Au cours des années 1970 et 1980,au Royaume Uni, les populations immigrées originaires des Caraïbes ou du sous-continent indien subissent de nombreuses discriminations, alimentées par un discours raciste de plus en plus décomplexé. La crise économique aggrave les conditions d'existence de populations concentrées dans les quartiers délabrés des centres-villes britanniques, dans lesquels la police accroît une présence toujours plus visible, tatillonne et vexatoire. C'est dans ce contexte explosif que surgissent de grandes révoltes, sur fond de punk et de reggae.
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La création du carnaval de Notting Hill est une réponse aux violences racistes de 1958, quand des bandes de jeunes Blancs attaquent les maisons d'immigrés d'origine jamaïcaine. Dès lors, pour les populations noires de la capitale, le carnaval s'impose comme un rendez-vous crucial. Les immigrés caribéens de la deuxième génération troquent progressivement le calypso pour le reggae qui, dans le sillage de la diaspora jamaïcaine, trouve ses marques au Flamingo, à Soho. Diffusé depuis les amplis des sound systems, il accompagne les protestations qui se font jour. Dès lors, on passe d'une musique jouée à une musique enregistrée. Les musiciens blancs de passage découvrent alors ces nouveaux sons, qu'ils s'empressent d'intégrer à leurs influences. En 1964, le succès prodigieux du bondissant "My boy lollipop", interprété par Millie Small, témoigne de la popularité du genre, de part et d'autre de l'Atlantique.
A Londres, les immigrés du nouveau Commonwealth représentent environ 200 à 300 000 personnes, venues principalement des Antilles britanniques, puis, à partir des années 1960, du sous continent indien (des populations qui s'installent notamment à Southall). Ces arrivées suscitent de vives discussions. Une première loi de 1962 limite la venue de populations des anciennes colonies britanniques désormais indépendantes. Le 20 avril 1968, Enoch Powell, député conservateur et membre du cabinet fantôme d'Edward Heath, prononce un discours connu comme celui "des fleuves de sang" (selon une formule empruntée à l'Enéide). Il lance : "Dans ce pays, dans quinze ou vingt ans, l'homme noir aura pris le dessus sur l'homme blanc." Ces propos sont tenus alors que le gouvernement travailliste prépare une loi contre les discriminations raciales. Exclu du parti conservateur, Powell jouit néanmoins d'une forte popularité auprès de la presse conservatrice et d'une partie de l’opinion. Millie Small, encore elle, décrit dans Enoch Power (1970) la vie des immigrants jamaïcains au Royaume-Uni, soutiers de l'économie britannique, et pourtant rejetés par une partie de la population. Citons aussi le jamaïcain Laurel Aitken, vedette du ska, dont le "Run Powell run" souligne que le racisme de Powell est largement nourri par la peur. "Ils font une grosse erreur avec leur histoire de rapatriement / Mr Powell a peur / Que l'homme noir ne le conduise à sa tombe / Mais nous ne sommes pas hostiles / Nous aspirons seulement à l'égalité / Cours, Powell, cours"
Tout au long des années 1970, les prises de paroles alimentent l’hostilité à l’immigration, un discours qu'exploite bientôt à son profit le National Front (NF). Fondé en 1967, le parti d'extrême droite peine d'abord à sortir de la marginalité, ne rassemblant que 3 % des suffrages aux législatives de 1974. Pourtant, aussi faible soit-il, ce score permet au parti d'obtenir un relais médiatique et de se faire connaître de l'ensemble de l'opinion publique. Dans la seconde moitié des seventies, les candidats du National Front remportent d'importants succès lors d'élections locales. Les militants affluent et n'hésitent plus à descendre dans la rue pour imposer leur loi. En 1976, au lendemain de l'assassinat d'un jeune sikh, Gurdip Singh Chaggar, le chef du NF, John Kingsley Read, lance: "Un à terre - un million à mettre dehors." Plus confidentiel que le National Front, le British Movement n'en séduit pas moins de nombreux hooligans et skinheads, adeptes des violences urbaines. L'extrême droite et une partie des conservateurs fulminent contre ce qu'ils voient comme une déferlante, pointant un péril multiculturel. Ses partisans ne comprennent pas le maintien d'une immigration vers le Royaume Uni, une fois l'indépendance des anciennes colonies acquise. En effet, beaucoup de militants racistes avaient espéré que les nouveaux venus repartiraient au bout de quelques mois, sans s'installer durablement. Le ralliement d'une partie de la droite parlementaire au discours du NF sur l'immigration démontre la montée en puissance de la xénophobie et du racisme au sein de la société anglaise. Face à cette atmosphère menaçante, des groupes mixtes apparaissent comme The Equals (qui obtient un tube avec Baby come back en 1966). Dès 1967, la formation enregistre Police on my back, dont les paroles témoignent du harcèlement policier subi par les populations d'ascendance afro-caribéenne à Londres.
Le racisme se diffuse aussi par le biais de sitcoms ou de sketchs d'humoristes très populaires. Les Afro-Britanniques y sont affublés de sobriquets racistes ("wog", "nig-nog"). Au delà des sphères médiatico-politiques, ce sont de larges pans de la société britannique qui semblent gangrénées. Le dub poète Linton Kwesi Johnson se souvient: "La race était partout où l'on se tournait - à l'école, dans la rue - partout où l'on allait, on avait déjà droit à des injures racistes... C'était une monnaie courante." [Dorian Lynskey p52] Or, le racisme surgit parfois même là où l'attendrait le moins. Le 5 août 1976, Eric Clapton, le guitariste britannique qui avait contribué plus que quiconque à diffuser le blues noir au Royaume-Uni et venait de triompher avec sa reprise d'"I shot the sheriff" de Bob Marley, interrompt son concert à Birmingham pour affirmer la nécessité de mettre un terme à l'immigration, pour empêcher que l'Angleterre "ne devienne une colonie noire."
Un peu plus tôt dans l'année, David Bowie faisait un salut nazi à la gare Victoria de Londres. En outre, le contexte économique morose attise l'animosité à l'encontre des populations stigmatisées. Dans la deuxième moitié des années 1970, en effet, le Royaume Uni connaît une période de forte désindustrialisation, avec une hausse sensible du chômage et des difficultés budgétaires majeures. Au pouvoir depuis 1974, le parti travailliste adopte des mesures austéritaires, en contrepartie d'un plan d'aide du FMI. (1) Les tensions sociales grandissent au sein de la société britannique, jusqu'à atteindre un sommet lors de l'hiver du mécontentement (winter of discontent) 1978-1979. Dans ce cadre, le NF se pose en opposant radical.
Après la sortie raciste de Clapton, les grands quotidiens britanniques publient une lettre collective d'indignation. Le courrier est signé par un mystérieux collectif nommé Rock Against Racism (RAR). Derrière cette initiative se cache le photographe Red Saunders. Le texte se conclut sur un objectif clair: "Nous voulons organiser un mouvement de masse contre le poison raciste dans la musique." Sitôt publiée, la lettre suscite de nombreux courriers de soutien. Pendant des mois, RAR parvient à mobiliser les groupes et leurs fans à une vaste échelle. Sous la houlette de militants politiques et de musiciens, une série de concerts, locaux et nationaux, a lieu de 1976 à 1978. (2) Des groupes noirs et blancs se succèdent sur scène et développent un discours unitaire. Les liens entre ska et mods, parfois distendus, se retissent, tandis que des groupes punk s'impliquent à l'instar des Clash ou de Madness, contribuant à la valorisation d'une identité multiculturelle. Le groupe de reggae Steel Pulse compose "Jah Pickney - R.A.R.", l'hymne du mouvement. "Résistons au racisme, fracassons le ! / Résistons au fascisme, fracassons le ! / Résistons au nazisme, je dis fracassons le ! J'en suis arrivé à la conclusion qu'on va traquer, ouais ouais ouais ! / Le Front national - Oui, on va le faire ! / On va le défoncer, ouais ouais ouais ! / Le Front national" (3) De n'importe quel pays, de n'importe quel couleur, la musique est un cri qui vient de l'intérieur et le medium idéal pour fédérer les énergies et triompher des racistes.
| Danny Birchall, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons |
Sur le terrain, la tension monte. Lors du carnaval de Notting Hill, fin août 1976, l'omniprésence policière est d'autant plus mal ressentie que les "hommes en bleus" ressuscitent une très vieille loi sur le vagabondage appelée SUS law; une législation qui permet d'embarquer toute personne suspectée d'avoir "l'intention de commettre un délit répréhensible". Avec une définition aussi élastique, il devient possible pour les Special Patrol Groups d'appréhender n'importe qui... surtout si l'individu est jeune et Noir. Sans surprise, les arrestations au faciès et les fouilles intempestives se multiplient, mettant le feu aux poudres. En réponse, la foule se met à "caillasser" les forces de l'ordre. Au total, les policiers déplorent une centaine de blessés. The Pioneers reviennent sur l'évènement avec le titre "Riot in Notting Hill" (1976). C'est aussi le cas de "Police tre fe mash up Jah Jah children" de Mike Dorane. Dans "Ten against one" (1976), Tapper Zukie relate quant à lui comment la très forte présence policière lors du festival a contribué au surgissement des violences. "Police and youths in the grove" de Have sound will travel est sur la même ligne.
La dramaturgie apocalyptique et la dénonciation des injustices sociales, souvent fondées sur la couleur de l'épiderme, imposent naturellement le reggae comme la bande son des émeutes, au moment même où le reggae roots britannique connaît son âge d'or grâce à des formations telles que Steel Pulse, Aswad, Black Slate, Black Uhuru, Matumbi ou Misty in Roots. Ces derniers, originaires du quartier de Southall, cherchent à rapprocher Antillais et Asiatiques, tous victimes d'un racisme débridé.
Le 13 août 1977, le National Front appelle à une manifestation "anti-agression" à Lewisham, dans le sud de Londres. Les organisations antifascistes - en particulier le Socialist Workers Party, ainsi que des représentants locaux du parti travailliste - décident de riposter en organisant un rassemblement pacifique. Une bataille rangée éclate. La police, officiellement présente pour s'interposer entre les deux camps, tape prioritairement sur les manifestants antiracistes, ce qui témoigne des accointances des policiers avec les organisations d'extrême droite. Aux lendemains de ces violences, par delà leurs différences, les organisations de gauche fondent l'Anti-Nazi League dont l'objectif est de promouvoir la cause antiraciste et de contrer l'influence grandissante du National Front auprès des Britanniques, notamment les ouvriers. Pour empêcher la tenue de manifestations, de meetings ou de marches du National Front, les membres de l'ANL privilégient la confrontation physique. Dans les grandes villes, ils se rassemblent en petites « équipes » (squads) chargées d'interrompre les réunions ou d'empêcher la vente de journaux d’extrême droite dans les lieux publics. Le 30 avril 1978, un énorme concert est organisé à Victoria Park dans l'est de Londres afin de battre le rappel du vote antiraciste en vue des municipales de mai. Sur scène, l'hétéroclite coalition musicale du RAR réunit des formations punk (Clash, Sham 69, X-Ray-Spex), reggae (Steel Pulse) et des électrons libres tels que le Tom Robinson Band. Jimmy Pursey de Sham 69 rejoint sur scène The Clash pour interpréter "White riot", un titre inspiré par les affrontements survenus en 1976 lors de la dernière journée du carnaval de Notting Hill, auxquels avaient participé Mick Jones et Joe Strummer. ["Les Noirs ont plein de problèmes / Mais n'hésitent pas à lancer un pavé / Les Blancs vont à l'école / Où on leur apprend à être stupides"]
Notes:
1. Denis Healey, ministre des finances doit conclure un accord avec le FMI pour sauver la livre, en contrepartie de douloureuses ponctions dans les dépenses publiques. Le nombre de chômeur franchit la barre du million.
2. En juillet 1977, dans le magazine édité par RAR (Temporary Hoarding), David Widgery lance un appel: "Nous voulons de la musique rebelle, de la musique de rue, de la musique qui brise cette peur de l'autre. De la musique de crise. De la musique immédiate. De la musique qui sait quel est le véritable ennemi."
3. "Rock against racism, smash it / Rock against fascism, smash it / Rock against nazism, me say smash it I've / I've come to the conclusion that we're gonna hunt yeh yeh yeh / The national front - Yes we are / We're gonna kunt, yeh yeh yeh / The National Front"
Sources :
A. "1981, l'incendie de New Cross, un tournant dans l'histoire des Noirs britanniques", Gisti.
B. " 1948-1975 : London Caraïbes", Jukebox du 30 mars 2019
C. "Sound sytem et résistance : la bande-son des émeutes noires de Brixton en 1981"
D. Emeutes à Brixton / Chanson de Linton Kwesi Johnson.
E. Un article du blog consacré aux émeutes de Brixton.
F. David Bousquet, «« It Dread Inna Inglan »Une chronique des luttes des Antillais au Royaume-Uni dans les poèmes de Linton Kwesi Johnson», Hommes & migrations [En línea], 1326 | 2019
G. Abdallah, M.-H. (2021). "1981, l’incendie de New Cross, un tournant dans l’histoire des Noirs britanniques." Plein droit, 128(1), 48-52.
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