Le 10 mai 1981, François Mitterrand prend sa revanche sur Valéry Giscard d'Estaing en rassemblant 51,8% des suffrages. Avec la victoire du candidat du Parti socialiste vient le temps de l'alternance. Les artistes, qui appelaient de leurs vœux une victoire de la gauche, exultent et composent des titres à la gloire du vainqueur. C'est le cas de Lenny Escudero avec "Le poing et la rose".
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Mitterrand fit longtemps figure d'outsider. Il naît à Jarnac, Charente, en 1916, dans une famille bourgeoise catholique et conservatrice. Etudiant proche de l'extrême droite dans les années 1930, il est mobilisé sur la ligne Maginot en 1939. Fait prisonnier par les Allemands, le 18 juin 1940, il réussit à s'échapper de son stalag après 18 mois de captivité. Il rejoint alors la zone libre et y occupe un poste dans l'administration de Vichy. Admirateur de Pétain et favorable à sa Révolution nationale, il s'en éloigne progressivement. En 1943, il s'engage ainsi dans la Résistance, jouant double jeu. Morland, dans "l'armée des ombres", il redevient Mitterrand quand il reçoit la francisque des mains de Pétain, la plus haute décoration du régime; un modèle de vichysto-résistant en somme. En 1947, encarté à l'UDSR, un parti de centre-gauche, il devient ministre des Anciens combattants et Victimes de guerre. Dès lors, sous la IVème République, il occupe de nombreux postes ministériels, notamment celui de l'intérieur lorsqu'éclate la guerre d'Algérie.
Le retour au pouvoir de Gaulle et l'instauration la cinquième République, sont l'occasion pour Mitterrand de dénoncer la pratique personnelle et autoritaire du général. Après deux échecs, contre de Gaulle en 1965, puis Giscard en 1974, il l'emporte à la troisième tentative et devient président le 10 mai 1981. Pour y parvenir, il réussit en 1971 à prendre les rênes du parti socialiste au congrès d'Epinay. Il convainc les radicaux de gauche et les communistes de signer un programme commun, dont le PS sera le principal bénéficiaire. En 1977, le grand compositeur grec Mikis Theodorakiset Herbert Pagani s'associent pour composer l'hymne du PS. "Changer la vie" fait la part belle aux chœurs "soviétisants", une touche très seventies.
Alors que la présidentielle 1981 se profile, le candidat Mitterrand entend se doter d'un morceau de campagne entraînant. Ce sera "Mitterrand président". Boîtes à rythme clinquantes, voix de poissonnière de l'interprète, les ingrédients du parfait attentat politico-musical sont réunis.
Pour la première fois sous la Vème République, la gauche accède au pouvoir, ce que confirme les résultats des législatives de juin. Plusieurs chansons composées aux lendemains de la victoire électorale témoignent de l'espoir soulevé par cette victoire au sein des milieux artistiques. Marcel Amont chante "Une rose à ton poing". En juillet, Jean-Roger Caussimon publie un 45 tours intitulé "Un soir de mai". "La rose a fleuri sur sa branche / Donnant son pourpre et son parfum / Au soir du deuxième dimanche / Du mois de mai 81". A l'automne, Barbara monte sur scène à Pantin et interprète "Regarde".
Pierre Mauroy, nommé premier ministre, met en œuvre une série de réformes visant à promouvoir la justice sociale et à renforcer le rôle de l'Etat dans l'économie avec notamment une vague de nationalisation dans le secteur bancaire, les assurances, l'énergie. D'autres mesures phares marquent cette période réformiste : passage de la semaine de travail de 40 à 39 heures sans diminution de salaire, adoption de la retraite à 60 ans, de la cinquième de congés payés. Robert Badinter, ministre de la Justice, porte devant l'Assemblée une loi conduisant à l'abolition de la peine de mort.
Mitterrand se présente comme celui qui entend répondre aux attentes du monde de la culture. La libéralisation des ondes voit la prolifération des radios associatives. Jack Lang imagine une journée consacrée à la musique où professionnels comme amateurs pourraient descendre dans la rue pour jouer. A la fin de l'année 1983, en réaction aux violences et crimes racistes, les jeunes des Minguettes organisent une marche pour l'égalité et contre le racisme à travers toute la France. Au fil des étapes, l'événement prend de l'ampleur, au point de devenir incontournable. Dans les mois qui suivent, l'association SOS racisme, proche du PS, récupère le mouvement, en marginalisant les jeunes des Minguettes pourtant à l'initiative de la marche. Le 15 juin 1985, dans le cadre d'une grande fête organisée par SOS Racisme, des concerts se succèdent place de la Concorde. Pour l'occasion Carte de Séjour interprète "Douce France".
L'immense espoir soulevé par la victoire mitterrandienne est rapidement douché chez les électeurs de gauche. Le choc pétrolier la crise économique mondiale entretiennent les difficultés économiques et une persistance d'un chômage de masse. La politique de relance de la consommation ne porte pas ses fruits. L'impatience grandit comme en témoigne "Le changement" de François Béranger (1982). En 1982, "Ex Robin des bois" de Téléphone revient sur les désillusions et déceptions des militants socialistes.
Le pays connaît une forte inflation et une dégradation de la balance commerciale. Cette situation incite le président à adopter une politique de rigueur, fondée sur la réduction des déficits publics. Ce virage tient du reniement et de la trahison pour de nombreux électeurs de gauche. A droite, on se gausse. En 1984, dans une émission présentée par Michel Drucker, Thierry le Luron détourne "C'est la rose l'important", un tube de Bécaud qui devient "L'emmerdant, c'est la rose". En 1989, sur l'air du Bioman de Bernard Minet, Patrick Sebastien commet "Mitteran"... "Moitié momie, moitié robot / dans la galaxie socialo / Mitterran, Mitterran / Héros de l'univers".
En 1986, la droite triomphe lors des législatives, ce qui crée une situation inédite sous la Vème République. Mitterrand doit nommer un premier ministre issu de l'opposition, en l'occurrence Jacques Chirac. Dans le cadre de cette première cohabitation, le président se taille des domaines réservés. Garant des institutions, chef des armées, il conserve la haute main en matière de politique étrangère, alors que le premier ministre et son gouvernement contrôlent les affaires intérieures. En l'occurrence, Chirac privatise les entreprises nationalisées sous Mauroy et accentue la libéralisation de l'économie. La loi de Devaquet, qui vise à introduire une sélection à l'université, suscite de vives réactions. La répression policière conduit à l'assassinat de Malik Oussekine, le 6 décembre, et au retrait de la loi.
Lors des présidentielles 1988, les deux têtes de l'exécutif s'affrontent. Dans le cadre du débat d'entre-deux-tours, le président sortant prend l'avantage sur son premier ministre grâce à une petite phrase dont il a le secret. Mitterrand l'emporte finalement avec 54% des voix, mais ne dispose que d'une majorité relative à l'Assemblée, ce qui complique la vie de ses premiers ministres successifs : Michel Rocard, Edith Cresson et Pierre Bérégovoy. Sous le gouvernement du premier est créé le Revenu Minimum d'Insertion, une prestation sociale destinée à lutter contre la précarité. Quant au dernier, accusé de malversations peu après sa sortie de charge, il se suicide le 1er mai 1993. Des événements dont Alex Beaupain se fait l'écho dans son morceau "Au départ", en 2011. "Au départ, au départ, c'est toujours le mois de mai / Echarpe rouge et chapeau noir, la lettre à tous les français / Au départ au départ, des accords de Matignon / RMI, Michel Rocard, des affiches "Génération" (...) Et puis au bord du canal un premier mai sans raison / Nos amours se tirent une balle et de la cohabitation".
En politique étrangère, Mitterrand poursuit l'engagement en faveur de la construction européenne avec l'adoption de l'Acte unique européen qui jette les bases d'un marché unique et avec la signature, puis l'approbation du traité de Maastricht en 1992. La politique africaine de l'Elysée ne connaît pas de véritable inflexion. Les dirigeants corrompus et autoritaires sont soutenus tant qu'ils acceptent de rester dans l'orbite française ou de livrer leurs richesses économiques, ce que dénonce avec humour la chanson "Pompafric" de Tryo.
Les élections législatives de 1993 se soldent par une large victoire de la droite, ce qui impose une seconde cohabitation avec la nomination d'Edouard Balladur à Matignon. Les relations sont tendues avec un Mitterrand de plus en plus affaibli par la maladie. En 1991, Renaud enregistre "Tonton", en référence au surnom affectueux donné par les partisans du président. Il s'agit d'une ballade dépouillée, un portrait doux amer. Le chapeau, le long manteau, la chienne Baltique, le "vieux rhume qui dure", la "fragilité des roses", tout y est. Y compris la mort, qui plane tout au long du morceau.
A l'issue de deux septennats, Mitterrand meurt, le 8 janvier 1996. L'heure est au bilan ou à l'inventaire diront certains. Les souvenirs subjectifs de Pierre & Bastien dressent un portrait quelque peu sarcastique de "Mitterrand". "8 janvier 96, je rentre du collège / papa écoute la radio, je me mets à pleurer / Mitterrand est mort (2X) / Ils ont sali ta mémoire en te traitant de collabo". "On a tous quelque chose en nous de Mitterrand / comme si nous étions ses enfants / On a tous quelque chose en nous de Mazarine / Un peu de Vichy dans nos racines / Et un peu de prostate dans nos blue jeans / Mitterrand est mort"
"Le coup de Jarnac" de Jean-Louis Murat s'intéresse aux obsèques du président et à la mémoire de celui-ci. Dans son testament, ce dernier écrivait « Une messe est possible ». En fait cet agnostique, fasciné par la question spirituelle, aura même droit à deux messes. L’une, officielle, à Notre-Dame de Paris, présidée par le cardinal Lustiger rassemble les dirigeants politiques de la planète; l'autre à Jarnac, la terre de son enfance, où sont célébrées les obsèques privées et où apparaissent, pour la première fois en… public, les « deux » familles, l'officielle et l'officieuse.
Sources:
- Matthias Bernard : "Les années Mitterrand : du changement socialiste au tournant libéral", Belin, 2015.
A la fin de l'année 1974, après trois années de lutte contre l'extension du camp militaire du Larzac [dont nous vous parlions dans un précédent billet], les paysans du Larzac se trouvent à la croisée des chemins. Les
observateurs sont impressionnés par la capacité du groupe des 103 à
mener le combat de manière indépendante vis-à-vis des tutelles
habituelles. Certes, les partis politiques et les syndicats agricoles
sont présents, mais seulement en arrière-plan. Sur le plateau, on éprouve de nouvelles
formes politiques. Au delà des grandes actions spectaculaires, le groupe
des 103 privilégie des actions locales qui s'inscrivent durablement sur
le territoire: création de la bergerie de La Blaquière, plantation d'arbres, ensemencement de terres... Pour autant, l'élection
de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République, ainsi que la
nomination comme ministre de la Défense de l'UDR Jacques Soufflet, un ancien colonel de l'armée, constituent de mauvaises nouvelles pour
les opposants au projet d'extension.
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* Un vaste maillage de comités Larzac permet de coordonner la lutte au plan national.
Fin
1974, début 1975 débute une nouvelle phase dans l'affrontement entre
militaires et paysans. En janvier, Jacques Soufflet charge le préfet de
lancer les opérations d'expropriation. A cette fin, une enquête parcellaire est
ouverte. Les paysans se dotent de structures
organisationnelles: une association (la PAL) pour la promotion de
l'agriculture sur le Larzac, un groupement foncier agricole pour
combattre le grignotage des terres par l'armée. Grâce au vaste réseau des
comités Larzac, les paysans
rachètent les terres visées par l'armée à des endroits
stratégiques. La création du journal Gardarem lo Larzac en juin
1975 permet également de relayer les actions et les avancées de cette lutte. La même année, la création du Cun (le coin en occitan) par un groupe d'objecteurs de conscience renforce le nombre de sympathisants installés sur le plateau. En mai de cette même année est créée Larzac Université, dont l'un des objectifs consiste à favoriser les échanges entre les savoirs universitaire et populaire. Des stages sur le nucléaire, le solaire, la cellule et l'ovin voient ainsi le jour. D'autres initiatives très diverses contribuent à faire connaître et à soutenir les paysans en lutte: des albums photos, des affiches, le documentaire Les Paysannes, des pièces comme "des Moutons pas des dragons" interprétée sur le plateau en août 1975 par les comédiens du Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine...
Panopteric, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons
Les
paysans mettent en pratique leurs théories. Si les militaires occupent
les terrains dans la légalité, eux les occuperont dans la légitimité. On
entre alors sur le plateau dans une véritable guerre de position. Dans la nuit
du 9 au 10 mars 1975, un attentat endommage une ferme du hameau de la
Blaquière, le centre de la contestation. Pour la première fois, la
violence s'invite dans la lutte. Face à cette dérive, des discussions
s'ouvrent entre le groupe des 103 et le préfet. Le dialogue tourne
court tant les positions paraissent inconciliables. D'un côté, on
maintient le projet d'extension, de l'autre on refuse toute
expropriation.
Pour les paysans, la fin des années 1970 est rude. Depuis 1976, le Larzac fait l'objet d'un intense contrôle administratif et judiciaire. Au fil des mois, le combat semble s'enliser et les divisions se creuser entre les habitants du plateau. Une partie
de la population, en particulier les commerçants de La Cavalerie sont favorables à
l'extension du camp. Les paysans des régions alentours accusent ceux du
Larzac de vouloir faire grimper les prix de leurs terres. Au sein même
du groupe des 103, des dissensions apparaissent. La lutte s'éternise et accapare les opposants à l'extension du camp, bouleversant la vie
familiale et le travail sur les exploitations. Dix ans après les débuts
de la lutte, la lassitude guette. L'action directe supplante le symbolique, menaçant la pratique non violente. Le
28 juin 1976, vingt-deux paysans s'introduisent dans les bureaux du camp militaire pour connaître l'avancée des acquisitions de terrains par l'armée. Les intrus sont appréhendés et rapidement jugés, ce qui témoigne de la volonté des autorités de déplacer l'affrontement sur le terrain judiciaire en éliminant les éléments les plus actifs (Guy Tarlier, José Bové, Léon Maillié...).
En remportant les législatives de 1978, la majorité présidentielle dispose d'une certaine marge de manœuvre pour accélérer les
procédures. L'étau se resserre avec l'entrée en vigueur des arrêtés de cessibilité signés par le préfet de l'Aveyron. Ainsi, à partir du 27 septembre 1978, toute vente de terres et de bâtiments situés dans la zone d'extension ne peut avoir d'acquéreur que l'armée. Dans ces conditions, les dispositifs inventés par les 103 deviennent inopérants. C'est dans ce contexte peu favorable que les paysans décident de renouer avec les modes d'actions éprouvées. Le 8 novembre, sous la houlette de Guy Tarlier, les agriculteurs entament un périple de 710 kilomètres à pieds jusqu'à Paris. Lors des vingt-cinq étapes nécessaires pour rallier la capitale, les marcheurs rencontrent les agriculteurs, les ouvriers et les comités de soutiens locaux. La marche redonne une dimension nationale à la lutte. Comme six ans
auparavant, le gouvernement annonce l'interdiction de la manifestation,
alors que les participants se trouvent aux portes de la capitale. Les
paysans passent outre et la manifestation tient de la démonstration de force. Le 2 décembre, 50 000 personnes manifestent entre les portes d'Ivry et d'Italie. En novembre 1980, quelques uns campent pendant
une semaine sur le Champ de Mars, à Paris.
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En dépit du soutien populaire massif aux paysans, le pouvoir ne désarme pas. La venue sur le plateau du juge de l'expropriation du tribunal de grande instance se fait dans un climat de grande tension, même si les affrontements violents sont évités. Le 8 novembre 1980, le ministre de la Défense a de nouveau recours aux expropriations. En février 1981, les élus de l'Aveyron ratifient, dans le bureau du ministre de la Défense, un texte pour une extension limitée du camp. Cet agrandissement a minima apparaît comme un projet de division de la communauté agricole. Pour
les paysans du Larzac, la donne est simple. Il faut tenir jusqu'aux
élections présidentielles de 1981 et espérer que François Mitterrand
l'emporte, lui qui continue d'affirmer qu'il annulera le projet
d'extension du camp en cas de victoire. L'élection du
socialiste, en mai 1981, est donc accueillie avec enthousiasme. Lors du conseil des
ministres du 3 juin, le nouveau président enterre
l'extension du Larzac. Le 7, l'armée quitte les cinq fermes qu'elle
occupait et le 23 août, les Larzaciens fêtent la victoire avec plusieurs
milliers de personnes. Dans la foulée, les paysans fondent le premier
office foncier de France qui consacre la victoire d'une autogestion
collective des terrains agricoles.
* Le Larzac comme laboratoire foncier.
L'enjeu est désormais l'avenir des terres achetées par l'armée. L'idée
de créer des offices fonciers fait partie des 110 propositions de
Mitterrand, mais il n'existe alors aucun précédent. Louis Joinet, le conseiller juridique du premier ministre, est chargé de clore le mieux possible l'"affaire du Larzac". Joinet négocie donc avec Guy Tarlier et José Bové l'avenir des terres achetées par l'armée. Le Larzac devient donc un véritable "laboratoire foncier". "Quatre ans après l'élection de François Mitterrand, le 29 avril 1985, les plus de 6000 hectares achetés par l'armée pour l'extension du camp militaire sont confiés à un office foncier, la SCTL (Société Civil des Terres du Larzac) sous la forme d'un bail emphytéotique de 99 ans. Le dispositif se veut le plus fidèle possible à l'esprit de la lutte et à son souci de penser collectivement le travail sur le causse." (Artières p 263)
*A l'articulation du global et du local. L'espace d'un autre monde possible.
Une fois la victoire acquise, les habitants du plateau continuent le combat, à différentes échelles, par le syndicalisme agricole et la lutte contre la globalisation. En 1987 est créée la Confédération paysanne, dont l'un des principaux animateurs a pour nom José Bové. L'agriculteur larzacien entend combattre les politiques injonctives européennes et mondiales imposées au monde rural par l'OMC, et les politiques libérales des gouvernements. Dans le cadre de l'altermondialisme, il dénonce la malbouffe, l'agriculture intensive, la circulation outrancière des denrées... Au cours des années 1990, la confédération paysanne multiplie les actions coup de poing. En 1999, les militants procèdent ainsi au démontage d'un McDonald en construction à Millau. L'opération se veut une réaction aux sanctions économiques américaines sur différents produits européens soumis à une surtaxe, dont le Roquefort. Cette action contre la malbouffe a lieu au cœur de l'été, en un lieu emblématique, ce qui assure une très forte médiatisation.
La mémoire du Larzac et ses usages peuvent désormais se développer, donnant naissance à des rencontres fructueuses, bien au delà du plateau. Ainsi, le Kanak Jean-Marie Djibaoui, intéressé par la maîtrise du foncier et par le développement agricole, se rend sur le plateau ("en brousse"). Les agriculteurs locaux lui offrent une parcelle, sur laquelle il plantera un arbre de la liberté. De même, la gauche japonaise, insurgée contre la construction de l'aéroport de Narita, reçoit la visite et le soutien des paysans aveyronnais lors d'une visite dans l'archipel. Pour désigner cette ouverture vers l'extérieur, les Larzaciens parlent volontiers de "retour de solidarité". En dépit de son enclavement, le plateau s'inscrit désormais dans une dynamique altermondialiste qui cherche à remettre en cause le modèle capitaliste dominant.
A l'initiative de la Confédération paysanne, un gigantesque rassemblement se tient sur le plateau du 8 au 10 août 2003, à l'occasion des trente ans du premier grand rassemblement du Rajal. Au total, 250 000 personnes participent au "Larzac 2003", à l'Hospitalet. Les participants rejettent l'uniformisation des modes de vie et de consommations portés par l'ultra libéralisme économique défendu par l'OMC, dont le sommet doit se tenir un mois plus tard à Cancún, au Mexique. Pendant les trois jours de rassemblement, une cinquantaine de concerts ont lieu, dont celui de Manu Chao.
De fait, tout au long de la lutte, les artistes ont accompagné la lutte paysanne. Les chanteurs occitans Claude Marti ou Patric, le Breton Kirjuhel, Colette Magny ou Graeme Allwright s'engagent aux côtés des paysans. Sensibilisé
à la cause des Larzaciens, ce dernier devient militant de la cause. En juillet 1973, il participe à un concert de soutien sur le chantier de la bergerie de La Blaquière. Il est encore là sur scène lors du premier grand rassemblement du Rajal del Guorp. En 1974, il accompagne sur le plateau René Dumont, le candidat écologiste à l'élection présidentielle. En 1975, il chante:"Oh oh, Valéry / Alors comme ça tu as choisi / Tu as choisi les fusils et pas les brebis / Tu as choisi la mort / Je suis vraiment très déçu / Je te croyais plus fort / Et tu sais mon vieux / Moi aussi j'aime le roquefort".
Notes:
1. L'agriculteur
breton, membre du PSU (Parti socialiste unifié), a fondé depuis
quelques années le Mouvement des Paysans Travailleurs. Il a noué des
contacts avec le groupe des 103 du Larzac au moment de leur montée en
tracteurs vers Paris. Il favorise le rapprochement entre les paysans et
les militants d'extrême-gauche.
Sources:
A. Philippe
Artières:"Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, de sorcières,
croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes
et brebis...", La Découverte, 2021.
Situé à l'extrémité sud du Massif central, entre Millau et Lodève, sur une superficie de 1000 km², le Larzac est un causse, une série sédimentaire d'une épaisseur de 1500 à 2000 mètres, constituée de calcaires, de dolomies et de marnes. Dès l'Antiquité, les Romains y tracent des routes, mais ce sont les Templiers qui développent l'activité fromagère et bâtissent les principaux villages, ensuite fortifiés par les Hospitaliers.
Les brebis constituent la principale ressource du plateau, dont elles ont aussi façonné les paysages en dévorant la forêt. Sédentaires, gardées par un chien, les brebis restent en hiver à la bergerie. L'élevage ovin et les activités qui en dépendent, organisent la vie des habitants du causse et de ses alentours. Le lait des brebis sert ainsi à la fabrication du Roquefort, dont les caves se situent en légère périphérie du causse. (1) Au XIXème siècle, les moutons assurent également l'essor de la ganterie millavoise. L'obligation de tuer les tout jeunes agneaux, afin d'utiliser le lait de leurs mères, a mis à disposition de l'industrie du gant une grande quantité de peaux. Dans les fermes du Larzac, de nombreuses femmes travaillent alors à domicile pour les mégisseries de Millau, mais, dans les années 1930, le secteur connaît une grave crise, qui entraîne la fermeture de nombreuses tanneries.
* "Le moment disciplinaire". (P. Artières)
Hormis ces activités économiques, le plateau du Larzac accueille bientôt des lieux de relégation, d'enfermement ou d'entraînement militaire. Ainsi, au milieu du XIX° siècle, une institution de redressement de l'enfance disciplinaire est installée dans la colonie agricole pénitentiaire du Luc. Les jeunes détenus y vivent dans des conditions de vie et d'hygiène déplorables. Cet établissement, puis l'installation d'un camp militaire en 1902-1903, inaugurent un "moment disciplinaire" dans le Larzac. Pour installer le camp, l’État achète des bergeries, ainsi que les terrains de trois hameaux. De la sorte, il dispose bientôt d'un vaste rectangle de 8 km de long sur 4 de large, avec pour centre La Cavalerie. L'activité se résume encore à l'accueil de réservistes lors de la période estivale. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le camp accueille la 41ème compagnie de travailleurs étrangers, composée essentiellement d'exilés espagnols, puis vient le tour des prisonniers militaires allemands après la capitulation du IIIème Reich. Entre 1959 et 1962, plus d'une dizaine de milliers d'Algériens y sont enfermés dans des conditions d'arbitraire total. A l'issue des accords d’Évian, le camp sert à parquer plusieurs milliers de harkis, les supplétifs "musulmans" de l'armée française.
Domaine public, via Wikimedia Commons
En 1962, l'indépendance de l'Algérie s'accompagne, pour l'ancienne puissance coloniale, de la perte d'immenses espaces désertiques propices aux manœuvres. L'armée se sent à l'étroit et négligée. C'est dans ce contexte que le Larzac retrouve, à partir de 1963, sa vocation militaire initiale, en accueillant de nouveau les manœuvres de l'armée de terre. Avec une superficie de 3500 hectares, le camp est un des plus petits de l'hexagone. C'est alors qu'en octobre 1970, Alain Fanton, le secrétaire d’État à la Défense nationale dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, évoque le projet d'extension du camp militaire de La Cavalerie, lors du congrès départemental du parti gaulliste (UDR). Les propos s'apparentent encore à une rumeur, mais l'annonce officielle du projet par Michel Debré à la télévision, le 28 octobre 1971, provoque la stupeur. "Il y a toujours eu un camp du Larzac. Il est devenu trop petit. On a pensé que la meilleure solution c'était de l'agrandir, pour la bonne raison que, qu'on le veuille ou non, la richesse agricole potentielle du Larzac est quand même extrêmement faible. Alors, la contrepartie, c'est qu'il y a quand même quelques paysans, pas beaucoup, qui élevaient vaguement quelques moutons, en vivant plus ou moins moyenâgeusement. Donc, il est nécessaire d'exproprier". La description du Larzac par le premier ministre s'avère partiale, pour ne pas dire mensongère. A l'entendre, le plateau se résume à un espace désertique et caillouteux, sur lequel paissent des brebis, et dont la population se résumerait à quelques vieillards cacochymes. Pour convaincre, l'argument économique est avancée. "Cette
extension du camp du Larzac, qui sera modérée (2), sera non seulement très
utile à la défense nationale, mais apportera à la région du Larzac, à la
région de Millau, un apport économique positif pour l'ensemble de la
population". Une telle déclaration, prononcée sur un plateau de télé au début de l'année 1972 (3), tient les agriculteurs du plateau pour quantité négligeable. Dans l'esprit de Debré, les expropriations nécessaires à l'agrandissement du camp ne poseront aucune difficulté. Il est vrai qu'a priori, rien ne place les agriculteurs du Larzac dans le camp de la protestation. Dans ce département conservateur et catholique, la plupart d'entre eux vote à droite et assiste à la messe dominicale.
Il n'empêche. La réalité du Larzac est bien différente de la description qu'en a fait Debré. Sous l'impulsion d'une poignée de "pionniers" venus s'installer au début des années 1960 dans la partie nord du plateau, le causse emprunte le chemin de la modernisation et connaît une révolution silencieuse. Les nouveaux venus, qui habitent dans des fermes isolées, introduisent de nouvelles pratiques. Pour cultiver, ils utilisent des engrais, des machines, s'appuient sur les Groupes d'exploitation agricole en commun (GAEC), des dispositifs permettant de collectiviser les équipements, de mutualiser les machines et d'associer les forces de travail. Or, les exploitations de ces nouveaux venus sont directement concernées par le projet d'expropriation, ce qui explique leur précoce mobilisation contre l'extension du camp.Dans la partie sud du Larzac, les fermes, regroupées en hameaux, appartiennent à de vieilles familles originaires du plateau. Au total, le causse n'est donc pas un désert stérile, comme le suggère le premier ministre. L'agriculture y est en mouvement comme en attestent l'extension des terres cultivées, les rendements céréaliers élevés et l'augmentation de la production laitière, en lien avec la mécanisation de la traite. Les brebis qui paissent dans la zone du Larzac promise aux militaires, permettent en outre de produire environ 325 tonnes de Roquefort. Une dizaine de bergeries du causse travaillent d'ailleurs pour les sociétés fromagères, pour lesquelles le Larzac représente une image commerciale forte. L'annonce de l'extension menace donc directement la perpétuation de l'activité agricole sur le plateau, ce qui ne laisse pas d'inquiéter les paysans.
Jean-Claude Charrié, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons
Une brochure diffusée par quelques
agriculteurs du plateau ("Quelques paysans de Larzac") permet de dresser
un premier état des lieux et conduit un collectif à fonder
l'Association pour la Sauvegarde du Larzac et de son environnement
(ASLE), en janvier 1971. Les principaux animateurs de l'ASLE ont pour
nom Guy Tarlier (4), Louis Massabiau et Jean-Claude Galtier. L'objectif est
de dresser un autoportrait de l'activité agricole, afin de riposter à la propagande gouvernementale. Cette auto-observation prend la forme en mai
1971 d'un Livre blanc qui expose les conséquences économiques et
humaines que provoquerait l'extension du camp.
Trop peu nombreux pour peser, seuls, sur les décisions de l'armée, les paysans larzaciens comprennent très vite la nécessité de se souder et de trouver des soutiens. Dans cette optique, ils trouvent
un relais important au sein des organisations agricoles comme la FDSEA
ou la JAC (jeunesse Agricole Catholique). La chambre d'agriculture de Millau apporte également son aide.Dans cette lutte du pot de terre contre le pot de fer, l'appoint de militants extérieurs au plateau apparaît également indispensable. Les agriculteurs trouvent de solides appuis auprès des militants occitans, alors en pleine renaissance. (5) Ancrés à gauche, ils seront les fers de lance des premières protestations. A la faveur de l'été, de jeunes militants maoïstes en quête de nouveaux terrains de lutte font également leur apparition sur le plateau. Ils donnent des coups de main dans les fermes, prennent part au travail d'élevage et de culture. En parallèle, les nouveaux venus lancent des attaques contre les bâtiments publics de Millau. Ces actions irritent les paysans, qui réaffirment leur désir de rester maîtres de leur combat. Un coup de main, oui, une récupération de la lutte, certainement pas.
* Une lutte locale. Les paysans prennent la direction de la lutte.
Le
6 novembre, à l'appel de la FNSEA, 6 000 agriculteurs de l'Aveyron
manifestent à Millau. Le 7, l'évêque de Rodez et une cinquantaine de
prêtres dénoncent en chaire la décision d'étendre le camp militaire. Le 6
décembre, le conseil général de l'Aveyron vote une motion pour que soit
reportée la décision de principe du ministre. Le 5 février 1972, un
Comité départemental de sauvegarde du Larzac est créé, avec à sa tête le
président du conseil général. Les soutiens affluent, les modes de protestations se diversifient, mais il manque encore un élément fondateur à la lutte du Larzac. Or, depuis quelques années, la communauté chrétienne de l'Arche, animée par Lanza del Vasto, défend le principe de la non-violence sur le plateau. A Pâques 1972, le patriarche propose aux paysans de se joindre à lui pour entamer un jeûne de dix jours. Avec le soutien des évêques de Rodez et Montpellier, il apporte la caution de l’Église, très précieuse aux yeux de beaucoup d'agriculteurs. Del Vasto insiste sur la nécessité de communiquer avec les médias, pour faire connaître ce qui se passe sur le plateau. L'action, qui tient davantage de la grève de la faim que du jeûne, contribue à souder les protestataires. A son terme, le 28 mars 1972, 103 des 109 exploitants concernés par les expropriations, s'engagent à ne pas quitter leurs terres. Ce serment solennel, connu sous le nom de "pacte des 103" affirme le choix de la non-violence et de la désobéissance civile. "Ce texte affirme un premier «nous» collectif" (Artières p207) permettant de forger une cohésion par une lutte sans base institutionnelle. Si les contestataires revendiquent leur identité paysanne forte, ils n'en forment pas moins une communauté ouverte, entretenant des liens étroits avec le monde ouvrier environnant. Une union locale des luttes se dessine ainsi au printemps 1972 avec le soutien apporté par les ouvrières de la SAMEX à Millau.
Bien conscients de la nécessité de contrer la propagande ministérielle, les paysans multiplient les actions, menant un travail pédagogique et collectif pour faire connaître leur combat. Ils offrent des méchouis (opération "Fermes ouvertes"), organisent des veillées, font découvrir leurs produits aux vacanciers ("opération sourire"). Ces moments de convivialité donnent lieu à des rencontres fructueuses avec les acteurs des milieux militants et/ou citadins. Dans plusieurs villes de France, des comités Larzac sont créés. Au total, de nombreuses actions voient le jour, avec toujours une priorité: garder la maîtrise de la lutte.
Le 14 juillet 1972, plus de quatre-vingt tracteurs quittent le plateau pour manifester à Rodez, à presque 100 km du Larzac. Sur place, plus de 20 000 personnes se sont réunies pour soutenir les paysans. L'importance du rassemblement marque les esprits et incite certains à organiser un événement à Paris. le 25 octobre, 60 brebis du Causse sont lâchées sous la Tour Eiffel. Sur leur dos, on peut lire l'inscription "Nous sauverons le Larzac". La photo des bêtes en train de paître sur le Champ de Mars est aussitôt reprise à la une de la presse.
Peinture murale à Orgosolo en Sardaigne. [photo perso]
* une guérilla foncière entre les paysans et l'armée.
L'intense mobilisation paysanne n'impressionne guère les autorités. Par l'intermédiaire d'un chargé de mission qui démarche
les agriculteurs les uns après les autres, le ministre joue la carte de
la discorde. Sans grand succès. En décembre 1972, le ministère de la Défense signe un arrêté de reconnaissance d'utilité publique du projet d'extension, dont le calendrier est précisé. "Les expropriations éventuellement nécessaires devront être réalisées dans un délai de cinq ans à compter de la date de publication du présent arrêté." Les paysans ripostent le 7 janvier 1973, en décidant de "monter" à Paris avec leurs tracteurs. Pendant plusieurs jours, le convoi sillonne la France. A chaque étape, les FNSEA locales et les populations réservent un accueil enthousiaste aux Larzaciens. Le slogan Gardarem lo Larzac fait florès. A Orléans, les agriculteurs apprennent que toute manifestation est interdite par décision préfectorale. Peu importe, les agriculteurs décident de poursuivre leur périple à pieds, pancartes à la main. Tout au long de la marche, de nouvelles alliances se créent. Ainsi, Bernard Lambert, l'animateur du mouvement des Paysans travailleurs, apporte le soutien précieux et indéfectible de son syndicat à la lutte. Au total, la marche sur Paris a un fort impact. La bataille de la médiatisation devient cruciale. Pour contrer les affirmations gouvernementales, le combat du Larzac se dote de symboles forts, le tracteur et la brebis, de slogans incisifs et drôles tels que "faites
labour, pas la guerre", "gardarem lo Larzac", "des moutons pas des
canons"...
Sur le terrain, les paysans s'emparent en décembre 1973 des Groupements fonciers agricoles (GFA) pour s'opposer en toute légalité au projet gouvernemental. Face au grignotage foncier de l'armée, la stratégie consiste à diviser les propriétés en les vendant en tout petits morceaux. Cette parcellisation des terres du Larzac rend plus complexe les expropriations, tout en permettant de créer un réseau de nouveaux propriétaires/militants, dont certains sont fameux, à l'instar de René Dumont ou Théodore Monod. Le GFA Larzac-Un est un succès. Il est le plus important de France par le nombre de souscripteurs (496). Au total, "les services de l'armée ne sont parvenues à faire signer des promesses de vente que pour 1500 hectares." Ainsi, "il apparaît de moins en moins probable qu'ils parviennent à leurs fins sans avoir recours aux expropriations." (Artières p 226)
Sur le plateau, la désobéissance s'installe et la
lutte se politise. En 1973-1974, les militants de la
résistance civile, venus en renfort, multiplient les actions aux modalités très variées. La proposition "3% Larzac" consiste à refuser, à chaque tiers provisionnel, trois pour cent des sommes dues au percepteur, et à les utiliser pour construire une bergerie. Ce "refus redistribution" aboutit à la fondation de la bergerie de La Blaquière. Cette "cathédrale des paysans" devient le symbole de leur résistance acharnée. Pendant deux ans, les volontaires édifient le bâtiment, sans permis de construire, grâce aux fonds fournis par le refus de l'impôt. La bergerie permet, au moins symboliquement, de bloquer un accès au camp. Elle constitue, enfin, une porte d'entrée dans la lutte pour de nombreux militants extérieurs au plateau, qui mettent la main à la pâte, en s'activant sur le chantier. Le 5 octobre 1974, les agriculteurs entament l'occupation de la ferme des Truels, achetée par l'armée.
Rajal del Gorp. JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
* «Tous au Larzac»
Toujours soucieux de faire connaître leur lutte, et de la mettre en récit, les paysans se dotent d'une agence, Larzac Infos, et d'un journal intitulé Gardarem lo Larzac. De grands rassemblements organisés sur le plateau au cours de la période estivalecontribuent également à inscrire la lutte dans la mémoire collective. L'idée est due à Bernard Lambert (6) dont les Paysans travailleurs prennent en charge l'organisation de l’évènement, en collaboration avec la Gauche Ouvrière et Paysanne. Le Rajal del Gorp ("la source du corbeau"), un cirque naturel, devient le point de convergence de très nombreux militants, le 25 août 1973. Près de soixante mille personnes, venues de toute la France, répondent à l'appel. Occitanistes, antimilitaristes, anticapitalistes, libertaires, se retrouvent sous le soleil aveyronnais.
C'est bien sur le plateau du Larzac que se joue l'après mai 68. La lutte des paysans entre alors en résonance avec d'autres luttes, comme celles des peuples du Sahel ou des ouvriers de la fabrique de montres LIP (7). Des
stands associatifs s'élèvent, des concerts sont organisés, les débats s'improvisent. Les
17 et 18 août 1974, 100 000 personnes se réunissent de nouveau dans le cirque naturel, sous le signe du tiers monde et de
l'antimilitarisme. (8) "Le blé fait vivre, les armes font mourir". Le rassemblement est l'occasion de discours marquants comme celui prononcé par Bernard Lambert. "Partout nous voyons la main mise grandissante de l'Etat centralisateur sur la communauté de base, sur l'individu, la montée des fascismes économiques, politiques, religieux; le progrès technique incontrôlé, celui qui nous fait accepter n'importe quoi pour assurer notre profit, notre bien-être. Le refus d'accepter l'autre comme un être différent qui peut naître, mourir, se nourrir, s'habiller, aimer, briller de manières différentes. Alors que faire? Hein ! Qu'est ce qu'on fait ? Continuons de croire que notre couleur de peau est la plus belle, notre civilisation la meilleure, notre religion la seule vraie et à la fin crevons ... Crevons ! D'être trop riche ! D'être trop gras !! D'être trop con !!!"
Un des faits les plus marquants du rassemblement de 1974 reste la venue d'un invité surprise: François Mitterrand. Le candidat malheureux de l'Union de la gauche à la présidentielle de mai 1974, débarque à l'improviste au Rajal. L'homme est pris à parti, conspué, bousculé. Les paysans sont furieux de ne pas avoir été prévenus de sa visite. Pour autant, ils dénoncent les violences commises contre l'homme politique, tout en fustigeant toute forme
d'exclusion. Cette rencontre "ratée" est paradoxalement décisive pour l'avenir de Mitterrand et des Larzaciens. Loin de tourner le dos, le socialiste développera un attachement personnel pour cette terre et ses habitants, dont il n'oubliera pas le combat une fois arrivé au pouvoir.
* "Le Larzac restera, / notre terre servira, à la vie"
En fin de soirée, les
meetings laissent la place aux bals populaires et à la musique. Les manifestants
jouent de la vielle à roue, de l'accordéon, du violon ou de la
mandoline. Enfin, des concerts festifs sont donnés par Colette Magny,
Claude Marti, Graeme Allwright... Le
plateau prend des faux airs de Woodstock. La presse
insistera beaucoup sur le curieux mariage entre hippies et paysans locaux. Les
adversaires de la lutte chercheront par ce biais à dépolitiser la lutte et à
réduire les rassemblements sur le Larzac à des kermesses.
La lutte du Larzac inspire les artistes. En 1972, le chanteur occitan Patric compose et interprète la "Cançon del Larzac". L'année suivante, Dominique Loquais (9) crée "Chanson du Larzac", le véritable hymne du mouvement. Le
titre est un bon condensé du message et du contenu politique de la
lutte, ainsi que des différentes actions mises en œuvre par les paysans
au mitan des années 1970.
Les paroles reprennent les slogans de la lutte, tout en insistant sur la détermination des manifestants et la dimension antimilitariste de la lutte. "Le
Larzac restera, / notre terre servira, à la vie, / des moutons pas des
canons, / jamais, nous ne partirons. / Debré, de force, nous garderons
le Larzac." Par ailleurs, l'adversaire est nommé et défié. "Nous sommes 103 paysans, invités à foutre le camp / Debré a dit: "j'ai décidé. Je veux la terre pour mon armée." / Mais nous avons tous refusé, pas question de se faire acheter. / Pour nous, la terre n'a pas de prix, pour nous la terre est notre vie."
A la fin de l'année 1974, le mouvement du Larzac est à la croisée des chemins.
1. En
1842, quelques propriétaires de cabanes (où l'on "fabrique" le fromage)
se regroupent sous le nom de Société des caves. La coopérative concentre bientôt
les deux tiers de la production. Les conditions de travail y sont rudes,
ce qui pousse les cabanières - qui manipulent le fromage - à se lancer
dans une grève (victorieuse) en 1907.
2. En réalité, l'extension envisagée porterait le camp à 17 000 hectares, ce qui en sextuplerait la superficie.
3.
Pro et anti extension s'affrontent sur l'argument économique. Le
gouvernement promet la création d'emplois grâce à l'agrandissement. Les commerçants de La Cavalerie soutiennent également l'agrandissement du camp. Au
contraire, les paysans, certains élus locaux et des industriels
défendent le nouveau dynamisme agricole du Larzac, que mettrait à mal,
selon eux, le projet de l'armée.
4.C'est le cas de Guy Tarlier, un ancien militaire devenu agriculteur, arrivé de Centrafrique en Aveyron, en 1965.
5. Le Larzac s'inscrit
dans une longue généalogie de révoltes du midi, celles des Cathares, Camisards, vignerons de 1907 ou mineurs de Decazeville en 1961.
6.
L'agriculteur
breton, membre du PSU (Parti socialiste unifié), a fondé depuis
quelques années le Mouvement des Paysans Travailleurs et a noué des
contacts avec le groupe des 103 du Larzac lors de leur montée en
tracteurs vers Paris. Il favorise le rapprochement entre les paysans et
les militants d'extrême-gauche de l'après 68.
7. Les LIP mènent une grève contre la fermeture de leur usine de Palente (Franche-Comté) en 1973. Ils décident alors de s'emparer du stock de montres, de reprendre la fabrication et de vendre directement leurs productions. "C'est possible: on fabrique, on vend, on se paie", clament-ils dans leur slogan.
8. Les
paysans larzaciens ne sont pas antimilitaristes, mais le projet de
redéploiement militaire se déroule dans un contexte de forte mobilisation pour la
paix. Une décennie après la fin des
guerres coloniales, le service militaire suscite une vive opposition. En
1973 se développe ainsi un vaste mouvement de contestation contre la loi
Debré, qui rend plus difficile l'obtention du sursis militaire.
9. Originaire
de Loire Atlantique, le chanteur apportera son soutien aux zadistes de
Notre-Dame des Landes, une fois la victoire du Larzac obtenue. Le lien
entre les deux mouvements existe dès le départ de la lutte. La première
association de défenses des riverains du projet aéroportuaire remonte
d'ailleurs à l'année 1972.
G. Philippe Artières:"Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, de sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis...", La Découverte, 2021.
En 2011, Alex Beaupain enregistre Au départ, un morceau décrit par son auteur comme "une chanson d'amour sur fond de mythologie politique". Il y met en parallèle une histoire d'amour avec l'espoir et les désillusions suscités par l'arrivée de la gauche socialiste au pouvoir. Le cadre chronologique retenu intègre les deux mandats présidentiels de François Mitterrand (1981-1995), ainsi que le gouvernement de cohabitation dirigé par Lionel Jospin, sous la présidence de Jacques Chirac.
Unknown Minitel artist, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons
Le premier couplet évoque "un homme, une rose à la main", un empreint à la chanson Regarde que Barbara avait écrite lors de l'élection de Mitterrand. (1) Le 21 mai 1981, jour de son investiture, le nouveau président se rend au Panthéon afin de déposer trois roses sur les tombes de Victor Schoelcher, Jean Jaurès et Jean Moulin.
Onze jours plus tôt, le 10 mai, Mitterrand l'avait emporté avec 51,76 % des suffrages contre Valéry Giscard d'Estaing, le président sortant. A l'annonce des résultats, l'heureux élu lance à son entourage, "Quelle histoire, quelle histoire! On va faire des choses passionnantes."
Avant d'accéder à l’Élysée, Mitterrand avait eu un long parcours ministériel sous la IVème République. Dénonciateur du "coup d'état permanent" que constituait selon lui la pratique du pouvoir gaulliste, il avait échoué à deux reprises aux présidentielles de 1965 et 1974. Si longuement espérée, la victoire n'en apparaissait que plus belle aux électeurs de gauche. Sitôt les résultats connus, les partisans de Mitterrand se ruent à la Bastille, pour y fêter la victoire. Très vite, le temps se gâte, des gouttes tombent. "La Bastille, la pluie qui vient." L'accession de la gauche au pouvoir, une première sous la Vème République, suscite en revanche l'effroi pour une partie de la droite. Les plus inquiets ont même prophétisé
l'arrivée des chars soviétiques sur les Champs
Élysées en cas de victoire de Mitterrand. On les attend toujours.
Pour le nouveau président, il ne faut pas perdre de temps, et mettre en œuvre les réformes sociales et démocratiques qui permettront de "changer la vie": accorder une "cinquième semaine de congés"payés, réduire la durée de travail des salariés à 39 heures hebdomadaire, renforcer leurs droits dans l'entreprise par les lois Auroux, libérer les ondes, accorder plus d'autonomie aux régions dans le cadre de la loi de décentralisation, rembourser l'IVG par la Sécurité sociale, dépénaliser l'homosexualité, mettre "la guillotine au panier". La loi du 9 octobre 1981 sur l'abolition de la peine de mort porte le nom de Robert Badinter. Quelques mois plus tôt, l'avocat était parvenu à sauver la tête de Patrick Henry, le meurtrier d'un garçon de 7 ans. Devenu garde des sceaux, Badinter défend sa loi à la tribune de l'Assemblée avec pugnacité et talent: "Demain, grâce à vous, la justice française ne sera plus une justice qui tue. Demain, grâce à vous, il n'y aura plus, pour notre honte commune, d'exécutions furtives, à l'aube, sous le dais noir, dans les prisons françaises. Demain, les pages sanglantes de notre justice seront tournées."
Au delà de ces hautes considérations morales, il semble nécessaire pour le nouveau pouvoir de se débarrasser des journalistes jugés trop proches du pouvoir giscardien. On remise ainsi "Elkabbach au placard".
Après un départ euphorique pour Mitterrand, les difficultés s'accumulent. La forte dévaluation du franc, l'échec de la politique de relance keynésienne, conduisent le président à annoncer une pause dans les réformes sociales. En mars 1983, le gouvernement se résout à prendre le tournant de "la rigueur". L'année suivante, Laurent Fabius remplace Mauroy à la tête du gouvernement. Désormais, le président se réserve les domaines régaliens, quand le jeune premier ministre se concentre sur la politique intérieure; une dualité complémentaire résumée par la formule de Fabius: "Lui, c'est lui et moi, c'est moi". Lors des élections législatives de 1986, les Français rejettent la conversion des socialistes à l'économie de marché et la persistance de niveaux de chômage élevés. La droite l'emporte, précipitant le pays dans une situation politique inédite: "la cohabitation". Dans cette configuration, le chef de l’État et le chef du gouvernement issu de la majorité parlementaire n'appartiennent pas au même courant politique. Cette pratique partagée du pouvoir, dans laquelle le "premier ministre détermine et conduit la politique de la nation" quand le président conserve la haute main sur des "domaines réservés " (politique étrangère et défense), révèle la solidité de la Ve République dont les institutions font désormais consensus.
Mitterrand et Chirac en 1986. Bart Molendijk / Anefo, CC0, via Wikimedia Commons
Après deux ans de cohabitation à couteaux tirés, Mitterrand affronte son premier ministre lors des élections présidentielles. Au cours de la campagne, le président sortant adresse "une lettre à tous les français". Il y dresse le bilan politique de son mandat, avant de développer son programme politique en 18000 mots et sept chapitres. La lettre sera publiée en encart publicitaire dans les journaux. Dans les mois qui précèdent le scrutin, le publicitaire Jacques Séguéla imagine "les affiches génération" qui donnent à voir la main d'un adulte prenant celle d'un bébé. Le premier tour place le socialiste largement en tête (34,10%) devant Jacques Chirac (19,94%). Lors du débat d'entre-deux-tours, ce dernier peine à contrer l'insolence de son rival qui le ramène sans cesse à son statut de premier ministre. Finalement, Mitterrand l'emporte avec 54% des suffrages. "C'est toujours le mois de mai", mais 1988 et plus 1981. Si l'attente reste forte, l'effet de surprise ne joue plus.
Mitterrand appelle Michel Rocard à la tête du gouvernement. Les deux hommes, qui s'opposent depuis des années sur la stratégie de la gauche, se détestent. Il y a donc souvent désaccord à Matignon, mais pas au point d'empêcher l'activité gouvernementale. Sept semaines seulement après la tragédie d'Ouvéa en Nouvelle Calédonie, le premier ministre parvient à renouer le dialogue entre les nationalistes kanaks menés par Jean-Marie Tjibaou et les anti-indépendantistes caldoches de Jacques Lafleur. Après de houleux pourparlers, Rocard réussit à arracher la signature "des accords à Matignon", le 26 août 1988. Quatre mois plus tard, il créé le "RMI", le revenu minimum d'insertion qui alloue une somme d'argent aux personnes démunies. En 1990, il institue une réforme fiscale avec la Contribution fiscale généralisée. En dépit (ou à cause) d'un bilan flatteur, Mitterrand exige la démission de son ennemi de l'intérieur, qu'il a dû supporter trois ans à ses côtés. A sa place, le président nomme Edith Cresson. Pour la première fois, une femme accède à Matignon. Victime de la misogynie ambiante et de maladresses oratoires à répétition, elle sera remplacée au bout de dix mois seulement par Bérégovoy. Dans un contexte économique délicat et privé d'une majorité parlementaire solide, le nouveau premier ministre peine à s'imposer. Les élections législatives de mars 1993 se soldent par une terrible déroute pour les socialistes. La victoire de la droite conduit le président à former un second
gouvernement de cohabitation dirigé par Édouard Balladur.
Un mois après avoir quitté son poste de premier ministre, Pierre Bérégovoy se suicide "au bord du canal" de la Jonction, près de Nevers, "un premier mai sans raisons" apparentes. A y regarder de plus près, il apparaît que l'ancien chef du gouvernement souffrait d'une dépression, accentuée par les accusations formulées à son encontre autour d'une affaire de prêt immobilier et par la défaite électorale du PS. Le choc est immense. Lors des obsèques, le président accuse les journalistes d'avoir "livré aux chiens l'honneur d'un homme."
La fin du second mandat présidentiel s'avère particulièrement difficile. Le chef de l’État, gravement malade, doit limiter considérablement son activité et ses déplacements. Lors des courtes balades privées encore possibles, le président arbore "écharpe rouge et chapeau noir". Atteint d'un cancer de la prostate, il meurt le 8 janvier 1996. Entre temps, Jacques Chirac l'a emporté sur Lionel Jospin à la présidentielle de mai 1995 en développant le thème de la fracture sociale.
Pour le nouveau président et Alain Juppé, son premier ministre, l'état de grâce ne dure guère. Les projets de réformes des retraites et de la sécurité sociale provoquent un mouvement de grèves de grande ampleur. La mobilisation sociale et l'impopularité du gouvernement Juppé permettent de rendre visible dans l'espace public la longue lutte des sans-papiers. A partir de mars 1996, 300 Africains en situation illégale investissent différents bâtiments parisiens dans l'espoir de faire connaître leur histoire et d'obtenir une régularisation. Une interminable errance les conduit finalement jusqu'à l'église Saint-Bernard, située dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Le 23 août 1996 au matin, des gendarmes mobiles se servent d'une hache pour en forcer la porte et en chasser les deux cent dix sans-papiers qui y ont trouvé refuge deux mois plus tôt. Jean-Louis Debré, alors ministre de l'intérieur, vient de donner l'ordre d'expulsion, mais il l'assure, tout sera fait "avec humanité et cœur". L'invasion policière intervient alors que le curé vient de commencer la lecture d'"I have a dream", le célèbre discours de Martin Luther King. La réalisation du rêve n'a jamais paru si lointaine. Foin de myrrhe et d'encens, mais une "odeur de gaz et de poudre / Les matraques à Saint Bernard". (2)
Le 2 avril 1997, Jacques Chirac déclare: "J'ai décidé de dissoudre l'Assemblée nationale" dans "l'intérêt du pays". Pour le président, un plan de rigueur semblait inéluctable compte tenu de l'aggravation des déficits publics, alors que les critères de Maastricht fixaient une limite à 3% du PIB. Afin d'avoir les coudées franches et pour disposer d'une majorité parlementaire jusqu'à la fin de son mandat, Chirac décide donc d'anticiper d'un an l'échéance électorale. Or, patatras, le coup fait pschitt, les Français pressentant que "l'intérêt du pays" était surtout celui du chef de l'Etat, accorde la majorité parlementaire à l'opposition socialiste menée par Jospin. Jacques Chirac doit nommer ce dernier Premier ministre et cohabiter pendant cinq ans. Le nouveau gouvernement réunit des socialistes, des communistes, des écologistes, des radicaux de gauche. "C'est tout beau, c'est tout pluriel" L'activité législative de la "gauche plurielle" est intense. Le 13 juin 1998, Martine Aubry, ministre de l'Emploi et de la Solidarité, fait voter la loi sur les "35 heures" de travail hebdomadaire. En 1999, le PACS (3), une union civile permettant d'organiser la vie commune de deux personnes majeures indépendamment de leur sexe et de leurs orientations sexuelles, voit le jour. Pour les couples homosexuels, qui n'obtiendront le droit de se marier qu'en 2013, il s'agit d'une forme de reconnaissance institutionnelle importante qui fera parfois assimiler les PACS à des "mariages arc-en-ciel". Fort d'un bilan gouvernemental solide, le premier ministre sortant semble pouvoir briguer avec succès la magistrature suprême. Or, rien ne se passe comme prévu et la campagne vire rapidement au fiasco. Le candidat du PS affirme d'emblée ne pas avoir un programme socialiste, puis se gausse en off de l'âge de son adversaire, avant de concéder avoir "péché par naïveté" dans la lutte contre l'insécurité. Autant de bourdes qui plombent sa campagne et nuisent à la crédibilité de son programme. Dans le même temps, l'insécurité s'impose comme le thème central et unique de discussion; une aubaine pour le Front national qui en fait son fonds de commerce depuis des années.
"Et puis 21 avril" 2012... Au soir du premier tour, la forte abstention (28%), combinée à un nombre record de candidats (16) engendrent un véritable séisme politique. A l'issue du scrutin, Jacques Chirac arrive certes en tête des suffrages, mais ne rassemble sur son nom que 19,88% des inscrits. Lionel Jospin, quant à lui, obtient deux cent mille voix de moins que Jean-Marie Le Pen, le leader du Front national. L'accession
au second tour de la présidentielle d'un candidat d'extrême droite
coutumier des propos racistes et xénophobes est, incontestablement, "un signe très inquiétant pour la France et la démocratie". La stupeur ressentie à l'annonce des résultats a tout du "coup de tonnerre, de canon". Jospin tire aussitôt l'enseignement du camouflet électoral en déclarant: "Le résultat de l'élection présidentielle vient tomber comme un "coup de tonnerre. (...) J'assume pleinement la responsabilité de cet échec et j'en tire les conclusions en me retirant de la vie politique après l'élection présidentielle." "Fin de cohabitation".
Entre les deux tours, les manifestations dénonçant le programme du candidat frontiste se multiplient. Grâce au report des voix des électeurs de gauche qui cherchent à faire barrage à l'extrême-droite, le président sortant est réélu avec 82,2% des voix le 5 mai 2002.
Le dernier couplet est une reprise du premier, comme pour signifier que la boucle est bouclée. Le chanteur dresse un constat amer. A l'espoir suscité par la gauche au pouvoir succède inévitablement la déception. "Au départ / Tu sais c'est comme pour nous deux / J'y croyais sans trop y croire / Au départ c'est toujours mieux." Puis, au bout, du compte, "Nos amours se défilent / Fin de cohabitation."
Notes:
1. Depuis 1971, le parti socialiste a pris la rose (et le poing) pour symbole.
2. "Ces images d'une église profanée choquent profondément l'opinion publique et construisent la popularité du mouvement." (source D p 893) Les lois
Pasqua-Debré, de 1986 et 1993, sur l'entrée et le séjour des étrangers
avaient multiplié les obstacles à l'obtention de la nationalité et la
régularisation des sans-papiers, tout en
facilitant les expulsions des personnes en situation illégale. En
février 1997, une nouvelle loi Debré invente un "délit d'hospitalité"
pour hébergement de sans-papiers. Or,
la gauche s'est progressivement alignée sur une ligne restrictive. De
retour au pouvoir en 1997, les socialistes se contentent d'assouplir la
mise en œuvre des lois Pasqua, sans pour autant les abroger. La
circulaire Chevènement de 1997 régularise cependant 50 000 sans-papiers.
3. Acronyme de PActe Civil de Solidarité.
Sources:
A. Mathias Bernard: "Deux septennats", in L'Histoire hors-série, novembre 2015.
B. France Info: "On entre dans un monde nouveau". Témoignages. De Chateau-Chinon à la Bastille, ceux qui ont vécu l'élection de François Mitterrand racontent le 10 mai 1981.
C. Philippe Boggio: "Saint-Bernard, 23 août 1996: comment une évacuation de migrants a changé la politique française". Slate, 16 juin 2015.
D. Michelle Zancarini-Fournel: "Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours.", Zones, Éditions La Découverte, Paris, 2016.
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.