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mercredi 14 octobre 2026

Zyed et Bouna : le rap se souvient.

Le 27 octobre 2005, deux jeunes ados, Zyed Benna (17 ans) et Bouna Traoré ( 15 ans) meurent à Clichy-sous-Bois, après s'être réfugiés dans un transformateur EDF pour échapper à un contrôle de police. Dans les quartiers populaires, ce drame a suscité une explosion de colère et une immense émotion, dont témoignent les dizaines de morceaux de rap, consacrés aux disparus.

Pour bien comprendre l'ampleur de l'exaspération ressentie par les habitants des banlieues populaires, il faut remonter le temps. Au cours des années 1950, la France doit faire face à une grave pénurie de logement, qui s'explique à la fois par la faiblesse de la construction d'avant-guerre, par l'ampleur des destructions et des dégâts au cours du conflit, mais aussi par l'exode rural, associé à un accroissement démographique soutenu (baby boom). Ces facteurs combinés créent une crise du logement. Mis au pied du mur, l'Etat interventionniste incite alors à la production massive de logement social sous la forme de barres et de tours. Cette ère des grands ensembles correspond à la période allant de 1953 à la fin des années 1970. Dans un premier temps, les nouvelles constructions améliorent incontestablement les conditions de vie. Plus propres et plus vastes, les nouveaux appartements remplacent avantageusement les logements populaires vétustes des centres-villes, rendant accessibles à leurs habitants le confort moderne avec des sanitaires et un chauffage central. Rapidement toutefois, les défauts de conception apparaissent. Par delà leur grande diversité beaucoup de ces quartiers pâtissent de difficultés sérieuses : des bâtiments vite délabrés, un isolement lié à la rareté des moyens de transports collectifs, l'absence d'équipements urbains... Très vite, les locataires qui le peuvent quittent ces lieux. Les quartiers de grands ensembles connaissent alors un phénomène de white flight. Les "blancs" quittent ces quartiers. Compte tenu de la vacance locative, les offices HLM, qui refusaient jusque-là l’accès à ces logements aux populations noires et arabes, décident de cantonner ces dernières dans certaines barres, souvent les plus dégradées. Ces quartiers, identifiés au départ comme des lieux de promotion ouvrière, deviennent des zones concentrant les plus pauvres, souvent d'origines immigrées.

Le titre « Enfants de la patrie » (2006) de Rost présente cet habitat comme un lieu de relégation. « Rebeus et renois, c'est ici qu'on nous a parqués / Dans des ghettos qu'ils ont appelés cités et quartiers / Des grands ensembles qui ressemblent à rien / Où ils s'sont dit "on va mettre les Arabes et puis les Africains" / Un terrain d'foot et une MJC / Un mode de vie tout pourri qui donne envie d'braquer l'épicier / À l'Élysée, tout ça ils s'en foutent / Y a pas d'avenir pour nous, on pouvait pas tous percer dans l'foot / Paraît qu'on traîne en bande sur les places et bancs publics / Et qu'on n'est pas vraiment des enfants d'la République / Paraît qu'on gêne et qu'ils se foutent de notre avis / Vu qu'on n'est pas vraiment des enfants de la patrie »

Ces quartiers concentrent rapidement les difficultés sociales, particulièrement lorsque la conjoncture économique s'obscurcit, comme au lendemain des chocs pétroliers. Le chômage y atteint des sommets, la pauvreté s'accroît, renforçant le sentiment d'exclusion et de marginalisation de populations par ailleurs victimes du racisme. Au sein des quartiers, les interactions entre les habitants et la police sont souvent très dégradées, notamment aux lendemains d'homicides provoqués par des interventions policières. Le 6 octobre 1990, Thomas Claudio, dont la moto est percutée par la police au Mas du Taureau à Vaulx en Velin, meurt. En juin 1991, deux jeunes et une policière décèdent à Mantes la Jolie. Furieux, les jeunes habitants brûlent des voitures et des bâtiments, pillent des magasins, affrontent la police. Le pouvoir de l'époque crée alors le ministère de la Ville chargé de mettre en place une politique urbaine anti-ghetto et, dans le même temps, fonde la Brigade Anti Criminalité (BAC). Tout au long de la décennie 1990, la fracture sociale se creuse. Plusieurs autres jeunes meurent après des confrontations avec la police : Nouredine Benomari à la cité des Fontenelles de Nanterre en 1995, Habib Ould Mohamed au Mirail à Toulouse en 1998, Ali Rezgui un jeune de la Grande Borne à Grigny en 2000. "6 avril 93" de Georgio revient sur la mort de Makomé M'Bowolé, tué à bout portant par un inspecteur de police dans le commissariat des Grandes Carrières, dans le 18ème arrondissement parisien, le 6 avril 1993. 

Des révoltes sociales éclatent dans les quartiers populaires, contestant l'ordre policier, ainsi que le traitement infériorisant des politiques publiques à l'égard des habitants, systématiquement dénigrés. Les populations témoignent pourtant avant tout d'un désir d'égalité républicaine. Dans les grands médias, ces lieux font l'objet d'une intense stigmatisation. Décrits comme des "quartiers sensibles" ou "à problèmes", ils deviennent les "territoires perdus de la République", des "zones de non-droit", bref une "anti-France" passée sous la coupe des islamistes. Raccourcis et amalgames attribuent les révoltes urbaines à l'immigration, la polygamie, la culture urbaine, le rap... "La jeunesse de banlieue" est l'objet d'un discours médiatico-politique dépréciatif à l'attention des personnes qui n'habitent pas dans les quartiers populaires. En 2005, Kery James enregistre « Les miens ». Il y fustige ce traitement médiatique humiliant. « Tandis que les médias nous salissent, que certains nous trahissent / Complotent, rêvent en secret que la France nous bannisse / Dans leur bouche, avant, on était tous des voleurs / Maintenant, dans leurs reportages, on est tous des violeurs / On violerait nos sœurs à plusieurs / On y verrait une justice, une fierté, un honneur / Tu sais ce qu’ils se disent, normal pour des extrémistes en puissance / La haine succède à la peur et eux veulent faire flipper la France »

De fait, au cours de la décennie 1990, la culture populaire s'intéresse au sort réservé aux banlieues. Les acteurs du rap français s'imposent comme les porte-voix du malaise grandissant. "Mais qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu?" s'interroge NTM en 1996. Le groupe enregistre également "police", une critique ouverte des abus policiers et du traitement injuste réservé aux jeunes des banlieues par les forces de l'ordre. Les films "La Haine" réalisé par Mathieu  Kassovitz en 1995 et "Ma 6-T va crack-er" par Jean-François Richet en 1997 témoignent du quotidien "des jeunes de cités" et des violences subies à la suite d'interventions policières.

Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national se qualifie au second tour de la présidentielle. L'un de ses thèmes de campagne principaux a été celui de l'insécurité, aussitôt liée à l'immigration. Jacques Chirac, finalement élu, nomme Nicolas Sarkozy ministre de l'intérieur. Juché sur ses talonnettes, arrogant, l'homme prône la tolérance zéro. Il use et abuse d'une rhétorique dépréciative lorsqu'il désigne les jeunes des quartiers populaires. Succès garanti dans l'électorat.

Dans sa "Lettre à la République", Kery James dénonce le mépris dans lequel certains politiciens tiennent les habitants des banlieues. 

En 2003, Sarkozy enterre la police de proximité, qui tentait depuis quelques années à la fois de mieux connaître les habitants des quartiers populaires, mais aussi d'instaurer un dialogue avec les associations locales. Il lance lors d'un déplacement dans un commissariat : "Le travail de prévention que vous faites est très utile, mais vous n'êtes pas des travailleurs sociaux. (...) La mission première de la police? L'investigation, l'interpellation, la lutte contre la délinquance." L'heure est venue de la police dite de projection, privilégiant une logique d'affrontement et de déploiement en force. Désormais, il faut faire du chiffre. En se privant d'une bonne connaissance du terrain, les raids policiers interpellent de manière indifférenciée les jeunes garçons qui se trouvent dans l'espace public. Ainsi, des personnes qui n'ont rien à se reprocher sont confrontées de manière très fréquentes à la police, ce qui amène beaucoup d'entre eux à courir pour éviter un énième contrôle d'identité. Les nouvelles méthodes s'imposent, sans être remise en cause par les successeurs de Sarkozy (comme le prouve l'adoption de loi Cazeneuve en 2017). (1)

Le 29 juin 2005, à la Courneuve, Sarkozy promet de "nettoyer les banlieues au Karcher". Le 25 octobre, lors d'une visite médiatique et nocturne sur la dalle du Val d'Argenteuil, le ministre de l'intérieur, est pris à parti par des habitants. Lors d'un dialogue avec une dame, il lance : "vous en avez assez de cette bande racailles? Et bien, on va vous en débarrasser!" Des mots qui passent mal et lui reviennent en boomerang. Sniper ("Babylone brûle"), Kery James ("Racailles"), Kenny Arkana ("Nettoyage au Kärcher"), parmi beaucoup d'autres, retournent dans leurs morceaux l'insulte au pompier pyromane. 

C'est dans ce contexte explosif qu'intervient, deux jours après la sortie sur les "racailles", un événement qui met le feu aux poudres accumulées au fil des années. Le 27 octobre 2005, au retour d'une partie de foot sur le terrain de la commune voisine de Livry Gargan, un petit groupe d'adolescents de Clichy sous Bois rentrent chez eux avant le coucher du soleil, afin de rompre le jeûne avec leur famille, en ce mois de ramadan. Un employé du funérarium de la ville voit des garçons s'engager sur un chantier pour y récupérer leur balle. Il appelle la police, craignant que ces derniers ne se blessent. Une voiture de la BAC arrive rapidement, toutes sirènes hurlantes. Les gamins s'enfuient en courant. Six sont interpellés, mais trois autres continuent leur course. Beaucoup d'observateurs se sont demandés pourquoi les adolescents s'étaient enfuis à l'approche de la police. Démunis de pièces d'identité, ils redoutaient sans doute d'être conduits au poste, obligeant leurs parents à venir les y chercher. Ainsi, même s'ils n'ont rien à se reprocher, ils courent à la vue des uniformes policiers. Dans "Bouna et Zyed", le rappeur MOH se met tour à tour dans la peau de Bouna, puis Zyed. "Et on est coursé par la BAC, 833 / Pourquoi on court ? / Même moi je ne sais pas ".

A leur trousse, les policiers mobilisent des renforts. Les ados empruntent des chemins de traverse et se retrouvent devant l'enceinte du transformateur EDF. Dans le feu de l'action, en dépit des mises en garde inscrites ("Stop! L'électricité, c'est plus fort que toi."), ils s'introduisent sur le site. Les fonctionnaires cernent les lieux. Les échanges radios enregistrés prouvent qu'ils sont conscients du danger que courent les enfants, puisqu'un des policiers déclare : "s'ils entrent sur le site edf, je ne donne pas cher de leurs peaux." Les adolescents restent introuvables, les agents quittent les lieux. Zyed Benna et  Bouna Traoré meurent électrocutés, alors qu'ils s'étaient cachés dans le transformateur. Muhittim Altun, très gravement blessé, parvient à sortir du site et à donner l'alerte dans son quartier du Chêne pointu. Mais il est trop tard. Dans le quartier, la colère explose. Très vite, un affrontement à distance oppose les jeunes à la police. Les premiers utilisent pierres et cocktails molotov, quand les seconds répondent à coup de flashball et de gaz lacrymogène. La Fouine évoque cette situation dans "Lettre à Zyed et Bouna". "j'arrête pas d'me demander que s'raient devenus ces mômes / On a manifesté, j'ai brandi l'étendard / Mais ils nous ont tiré d'ssus comme sur un filtre ton-car / Un peu partout dans le pays, on s'est soulevés / Et le lendemain à 6 heures, ils venaient nous soulever"

Après une nuit de combats, les dégâts sont très nombreux : voitures brûlées, abribus détruits, un centre postal incendié et une école vandalisée. La colère suscitée par la mort des deux adolescents doit s'épancher, c'est en tout cas ce que suggère "Eloquence" d'Apôtre H. " On n'oubliera pas Cachan / On n'oubliera pas Zyed et Bouna donc brûlons brûlons / La République jusqu'à ce qu'elle pleure car nous pleurons vraiment / Des larmes de sang, des larmes de plomb"

Poste électrique Clichy sous Bois. Chabe01, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

* Mise en place d'un récit médiatique.

Dans un premier temps, mis à part ce qu'en disent les amis de Zyed et Bouna, on sait peu de chose des circonstances de la mort des deux jeunes. Pourtant, dès le lendemain du drame, Nicolas Sarkozy sert une version très différente de celle des jeunes. D'emblée, il affirme que ces derniers fuyaient la police à la suite d'un vol. En outre, il nie toute course poursuite, ce qui revient à exonérer les policiers de toute responsabilité. Il n'a pas un mot pour les victimes, qu'il blâme et tient pour responsables de leur sort. Ces déclarations, colportant des éléments erronés, jetant l'opprobre sur les adolescents, constituent une nouvelle forme de violences, exacerbant les tensions et la colère. La plupart des médias reprennent la parole ministérielle sans ciller. La colère ne retombe pas et les nuits qui suivent sont marquées par de nombreuses altercations. La colère est bien sûr liée à la mort scandaleuse des deux adolescents, mais s'alimente à un très fort sentiment d'injustice, provoqué par la perpétuation de politiques sécuritaires, des discriminations structurelles subies et d'une impunité policière ancrée. La mort de Zyed et Bouna fait écho à des situations malheureusement très communes. Contrôle après contrôle, humiliation après humiliation, un très fort ressentiment s'est crée à l'encontre des forces de police.

Le 30 octobre 2005, nuit du destin pour les musulmans, alors que 700 personnes se retrouvent pour prier à la mosquée Bilal de Clichy sous Bois, une grenade lacrymogène touche le lieu de culte. Là encore, Sarkozy, responsable du Bureau des cultes en tant que ministre de l'intérieur, louvoie. La colère s'amplifie et se propage au reste de la Seine Saint-Denis, puis de proche en proche, au reste des quartiers populaires du pays. Chaque nuit des dizaines de véhicules partent en fumée, mais aussi parfois des écoles, des bibliothèques, des dépôts de bus... Aux dévastations répondent des interpellations (5 200 sur toute la période) et une surveillance constante, notamment à l'aide d'hélicoptères, qui tournent autour des tours d'habitation. Chaque matin, les habitants des quartiers, désemparés, constatent l'ampleur des dégâts. En réponse à un journaliste, le propriétaire d'un véhicule incendié résume bien l'absurdité de la situation. "Moi, j'ai eu ma voiture éclatée, les quatre pneus brûlés, avec un texte « Nique ta mère Sarkozy ! » Mais ce n'est pas Sarkozy qu'on a niqué, c'est moi."

Les médiateurs sociaux, les éducateurs s'organisent, prennent la parole et tentent d'apaiser les tensions. Ils insistent sur la situation économique et sociale, les dérives de la police. La sphère politique semble désemparée face à des individus en colère. Des divisions apparaissent au sein du gouvernement sur la conduite à tenir face aux événements, entre le ministre de l'intérieur et le premier ministre (Dominique de Villepin), tous deux candidats potentiels de la droite à la présidentielle 2007. Azouz Begag, ministre délégué à l'égalité des chances, appelle à l'apaisement. Le 6 novembre, au plus fort des révoltes, le président Chirac sort enfin du silence. "Et je veux dire aux enfants des quartiers difficiles que, quel que soit leur origine, ils sont tous les fils et les filles de la République", déclare -t-il. Pour autant, le surlendemain, le gouvernement décrète l'état d'urgence, avec l'instauration d'un couvre-feu, dont la dernière application remontait à la guerre d'Algérie. Sarkozy maintient sa ligne, faite de rodomontades et de coups de mentons. Pour lui, ces violences sont le fait de bandes délinquantes structurées et organisées. Le laxisme les aurait laissé prospérer, il faut donc s'attaquer aux racines. A Toulouse, le 9 novembre, il pérore : "Alors c'est assez simple : soit les bandes gagnent, soit la République l'emporte." Le "Double discours" de Médine semble adressé directement au cow-boy de la place Beauvau. 

Les images des véhicules en feu, des monuments calcinés et des altercations violentes tournent en boucle dans les médias hexagonaux et étrangers. Certains parlent déjà d'une guerre civile dans un pays à feu et à sang. Les violences collectives sont dépeintes comme des comportements déviants, motivés par le goût du désordre et le plaisir de casser. Ce discours contribue à occulter les causes structurelles de ces violences : les discriminations et injustices sociales subies. "Ce qui était un mouvement d'émeute, c'est-à-dire une action collective violente déclenchée par un événement insupportable, mais sans projet politique de transformation, se meut en révolte sociale avec des personnes qui s'organisent et portent des revendications claires en terme de justice et d'égalité", note le sociologue Manuel Boucher.

La mort des jeunes Clichois constitue l'étincelle, mais pour qu'il y ait explosion, il faut une situation, un carburant. Or la banlieue est une poudrière, un volcan prêt à entrer en éruption. De fait, comme le rappelle Manuel Boucher, les révoltes éclatent "sur le terreau de la ségrégation et de la ghettoïsation, caractérisé par un processus d'enfermement social et territorial, articulé par des critères sociaux ethniques, la pauvreté, le chômage, le sous-investissement des services publics et un hypercontrôle policier." "Si la mèche des révoltes est souvent une bavure policière, la poudre, ce sont les humiliations et le harcèlement des forces de l'ordre." 

Lentement les tensions s'atténuent, aux alentours de la mi-novembre 2005. Reste qu'à l'issue des trois semaines, le bilan est lourd : plus de 5 000 interpellations au total, 600 personnes toujours emprisonnées. Les compagnies d'assurance chiffrent l'ensemble des dégâts matériels à 250 millions d'euros. Pendant ce temps, Sarkozy renforce sa position, gagnant près de 11 points dans les sondages d'opinion. Un rapport des RG vient pourtant invalider ses affirmations initiales. Il ne s'agissait pas de bandes organisées, mais de mouvements sporadiques diffus, sans réelles revendications ethniques ou géographique, mais bien l'expression d'un sentiment d'exclusion sociale. Quelle surprise! Quelle "Evidence" aurait pu dire Fabe.

Une fois le calme revenu, on assiste à des mobilisations originales, avec un objectif principal : la politisation de l'événement. L'effort porte ainsi sur le choix des mots utilisés pour désigner la séquence. D'aucuns souhaitent remplacer le terme "émeutes" par celui de "révoltes". En effet, parler d'émeute contribue à dépolitiser les accès de colère qui surviennent après la mort d'un jeune sous les balles de la police, en les classant à la rubrique faits divers. Une myriade d'initiatives associatives émerge dans les quartiers populaires avec notamment la floraison d'un tissu associatif dynamique, dont le collectif AClefeu (pour Association collectif liberté, égalité, fraternité, ensemble, unis) constitue l'un des fleurons. Il s'agit aussi de porter un regard différent sur les quartiers populaires, de reprendre la main sur un récit médiatique souvent dépréciatif à l'endroit des banlieues pauvres. C'est ainsi que le Bondy Blog est crée en novembre 2005. Dans ce même état d'esprit, des titres comme "Les Princes de la ville" du 113 ou bien "Jeune de banlieue" de Disiz la Peste, parmi beaucoup d'autres, incitent l'auditeur à redresser la tête et bomber le torse.

Quelles furent les suites judiciaires données à la mort de Zyed et Bouna? En 2007, deux des policiers qui étaient intervenus à Clichy sont mis en examen pour "non assistance à personne en danger". Leur procès, qui se tient en 2015, soit dix ans après les faits, se solde par la relaxe des deux policiers, le juge estimant que les fonctionnaires n'avaient pas une "conscience claire d'un péril grave et imminent". Lors des débats, la parole de Muhittin, seul survivant, a été de peu de poids face à celle des policiers. Sans surprendre, le verdict n'en suscite pas moins l'indignation, notamment chez les rappeurs. Ainsi, Keny Arkana s'insurge dans "La vérité fait mal" "Toujours acquitté par un tribunal (...) Relaxé comme les assaillants de Zyed et Bouna / (l'Etat assassine paix à toutes les victimes)." 

Dans "Outro", Niro rappe "2005, Zyed et Bouna sont morts / On a mis les pieds dehors pour caillasser les porcs / Ils ont été acquittés quand ils ont quitté le banc / Venez pas nous dire ici qu'on a dépassé les bornes. / Dix piges après j'regrette pas d'avoir tout niqué" Pour Despo Rutti, la police, qui devrait protéger, tue.  "J'me ferais tuer pendant la pause-café du chef brigadier / Superman est bien en bleu / Mais Bouna et Zyed, il était censé les protéger : ils les a tués ! / Alors on confie notre sécurité à nos couilles et à Dieu" ["Légitime défense"] Kaaris dénonce l'amnésie dont ont fait preuve les policiers lors du procès. "Aide-moi, tue-moi" "Zyed, Bouna, gravés, demeurent / Dans nos têtes, nos coeurs / Et le commissaire, officier, îlotier meurent... d'Alzheimer". "Dans l'air du temps" de Doums pointe la responsabilité de la police. "Y'a pas qu'aux USA que la police tue les jeunes /Adama, Zyed et Bouna ne sont pas les seuls / Des quartiers nord à GGN on roule le même seum". C'est aussi le cas de "FQSB" par Maes ou de Yazou et ses "Débordements".

Le drame a attiré sur Clichy (2) l'œil du politique et des médias, ce qui contribue à transformer une ville qui, en 2005 cumulait les difficultés. Isolée, sans transports, dépourvue d'équipements publics, la commune concentre à la fois une extrême jeunesse et une extrême pauvreté. Depuis, une vaste campagne de rénovation urbaine (3) s'est traduite par l'obtention d'équipements : un commissariat, un pôle emploi, une piscine, un tramway. L'arrivée de ce dernier permet enfin de désenclaver le territoire. En dépit des transformations, le taux de pauvreté de la commune atteint 42 % en 2024, ce qui en fait la troisième commune de France hexagonale la plus pauvre (27% en Seine-Saint-Denis, 14% à l'échelle nationale). En 2022, le taux de chômage s'élève à 19,4%. Le sentiment de relégation domine toujours, tandis que la mixité sociale reste un vœu pieux.  

* Vingt ans après.

Alors que la classe politique et une partie de l'opinion publique ne s'intéressent aux banlieues pauvres que sous un angle répressif, la culture populaire des quartiers s'emploie au contraire à appuyer là ou ça fait mal. L'objectif est ainsi d'inscrire la centralité du sujet des violences policières, de dénoncer le climat de stigmatisation qui frappe les habitants des quartiers populaires, tout en entretenant la mémoire des deux jeunes victimes. Médine pose ainsi dans "Grand Paris" une question importante. Comment expliquer que si peu de villes aient choisi de nommer une rue en hommage à Zyed et Bouna? "Dès que le cœur d'un grand homme s'arrête, Paris donne son nom à une artère / Moi j'suis pour qu'l boulevard de la Villette soit rebaptisé Bouna et Zyed"

Chabe01, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Chaque 27 octobre, de nombreux hommages ont lieu sur les réseaux sociaux, où circule la photo de classe en noir et blanc des deux adolescents, symbole de l'innocence assassinée, une photo à laquelle se réfère Sakè dans son morceau "Patte de grizzly". "Y a que le temps qui cicatrise les grosses balafres / Et si tu vois de quoi je te parle, laisse pas traîner tes gosses par là / H24 sur le terrain, on est contraint toute l'année d'y être / Je représente la France d'en bas comme une photo de Bouna et Zyed"

Les artistes s'identifient d'autant plus facilement aux deux victimes qu'ils sont souvent eux-mêmes originaires des quartiers populaires et ont eu à subir le harcèlement policier. En 2007, l'album collectif "Morts pour rien", consacré aux disparus, réunit des pointures du rap (Akhenaton, Diam's ou Rim K). Loin de s'inscrire dans une logique de faits divers, les artistes replacent les deux victimes dans la longue et interminable liste des bavures policières. C'est encore le cas d'Alpha 5.20 et son "chemin des martyrs". "Pensées éternelles pour les frérots partis / Bouna & Zyed, Mouhsin et Laramy / C'est la même souffrance de Villiers à Clichy / Seigneur pitié, qu'ils reposent en paix / Partir si jeunes en martyrs de cité". Dans "Hiro", Soprano imagine pouvoir remonter le temps. "J'aurais été à Clichy-sous-Bois / Débrancher le transfo EDF avant que Zyed et Bouna arrivent". Ninho se souvient : "J'me rappelle de Zyed, j'me rappelle de Bouna / Quand ça brûlait l'Ile-de-France toute la soirée". ["OG"] Dans "Judas", Dinos est partagé entre le besoin de se souvenir et la volonté de se venger. "C'est mort, on ne tournera pas la page / Zyed et Bouna, Adama, j'en passe / J'ai un genou à terre, j'ai la rage / Fuck la censure et tiens, mort aux vaches". "Costa Del Mal" de Mister You se fait menaçant. "Les poulets on va les rôtir pour Zyed et Bouna / Ensuite on va fêter ça à La Mamounia". Kery James avec "PDM", Dosseh et son "Blue lights" évoquent l'internationale des violences policières dont sont victimes, en premier lieu, les populations racisées. 

Conclusion :

En 20 ans, la logique de maintien de l'ordre en banlieue s'est considérablement durcie avec, depuis 2023, le recours à des unités d'élite comme le Raid ou la BRI, l'utilisation d'armes dites "non létales" (LBD 40, gaz lacrymogènes, drones de surveillance, grenades de désencerclement...). Cette logique de confrontation n'a fait qu'accroître la défiance des populations des quartiers populaires, défiance  renforcée par les discriminations systémiques dont elles font l'objet. En juin 2025, la Cour européenne des droits de l'homme condamna d'ailleurs la France pour des contrôle d'identité jugés discriminatoires. (4) "13'12 contre les violences policières" (2'34) Sticky Snake : "Je dissèque l'opprobre, du kissedé au proc / ça veut briser nos blocs, remixer le 17 octobre! / Visez le pogrom: leur ostracisme est colossal, / police, milice d'un ordre raciste et colonial, / je parle de rôle social, peu importe qu'il y en ait des gentils, / l'Etat les fera tirer pour protéger les nantis, / puis les fera acquitter! T'espères transformer les flics? / Ma naïveté m'a quitté près d'un transfo électrique!"

En 2023, lors d'un contrôle routier, Nahel Merzouk meurt après le tir d'un policier. De nouveau, les quartiers s'embrasent. Cela signifie-t-il que rien n'a changé? Indéniablement, les mêmes causes produisent les mêmes effets. 

Notes :

1. Le ressenti des jeunes vis-à-vis de la police est un ressenti de peur, d'adversité, de méfiance, avec le constat qu'aucun échange n'est possible, autre que la fuite ou l'affrontement.

2. En 2005, Clichy sous Bois compte 28 000 habitants, dont 50% ont moins de 25 ans. Le taux de chômage s'y élève à 25%. Il s'agit d'une ville pauvre, désertée par les cadres et classes moyennes. 

3. En particulier pour le quartier du Chêne pointu, dont étaient originaires Zyed et Bouna, avec la destruction de 1500 logements, remplacés par la construction de 1500 logements.  

4. Lors des interactions des jeunes avec la police, la parole des premiers pèse de peu de poids face à celle des seconds, en l'absence d'enregistrements audios ou vidéos probants. En 2005, les enregistrements prouvent que les policiers se rendent compte de ce qui est en train de se passer

Sources : 

A. "Emeutes de 2005 : quand les banlieues s'embrasent", Affaires sensibles.

B. "Vingt ans après la mort de Zyed et Bouna, quel héritage pour les jeunes de Clichy-sous-Bois"

C. "Emeutes de 2025 : vingt ans après la mort de Zyed et Bouna, la colère est -elle retombée", L'invité(e) des matins de France Culture.

D. Chronologie : 1973-2006. [Le monde diplomatique]

E. "Le rap alerte sur la police depuis 30 ans" [l'Atelier Galita]

F. Hacène Belmessous : "Petite histoire politique des banlieues populaires", Syllepse, 2022

G. "2005, état d'urgence", remarquable série documentaire en trois épisodes.

lundi 15 avril 2024

Les mutations de la société française en chansons, des années 1950 aux années 1980.

Un épisode consacré aux transformations de la société française des années 1950 aux années 1980. Pour fil conducteur, utilisons la chanson populaire qui peut être parfois l'observatoire privilégié de la société. Art du quotidien, elle parle de la vie, des tâches domestiques, du travail, des familles, des amours, de la sexualité, des rapports de genres, des discriminations, d'à peu près tous les sujets de préoccupation de l'humanité... Les paroliers cherchent généralement à être en prise avec leur temps. Ils offrent alors une entrée originale et pertinente pour aborder nos sociétés contemporaines, leurs mutations constantes, tout en variant les points de vue. 

La France sort exsangue de la Seconde guerre mondiale. Les bombardements ont provoqué de nombreuses destructions d'infrastructures, d'usines et de logements. En 1961, Bourvil interprète "C'était bien (le petit bal perdu)", une remémoration nostalgique de ces temps difficiles où tout était à reconstruire. "C'était tout juste après la guerre, / Dans un petit bal qu'avait souffert. / Sur une piste de misère, / Y'en avait deux, à découvert. / Parmi les gravats ils dansaient / Dans ce petit bal qui s'appelait / Qui s'appelait (3X). / Non je ne me souviens plus / Du nom du bal perdu."

Les problèmes de ravitaillement sont nombreux ce qui vaut au ministre Paul Ramadier, le surnom peu charitable de "ramasse-miettes". Le rationnement ne prend fin qu'en 1949. L'immense effort de reconstruction, accéléré par l'aide américaine du plan Marshall, permet de sortir de cette période de vache maigre pour entrer de plain-pied dans ce que Jean Fourastié nomme les Trente Glorieuses, presque trois décennies de forte croissance économique et de plein-emploi. Le nombre de paysans diminue et l'exode rural bat son plein. L'urbanisation s'accélère. De grands ensembles apparaissent dans les banlieues des grandes villes pour accueillir de nouveaux habitants. La France s'industrialise et le nombre d'ouvriers augmente. Le manque de main d’œuvre pousse les autorités à faire appel à l'immigration étrangère. Pour les nouveaux venus, les conditions de vie sont précaires. La chanson "le bruit et l'odeur" rappelle avec justesse le rôle fondamental joué par les travailleurs immigrés dans la reconstruction de la France, ainsi que l'accueil teinté de xénophobie de la part des populations autochtones. "Qui a construit cette route? / Qui a bâti cette ville? / Et qui l'habite pas ? / A ceux qui se plaignent du bruit / A ceux qui condamnent l'odeur / Je me présente / Je m'appelle Larbi, Mamadou / Juan et faites place / Guido, Henri, Chino Ali je ne suis pas de glace".

L'augmentation du niveau de vie permet aux Français d'entrée dans la société de consommation.  Les ménages s'équipent et se dotent de toute une panoplie d'objets plus ou moins utiles, ce dont se moque Boris Vian dans sa "Complainte du progrès" en 1956. "Viens m'embrasser / Et je te donnerai / Un frigidaire / Un joli scooter / un atomixer / Et du Dunlopillo / Une cuisinière avec un four en verre / Des tas de couverts et des pell'à gâteaux".


Avec la baisse du temps de travail, les Français peuvent également désormais pratiquer des loisirs et partir en vacances, pourquoi pas au bord de la mer, comme la famille Jonasz. Si l'on se fie à la date de naissance du chanteur, on peut estimer que ces vacances se déroulent à la fin des années 1950 ou au tout début de la décennie suivante, à une époque où la croissance économique permet aux familles modestes d'accéder à leur tour au tourisme de masse et aux "vacances au bord de la mer", à condition de ne pas faire d'écarts.

De 1945 jusqu'à la fin des années 1960, une femme a en moyenne 2,5 enfants contre 1,5 avant la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs facteurs l'expliquent. Les couples se retrouvent après des mois de séparations. La perspective d'un monde en paix et prospère incite également à procréer, même si toutes les naissances ne sont pas désirées. Avec la "La loi de 1920" (1966), Antoine revient sur les grossesses subies et la détresse de familles trop nombreuses. Une situation qui s'explique par l'impossibilité d'accéder aux moyens de contraception ou d'avorter. "Elle habite avec ses 9 enfants / De biais ce n'est pas même un appartement / Le mari on ne le voit pas souvent / Et pourtant / On leur a appris à fonder une famille / Faire autrement leur serait difficile / Au mariage c'était le seul but dans la vie / Et pourtant / Chaque année un autre enfant naissait / Comment auraient-ils pu l'éviter / Il y a 365 nuits dans une année / Et pourtant".

Le baby-boom entraîne un rajeunissement de la société française. Le nombre de lycéens et d'étudiants s'accroît énormément. A partir des années 1960, la jeunesse s'autonomise et développe sa propre culture avec ses codes, ses vêtements (mini-jupe, jeans), sa manière de parler, sa musique (rock). Le grand concert organisé place de la Nation à Paris le 22 juin 1963 par Europe 1 voit triompher la génération yéyé et "L'idole des Jeunes": Johnny Hallyday. L'affirmation de cette culture jeune suscite l'incompréhension des "croulants" et des commentaires d'une rare nullité. Dans le Figaro, Philippe Bouvard s'interroge:" Quelle différence entre le twist de Vincennes et les discours d’Hitler au Reichstag si ce n’est un certain parti-pris de musicalité ?" En 1964,Pierre Gilbert, chansonnier aujourd'hui oublié, raille "Les yéyés". "C'est Johnny qui a commencé / Mais lui s'contente pas de hurler / Dans sa douleurou sa colère / Il s'roule, il s'tape les fesses par terre / Comme un cocker qui des vers".

Une nouvelle tranche d'âge semble faire son apparition: l'adolescence dont les représentants entendent remettre en cause le carcan scolaire, professionnel et parental, ne supportant plus de s'entendre dire "Fais pas ci, fais pas ça" (1968). "Viens ici, mets toi là / Attention prends pas froid / Ou sinon gare à toi / Mange ta soupe, allez, brosse toi les dents / Touche pas ça, fais dodo / Dis papa, dis maman / Fais pas ci fais pas ça".

Cette jeunesse est aussi parfois plus contestatrice. Lors du mouvement étudiant de mai 1968, lycéens et étudiants réclament davantage de libertés et de reconnaissance. Evariste s'en fait l'écho dans sa chanson "La faute à Nanterre" (1969) "Y'en a marre du capitalisme / Y'en a marre du paternalisme / Y'en a marre du foutu gâtisme / Ce n'est qu'un début continuons le combat / Y'en a marre du bureaucratisme / Y'en a marre du conservatisme / Y'en a marre du foutu gaullisme / Ce n'est qu'un début continuons le combat". Avec retard, la loi tente de s'adapter à ce coup de jeune. En 1974, le droit de vote et la majorité sont abaissés à 18 ans. En 1975, la mixité scolaire devient obligatoire dans les établissements scolaires publics.

Au cours de la période, les femmes partent à l'assaut de la société patriarcale environnante. Avec l'augmentation du travail salarié féminin à partir de la fin des années 1960, elles revendiquent et obtiennent des droits nouveaux, conduisant à une plus grande émancipation à l'égard des hommes. Une loi de 1965 reconnaît la possibilité pour les femmes de travailler et d'avoir un compte bancaire sans l'autorisation de leur mari. En 1970, l'autorité paternelle est remplacée par l'autorité parentale conjointe. Cette même année, le MLF multiplie les actions visant à atteindre une véritable égalité homme-femme. "L'Hymne des femmes" entonné lors des manifestations est un appel à se tenir debout. De haute lutte, elles arrachent à l'Etat le droit de disposer de leur corps par la légalisation de la contraception en 1967 et la possibilité d'avorter par la loi Veil de 1975. Avec "la pilule d'or", Sœur sourire compose une ode au petit comprimé qui change la vie des femmes. "Face au problème de la démographie / Des nations surpeuplées, des affamés d'Asie / La pilule peut enfin / Lutter contre le destin / Gens comblés, gens saturés / Puisse-t-elle nous inquiéter? / La pilule d'or / Est passée par là / La biologie a fait un nouveau pas / Seigneur, je rends grâce à toi". 

Malgré la persistance des inégalités, notamment professionnelles, les femmes accèdent à des métiers, dont elles étaient jusque là écartées. En 1983, une loi sur l'égalité professionnelle interdit la discrimination en raison du sexe. Avec Michel Sardou, la caricature a en revanche de beaux jours devant elle. "Femme des années 80, mais femme jusqu'au bout des seins / Ayant réussi l'amalgame de l'autorité et du charme / Femme des années 80, moins Colombine qu'Arlequin / Sachant pianoter sur la gamme qui va du grand sourire aux larmes / Être un PDG en bas noir, sexy comme autrefois les stars / Être un général d'infanterie, rouler des patins aux conscrits / Enceinte jusqu'au fond des yeux qu'on a envie d'appeler monsieur / Être un flic ou pompier d'service et donner le sein à mon fils". ("Être une femme")

Les modèles familiaux se transforment. La famille traditionnelle composée d'un couple avec enfants coexiste désormais avec les familles monoparentales ou recomposées. Le nombre de naissances hors mariage et de séparations explose. En 1973, La chanson "les divorcés" de Michel Delpech perçoit les mutations à l’œuvre en décrivant une séparation apaisée entre deux anciens époux. Deux ans plus tard, la loi de 1975 autorise le divorce par consentement mutuel. "On pourra dans les premiers temps  / Donner la gosse à tes parents / Le temps de faire le nécessaire / Il faut quand même se retourner / Ça me fait drôle de divorcer / Mais ça fait rien, je vais m'y faire".


Les taux de natalité et l'indice de fécondité des femmes françaises baissent. Le baby boom de l'après-guerre, suivi d'une chute du nombre de naissances, s'est transformé en papy boom. Les Nonnes Troppo le constatent dans le "quadrille du troisième âge". "Tous les dimanches après l'office / On va faire un tour à l'hospice / On y retrouve tous les p'tits vieux / C'est vrai qu'ils y sont tellement mieux / Ils préféreraient voir leurs enfants, / Arrières petits déjà bien grands / Qui pensent à eux affectueusement / Vissés devant l'école des fans".

Sur le front économique et social, la situation se dégrade très fortement. Les Trente glorieuses cèdent le pas aux Vingt piteuses. Le ralentissement de la consommation, le choc pétrolier provoquent un processus de désindustrialisation. L'emploi ouvrier entame une hémorragie qui dure encore. Le chômage, marginal jusqu'alors, s'installe durablement. En 1978, "Il ne rentre pas ce soir" d'Eddy Mitchell narre le licenciement d'un employé et les conséquences sur sa vie familiale. "Le grand chef du personnel / L'a convoqué à midi. / J'ai une mauvaise nouvelle / Vous finissez vendredi / Une multinationale / S'est offert notre société / Vous êtes dépassé

Et, du fait, vous êtes remercié / Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir / Il ne rentre pas ce soir, oh / Il s'en va de bar en bar / Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir / Il ne rentre pas ce soir".

Une frange très importante de la société tire le diable par la queue et ne survit que grâce au Revenu Minimum d'Insertion, créé par une loi de 1988, ou grâce aux associations caritatives. En 1985, Coluche fonde les Restos du cœur. Son complice Jean-Jacques Goldman lui compose "la chanson des restos", dans laquelle il s'adresse à ceux qui n'ont rien. "Moi, je file un rencard à ceux qui n'ont plus rien. Sans idéologie, discours ou baratin / On vous promettra pas les toujours du grand soir / Mais juste pour l'hiver à manger et à boire / A tous les recalés de l'âge et du chômage / Les privés du gâteau, des exclus du partage." 

Jusque là courtisés et indispensables à la reconstruction du pays, les travailleurs immigrés deviennent des parias avec le retournement de la conjoncture économique. A partir de 1974, les autorités décident de fermer les entrées à l'immigration de travail. Dans "Lily", Pierre Perret insiste sur le fait que les immigrés sont cantonnés dans des emplois durs et pénibles. "Elle a déchargé des cageots, Lily / Elle s'est tapée les sales boulots, Lily / Elle crie pour vendre des choux-fleurs / Dans la rue, ses frères de couleur / L'accompagnent au marteau-piqueur". Désormais, les immigrés sont contraints de choisir entre le retour au pays ou l'installation définitive en France. Pour faciliter leur intégration, le droit au regroupement familial est reconnu en 1976. 

 A l'aube des années 1990, les difficultés sociales suscitent des tensions et aggravent le racisme dont sont victimes les populations immigrées. Le discours xénophobe décomplexé du Front national de Jean-Marie Le Pen séduira bientôt une part croissante des électeurs.

jeudi 20 octobre 2022

Les hommages musicaux à Malik Oussekine

 L'histgeobox dispose désormais d'un podcast diffusé sur différentes plateformes. Ce billet fait l'objet d'une émission à écouter ci-dessous:

 

Le 4 décembre 1986, 500 000 étudiants manifestent dans les rues de Paris contre le projet de loi Devaquet. Le ministre de l’enseignement supérieur a été chargé par Jacques Chirac, le premier ministre, de mettre en œuvre une loi de libéralisation de l’université et de sélection des étudiants. Le gouvernement cherche à passer en force. Depuis la mi-novembre, le climat est électrique. Le 4 décembre, en fin de journée, des heurts opposent étudiants et policiers sur l’esplanade des Invalides et au quartier latin. Pour assurer le maintien de l’ordre, le ministre de l’intérieur, Charles Pasqua, et son ministre délégué à la sécurité publique, Robert Pandraud, s’appuient sur les CRS et un peloton de voltigeurs moto portés, composé de policiers montés sur de petites Honda rouges. Le pilote conduit et son passager matraque grâce au bidule. 

Franck.schneider, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Dans la nuit du 5 au 6 décembre, la Sorbonne est évacuée. Vers minuit, trois voltigeurs chargés de ratisser le quartier latin en quête de prétendus casseurs, prennent en chasse un jeune homme qui court dans la nuit. Il s’appelle Malik Oussekine. Originaire de Meudon la Forêt, benjamin d’une famille de huit enfants marqués par le décès précoce du père, cet étudiant à l’École supérieur des professions immobilières a 22 ans. Malade des reins, il est sous dialyse, ce qui ne l’empêche pas de faire du sport. Pourquoi se trouve-t-il dans le quartier ? Peut-être vient-il d’assister à un concert de jazz, dont il est friand. En tous les cas, il n’est pas là pour manifester contre le projet Devaquet.

Oussekine est Français, mais ses origines algériennes font de lui un suspect tout désigné pour des policiers surexcités. Il est minuit lorsque son chemin croise celui des voltigeurs qui le prennent en chasse. Au numéro 20 de la rue Monsieur Le Prince, Paul Bayzelon, fonctionnaire au ministère des finances, lui ouvre la porte de son immeuble pour qu’il y trouve refuge, mais les policiers l’y poursuivent et le tabassent à mort. Le Samu ne pourra pas le sauver. L’annonce du décès de l’étudiant provoque la stupeur. 


 « Lorsqu’il essayèrent » du slamer Abd Al Malik dépeint le contexte dans lequel survient le drame. Il insiste sur la césure que marque l’événement. Avec beaucoup de finesse, il décrit un contexte marqué par le racisme. Rien ne semble alors pouvoir faire obstacle à la toute-puissance policière, et surtout pas Charles Pasqua, auquel les TitNassels empruntent un bout de discours dans Un homme est mort. En 1998, au milieu de la longue litanie des griefs formulés à l’encontre de la France dans son titre Hardcore, le groupe Ideal J de Kerry James lance : « Hardcore fut le décès de Malik Oussekine »

Au lendemain des faits, Alain Devaquet, profondément affecté par le drame, démissionne. Le reste du gouvernement, Pasqua et Pandraud en tête, réaffirme au contraire son soutien aux forces de l’ordre. Les policiers n’ont toujours pas pris le temps d’informer la famille de la victime qui apprend la nouvelle par les médias. L’un des frères de Malik venus voir sa dépouille à l’institut médico-légal, est placé sous le feu roulant des questions des inspecteurs de police. Loin de chercher à faire éclater la vérité, ces derniers s’emploient à disculper par tous les moyens leurs collègues. Apprenant l’insuffisance rénale de la victime, ils forgent alors un mensonge monstrueux : Malik Oussekine a été victime de sa maladie, non des coups portés par les voltigeurs. L’argument avancé, qui n’est qu’un gros bobard, fait pschittt...


Dans leurs compositions, les musiciens insistent au contraire sur les responsabilités de la police dans la mort de Malik Oussekine. … Un exemple avec la chanson "En pensant" du Bérurier noir. «N’oubliant pas Malik Oussekine / À Paris la police a ses crimes / En tirant sur la foule qui s’écroule / Mains levées, c’est l’armée, ils sont lâches / En frappant violemment l’étudiant / Les polices d’occident sont malades »

Les caméras de télévisions ont filmé le massage cardiaque de la victime en direct, donnant un écho médiatique considérable au drame. Sous la pression d’une opinion publique profondément choquée, Jacques Chirac est contraint de retirer le projet de loi Devaquet et de dissoudre le peloton des voltigeurs. En pleine cohabitation, l’événement devient politique. A l’assemblée nationale, Pierre Mauroy dénonce le racisme, tandis que le président Mitterrand se rend au domicile de la famille Oussekine.


Dans son tire "Paslimpseste" (2016), Dooz Kawa prévient « Dites aux barbouzes aux voltigeurs que les mensonges n’ont qu’un temps. J'entends jurer la République / Sur la tombe de Malik Oussekine / Dites aux barbouzes aux voltigeurs / Que les mensonges n'ont qu'un temps / Et qu'ils auront beau couper les fleurs / ça n'empêche pas le printemps. » De fait, le procès des policiers s’ouvre en mai 1990. A l’issue des débats, le brigadier-chef Schmitt et le gardien de la paix Garcia sont condamnés à des peines de cinq et deux ans de prison avec sursis par la cour d’assises de Paris, « pour coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Pour la justice, Oussekine est bien mort sous les coups des policiers, mais le verdict, particulièrement clément, heurte une partie de l’opinion. Le groupe La Rumeur s’en fait l’écho dans le morceau « On m’a demandé d’oublier » (1998) « On m'a demandé d'oublier les fracas de ces voltigeurs et ces balles policières en plein cœur / Puis l’sursis accordé à la volaille criminelle en habit / Ailleurs, mes frères écopent de peines alourdies, eh oui ! » Le groupe insiste sur la dimension raciste de ce crime, tout comme Akli D dans son titre Malik. 

 

Dans les années qui suivirent le drame, le fantôme de Malik Oussekine vient hanter politiques et forces de l’ordre à chaque nouveau mouvement social. Cette mort a conduit la police française à modifier sa doctrine du maintien de l’ordre. Il s’agit dès lors de faire preuve de retenue, de montrer sa force pour ne pas s’en servir, surtout de ne pas tuer. A leur façon, les chansons ont contribué à entretenir la mémoire. En 1988, avec la chanson  « Petite », Renaud rend hommage non seulement à Malik, mais aussi à Abdel Benyahia, assassiné par un policier le même jour qu’Oussekine et à William Normand, tué d’une balle dans le dos lors d’une opération de police, le 31 juillet 1986. 

LPLT, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Or, avec le temps qui passe, il y a un risque d’oublier le drame et les circonstances qui le rendirent possible. En 2006, une plaque est installée devant l’entrée du 20 rue Monsieur le Prince. On peut y lire : « « À la mémoire de Malik Oussekine / étudiant / âgé de 22 ans / frappé à mort / lors de la manifestation / du 6 décembre 1986 ». Nulle trace de l’implication policière, ce qui semble donner raison au groupe Assassin, qui chantait en 1995:  «Pas un mot sur les crimes quand l’État assassine / On t'opprime, si ça ne va pas ont te supprime / Po po po voilà comment la police s'exprime / Personne d'entre nous ne veut finir comme Malik Oussekine / / Bing, bang, la police est comme un gang ».

La multiplication de victimes récentes d’interventions policières mal maîtrisées (Rémi Fraisse, Adama Traoré, Zineb Rédouane, Steve Caniço, Cédric Chouviat, etc) devrait pourtant inciter le ministère de l’intérieur à réagir. Autant de morts qui replacent au centre des préoccupations la question des rapports entre les citoyens et leurs forces de l’ordre. Mais place Beauvau, on pense différemment. Ainsi, en pleine crise des gilets jaunes, le préfet de police de Paris, décide de créer la BRAV-M, une brigade de policiers à moto qui patrouille et va au contact des manifestants. Toute ressemblance avec la brigade des voltigeurs n’est bien sûr absolument pas fortuite...

Heureusement, en 2022, plus de trente-cinq ans après les faits, la mémoire de Malik Oussekine est célébrée par un film de Rachid Bouchareb : Nos frangins (qui sort en salle en décembre 2022) et par la mini-série Oussekine, diffusée sur Disney +. D’une rare justesse, la série d’Antoine Chevrollier redonne une identité, une épaisseur à Malik et sa famille, eux qui ont longtemps été uniquement réduits au seul statut de victimes. 

Sources:

A. Marjolaine Jarry:"Affaire Oussekine, trente-cinq ans après: Malik est encore si vivant", Télérama, publié le 15/5/2022.

B. "L'affaire Malik Oussekine en BD, série et film: la fiction au service du devoir de mémoire" [Affinités culturelles sur France Inter]

C. "Malik Oussekine, fauché dans la nuit", Affaires sensibles du 15 janvier 2020 sur France Inter.