mardi 20 décembre 2022

Chansons pop et péril atomique dans les années 1980.

L'histgeobox dispose désormais d'un podcast diffusé sur différentes plateformes (n'hésitez pas à vous abonner). Ce billet fait l'objet d'une émission à écouter via le lecteur intégré ci-dessous:
 

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En 1949, l’URSS parvient à se doter de l’arme atomique, rejoignant ainsi les EU dans le club très fermé des détenteurs de la bombe. De la sorte, dans le nouveau contexte de guerre froide, les deux Grands se neutralisent. Les nouvelles armes de destruction massive contribuent alors à créer un nouvel équilibre de la terreur. En 1962, la crise des fusées de Cuba fait prendre conscience du risque d’apocalypse nucléaire pour la planète. Les deux camps ouvrent des négociations permettant de réduire leurs arsenaux respectifs. Mais, à partir de la fin des années 1970, la course aux armements reprend de plus bel, précipitant le continent européen dans ce que l’on appelle la crise des euromissiles. La perspective de l’Armageddon nucléaire refait surface, faisant prendre conscience à tous que le monde se trouve sur un baril de poudre que la moindre étincelle pourrait faire exploser. 

SS 20 vs Pershing II Cliff, CC BY 2.0 via Wikimedia Commons

En 1977, Le durcissement de ton entre l’est et l’ouest trouve son origine dans la décision des Soviétiques de remplacer de vieux missiles stationnés en Europe de l’est par les SS 20, une nouvelle génération de missiles de moyenne portée, beaucoup plus précis. Le rayon d’action de 5 000 km ne permet pas d’atteindre les États-Unis, mais place toute l’Europe occidentale sous la menace du feu nucléaire. Les Américains ripostent aussitôt, proposant à leurs alliés (le RU, la RFA) d’implanter sur leur sol des euromissiles : des Cruise, des Pershing II. L’angoisse monte d’un cran. Les arsenaux en présence laissent redouter qu’un incident ne se transforme en casus belli et ne précipite une fois de plus l’Europe dans la guerre.

La crise des euromissiles témoigne d’une militarisation excessive et d’une inflation des dépenses militaires. Ronald Reagan entend restaurer le prestige des Etats-Unis après le traumatisme de la guerre du Vietnam. Cherchant à diaboliser l’adversaire, le nouveau président américain se lance alors dans une surenchère rhétorique. Face à ce qu’il nomme « l’empire du mal », il décide d’intensifier la course aux armements, bien conscient des faiblesses de l’économie russe. C’est en cherchant à répondre au programme américain de création d’un bouclier antimissile - le fameux Star War - en 1983, que les Soviétiques partent à la faute. Au moment où l’URSS s’enfonce toujours plus avant dans la guerre en Afghanistan, les dépenses militaires deviennent intenables.


Au cours de la décennie 1980, le spectre nucléaire inspire aux musiciens pop des dizaines de chansons. Toutes les chansons retenues ici datent de la première moitié des années 1980 - la sélection étant loin d’être exhaustive - ce qui témoigne de l’acuité de la crainte que fait alors peser l’installation des missiles. 

 Avec "The Earth Dies Screaming", UB 40 propose une déambulation reggae dans les ruines d’une planète ravagée par la bombe. En 1985, pour sa chanson « Russians », Sting emprunte la mélodie à une suite d’orchestre de Prokofiev (Le Lieutenant Kijé). Les paroles dénoncent l’escalade des réactions entre les deux blocs et renvoient dos à dos les deux Grands dont les promesses semblent bien dérisoires. Quand Sting chante : « Reagan dit, nous vous protégerons », il se réfère au programme d’Initiative de défense stratégique, qui prévoyait la mise en place d’un bouclier anti-missile. Plus loin, il s’interroge : « Comment est-ce que je peux sauver mon petit garçon du jouet mortel d’Oppenheimer ? » Il évoque ici le physicien américain Robert Oppenheimer, directeur du projet « Manhattan », qui permit aux Américains de mettre au point la première bombe A. Le « petit garçon » (Little Boy en anglais) renvoie au surnom donnée à l’engin largué sur Hiroshima en 1945.


En 1980, Orchestral Manœuvres in the Dark cartonne avec le morceau « Enola Gay ». La musique new wave très entraînante contraste avec le thème, sinistre, de l'anéantissement d'Hiroshima. Le titre de la chanson correspond en effet au nom du B-29 ayant largué la bombe sur la ville japonaise. Un nom qui est aussi celui de la mère du pilote : une certaine ... Enola Gay. Les paroles mentionnent aussi le « petit garçon » qui fait la fierté de sa maman. Ce "baiser que tu donnes, il ne va jamais s'estomper", chante OMD. De fait, les deux charges d'uranium 235 de Little boy réduisent la ville en cendres.


La peur, contagieuse, donne naissance à un mouvement pacifiste de très grande ampleur. Les Européens de l’ouest redoutent que le vieux continent ne redevienne un champ de bataille nucléaire. « Breathing » de Kate Bush en 1980 témoigne de l’atmosphère anxiogène latente. Les paroles adoptent le point de vue d’un bébé dans le ventre de sa mère lors d’une période de retombées radioactives. Pressentant le désastre en cours, il décide de rester confiné à l’abri dans le ventre maternel. Il implore : « L’extérieur gagne l’intérieur, à travers sa peau / J’étais dehors avant / Mais cette fois l’intérieur est bien plus sain / La nuit dernière, dans le ciel / Une telle luminosité / Mon radar m’avertit d’un danger / Mais mon instinct me dit / De continuer à respirer »


L’anxiété est également palpable en ouverture du morceau « Forever young » d’Alphaville en 1984. « Dansons avec style, dansons pendant un moment / Le paradis terrestre peut attendre, on ne fait que scruter le ciel / Espérant le meilleur mais prévoyant le pire Vas-tu laisser tomber la bombe ou non ? »


D’importants défilés rassemblent des milliers de manifestants en France, en Grande Bretagne, en Italie, en Belgique et surtout en RFA où la société civile rejette l’équilibre de la terreur et la course éperdue aux armements. (1) Le titre « 99 luftballons » du groupe ouest-allemand Nena ironise sur la paranoïa générale qui pourrait transformer l’Europe en champ de ruines. Les paroles décrivent un lâcher de ballons de baudruche qui vire au drame. Dans le ciel, ils sont pris pour une attaque par les gardes est-allemands lors de leur franchissement du mur de Berlin. La riposte provoque aussitôt une explosion destructrice, qui dévaste la planète. 


Vamos a la playa est le tube italo-disco de l’été 1983, dont le refrain fédérateur « Allons à la plage / Oh oh oh oh » masque le vrai sujet du morceau. Le duo Righeira est Italien, mais chante en espagnol. Sur un ton enjoué, les paroles acides décrivent les conséquences désastreuses d’une explosion atomique : « Allons à la plage, la bombe a éclaté, les radiations grillent, et teintent de bleu. Allons à la plage, mettons tous un chapeau, le vent radioactif décolore les cheveux. Allons à la plage, voilà la mer est propre, plus de poissons puants, que de l’eau fluorescente. »


Dans la plupart des morceaux de l’époque consacrés au spectre nucléaire, la musique transcrit le climat anxiogène de l’époque et la crainte d'un bombardement imminent : minuterie de bombe, bourdonnement sourd de moteur d'avion, communication radio angoissante... Ex  avec "Man at C and A" (1980) des Specials : « Attention, attention, une attaque nucléaire.  Des sons atomiques conçus pour souffler votre esprit / Troisième Guerre mondiale. / Attaque nucléaire / nucléaire »

En 1984, la chanson « Two tribes » de Frankie goes to Hollywood reflète la crainte d'un conflit nucléaire global mettant en opposition les deux tribus, soit les EU et l’URSS, alors que la menace nucléaire se trouve à son apogée. Le morceau, ouvertement festif et joyeux transforme le champ de bataille en piste de danse. Dans le clip, Ronald Reagan et Chernenko s’affrontent au cours d’un combat de catch. Les versions longues du morceau utilisent des samples de messages télévisés britanniques indiquant aux téléspectateurs la conduite à tenir en cas d’attaque nucléaire. Une voix off explique que « pour des raisons aujourd’hui oubliées, deux puissantes tribus sont entrées en guerre et ont allumé un brasier qui les a dévorées toutes les deux. » Une chanson délirante, festive, mais puissamment pacifiste.


L’accession au pouvoir de Gorbatchev fait souffler un vent de réformes. En 1985, après une succession de gérontes (Brejnev, Andropov et Chernenko), un dirigeant jeune (54 ans) accède au pouvoir avec la ferme intention de réformer un modèle soviétique sclérosé. Le dirigeant introduit un soupçon de capitalisme dans l’économie soviétique et engage une politique de transparence. En parallèle, il affiche sa volonté de mettre un terme à la course aux armements et pratique la politique de la main tendue. Gorbatchev n’a pas d’autre choix que de réduire les dépenses militaires pour réinjecter cet argent dans l’économie afin de la moderniser. Les Etats -Unis, également en proie à des difficultés économiques, acceptent de donner des gages et négocient dans le cadre du renouvellement des accords Start de limitation des armements. Le 8 décembre 1987, la signature du traité de Washington sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, vient mettre un point final à la crise des euromissiles et contribue à la normalisation des relations avec l’URSS. Dès lors, la tension autour de la crise des euromissiles diminue. 


Laissons le mot de la fin à Sun Ra qui résumait dans son « Nuclear war » (1982) les conséquences funestes de l'usage de la bombe atomique. « Guerre nucléaire, ils parlent de guerre nucléaire, / Putain de ta mère ? Si ils appuient sur le bouton ton cul va s’envoler / Ils vont t’exploser / Tu pourras bientôt embrasser ton cul / Au revoir.»

Notes:

1. En dépit des mouvements de protestation, les gouvernements tiennent bon. Mitterrand ironise : « Les missiles sont à l’est, les pacifistes sont à l’ouest. »

Sources:

A. Benjamin König: «Vamos a la playa… sous la bombe atomique», L'Humanité, 16 juillet 2020.

B. «Nena narre l'Histoire ; comment dit-on "apocalypse nucléaire" en allemand ?» et «Vamos a la playa par le duo Righeira» dans Tube & Co de Rebecca Manzoni.

C. Picachanson n°26: "Vamos a la playa

D. Plusieurs morceaux ont fait l'objet d'un billet dans l'histgeobox: "Russians", "99 luftballons", "Enola Gay"

Lien:

- En cadence #15 : Apocalypse Now

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