jeudi 3 septembre 2026

A la découverte du rock anatolien

Nous nous intéressons aujourd'hui à une musique hybride apparue en Turquie au cours des années 1960. Le rock anatolien mêle les gammes musicales et les instruments traditionnels d'Anatolie aux codes du rock occidental. Le style est porté par des artistes comme Baris Manço, Cem Karaca, Selda Bagcan, Erkin Koray

Ce billet existe aussi en forme podcast , pour l'écouter, il suffit de cliquer ici. 

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Sur les ruines de l'Empire ottoman disparu, au cours des années 1920-1930, la Turquie moderne se construit dans le cadre des réformes opérées par Mustafa Kamal Atatürk. Le "victorieux" comme on le surnomme réduit le poids de la religion, étend le droit de vote des femmes, ouvre le pays au reste du monde, tout en entravant le multipartisme, qui ne sera instauré qu'à sa mort en 1938. Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, les dérives autoritaires des gouvernements successifs s'accompagnent d'un très fort contrôle des médias, ainsi que de la répression des oppositions. En 1960, le premier ministre Menderes semble vouloir céder aux ultras conservateurs, partisans d'une réislamisation de la société. Cette évolution décide l'armée à perpétrer un coup d'état en 1960. Un an et demi plus tard, le général Cemal Gürsel remet le pouvoir au civil. Cette Révolution blanche s'accompagne de l'adoption d'une nouvelle constitution accordant de nouveaux droits (de grève, de se syndiquer, l'autonomie des universités). Par ailleurs, elle ouvre véritablement la culture turque au monde, tout en restant attachée aux traditions nationales. 

Dans le domaine musical, les autorités culturelles entreprennent le collectage des musiques traditionnelles et folkloriques dans le cadre de sections de conservatoire. On enregistre alors l'immense répertoire des ashiqs, sortes de poètes itinérants dont on trouve déjà des traces au XIe siècle. Tout au long de leurs périples, qui les conduisaient de village en village, ces sortes de troubadours modernes interprétaient leurs propres compositions ou des chants traditionnels appelés turküler. Ils s'accompagnent d'un bağlama (ou saz), une sorte de luth à quatre cordes doté d'un manche très long. Au XX° siècle, le plus fameux de ces musiciens se nomme l'Aşık Veysel. Ecoutons "Uzun Ince Bir Yoldayım", un titre qui signifie "J'emprunte une route longue mais étroite", une référence à la vie d'itinérance du ashiq

Le coup d'état militaire de 1960, puis la libéralisation qui s'ensuit, atténuent la censure. Les artistes s'engouffrent dans ces nouveaux espaces de libertés, à l'instar de Tülay German. Née en 1935, l'adolescente suit une formation de chanteuse classique. Elle prend bientôt l'habitude de quitter en douce le domicile parental pour se produire dans des clubs de jazz d'Ankara. Une nuit, son père la grille. Il s'oppose à ce que sa fille se lance dans la musique populaire et, par précaution, l'envoie à Istanbul, un choix peu judicieux tant la ville regorge d'opportunités pour les jeunes musiciens. Tülay s'intéresse alors aux poètes turcs, aux aşıks, au türküler. En 1964, elle enregistre une série de chansons traditionnelles auxquelles elle adjoint des arrangements pop. A ce titre, elle peut être considérée comme la précurseuse d'un genre promis à un grand avenir : l'Anadolu pop. Exemple avec le morceau Burçak Tarlasi, un manifeste féministe narrant la rébellion d'une jeune mariée, en guerre contre la place assignée aux femmes au sein de la famille. 

German fréquente les cercles communistes et privilégie un répertoire engagé. Dès 1966, elle doit quitter son  pays pour la France. Un destin qui entre en résonance avec un de ses enregistrements, le morceau Tombalacık Halimen ("Ma douce Halim") qui narre l'histoire d'un exilé implorant son amour (Halim) de le suivre. 

Au cours des années 1960, comme dans de nombreuses parties du monde, le rock et la pop occidentale séduisent la jeunesse. Les Beatles font des émules et incitent les jeunes Turcs à créer leurs propres groupes. L'épicentre de ce renouveau culturel se trouve sur la rive orientale du Bosphore, dans le quartier de kadiköy, qui accueillait de nombreux bars et clubs où l'on jouait de la musique, repère d'une jeunesse stambouliote en quête d'émancipation. Dans cette atmosphère bohême émerge de nouveaux sons, de nouveaux répertoires, de nouvelles modes. Les jeunes arborent pantalons à pattes d'éph', hauts talons, robes à paillettes, cheveux longs, bottes de cuir. Au sein de la maison associative du quartier de Kadiköy naît ainsi une fusion unique, même si dans un premier temps, les artistes chantent surtout en anglais. 

En 1965, le journal Hürriyet organise un concours de chansons intitulé Altın Mikrofon (le microphone d'or), dont les règles incitent à écrire ou à reprendre des chansons en turc, sur des mélodies à sonorités orientales, mais jouées avec des  arrangements et instruments occidentaux (guitare, basse, batterie). L'événement joue un rôle central dans l'affirmation du rock anatolien, permettant de révéler des artistes amateurs talentueux tels que Cem Karaka, Erkin Koray, les groupes Siluetter, Mavi Işıklar, TPAO Batman Orchestra (pour "Société anonyme du pétrole turc Batman"), un groupe originaire de la ville pétrolière de Batman, dans le sud-est du pays ( Kara Toprak).

Cem Karaca et son groupe Apaslar terminent deuxième du concours en 1967 avec l'adaptation folk d'un poème local : "Emrah" Le chanteur, très engagé, enregistre "Parka" (1976), une dénonciation des violences politiques subies par la jeunesse turque. "Ils l'ont trouvé couché, tué dans sa parka / Touché par quatre balles traîtres".

En 1968, Moğollar arrive à la troisième place. Ce collectif de musiciens, adeptes d'expérimentations sonores audacieuses, utilise les orgues Hammond, ainsi que l'effet fuzz de guitares acérées, associés à des percussions anatoliennes et des flûtes. Ils posent ainsi les jalons de l'Anadolu pop, mélangeant le rock progressif aux gammes orientales turques.  En 1971, le disque "Danses et rythmes de la Turquie d'hier à aujourd'hui", enregistré en France, remporte un grand succès critique. Ecoutons "Haliç'te Gün Batışı" ("coucher de soleil sur la Corne d'Or"), hommage à la ville d'Istanbul. Désormais, le turc supplante l'anglais chez les chanteurs. Certains s'imposent comme de véritables bêtes de scènes à l'instar de Erol Büyükburç dont nous pouvons écouter Jel Jiyar Koyuma.

Une autre immense vedette du genre a pour nom Erkin Koray. Guitariste, il introduit le rock en Turquie à l'occasion d'un concert organisé dans son lycée en 1957. Il y reprend Elvis Presley. En 1962, il enregistre Bir Eylül Aksami, savant mélange de rock et de mélodies traditionnelles. Les Rolling Stones ont sans doute apprécié le titre, tant l'intro semble avoir servi de source d'inspiration à Paint it black, sorti 4 ans plus tard. 

Koray imagine un baglama électrique, le luth traditionnel, qu'il bidouille. Son deuxième album, Elektronik Türküler, sorti en 1974, constitue un des fleurons de l'Anadolu pop. Il y combine rock progressif et psychédélique à partir d'éléments de la musique traditionnelle turque. Cemalim raconte l'histoire d'un homme qui quitte sa ville natale, car les habitants veulent le tuer. Il s'enfuit sur un cheval. Le refrain lance un appel à Cemalim lui demandant de vivre, quoi qu'il advienne. Il s'agit donc d'une ode à l'espoir et au courage. "Karlı Dağlar" offre une description poétique des montagnes enneigées.

Les nouveaux sons racontent l'histoire des paysans qui migrent vers la grande ville, les difficultés d'existence des travailleurs, ruraux comme ouvriers, le désir d'émancipation des femmes. Les artistes réinterprètent des vieux chants et poèmes de résistance issus du monde des campagnes en les adaptant au goût du jour. Ils deviennent ainsi les fers de lance d'une musique engagée, capable de mettre des mots sur des maux, prônant l'émancipation des plus faibles et des opprimés. La bande son qui se crée alors accompagne l'essor des partis de gauche à travers le pays. On assiste comme ailleurs, au cours de l'année 1968, à une radicalisation de la jeunesse et du monde ouvrier, qui se traduit par l'occupation des universités, des usines, donnant lieu à des affrontements violents avec la police, puis l'armée. En 1971, la dénonciation de l'impérialisme étatsunien s'accompagne de l'enlèvement de 4 soldats américains. L'armée crie au complot communiste. De nouveau, les militaires fomentent un putsch, le 12 mars, avec instauration de la loi martiale, interdiction des grèves, dissolutions des organisations syndicales, gel des salaires.

En 1972, Mustafa Özkent, arrangeur et musicien de studio, enregistre l'album instrumental  Gençlik ile Elele, sur lequel il mêle les influences funk et soul aux musiques traditionnelles turques. Çarşamba Esir Aldı (mercredi a été emporté par l'inondation). 

 Fils de la bourgeoisie intellectuelle d'Istanbul, Bariş Manço explore les musiques, d'où qu'elles viennent. Subjugué par le concert que donne dans son lycée Erkin Koray, il se passionne pour le twist, le rock'n'roll. En 1963, il s'installe en Belgique, y signe un contrat avec Henri Salvador, puis multiplie les voyages et les collaborations artistiques. Il écume les scènes et devient le plus populaire des chanteurs anatoliens, notamment parce qu'il n'hésite pas à jouer dans les zones très reculées de Turquie, sur de toutes petites scènes. En 1970, il enregistre Daglar daglar, ode à la montagne comme lieu de refuge et immense succès. Il s'intéresse désormais au rock psychédélique, comme le prouve ses titres phares tels "Halhal" ou "Dönence". Sur scène, le chanteur arbore une énorme moustache, une cape de soie, des bagouses à tous les doigts, tandis qu'il chante son amour de la paix et du dialogue. 

En 1975, dans son deuxième album, intitulé "2023", il se projette dans l'avenir (en 2023, une année qui correspond au centenaire de la République turque). Il y reprend Çay Elinden Öteye ("Arrache la dot de sa main"), la description du mariage imposé à une jeune femme avec un vieil homme. Les paroles invitent le spectateur à arracher la dot pour libérer la jeune femme. Le groupe qui accompagne Barış Manço sur scène, le Kurtalan Express, enregistre à son tour deux albums. On peut y entendre l'influence de groupes de rock progressif tels que Yes, Genesis ou King Crimson. 

3 Hürel, un groupe constitué par trois frères produit un acid-rock abrasif mêlé à des orchestrations typiquement turques aux percussions agressives et au saz électrifié. 

 

Au cours des années 1970, le pays connaît une grande instabilité politique. Droite et gauche s'opposent dans de violents affrontements qui poussent la Turquie au bord de la guerre civile. En 1971, un nouveau coup d'état a lieu, illustration de l'extrême polarisation de la société, avec des mouvements étudiants et ouvriers très structurés opposés aux populations rurales, aux élites urbaines et à des milices islamistes très conservatrices. Le pays connaît une très forte répression étatique, avec des interventions fréquentes des forces de police au sein des universités, des assassinats d'opposants et de syndicalistes par des milices à la solde du patronat et des autorités. 

Une chanteuse s'insurge contre cette violence politique. Elle s'appelle Selda Bağcan. Dans ses compositions, elle dénonce les dérives autoritaires du pouvoir, les injustices d'une société inégalitaire, défend la cause ouvrière. Déterminée, elle fait exploser le carcan musical qui cantonnait les jeunes femmes à leur genre pour en faire de simples objets de fantasmes. Pour conserver son autonomie, elle crée son propre label. Rebelle dans l'âme, elle fréquente des militants d'extrême gauche ou communistes, des poètes. En 1974, elle enregistre Yaz Gazeteci Yaz, ("Écris, journaliste, écris"), qui s'impose comme un hymne de résistance politique, une ode à la liberté de la presse. 

Passant du folk traditionnel au rock psychédélique, Selda possède une voix forte et mélodieuseEn collaboration avec Mogollar, elle enregistre "Ince Ince Bir Yar Yagar" (1974). Les paroles exigent d'un seigneur local qu'il prenne soin des populations pauvres, en redistribuant les terres et en ouvrant des écoles. "Une fine neige tombe sur les pauvres. / Pourquoi le destin ne croit-il pas à leur parole? / Nous avons brûlé, brûlé notre école, notre route, notre vie / Nous avons brûlé, nous sommes morts / Sans une gorgée d'eau".

Il faut dire qu'alors en Turquie, la situation ne cesse de se tendre. Les manifestations du 1er mai 1977 se soldent par la mort de 37 personnes sur la place Taksim à Istanbul. En décembre 1978, le massacre de près de 1 000 civils à Maraş, perpétré par une milice ultranationaliste, marque un tournant. Les tensions politiques atteignent des sommets et les affrontements gagnent les rues. En 1980, l'armée fomente un nouveau coup d'État, ce qui lui permet d'imposer une constitution très éloignée des principes kémalistes, actant le retour en force de l'influence religieuse en matière politique et culturelle. Dans le même temps, la junte procède à des arrestations massives. Dans ce contexte, les musiciens qui continuent d'affirmer sur scène leurs idéaux, de porter des costumes extravagants, des cheveux longs, horripilent les conservateurs. Ainsi, les paroles séditieuses de Selda Bağcan entraînent son arrestation, ainsi que la confiscation de son passeport. Libérée sous la pression d'une mobilisation internationale portée par Peter Gabriel, la chanteuse peut enfin prendre la clef des champs. De son côté, Cem Karaca doit s'exiler en RFA, tandis qu'il est dénaturalisé par les autorités turques en 1983. 

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L'Anadolu Pop connaît aujourd'hui une seconde jeunesse, notamment au sein de la diaspora turque, dont les rangs ont grossis à la faveur des crises économiques et affrontements politiques. De jeunes générations, passionnées par les groupes psychédéliques des années 1970, s'inspirent de ces influences pour créer leur propre style. C'est le cas du groupe néerlandais Altın Gün, figure de proue de ce revival du rock anatolien ("Yüce Dağ Başında")

Citons aussi la chanteuse et joueuse de saz germano-turque  Derya Yıldırım et son Grup Şimşek ("Bal"). En Turquie même - qu'Erdogan  dirige d'une main de fer depuis 2003 -  la censure et la répression s'accentuent sur les groupes engagés qui, faute de relais médiatiques, peinent à vivre de leur musique. Certains  groupes underground (tels Baba Zula) entretiennent néanmoins l'esprit frondeur de leurs vaillants aïeux. 

Thorsten Krienke from Detmold, Germany, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Sources :

A. "Istanbul 1965-1980 : la vague rock du Bosphore", épisode de l'émission Métronomique diffusé sur France Culture.

B. "A Istanbul, le rock anatolien chante la liberté", reportage diffusé dans l'émission l'Invitation au voyage sur Arte.

C. Musikistan : émission consacrée au rock anatolien.

D. "L'Anadolu Pop : la fusion du folk turc et de la pop des 60's", sur le site de Radio Nova.

E. "Il y a plus de 100 ans, le poète s'attaquait aux riches", sur le site Kedistan

F. "Une histoire musicale de la Turquie moderne"

G. "La génération sans frontières qui revitalise la musique turque", dans la BO du monde sur France Inter.

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