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mercredi 12 juin 2024

La génération Fenwick et le monde la logistique sous l'oeil des rappeurs.

La logistique, cette infrastructure indispensable au fonctionnement du capitalisme, apparaît à partir des années 1970-80, avec la création de gigantesques entrepôts disséminés sur tout le territoire. Les objets, fabriqués dans les usines, sont envoyés dans ces entrepôts sous la forme de colis qu'il faut trier, préparer, mettre en paquet et livrer dans les lieux de consommation ou chez les particuliers. Ainsi, tous les objets consommés dans le cadre de la grande distribution passent par ces "usines à colis", selon l'expression du sociologue David Gaborieau. 


De nombreux textes de rap se réfèrent au travail des ouvriers de la logistique. Cet intérêt prononcé pour les entrepôts, les colis, les palettes et les Fenwick s'explique d'abord par l'expérience vécu par de nombreux artistes hip-hop qui, avant de percer ou en parallèle à leurs carrières, taffaient en tant que manutentionnaires, préparateurs de commandes, caristes, magasiniers, opérateurs de saisie, agents de quai, pour des enseignes de la grande distribution (Leclerc, Carrefour), des messageries (FedEx, UPS, DHL, TNT), des entreprises et leurs sous-traitants (Geodis, XPO), des transporteurs,  ou pour les géants du e-commerce (Amazon, Cdiscount, Veepee, Showroomprive).


Dans "Pas de bol", JP Manova retrace son parcours professionnel, taclant au passages les rappeurs bling-bling. "Quand mes collègues faisaient la tournée des starlettes / J'étais dans les entrepôts à tirer des palettes / Qu'aucun d'entre eux ne vienne me faire la leçon / Qu'il s'assure juste de porter au mieux son caleçon / Si la plupart parle de vécu, de ghetto youths / Beaucoup d'MC ont la paume des mains très douce / J'ai vu plus d'un mec rough dans plus d'un crew / Qu'a jamais fait cuire un œuf ou planté un clou / Sachant qu'rapper, n'fait pas cotiser pour la retraite / Mieux vaut coffrer et n'pas claquer toute la recette". Nekfeu fait de même dans "Un homme et un microphone n°2" "Je veux transmettre à ceux qui transportent / des transpalettes, de la force, mec / J'suis passé par là, s'il faut y aller j'y retournerais / Un flic tue un noir, j'vois les gyros tourner / Quand ça pète, remballe ta morale, suffit d'une balle : t'es mort / On assiste à trop de crimes racistes d'ici à Baltimore / Le seum que j'ai pourrait remplir des containers"

Plusieurs facteurs expliquent l'essor de la logistique. La concentration des flux rend les plateformes logistiques hautement stratégiques. Les entreprises de la grande distribution achètent en gros des produits, revendus à un prix attractif en supermarché. Il devient donc essentiel de les stocker, ce qui explique l'apparition précoce des entrepôts de la grande distribution (Leclerc, Carrefour, Super U). D'autre part, dans le cadre de la mondialisation, le processus de délocalisation des entreprises nationales entraîne l'implantation des usines dans les pays à bas coûts, en particulier asiatiques. Dès lors, il devient primordial de disposer d'une infrastructure logistique pour permettre l'acheminement des objets fabriqués à l'autre bout du monde, puis leur redistribution vers les principaux marchés de consommation européens. Pour amortir au maximum les coûts de transport, il faut donc disposer d'énormes infrastructures logistiques et d'une main d'œuvre sous-payée. 

"Palme d'or" de Zippo retrace une mission d'intérim au festival de Cannes, l'occasion de confronter le monde frelaté du show biz au quotidien sordide des manutentionnaires.  "J'fais la lumière sur les jours de vécus / En comptant les ampoules dans mes shoes de sécu' /  Vis ma vie d'prolo, ça fait les biscotos, j'ai un p'tit polo / A l'effigie d'la marque qui me nique trop l'dos / On m'dit "Zippo yo !" J'leur dis "Nan, nan, c'est un quiproquo" / C'est tellement humiliant qu'ça en devient risible / J'tire des palettes d'une tonne mais j'suis invisible"

Enfin, à partir des années 1980, les très grosses usines se raréfient, avec la segmentation des différents stades de production en de petites unités. Les très gros groupes s'organisent en de nombreuses filiales ou recourent à la sous-traitance. Désormais, la fabrication d'un smartphone par exemple, implique plus de vingt unités de production et entrepôts. Cette externalisation nécessite une intense circulation et implique, là encore, de disposer d'une solide logistique. Nous sommes donc passés d'une économie de la production à une économie de la circulation des biens et des matières. Ce nouveau système productif met la main d'œuvre en concurrence à l'échelle internationale et fait naître en France un nouveau monde ouvrier. De nombreuses usines ont fermé entraînant une baisse sensible d'emplois industriels classiques, quand, dans le même temps progressait le nombre d'ouvriers du tertiaire (logistique, tri des déchets). 15% des ouvriers travaillent dans la logistique, contre 8% dans les années 1990. Au sein des 900 000 personnes qui travaillent dans ce secteur, on dénombre 80% d'ouvriers. La nouvelle division internationale du travail, qui oblige désormais à importer les produits fabriqués ailleurs, explique ce rôle crucial de la logistique, dont la main d'œuvre travaille en entrepôts.

"Entre prises" est un interlude rappé de K.Oni qui décrit, à l'aide d'une succession de groupes verbaux la journée de travail type de l'ouvrier. "pression, bluff, cœur qui palpite / Manutention, camion / Palettes, travail à mains nues / Attention, cartons, poids net, mal au dos / Aïe, nique sa mère / Sale boulot, SMIC, grosse journée, p'tit salaire"


Les grands groupes comme Amazon insistent sur la robotisation du travail et l'utilisation des nouvelles technologies dans le secteur de la logistique, laissant croire que ces innovations faciliteraient le travail ouvrier. Or, il n'en est rien. L'omniprésence de la technologie (logiciels pro de gestion, commandes vocales, écrans tactiles) confine les ouvriers dans des tâches hyperspécialisées, proches de celles développées au temps du taylorisme triomphant. De même, le savoir-faire des salariés est rogné par le travail sous commande vocale, qui existe dans certaines plateformes logistiques. Guidés par une voix numérique, les ouvriers, équipés d'un casque sur les oreilles, manipulent les colis à traiter, puis valident l'action une fois la tâche requise effectuée, par l'intermédiaire d'une reconnaissance vocale. Un pseudo-dialogue se crée avec la machine, mais il n'y a aucune marge de manœuvre, d'autonomie ou d'initiative pour le travailleur. 

Narsix Dublaz du groupe ORB relate l'exploitation du "Manutentionnaire", sans cesse chronométré, surveillé par les machines ou des gardes chiourmes alcooliques et racistes. 

 

La technologie intensifie le travail, l'accélère, permet une réduction du nombre de travailleurs, mais presque jamais leur totale disparition. L'automatisation intégrale coûte très chère et reste donc très limitée. Pour autant, la menace d'un remplacement des travailleurs par les machines constitue un élément de chantage fréquent, incitant les salariés à réduire leurs revendications sociales. En réalité, pour être rentable, l'économie de la logistique repose sur l'exploitation massive de la main d'œuvre ouvrière dans d'énormes entrepôts, non délocalisables et construits sur des terres agricoles. Elle n'a donc rien de dématérialisée, contrairement à ce que mettent en avant les campagnes de communications d'Amazon et consorts. 

"Bleu de travail" de Lacraps avec un feat de Mokless est un hommage au nouveau prolétariat que constituent les ouvriers de la logistique. "La France d'en bas charbonne, attend le kend-wee / Bosse à l'usine toute la semaine sur un Fenwick / Tête dans les chiffres, contrat à plein ou à mi-temps / Jour et nuit les gens se butent au taff comme des mutants / Ils n'arrivent pas à joindre les deux bouts, que veux tu"  

 

Le secteur de la logistique marque de son empreinte les paysages, avec l'implantation de centaines d'entrepôts dans des territoires répondant aux exigences de la supply chain. Les sites sont à proximité d'un réseau routier rapide, en grande périphérie des métropoles, afin d'acheminer les produits aux clients le plus vite possible. Beaucoup s'installent également sur d'anciens sites industriels ou dans des bassins d'emplois durement touchés par le chômage. Ces lieux disposent en effet d'un vaste foncier disponible à des prix compétitifs. Ils bénéficient aussi souvent de subventions publiques au nom de la reconversion. La logique du "juste à temps" et du "zéro stock" entraîne le basculement des flux logistiques du rail vers la route. Dès lors, les gares de fret et de triage sont supplantées par les plateformes, desservies par des norias de camions. 

Derrière la vitrine technologique, l'e-commerce ou l'économie numérique à la sauce Amazon se cache un monde ouvrier aux conditions de travail souvent très difficiles, car la supply chain engendre de nombreux problèmes. > Un employé d'Amazon parcourt ainsi entre 25 et 30 km par jour, avec l'imposition de cadences infernales pour préparer les commandes à livrer. En outre, les ouvriers subissent un port de charge très lourd (7-8 t dans la grande distribution), 10 tonnes soulevées par personne et par jour dans les fruits et légumes.

En 2019, le groupe Odezenne enregistre "Bleu Fuchsia". Jacques Cormary, l'auteur des paroles, est un ancien travailleur du marché de Rungis. Le morceau dépeint un monde terne et triste, dans lequel les employés triment durement pour gagner leur pitance. Les manutentionnaires s'usent dans des tâches répétitives et mornes, tandis que les "muscles exultent" sous le poids de lourdes charges. Au delà des difficultés professionnelles rencontrées, Odezenne célèbre la capacité de résilience de l'employé, dont l'identité ouvrière - la "race ferroviaire" - est brandie avec fierté. Les paroles suggèrent l’assimilation des transpalettes à un ballet de danse. Le charriot élévateur, outil indispensable du secteur de la logistique, n'est plus ici le symbole de l'exploitation, mais plutôt de la libération. "Transpalette Grand Ballet / Je reste fier de ma race ferroviaire / Les ongles noirs / le gris du quai / Le rouge des fraises / Dans la tête, le vert des poires / Le vendeur me casse les glandes / Il aime pas bien la couleur du préparateur de commande"


> La mécanisation et la robotisation partielle des plateformes contribuent à l'hyperspécialisation  des tâches des ouvriers, ce qui menace la reconnaissance de leur qualification professionnelle. L'humain doit encore trop souvent s'adapter à l'outil, et non l'inverse. Au bout du compte, on assiste à une perte de sens du travail, avec l'émergence de risques psycho-sociaux. Il existe donc un risque d'uberisation des métiers de la logistique, de plus en plus envisagés comme interchangeables, dépourvus de certification et de reconnaissance professionnelle.

Casseurs Flowters, c'est-à-dire Orelsan et son compère Gringe, racontent la journée de deux types. "17h04 - prends des pièces", nous offre une plongée dans l'univers sordide d'un abattoir.  "Les poulets défilent en barquette sur un tapis roulant / Pas besoin du brevet des collègues pour comprendre qu'ta vie fout le camp / Assis tout l'temps, t'as l'impression qu'le temps s'arrête / T'as qu'une seule pause pour pisser, donc tu fumes ta clope en cachette / Déplume, découpe, emballe, plastifie, transpalette / Pour éviter d'craquer, pense à des trucs cools dans ta tête / Jusqu'au jour où cette question t'effleure l'esprit / Quelle différence entre ceux qui bossent à l'abattoir et les tueurs en série?"

 

> Les métiers de la logistique sont peu rémunérés, soumis à de fortes amplitudes horaires, au bruit, à des cadences et des délais infernaux. En dépit des précautions sanitaires, le corps lâche rapidement. Les mêmes gestes sans cesse répétés provoquent des maladies de l'hyper-sollicitation et une explosion des troubles musculosquelettiques. Les Lyonnais Robse & Lucio Bukowski introduisent leur "Stress & Palettes" par un tutoriel de formation pour conducteur de charriot élévateur, avant de rendre hommage aux travailleurs de la logistique, dont ils dépeignent les conditions d'exercice, difficiles et dangereuses. "J'me barre, et j'ai pas 'yé-p, nique le stress et les palettes / Du coup, j'te parle pas d'or, et j'représente pas d'caïd en calèches / Mais des pères au dos pété dans les entrepôts scellés / De ta démocratie libertaire qui effrite des pauvres dans l'OCB / Ce track n'aura rien d'exotique / J'préfère parler d'ouvriers que d'bicrave et d'mythos névrotiques / Au propre autant qu'possible, vos modes de vie m'ont éreintés / Une pour ce type mort sous un camion qui n'ira plus pointer". L'hernie discale n'est jamais loin, comme le rappelle Sango dans "Mon histoire". "J’ai nettoyé les toilettes de l’hôpital / Fréquenté les transpalettes, j’ai contracté l’hernie discale / Ils croyaient qu’j’étais minable / Mais j’savais faire des rimes et depuis j’écris des récitals"


Les conditions de travail déplorables empêchent de tenir longtemps en entrepôt. Au bout de 4, 5 ans, les ouvriers enchaînent les pathologies (lombalgies, usure des articulations) selon l'INRS, l'organisme de santé et de sécurité au travail. Or, il faut rappeler que le coût social des maladies professionnelles et accidents du travail n'est pas supporté par les entreprises, mais par la collectivité. Comme, par ailleurs, il n'y a guère d'évolution de carrière possible, les employés partent d'eux-mêmes, entraînant un fort turn-over au sein des entrepôts. 

"Airforce" de KT Gorique joue du contraste entre le dur quotidien et les aspirations à la gloire.  "J’suis cassé comme un porteur de palette mais j’suis née pour briller comme Dimitri Payet". Hugo TSR décrit la pauvreté subie et les difficultés de ceux pour qui "la vie s'accroche à un permis cariste." "Pas le temps d'attendre" "Des coups d'schlass, partout des keufs qui s'lâchent des jeunes qu'ils harpent / P'tit téméraire qui efritte ses rêves sur des feuilles King Size / Un film noir, mémoire d'un tier-quar ou les p'tits boivent / Les sportifs boitent: t'es fort en foot ? Les autres se vengent sur tes tibias / Ces p'tits gars sont sur la corde raide comme un père guitariste. / Tu perds vite ta vie, ici la vie s'accroche à un permis cariste


Le profil de l'ouvrier de la logistique est généralement un homme (80%), jeune, peu ou pas diplômé. Quand les entrepôts se situent à la lisière des grandes métropoles, les employés appartiennent très souvent à des groupes racisés (noirs et arabes). Dans les zones plus rurales, les entrepôts recrutent parfois d'anciens agriculteurs, censés être endurants. Les femmes sont parfois majoritaires, dans des entrepôts du textile ou de la pharmaceutique. Le secteur emploie beaucoup d'intérimaires, avec peu de travailleurs en CDD et quelques CDI. Or, ces derniers, lassés ou trop abîmés, ne restent pas longtemps. L'externalisation des moyens en ressources humaines par les donneurs d'ordre contribue aux inégalités de traitements entre salariés selon qu'ils sont en cdd, cdi ou intérim. Les accords de branche prévoient une grille salariale en fonction de l'ancienneté. Or, une fois que le contrat est terminé, l'ancienneté tombe pour l'intérimaire, contribuant à créer une sous-catégorie de salariés.

Hugo TSR: "Alors dites pas" "Si la galère était un sport, j'aurais ma place aux JO de Londres / Fumeur d'barrettes, dis qu'tu fais de la variét' pour tenter les conerts / Pilcote de transpalette, semaine d'après, j'suis dans l'téléconseil / J'ai pas eu le choix, Monsieur pouvoir d'achat m'a fait intérimaire / Business et violence pour la jeunesse d'un pays d'merde".

En consacrant plusieurs titres aux ouvriers de la logistique, le rap met en lumière un monde indivisibilisé, dont les travailleurs sont souvent pressurés, isolés, usés. Mais pour les classes populaires urbaines, le travail en entrepôt est une expérience partagée. Avant de se lancer dans la musique, de nombreux rappeurs ont travaillé dans le secteur de la logistique. Leurs textes mettent donc en exergue la pénibilité du travail de manutentionnaire, considéré comme une impasse professionnelle, dont tous aspirent à sortir. C'est le cas de  "7h00 du mat'" de Don Choa. "Réveille-toi c'est l'heure, il faut qu'on t'secoue / Ou qu'on t'balance un verre d'eau / Dédié à ceux qui partent travailler sur une bleue ou un vélo / Ma vie, ça a été l'école puis l'boulot / A tous les patrons chez qui j'ai bossé : vafancoulo / J'ai porté des cagettes et rempli des palettes / Tout en gardant l'espoir de croquer dans la grosse galette / J'aime pas la hiérarchie, ni marcher à la baguette"

Beaucoup de rappeurs revendiquent et assument l'expérience du travail logistique sur le CV, clamant leur solidarité avec les porteurs de palettes, à l'instar de Jul, dans "Coup de genoux". "Et j'chante ma tristesse, ouais, comme Cheb Khaled
Toujours pas d'palace, big up à ceux qui portent des palettes

Certes, le passage par l'entrepôt renforce la street credibility, mais pas question d'y végéter comme le rappelle "Savoir-faire" de Deen Burgibo. "Quatorze ans, j'pédalais pour aller au boulot : sur la plage, j'louais des pédalos / Huit heures, huit heures, demi-heure de pause, j'ram'nais leurs parasols aux touristes pieds dans l’eau / L'année après ça, j'ai taffé au marché, j'ai soul'vé des cagettes, puis l'marché d'grossistes, j'empilais des palettes / Après les marchés, la plage, j'ai fait la plonge et j'ai servi des bavettes / J'étais jeune et j'avais pas d'nom mais j'étais d'aplomb / J'ai vendu des vélos, des rollers à Decathlon / J'comparais bons de commandes et chiffres de vente, et j'étais pas con / J'ai vite compris que j'étais pas du bon côté de la transaction"

De nombreux morceaux jouent du contraste entre la réussite professionnelle dans le rap ou le business. Beaucoup de titres opposent "strass et paillettes" au "stress et palettes". Fik's Niavo dans "Bilan 2016" "Les polémiques s’créent comme par magie, les politiques : c’est Houdini / Abracadabra ! Boum ! Tiens le burkini /
Nique le strass, les paillettes, nous c’est la crasse, les palettes
". Kery James dans
"Mouhammad Alix", son autobiographie rappée. "Je t'explique je fais pas ça pour le fric / Je fais pas ça pour le chiffre / Respire je fais du rap athlétique / Authentique comme ce groupe à trois lettres / La République ne digère pas ma lettre / Ils préfèrent fermer les yeux sur nos mal-êtres / C'est toujours les mêmes che-ri aux manettes / Corps diplomatique, trafics, mallettes / Pendant que les nôtres s'entretuent pour des barrettes / Strass, paillettes / Stress, palettes / Pauvres dignes, contre bourgeois malhonnêtes". Pour Nessbeal, "La beldia s'effrite, c'est solo dans la faillite / Les galeries Lafayette, les strass, les paillettes / Les halls, la galère, une bombonne, la galette / J'ai poussé les palettes comme un cariste / Né dans l'combat, j'suis pas v'nu en touriste" ("Encore")

Dans "ça suffit", Ziak veut sortir de la hess, abandonner le permis du conducteur de transpalette, le CACES, pour un coupé classé S, les grosses berlines luxueuses. "On veut juste passer du putain d'CACES au coupé classe S / Cette vie là, pas n'importe laquelle, viens dans la ville, / on a taffé Clark Kent / La mentale des bas-fonds de Paris qui agressent les cains-ri quand ils font la Fashion Week"

Dans le même esprit, les différentes occurrences du terme palette permettent d'insister sur la volonté d'une trajectoire sociale ascendante. Dans "Alors la zone", Jul oppose les palettes de l'entrepôt à celles du volant d'une voiture équipée d'une boîte de vitesse robotisée. "J'ai trouvé un bail, j'suis pas là / J'suis pas à Dubaï, j'suis à l'Escale / Tout l'monde veut sa palette / Personne veut soulever des palettes".


Chez Al et Fabe, L'émancipation passe par la réussite artistique comme le suggère Al dans la "Correspondance" adressée à Fabe. "Talant, 26 juin 1998, salut Befa, quoi d'neuf depuis la dernière fois? /Pour moi, toujours la même. En c'moment j'taffe un vrai calvaire / J'm'emploie à gagner un salaire de misère / Dans une atmosphère qui pue comme l'enfer / Y paraît qu'quand tu travailles t'as le droit à des espérances / J'sais pas mais en faisant mes palettes, j'ai du mal à m'dire que j'ai de la chance / Au fait, j'voulais savoir si t'as pas un pote qui peut m'faire un son"

Pour s'en sortir, et quitter l'entrepôt, d'autres recourent à des procédés illicites tels que le trafic de drogue, qui permet de gagner beaucoup d'argent, mais aussi des ennuis. Dans "4 achim", GDS oppose mapess (l'argent en swahili) au CACES, déjà mentionné. "On est là pour l'histoire, les mapess' / On met les mains, comme Fillon dans les caisses / Avec le permis CACES / On est tenus en laisse / Je sais pas / Ce qui sent le plus fort dans la pièce / La beuh ou la hess’, nigga" Il faut dire que l'économie souterraine emprunte les mêmes axes et parfois des méthodes comparables à celles de la logistique, ce que décrit le sulfureux Freeze Corleone  dans son titre "Fentanyl". "On a la logistique qu'il faut pour acheminer les colis d'un point A à un point B comme DHL".

Dans les clips de certains morceaux ("7 sur 7" de Koba Lad et "Marché Noir") de SCH, le trafic de stup prend la forme d'un entrepôt logistique, mais la valise marocaine se substitue ici au colis classique, tout comme les berlines allemandes supplantent les fenwicks. L'exaltation du trafic est un grand classique du rap, mais la référence au deal peut aussi être interprétée comme un pied de nez à la guigne, un moyen de passer du stress au strass, des palettes aux paillettes, de paria à parrain (de la drogue).

Ce parcours dans l'univers de la logistique, aussi sommaire et incomplet soit-il, montre les nombreux travers d'un secteur, dont Amazon est devenue l'exemple archétypal. (2) En outre, l'essor du commerce en ligne participe à la désertification des centres-villes, au grignotage des espaces agricoles, à l'essor de la pollution liée à la circulation automobile. Enfin, les conditions de travail du secteur de la logistique sont dégradées si on les compare avec celles, déjà difficiles des ouvriers "traditionnels", avec des rémunérations plus faibles, une protection sociale moindre, une besogne très éprouvante. Tous ces éléments entraînent un turn-over très important au sein des entrepôts. Cette situation rend difficile l'organisation de la résistance sur le lieu de travail. Le taux de syndicalisation dans le secteur est faible. La précarité des salariés rend également difficile l'organisation de grèves massives. En revanche, les formes de contestation originales mises en œuvre à l'automne 2018, dans le cadre du mouvement des Gilets jaunes, furent propices à l'implication de nombreux employés du secteur. Grâce à leur excellente connaissance du terrain, ces derniers bloquèrent les accès des plateformes et entrepôts, afin de paralyser la chaîne logistique. (3) En 2019, l'attaque d'un ministère au chariot élévateur, témoigne du rôle important joué par les ouvriers de la logistique dans ce mouvement. Une autre forme de lutte consiste à empêcher l'installation d'un entrepôt, ce qui remet en question la logique même de fonctionnement de l'univers logistique. (4)

Les Zakariens : "La faiblesse" "Écoute ma voix, fais moi confiance et même si ça t’contrarie / Moi j’vis dans la souffrance comme toi et c’est pas demain qu’on s’ra riche / J’me rallie à la chance, fais pareil si t’es balèze / Trouve un taf à Auchan et va soulever des palettes / Et si faut passer l'balais cousin va passer le balais / Fais les choses à ton rythme et n'oublie pas qu'faut laisser parler"

C° : Difficile de s'identifier à un monde ouvrier unifié, quand on produit des flux, pas des objets, et quand la diversité des statuts des uns et des autres, contribue surtout à diviser. Dans ces conditions, il est difficile de voir émerger une identité professionnelle valorisante, un sentiment d'appartenance de classe comme il a pu exister chez les métallos ou les ouvriers de chez Renault. En cela, les titres de rap permettent de donner une certaine forme de visibilité à une Génération Fenwick en gestation.


Notes :

1. Amazon cherche à embaucher en CDI des personnes éloignées de l'emploi, souvent des femmes, la cinquantaine, au chômage depuis plusieurs années. Le géant américain cherche ainsi à stabiliser une main d'œuvre. Il faut donc un gros bassin d'emploi, avec des travailleurs au chômage. Le CDI devient un autre moyen que la précarité ou l'intérim pour encadrer la main d'œuvre et la fixer.  

2. Rappelons l'ampleur colossale de l'optimisation fiscale du géant américain qui gagne de l'argent en France, mais n'y paie pas (ou peu) ses impôts. 

3. On assista alors à une convergence des luttes à Genevilliers, lorsque des Gilets Jaunes apportèrent leurs soutiens aux employés de Geodis, la filiale privée de la SNCF. 

4. Les entrepôts continuent à fleurir un peu partout, profitant d'une réglementation favorable à leur implantation et parce que de nombreuses collectivités locales cherchent à les attirer. Les communes y voient une opportunité pour combler des budgets étiques et pour créer des emplois.   

sources:

A. Playlists proposées par David Gaborieau sur twitter/X ( début et fin ) et Youtube (rap et logistique). 

B. "Rap et crise sociale", émission Entendez-vous l'éco sur France Inter.

C. "Quand le rap se fait la voix des ouvriers"

D. GABORIEAU David, « Quand l’ouvrier devient robot. Représentations et pratiques ouvrières face aux stigmates de la déqualification », L'Homme & la Société, 2017/3 (n° 205), p. 245-268.

E. «"Boom" de la logistique : eldorado ou chimère?», émission Sous les radars diffusée sur France Culture le 12 février 2022. 

F. «C'est inhumain, l'aliénation maximum" : dans les entrepôts logistiques de la région lyonnaise», Médiacités, 11/12/2019 

mercredi 15 février 2023

La catastrophe de Courrières. Quand le coup grisou sème la désolation et inspire des chansons.

Située dans le Pas-de-Calais, dans l'arrondissement de Lens, la Compagnie des mines de Courrières exploite de riches filons charbonniers grâce à 12 puits, sur une superficie de 6 000 hectares. Très rentable, elle bénéficie d'un gisement favorable avec des veines très épaisses (2 ou 3 mètres d'épaisseur pour la veine Joséphine par exemple). Le monde de la mine est très hiérarchisé avec une coupure très nette entre le monde des dirigeants, des ingénieurs et celui des ouvriers, lui-même extrêmement contrasté. Les porions, des ouvriers montés en graine, sont chefs d'équipe. Ils ont sous leurs ordres les galibots, de jeunes apprentis mineurs.            

 Le 10 mars 1906, 1425 mineurs relèvent les équipes de nuit aux fosses 2 (Billy-Montigny), 3 (Méricourt) et 4 (Sallaumines) des mines de Courrières. Depuis plusieurs jours, un incendie couve dans une veine abandonnée, appelée Cécile. Les briques accumulées pour arrêter le feu semblent inefficaces, rendant l'air franchement irrespirable. Le 8 mars, Simon (dit "Ricq"), le délégué mineur de la fosse 3,  a bien fait un rapport pour signaler le danger, sans que les ingénieurs ne s'alarment pour autant. Vers 6h30 du matin, deux accidents combinés provoquent une catastrophe d'une ampleur inédite. Dans un des puits d'exploitation, à plus de 300 mètres de profondeur, la poussière de charbon en suspension (1) dans les galeries s'embrase. Ce coup de poussier résulte du soulèvement des poussières au sol des galeries, de leur embrasement, peut-être par une explosion initiale provoquée par la présence de grisou (2) ou par la lampe à flamme nue portée par les mineurs. L'inflammation des poussières produit de la chaleur, un souffle, qui soulève de nouvelles poussières, qui s'enflamment à leur tour. Un grondement long résonne alors, un peu comparable au roulement du tonnerre. Les poussières détonnent tranche par tranche. Une véritable langue de feu parcourt 110 kilomètres de galeries en moins de deux minutes, dévastant tout sur son passage. Le feu laisse en héritage des gaz dans les galeries. Sous l'effet de la déflagration, les mineurs meurent brûlés vifs, asphyxiés, ensevelis, percutés par les boisages disloqués ou fracassés sur les parois de la mine. 

Domaine public (Wikimedia Commons)
  

A l'annonce de l'explosion, l'effervescence bat son plein sur le carreau de la mine. Femmes, vieillards, enfants se ruent hors de leurs corons. Près de 10 000 personnes se regroupent bientôt dans l’attente de nouvelles, d’un mari, d’un père ou d’un fils. Pendant deux jours, elles restent confinées derrière des grilles, puisqu'elles n'ont pas l'occasion de rentrer sur les fosses, pas même pour reconnaître les premiers cadavres qu'on a pu remonter.  La catastrophe fait l'objet d'une médiatisation immédiate et massive avec l'arrivée très rapide de journalistes, qui contribuent à colporter les premières images du drame, également diffusées sous la forme de cartes postales.

La direction de la Compagnie et les ingénieurs redoutent une nouvelle explosion. Convaincus que les galeries sont obstruées par les éboulements, ils tergiversent, hésitant sur la procédure à suivre. Les premiers secours tiennent de l'improvisation. Dans des conditions périlleuses, sans équipements ni méthodes, les hommes encore disponibles s'élancent dans les puits et les galeries pour tenter de dégager les survivants. Les opérations de sauvetage s'avèrent particulièrement périlleuses car de nouvelles explosions sont à craindre. Le feu continue de faire rage dans de nombreuses galeries, où l'air est irrespirable. Des éboulements se produisent toujours. Les galeries sont encombrées, effondrées. Ceux qui descendent marchent littéralement sur les cadavres des hommes et des chevaux. Dix-sept sauveteurs trouvent la mort dès les premières heures des recherches. Il s'agit pour la plupart de mineurs, partis en quête de leurs proches sans grande précaution. En fin de journée, quelques centaines de mineurs sont remontés, certains grièvement blessés. Pour soigner les brûlures, des ambulances arrivent avec des bandages et des baquets d’acide picrique.

* Compassion et solidarité

L'annonce du drame suscite un immense élan de solidarité dans le monde entier. Les dons affluent de toute part. Plus de 8 millions de francs sont récoltés et distribués aux familles endeuillées. La Compagnie des mines de Courrières, passablement dépassée, reçoit l'aide de mineurs belges de la région de Mons, de sapeurs pompiers de Paris, de 19 volontaires  allemands venus de la Rhur, équipés d'appareils respiratoires. Il s'agit là d'un phénomène de solidarité ouvrière, parfois motivée par le socialisme. Dans des conditions épouvantables, les équipes de sauvetage aspergent les corps de lait de chaux, les enrobent de draps imprégnés de phénol,  avant de les remonter à la surface. Brûlés, démembrés par l'explosion, les corps sont difficilement identifiables. Quatre jours après la catastrophe, les ingénieurs et les pouvoirs publics décident toutefois d'arrêter les recherches. Les autorités partent du postulat qu'il ne peut y avoir de survivants compte tenu de la violence de l'explosion. Pour étouffer l'incendie, la solution retenue consiste donc à arrêter l'arrivée d'oxygène, en "fermant" la mine.

* Une catastrophe à rebondissement. 

Le 13 mars, les obsèques des 75 premières victimes de l'explosion rassemblent près de quinze mille personnes dans sept localités. A Méricourt, une fosse commune accueille les corps non identifiés. Il neige. Toutes les cloches des villages environnants sonnent. Ministres, députés, évêques suivent le cortège. Lecture est faite d'un télégramme consolateur de Pie X. Le recueillement cède rapidement face à la colère. Émile Basly, ancien mineur, député-maire socialiste de Lens  et dirigeant du Vieux syndicat, s'exclame: "Je le jure sur cette tombe qui nous glace d'horreur, sur ces cercueils que des mains tremblantes viennent de retirer d'une fosse pour les descendre dans une autre [...] justice sera rendue aux morts, justice sera rendue aux vivants, justice sera rendue à l'humanité!" L'ingénieur en chef, traité d'«assassin», ne peut prendre la parole comme prévu. Dans leur quête effrénée de profit, les compagnies sont accusées d'avoir négligé la sécurité et interrompu prématurément les recherches. L'objectif reste de remettre en exploitation, le plus rapidement possible, les veines qui ne seraient pas trop touchées.

JÄNNICK Jérémy, Public domain, via Wikimedia Commons
 

Le conflit social qui éclate alors prend d'emblée des proportions inédites. Entamée aux mines d'Ostricourt, près de Dourges, la grève gagne le Nord, déborde sur la Belgique, puis s'étend à la Loire, au Gard et au Centre. Venue de la base, instinctive, spontanée, émotionnelle, elle concerne bientôt près de 60 000 mineurs. La tension est vive, la soif de revanche immense. Des piquets se dressent devant les puits, tandis que des patrouilles de grévistes traquent les "jaunes" qui poursuivent le travail. Le conflit social démarre en dehors des organisations syndicales, qui se contentent de prendre le train en marche. Dans le Bassin du Pas-de-Calais, la division syndicale règne. Le Vieux Syndicat réformiste d'Émile Basly s'oppose  aux anarcho-syndicalistes du Jeune Syndicat, affilié à la CGT, et dirigé par Benoît Broutchoux. Le premier considère ses rivaux, comme des "gibiers de bagne, repris de justice, vautours de l'anarchie", quand le second s'en prend à "Basly la jaunisse". Les appels à l'union syndicale lancés par Jean Jaurès ne sont pas entendus. Le 17 mars, Georges Clemenceau, le nouveau ministre de l'intérieur, se rend à Lens pour exiger le calme et le respect de la liberté du travail. Devant le comité de grève, il assure que le droit de grève ne sera pas remis en cause, tant que la loi est respectée. Il s'engage également à ne pas faire donner la troupe, cantonnée pour l'heure sur les carreaux des fosses. Clemenceau fait également remettre au procureur général de Douai, chargé de l'instruction du dossier, le registre, dans lequel les délégués mineurs avaient fait part de leur vive inquiétude dans les jours précédents l'explosion. (3) Ce geste permet de couvrir la compagnie de Courrières et d'accréditer la thèse de l'accident imprévisible.

Le 18 mars, des représentants des ouvriers et des compagnies se rencontrent au ministère des travaux publics, à Paris. Les secondes consentent à des concessions minimes. Le 20, lors d'un meeting agité des dirigeants du comité de grève, à Lens,  Broutchoux est arrêté. Le dirigeant syndical est condamné par le tribunal de Béthune à deux mois de prison pour violences à agent et rébellion. Arguant d'une atteinte à l'ordre public, le ministre de la guerre envoie alors des renforts dans le bassin minier. Jusqu'à la fin du mois de mars, il n'y a pas d'accrochage majeur avec la troupe.

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C'est alors que, le 30 mars, vingt jours après la catastrophe, treize survivants parviennent à s'extraire du ventre de la terre. Le 4 avril, un dernier mineur refait surface. (4) Plongés dans le noir complet, les rescapés ont survécu en buvant leur urine, en mangeant les casse-croûtes trouvés sur les cadavres (les briquets), l'avoine et les carottes trouvés dans une écurie, de l'écorce de bois et la viande crue d'un des chevaux utilisés au fond de la mine. A la vue de ces "cadavres vivants", la colère explose. Un groupe de femmes demande des comptes au siège de la direction à Courrières. (5) Des grilles des corons sont renversées, des maisons de non-grévistes attaquées. A cette occasion, l'un d'entre eux abat Georges Bottel, un jeune protestataire. L'inflexibilité du patronat conduit par le directeur des mines de Lens, durcit encore le mouvement social. Les incidents violents se multiplient dans tout le bassin du Nord-Pas-de-Calais. La grève tient désormais de l'insurrection. La gendarmerie de Liévin, qui retient des mineurs prisonniers est prise d'assaut. Le 18 avril, le marché de la ville est pillé, tout comme les maisons d'ingénieurs de la Société des mines de Lens. Les mineurs tiennent la ville jusqu'au 21. La veille, à Lens, les manifestants ont érigé des barricades. Au cours des affrontements, le lieutenant Lautour est tué. La troupe, submergée, ne reprend véritablement le dessus qu'avec l'arrivée de nombreux renforts (21 000 hommes).

Les mineurs grévistes parcourant les corons. (domaine public, Wiki Commons)
 

Le gouvernement redoute que le 1er mai 1906 ne se transforme en une journée révolutionnaire. Clemenceau agite alors le spectre d'un complot antirépublicain réunissant les syndicats de gauche et l'extrême-droite. Il en profite pour faire procéder à l'arrestation des responsables syndicaux. Pierre Monatte, alors jeune journaliste et permanent syndical à la CGT, est ainsi arrêté dès son arrivée en gare de Lens, le 23 avril. La répression systématique imposée par la présence massive de soldats (un pour trois mineurs) tient pourtant de l'état de siège. En dépit de la détermination des grévistes, les positions patronales restent inflexibles. Harassés, désespérés, affamés, les grévistes se résignent à la reprise du travail. Dans le bassin, les familles ouvrières, déjà frappées par la perte d'un ou plusieurs de leurs membres, connaissent une situation désespérée. L'argent ne rentre plus, la misère, la faim et le froid s'installent dans les foyers. Seules les distributions de vivres permises par l'élan de solidarité nationale permettent de ne pas totalement sombrer dans l'abîme. Le 7 mai, le travail reprend dans la morosité. 

Dans l'immédiat, le mouvement se solde par une lourde défaite. Les avantages obtenus s'avèrent bien minces: des augmentations salariales dérisoires, l'engagement à ne pas discriminer sur des critères syndicaux ou politiques lors des recrutements, la fixation d'un âge minimal d'embauche à 12 ans. En revanche, les licenciements s'abattent sur les mineurs les plus engagés.  Pourtant, au delà de la défaite apparente, les mineurs gagnent la bataille de l'opinion. La catastrophe et les protestations qui s'ensuivent contribuent "à l'émergence d'une identité fondée sur l'image héroïque du"«soldat-mineur» et de la «gueule noire»." (source C p 64) Devant la Chambre des députés, Paul Doumer salue les « obscurs et vaillants soldats […] héros dont le dur labeur est l’élément essentiel, la base même de la civilisation moderne. […] Ils sont morts au devoir, et par conséquent à l’honneur. »

L'ampleur du drame et des protestations obligent les politiques à réagir. Les pouvoirs publics s'empressent ainsi de réformer le code minier. Les lampes à feu nu, sans doute à l'origine de l'étincelle dévastatrice, sont interdites. D'autres mesures contribuent à renforcer la sécurité des mineurs: l'amélioration de la ventilation, l'utilisation accrue d'explosifs de sécurité, le recours à l'arrosage des galeries, la mise en place d'arrêt-barrages pour empêcher la flamme de se propager... En juillet 1906, le gouvernement  fait voter une loi instaurant le repos hebdomadaire, une importante revendication ouvrière. En octobre 1906, lorsque Georges Clemenceau remplace Sarrien à la tête du gouvernement, le nouveau président du conseil crée un ministère du Travail (et de la Prévoyance sociale), confié à René Viviani. La législation évolue également avec la rédaction d'une réglementation qui aboutira au Code du Travail en 1910. La révolution n'a pas eu lieu, mais l'esprit de réforme sociale commence à pénétrer une classe politique jusque là obnubilée par le conflit religieux. 

 La grève de Courrières a des répercutions nationales. Le 3 avril, à l'Assemblée, Jaurès réclame, en vain, la nationalisation des mines: "Si vous voulez la véritable responsabilité, si vous voulez donner à tous ceux qui ont la propriété des mines un nécessaire avertissement, ce n'est pas la responsabilité secondaire et dérivée des seuls ingénieurs qui doit être mise en cause, c'est surtout la responsabilité collective, impersonnelle, de ces vastes assemblées d'actionnaires, qui ne demandent à leurs représentants à la mine que le maximum de dividendes, sans se préoccuper de la sécurité." Conclusion: "C'est la nation elle-même qui doit reprendre en main la gestion, l'administration de ce domaine." La nationalisation des houillères n'interviendra qu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.  

Si les politiques infléchissent leurs positions, il n'en va pas de même des responsables de la Compagnie des mines de Courrières. Guidés par la recherche d'un profit immédiat, ils ont pourtant largement négligé les mesures de sécurité élémentaires. Non contents de s'en sortir à bon compte et en dépit de leur immense responsabilité dans le drame, ils agissent avec un cynisme sans nom: les veuves doivent ainsi libérer leurs logements, attribués alors à une nouvelle fournée de main-d’œuvre. Le bilan officiel sera de 1 099 morts, auquel il convient d'ajouter 16 sauveteurs. Un tiers des victimes avait entre 13 et 18 ans.

En 1887, sur l'air du Furet du bois joli, Jules Jouy adapte des paroles décrivant les conséquences d'un coup de grisou. "Il court, il court le grisou / Le méchant grisou des mines / Il court, il court le grisou / Nos parents sont dans le trou / Chez les voisins les voisines, il sème la mort partout." Le chansonnier-poète montmartrois, qui se produit au Chat noir, dénonce à longueur de chansons les conséquences sociales du capitalisme. Ici, il insiste sur le cortège des malheurs accompagnant le grisou: la mort des mineurs en premier lieu, mais aussi les "famines", "les orphelines"... De fait, ce sont 562 veuves et 1133 orphelins qui survivent aux mineurs tués par l'explosion.

Coup de grisou, écrit courant 1943 par Henri Contet sur une musique de Louis Guglielmi (Louiguy), raconte l'histoire d'un mineur de fond, noir de charbon et de chagrin lorsque la fille qu'il aime le quitte. La chanson romance une histoire d'amour difficile entre un "gars du Nord", mineur, habitué au noir, fuyant presque la lumière, et une fille des plaines. Mais derrière ce drame d'un amour impossible se dessine celui de la mine et des mineurs. Elle a les cheveux roux tandis que lui, on l'appelle "coup de grisou". "Quand l'vrai grisou s'en est mêlé / A eux deux ils ont fait sauter / La terre, la mine et tout l'fourbi! / Après trois jours on l'a r'monté / Avec sa part d'éternité / Et quand on l'a sorti du puits, / La lumière se moquait de lui".


La situation nous est résumée par ces deux vers clichés: "Elle l'a trompé par un beau jour / Avec un qu'aimait le ciel bleu". On pourrait croire à une chanson de Berthe Sylva si ce Coup de grisou ne se terminait comme un morceau de Trenet. Abandonnant le premier degré, Contet décrit la scène finale - une explosion au fond de la mine - avec tant de poésie qu'il court-circuite toute grandiloquence: "Et quand on l'a sorti du puits / La lumière se moquait de lui / Le soleil donnait un gala / Pour l'embêter une dernière fois / Mais coup de grisou était guéri / Il avait épousé la nuit..." La voix de Piaf porte le malheur poignant de cet homme "aux yeux brûlés" de lassitude et d'amour... "Le malheur fou de ce mineur amoureux s’impose au fil d’un crescendo de plus en plus pressant. L’espace musical est comme saturé. La ligne mélodique, la puissance vocale, l’orchestration s’enflent jusqu’à la sensation d’un tumulte interne insoutenable. Cet indicible là est plein de fureur et de bruit. Il gronde comme un volcan." (source D)

Pour terminer notre exploration, citons une composition du mineur Henri Candelle, intitulée "grisou trompeur".

Conclusion: Si la catastrophe ne transforme pas fondamentalement les conditions de travail des mineurs, le drame marque en revanche très durablement les mémoires, par le biais de la littérature, des souvenirs des familles, des chansons. Si il n'existe plus de témoin de l'explosion, elle n'a cependant pas sombré dans l'oubli. 

Notes:

1Les poussières en suspension, provenant de l’abattage, de la chute et du transport du charbon. 

2. Prisonnier du charbon, ce gaz inodore et incolore, composé d'hydrogène, de carbone et de méthane, s'accumule dans les galeries et finit par exploser à la moindre étincelle.

3. Les mineurs ont toujours été très soucieux de se protéger et d'obtenir de l’État qu'il les protège. En 1890, ils obtiennent la création de délégués à la sécurité minière, chargés de descendre dans la mine pour examiner dans quelles conditions les ouvriers travaillent. Deux fois par mois, ces ouvriers, élus par leurs pairs, procèdent à une visite des installations. Une fois remontés, ils consignent leurs observations dans un registre spécial.  

4. Pour désigner les quatorze survivants de la mine, la presse parisienne s'empare du mot wallon "rescapés". Le terme est dès lors consacré par la langue française. 

5. Tout au long de la grève, les femmes jouent un rôle essentiel. Car, dans les corons, "ce sont elles qui sont chargées des questions relatives à l'intendance, et leur attitude face au mouvement déclenché influe largement sur la détermination de leurs époux, compagnons, fils ou frères. Ici, elles mèneront, avec leurs enfants, des manifestations contre lesquelles les forces de l'ordre n'oseront pas charger." (source C) 

Sources: 

A. Diana Cooper-Richet: "Drame à la mine", Le Monde, 26 novembre 1979. 

B. "Courrières: il y a 110 ans, la catastrophe minière la plus meurtrière d'Europe" [France 3 Hauts de France]

C. Denis Varaschin:"1906:catastrophe dans les mines de Courrières", in L'Histoire n° 306, février 2006, pp60-65. 

D. Joëlle-Andrée Deniot, En bordure de voix, corps et imaginaire dans la chanson réalisteVolume !, 2 : 2 | 2003, 41-53.

E. Gilles Heuré: "Courrières, dans le Pas-de-Calais: sous la terre, soudain, le tonnerre." [Télérama]

F. "Le peuple de la nuit: le monde de la mine" [Concordance des Temps avec Diana Cooper-Richet]

G. Thread de Mathilde Larrère consacré à la catastrophe.

H. La catastrophe de Courrières dans 2000 ans d'Histoire sur France Inter.

I. La catastrophe de Courrières en chansons.

samedi 2 avril 2022

"Bleu fuchsia" d'Odezenne, une ode aux travailleurs de l'ombre.

Le monde du rap, de la chanson savent parfois rendre hommage aux travailleurs de l'ombre, ces salariés des centres logistiques apparus à la périphérie des grandes métropoles, en lieu et place des usines délocalisées. Ce gibier d'intérim que sont les manutentionnaires, logisticiens, préparateurs de commande, conducteurs ou livreurs, représentent désormais une part sans cesse croissante de l'emploi ouvrier. 


Bleu fuschia d'Odezenne raconte la vie d'un travailleur du marché de Rungis (1), un lieu que Jacques Cormary, auteur des paroles, connaît bien. (2) "Je me souviens du bus de nuit, direction le marché de Rungis". Le morceau dépeint un monde terne et triste, dans lequel les travailleurs triment durement pour gagner leur pitance. Les manutentionnaires s'usent dans des tâches répétitives et mornes, "les muscles exultent" sous le poids de lourdes charges. Emprisonné dans sa routine, le chanteur semble plongé dans une torpeur qui l'empêche de vraiment se réveiller. La nuit, terminée "sur le carreau" du bus, est trop courte pour dissimuler les "cernes pleines sous les yeux". L'âpreté des relations humaines semble accentuer la dureté du labeur à accomplir. Entre un client dégoûtant, un patron scrutateur, des soulauds, un vendeur raciste, l'énonciateur n'est pas épargné. Fondé sur la répétition, le refrain témoigne de l'humeur maussade de l'ouvrier qui répète sans cesse que "le ciel est triste". Les mêmes sempiternelles tâches sont à accomplir. Il faut trier des pommes, charger, décharger les poids lourds. L'arrivée et le départ des "camion(s)" fixent une cadence à respecter comme le suggère la récurrence du mot tout au long de la chanson. "9h et quart", alors que les manutentionnaires s'activent depuis déjà plusieurs heures, le patron débarque et endosse son costume d'inspecteur des travaux finis. Toute honte bue, il accable ses employés de reproches, se vante de "faire vivre des familles", quand il s'engraisse sur leurs dos. L'exploitation se lit dans les vêtements: le boss a des pompes flambants neuves, quand les employés ont des "pulls, avec des trous".

Le chanteur/manutentionnaire, dont on ne décrit que des parties du corps (« mes mains » ; « les yeux » ; « les muscles » ; « la tête »), paraît déshumanisé. L'usage d'un langage argotique et familier renforce encore la dimension itérative, quotidienne de la besogne. Certes, la pause tant attendue permet de "casser une graine" grâce au "pourliche", de souffler, mais "chez la mère Eugène, y a plein de saôulots , assommés au comptoir" qui "comptent les goulots." L'expression de la monotonie est transposée dans la musique du morceau, une boucle de cold wave froide et lancinante.

Olivier Donnet, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
 

Au delà des difficultés professionnelles rencontrées, Odezenne célèbre la capacité de résilience de l'employé, dont l'identité ouvrière - la "race ferroviaire" (3) - est brandie avec fierté. Ainsi, les mains du chanteur prennent "la forme du travail", comme une œuvre d'art façonnée par un créateur. (4) Les paroles insistent d'ailleurs sur la dimension artistique des tâches à accomplir, comme le suggère l’assimilation des transpalettes à un ballet de danse. Le charriot élévateur, outil indispensable du secteur de la logistique, n'est plus ici le symbole de l'exploitation, mais plutôt de la libération. (5

Au fil du morceau, le travailleur parvient à fuir l'exploitation d'un labeur débilitant, en se réfugiant dans l'art et la poésie. Si monotonie rime souvent avec monochromie (« un café noir » ; « les ongles noirs » ; « le gris du quai »), l'énonciateur insiste aussi sur les couleurs intenses des fruits ("les étals de fruits lumineux", "le vert des poires", "le rouge des fraises"). L’univers mental finit par prendre le pas sur la gestuelle mécanique du travailleur. Dans le refrain final, la répétition machinale de la besogne est interrompue par des mots tout droit sortis de l'inconscient, des mots qui sonnent comme le triomphe de l'esprit sur le corps. "Le ciel est triste, je trie des pommes" assène à quatre reprises le narrateur, qui glisse ensuite à la fin de la phrase deux mots qui changent tout. "Fuchsia" fait d'abord son apparition, bientôt complétée par "bleu". L'association d'une pomme à deux couleurs normalement incompatibles témoigne de la sensibilité de l'individu. L'employé poursuit sa tâche sordide, mais sa pensée s'échappe. L'imagination a pris l'ascendant sur l'aliénation. Il est libre Jacques, y en a même qui disent qu'ils l'ont vu voler! 

Photo: Myrabella / Wikimedia Commons

Ce titre d'Odezenne semble être le complément sonore idéal aux mots de Joseph Ponthus. Ouvrier intérimaire dans les usines de poissons et les abattoirs bretons, ce dernier est l'auteur d'«A la ligne. Feuillets d'usine», dans lequel il consigne avec talent ses expériences professionnelles. Ici aussi, "on ne décompte pas la débauche en heures, mais en camions." On s'échappe en pensée quand les tâches à accomplir se poursuivent répétitives et éprouvantes:

"Parfois c'est rassurant comme un cocon / On fait sans faire / Vagabondant dans ses pensées/  La vraie est seule liberté est intérieure / Usine tu n'auras pas mon âme /  Je suis là / Et vaux bien plus que toi / Et vaux bien plus à cause de toi / Grâce à toi / Je suis sur les rives de l'enfance / (...) / Je suis chez ma grand-mère / Sa présence est chaude est éternelle / Demain elle sera encore là / Je souris en travaillant mes vaches" (source F p189-190)   

                   
Notes:

1. Le 27 février 1969, les Halles déménagent du cœur de Paris pour s'installer à Rungis, dans la banlieue sud de Paris, à 7 km de la porte d'Italie, sur une vaste zone de près de 235 hectares. Face à l'augmentation de la demande et de la fréquentation, les pavillons de Baltard ne sont plus appropriés. L'argument de l'insalubrité est avancé par les autorités, qui cherchent également à récupérer une surface importante en plein cœur de Paris. Situé à proximité immédiate de l'autoroute du Sud, des RN7, 186, de l'aéroport d'Orly, des grands axes ferroviaires, le marché d'Intérêt National (MIN) permet de relier Rungis aux principales régions productrices. Les produits arrivent par camions frigorifiques (poissons), trains (fruits et légumes), voire avion. Des gares ferroviaire et routière, situées dans l'enceinte même du MIN facilitent également la manipulation des denrées. Les locaux professionnels, banques, centres médico-social et administratif, entrepôts, parkings constituent autant d'équipements nécessaires au bon fonctionnement de cette cité vouée à l'approvisionnement alimentaire. Rungis s'organise en pavillons spécialisés: marée, fruits et légumes, fleurs, produits laitiers, auxquels s'ajoutent les produits carnés en 1973 après la fermeture des abattoirs de La Villette. Les grossistes installés à Rungis fournissent en produits frais toute la région parisienne. Les chefs de grands restaurants étoilés viennent s'approvisionner. Un parc de repos permet de boire un verre ou de se restaurer pendant les pauses où à la fin de la journée de travail.

2. "Quand j’avais 15 ans et demi, j’y travaillais. Je déchargeais les camions et je triais les fruits, des poires et des pommes."

3. La formule semble se référer aux paroles de la chanson "il y a plus rien" de Léo Ferré. "Mes plus beaux souvenirs sont d'une autre planète / Où les bouchers vendaient de l'homme à la criée / Moi, je suis de la race ferroviaire qui regarde passer les vaches."

4. L'univers musical sert également d'exutoire avec la superposition soudaine d'une nouvelle boucle plus aiguë.

5. Dans le cadre des manifestations de gilets jaunes en 2018, plusieurs tags célèbrent d'ailleurs "la génération Fenwick", en référence à l'entreprise française de fabrication de transpalettes.

Sources:

A. "Quand le rap se fait la voix des ouvriers" [France Culture]

B. Le marché de Rungis (géographie-lechat.fr). 

C. Inauguration du Marché d'Intérêt National de Rungis. [Archives nationales du Val de Marne]

D. Playlist logistique proposée par @DavidGab_ sur Twitter. 

E. D. Saint-Amand, « La bûche et le transpalette : poétique d’Odezenne »Itinéraires [En ligne], 2020-3 

F. Joseph Pontus: "A la ligne. Feuillets d'usine", Folio, 2020

Lien:  

Site officiel d'Odezenne, Bandcamp, Youtube, instagram...