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dimanche 17 septembre 2017

332. "La complainte de Violette"

Le 21 août 1933 vers une heure du matin, alors qu'elle vient de passer la soirée au bal, la jeune Violette Nozière regagne le modeste deux pièces-cuisine qu'occupe ses parents, rue de Madagascar, dans le XIIème arrondissement de Paris.  Âgée de 18 ans, elle est la fille unique de Baptiste, mécanicien au P .L.M. (Chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée) et de Germaine. Incommodée par une forte odeur de gaz, Violette cherche de l'aide auprès du voisin de palier, M. Mayeul. Ce dernier ferme les robinets de gaz et accompagne Violette dans l'appartement familial: « Mme Nozière gît sur le lit ensanglanté. Sur le lit de Violette, gît son père inanimé. » (Police magazine, 3 septembre 1933 « empoisonneuse »). Mme Nozière respire encore et peut être sauvée, mais son mari n'est plus. Surpris par l'absence d'émotion de la fille du couple, les policiers écartent rapidement la thèse du suicide. Au commissaire qui l'interroge, Germaine Nozière, la mère, déclare ne se souvenir de rien, si ce n'est d'avoir avalé des sachets de poudre blanche donnés par le médecin qui soignait sa fille.
Convoquée au commissariat, Violette se fait porter pale. Cette fuite sonne comme la première preuve de sa culpabilité. Elle ne sera arrêtée qu'une semaine plus tard, le 28 août, alors qu'elle consomme une glace vanille à la terrasse d'un café. Conduite à la Brigade criminelle (quai des orfèvres), la jeune fille passe rapidement aux aveux: « C’est moi qui ai fait avaler à mes parents du Soménal, j’en avais acheté trois tubes… »
 
Pour les besoins de l'enquête, la vie de Violette est passée au crible. Inscrite  au  lycée Fénelon, Violette sèche les cours, profitant des joies du Quartier latin dont elle fréquente les cafés (Palais du café, les Quat’z Arts) avec ses amants. Loin de l'existence étriquée que mène ses parents, Violette s'invente une nouvelle vie, bourgeoise, loin de la promiscuité embarrassante du minuscule appartement familial.
Accusée de parricide avec préméditation et de tentative de meurtre contre sa mère, Violette Nozière encourt une lourde peine.

Violette Nozière en 1933, au cours de l'instruction. Agence de presse Meurisse [Public domain], via Wikimedia Commons


Aussitôt, la France se passionne pour ce feuilleton sordide. La presse tient là un "beau" fait divers. D'une part, le parricide se situe alors au sommet de la hiérarchie pénale. En outre, le crime est commis par une jeune fille.
Les "quatre grands" de la presse du matin (Le Journal, Le Petit Parisien, Le Matin et Le Petit Journal) consacrent leur une à l'affaire. Paris soir, que vient de reprendre en main, Jean Prouvost, accompagne ses articles de nombreuses photographies, alors que les autres titres dédaignent quelque peu le médium. " L'image est devenue la reine de notre temps. Nous ne nous contentons plus de savoir, nous voulons voir", peut-on d'ailleurs lire dans le journal. La dimension voyeuriste du fait-divers joue ici à plein. Pour la première fois, c'est la photographie qui constitue le fait-divers. Ainsi, le récit de l'arrestation de Violette se fait en images et en séquences. Mises en scènes, ces photographies parachèvent l'image ténébreuse de Violette Nozière.
De nouveaux magazines s'emparent à leur tout de l'affaire et consacrent Violette Nozière comme "l'empoisonneuse", une figure archétypale de la femme criminelle (comme la marquise de Brinvilliers ou Henriette-Blanche Canaby avant elle). L'empoisonneuse est l'auteur d'un crime déloyal, sournois, hypocrite. 
En proie à une profonde inquiétude sociale et économique, les Français se passionne pour le feuilleton du "monstre en jupon", quitte à éclipser la récente accession de Hitler à la chancellerie allemande. Violette Nozière monopolise la une. 

Le déroulement de l'instruction permet à la presse d'entretenir l'intérêt pour l'affaire dont elle énumère les moindres éléments.  Les aveux transforment le fait divers sordide en polémique nationale.
Dans le contexte d'un affrontement très virulent entre droite (1) et gauche, l'affaire divise l'opinion. Dans une France en perte de vitesse démographique et qui vieillit, la jeunesse, censée représenter l'avenir de la nation, cristallise toutes les inquiétudes. Les partisans de l'ordre moral font de Violette l'incarnation de la jeunesse dévoyée du Paris décadent et chaotique des années folles, sans valeurs ni moral. Les premiers éléments de l'enquête scandalisent l'opinion. Pour Le Figaro, Violette Nozière n'est "ni laide ni jolie. Le visage est ovale, d'une pâleur mortuaire et impressionnante; le nez trop long, les sourcils sont épais. Les yeux, quand elle ne les tient pas baissés, semblent fuir; si parfois, ils se fixent, on les aperçoit durs et mauvais. [...]" Le Matin, Le Petit Journal, Paris-Soir dressent un portrait épouvantable de la jeune femme, dépeinte comme une créature voleuse, insensible, mythomane, au mœurs légères et dissolues. Sa relation amoureuse avec Jean Dabin, un apprenti maquereau royaliste, passionne la presse et l'opinion. C'est pour fuir avec lui qu'elle aurait décidé de supprimer ses parents. La presse révèle bientôt que Violette Nozière se prostitue par intermittence et a contracté la syphilis; autant d'éléments qui déchaînent les passions. En enfreignant les normes de son temps, l'accusée semble s'affranchir de la moral très stricte qui s'imposent alors aux  jeunes filles, quelque que soit leur milieu social. Aux yeux de l'opinion publique, le fait de sortir avec des garçons dont elle n'est pas fiancée fait d'elle une "vicieuse", qui aime le sexe et les aventures, autant d'éléments considérés comme immoraux. 
La presse populaire s'insurge contre la mollesse de la justice. "Assez de crimes impunis, assez d'indulgence, assez de circonstances atténuantes, assez de ces meurtriers dont on fait des vedettes, assez de ces instructions qui traînent! Il a fallu un an pour faire asseoir cette Violette Nozière sur le banc des accusés. Un an! [...] Cette reine du pavé m'a l'air d'une bonne sans place, même pas: d'une boniche endimanchée qui ne possède dans son sac que de mauvais certificats. Son père a abusé d'elle? Si cela était, elle a tué.", peut-on lire dans Paris-Soir. 

* La complainte ou le crime chansonné. 
A côté de la presse, un autre support a sans doute permis d'inscrire Violette Nozière dans le paysage sonore des Parisiens: la complainte. Certes, en  1934, les complaintes criminelles ne constituent plus le média puissant qu'elles furent au XIXème siècle. (2) Concurrencées  par l'essor de la presse populaire, puis l'apparition du gramophone et de la radio, elles deviennent de plus en plus rares même s'il s'en produit encore quelques unes.

Composées "sur timbre", les complaintes se chantent sur un air préexistant, connu de l'auditoire, ce qui dispense de joindre une partition au texte. Alors même que le genre semble en voie de disparition, l'empoisonnement de la rue de Madagascar inspire plusieurs complaintes, un indice de l'empreinte profonde laissé par cette affaire dans l'opinion. L'une d'entre-elles se chante sur l’air de la Paimpolaise. (3) "Horrible fille", "lâche rouleuse",  "gueuse", "vraie gigolette", "enfant maudit", Violette en prend pour son grade. Il s'agit ici non seulement de décrire en musique le crime et le châtiment, mais aussi de dénoncer, de conspuer la criminelle. (4) "Violette était aventurière / A Montmartre au quartier Latin / Elle détestait dit-elle son père / Elle avoue cela sans chagrin / Cynisme inconscient / Aplomb dégoûtant / C'était une vraie gigolette / Malgré son p'tit air innocent / Tout le monde courtisait Violette / Elle avait de nombreux amants"
Dans le film de Claude Chabrol, un chanteur ambulant entonne une complainte sur l'air de "Quand on s'aime, on est bien tous les deux", de Vincent Scotto: "Elle empoisonna ses parents / La lâche Violette Nozière / Se riant de leur calvaire / Pour leur soutirer de l'argent / Sans pitié pour les cheveux blancs / De ceux qui la mirent au monde / Cette gueuse vagabonde / A commis ce crime monstrueux". En voici un extrait.
"L'avantage de la complainte par rapport aux journaux et aux images triomphantes, disait Marcel Aymé dans Marianne, est 'd'être toujours présent[e] à la mémoire, plus ou moins disponible', ce qui la rend capable après des années de 'résumer' un crime et d''en restituer l'atmosphère'. Des paroles simples et emphatiques au pouvoir d'émotion décuplé par le chant, un objet d'appropriation individuelle, sensorielle, qui dispense in fine du support lui-même: voilà pourquoi assurément, à côté du flot des photographies et des milliers de pages de journaux et hebdomadaires, il ne faut pas minimiser la part que les supports anciens ont jouée pour inscrire Violette Nozière dans l'imaginaire et la mémoire collectifs.", écrit Anne-Emmanuelle Demartini dans son récent ouvrage.

Germaine Nozière à la barre des témoins lors du procès. Au cours de l'instruction alors que la jeune fille implore le pardon de sa génitrice, cette dernière lance: «  Je te pardonnerai quand tu seras morte. Tue-toi, tue-toi ! » Agence de presse Meurisse [Public domain], via Wikimedia Commons

Le procès s’ouvre en octobre 1934, dans un contexte dramatique (l’assassinat à Marseille du roi Alexandre de Yougoslavie et de Louis Barthou à Marseille). La foule se presse, dense, près du palais de justice. Les contemporains s'identifient aux Nozière, cette famille modeste, d'origine rurale, venue tenter sa chance à Paris; les parents, travailleurs, économisent pour  pouvoir donner la meilleure éducation à leur fille unique. Le crime de cette dernière n'en apparaît donc que plus odieux. Violette pleure, s’évanouit à plusieurs reprises, se tient le visage entre les mains, au grand dam des jurés.
Pour maître Henry Géraud et maître de Vésinne-Larue, ses deux avocats, Violette est avant tout une victime. Pour justifier son geste, elle affirme en effet avoir été abusée depuis l'enfance par son père : « Il a abusé de moi lorsque j’avais 12 ans. Depuis, il était terriblement jaloux de mes fréquentations masculines. Il m’a dit qu’il me tuerait si je parlais de la chose à ma mère. » L'accusation portée s'avère très délicate: "c'est à la fois une charge explosive, qui alimente le scandale, mais c'est aussi quelque chose dont on ose pas parler, que les journaux n'évoquent qu'à demi-mot, usant d'expressions détournées comme 'l'odieuse accusation'". (Cf: S. Maza)
En septembre 1933, dans le magazine Vu, Sans même avoir examiné l'inculpée, le professeur Magnus Hirschfeld balaie l'accusation d'inceste d'un revers de la main: "Il serait dangereux d'ajouter foi aux affirmations de Violette Nozière (...). De pareilles accusations d'ordre sexuel surgissent souvent de l'imagination érotico-hystérique des jeunes filles au sortir de la puberté et s'expliquent par le besoin de justifier et de se faire pardonner certaines défaillances. (...) Très souvent, ce sont des caresses tout à fait innocentes prodiguées par des adultes qui se trouvent à l'origine de ces interprétations fantaisistes (...).  Ce sont, dans la plupart des cas, des professeurs qui font l'objet de ce genre d'accusations et parfois même les parents."
Selon cette interprétation, largement partagée à l'époque, l'inceste relève du pur fantasme et la criminelle a commis son geste par défaut de sens moral!
Sujet hautement tabou dans la société patriarcale de l'époque, l'inceste crée une stupeur horrifiée. On ne doit pas en parler ni prononcer le mot. Ceci enferme le discours de la presse. Dans les journaux, aucune condamnation de l'inceste, mais la condamnation de la parole sur l'inceste. D'aucuns s'étonnent que Violette Nozière ne se soit confiée à sa mère ou sa grand-mère, sans comprendre la difficulté de révéler l'inceste. Aussi, à quelques exceptions près (les surréalistes, le commissaire Marcel Guillaume), ni le public ni le jury n'accordent foi aux accusations de Violette contre son père. Au fond, la jeune femme ne peut être entendue/comprise par l'opinion, car sa sexualité déviante - en fonction des normes de l'époque - permet d'évacuer la sexualité déviante du père dont on dresse au contraire un portrait flatteur. Un père respectable, un cheminot méritant, un modèle de vertu républicaine qui se sacrifie pour sa fille. En brisant cette image, Violette "tue" une deuxième fois son père et accuse dans le même temps cette large frange de la population qui s'identifie au couple Nozière.

Violette au cours de son procès. Agence de presse Meurisse [Public domain], via Wikimedia Commons
Lors du procès, les arguments de la défense sont systématiquement balayés. Le commissaire Guillaume, convaincu que l'accusée a donné le vrai mobile de son crime, n'est pas entendu. Les perquisitions effectuées au domicile ont pourtant mis à jour des éléments troublants: un chiffon tâché de sperme dont le père se serait servi pour éviter que Violette ne tombe enceinte, des revues licencieuses dans la table de nuit du couple... Un doute s'insinue sur la moralité du père. Quelques journalistes semblent gagnés par le doute. Un débat s'installe au sein de l'opinion, au cœur même des repas de famille. D'anciennes victimes d'incestes brisent le tabou et prennent la plume pour partager leur expérience avec le juge (dans le dossier d'instruction figurent des plusieurs dizaines de lettres de femmes écrivant au juge).

Dans une France sclérosée par sa morale et ses vieux carcans, des voix commencent à s'élever. Louis Aragon, qui couvre l'affaire pour l'Humanité affirme: "Plus que jamais dans l'affaire de la rue de Madagascar le caractère de classe de la justice bourgeoise, de la police, de la presse apparaît." Dès novembre 1933, dans la Revue anarchiste, Bardamu remarque : « L’inceste est un mot dont on s’effraie, c’est une pratique courante, j’admire les cheminots qui ne croient pas Nozière capable d’avoir troussé sa fille parce qu’il était un bon mécanicien. »
En décembre 1933, les surréalistes ont édité une brochure intitulée Violette Nozière. Ce manifeste paraît aux éditions Nicolas Flamel à Bruxelles afin de contourner la censure. On y trouve des poèmes et dessins d’André Breton, Victor Brauner, Alberto Giacometti, René Char, Paul Eluard, Salvador Dali, Max Ernst, René Magritte. Subjugués par l'image de Violette, dangereuse femme fatale à l'aura sexuelle fascinante, le groupe d'artistes offre une analyse très subversive, dénonçant la collusion entre le père incestueux, les juges, les jurés. Pour ces auteurs, cette affaire permet de fustiger l'hypocrisie d'une société bourgeoise qui vit dans le conformisme et l’étroitesse d’esprit. Pour la gauche et les surréalistes, Violette Nozière est une rebelle contemptrice de l'ordre bourgeois, symbole malgré elle d'une société profondément inégalitaire. Le volume de poèmes et de dessins est explicite. Un poème de Benjamin Perret use du langage le plus cru pour dénoncer l'inceste et parle du "petit papa qui violait". Un dessin de Magritte met en scène, pour mieux le dénoncer, l'inceste paternel commis avec la complicité de la justice. On y voit une jeune fille vêtue de blanc sur les genoux d'un homme vêtu de noir qui passe sa main sous sa jupe devant un homme avec un haut-de-forme et une mallette ( = le juge).L'affaire inspire à Paul Eluard ce poème fameux: 

"Violette rêvait de bains de lait,
De belles robes de pain frais
De belles robes de sang pur
Un jour il n’y aura plus de pères
Dans les jardins de la jeunesse
Il y aura des inconnus
Tous les inconnus
Les hommes pour lesquels on est toujours neuve
Et la première
Les hommes pour lesquels on échappe à soi-même
Les hommes pour lesquels on est la fille de personne
Violette a rêvé de défaire
A défait
L’affreux nœud de serpents des liens du sang."

Mais pour l'avocat général Claudel, l'accusée n'a rien de la "justicière" qu'elle prétend être. Il s'agit au contraire d'une « menteuse, orgueilleuse, perverse, inventive, criminelle… », qui ne mérite aucune pitié. S'adressant aux jurés, il lance: "Quand nous aurons parcouru ensemble le cycle de cette horrible tragédie je vous demanderai, MM. les jurés, de prononcer la peine capitale contre la misérable fille qui non contente de tuer, a déversé sur la tombe de sa victime, de son père, le flot immonde des calomnies et des mensonges créés par sa perverse imagination."
Germaine Nozière, bien que partie civile, a pourtant fini par pardonner sa fille et supplie même le jury: "Pitié, pitié, pour mon enfant!" Peine perdue... Le 12 octobre 1934, après seulement une heure de délibération, Violette Nozière est condamnée à la peine de mort pour parricide et empoisonnement, sans circonstance atténuante. L'accusation d'inceste n'a pas été retenue. Dans leur grande majorité, la presse et l'opinion salue le verdict.
Le 17 octobre 1934, l’écrivain Marcel Aymé écrit au contraire dans « Marianne » : «En condamnant Violette Nozière sans vouloir parler d’inceste le tribunal s’est montré fidèle à l’une de ses plus chères traditions. Il a voulu affirmer le droit du père à disposer absolument de ses enfants, tout compris : droit de vie et de mort, et droit de cuissage aussi. »

Condamnée, Violette Nozière reste au centre de l'attention. Le 24 décembre 1934, le président de la République Albert Lebrun commue sa peine en travaux forcés à perpétuité. La jeune femme quitte la Petite Roquette pour la prison de Fresnes, Haguenau, puis Rennes.

Prisonnière exemplaire, la détenue est touchée par la foi, ce qui incite le père Sertillanges à intercéder en sa faveur auprès du maréchal Pétain, qui réduit sa peine à 12 ans de prison, le 6 août 1942. En détention, elle entre au service du greffier-comptable de la prison ce qui lui permet de rencontrer le fils de ce dernier, un certain Pierre Garnier, dont elle tombe amoureuse. Sa réinsertion réussie entraîne une libération anticipée, le 29 août 1945. Au mois de décembre de cette même année, elle épouse Pierre Garnier. De leur union naitront cinq enfants. Le couple gère des restaurants en région parisienne, puis en Normandie. Voci un étonnant retour à la conformité sociale pour celle qui fut célébrée comme le symbole de la résistance au modèle familial petit bourgeois!
Fidèle à ses convictions, Breton réclame en 1953 la réhabilitation: "Réhabilitez-la! Cachez-vous! De mémoire d'homme, jamais affaire criminelle n'aura fait surgir à la cantonade plus belle collection de crapules que le procès Violette Nozière, il y a vingt ans." "Que cette dernière sache qu'elle n'a pas cessé de grandement nous émouvoir et qu'elle ne compte parmi nous que des amis." Il lui écrit encore: "Tu ne ressembles plus à personne de vivant ni de mort, mythologique jusqu'au bout des ongles."
Le 18 mars 1963, la cour de justice de Rouen exauce le poète en prononçant la réhabilitation, un fait unique dans les annales judiciaires concernant un condamné à mort. « Tout est effacé ! Il n’y a plus de Violette Nozière ! Aux yeux du monde de la justice, elle n’existe plus. Nous avons gagné notre guerre de 30 ans », exulte Maître de Vésinne-Larue, son fidèle avocat.
Atteinte d’un cancer des os, Violette Nozière meurt à Rouen, le 26 novembre 1966.

En 1978, Claude Chabrol met en scène l'affaire Violette Nozière. Le scénario d'Odile Barski dresse le portrait d'une Violette mystérieuse et solitaire. La scénariste sublime le fait-divers pour en faire une tragédie. Isabelle Huppert interprète avec talent l'empoisonneuse. Comme les surréalistes avant lui, le réalisateur fait du parricide un acte de résistance et de contestation. 



Notes:

1. Robert Brasillach qui, dans « notre avant-guerre » écrit à propos de Violette Nozière :
« …. Les détails douteux et sales de sa vie navrante, la grise atmosphère de débauche où alternaient les cocktails, la drogue et le café crème, l’argent et la misère…un atroce monde sans Dieu. »

2. Sous l'Ancien régime, les complaintes sont transcrites sur des canards ou des feuilles volantes distribuées par des chanteurs ambulants. Ces derniers apprennent la mélodie à l'auditoire, mais réclament l'achat du "format" pour révéler les paroles au-delà du deuxième couplet. Le canard reprend généralement un titre et un sous-titre circonstancié, les paroles des complaintes, la ligne mélodique, un bref résumé de l'affaire chantée, une illustration façon "imagier" progressivement remplacée par une photographie. A partir du début du XXème siècle, le canard se réduit souvent à la seule complainte, non illustrée et non commentée, ce qui contribue à son rapprochement avec le "petit format".
3. Ce titre, publié en 1895, sur des paroles de Théodore Botrel et une musique d'Eugène Feautrier, connaît un succès prodigieux  jusqu'à la seconde guerre mondiale et sert de ligne musicale à de nombreuses complaintes.
4. La complainte prend souvent la forme d'une confession qui se décompose en trois temps: une formule d'appel suivie d'une longue narration exposant le(s) crime(s), avant l'énoncé puis l'exécution de la sentence, enfin un bref épilogue à visée moralisante. Les refrains n'apparaissent dans les refrains que très progressivement.  


Sources:
- Anne-Emmanuelle Demartini: Une histoire des années 30, Violette Nozière, la fleur du mal, Champ Vallon, 2017.
- "Faits divers, l'histoire à la une: Violette Nozière, l'empoisonneuse parricide", documentaire diffusé sur Arte le 16 septembre 2017.
- Retro News: L'affaire Violette Nozière (1/3); les débuts de l'affaire (2/3),  la condamnation et la réhabilitation (3/3).
- Sarah Maza: "Le cas Violette Nozière", L'Histoire n°368, octobre 2011, p24.
- Jean-François "Maxou" Heintzen: "le canard était toujours vivant! De Troppmann à Weidmann, la fin des complaintes criminelles, 1870-1939" sur Criminocorpus. 
-  Criminocorpus: "Affaire Violette Nozière: journaux de l'époque".

Liens:
- Deux autres complaintes abordées par l'histgeobox: "la complainte de Mandrin", "la complainte de Bouvier".

samedi 13 décembre 2014

290. La complainte de Bouvier l'éventreur.

Dans le quart sud-est de la France, au tout début du XXème siècle, le meilleur moyen de terroriser les enfants récalcitrants consiste à évoquer Vacher le croque-mitaine, dont l'errance criminelle ensanglante ces régions d'avril 1894 à août 1897. Au cours de ces quatre années, Vacher perpétue au moins 11 crimes. Son mode opératoire est peu ou prou le même. Il fond sur de jeunes bergers ou bergères repérés au préalable; puis il égorge, éventre, avant de pratiquer des mutilations au niveau des parties génitales, enfin il viole.
Ces crimes odieux ne sont-ils pas, à eux seuls, la marque de la folie? C'est tout l'enjeu de cette affaire aux multiples dimensions dont l'écho s'est transmis jusqu'à notre époque.





* Le juge Fourquet.
Le jeune juge d'instruction Émile Fourquet, 35 ans, obtient sa nomination à Belley, dans l'Ain, en 1897. A peine en poste, le voilà confronté à la découverte dans la vallée de la Brévenne, du cadavre sauvagement mutilé de Pierre Laurent, jeune berger de 14 ans. Au cours de ses recherches, Fourquet tombe sur un crime similaire, perpétré dans le Bugey sur un jeune pâtre de 16 ans, Victor Portalier. Attribué à un rôdeur, l'assassinat demeure non élucidé. Mais, avec l'aval du parquet, le juge rouvre le dossier pour le confronter au meurtre qui vient d'être commis. (1)
Pour mener à bien ces recherches, le juge innove. Grâce à un système de tableaux comparatifs des blessures constatées et des témoignages recueillis (2), il parvient à établir un profil du ou des auteurs des faits. A leur examen, Fourquet identifie de troublantes similitudes dans le mode opératoire et la commission des deux crimes qu'il attribue désormais à un seul et même individu.

Afin d'appréhender le responsable de ces meurtres, le juge envoie une commission rogatoire à tous les parquets de France, le 10 juillet 1897. C'est une première. Le signalement de Vacher est diffusé à cette occasion. Fourquet recherche désormais un homme " âgé de 30 ans environ, taille moyenne, cheveux noirs, barbe noire, inculte et rare sur les joues, moustache brune, sourcils noirs, yeux noirs, assez grands, visage osseux. Signe particulier : la lèvre supérieure est relevée ; elle se tord à droite et la bouche grimace lorsque cet individu parle, une cicatrice intéresse verticalement la lèvre inférieure et la lèvre supérieure à droite ; tout le blanc de l’œil droit et sanguinolent et le bord de la paupière inférieure de cet œil est dépourvu de cils et légèrement rongé ; le regard de cet individu impressionne désagréablement... Il s'agit de l'individu désigné dans les journaux sous le surnom de « Jack l'éventreur du Sud-Est ». Me télégraphier en cas de découverte."
L'attente ne dure guère, puisqu'un individu est appréhendé dans l'Ardèche le 4 août 1897, alors qu'il tentait de commettre une agression sexuelle sur une jeune bergère. Transféré à Belley par train, le suspect tente d'échapper à la vigilance de ses gardes, puis clame ses convictions anarchistes en gare de Lyon Perrache. Arrivé à destination, il est examiné dans sa geôle par un médecin qui juge sa responsabilité très limitée.

Le juge Fourquet et Vacher en 1897. Bibliothèque municipale de Lyon.

* Qui est exactement ce vagabond?
Joseph Vacher naît en 1869 à Beaufort, dans une famille de cultivateurs isérois. Décrit comme un enfant turbulent, sournois, qui fait du mal aux animaux, Vacher est placé chez les frères à l'âge de 14 ans. Déplacé de communauté en communauté en raison de ses écarts de conduite, il finit par se poser dans la région lyonnaise où il multiplie les petits boulots. A 20 ans, il est admis à l'hôpital l'Antiquaille de Lyon pour y soigner une maladie vénérienne.

En 1892, Vacher est appelé sous les drapeaux. Au sein de l'armée, il se signale par une multitude de comportements violents. Intelligent, il parvient cependant au grade de sergent et sort 4ème de sa promotion. C'est à l'occasion d'une permission de sortie que survient l'incident de Baume-les-Dames. Il tente alors de convaincre une jeune domestique dont il s'est amouraché de l'épouser. Finalement, la jeune femme refuse; Vacher ne l'accepte pas, tente de la tuer, avant de retourner l'arme contre lui. Le suicide rate, mais il conservera néanmoins deux balles dans le crâne. (3)
  Transféré à l'asile psychiatrique de Saint-Robert, Il en sort comme guéri en avril 1894. On ne constate plus chez lui d'idées de persécution, de troubles paranoïaques, de volonté suicidaire. C'est à partir de cette libération, le 1er avril 1894, que débute l'errance criminelle de Vacher; cette "grande série rouge" (dixit le juge Fourquet) qui durera jusqu'à son arrestation le 4 août 1897.  

Une fois l'auteur présumé arrêté, le juge Fourquet innove encore en utilisant la photographie pour raviver la mémoire des témoins.  [Bibliothèque municipale de Lyon]


Face au juge, Vacher n'avoue rien. Patiemment, le magistrat tente de mettre en confiance l'accusé. Dans le même temps, il décide de lui tendre un piège. Prétextant préparer un ouvrage sur les vagabonds, Fourquet demande à Vacher de placer sur une carte de France tous les endroits fréquentés au cours de sa vie d'errance. Or le parcours tracé correspond exactement aux lieux de découvertes de bergers ou bergères massacrés. Mais l'accusé continue de nier les faits. Fourquet flatte alors sa mégalomanie en lui faisant miroiter - en échange d'aveux - la publication de sa photo dans la presse.  
Le suspect cède et se livre dans une "lettre à la France": "Oui c'est moi qui ai commis tous les crimes que vous m'avez reprochés... et cela dans un moment de rage." Mais il attribue aussitôt ses actes à la morsure d'un chien enragé dont il fut victime dans sa jeunesse. Selon lui, les remèdes qu'il prend alors pour guérir lui ont vicié le sang.
Dans le même texte, Vacher réfute toute préméditation, "quoi que vous puissiez en croire, j'affirme que jamais aucun de mes crimes n'a été de ma part un acte réfléchi." 

Après avoir examiné Vacher, les conclusions du docteur Lacassagne (ci-dessus) sont simples et correspondent aux attentes de l’opinion publique. Vacher n’est pas fou et doit donc être jugé.

* Guillotine ou asile?
A la lecture de ces aveux et compte tenu de la sauvagerie de ces crimes, une question demeure: Vacher est-il fou? Relève-t-il de la guillotine ou de l'asile? Pour en savoir plus, le juge d'instruction désigne trois experts lyonnais: les docteurs Lacassagne, Pierret et Rebatel. Tous trois concluent à la responsabilité du criminel; "responsabilité atténuée" cependant pour les deux derniers. 
Pour le docteur Lacassagne, Vacher est bien responsable de ses actes. Pour l'expert, l'individu est méthodique, immoral, sanguinaire, simulateur. Il affirme en outre être fou, ce que réfutent  toujours les "vrais fous". N'étant pas aliéné, il est par suite pénalement responsable. Pour en arriver à de telles conclusions, le docteur n'hésite cependant pas à faire preuve d'un grand parti-pris.
Il affirme par exemple que Vacher est issu d'une famille saine de corps et d'esprit. En réalité, il a une sœur maniaco-dépressive, une mère atteinte de mysticisme aigu, un frère qui parcourt les bois en hurlant comme un damné... Lacassagne s'attache ici à démontrer qu'il n'y a pas dans ce cas de folie dégénérative héritée, quitte à occulter un certain nombre de faits familiaux. Le docteur considère encore qu'il ne peut s'agir d'une folie dégénérative acquise, dans la mesure où Vacher sort guéri de l'hôpital psychiatrique en 1894.
L'expert oublie aussi de faire référence à la folie impulsive décrite par Mosley en 1888 (4). De même, il balaie les délires médiumniques emprunts de paranoïa pourtant omniprésents dans les aveux de Vacher. 
Au fond, le très conservateur Lacassagne semble embarrassé devant ce type de profil d'accusé. C'est pourquoi ses conclusions visent peut-être à délimiter l'ancien article 64 du Code pénal, qui exonérait du délit ou du crime l'accusé souffrant de  "démence "; article auxquels avaient constamment recours les avocats de la défense. En délimitant l'article, l'expert entend sans doute "responsabiliser" Vacher, pour l'envoyer à l'échafaud.



Le réveil du criminel Vacher, le matin de son exécution par le bourreau Deibler. Illustration paru dans Le Petit journal illustré du 15/01/1899.
A Bourg-en-Bresse, le 31 décembre 1898, juste avant de monter sur l'échafaud, un prêtre demande à Vacher de confesser ses péchés; voici sa réponse:"J'embrasserai Jésus-Christ tout à l'heure. Vous croyez expier les fautes de la France en me faisant mourir, mais cela ne suffira pas, vous commettrez un crime plus. Je suis la plus grande victime de cette fin de siècle."

* Un dossier aux dimensions multiples.

Les conclusions du docteur Lacassagne correspondent aux attentes de l’opinion publique. Vacher n’est pas fou et doit donc être jugé. 

En effet, face à de tels crimes, la vindicte populaire et la vengeance jouent à plein. Alors que quelques années plus tôt, la série des crimes de l'introuvable Jack l'éventreur avait intrigués, sinon fascinés; ici, il y a un coupable, dont la monstruosité des forfaits révulse. Vacher incarne une nouvelle figure du mal, le chemineau sans foi ni loi, routard du crime qui sème la mort dans  son sillage. (5) 

La répression de l'errance atteint d'ailleurs son paroxysme au cours des années 1890. La "troisième République poursuit alors une véritable stratégie de défense sociale", en s'appuyant sur la représentation dominante de l'errant. "Médecins, anthropologues et criminologues en mal de reconnaissance, ou encore psychiatres dissertent savamment sur l'animalité et le caractère 'extra-social' des vagabonds, faisant de celui-ci "l'autre" inacceptable, de plus en plus étranger à la société française." Dans cette optique, Vacher constitue une véritable aubaine, car le "tueur de bergers" incarne à merveille cette figure de la dangerosité sociale que serait le vagabond. Jacques Rodriguez rappelle pourtant: "Sans doute se trouve-t-il parmi les errants, des criminels notoires tels que Vacher, accusé de multiples viols et meurtres perpétrés entre 1894 et 1897. Mais d'une manière générale, les statistiques (...) montrent que les vagabonds mendient ou grugent les compagnies de chemin de fer, certes, mais 'il ne s'attaquent véritablement ni aux biens ni aux personnes'."
Dans "l'encre et le sang", Dominique Kalifa constate: " Jeunes, urbaines, antisociales et subversives, telles apparaissent en ce début de [XXème] siècle les figures qui hantent l’imaginaire du crime [...] cet imaginaire exige des personnages à sa mesure, capables d’endosser tous les méfaits du monde. Vagabond, violeur, assassin et anarchiste, Vacher en est déjà le prototype, auquel manque seulement la dimension urbaine.
 La grande presse s'empresse de décrire cette nouvelles figure du mal. Les journalistes affublent Vacher de surnoms sensationnels. Il est tour à tour "l'anarchiste de Dieu", "l'éventreur du Sud-Est", le "Jack l'éventreur du Sud-Est", "le tueur de berger".... Rien n'est épargné aux lecteurs des sévices endurés par ses victimes. (6)
 Bref, à la veille du procès, les attentes populaires sont énormes. Mais quelle fonction prétend-on donner à la peine prononcée?
Aux yeux de l'opinion publique, Vacher doit tout simplement payer pour ce qu'il a fait.

En outre, l'anthropologie criminelle du temps met en exergue le problème de l'imitation criminelle. Il faut donc éliminer Vacher afin qu'il ne puisse pas faire d'émules.

En même temps, "l'éventreur" dérange. Comment la société de l'époque peut-elle accepter d'avoir produit un tel assassin?
Les arguments de la défense pointent d'ailleurs la faillite des différentes institutions auxquelles Vacher fut confronté au cours de son existence. Ainsi, l'armée réforme Vacher pour troubles mentaux et comportements violents, mais lui octroie néanmoins un certificat de bonne conduite. De même, les conditions de détention dans les asiles psychiatriques sont indignes et ne respectent pas du tout l'humain. Au fond, les sociétés ont les criminels qu'elle mérite. Pour l'avocat de la défense, la monstruosité criminelle n'est pas quelque chose d'inné, d'inscrit, une fatalité.


Le Progrès illustré de Lyon "Assassinat de Marie M(o)ussier (19 ans)".


*Le procès. 
Vacher comparaît devant la cour d'Assises de l'Ain à Bourg-en-Bresse, le 26 octobre 1898, pour le meurtre de Victor Portalier en 1895 (les autres meurtres relevant d'autres juridictions). Maître Charbonnier, adversaire résolu de la peine de mort, défend l'accusé: "Vacher a été fou et il l'est peut-être encore. Vous n'avez pas le droit de le supprimer dans l'intérêt de la société. Rappelez-vous que la science n'a pas dit son dernier mot et craignez que ceux qui réclament aujourd'hui cette tête, ne soient effrayés lorsqu'ils l'auront entre les mains, d'y voir des troubles démontrant l'irresponsabilité." Les débats dure trois jours, mobilisant une dizaine de médecins et plus de 50 témoins, sous l’œil attentif d'une presse omniprésente. C'est que le procès de « l'égorgeur des bergers » passionne presque autant la France que l'affaire Dreyfus. Vacher arbore un bonnet blanc en peau de lapin. Il crie, clame, signe des autographes, se fait prendre en photo. Dans un texte rédigé qu'il lit à l'audience, l'accusé prétend obéir à une folie érotique voulue par Dieu. De sorte qu'il n'a "de compte à rendre qu'au Tout-Puissant."
Vacher n'avance pas une causalité à ses crimes, mais leur donne un sens. Il affirme être chargé par Dieu, par l'horreur de ses crimes, de montrer comment la société en arrive à créer des êtres comme lui. Toutes les institutions qu'il a pu rencontrer sont mises en cause.
Son pourvoi en cassation est rejeté, la grâce présidentielle refusée. L'exécution a donc lieu sur le champ de Mars de Bourg-en-Bresse, le 31 décembre 1898 au matin. Une foule très nombreuse hurle à la mort quand le bourreau déclenche le couperet.
  

Michel Galabru incarne Bouvier (Vacher) dans le film le Juge et l'assassin de Bertrand Tavernier. Il y est éblouissant.


* Postérité de l'affaire.
Nous l'avons constaté, l'affaire Vacher a eu une forte emprise sur les contemporains, mais elle fascine également les générations suivantes.
Ainsi, en 1928, Robert Desnos rédige "Vacher l'éventreur", un reportage publié dans Paris-Matinal. Si l'individu n'inspire que dégoût à l'écrivain surréaliste, son parcours chaotique lui permet en revanche de dénoncer toutes les faillites des structures sociales de l'époque: l'éducation, la religion, l'armée, les médecins aliénistes et surtout la justice. La traque effrénée d'un coupable conduit cette dernière à broyer de nombreux innocents dans ses rouages. (7) Comme ils ne peuvent considérer un tel meurtrier comme fou, juges et médecins n'ont vu en lui qu'un simulateur, ce qui fait dire à Desnos que « la sagesse est dans les asiles et la folie en liberté ».
Près de 80 ans après l'exécution de Vacher, Bertrand Tavernier réalise le Juge et l'assassin. Pour le cinéaste, "l'assassin" est un libertaire d'instinct qui refuse l'ordre social, c'est celui qui met en danger les institutions, se joue de l'ordre établi, échappe à la police-montée. "L'anarchiste de Dieu" est investi d'une mission: tuer. Le juge (Philippe Noiret) paraît bien être le vrai monstre de l'histoire. Arriviste plein de mépris, il use de tous les stratagèmes pour confondre Bouvier/Vacher (Michel Galabru) et placer sa tête sur le billot. Dans une des scènes les plus marquantes du film - et alors que le procès de Bouvier est sur le point de s'ouvrir - on voit Jean-Roger Caussimon chanter la Complainte de Bouvier l'éventreur. Sur une musique de Philippe Sarde, l'auteur-interprète écrit dans l'esprit de l'époque cette complainte, genre musical très populaire aujourd'hui disparu. 

* La complainte.
Les complaintes sont composées à l'occasion des grands procès. Chantées ou récitées sur un ton plaintif, elles présentent une forme relativement libre, construite sur une succession de rimes. La plupart du temps, les complaintes comptent un grand nombre de couplets entrecoupés ou non de refrains. Ces compositions racontent les faits, tout en les déformant. Ici les paroles insistent sur l'horreur inspirée par Bouvier, vulgaire caricature du genre humain plongé dans l'abîme.
Caussimon interprète sa chanson au milieu d'une foire. De fait, bonimenteurs et chanteurs de rue utilisent ces rassemblements populaires pour y vendre leurs chansons en livret. Certes, en cette fin de siècle, les complaintes se font plus rares, mais elles restent très populaires dans les régions rurales où elles constituent des sources d'informations notables, bien que très déformées. (8)




* Conclusion: 
Il nous semble aujourd'hui bien difficile de saisir pourquoi la société de la Belle époque décida de guillotiner Vacher plutôt que de l'envoyer en hôpital psychiatrique. En se replaçant dans le contexte du temps et en s'intéressant à la tonalité de la grande presse d'alors, des éléments de réponse apparaissent. Ainsi, Le Petit Journal illustré du 15 janvier 1899 se félicite de l'issue du procès: "L'abominable Vacher a été exécuté: la société l'a, non pas puni, le châtiment ne serait pas équivalent à ses crimes, elle l'a supprimé, elle s'est délivrée de lui: c'est ce qu'elle avait de mieux à faire. Si, écoutant certains philanthropes, on avait enfermé Vacher, il est bien probable qu'il se serait évadé et de nouveaux crimes auraient été commis.
Au reste, les âmes sensibles et inquiètes se peuvent rassurer. Vacher simulait la folie; il était parfaitement responsable de ses actes. L'examen, après sa mort, de son cerveau a fait connaître que sa raison était entière." [Le Petit Journal illustré du 15 janvier 1899]
 Quant à savoir si Vacher était fou ou pas, il ne nous appartient pas de répondre. Le doute demeure, même dans l'esprit de Lacassagne, auquel nous laisserons le mot de la fin:
« […] nous sommes convaincu d'avoir dit la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Après s'être rendu compte de nos efforts on conviendra, nous l'espérons, que si nous nous sommes trompé, c'est certainement de bonne foi. »

Complainte de Bouvier l'éventreur.
Petits bergers, jolis bergères,
innocents joueurs de pipeaux,
quand vos moutons se désaltèrent
 à l'onde claire d'un ruisseau,
dans les roseaux, dans les fougères,
vous redoutez de voir le loup
ravir un agneau tout à coup
et l'emporter dans sa tanière. 

Mais il est de plus grands dangers,
auxquels vous n'avez pas songé.
Il existe des bêtes pires que le tigre altéré de sang,
plus funeste que le vampire
et plus traître que le serpent.
Ce sont des fous qui violentent
et signent leur acte pervers
en taillant à même la chair
de leurs victimes innocentes.

C'est au comble de cette horreur 
que parvint Bouvier l’Éventreur.
Bouvier est bien de cette engeance,
de trimardeur, de chemineau,
mendiant le gîte et la pitance.
Anarchistes et marginaux.

A la moisson et aux vendanges,
on le voit hanter les hameaux,
cachant toujours sous son chapeau,
son regard aux lueurs étranges.
Il paraît pourtant bon garçon
quand il joue de l'accordéon.

Il fit ainsi un long périple,
revenant parfois sur ses pas,
commettant des crimes multiples,
jusqu'au jour où on l'arrêta.
Alors il dit qu'en sa jeunesse,
un chien enragé l'a mordu
et qu'un médicament a du 
mettre son esprit en faiblesse.

par surcroît, cet être odieux
se prétend inspiré par Dieu.
Pour que ma complainte finisse,
j'attends l'issue du jugement.
Dans notre pays la justice
ne se trompe que rarement.
Donc, bonnes gens faites confiance,
aux enquêteurs, aux magistrats,
au tribunal qui jugera,
celui qui fit trembler la France.
En attendant que les geôliers veillent 
nuit et jour sur Bouvier!



Notes: 
1. Confronté à une série de meurtres sauvages et identiques (égorgement, éventration, mutilation) perpétrés à l'encontre de jeunes bergers ou bergères, le procureur de la République de Dijon se persuade - quelques mois avant Fourquet - qu'un seul et même individu se cache derrière ces exactions. Il réclame alors des différents parquets du Sud-Est de la France de rechercher dans leurs archives des forfaits comparables, restés impunis. 
2.  Les témoignages concordent. Tous décrivent un inquiétant vagabond visitant fermes et hameaux. L'individu arbore une barbe noire, son teint est pâle, sa face partiellement paralysée. Une infirmité à l’œil droit lui donne un regard inquiétant.
3. Convaincu dans ses délires paranoïaques qu'on en veut à sa vie, Vacher refuse toute opération chirurgicale pour extraire les balles.
4. Pourtant, lorsqu'on relit la définition théorique et clinique de la folie impulsive, c'est exactement ce que décrit avec ses mots Vacher. (cf: Chevrier)
5. Dans un ouvrage rédigé trente ans après l'affaire, le juge Fourquet fait du trimardeur Vacher l'incarnation de l'ennemi de l'intérieur.
6. Ce genre de faits divers permettent d'accroître les tirages des journaux. "Ce qui retient aussi l’attention des lecteurs est la publication quelques années après de ces histoires sous forme de romans criminels. Ils apparaissent en feuilleton dans le Rez-de-chaussée du journal (le plus souvent un pavé en bas de page sur toutes les colonnes de la page), ils sont généralement écrits sous forme de mémoires ce qui brouille la frontière entre la réalité et la fiction. " [cf: le boudoir de Zigomar] Ce sera le cas pour Vacher en 1897 dans Le Temps.  
7. De fait, plusieurs suspects - finalement mis hors de cause - furent jetés en pâture à la vindicte public au cours de l'enquête.  
8. Parmi d'autres complaintes , citons celles consacrées à Mandrin, Fualdès, Violette Nozières [dont nous recherchons activement une version enregistrée accessible. Si vous avez un tuyau, merci de le partager en commentaire]. "La complainte de Bouvier l'éventreur" a été spécialement composée pour le film de Tavernier, mais Vacher a bel et bien était l'objet de complaintes en son temps. Le boudoir de Zigomar mentionne les paroles de l'une d'entre elles. L'auteur y insiste avec une grande complaisance sur les sévices dont les victimes du tueur furent les victimes:"Il éventrait ses victimes / Avec un très long couteau / Il leur sortait les boyaux / Jamais de semblables crimes / N’ont inspiré plus d’horreurs

Sources:
- Les Persifleurs du mal avec Olivier Chevrier.
- Le boudoir de Zigomar: Joseph Vachet, la série d'un tueur.
- Gryphe (bibliothèque municipale de Lyon): "Sur les traces sanglantes de Joseph Vacher. "
- D. Kalifa, L’encre et le sang, Fayard 1995.
- Eric Alary: "les Grandes affaires criminelles en France", Nouveau Monde, coll. Poche documents, 2013.
- Jean-Roger Caussimon:"Mes chansons des quatre saisons", Castor astral, 2003.

Liens:
-  "La Commune est en lutte", autre chanson de Caussimon sur la BO du Juge et l'assassin, analysée sur l'histgeobox.
- page Wiki consacrée à Joseph Vacher.
- Une conférence sur "l'éventreur de bergers".