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mardi 14 mars 2023

A la découverte des merveilles du Konpa, musique et danse populaire d'Haïti.

Haïti se situe dans la partie ouest de l’île d’Hispaniola, tandis que la partie orientale constitue la République dominicaine. La majeure partie de la population insulaire est composée de descendants des esclaves déportés d’Afrique pour travailler dans les plantations de cannes à sucre. A la fin du XVIII° s., les esclaves se soulèvent. La Révolution débouche en 1804 sur la création de la première République noire au monde. Les demandes insistantes de redistribution des anciennes propriétés coloniales restent néanmoins lettres mortes et les régimes autoritaires se succèdent. 

[version podcast de l'article: ]

En 1957, le médecin hospitalier François Duvalier remporte les élections. Celui que ses soutiens surnomment « Papa Doc » jouit d’abord d’une certaine popularité avec sa promotion du vaudou et du nationalisme noir. La victoire de ce descendant d’esclaves marque également la fin de la suprématie politique des Blancs et des mulâtres. Mais très vite, le populiste muselle toute opposition, interdit les partis politiques, purge l’armée, instaure un couvre-feu, fait assassiner à tour de bras. Corruption et népotisme tiennent désormais lieu de mode de gouvernement. La censure est de mise. Impossible d’évoquer la pauvreté endémique, les inégalités sociales abyssales, les violences politiques et policières.   

 

Dans un contexte économique et social si déprimant, la musique tient lieu d’échappatoire. Au cours des années 1950, dans les campagnes, une musique racine à forte connotation spirituelle – autour de la pratique du vaudou – est jouée avec des instruments d’origine africaine. Dans les villes, de grands orchestres de danse suscitent la ferveur. L’occupation américaine de l’île, de 1915 à 1934, contribue à populariser le jazz. Or, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’île attire de riches touristes étrangers. Dans les salles de bals des palaces, de grands orchestres associent le jazz aux rythmes caribéens (son cubain, merengue dominicaine, calypso) pour leur clientèle huppée. En ralentissant la cadence du merengue, à laquelle il adjoint les musiques de danses introduites par les colons français - quadrille et contredanse - le saxophoniste Jean-Baptiste Nemours donne naissance au Konpa direct. Sa formation pléthorique comprend tambour, saxophones et trompettes, un accordéon, une guitare, un graj (racleur). De proche en proche, ce style, chanté en créole, se diffuse dans l’ensemble du pays par le biais des bals ou du carnaval. Bientôt, de nouveaux instruments d sont introduits: basse, guitare électrique, sections de cuivres...

 

En 1967, Nemours Jean-Baptiste dédie « Ti Carole » à un de ses fans, Antoine Khouri, un Tonton macoute. Cette redoutable milice armée constitue la garde prétorienne de Papa Doc. Elle pourrait avoir comme devise : racket, extorsion et crime organisé. En 1964, Duvalier s’autoproclame président à vie. A sa mort, son fils, Jean-Claude, alias Baby Doc, prend la succession de Papa. Les musiciens doivent filer droit, chanter les louanges du dictateur, opter pour des thèmes inoffensifs et consensuels ou s’exiler. 

C’est dans ce contexte qu’apparaît le mini-jazz. Les Difficiles de Pétionville sont d’éminents représentants de cette évolution du Konpa. Loin des effectifs pléthoriques des grands orchestres des années 1960, les nouveaux groupes, composé des jeunes musiciens influencés par le rock, mettent en valeur un instrument, guitare, saxophone ou batterie. La cymbale crash s’impose comme la signature du konpa. Elle permet de changer l’accent rythmique, accentuer certains temps forts, poser la pulsion (exemple avec « Bagaye la Cho » des As de Pétionville).


La diaspora haïtienne contribue à la diffusion du Konpa hors de l’île. A partir du milieu des années 1970, dans le Queens, à New York, le genre musical séduit radios, boîtes de nuit et producteurs. Des 33 tours sont produits à bon compte au Canada, aux Etats-Unis, en France pour le marché haïtien ou pour les exilés. Ces derniers cherchent à se procurer les trente centimètres pour les jouer sur les tourne-disques, tandis que les pochettes, accrochées aux murs, deviennent des éléments de décoration et un moyen de penser au pays chéri.

Parmi les formations les plus populaires de l’époque, on peut citer les Loups Noirs, Skah Shah, les Shleu Shleu, les Difficiles de Pétionville, les Vikings, Tabou Combo, Frères Dejean. Leur musique propose un konpa modernisé qui se caractérise par des riffs de cuivres chaleureux, l’incontournable tchac tchac des cymbales et des guitares déchaînées comme celle que l’on entend sur le « Fem Confiance » des Difficiles de Pétionville.  


Fuyant la dictature, de nombreux musiciens s’exilent aux Etats-Unis ou en Europe, contribuant à exporter le konpa. Tabou Combo s’installe ainsi à Brooklyn et obtient un très grand succès, en 1974, avec New York City. Le titre exprime la nostalgie et le mal du pays que ressentent la plupart des émigrés haïtiens. En 1975, Barclay récupère les droits du disque qui atteint rapidement le premier rang des hit-parades français. Au total, ce sont plusieurs millions d’exemplaires qui seront vendus en Europe. Sortie en 1975,"Haïti" du Ska Shah est une chanson sur l'éloignement et le manque ressenti par tous ceux qui aspirent un jour à revenir au pays. "Le matin, je me lève et ouvre les yeux./ Il y a une tristesse au fond de mon cœur. / Il y a une tristesse au fond de mon cœur. Mon pays me manque, mon Haïti chéri!... / Les gens au pays pensent que je suis heureux. / Quand je n'écris pas, ils me critiquent, / sans se douter que mon cœur se déchire à new York... / Mes amis, vous ne me donnez pas de nouvelles! / Mes amis, comment allez-vous?"

 

L’exil des musiciens de Konpa contribue à exporter leur musique dans tout l’arc caribéen. Dans les Antilles françaises, le genre musical jouit d'une grande popularité. Des formations très talentueuses comme les Aiglons, les Vikings de la Guadeloupe ou les Martiniquais de La Perfecta l'intègrent à leurs styles respectifs.

Dans le contexte répressif de la dictature, cette musique, apparemment futile, a permis à toute une partie de la population de s’évader. Pour éviter la censure, les textes évitent les thèmes sociaux et politiques, se cantonnant au registres festifs et amoureux. L'usage des cantiques ou la référence à la religion dans certains morceaux de konpa («la foi» des Frères Dejean, « la prière » et « Huitième sacrement » du Tabou Combo, « Les évangiles selon Shleu Shleu ») témoigne bien sûr de la profonde foi catholique de la population haïtienne, mais aussi de la souffrance subie par les habitants d’une île qui n’espèrent plus qu’en Dieu.

Terminons avec La Tulipe du Scorpio Universel. huit  minutes d’une intensité inouïe. La guitare funk de Robert Martino, le son chaud des cuivres, des claviers moogs psychédéliques, des cymbales crash en furie, plongent l’auditeur dans une transe délicieuse. 

 

C°: L’essor et le succès mondial du zouk au cours des années 1980 précipite le déclin et contribue à la dévaluation du Konpa qui passe aux yeux de certains pour une musique gentillette. Nénamoins, au cours de la décennie suivante, l’entrée dans l’ère du digital donne un second souffle au Konpa avec l'apparition de nouveaux groupes (T-Vice).  Aussi fabuleuse soit elle, cette musique a souffert de sérieux handicaps: le contexte dictatorial bien sûr, la difficulté pour les musiciens de vivre de leur art avec une absence de structures de diffusion des disques en Haïti. Derrière sa dimension joviale, le konpa est une musique complexe. La virtuosité des musiciens s'épanouit sur des morceaux parfois très longs, correspondant mal au calibrage radio de chansons de trois minutes. Enfin, le fait de chanter en créole a sans doute freiné l'essor du genre hors des Caraïbes, même si le succès du Tabou Combo permet de relativiser cet élément. Ces dernières années, de belles compilations ont permis la découverte ou la redécouverte de certains morceaux emblématique du Konpa (voir références ci-dessous).


Sources:

- "Le kompa, la musique qui a failli conquérir le monde", chronique de Bertrand Dicale sur France Info.  

- Le site de la médiathèque caraïbe Bettino Lara propose de riches dossiers sur les musiques régionales, dont le konpa.  

- "Haïti, la danse contre la dictature", émission Jukebox diffusée sur France Culture le 18 mai 2019.

Pour ceux qui souhaitent découvrir cette musique, voici quelques très belles rééditions de konpas.

"Haïti direct", une compilation de trente titres rassemblés par le label Strut en 2014.

Le guide d'écoute en quinze albums proposé par la médiathèque Bettino Lara.

mercredi 14 mars 2018

342. Quand la northern soul galvanisait la jeunesse anglaise.

De la fin des années 1960 jusqu'au crépuscule de la décennie suivante, la jeunesse des villes du Nord de l'Angleterre s'éprit de la northern soul. Assoiffés de musiques noires, ses prosélytes partirent en quête de titres rares aux tempos rapides et aux beats lourds. 

[afin d'accompagner en musique ce billet, une sélection maison de 38 morceaux irrésistibles vous attend un peu plus bas]

***
Plantons le décor. Vous êtes jeune et vivez dans le nord de l'Angleterre. Le travail sur la ligne de production est éreintant et rébarbatif. Votre quotidien est borné par les murs de l'usine et rythmé par ses cadences. Vous êtes payé au lance-pierre, mais suffisamment pour vous échapper le temps du week-end. Pour cela, inutile d'aller aux antipodes, le dépaysement se trouve là, au bout de la rue, dans le sous-sol humide d'une cave reconvertie en club. Vous avez enfilé des vêtements amples n'entravant pas les mouvements du corps, une bonne paire de chaussure, avalé quelques pilules. Fébrile, vous descendez les quelques marches qui vous séparent de la piste de danse. Désormais, vous n'avez plus qu'à vous laisser porter par la musique, d'obscurs titres à la rythmique trépidante. Vous êtes membre d'une société secrète, vous êtes un(e) northern soul girl (boy).
Le poing ganté de noir, symbole de la sous-culture northern soul. (Wiki C)


Le courant northern soul émergea progressivement parmi les mods de Manchester. Les multiples difficultés économiques et sociales n'entravaient en rien la grande vigueur culturelle de cette ville grise. John Robb se souvient: " Le Manchester des années 1960 dansait dans le crépuscule de la révolution industrielle. Dotée de la vie nocturne la plus effervescente du pays née de ses coffe bars et d'une passion pour les musiques noires, Manchester possédait également une scène musicale qui n'avait rien à envier aux autres villes. Il a toujours existé dans la ville une forte tradition musicale (...). A de nombreux égards, Manchester était une ville de musique noire qui tirait pleinement parti de sa population multiraciale et multiculturelle (...)."
Les mods y vibraient sur des musiques afro-américaines lors de soirées enfiévrées. Affamés  de blues, de rhythm and blues ou de modern jazz (d'où leur nom de mods), ces jeunes hédonistes se retrouvaient chaque fin de semaine dans les coffee shops et les clubs. Pour rester éveillés, ils se dopaient au Purple Heart, des amphétamines subtilisées à la pharmacie familiale.

* Le Twisted Wheel.
Le foyer de la northern soul correspondait au twisted wheel. Il s'agissait d'un all-nighter dans lequel environ 600 personnes pouvaient danser sur les sons les plus rares du pays du samedi soir au dimanche matin 7h30. Situé en sous-sol, le club ouvrit ses portes en novembre 1963 au 26 Brazenose Street, près du centre-ville de Manchester. L'établissement n'avait rien d'un palace. Accrochées aux murs des petites salles au sol de pierre, des roues (wheels) de vélo tenaient lieu de décoration.
Le DJ résident, Roger Eagle, possédait une collection de disques prodigieuse dont il sélectionnait le meilleur afin de concocter des playlists renversantes. Son flair infaillible attirait les danseurs sur la piste comme des insectes autour d'une source de lumière. 7 heures durant, Eagle enchaînait les morceaux de blues, jazz, soul ou blue beat. Au fil des mois, l'assistance réclama des titres toujours plus énergiques, capables de suivre la cadence frénétique imposée par les danseurs sous speed. (1) Eagle dût bientôt renoncer à sa playlist très éclectique au profit du seul stomping. Le tempo avait fini par tout conditionner. 
Finalement, lassé d'être mal payé et de l'esprit étriqué des clients, le DJ vedette prit la porte. En 1965, le Wheel déménagea au 6 Whitwork Street. Les nouveaux DJs ne passaient plus que des morceaux de soul ultrarapide. Les fondements de la northern soul venaient d'être posés, mais le genre n'avait pas encore de nom. 
Après s'être rendu au Twisted Wheel, c'est Dave Godin, journaliste pour Blues and Soul et propriétaire du magasin de disques Soul City installé à  Covent Garden, qui utilisa le premier l'appellation de Northern Soul dans un de ses articles. "J'avais remarqué que les fans de foot du nord venaient dans mon magasin pour acheter des disques, mais ils n'étaient pas intéressés par les dernières sorties, plutôt par les fins de stocks. Je ne pouvais pas continuer à appeler les 'fins de stocks' alors il a fallu trouver un nouveau nom. Et c'est ainsi que l'on baptisa ce style la Northern soul." (1) Le mot "northern" (du nord) ne renvoie donc pas ici aux lieux d'origine de cette soul, Detroit, Chicago ou Philadelphie, mais à l'endroit où on l'appréciait: le nord de l'Angleterre.


  

* Le verdict de la piste.
Il est difficile, voire vain, de tenter de proposer une définition absolue de la northern soul tant elle pouvait varier d'un DJ ou d'un club à l'autre. "Dans l'authentique esprit Mod, rejetant les succès trop connus des superstars de la Tamla, [les amateurs de northern soul] privilégient les faces B, les morceaux rares ou passés inaperçus." (Source C: François Thomazeau p78) Interprétée par des artistes tombés dans l'oubli faute d'avoir décroché un tube aux Etats-Unis, cette "soul du Nord" permettait d'accompagner les danses effrénées des clubbeurs sous speed. 
Un titre comme The night de Frankie Valli and the Four Seasons réunit tous les critères du morceau northern soul efficace. Dès l'intro, la basse ronflante impose une rythmique lourde et syncopée. Plaquées sur un écrin musical soigné, les harmonies vocales raffinées du groupe annoncent la voix puissante de l'interprète principal. Vas-y Frankie, c'est bon, bon, bon... Les up-tempos entraînants taillés pour le piétinement des stompers combinés à un refrain accrocheur transforment le morceau en classique.
Le seul critère absolu était que le beat soit bon et adapté au piétinement. Une fois cette condition remplie, le DJ pouvait enchaîner sucreries blue eyed soul, vocalises élégiaques des girls bands, soul épicée made in New Orleans, instrumentaux frénétiques ou Motowneries inspirées... Lorsque retentissaient les premières notes des classiques northern, les danseurs déferlaient sur la piste, hystériques. Comment rester insensible au chant d'une Melba Moore dont la magic touch assurait 2 minutes 12 de félicité et une pêche assurée pour le restant de la soirée? Une belle sélection pouvait vous mettre la fièvre pendant des heures.

 * "une carte de la ringardise géographique profonde".
Inspirés par le Wheel, de nombreux clubs de soul aux noms farfelus firent leur apparition dans les villes du Nord de l'Angleterre: le Mojo à Sheffield, le Oodly Boodly (puis Night Owl) à Leicester, le Blue Orchid à Derby, le Dungeon à Nottingham, le Lantern à Market Harborough, le Whiskey A Go-Go à Birmingham. Comme le notent Brewster et Broughton (source A), "la Northern soul marquait la revanche des petites villes. Même si elle avait été bercée dans la métropole de Manchester, ses clubs légendaires dessinaient une carte de la ringardise géographique profonde : Tunstall, Wigan, Blackpool, Cleethorpes.
A Wolverhampton, grâce à une programmation aux petits oignons, le DJ Farmer Carl Dene fit rayonner le Catacombs dont les portes fermaient pourtant à minuit. Le maître de cérémonie, qui possédait des disques ultra-rares, parvint à découvrir plusieurs hymnes à venir de la northern soul (« Tired of being lonely » des Sharpees, « From teacher to the Preacher de Barbara Acklin et Gene Chandler ou "I'll do anything "de Doris Troy).
[Wikimedia Commons]
Installé en périphérie de Stoke-on-Trent, dans la petite ville de Tunstall, le Torch transforma la northern soul en idolâtrie au cours de son unique année d'existence (du début 1972 à sa fermeture en mars 1973). Vu de l'extérieur, cet ancien cinéma reconverti ne ressemblait à rien, mais une fois sur la piste de danse on se serait cru dans un sauna. L'ambiance y était exceptionnelle si l'on en croit le DJ Ian Dewhirst: « C'était comme un rêve. Comme si, soudain, vous vous sentiez enfin chez vous. Sans parler de cette merveilleuse sensation de camaraderie. Tout le reste : les fans, les marginaux et les cinglés qui venaient d'un peu partout avaient l'air de former un petit milieu très soudé, une niche. »
Son confrère, le DJ Ian Levine se souvient de la venue au Torch de Major Lance, chanteur oublié: «il chantait avec le pire groupe de tous les temps ! C'était un groupe britannique qui n'avait aucune idée de ce qu'était la northern soul. C'était mon premier soir comme DJ là-bas et ça a été la nuit la plus électrisante de toute ma carrière. Le club était plein à craquer. Il y en a qui étaient suspendus aux poutres. Il devait faire cinquante degrés. On se tenait tellement chaud entassés les uns sur les autres, que la transpiration s'évaporait des corps sous l'effet de la condensation et nous dégoulinait dessus depuis le plafond.» (source A)



* Wigan Casino vs Blackpool Mecca.
L'âge d'or de la northern soul correspond à l'apogée de deux clubs rivaux. A Wigan, une ville où l'on filait autrefois le coton du Lancashire, se trouvait le Casino. A une heure de route de là,  au bord de la mer d'Irlande, le Mecca faisait la fierté de Blackpool. Leurs DJs respectifs  rivalisaient pour dénicher les disques les plus excitants. Les deux salles connurent un succès prodigieux. Venus de tout le pays, des centaines de soul boys et soul girls s'y livraient aux démons de la danse. Chaque club fournissait des badges à ses membres. Représentant un poing fermé ou un hibou, ils permettaient à leurs détenteurs d'identifier d'autres adeptes de la communauté northern.
Le Wigan casino, un club réservé aux véritables connoisseurs, comptait plus de 100 000 membres en 1976!  "L'énorme piste de danse en bois d'érable rebondissait comme si elle était animée d'une vie propre. (...) Sous l'effet de la condensation qui retombait sur les danseurs, la pièce s'enrhumait et s'assombrissait. C'était comme regarder à travers une moustiquaire." (source A)


By Simon Mallett [Wikimedia Commons]
A la fermeture du Torch, le Mecca s'imposa comme l'autre cœur battant de la "soul perdue" et le plus sérieux rival du Casino. Situé à Blackpool, la station balnéaire des prolos du Nord, le Mecca était installé à l'étage d'un gigantesque club, dans une petite salle baptisée  Highland Room. Les DJs Les Cockwell, Ian Levine et Colin Curtis y proposaient une playlist toujours plus pointue. Fils à papa, le second multipliait les voyages aux Etats-Unis pour y dénicher des disques rares (« Ourlove is in the Pocket » de J.J. Barnes, « Seven Day lover » de James Fountain). Le Mecca fermait ses portes à 2h du matin, soit peu de temps après que le Wigan ouvre les siennes. Aussi, beaucoup de soul fans fréquentaient régulièrement les deux clubs, sans se soucier de l'écart entre les playlists. Quand le Mecca fermait, les danseurs se dirigeaient vers le Wigan pour s'y amuser le restant de la nuit car, même sans alcool, l'ambiance y était électrique.
 
La rivalité persistante entre ces deux cathédrales de la soul finit par tourner au conflit ouvert. Plusieurs facteurs contribuèrent à jeter de l'huile sur le feu. Pour tenir toute la nuit, les danseurs du Casino ingurgitaient toujours plus d'amphétamines ce qui accentuait l'excitation générale. "Il y avait [aussi] le fait que la piste de danse du Wigan était bien plus grande. « Sur cette piste de danse gigantesque, si le tempo n'envoyait pas tout de suite, le disque ne fonctionnait pas », note Kev Roberts. Au Wigan, ce sont les besoins des danseurs et leurs drogues qui déterminaient le cap à tenir." [source A]
Alors que le mouvement connaissait une crise d'identité, les deux clubs se disputèrent la direction à prendre. Les DJs du Wigan sélectionnaient exclusivement des titres répondant aux canons esthétiques du genre, se gardant bien de proposer autre chose que ces stompers frénétiques de la soul de Detroit. Au contraire, Ian Levine cherchait à partager ses goûts musicaux éclectiques. Il glissait donc dans sa playlist quelques morceaux disco ou jazz-funk entre deux classiques northern soul, à la satisfaction des danseurs du Mecca. Ces derniers raillaient le conservatisme des membres du Casino dont le culte de l'ancienneté et de l'anonymat confinait selon eux au snobisme. Les "traditionalistes" considéraient au contraire Curtis et Levine comme des hérétiques et des parias parce qu'ils jouaient des disques de hustle ou de Philly disco ("I love music" des O'Jays, "Heaven must bemissing an angel" de Tavares, "Younghearts run free" par Candi Staton).  
A l'occasion d'un événement organisé en journée au Ritz de Manchester, les publics des deux clubs furent réunis. Les fans du Casino prirent violemment à parti Ian Levine: « Va te faire foutre ! Dégage ! Passe des stompers » Fataliste, le DJ du Mecca ne pouvait que constater: « C'étaient comme deux clubs de supporters : Manchester City et Manchester United. Ça ne fonctionnait pas".

Cleethorpes. [Bryan Ledgard CC BY 2.0]
* Les aventuriers du vinyle oublié. 
Lorsque la scène northern Soul fut à son apogée, DJs et collectionneurs  partirent en quête de titres obscurs, de  chefs-d’œuvre négligés. Cette quête nécessitait un long apprentissage. Il fallait étudier le nom des chansons les plus prisées et apprendre la longue histoire qui précédait chaque disque : qui l'avait fait, pourquoi il avait été négligé, comment il avait été découvert , qui l'avait joué le premier...
Pour dégoter ces pépites oubliées, il fallait de la chance certes, mais surtout beaucoup d'abnégation, de la patience et, si possible, des moyens tant le champ d'investigation était immense. En quête de précieuses galettes, les diggers écumaient les bacs d'invendus des disquaires de Londres ou des Midlands. Comme certains disques n'étaient jamais sortis ailleurs qu'aux États-Unis, il fallait parfois se rendre sur place pour les y dénicher, dans les boutiques d'occasion ou les entrepôts désaffectés. 
Pour les DJs, le jeu en valait la chandelle tant la possession d'un disque rare pouvait constituer un avantage décisif sur la concurrence. (2)

L'ère northern soul introduisit de profondes transformations dans la culture club. Pour rester crédible, le DJ dût se transformer en chercheur musical, sa mission relevant désormais autant de l'archéologie que du passage de disques. Monomaniaque du groove oublié, il devint un véritable chercheur musical dont la sélection recevait où pas l'approbation des danseurs. En dénichant le bon son, la cote du DJ pouvait s'envoler du jour au lendemain car les clubbeurs n'hésitaient pas à faire des centaines de km simplement pour écouter CE disque particulier, inaccessible. « Trouver un disque inconnu, c'est comme voir un bébé se transformer en adulte responsable. Vous l'écoutez à la maison et vous vous demandez si cela va marcher. Et puis vous constatez que vous aviez vu juste. Tout d'un coup, c'est un tube. Vous voyez la valeur du disque s'envoler alors qu'elle partait de zéro. C'est presque comme la Bourse», constate Ian Dewhist, un DJ majeur de la northern soul. [source A]
Inévitablement, la compétition crût entre DJs. La pratique du camouflage importée de Jamaïque permettait parfois de préserver quelque temps l'exclusivité d'un titre (son cover up). Il suffisait pour cela de recouvrir le macaron central du vinyle et de lui donner un faux nom. Fatalement, la pratique du bootlegging se développa lorsque les DJs se firent graver des copies en acétates des disques les plus rares (Elidiscs).

* Sur la piste.
 Sur le dancefloor, il fallait être crédible, voir et être vu, donc soigner sa mise. Au départ, simple décalque du style mod, les danseurs arboraient jean shrink to fit, blazer, chaussures Derbys et chemise boutonnée. Avec l'affirmation d'une véritable scène northern soul au cours des seventies, le look se modifia pour faciliter les mouvements amples des danseurs.
Désormais, "les danseurs étaient habillés de la tête au pied à la mode soul : des pantalons plissés à taille haute avec de larges jambes à poches connues sous le nom de « Brummie Bags », des chemises de bowling, des débardeurs ou des polos Ben Sherman, des chaussettes blanches, des chaussures à semelles plates en cuir et un sac de sport Adidas ou Gola contenant le nécessaire pour la nuit : du talc pour saupoudrer la piste de danse, des fringues de rechange, quelques 45 tours à échanger et, bien sûr, de la came." Les vêtements devaient être légers et les cheveux courts pour ne pas trop souffrir de la transpiration. Avant tout, la tenue devait être pratique pour danser.
Sur la piste, il fallait tournoyer sur soi, sauter en levant la jambe, se recevoir en grand écart au sol avant de se relever. La posture devait être propre, le regard fixe. Parmi les principales figures de danse "northern soul", on peut citer le backdrop. Le danseur se reçoit en arrière sur une ou deux mains, avant de remonter rapidement, mais toujours en rythme. The spin consiste à tournoyer les mains en l'air  ou près du corps, lentement ou rapidement, mais toujours gracieusement. Lorsqu'il est bien réalisé, le kick, le fameux lancer de jambes, est très spectaculaire. Il s'agit de garder l'équilibre; si on trébuche, il faut tout de suite enchaîner sur un autre mouvement sinon c'est la honte. Enfin, le shuffle consiste à bouger ses pieds par petits pas en avant et en arrière tout en avançant et reculant le corps.


 
* Une société secrète souterraine.
Le succès remporté par la northern soul peut surprendre si l'on considère que le genre repose sur de vieux titres passés totalement inaperçus lors de leur sortie. Le courant parvint pourtant à durer grâce à l'enthousiasme des collectionneurs et DJs, en quête perpétuel de titres oubliés.
Le courant reposait sur la fidélité d'une armée de danseurs acharnés, de passionnés pour lesquels entretenir la ferveur soul relevait d'un code d'honneur. Ces nuits de folie constituaient un fabuleux échappatoire aux dures conditions d'existence. Comme le note Barry Doyle dans un essai consacré à la northern soul: « C’est une culture de la consolation, un moyen d’échapper à la réalité du travail, de la maison, de la famille ». Il n'y avait donc pas de dimension politique en tant que tel dans le phénomène, juste la fierté d'appartenir à une communauté soudée autour de l'amour d'une musique.
Pour les non-initiés, la northern soul relevait de l'ésotérisme. Comme le note avec justesse, Brewter et Broughton:"la northern soul est un exemple fascinant de culture jeune (...) sur laquelle l'industrie du disque n'a jamais eu la mainmise parce que l'industrie du disque ne l'a jamais comprise." Mike Pickering, futur DJ de l'Haçienda, surenchérit: "La northern soul, c'était quelque chose de spécial. Il n'y avait pas de médias pour tout relayer instantanément. J'avais l'impression de faire partie d'une société secrète. Un jour, j'avais pris le train de Stockport à Manchester pour le week-end et j'ai vu des gamins en blazer. Ils portaient les premiers badges northern soul, ceux avec le poing fermé. Je me suis dit:'Ceux-là vont à Wigan ou à Blackpool.' C'était vraiment underground". [cf: John Robb p38]
Antidote aux sirènes mainstream et commerciales, le courant préserva farouchement son indépendance et donc sa pureté car il reposait avant tout sur les clubs, non sur les classements de vente de disques ou les nouveautés. Plus le titre paraissait vieux et rare, plus il séduisait.

* Déclin et héritage.
En dépit des efforts acharnés des collectionneurs et DJs, la scène northern soul commença néanmoins à manquer de "nouveaux" morceaux. « (...) Au bout d'un moment, les chances de découvrir un vieux chef-d’œuvre ont diminué : ils avaient tous été exhumés», résume Dave Godin. Le trafic de drogue, la pression immobilière précipitèrent également la fermeture des clubs et donc l'assèchement du courant. Pourtant, parmi les danseurs, l'enthousiasme restait intact. Ainsi, le 20 septembre 1981, lors de la dernière soirée du Wigan Casino, alors que le  DJ avait joué les "three before eight" - les trois titres de conclusion  qui marquaient la fin du show - les danseurs refusèrent de partir. 

La grande période northern soul s'acheva au tout début des années 1980, non sans laisser dans son sillage un héritage fécond. Par ses pratiques, elle marqua les prémisses de la culture club et du digging, cette quête du rare groove menée par des collectionneurs en quête de disques jamais réédités. Grâce au mouvement, les clubs commencèrent à concurrencer la radio dans leur capacité à engendrer des tubes. (3)
La northern soul servit aussi de matrice à la hi puis nu-energy et même à la house dont quelques uns des premiers DJs débutèrent dans le circuit northern.
Musicalement, l'influence du courant perdure. Des artistes aussi différents que Paul Weller, Dexy's Midnight Runners, Ocean Coulour Scene, St Etienne, Belle and Sebastian, Fatboy Slim (4), Plan B ou Duffy ont revendiqué ou s'inscrivent toujours dans cette tradition.
Si aujourd'hui, la northern soul est surtout une affaire de nostalgie, les danseurs (plus très jeunes il est vrai) n'en continuent pas moins à jeter du talc sur les pistes de danse pour les rendre glissantes ou à s'affronter lors de concours. Fanatiques du rare groove, ils entretiennent avec passion et ferveur le culte d'une musique qui sut s'imposer comme une partie de l'âme de la jeunesse ouvrière du nord de l'Angleterre. 

"Keep the faith"
Notes:
1. Les danseurs se procuraient les amphétamines auprès des dealers du club ou dans les pharmacies locales.  
2. "Do I love you indeed I do", morceau très rare de Frank Wilson devint un classique absolu de la northern soul et l'un des disques les plus recherchés par les collectionneurs.
3. des titres tels que « Just a little misunderstanding » des Contours en 1970, « I'm gonna run from you » de Tami Lynn ou encore « Hey girl don't brother me » des Tams en 1971
4. Pour son énorme tube « Rockafeller Skank », ce dernier n'avait-il pas samplé l'instrumental « sliced tomatoes » des Just Brothers?

Sources:
Source A: Bill Brewster et Frank Broughton"Last night a DJ saved my life", Castor astral, 2017. Chaudement recommandé, ce livre est aussi passionnant qu'instructif.
Source B:  John Robb:"Manchester music city 1976-1998", Rivages/Rouge, 2012. 
Quelques extraits d'entretiens intéressants sur le Twisted Wheel et leur DJ vedette: Roger Eagle.
Source C: François Thomazeau: "Mods, la révolte par l'élégance", Castor Astral, 2011.
Source D: "Northern soul: l'âme noire du Nord industriel". Un billet à lire sur le site Grey Britain. 
Source E: L'émission Audioguide sur la RTS consacra une émission à la  Northern soul en 2015.

Pour écouter des morceaux de northern soul:
- Un coffret particulièrement complet: Odyssey, a northern soul time Capsule
- Sans casser sa tirelire, il existe aussi beaucoup de ressources sur la toile comme la malle au trésor de Funky 16 Corners ou encore le Northern soul Top 500 sur Youtube.

Liens:
- Timeline: "The kids of Northern Soul brought the swelling energy of American music to working-class Britain"
* D'autres billets consacrés à la soul music et son histoire dans l'histgeobox:
- "A Muscle Shoals, seul le groove comptait."
- Naissance et essor du label STAX à Memphis.
- Motown, l'usine à tubes de Detroit.