prokofiev (Le Lieutenant Kijé). Les paroles dénoncent l’escalade des réactions entre les deux blocs et renvoient dos à dos les deux Grands dont les promesses semblent bien dérisoires. Quand Sting chante : « Reagan dit, nous vous protégerons », il se réfère au programme d’Initiative de défense stratégique, qui prévoyait la mise en place d’un bouclier anti-missile. Plus loin, il s’interroge : « Comment est-ce que je peux sauver mon petit garçon du jouet mortel d’Oppenheimer ? » Il évoque ici le physicien américain Robert Oppenheimer, directeur du projet « Manhattan », qui permit aux Américains de mettre au point la première bombe A. Le « petit garçon » (Little Boy en anglais) renvoie au surnom donnée à l’engin largué sur Hiroshima en 1945.


En 1980, Orchestral Manœuvres in the Dark cartonne avec le morceau « Enola Gay ». La musique new wave très entraînante contraste avec le thème, sinistre, de l'anéantissement d'Hiroshima. Le titre de la chanson correspond en effet au nom du B-29 ayant largué la bombe sur la ville japonaise. Un nom qui est aussi celui de la mère du pilote : une certaine ... Enola Gay. Les paroles mentionnent aussi le « petit garçon » qui fait la fierté de sa maman. Ce "baiser que tu donnes, il ne va jamais s'estomper", chante OMD. De fait, les deux charges d'uranium 235 de Little boy réduisent la ville en cendres.


La peur, contagieuse, donne naissance à un mouvement pacifiste de très grande ampleur. Les Européens de l’ouest redoutent que le vieux continent ne redevienne un champ de bataille nucléaire. « Breathing » de Kate Bush en 1980 témoigne de l’atmosphère anxiogène latente. Les paroles adoptent le point de vue d’un bébé dans le ventre de sa mère lors d’une période de retombées radioactives. Pressentant le désastre en cours, il décide de rester confiné à l’abri dans le ventre maternel. Il implore : « L’extérieur gagne l’intérieur, à travers sa peau / J’étais dehors avant / Mais cette fois l’intérieur est bien plus sain / La nuit dernière, dans le ciel / Une telle luminosité / Mon radar m’avertit d’un danger / Mais mon instinct me dit / De continuer à respirer »


L’anxiété est également palpable en ouverture du morceau « Forever young » d’Alphaville en 1984. « Dansons avec style, dansons pendant un moment / Le paradis terrestre peut attendre, on ne fait que scruter le ciel / Espérant le meilleur mais prévoyant le pire Vas-tu laisser tomber la bombe ou non ? »


D’importants défilés rassemblent des milliers de manifestants en France, en Grande Bretagne, en Italie, en Belgique et surtout en RFA où la société civile rejette l’équilibre de la terreur et la course éperdue aux armements. (1) Le titre « 99 luftballons » du groupe ouest-allemand Nena ironise sur la paranoïa générale qui pourrait transformer l’Europe en champ de ruines. Les paroles décrivent un lâcher de ballons de baudruche qui vire au drame. Dans le ciel, ils sont pris pour une attaque par les gardes est-allemands lors de leur franchissement du mur de Berlin. La riposte provoque aussitôt une explosion destructrice, qui dévaste la planète. 


Vamos a la playa est le tube italo-disco de l’été 1983, dont le refrain fédérateur « Allons à la plage / Oh oh oh oh » masque le vrai sujet du morceau. Le duo Righeira est Italien, mais chante en espagnol. Sur un ton enjoué, les paroles acides décrivent les conséquences désastreuses d’une explosion atomique : « Allons à la plage, la bombe a éclaté, les radiations grillent, et teintent de bleu. Allons à la plage, mettons tous un chapeau, le vent radioactif décolore les cheveux. Allons à la plage, voilà la mer est propre, plus de poissons puants, que de l’eau fluorescente. »


Dans la plupart des morceaux de l’époque consacrés au spectre nucléaire, la musique transcrit le climat anxiogène de l’époque et la crainte d'un bombardement imminent : minuterie de bombe, bourdonnement sourd de moteur d'avion, communication radio angoissante... Ex  avec "Man at C and A" (1980) des Specials : « Attention, attention, une attaque nucléaire.  Des sons atomiques conçus pour souffler votre esprit / Troisième Guerre mondiale. / Attaque nucléaire / nucléaire »

En 1984, la chanson « Two tribes » de Frankie goes to Hollywood reflète la crainte d'un conflit nucléaire global mettant en opposition les deux tribus, soit les EU et l’URSS, alors que la menace nucléaire se trouve à son apogée. Le morceau, ouvertement festif et joyeux transforme le champ de bataille en piste de danse. Dans le clip, Ronald Reagan et Chernenko s’affrontent au cours d’un combat de catch. Les versions longues du morceau utilisent des samples de messages télévisés britanniques indiquant aux téléspectateurs la conduite à tenir en cas d’attaque nucléaire. Une voix off explique que « pour des raisons aujourd’hui oubliées, deux puissantes tribus sont entrées en guerre et ont allumé un brasier qui les a dévorées toutes les deux. » Une chanson délirante, festive, mais puissamment pacifiste.


L’accession au pouvoir de Gorbatchev fait souffler un vent de réformes. En 1985, après une succession de gérontes (Brejnev, Andropov et Chernenko), un dirigeant jeune (54 ans) accède au pouvoir avec la ferme intention de réformer un modèle soviétique sclérosé. Le dirigeant introduit un soupçon de capitalisme dans l’économie soviétique et engage une politique de transparence. En parallèle, il affiche sa volonté de mettre un terme à la course aux armements et pratique la politique de la main tendue. Gorbatchev n’a pas d’autre choix que de réduire les dépenses militaires pour réinjecter cet argent dans l’économie afin de la moderniser. Les Etats -Unis, également en proie à des difficultés économiques, acceptent de donner des gages et négocient dans le cadre du renouvellement des accords Start de limitation des armements. Le 8 décembre 1987, la signature du traité de Washington sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, vient mettre un point final à la crise des euromissiles et contribue à la normalisation des relations avec l’URSS. Dès lors, la tension autour de la crise des euromissiles diminue. 


Laissons le mot de la fin à Sun Ra qui résumait dans son « Nuclear war » (1982) les conséquences funestes de l'usage de la bombe atomique. « Guerre nucléaire, ils parlent de guerre nucléaire, / Putain de ta mère ? Si ils appuient sur le bouton ton cul va s’envoler / Ils vont t’exploser / Tu pourras bientôt embrasser ton cul / Au revoir.»

Notes:

1. En dépit des mouvements de protestation, les gouvernements tiennent bon. Mitterrand ironise : « Les missiles sont à l’est, les pacifistes sont à l’ouest. »

Sources:

A. Benjamin König: «Vamos a la playa… sous la bombe atomique», L'Humanité, 16 juillet 2020.

B. «Nena narre l'Histoire ; comment dit-on "apocalypse nucléaire" en allemand ?» et «Vamos a la playa par le duo Righeira» dans Tube & Co de Rebecca Manzoni.

C. Picachanson n°26: "Vamos a la playa

D. Plusieurs morceaux ont fait l'objet d'un billet dans l'histgeobox: "Russians", "99 luftballons", "Enola Gay"

Lien:

- En cadence #15 : Apocalypse Now

vendredi 20 avril 2018

"Grandola vila morena", une chanson pour donner le signal de la Révolution des Oeillets.

Depuis le début des années 1960, les guerres africaines (en Angola, au Mozambique et en Guinée Bissau) font vaciller l'empire portugais. En 1973, ces conflits absorbent le quart des dépenses de l'Etat. La lassitude gagne une opinion publique inquiète pour les appelés du contingent,  astreints à un service interminable et périlleux. De nombreux jeunes Portugais tentent d'ailleurs de s'y soustraire. Le pays connaît alors une émigration massive engendrée par la pauvreté (100 000 départs par an au début des années 1970). Même les soutiens traditionnels de la dictature finissent par douter. Désormais, les officiers supérieurs des forces armées critiquent ouvertement l'intransigeance de Marcello Caetano, le successeur du dictateur Antonio Salazar, décédé en 1970. L'heure du changement est venue.

Le 24 avril 1974, à 22h55, Radio Clube Português diffuse la chanson E Depois de Adeus ("Et après l'adieu") de Paulo de Carvalho. A minuit et vingt-neuf minutes, le 25 avril, la très catholique radio Renascença (Renaissance) passe une chanson pourtant interdite par le pouvoir: "Grândola vila morena" de Zeca Afonso. La diffusion de ces titres marque le signal du déclenchement d'une action militaire dont le but est de renverser la dictature.
Un des rares civils a être dans la confidence des militaires se souvient: "Les gens du Mouvement des forces armées avaient étudié plusieurs façons de trouver un moyen de liaison pour déclencher les opérations militaires du mouvement. Ils avaient contacté quelques civils (...), surtout des gens de l'information. (...) On est arrivé à la conclusion que, peut-être, passer un disque à la radio à une certaine heure, cela pourrait servir comme signe." [source B: la Révolution en chantant]

I, Henrique Matos [GFDL 1.2 (http://www.gnu.org/licenses/old-licenses/fdl-1.2.html)], via Wikimedia Commons
L'auteur de Grandola vila morena se nomme José ("Zeca") Afonso. Après avoir vécu en Angola, Zeca a enseigné l'histoire au Mozambique, avant d'être renvoyé de l'éducation nationale pour ses prises de position politique. Libéré, il s'adonne à l'écriture et la composition de chansons. "(...) Véritable chanteur engagé, militant, s’intéressant à la pédagogie par le chant et la parole pour éveiller les consciences, sympathisant communiste et de la gauche radicale (...) [il] s’engage dans les mouvements syndicaux ouvriers. En faveur de la Réforme agraire au Portugal et particulièrement en Alentejo, il chante les héros de la terre victimes de la répression salazariste. " (source A: Marie-Noëlle Ciccia) 
Pour le régime en place, cet engagement fait de lui un opposant à traquer sans répit. A plusieurs reprises, la Pide, la redoutable police politique salazariste, l'arrête et l'emprisonne. 
Maniant à merveille parabole et double-entendre, l'ancien enseignant sait dribbler la censure. En 1964, Afonso compose le poème Grândola Vila Morena en hommage aux traditions de solidarité d’une bourgade de l’Alentejo où il avait été invité à chanter. En 1971, il met en musique ce poème dont il fait une chanson. (1) Si Grandôla n'a rien de subversif au départ, le contexte dictatorial de l'époque se charge de transformer la chanson en brûlot.

Grandola, ville brune
Terre de fraternité
Seul le peuple commande
Dans ton enceinte, ô cité.

Chanson engagée, mais non partisane, Grandola vila morena « relate la condition du peuple et ses aspirations en des termes généraux et simples. Ces caractéristiques expliquent pour une grande part la résilience de son succès auprès du peuple. » [Source E: Marlière 2013].  
"De fait, la voix grave (...), l’épuration de tout instrument musical visant à ne pas parasiter le message, le rythme donné par le pas en cadence presque militaire, confèrent à cette chanson l’austérité d’un hymne auquel il faut associer un mouvement totalement synchronisé des corps : union, force, invincibilité sont les impressions que l’on retient du spectacle auditif et visuel des chants de cette région portugaise [l'Alentejo]", note Marie-Noëlle Ciccia. [source A]



Les notes de musique égrenées déclenchent donc le soulèvement du MFA, le "Mouvement des forces armées" animé par un groupe de jeunes gradés de l'armée portugaise (Otelo Sareiva de Carvalho, Ernesto Melo Antunes, Vitor Alves, Salgueiro Maia). Antonio Spinola et Costa Gomes, deux généraux de prestige en rupture de ban, apportent leur caution au coup d'état. Juchés sur de vieux chars, les soldats s'emparent des points stratégiques de Lisbonne. Sans effusion de sang, l'armée se présente comme victorieuse et invite la population à rejoindre le mouvement. Accueillant avec enthousiasme les militaires, une foule énorme se réunit bientôt en centre-ville, notamment autour du marché aux fleurs. Les œillets y sont en pleine floraison; quelques soldats en glissent alors dans le canon de leurs armes. C'est ainsi que cette fleur serait devenue le symbole de la révolution portugaise. (2)


Réfugié à la caserne du Carmo, le général Caetano négocie sa reddition. Il n'a d'autre issue que de démissionner, avant d'être installé de force - avec un aller simple - dans le premier avion pour le Brésil.
Le programme du MFA tient en trois D: décoloniser, démocratiser, développer. Le 26 avril 1974, le général Spinola prend la parole à la télévision en temps que président de la "junte de salut national" et annonce l'élection prochaine au suffrage universel d'une Assemblée nationale constituante et d'un président de la République. 
Un vent de liberté souffle enfin. L'évidence s'impose, le mouvement en cours ne cherche pas à instaurer un nouveau régime autoritaire. La censure est levée et la police politique supprimée. La révolution des œillets permet le retour des exilés politiques. Le socialiste Mario Soares rentre d'exil, le communiste Alvaro Cunhal sort de prison. Le 1er mai 1974, plus de 500 000 personnes défilent dans les rues de Lisbonne aux cris de "MFA, MFA, le peuple est avec le MFA."
 Un journaliste français relate alors l'atmosphère de liesse qui règne à Lisbonne:
"Une fête. Une véritable fête qui a dépassé toutes les espérances. Des milliers et des milliers de Portugais dans les rues de Lisbonne, des militaires fraternisant avec la foule, des agents de police réglant la circulation avec un œillet rouge, des hommes pleurant, chantant, dansant... il fallait être à Lisbonne ce premier mai pour comprendre ce qu'un peuple peut ressentir au contact de la liberté retrouvée. Une véritable fête, sans précédent au Portugal, où les préoccupations politiques sont reléguées au second plan. Lisbonne n'est qu'une immense kermesse sous le soleil où jeunes et moins jeunes se sont tous retrouvés pour chanter Grândola vila morena, une chanson devenue l'hymne du Portugal libéré."

Si il ne faut qu'une journée pour se débarrasser d'une dictature vieille d'un demi-siècle, la transition démocratique s'avère en revanche chaotique. (3) "La promulgation d'une nouvelle Constitution le 2 avril 1976, les élections législatives du 25 avril, remportées par le Parti socialiste, enfin l'élection en juin, au suffrage universel, du général Eanes à la présidence de la République consacrent l'effacement des militaires et l'instauration d'une démocratie parlementaire européenne. Deux ans seulement se sont écoulés depuis le '25 avril'." [source F: Léonard p 77]

Manifestants lors des commémorations de la révolution des Oeillets en 1983. I, Henrique Matos [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html), CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/) or CC BY 2.5 (http://creativecommons.org/licenses/by/2.5)], via Wikimedia Commons
Signal de la révolte contre l'Estado Novo, Grandola Vila Morena est non seulement  restée la chanson symbole de la Révolution des œillets, mais elle est devenue de façon plus large un symbole de la contestation du pouvoir; le contexte et le temps s'associant pour enrichir encore la portée de ce morceau.
Au cours des années "fastes", la chanson reste cantonnée aux rassemblements des organisations de gauche (1er mai, commémorations du 25 avril) et se fait moins entendre. Mais elle ressort ponctuellement dans des situations de contestation ou de difficultés.
Ainsi, au cours du premier semestre 2013, alors que le Portugal se voit imposer une politique d'austérité par l'Union européenne, les banderoles brandies dans les manifestations de protestation érigent un vers du morceau en slogan. « Que se lixe a Troika. O povo é quem mais ordena." ("Que la Troïka aille se faire foutre! C'est le peuple qui ordonne.") En février de cette même année, une vague de grandoladas (4) gagne les bancs de l'Assemblée nationale. Pour empêcher Pedros Passos Coelho, le chef du gouvernement, de présenter de nouvelles mesures économiques d'austérité, des députés de gauche marquent leur désaccord avec la politique d'austérité en entonnant le titre d'Afonso en pleine séance. Dès que les premières notes retentissent, la présidente de l'Assemblée menace de suspendre la séance. Le premier ministre, d'abord interdit, finit par reconnaître l'habileté des protestataires: "On ne saurait être interrompu d'une meilleure façon".



 

Chantée en guise de piqûre de rappel, le morceau reste indissociablement liée dans l'imaginaire des Portugais à l'idée de démocratie et de liberté. "Le néologisme 'Grandolar' passe alors dans le vocabulaire, pour mieux rappeler les valeurs du 25 avril 1974 et tourner en dérision ceux qui les oublient." (Source F: Léonard p 80)
Tel un totem de la liberté reconquise, Grandola vila morena jouit d'une sorte d'aura et de respect exceptionnels. "Faisant taire les hommes politiques, « Grandôla, Vila Morena » est l’arme parfaite : non violente, elle revendique les valeurs d’une démocratie dont les dirigeants eux-mêmes se réclament ; les intéressés ne peuvent que s’incliner, se taire ou sourire » (Musseau 2013 et Riez 2013). " [source A: Ciccia]

"Grândola vila morena" Zeca Afonso.

Terra da fraternidade - Terre de la fraternité
O povo é quem mais ordena - seul le peuple ordonne
Dentro de ti, ó cidade - En ton sein, ô cité

Dentro de ti, ó cidade - En ton sein, ô cité
O povo é quem mais ordena - Seul le peuple ordonne
Terra da fraternidade - Terre de la fraternité
Grândola, vila morena - Grândola, ville brune

Em cada esquina um amigo - A chaque coin de rue un ami
Em cada rosto igualdade – Sur chaque visage, l'égalité
Grândola, vila morena - Grândola, ville brune
Terra da fraternidade - Terre de la fraternité

Terra da fraternidade - Terre de la fraternité
Grândola, vila morena - Grândola, ville brune
Em cada rosto igualdade - Sur chaque visage l'égalité
O povo é quem mais ordena - seul le peuple ordonne

À sombra duma azinheira - A l'ombre d'un chêne vert
Que já não sabia a idade- qui ne connaissait plus son âge
Jurei ter por companheira – J’ai juré d'avoir pour compagne
Grândola a tua vontade - Grândola, ta volonté

Grândola a tua vontade - Grândola ta volonté
Jurei ter por companheira - J’ai juré d'avoir pour compagne
À sombra duma azinheira - A l'ombre d'un chêne vert
Que já não sabia a idade - qui ne connaissait plus son âge
   

En complément:
En France, les chanteurs aussi célèbrent à leur manière la révolution des œillets. "Alcina de Jesus" de Nino Ferrer adopte le point de vue d'une jeune Portugaise contrainte à l'exil. "Son pays c’est tellement loin / Au bout du continent / Et pourtant ce n’est qu’une enfant / Mais elle a du partir. Elle travaille chez des gens très gentils / Elle s’occupe de leur bébé joli / Pendant que là-bas c’est le printemps / Et fleurit la révolution. 
Il y’a des gens dans les rues / Qui chantent la liberté / Le monde est en train de changer / Mais elle n’en voit rien du tout / Alcina de jésus."
Alors que l'oppression domine de nombreux points du globe, Georges Moustaki accueille avec espoir cette Révolution.
« A ceux qui ne croient plus voir s’accomplir leur idéal, dis leur qu’un œillet rouge a fleuri au Portugal». 

Notes:
1. Enregistrée en France, à Hérouville, la chanson figure sur l'album Cantigas de Maio. La structure de Grândola reprend "les caractéristiques de la chanson alentejane, c'est-à-dire une chanson dont les strophes paires sont la reprise en sens inverse des vers de la strophe précédente." (source A: M.-N. Ciccia)

2. On note une seule exception à cette belle unanimité. Des membres de la PIDE tirent des coups de feu sur les manifestants, entraînant plusieurs morts et blessés.
3.
Le MFA se veut le moteur du "Processus révolutionnaire en cours", mais sa mainmise est contestée par les partis politiques et une société civile de plus en plus active. Après une tentative de coup d'état conservateur le 11 mars 1975, Spinola doit fuir. Le MFA décide alors d'accéler le processus démocratique. Le 25 avril 1975, les premières élections  depuis un demi-siècle sont remportées par le parti socialiste. Au cours de "lété chaud" 1975, les tensions s'accentuent dans le pays. Le 13 juillet, une réaction contre-révolutionnaire, soutenue par l'Eglise catholique, enflamme le nord du pays. D'aucuns redoutent alors un coup de force du parti communiste avec l'appui des hauts gradés acquis à sa cause. L'extrême gauche lance une tentative de coup d'état militaire. Son échec sonne le glas du MFA.
4. "substantif tiré du néologisme grandolar, c’est-à-dire huer une personnalité en chantant « Grândola » pour l’empêcher de parler".  (source A: M.-N. Ciccia)

Sources:
Source A: Marie-Noëlle Ciccia: "Grândola vila morena: l'hymne de la contestation portugaise"
Source B:"La Révolution en chantant: la Révolution des Œillets" par
François-Régis Barbry, première diffusion 26/4/1986.
Source C: Philippe Artières: "L'inconnu du 25 avril 1974 dans la révolution des Œillets", in "68, une histoire collective", la Découverte, 2008. 
Source D: Les Caves du Majestic consacre un billet à la chanson et ses usages politiques.
Source E: Philippe Marlière: « ‘Grândola, Vila Morena’, chant de résistance portugais », Médiapart, 21 février 2013." 

Source F: Yves Léonard, « 25 avril 1974 : les œillets font la démocratie », in Les Collections de L’Histoire, n°63 : Le Portugal, l’Empire oublié, avril 2014, pp. 70-80.

dimanche 18 juin 2017

328. The Clash London's Burning (1977)

London's burning
Londres est en flammes
London's burning
Londres est en flammes

All across the town, all across the night
A travers la ville, à travers la nuit
Everybody's driving with full headlights
Tout le monde roule tous phares allumés
Black or white, you turn it on, you face the new religion
Blanc ou noir, tu l’allumes, tu regardes la nouvelle religion
Everybody's sitting 'round watching television
Tout le monde s’installe pour regarder la télévision


London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours


I'm up and down the Westway, in and out the lights
Je me déplace sur la Westway, de l’ombre à la lumière
What a great traffic system, it's so bright
Quel beau système de transport, c’est si brillant
I can't think of a better way to spend the night
Je ne peux rien trouver de mieux pour passer la nuit
Than speeding around underneath the yellow lights
Que d’accélérer sous les lumières jaunes

London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours

Now I'm in the subway and I'm looking for the flat
Je suis désormais dans le métro, je regarde le paysage
This one leads to this block, this one leads to that
Ici il me mène à ce bloc, là il me conduit à ça
The wind howls through the empty blocks looking for a home
Le vent hurle entre les blocs à la recherche d’une maison
I run through the empty stone because I'm all alone
Je cours entre les pierres vides car je suis tout seul


London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours





1977, la jeunesse londonienne s’ennuie. La société de consommation qui, sans qu’elle l’ait vraiment choisi,constitue son horizon, ne lui offre que deux échappatoires : l’abrutissante télévision et la vrombissante automobile. Alors, les jeunes punks de Ladbroke Grove prennent le volant pour dévaler un bout de la grande autoroute urbaine qui balafre le nord-ouest de la ville du cynodrome de White City à la gare de Paddington - la Westway ou A40 - pour s’étourdir et frissonner en faisant grimper le compteur de vitesse. Peu importe où l’on va d’un bloc à l’autre c’est le même No future qui donne envie de courir à toutes jambes et d’appeler au feu : London’s burning chantent Joe Strummer et les Clash. Londres, proie des flammes, une histoire qui se répète à travers les siècles.



Les enfants anglais connaissent une ritournelle qu’ils chantent à l’école en se tenant par la main pour former une ronde. London’s Burning. En tournant, on entonne : London’s burning London’s burning, Fetch The engine, Fetch the engine, Fire ! Fire ! Pour on Water, Pour on Water[1]
Londres est née d’un fleuve, la Tamise. Puis, elle est née une seconde fois, du feu. Enserrée dans son enceinte romaine, la ville médiévale s’est densifiée jusqu’au XVIIè siècle. Les maisons de bois y poussent comme des champignons. Il faut loger le demi million d’habitants qui s’y entasse. Alors, on construit, au delà du mur. Les faubourgs s’étendent à l’est (Wapping, Stepney) tandis qu’à l’intérieur, on gagne en hauteur. Les maisons s’élèvent sur plusieurs niveaux grâce aux encorbellements, elles se touchent presque les unes les autres parfois. Même le pont de Londres, selon une habitude courante, est recouvert de maisons. La ville s’étend alors essentiellement au nord de la Tamise. Le London Bridge est l’unique  liaison vers Southwark, au sud, nettement moins urbanisé. La croissance démographique de la ville en a fait oublier les règles élémentaires de sécurité : prévoir des zones de dégagement non construites pour faire office de coupe-feu.


Steelyard le quartier des marchands hanséatiques
aujourd'hui vers Cannon Street station
L'ancienne cathédrale Saint Paul

En 1665, les londoniens ont déjà affronté la terrible épidémie de peste qui emporte un vingtième de la population et provoque l’exil de la famille royale jusqu’à l’hiver suivant. Pour tous, le répit est de courte durée. Le 2 septembre 1666, sur Pudding Lane, un incendie se déclare dans la boulangerie de Thomas Farynor peu après minuit. Le vent l’attise et il se répand à travers la ville en direction du fleuve. Le maire, dépêché sur place, se montre totalement incompétent. Les flammes s’approchent dangereusement des berges où se concentrent les entrepôts des marchands remplis de produits inflammables. C’est finalement un coupe-feu sur le London Bridge qui stoppe opportunément la progression du gigantesque incendie vers le quartier de Southwark. Sur la rive nord, il a emporté quelques 13 000 maisons, plus de 80 églises dont la vieille cathédrale Saint Paul et bien d’autres bâtiments qui font la renommée de la ville : le royal exchange, la prison de Newgate, le Christ’s Hospital[2]. London was but is no more écrit J. Evelyn dans son journal ; il est avec Samuel Pepys, une des principales sources pour connaitre la progression du feu qui s’arrête le 5 septembre 1666. 
Vue de Londres en flammes en 1666
Anonyme - London Fire Station
London’s Burning dans nos mémoires d’européen.ne.s fait surgir d’autres images que celles du Grand Incendie. La cathédrale Saint Paul y tient encore une place centrale des siècles plus tard. Cernée par les flammes, elle disparait sous une épaisse fumée qui ne laisse entrevoir que son gigantesque dôme. Nous sommes à l’automne 1940 quand Londres brûle à nouveau. 
La ville s’est transformée et agrandie depuis les temps modernes. Epargnée lors du premier conflit mondial, elle se prépare depuis  le déclenchement du second en septembre 1939 à l’éventualité d’une attaque allemande. Londres se protège et les sacs de sable s’entassent devant les monuments publics jusqu’à l’été 1940, date à laquelle la Luftwaffe de H. Goering décide d’en découdre avec la R.A.F. Le 7 septembre, soit à quelques jours près la date anniversaire de la fin du Grand Incendie de 1666, les bombardiers nazis déversent leurs projectiles sur les grandes villes britanniques. La capitale n’est pas épargnée, elle en est même une des cibles privilégiées. 
Au matin du 30 décembre 1940, après une nuit entière de bombardements la ville se réveille scarifiée. La City, autour de la cathédrale Saint Paul, est devastée au point qu’on compare souvent cette nuit de bombardements intensifs de la Luftwaffe au désastre de 1666. Ce second grand incendie de Londres a également ses chroniqueurs parmi lesquels le doyen de la cathédrale qui tient un journal durant le blitz. Voici ce qu’il dit de cette nuit infernale : 

In half an hour fires were raging on every side of the Cathedral, but we had no leisure to contemplate the magnificent though terrible spectacle for many bombs had fallen simultaneously on different parts of the Cathedral roofs. Watchers on the roof of the Daily Telegraph building in Fleet Street, who had a full view of St. Paul’s from the west thought that the Cathedral was doomed and told us later that a veritable cascade of bombs was seen to hit and glance off the Dome. Some of these bombs fell on the long stretches of the Nave and Choir roofs and some into what are known as pocket roofs, i.e. the lower roofs over the aisles; others landed in the Cathedral gardens producing a fairly like effect amongst the trees and shrubs on the north and south sides. Twenty eight incendiary bombs fell on St. Paul’s and its precincts that night. Some of the bombs penetrated the roofs and came to rest on the brick or hardwood floors over the vaulting, but some lodged in the roof timbers and started fires. It may be imagined that the volume of the attack and its dispersal over the wide area of the roofs presented a hard problem for the defence”.[3]

« En une demie heure de temps, les flammes ravageaient la cathédrale de tous côtés mais nous n’avions guère le loisir de contempler ce spectacle car de nombreuses bombes étaient tombées simultanément sur les toits de la cathédrale. Des observateurs juchés sur le toit de l’immeuble du Daily Telegrah sur Fleet Street et qui avaient une vue imprenable sur la cathédrale nous ont dit plus tard avoir pensé que celle-ci était condamnée et avoir vu une véritable cascade de bombes s’abattre et glisser sur son dôme. Certaines d’entre elles tombèrent dans le long des toits de la nef et du chœur que l’on appelle aussi les toits de poche ainsi que sur les toits des ailes de l’édifice situées en contrebas. D’autres atterrirent dans les jardins de la cathédrale (…). 28 bombes incendiaires s’abattirent sur Saint Paul et sa circonscription cette nuit là. (…) »


L'incendie du 29 au 30 décembre 1940
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Les quelques 24 000 bombes incendiaires déversées sur la zone nécessitent de mobiliser des centaines de canons à eau pour éteindre les flammes. Ils pompent tant et tant que la pression diminue et qu’il est alors extrêmement difficile de venir à bout de l’incendie. La marée montante de la Tamise leur octroie un regain de pression,  de quoi lutter. Le raid s’arrête le 30 décembre au matin, vers 9 heures, laissant le quartier exsangue mais le dôme de Wren[4], lui, est intact. Jamais les nazis ne viendront à bout de la résistance des civils britanniques, debouts dans l’adversité,  comme leur cathédrale.
Autour de Saint Paul le 30/12/1940
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London’s burning. Nouvelles saisons. Londres brûle encore et encore dans le second XXè siècle. Une partie de sa population s’enflamme sporadiquement. Les causes ? Les violences policières et le racisme dont elle est victime. Leurs cibles ? Les populations d’origine caribéennes regroupées dans quelques quartiers de la ville.
Meeting public  de la White Defense League
Notting Hill, été 1958 : Julia Roberts aurait bien du mal à déambuler dans les librairies du coin qui n’est alors qu’une succession de taudis surpeuplés et crasseux. C’est aussi un des territoires de la ville investis par les troupes d’Oswald Mosley, le leader d’extrême droite qui y tient régulièrement meeting et a sa permanence sur Kensington Park Road. Nous sommes à la fin août. Des bandes de jeunes anglais se décident promptement à entamer « une chasse au nègre » armés de barres de fer, de couteaux et bouts de bois. Leur première virée se solde par l’hospitalisation de 5 personnes noires du quartier, 3 d’entre elles sont dans un état critique. L’épisode se poursuit au prétexte d’une dispute domestique entre un mari d’origine jamaïcaine et sa femme anglaise. La publicité de leur désaccord déclenche les velléités vengeresses d’un groupe de jeunes blancs qui déverse sa violence raciste sur le quartier et ses habitants à la peau foncée. Trois jours d’émeutes et d’affrontements se soldent par le démantèlement d’une partie des gangs. 108 personnes sont arrêtées y compris le leader d’extrême droite. Pour la population caribéenne de Notting Hill c’est le début de la résistance. Deux autres séquences rendent compte des tensions dans certains quartiers de Londres entre la police et les populations venues des anciennes parties de l’empire. Les émeutes de Brixton en 1981 auxquelles les Clash ont aussi consacré un titre sur leur double album London Calling sont l’une des deux ; nous en avions parlé ici. Celles qui éclatent après la mort de Mark Duggan en 2011 à Tottenham pour gagner ensuite d’autres quartiers de la capitale puis les grandes aires urbaines britanniques en sont une autre illustration : nous y avions consacré aussi un billet.


Brixton riot 1981

Tottenham, immeuble en feu, 2011


Juin 2017. Londres est à nouveau en flammes. L’incendie dramatique a cette fois-ci dévasté une des tours HLM située au nord de Notting Hill connue sous le nom de Grenfell Tower à quelques encablures  de la Westway. L’incendie s’est déclaré dans la nuit du 14 au 15 juin vers une heure du matin au 4ème étage de la tour qui en compte plus de vingt et s’élève à presque 70 mètres de hauteur. C’est en tous cas aux alentours de cette heure que les pompiers sont alertés. Le feu s’étend rapidement et enveloppe l’immeuble. Dès le lendemain six personnes sont annoncées comme disparues et vraisemblablement décédées. Plus de 70 personnes sont déjà hospitalisées,, de nombreuses dans un état critique. Dans la journée du 15 juin, le bilan grimpe rapidement à 12 puis 17 morts. Le lendemain il s’alourdit encore à 24 puis 27 victimes. Ce 18 juin, le décompte morbide devient vertigineux approchant la soixantaine de victimes. 


Grenoble tower la nuit de l'incendie
Ce terrible remake grandeur nature de La tour infernale s’en distingue pourtant d’un point de vue sociologique. Tandis que la fiction cinématographique proposait un scénario dans lequel des multimillionnaires se retrouvent piégés dans une tour de verre en flammes, symbole de leur vanité, le drame de Grenfell s’inscrit dans le contexte d’une société clivée par les inégalités sociales, minée par les politiques d’austérité, en proie à de multiples atermoiements politiques très significatifs des tensions qui la traverse. Un des domaines les plus affectés par la fracture sociale est celui du logement : tandis que les spéculateurs immobiliers s’amusent à faire grimper le prix du mètre carré, chassant les pauvres et les classes moyennes de l’hyper centre londonien, quelques zones décrépies de public housing (logements sociaux) subsistent, verrues disgracieuses dans un paysage lissé pour satisfaire aux exigences d’une mondialisation heureuse. À force de faire subir des cures d’austérité à tous les services publics des bibliothèques aux hopitaux, du logement social aux pôles emplois locaux (souvenez-vous de D. Blake) les conservateurs aux affaires, en charge de gérer la sortie du pays de l’UE, se sont retrouvés en grande difficultés à l’issue des élections générales qui se sont tenues une semaine avant l’incendie de la tour Grenfell, le 7 juin 2017. La gestion piteuse de T. May des lendemains d'attentats est venue charger la barque des Tories déjà fortement employés à colmater les brèches ouvertes par les bourdes successives de leur leader. Dépourvue de majorité absolue au parlement, l’actuelle première ministre contestée jusque dans son propre parti patauge pour composer un gouvernement d’alliance avec les réactionnaires protestants nord-irlandais du DUP[5]

Les manifestations spontanées du 17 juin 2017
contre T. May
Empêtrée dans son agenda politique ingérable, et peu versée dans l’empathie envers ses concitoyens les plus démunis, T. May est depuis hier clouée au pilori par les habitants du quartier qui hagards, meurtris  et terrifiés ont encore l’énergie de dire que si Londres brûle en 2017, ce n’est pas un hasard. Plus de 50 morts dans une tour dont la sécurité incendie défectueuse a été maintes fois signalée par les occupant.e.s, dont le revêtement extérieur a été un accélérateur dans la propagation des flammes sont deux des motifs qui les ont poussés avant hier soir à investir spontanément les rues du quartier et de la ville. Profondément heurtés par la tardive réaction de T. May, pourtant seule en charge du dossier, les survivants de Grenfell Tower et la communauté avoisinante sont entrain de remuer ciel et terre pour obtenir justice et considération. Les messages sur leurs pancartes sont sans équivoque : May doit partir, elle nous méprise, elle se moque des pauvres, elle refuse même de les reloger dans le quartier, ce que certain.e.s interprètent comme le premier pas vers leur prochaine éviction d’une zone à forte rentabilité immobilière. 
L’incendie est éteint mais Londres brûle toujours. Les trombes d’eau et la boue de l’ouragan Katrina ont sali à jamais le mandature de G. Bush et anéantit sa popularité. L’incendie de Grenfell Tower oeuvre de la même façon pour T. May d’autant plus que résonne dans les têtes de tous les londoniens le slogan du Labour pour les récentes élections générales For the many Not The few, qui illustre parfaitement l’absence de morale dans cette tragédie évitable. Un Labour dont le maire  de Londres est issu et dont le leader, J. Corbyn s’est rendu sur les lieux du drame dans les heures qui ont suivi l’incendie fort de sa nouvelle légitimité post électorale.  
Il est des carrières politiques qui volent en fumée, nul ne sait si T. May va pouvoir s'extraire de l'incendie qu'elle a elle même attisé.





[1] Londres est en flammes, Londres est en flammes, amenez les machines, amenez les machines, au feu, au feu, mettez de l’eau, mettez de l’eau.
[2] M. Green, Lost in the great fire : which London buildings disappeared in the 1666 blaze ?, The Guardian, 30 aout 2016, https://www.theguardian.com/cities/2016/aug/30/great-fire-of-london-1666-350th-anniversary-which-buildings-disappeared
[3] La transcription complète de l’épisode est disponible ici en ligne à cette adresse qui offre des archives intéressantes sur la nuit en question : http://alondoninheritance.com/thebombedcity/the-second-great-fire-of-london-29th-december-1940/
[4] Christopher Wren, architecte, a joué un rôle déterminant dans la renaissance de Londres après 1666.
[5] Outre ses accointances avec les milices orangistes d’Irlande du Nord, cette bucolique et sympathique formation politique se distingue aussi par ses positions anti LGBT et anti-avortement.