mardi 26 mai 2009

162. Louis Armstrong: "Go down Moses".




* A partir du XVIII°, l'évangélisation des esclaves se généralise. Or, comme le rappelle Gérard Herzaft: "Très rapidement, et probablement dès le début du XIX°, le chant religieux devint un des moyens d'expression privilégié (parce que bien sûr autorisé) du génie africain. Avec une considérable capacité d'adaptation, les esclaves noirs transformèrent les hymnes baptistes et méthodistes en ces chants religieux mêlant les origines africaine et européenne et qui se sont répandus dans le monde entier sous le nom de negro spirituals."


Les Negro spirituals ont pour thèmes la rédemption, le triomphe de l'espoir sur la misère et la délivrance. Ces chants reflètent la foi profonde des Afro-américains et renferment parfois des messages cachés de résistance. La plupart des maîtres d’esclaves ne peuvent pas les comprendre, ou sont obligés de les tolérer, à l’instar d’un negro spiritual traditionnel du XIXème siècle, Go down Moses, inspiré de l'Ancien Testament (Exode 5:1 et 8:1: "L'Éternel dit à Moïse : Va vers Pharaon, et tu lui diras : Ainsi parle l'Éternel : Laisse aller mon peuple, afin qu'il me serve."). Les Noirs donnent en effet un sens très particulier aux thèmes puisés dans la Bible, en particulier l'Ancien Testament. Les récits des souffrances et des peines des Hébreux ont eu une résonnance très profonde chez les esclaves noirs

La chanson raconte l'histoire de Moïse délivrant les Hébreux de l'esclavage en Égypte. Ce negro spiritual représente donc une allégorie du rêve de liberté des esclaves noirs américains. Toutes les références bibliques peuvent ainsi être transposées dans les Etats-Unis du début XIX°. L'Egypte évoque le Sud, Israël représente les esclaves africains d'Amérique, le pharaon les maîtres esclavagistes. La référence au Jourdain, dans une autre version du morceau évoque l'Ohio ou encore la frontière canadienne, synonymes de liberté.

Marc Chagall : La Traversée de la Mer Rouge, (fresque de la chapelle du Plateau d’Assy, en Haute Savoie).


Afin de s’exprimer sans risques, les esclaves noirs américains se dotent, au début du XIXème siècle, de tout un jargon de métaphores, incompréhensibles des maîtres blancs. De nombreuses chansons, hermétiques pour ces derniers, circulent de plantations en plantations. Le terme qui désigne le système mis en place afin d'organiser la fuite des esclaves est ainsi très représentatif de ce phénomène, on parle en effet d' underground railroad, ou chemin de fer souterrain.


En effet, cette quête de la liberté célébrée dans les spirituals pouvait être gagnée par la fuite hors des États du sud esclavagiste. A partir de la fin du XVIII ème siècle, puis surtout au début du XIXème, plusieurs groupes religieux, notamment les quakers ( puis les méthodistes, presbytériens et congrégationalistes), organisent la fuite des fuyards ou lèvent des fonds afin de financer cette entreprise.

* L'underground railroad. Pourquoi cette référence au train?

Cette référence au "chemin de fer clandestin" est bien sûr métaphorique. Les esclaves en fuite n'utilisent pas de trains et encore moins de tunnels. Ils reprennent en revanche le champ sémantique du rail. Prenons quelques exemples: à la tête de l'entreprise périlleuse que constitue une tentative de fuite se trouve le chef de train ou conductor, un individu qui connaît la région arpentée, et qui conduit un ou plusieurs esclaves jusqu'à une gare (station). Certains opposants à l'esclavage mettaient ainsi leur domicile à la disposition des fugitifs. Ils y trouvaient abri, de quoi se restaurer et un peu d'argent pour poursuivre leur route. Afin de repérer facilement les stations, les "hôtes" faisaient briller des chandelles aux fenêtres.

En fait, les stations, distantes d'environ 20 miles, constituaient autant d'étapes sur le chemin vers la liberté, à l'instar d'une ligne de train. Pour se déplacer, les conducteurs utilisaient des moyens de transport discrets, mais pratiques, tels que des chariots bâchés ou des charrettes à double fond. La plupart du temps, les fuyards se reposaient la journée et ne voyageaient que de nuit, afin d'être les plus discrets possible.

On estime que 40 000 à 100 000 esclaves ont fuit le sud esclavagiste en utilisant les structures de l'underground Railroad.


Vision romantique d'esclaves en fuite.

Bien sûr, les propriétaires des plantations enrageaient face aux fuites, parfois massives d'esclaves. Aussi, firent-ils pression sur les autorités pour faire passer la loi sur les fugitifs (1850). Toute personne fournissant aide à un fugitif était passible de 6 mois d'emprisonnement et 1000 dollars d'amende. De très nombreuses peines furent infligées, sans mettre un terme pour autant à l'underground railroad. Certains conducteurs payèrent en tout cas très cher leur engagement, à l'image de John Fairfield, un des conducteurs blancs les plus célèbres, tué au cours d'une expédition pour l'Underground ou encore Calvin Fairbank, emprisonné près de 17 années d'emprisonnement pour ses activités antiesclavagistes.

* Quelles destinations?


Les différentes routes et chemins secrets sillonnaient le sud, en direction du nord. On estime que vers 1850, environ 3000 personnes travaillaient pour l'Underground Railroad. Les routes conduisant au Canada étaient variées. Les principales partaient du Kentucky ou de la Virginie et passaient par l'Ohio, où se trouvait le réseau le plus complet.

Le Canada représenta la terre promise pour les esclaves en fuite. En effet, les esclaves noirs américains quittaient clandestinement le sud, et tentaient de gagner les États du nord antiesclavagistes, en franchissant la ligne Mason-Dixon, qui séparait la Pennsylvanie du Maryland et se prolongeait à l'ouest. Beaucoup poursuivaient leur route jusqu'au Canada, puisque, dès 1793, une loi contre les esclaves en fuite autorisait les propriétaires d'esclaves à venir récupérer leur "bien" dans les États du Nord. Ces derniers n'étaient donc pas un refuge sûr pour les rescapés, à la différence du Canada.



Sur cette carte, on distingue les Etats esclavagistes au sud de la ligne Mason Dixon et les Etats du Nord (en gris).

* Harriet Tubman, la" Moïse noire".

Certains "conducteurs" devinrent de véritables héros. C'est le cas d'Harriet Tubman, une ancienne esclave qui effectua 19 périples secrets dans le Sud au cours desquels elle mena plus de 300 esclaves vers la liberté. Harriet Tubman ne se fit jamais fait prendre, malgré l'acharnement des esclavagistes à la faire capturer. Ainsi, les propriétaires des plantations avaient offert 40000 dollars de récompense pour sa capture. Son acharnement remarquable à libérer les esclaves lui valut le surnom de "Moïse de son peuple" (on y revient). L'abolitioniste John Brown l’appelait «General Tubman ».

L'intense activité de Harriet Tubman lui vaudra le surnom de " Moïse de son peuple".

Les propriétaires d’esclaves offrirent une récompense de 40 000 dollars à qui parviendrait à la capturer.

Au bout du compte, les efforts de quelques individus courageux (les "chefs de gare", "conducteurs" évoqués plus haut, qui risquaient gros) permirent d’affranchir des dizaines de milliers d’esclaves. Les récits terrifiants des fuyards contribuèrent aussi à creuser un peu plus le fossé entre les Etats du Nord et ceux du Sud.



Louis Armstrong.





Go down Moses.

Le choeur chante:

go down Moses
Way down in Egypt land
Tell old pharaoh to
Let my people go!

Va Moïse
loin en terre d'Egypte
dire au vieux pharaon
de laisser partir mon peuple!

Armstrong:
When Israel was in Egypt land...
Let my people go!
Oppressed so hard they could not stand...
Let my people go!

Quand Israël était en terre d'Egypte
laisse partir mon peuple
si opprimé qu'il ne pouvait résister...
laisse partir mon peuple!

So the Lord said: go down, Moses
Way down in Egypt land
Tell old pharaoh to
Let my people go!

Ainsi dit le Seigneur: Va Moïse
loin en terre d'Egypte
dire au vieux pharaon
de laisser partir mon peuple!

Thus spoke the Lord, bold Moses said:
Let my people go!
If not I'll smite your firstborns dead
Let my people go!

"Ainsi dit le Seigneur", l'intrépide Moïse dit:
"Laisse partir mon peuple;
sinon je vais tuer ton premier-né
Laisse partir mon peuple!"

Cause the Lord said : go down, Moses
Way down in Egypt land
Tell old pharaoh to
Let my people go!


Ainsi dit le Seigneur: Va Moïse
loin en terre d'Egypte
dire au vieux pharaon
de laisser partir mon peuple!

No more shall they in bondage oil.
Let my people go.
Let them com out with Egypt's spoil.
Let my people go

"Qu'il ne subisse plus jamais l'esclavage,
laisse partir mon peuple;
laisse les sortir avec les richesses d'Egypte,
laisse partir mon peuple!"

The Lord told Moses what to do,
Let my people go,
To lead the Hebrew children through,
Let my people go.

Le Seigneur a dit à Moïse ce qu'il faut faire
laisse partir mon peuple;
ramener les enfants d'Israël,
laisse partir mon peuple!

....

Sources:
- G. Herzaft:"le blues", que sais-je?, PUF.
- "La pensée noire. Les textes fondamentaux". Le Point Hors-Sérien °22, avril-mai 2009, p28.
- Nicole Bacharan: "Les Noirs américains. Des champs de coton à la Maison Blanche", éditions Panama, 2008, p48.

Liens:
* D'autres titres sur l'esclavage sur le blog:
- Sagbohan Danialou: "Commerce triangulaire".
- Randy Newman: "Sail away".
* de nombreux liens pour approfondir sur l'underground railroad.
* Jeux et documents
- "Escape from slavery."

6 commentaires:

M.AUGRIS a dit…

Merci pour cet article passionnant !
Aimant particulièrement les spirituals et le gospel, je ne peux m'empêcher d'ajouter quelques précisions :
- Au XIXème siècle, les Italiens, à travers le chœur des esclaves de Nabucco de Verdi s'identifient également aux Hébreux opprimés par les "Babyloniens-Autrichiens".
- Pour faire référence au train, certains spirituals adoptent parfois le rythme d'un train (à vapeur) qui démarre. Par exemple dans "Mary Had A Baby".
- Autre aide à la quête de liberté avec le spiritual "Follow The Drinking Gourd". Il s'agit d'une référence à une sorte de calebasse ou de gourde mais aussi à la constellation de la Grande Ourse. Pour les esclaves en fuite vers le Nord, il fallait donc suivre (lors des trajets nocturnes comme l'a indiqué Julien) dans le ciel cette constellation pour gagner la liberté...

Anonyme a dit…

Bonjour,

Merci pour cet article très complet et très intéressant.
J'aurais aimé savoir de qui est le tableau des esclaves en fuite?

Merci d'avance

raoul blottiere a dit…

Merci. J'ignore malheureusement le nom de l'auteur, je vais tâcher de le trouver.

JB

Anonyme a dit…

Pour l'Anonyme, et Raoul! Civil War Image Gallery Painting of Harriet Tubman escorting escaped slaves into Canada.
Jerry Pinkney/National Geographic/Getty Images
Jerry Pinckey étant un illustrateur américain né en 1939 Voir http://www.nrm.org/2011/01/witness-the-art-of-jerry-pinkney-2/?lang=fr et http://www.jerrypinkneystudio.com/

Anonyme a dit…

Pour l'Anonyme, et Raoul! Guerre civile Galerie d'images Peinture de Harriet Tubman escorter les esclaves en fuite au Canada.Jerry Pinkney National Geographic, Getty Images, http://www.jerrypinkneystudio.com/ Jerry Pinkney étant un illustrateur pour enfants, né en 1939
http://www.nrm.org/2011/01/witness-the-art-of-jerry-pinkney-2/ et http://www.jerrypinkneystudio.com/

raoul blottiere a dit…

Merci beaucoup pour le tuyau...
J.