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dimanche 7 février 2021

Les bayous de la Louisiane, conservatoire de la musique cajun et zydeco.

Le pays des bayous est un monde amphibie, une vaste zone où s'entremêlent les bras morts du Mississippi. La végétation étrange se compose de cyprès, de palétuviers recouverts de rideaux de mousse espagnole. En langue amérindienne, "bayou" signifie serpent, sinuosité. C'est bien ce que semblent dessiner les méandres des bras de rivières glissant lentement vers la mer. 
Les bayous constituent un réservoir de biodiversité d'une grande richesse; un véritable paradis pour les oiseaux, les poissons, les tortues, les alligators ou les écrevisses; un garde manger indispensable à la survie des habitants des marais.
Avant même que la Louisiane ne devienne américaine, en 1803, ces terres inhospitalières servirent d'ultime refuge à des peuples dont personne ne voulait. Dans son ouvrage In the Creole Twilight, l'écrivain Josh Caffery décrit cet espace comme une "sorte de zone frontière entre les USA et la Caraïbe, entre le «Deep South» et le «Wild West», entre les langues française et anglaise, entre la terre et l'eau..." Rejetés dans ces terres hostiles, les Hommes s'unirent pour survivre. Les souffrances communes permirent, sinon de se comprendre, tout au moins d'échanger et se mélanger.
Pierre5018 [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]
Les premiers occupants des bayous furent des tribus amérindiennes. Profitant du riche écosystème et de chaque élément des marais, ces populations vécurent de la chasse, de la pêche et du trafic de peaux de bêtes pendant près de deux siècles. Pour faire face aux crues, les premiers occupants créèrent de petites buttes surélevées. Pour les construire, ils remplirent de terre des paniers faits de feuilles de latanier qu'ils déversèrent ensuite en un point, jusqu'à atteindre la hauteur souhaitée. 
La population louisianaise fut ensuite le fruit d'une succession de flux migratoires. En 1682, le Français Cavelier de La Salle prit possession de tout le bassin du Mississippi et nomma ce territoire Louisiane, en l'honneur du roi Louis XIV. Les Lemoyne, une famille canadienne d'origine normande, mirent alors en valeur le delta du fleuve dans la première moitié du XVIII° siècle. En France, les candidats au départ se firent rares, aussi Louis XV et le régent déportèrent des indigents, extraits des prisons et "hôpitaux". L'exploitation du territoire reposa sur une économie de plantation fondée sur l'esclavage. Au départ, ce sont surtout des Indiens puis, rapidement, les noirs déportés d'Afrique sont les plus nombreux. Ainsi, entre 1719 et 1731, 6000 esclaves originaires d'Afrique de l'ouest y furent amenés de force. Le Code noir s'appliqua en Louisiane à partir de 1724.
Un autre peuple, les Acadiens, arrivèrent dans cette région de marais au XVIII° siècle. Accent du Sud aidant, le Acadiens devinrent les Cadiens, puis les cajuns. Au XVII° siècle, les Acadiens étaient des colons français (1) installés sur les rives du Saint-Laurent, en Nouvelle-Ecosse, dans l'actuel Canada. Par le traité d'Utrecht de 1713, une grande partie de l'Acadie passa sous domination anglaise. Pendant une quarantaine d'années, ses habitants, d'origine française, cohabitèrent avec les nouveaux propriétaires des terres. Avec le déclenchement de la guerre de 7 ans, les Anglais exigèrent des Acadiens qu'ils prêtent serment au roi d'Angleterre, Georges II. Face à leur refus, le gouverneur décida de les chasser sans ménagement, en 1755. Les Acadiens subirent alors le "grand dérangement", soit la déportation de près de 10 000 d'entre eux vers les treize colonies britanniques de la côte atlantique. En 1763, le traité de Paris permit à ces apatrides de quitter ces territoires. Environ 800 d'entre eux décidèrent alors de s'implanter dans les bayous du sud-ouest louisianais. Près de 3000 Acadiens rapatriés de force en France à la suite du grand dérangement s'installèrent à leur tour dans le bayou Lafourche, au milieu d'une nature rude et, jusque là, répulsive.  Le climat, les inondations, les sécheresses, les morsures d'insectes, de serpents, les dangers étaient partout. Avec le temps, les Acadiens s'adaptèrent aux marécages jusqu'à considérer qu'ils étaient désormais ici chez eux. 



* Acadiana. 
A la fin du XVIII° siècle, les bayous accueillirent une autre vague de migrants en quête d'asile. Cette population fuyait Saint-Domingue, une autre colonie française dont la prospérité reposait sur la culture de la canne à sucre et le travail servile. Une révolte d'esclaves éclata, précipitant la fuite d'environ 15 000 personnes. Entre 1790 et 1810, d'anciens propriétaires de plantations parfois accompagnés de leurs esclaves, mais aussi des Libres de couleurs trouvèrent refuge en Louisiane, principalement à la Nouvelle-Orléans. Ces nouveaux venus composèrent la population créole de Louisiane.

En pays cajun, des liens complexes se tissèrent  à travers les siècles entre les différentes composantes de la population, qu'elles soient d'origine amérindienne, cadienne, créole ou descendants d'esclaves. 
Les Amérindiens, premiers habitants de la Louisiane aux XVII et XVIII° siècles, entretenaient, dans l'ensemble, des relations pacifiques avec les colons français ou acadiens. Certaines tribus en adoptèrent d'ailleurs la langue: un vieux français très particulier. (2) Repartant de zéro, les familles acadiennes nouèrent avec les différentes tribus amérindiennes des liens d'échange et d'entraide. Les Amérindiens leur montrèrent comment chasser et pêcher. De la sorte, ils les sauvèrent de sérieuses difficultés car il s'agissait d'un milieu particulièrement hostile. Lors de leur installation dans les bayous, les cajuns fabriquèrent des cabanes identiques à celles des Amérindiens, puis, à partir de 1800, construisirent les premières maisons. Pour les isoler, on utilisait le bousillage, mélange de boue et de mousse, l'équivalent local du torchis. 
Dans l'imaginaire collectif, le terme créole renvoie à la notion de métissage. Ainsi, au début du XIXe siècle les Créoles de Louisiane sont indifféremment blancs, métis ou noirs. Or, progressivement, la ségrégation s'imposa, les Créoles blancs se rapprochèrent des Blancs anglophones, renonçant bientôt à se dire créoles. La distinction entre les Créoles métis et noirs tendit également à disparaître. Au bout du compte ne restèrent plus que deux catégories de populations strictement séparées, les Blancs et les Noirs. L'adoption de ce système binaire conduisit à la quasi-disparition des mariages mixtes et à la transformation du sens du mot créole. Le terme en vint ainsi  à désigner «une population rurale, longtemps francophone et catholique, communément appelée "créole noire". Un groupe peu sûr de son statut, "trop français pour être noir et trop noir pour être français", mis à l'écart par ses voisins-cousins cajuns blancs (chez lesquels prédominaient les "valeurs" du Sud profond) aussi bien que par la communauté afro-américaine "mainstream" qui se moquait de ses particularismes et de son langage, guère différent du parlé cajun mais considéré comme un patois de seconde zone.» (source F, p32)
Après la guerre de sécession, les Cajuns se trouvèrent en compétition avec les Noirs pour accéder aux emplois, pourtant les plus méprisés. Au delà de ces tensions multiples, les différentes migrations multiplièrent les interactions entre ces différentes populations dont l'identité reposait également sur un profond métissage culturel. Au fond, le trait d'union entre ces groupes - qui n'eurent longtemps pour unique richesse que leur culture - fut la langue française. (3)

Louisiane francophone. Carte issue du site Le Cartographe.
Le pays cajun se situe dans la partie sud de la Louisiane. Ce territoire est délimité à l'ouest par le Texas, les côtes du Golfe du Mexique au sud, le delta du Mississippi à l'est, la paroisse des Avoyelles au nord. La Rivière Rouge marque la démarcation entre la Louisiane anglophone au Nord et la Louisiane francophone au Sud. Les principales villes sont Lafayette et Alexandrie. Le nom des lacs est celui des Acadiens venus se réfugier ici.
 * Une langue sans avenir.
Les francophones (Créoles et Cadiens) furent marginalisés très peu de temps après la prise de possession de la Louisiane par les jeunes États-Unis, en 1803. En 1812, la constitution de l’État de Louisiane fut rédigée entièrement en anglais et n’accorda aucun droit spécifique aux francophones. La langue anglaise prit alors, doucement mais surement, le pas sur le français
Sous l'ère Roosevelt, en pleine récession économique, un slogan fit florès: « Une seule Amérique, un seul américain ». Il s'agissait dans l'esprit de ses promoteurs de raboter toutes les différences, en particulier culturelles. Dès lors, aux yeux des anglophones de Louisiane, le voisin cajun apparaissait comme le survivant d’une époque révolue, comme le dépositaire d’une culture sans avenir. Les Acadiens étaient alors rejetés par le reste de la population américaine, considérés comme la couche la plus basse de la société, des ploucs des marais, des analphabètes, moqués dès lors qu'ils tentaient de parler anglais avec leur fort accent.
Ce contexte hostile fit du français un facteur de sous-emploi, d’ignorance, de « non-américanisme ». Aussi, durant les années 1930, pour une grande partie des francophones de Louisiane, abandonner le français au profit de l'anglais fut l’occasion de recoller au reste de l’Amérique.  Avec la découverte de gisement de pétrole, de nombreux Acadiens se mirent ainsi à l'anglais afin de faciliter leurs affaires et profiter de la manne. (4)
En 1921, une loi interdit de parler une autre langue que l'anglais à l'école, un souvenir douloureux pour les jeunes enfants de l'époque, punis lorsqu'ils s'exprimaient dans leur langue maternelle. L'interdiction fut levée en 1968, mais le mal était fait... Conscient des vexations que risquaient de subir leurs enfants, de nombreux Louisianais francophones refusèrent de leur transmettre leur langue. C'est ainsi que les jeunes générations perdirent le français que l'on n'enseignait plus non plus à l'école. Aujourd'hui, le problème qui se pose est bien celui de la transmission, puisque les locuteurs, généralement plutôt âgés, disparaissent progressivement. En 1968, il y avait presque 1 demi million de francophones, ils sont six fois moins aujourd'hui.
Pierre5018 [CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]
* Renaissance cadienne et promotion du français.
A partir de la fin des années 1960, une renaissance culturelle cajun se manifesta de façon spectaculaire. En 1968, la création du Codofil (agence gouvernementale de promotion du français en Louisiane) coïncida avec la fin de l'interdiction du français à l'école et le sursaut identitaire et linguistique acadien. Dès lors, les élèves volontaires pouvaient de nouveau suivre des cours de français. Or, ces cours privilégiaient, pour des raisons pratiques, un français "standard" et non régional. Dans ces conditions, le français scolaire était vu comme une langue étrangère. Pour y remédier, des écoles d'immersion se développèrent et des éléments linguistiques régionaux furent insérés dans l'enseignement du français.
Aujourd'hui, le Codofil organise des programmes d'échanges et de recrutement d'enseignants francophones et s'occupe de l'enseignement de la langue française pour près de 70 000 élèves et étudiants francophones. Pour assurer la survie du français en Louisiane, l'objectif des associations de promotion du français est aussi de développer une main d’œuvre francophone pour répondre aux besoins dans le tourisme, la santé, les finances. En parallèle à cette défense linguistique, on assiste à la redécouverte de la culture cajun. Les carnavals et autres festivals (en particulier le festival international de Lafayette) sont les moments privilégiés de promotion, diffusion et d'expression de cette culture menacée.

* Langue et musique, vestiges de l'identité francophone. 
La chaleur des fêtes au cours desquelles on laissait "le bon temps rouler", avec la joie de se retrouver entre membres d'une communauté riche d'histoires et d'expériences communes, constitua le creuset de l'identité cajun, indissociable de la musique qui en fut à la fois le miroir et le reflet. Les fais do-do (5) - les bals du samedi soir - "sont l’occasion d’une véritable « messe » profane, une mise en commun de tous les problèmes de la semaine, une évacuation cathartique de l’isolement et des brimades de l’« autre » société — l’américaine, c’est-à-dire l’anglaise - une manière de résumer ce qui fait qu’on est Cajun." (source E)
Cléoma Breaux et Joe Falcon (public domain)
Lors du "grand dérangement", les Acadiens emportèrent dans leurs bagages les instruments traditionnels tels que le violon, le triangle, mais aussi le riche répertoire de leur région d'origine. De nouveaux instruments apparurent au fil du temps comme l'accordéon diatonique venu d'Allemagne ou la guitare. Les pionniers de cette évolution furent Joseph et Cleoma Falcon, Amédée Breaux, Amédée Ardoin, Iry Lejeune. La musique cajun était le résultat de l’agglomérat de nombreuses influences: des formes traditionnelles (anciennes chansons françaises, musiques irlandaises et écossaises, valses, ballades venues du vaudeville), auxquelles s'ajoutèrent une forte influence du blues et des sonorités venues du jazz. Enfin, elle incorpora  des éléments locaux tels que  le Rhythm & blues de La Nouvelle Orléans ou encore des influences afro-caraïbes. (6) Pratiquée par les Cajuns comme les Créoles, la French music était le fruit d'un mélange d'influences musicales diverses. Jusqu'au renouveau francophone, elle souffrit d'une stigmatisation comparable à celle de ceux qui la jouaient.

* Les mutations de la musique cajun.
Le répertoire de base de la musique cajun se constitua au cours du XIX° siècle, dans le cadre des fais do-do. Allons à Lafayette, Jole Blonde, Lâche pas la patate, Le vieux saoûlard et sa femme furent quelques-uns des titres phares enregistrés dans l'entre-deux-guerres par les compagnies de disques, alors en pleine découverte du potentiel des musiques ethniques sudistes (blues, country...). L'essor du disque, mais aussi l'afflux de migrants venus des autres États du Sud pour travailler dans le secteur pétrolier, contribuèrent alors à multiplier  les emprunts musicaux à d'autres genres, en particulier la country music. Les musiciens cajuns virent là une belle opportunité de gagner de nouveaux auditeurs, hors des frontières étroites de la Louisiane francophone. Dans ces conditions, la musique traditionnelle cajun céda le pas aux productions hybrides (Country Cajun, Cajun Swing, Swamp Pop). Les jeunes générations reprirent le flambeau des aînés, dans une veine acoustique comme le groupe Beausoleil ou dans un registre influencé par le rock et la country chez Zachary Richard, Steve Riley, Wayne Toups.
Au cours des années soixante, le folk boom conduisit de nombreux diggers nordistes dans le Sud en quête de musiciens oubliés. Ce revival fit prendre conscience aux Cajuns de la richesse de leur musique. Soudain, les disques traditionnels furent à la mode et se vendirent de nouveau. Les vétérans du style cajun, cantonnés depuis des années  aux fais do-do retrouvèrent le chemin des studios (Balfa Brothers, D.-L. Ménard, Nathan Abshire). Le retour à la tradition tendit parfois à construire l'image d’un monde cajun rural idéalisé, figé dans une période et une façon d’être déjà révolues.  

Les frères Chenier. Bozotexino [CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0)]

*Zydeco.
A la suite de la valorisation de la culture cadienne, les Créoles recouvrirent également leur culture, une Créolité faite de syncrétismes. Ségrégation oblige, la musique des Noirs francophones reçut une appellation différent de celle des cajuns. Pour autant, leur musique ne diffère guère, si ce n'est une influence plus marquée du blues et de la syncope dans la musique dite créole »... (7) Au bout du compte, les influences réciproques l'emportent largement. Il faut insister sur ce point afin de ne pas tomber dans une forme de racialisation des genres musicaux qui ferait fi, en outre, de l'importance des métissages culturels.
Lors de leur tournée de collectage des musiques populaires en Louisiane en 1934, Alan et John Lomax enregistrèrent Wilfred Charles à New Iberia. Ce dernier leur chanta: "Pas mis de la viande / Pas mis à rien, juste des(z) haricots dans la chaudière, les(z) haricots sont pas salés". Si ils ne le sont pas, c'est qu'on n'a pas l'argent pour y ajouter de la viande. Ces zaricos, synonymes de misère, donneront leur nom à la musique des créoles de la région. Le terme sera ensuite déformé en zydeco. Le genre est relativement récent puisqu'il vient de l'électrification de la musique créole traditionnelle.
Le zydeco se joue avec un accordéon, un piano, une basse électrique, une planche à laver. La grande vedette du genre était Clifton Chenier, mais on peut encore citer Boozoo Chavis, Buckweat Zydeco, Geno Delafose, Beau Jocque, Chris Ardoin, Keith Frank.
C'est au Texas que le zydeco émergea comme un genre à part entière, dans le sillage des migrants louisianais partis tenter leur chance dans l'industrie pétrolière. Le Zydeco a su se renouveler sans cesse, collant aux évolutions musicales. A la vieille musique créole ou au blues des origines, il incorpore une bonne dose de funk voire de rap. Si l’accordéon dominant et un certain accent témoignent que cette musique vient des bayous, elle est désormais essentiellement anglophone. 

 




Une sélection de quelques titres de musique cajun et zydeco à écouter ici.

Conclusion:  
Deux siècles et demi après la grande déportation, 150 000 individus parlent toujours le français, un vieux français qui roule grassement les r, mâtiné d'expressions américaines. Ces populations  portent encore aujourd'hui fièrement leur culture festive.
Terminons en musique avec Dedans le Sud de la Louisiane, un two step composé par Alex Broussard. Les paroles évoquent la dureté de l'exil ("on a flotté sur la grande mer / on a marché dedans le sable"...), puis énumèrent les animaux emblématiques du bayou: alligator (les "cocrodis de Louisiane"), ouaouarons (grenouille-taureau), écrevisses, poissons...
Les paroles célèbrent la gastronomie louisianaise pratiquée par les "meilleures cuiseuses du pays", les coutumes ("ça bat le linge dans le bayou Tèche", "ça brûle du bois pour la cheminée") d'une communauté festive ("ça boit du moonshine tout l'hiver /ça danse les polkas du vieux temps") pour laquelle la musique tient une place omniprésente ( "ça chante les chansons de la Louisiane").
Les cajuns, "meilleurs citoyens du monde", clament leur amour d'un territoire hostile, considéré comme un nouveau pays de cocagne. "On a trouvé notre paradis / Dedans le sud de la Louisiane."
Dedans le Sud de la Louisiane
On a flotté sur la grande mer / On a marché dedans le sable / On a passé dans les montagnes / Dans les cailloux de la Virginie, / On a trouvé les cocodris /Les cocodris de la Louisiane / On donnerait pas nos cocodris / Pour tout le reste du pays.
www.cajunlyrics.com
Ici dans le sud de la Louisiane / Les poissons flottent dans le bayou Tèche / Les canards volent dedans les mèches / Les ouaouarons dans les platains, / Les écrevisses dans les clos de riz / Les écureuils dans les grands bois / On a trouvé notre paradis / Dedans le sud de la Louisiane.
www.cajunlyrics.com
Les petites Cadjines de la Louisiane / Les meilleures cuiseuses du pays, / Les sauces piquantes, les écrevisses, / Les patates douces dans la cheminée, / Ça chante les chansons de la Louisiane / Ça bat le linge dans le bayou Tèche, / On a trouvé les petites Cadjines / Dedans le sud de la Louisiane.
www.cajunlyrics.com
Les vieux Cadjins de la Louisiane / Les meilleurs citoyens du monde, / Ça brûle du bois pour la cheminée / Ça boit du moonshine tout l'hiver, / Ça danse les polkas du vieux temps, / Les mazurkas, les valses aussi, / On a trouvé le paradis / Dedans le sud de la Louisiane.


Notes:
1. Des colons principalement venus de Normandie, du Poitou, de l'Aunis et de la Saintonge.
2. En réalité, il existait deux français: le cadien et le créole. Après la révolution de Saint-Domingue, de nombreux Haïtiens peuplèrent le bayou et apportèrent leur propre lexique à la langue.
3. Créoles des marais, Amérindiens et Cajuns échangèrent très tôt leurs connaissances sur leur environnement, en particulier dans le domaine de la botanique. Dans les communautés du bayou, les soigneurs qui possédaient ce savoir faire métissé furent appelés traiteurs ou traiteuses. Tous connaissaient les vertus des plantes médicinales des marais: sureaux, mangliers, mamou, achillée... A défaut de médecins, c'est ainsi que les villageois se soignaient des maladies et blessures.
4. Très longtemps, on pratiqua la culture du coton, du riz, de la canne à sucre dans les clôts. Puis, sur les terres de pauvres familles cajuns de Lafayette, on découvrit du pétrole. Du jour au lendemain, ces populations méprisées firent l'objet de toutes les attentions. L'exploitation du pétrole assura le décollage économique, tout en créant beaucoup d'emplois. Les cajuns vendirent leur terre.  
5. Le terme vient du fait qu'à l’étage de la salle de bal, une grand-mère couchait les enfants qui lui étaient confiés par les parents.
6. "Ce patchwork de sons et de gammes (...) constitue la base de toutes les musiques sudistes américaines (...) ! Il faut souligner que, partout dans le Sud, la musique est un facteur de ciment communautaire, une parole, un des principaux vecteurs qui définit la culture d’un groupe." (source E) 
7. Après la Deuxième Guerre mondiale, de nombreux créoles noirs partent chercher fortune dans l'industrie pétrolière des grandes villes texanes; ils y découvrent le boogie, le rythm'n'blues, la soul. Ces nouvelles sonorités irriguent à leur tour le zydeco.

Sources:
A. Arte: "Le bayou, refuge et paradis de Louisiane" 
B. "Petit Atlas des musiques du monde", Mondomix Media - Cité de la musique, 2006.
C. Jean-Paul Levet: "Talkin' that talk. Le langage du blues, du jazz et du rap", Outre mesure, 2010. 
D. Gérard Herzhaft:"La grande encyclopédie du blues", Fayard, 1997. 
E. Gérard Herzhaft: "La musique cajun, musée musical ou ciment identitaire?",
In : Musique et politique : Les répertoires de l'identité [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 1996.
F. Jean-Pierre Bruneau:"Zydeco, kezaco?", in Soul Bag n°221, décembre 2015.
G. Balade en pays cajun: Giv me jazz" 
H. RFI: "Tendre pays cajun"
I. Jukebox: "Mémoires amérindiennes"
J. "Dedans le Sud de la Louisiane" Portrait chaleureux de la culture des bayous tourné en 1972 par Jean-Pierre Bruneau.
K. Bastien Durand-Toulouse: "Zydeco: musique et identité?". 
L. "Les mille et une délices du français louisianais"

Conseils discographiques:
- "Zydeco, Black Creole, French Music and Blues. 1929-1972", Frémeaux & Associés. 
- "Cajun. Louisiane 1928-1939.", Frémeaux & Associés. 
- Legendary masters of Cajun and Creole music.
- Les enregistrements réalisés par John et Alan Lomax en Louisiane en 1934. 

samedi 7 janvier 2012

253. Java: "Mots dits français"

L'immense Canada (10Millions de km²) est une confédération composée de 10 provinces. Celle du Québec compte 8 millions d'habitants (sur une population totale de 34 M) , dont 80% de francophones. (1) 
Cette province se distingue par la persistance de l'usage du français, alors que dès 1763 elle devient, comme le reste du Canada, une possession de la Grande Bretagne.  
Comment expliquer cette curiosité dans un continent nord-américain dominé par la culture anglo-saxonne?

Carte de la Nouvelle France vers 1750 (cliquez sur l'image pour l'agrandir). Elle s'étire alors sur un tiers de l'Amérique du Nord, du golfe du Saint-Laurent à celui du Mexique. Le peuplement se concentre autour de l'île royale (Acadie), de la vallée du saint-Laurent et de la Nouvelle-Orléans. A l'intérieur du continent, la colonisation s'avère très extensive et repose sur le commerce des fourrures.

* La Nouvelle France.
L'incursion au Labrador et à Terre Neuve du navigateur John Cabot pour le compte des Britanniques en 1497, ouvre le bal d'une série de voyages exploratoires. Dès lors, les marins européens fréquentent les bancs de Terre-Neuve et exploitent les eaux poissonneuses du Saint-Laurent.
Les explorations de Jacques Cartier de 1534, 1535/36 et 1541 permettent l'installation des premiers colons français en Acadie, puis dans la vallée du Saint-Laurent. Samuel de Champlain y fonde en 1608 la ville de Québec, avant que Montréal ne le soit en 1642. 
Acadie et rives du saint-Laurent composent ce que l'on nomme désormais la « Nouvelle France » (bientôt étendue aux territoires figurant sur la carte ci-dessus). Dans le sillage des explorateurs, des Jésuites se chargent d'évangéliser les peuples autochtones (Amérindiens et Inuits) venus d'Asie via le détroit de Béring 30 000 ans plus tôt. Les Français pratique avec les Amérindiens la traite des fourrures. En échange d'objets européens tels que des chaudrons de cuivre, des perles de verre, de l'alcool, ces derniers procurent peaux de castors, de martres et de loutres alors très prisées sur le vieux continent. Le commerce transatlantique des fourrures s'impose comme la principale activité économique et entraîne l'implantation d'un vaste réseau de comptoir de traite sur les rives du saint-Laurent.
Richelieu fonde et réserve le monopole du commerce de la fourrure à la Compagnie de la Nouvelle France, ou des Cent-Associés, avec pour charge d'attirer les migrants susceptibles de peupler ces vastes territoires. (2) Cependant, l'implantation française au Canada reste avant tout perçue par les volontaires comme une opération commerciale ou évangélisatrice, non une entreprise de peuplement durable. Cette première tentative de peuplement échoue et conduit Colbert à réintégrer la Nouvelle-France dans le domaine royal.

 Couple d'indiens algonquins. 
Compte tenu de l'immensité des territoires, les colons français doivent traiter avec les Indiens qui leurs livrent également les peaux. Un système d'alliance se met donc en place avec plusieurs groupes autochtones tels que les Micmacs, les Algonquins ou encore les Hurons. La survie de la colonie canadienne repose sur cette collaboration militaire et économique avec les Amérindiens.

Des rivalités se font alors jour avec l'Angleterre. Solidement implantée sur la côte atlantique (treize colonies) et dans la baie d’Hudson, elle fonde ses revendications territoriales sur l'antériorité de la découverte de John Cabot et entend bien tirer parti de son écrasante domination démographique. (3) Les affrontements opposant les deux puissances européennes se soldent par une série de revers de la France. 
A la suite du Traité d’Utrecht en 1713, cette dernière cède l’Acadie, les territoires de la baie d'Hudson et Terre Neuve à l’Angleterre. Le refus de nombreux Acadiens de prêter allégeance à la Couronne britannique entraîne l'embarquement de force de la moitié de la population, contrainte de s'installer dans les autres colonies du littoral. Ce "grand Dérangement" entraîne la reprise des hostilités. Les habitants de la vallée du saint-Laurent, galvanisées par les autorités françaises, prennent les armes.
Mais, la bataille décisive des plaines d’Abraham (1759) se solde par une défaite du général de Montcalm et par la perte de contrôle du Saint-Laurent. Le gouverneur François-Pierre Rigaud de Vaudreuil signe la capitulation de Montréal en 1760. Après trois années d'occupation militaire, le sort de la colonie est scellé par le traité de Paris de 1763. La France renonce à la totalité de ses possessions en Amérique du Nord (mis à part St-Pierre et Miquelon). En conséquence, les habitants de la Nouvelle-France, francophones et catholiques, principalement installés dans la vallée du Saint Laurent, passent sous souveraineté britannique. 

La bataille des plaines d'Abraham. Gravure d'après une peinture d'Hervey Smith, 1797.

* Quel sort les Britanniques réserveront-ils aux populations conquises?
La proclamation royale de 1763 créée la province du Québec englobant les deux rives du Saint-Laurent en aval de Montréal.  Les autorités britanniques incitent les immigrants britanniques et colons anglo-américains à s'implanter dans la province afin de rendre minoritaire la population francophone et catholique. Le premier gouverneur britannique Murray s'emploie en outre à imposer les institutions britanniques et à favoriser l'assimilation et la conversion des Canadiens. Cependant, derrière ce discours de fermeté, le gouverneur, pragmatique, fait preuve d'une certaine souplesse à l'égard du clergé et des seigneurs, considérés comme de possibles garants de la paix sociale.
Il est vrai également qu'à l'heure  où les 13 colonies américaines (4) entrent en rébellion, le contexte politique incite à ces compromis. Aussi, pour s'assurer leur loyauté, la Grande-Bretagne reconnaît aux francophones le droit de conserver leur langue et leur religion  (l'Acte du Québec de 1774).

Au Québec, l'immigration britannique tant attendue s'avère décevante, tandis que les francophones doublent leur nombre entre 1765 et 1790 en raison d'un fort dynamisme démographique. 
L'arrivée de réfugiés britanniques "loyalistes" au terme de la Révolution américaine incitent la métropole à réorganiser ses dernières colonies d'Amérique du Nord. Pour contrecarrer l'influence des francophones, l'Acte constitutionnel de 1791 institue un gouvernement représentatif et partage le Québec en deux provinces, le Haut-Canada (l'Ontario qui compte 95% d'anglophones) tandis qu'au Bas-Canada (Québec) les francophones constituent 90% de la population. Dans ce dernier, l'épineuse question linguistique se pose aussitôt à l'assemblée  législative élue. Si le bilinguisme est reconnu, l'anglais s'impose toutefois comme la langue officielle du Bas-Canada, alors que le français n'est admis que comme "langue de traduction."
Promptes à déceler des complots insurrectionnels partout, les autorités coloniales placent sous surveillance rapprochée les francophones aux lendemains de la Révolution française. Le "règne de la terreur" du gouverneur francophobe Craig (1807-1811) accentue encore la volonté d'angliciser en profondeur la société du Bas-Canada. La "mentalité de garnison" adoptée attise davantage encore les tensions ethniques, alors que l'assujettissement politique et économique contribue au malaise grandissant des francophones. 

 Le Patriote, dessin de Henri Julien

Dans ces conditions, une nouvelle formation politique, le Parti canadien, réformiste et très influencé par les idées libérales, connaît un succès croissant au cours des années 1830. Ses dirigeants, en particulier Louis-Joseph Papineau, réclament une meilleure représentation politique, une forme de souveraineté et envisagent même une amorce de laïcisation des fabriques et des écoles au grand dam du puissant clergé catholique. Mais les autorités  britanniques refusent toute concession. Cette fermeté entraîne le soulèvement de nombreux francophones du Bas-Canada. La « révolte des Patriotes » de l'automne 1837 est rapidement écrasée. 
Le clergé catholique, resté loyal à la couronne britannique, sort de cette crise renforcée, alors que l'élite laïque est décapitée (Papineau par exemple est contraint de s'exiler).
Dépêché sur place par Londres afin d'enquêter sur les origines de cet embrasement, Lord Durham souligne le caractère national de la rébellion dans le Bas-Canada: "Je trouvai deux nations en guerre au sein d'un même Etat; je trouvai une lute non des principes, mais des races." A ses yeux, les francophones, "peuple ignare, apathique et rétrograde [...] sans histoire et sans littérature" doivent être anglicisés d'urgence. Pour ce faire, l'envoyé recommande de placer les Canadiens français en minorité en réunissant Haut et Bas-Canada. Ainsi, en 1840, l'Acte d'union unifie sous un seul gouvernement le pays.
Pour autant, les Anglais, divisés entre conservateurs et libéraux, doivent s'appuyer sur les Canadiens francophones pour gouverner. La langue française est reconnue au Parlement et dans les Lois, tandis qu'un régime bicéphale, dirigé conjointement par un anglophone et un francophone, est mis en placé à partir de 1848 avec l'instauration d'un gouvernement responsable.


En 1867, le Canada devient une confédération. Le Québec n'est alors plus qu'une des provinces qui composent le territoire, la seule à majorité francophone. Les provinces littorales progressivement intégrées au Canada, renforcent d'ailleurs fortement le poids des anglophones à l'échelle du Canada. Au niveau provincial toutefois, le parlement obtient des pouvoirs exclusifs, notamment dans les domaines touchant sa culture spécifique comme l'éducation et le droit civil.

* La mainmise de l’Église sur la société québécoise.
A partie des années 1840, l'Eglise catholique accroît sa mainmise sur l'ensemble de la société québécoise. Elle tend à instaurer une "théocratie". Le très antilibéral évêque de Montréal Mgr Bourget, dans la droite ligne de l'ultramontanisme pontifical, affirme ainsi la subordination de la politique à la religion. S'affranchissant de la tutelle de l'Etat, et profitant de la quasi-inexistence de la fonction publique, l’Église fait main basse sur l'éducation et les services sociaux, désormais gérés par les communautés religieuses. Réfractaire à l'égard de toute nouveauté, les évêques exaltent l'utopie d'une société catholique, française et rurale, isolée des menaces extérieures. Ils prônent la natalité pour contrecarrer l'afflux d'immigrants du monde britannique et incitent au repli identitaire de la société québécoise.
De fait, les populations francophones restent jusqu'au début du vingtième siècle majoritairement rurale, ce qui contribue à la faiblesse des contacts avec les anglophones. Cet isolement relatif contribue à la permanence de la langue française. L'Eglise ne peut cependant pas enrayer l'industrialisation naissante et l'exode vers les villes qu'elle implique.
L'essor de la culture urbaine et  la prolétarisation de la société québécoise entraîne la remise en question progressive de la tutelle sclérosante et conservatrice de l'Eglise catholique. (5) Le repli identitaire prôné est également voué à l'échec. Entre 1840 et 1940, des dizaines de milliers de francophones, main d’œuvre bon marché et peu qualifiée, trouvent à s'employer dans les firmes anglo-canadiennes, quand ils n'émigrent pas aux États-Unis. Ces migrations engendrent de profondes mutations, politique, économique, culturelle contribuant, entre autres, à l'anglicisation du français au Canada. 

 Jean Lesage célèbre la victoire du Parti libéral du Québec en juin 1960.

* De la "grande noirceur" à la "Révolution tranquille".
  A contretemps de ces mutations, le régime conservateur de Maurice Duplessis, au pouvoir de 1936 à 1939 et de 1944 à 1959, semble sourd aux transformations que connaît alors la société québécoise. Connu sous le nom de "grande noirceur", il se caractérise par l'absence de réformes et le triomphe d'une idéologie clérico-conservatrice qui assure le maintien du contrôle religieux sur l'éducation et les services de santé.
Cependant, les structures traditionnelles se lézardent.  La victoire du parti libéral de Jean Lesage (1960-1966) et son "équipe du tonnerre" débouchent sur une "Révolution tranquille" qui transforme et modernise le Québec. La province connaît alors de profonds changements avec la laïcisation de la société et l'instauration d'un véritable Etat-providence. Les autorités provinciales appuient l'accession aux postes de responsabilité économique des francophones et engagent la nationalisation du réseau d'électricité (la société Hydro Québec). Dans le même temps, elles prennent en main la défense de la langue et de la civilisation québécoise.
Cette période se caractérise d'ailleurs par une intense effervescence culturelle. Une nouvelle culture québécoise francophone s'affirme alors par l'intermédiaire d'artistes qui peuvent s'exprimer plus librement (Pauline Julien).
Les militants du Front de libération du Québec (FLQ, voir ci-dessous) se trouvent à la pointe sur ce front culturel en organisant notamment le spectacle "Poèmes et chansons de la résistance". 

 Une bombe du FLQ explose à Westmount.
Créée en 1962, le Front de libération du Québec vise à accélérer l'accession du Québec à l'indépendance. Largement inspiré par le FLN, les guérillas guévaristes, le mouvement propose d'ailleurs une analyse anticolonialiste de la situation du Québec. Dans cette optique, les Canadiens français sont des "nègres blancs", méprisés, exploités et privés de leur autonomie politique, économique et culturelle au profit du Canada et des États-Unis.
Adeptes de la lutte armée, les militants du FLQ, posent des centaines de bombes visant les symboles du pouvoir canadien anglais et des usines d'armements (destinées aux troupes américaines au Vietnam) entre 1963 et octobre 1970 . A cette date, des cellules de l'organisation prennent en otage un ministre du gouvernement du Québec ainsi qu'un attaché commercial du consulat britannique à Montréal, réclamant en échange la libération des prisonniers politiques. Les autorités montent le ton, arrêtent des centaines de personnes plus ou moins associées à l'extrême gauche, suspendent les libertés fondamentales. Le corps du ministre est retrouvé dans le coffre d'une voiture. Cette issue dramatique précipite l'effondrement du FLQ par ailleurs largement infiltré par les forces de police.


 "La Révolution tranquille" sonne aussi le glas du nationalisme canadien-français traditionnel, fondé sur les valeurs religieuses et replié sur lui-même. Léquipe libérale s'emploie dès la victoire acquise à redonner le contrôle de la province aux francophones. Se considérant comme injustement marginalisés, ils adoptent pour slogan en 1962: « Maîtres chez nous ».   

L'affirmation du nationalisme québécois se fonde donc sur la question de la langue. Toutefois, au nationalisme conservateur favorable au statu quo succède un nouveau nationalisme résolument moderne qui vise à faire du Québec l’État national des Canadiens français. 
Le Parti québécois fondé en 1968 par René Levesque attire ceux qui luttent pour la souveraineté de la province. La formation, qui accède au pouvoir en 1976, revendique une francisation accrue du Québec. Cette exigence se concrétise avec l'adoption de lois linguistiques, en particulier la charte de la langue française de 1977 (loi 101) qui assure au français son statut de langue officielle. Une lutte s'engage en outre au sujet des immigrants. Un amendement les oblige finalement à scolariser leurs enfants dans le réseau francophone. 

Si cette consécration de la prééminence et de la pérennité du français au Québec satisfait bon nombre d'habitants, mais demeure insuffisante pour d'autres. Quand certains revendiquent désormais une décentralisation et une plus grande autonomie au profit des provinces dans le cadre du fédéralisme, les autres réclament l'indépendance.
 Deux référendums organisés en 1980 et 1995 se soldent par l'échec des souverainistes.
Aujourd’hui, la consécration de la domination du français et l'absence d'écarts de niveaux de vie significatifs entre anglophones et francophones expliquent que la question de la langue soit devenue moins prégnante. En ce début de XXIème siècle, la société québécoise, bien que farouchement attachée à ses spécificités culturelles, a su s'ouvrir à la diversité et au multiculturalisme.


Bien que n'étant pas un État indépendant, le Québec dispose de bureaux de représentations dans différents pays ainsi que d'un siège dans plusieurs organisations internationales telles que l'Organisation Internationale de la Francophonie ou l’UNESCO.



* "Quand tu jases, moi je cause"

« Mots dits français » relate avec humour l’arrivée d’un Français au Québec et la difficile communication avec les autochtones. La multiplication de contresens ouvre la voie à une multitude de quiproquos savoureux. Pour le visiteur, le dépaysement s'avère total. La chanson met en évidence, qu'au delà d'un fond linguistique commun, le français parlé au Québec et dans l'ancienne métropole, divergent profondément.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation:
- En émigrant, la langue a été plus ou moins coupée du pays d'origine, ce qui explique la conservation au Québec de mots et de tournures syntaxiques disparus ou peu usités de ce côté de l'Atlantique. (6)
- D'autre part, le français du Québec a évolué, s'est enrichi au contact des populations autochtones, puis britanniques qui lui ont légué de nombreux mots. De même, les toponymes québécois illustrent cette richesse avec la coexistence de noms de lieux autochtones (Québec:"rétrécissement des eaux", Chicoutimi: "Jusqu'ici, c'est profond"), français (Montréal en hommage au monarque), anglais (New Liverpool, Buckingham). 
L'assimilation de nombreux anglicismes (ci-dessous "joke", smoke" ...) à la syntaxe française donne d'ailleurs naissance à un langage truculent: le joual.

R.Wan, chanteur de Java prend ici un malin plaisir à imiter l’accent et enchaîne les expressions typiquement québécoises. Le morceau se clôt par un hommage appuyé à la "belle province" et emprunte le« quand j’aime une fois, j’aime pour toujours » au chanteur Richard Desjardins.


Notes:
1. Partout ailleurs, les francophones restent très minoritaires même si il constitue le tiers de la population du Nouveau-Brunswick.
2. Ce monopole n'empêche d'ailleurs pas un certain nombre d'individus (les "coureurs de bois") d'aller traiter directement avec les Amérindiens, sans la permission des autorités.
3. Selon les périodes, les colons britanniques sont de 20 à 50 fois plus nombreux que les Français en Amérique du nord!  Ainsi, en 1760, on ne dénombre que 90 000 colons français contre 1,6 millions de Britanniques.
4. la guerre d’indépendance qui éclate en 1775 dans ses 13 colonies, aboutit à la naissance des États-Unis d’Amérique. 
5. L'institution était restée fidèle aux autorités britanniques lors de la révolte des Patriotes pour maintenir son influence.
 6. Jusqu'à l'adoption de la loi 101 qui fixe les normes d'affichage assurant la francisation du travail, c'est l'anglais qui domine dans l'industrie, le commerce et l'administration. Après la conquête britannique, le français ne demeure la langue véhiculaire qu'au sein de la famille et de l’Église.
7.  Le poids de la tradition catholique explique d'ailleurs que de nombreux jurons employés au Québec aient une connotation religieuse et se réfèrent aux objets liturgiques ("calice", "tabernacle", "hostie" dans la chanson).



Java:"Mots dits français".
Les ajouts en rose expliquent ou précisent des termes québécois.

Quand j’ai pris mes quartiers sous Jack dans l’nouveau monde
Il faisait déjà moins six, on était au mois d’novembre.
Mon pote Daniel m’attendait sur l’tarmac
J’lui dis «J’suis gelé» [désigne une personne sous l'effet de la drogue] y’m’fait «T’as fumé, tabernacle?» (7)
«On va prendre mon char [voiture] pour rejoindre Montréal»
J’me suis vu en compagnie d’Ben Hur derrière un cheval.
Puis y m’dit «Faudra qu’on s’arrête au dépanneur» [petite épicerie]
J’fais «Ah bon ? T’entends un bruit bizarre dans l’moteur ?»
J’lui dis qu’j’ai la dalle, il m’dit «dalle de ciment ?»
Il finit par comprendre, on s’arrête au restaurant.
Y’m’fait «Ici ils font des bons burger et des guédilles michigan.» [un pain de hot dog garni]
«Ah ? Bah on va faire simple, j’vais prendre c’que tu prends.»
En r’gardant mes frites en sauce j’ai fait grise mine
Y’m’fait «Bin quoi, y a un tchètchène dans ta poutine?» [un mets typique fait de frites, de sauce et de fromage]
«Non c’est très bon, mais c’est un peu écoeurant» [= super]
Y’m’réponds «j’étais sur qu’t’allais trouver ça trippant» [prendre beaucoup de plaisir]

(Maudits français) Disent pas tous la même chose
(Maudits français) ça dépend d’quel côté on s’pose
(Maudits français) C’est pas toujours la même prose
(Maudits français) Quand tu jases [parler], moi je cause

Puis y’m’présente un pote, il était vert fluo.
J’ai vu des ours blancs et des orignaux. [une espèce de cervidé]
On rentre dans un bar, y’m’fait «qu’est-ce tu veux, y a waiter ?» [cet anglicisme désigne le serveur et non les WC]
«J’ai pas envie d’pisser, appelles plutôt l’serveur»
On m’sert deux bière avec Charlebois sur l’étiquette
J’aurais rêvé d’avoir Gainsbourg sur mon anisette.
Puis j’croise le regard d’une fille à côté
Y’m’dit «va cruiser [draguer] la blonde, sois pas gêné» 
J’finis par l’accoster elle me dit «Qu’est-ce tu veux hostie ?» [un juron. Au Québec, le mot "sacre" désigne d'ailleurs un juron]
J’réponds «J’suis pas baptisé, non merci»
J’propose de sortir fumer elle me dit «T’as une smoke?» [cigarette et non smoking]
«J’suis plutôt jean basket» elle me dit «C’est quoi, c’est une joke ?» [blague]
«C’est bizarre comme tu jases, fais un break !» [une pause]
«Oh tu sais moi j’suis plutôt dans l’rap-musette»

(Maudits français) Disent pas tous la même chose
(Maudits français) ça dépend d’quel côté on s’pose
(Maudits français) C’est pas toujours la même prose
(Maudits français) Quand tu jases, moi je cause

Dans la rue, j’ai eu des élans romantiques
Mais y avait pas d’fleuristes alors j’ai improvisé
J’lui ramasse deux jolies feuilles d’érable, elle dit:
«J’m’en calisse [s'en foutre], J’aurais préféré un joli bouquet d’fleurs de lys» [référence au drapeau québécois tandis que l'érable renvoie à celui du Canada]
Viens chez moi mais j’te préviens, j’ai un chum» [un mec, prononcé «atchoum»]
«Bah c’est normal avec ce froid, d’attraper un rhume»
Arrivé chez elle, elle m’dit «Tires toi une bûche [s'asseoir], tu capotes ?» [tu vas bien ?]
J’sors un préservatif. «Espèce de quétaine [ringard], ranges ton bébelle [objet inutile], salaud»
«J’comprends pas, c’est pas moi qu’aie demandé !»
«C’est donc comme ça qu’tu m’aimes-tu ?»
«C’est plutôt sans capote !» Elle m’a jeté à la rue.

(Maudits français) Disent pas tous la même chose
(Maudits français) ça dépend d’quel côté on s’pose
(Maudits français) C’est pas toujours la même prose
(Maudits français) Quand tu jases, moi je cause

Malgré ces quiproquos, j’ai trippé comme un dingue
De Québec-Ville jusqu’à l’Abitibi-Témiscamingue [région administrative de l'ouest du Québec]
J’ai rencontré dans c’pays des résistants
Qui pratiquent avec finesse le langage-ment
La belle province [une périphrase utilisée pour désigner le Québec], j’suis en amour,
Et comme dit Richard [Desjardins]
«Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours !»


Sources:
- "Pourquoi le français a résisté?", John Diclinson dans Les Collections de l'Histoire n°40, 07/2008.
- Articles consacrés au Canada et au Québec dans le "petit Mourre, dictionnaire d'histoire universelle, Bordas.
- Le dessous des cartes consacré au Québec.
- Gilles Havard: "L'aventure oubliée de la Nouvelle France, dans les Collections de l'Histoire n°54, janvier 2012.
- "Québec", collection Guides Gallimard, 1995.
- Francis Dupuis-Déri: "Le Front de libération du Québec: la révolte des "nègres blancs" , in "68. Une histoire collective", La Découverte, 2008.
- Un dictionnaire québécois en ligne.



Liens: 
- Banque d'images sur l'histoire du Québec. 
- Histoire du français au Québec.
- "La révolution tranquille" dans les riches archives de Radio-Canada.