Certains chiffres donnent le vertige. Ceux qui concernent les violences faites aux femmes au Mexique ont ce pouvoir. Dans ce pays de 127 millions d’habitants, deuxième puissance économique d’Amérique du Sud et dixième du monde, la situation des femmes victimes de violences est un des sujets qui ne décroche jamais des toutes premières priorités de l’agenda politique et tient une place centrale dans le débat public.Àraison.
Au Mexique, chaque année, en moyenne, plus de dix femmes trouvent la mort chaque jour. 70% des Mexicaines attestent avoir subi des violences au cours de leur vie. 40% d’entre elles ont été commises par leur conjoint. 38,5% des femmes mexicaines de plus de 15 ans ont été victimes de violences sexuelles.
Entre 2015 et 2023, 1,7 million d’enquêtes criminelles ont été ouvertes pour coups, brûlures, strangulation, ou blessures à l’arme blanche ou à l’arme à feu contre des femmes. Moins de 800 ont été reliées au phénomène de violences liées au genre des victimes selon la journaliste mexicaine Gloria Pina. Nombre de femmes victimes ne portent pas plainte ; nombre de femmes victimes de violences en subissent d’autres lors de leur passage au commissariat ou devant la justice où elles vont rarement plaider leur cause (« mes amies me protègent, pas les policiers » est un des slogans que l’on entend ou lit lors des manifestations) ; nombre de femmes victimes de violences machistes, masculines, se retrouvent sans protection une fois leur agresseur blanchi de toute accusation ce qui arrive dans l’écrasante majorité des cas. Dans ce pays le plus meurtrier du continent pour les femmes, si les chiffres donnent le vertige, ils sont pourtant vraisemblablement sous-estimés.
Encore faut-il ajouter à ces violences quotidiennes, les assassinats de jeunes filles et femmes disparues, entre le début des années 1990 et les années 2010, dans la ville frontière de Ciudad Juarez. Celles et ceux qui ont lu le « 2666 » de Roberto Bolaño se souviennent sans doute des pages sordides et étouffantes consacrées aux enquêtes sur ces meurtres dans la quatrième partie de son œuvre-fleuve : on y suivait pas à pas la collecte d’indices menant à de nouvelles découvertes macabres dans cette ville où le destin de centaines de jeunes femmes s’est scellé entre un travail dans les maquilladoras sous-traitantes des grandes firmes états-uniennes ou nippones, les activités criminelles des narco trafiquants et leur espoir vite éteint de se construire un avenir.
Entre 1993 et 2011, on estime qu’environ 1300 femmes ont été tuées à Ciudad Juarez, souvent après avoir subi des tortures et des agressions sexuelles. Leurs corps dépecés, rendus inidentifiables ont fini dans le sol d’un terrain vague ou dans une décharge d’ordures. Le phénomène des crimes et disparitions a pris une telle ampleur que l’impuissance de la police et des politiques est apparue dans toute sa crudité. C’est à partir de l’observation de ce qui se déroulait à Ciudad Juarez que l’universitaire et député Marcela Lagarde a forgé une nouvelle catégorie : le féminicide entendu comme crime contre une personne de genre féminin, dans lequel l’inaction étatique contribue à organiser l’impunité des assassins.
Un visiteur devant une œuvre d'art de Teresa Margolles,
un collage de photos de femmes qui ont disparu à Ciudad
Juarez au Mexique, à l'ARCO International Art Fair à Madrid,
en Espagne, le mercredi 22 février 2017.
(AP Photo/Daniel Ochoa de Olza)
Où trouver la force de ne pas sombrer face à ce constat accablant quand, en tant que femme mexicaine, on ne peut compter ni sur la justice, ni sur la police, guère plus sur la représentation politique ? « La question est vite répondue » : auprès d’autres femmes ! Des argentines, des chiliennes, des boliviennes et des mexicaines bien sûr. Toutes, mobilisées pour leurs droits, ont initié la « quatrième vague [1]» du féminisme qui a ensuite déferlé sur une bonne partie du continent sud-américain.
Pour comprendre ses origines, il faut descendre plus au sud, en Argentine, au début de l’année 2015. Dans ce pays habitué aux mobilisations féminines (pensons aux mères de la place de Mai), les violences faites aux femmes sont légion. Les assassinats rapprochés de deux jeunes filles –Chiara Paez âgée de 14 ans et Katherine Gabriela Moscoso, 18 ans – mettent, à ce moment précis, le feu aux poudres. Début avril, artistes, intellectuelles, journalistes initient une lecture publique de textes engagés. Pour rendre leur initiative bien identifiable, elles se rallient sous un hashtag #NiUnaMenos (#PasUneDeMoins). Le lien avec le Mexique est établi : « Ni una menos, ni una victima mas » est un extrait d’un poème de Susana Chavez, militante de la cause des femmes qui s’intéressait tout particulièrement aux féminicides de Ciudad Juarez, ce qui lui couta la vie en 2011. Le hashtag se diffuse, la mobilisation prend : début juin 2015, 400 000 personnes manifestent rien qu’en Argentine, mais d’autres leur emboitent le pas en Uruguay, au Chili, et au Mexique. L’année suivante, le rendez-vous est pris à la même date et les manifestations ne désenflent pas. Malheureusement, les violences non plus, une Argentine meurt alors toutes les 18 heures des violences perpétrées par des hommes. Pourtant, la vague a déjà déferlé sur une partie du continent. Preuve en est en 2019, c’est au tour des chiliennes de se lancer dans le combat. Derrière le collectif « Las Tesis » s’organise un mouvement de dénonciation des violences faites aux femmes. Parti de Valparaiso, il se fédère autour d’une chanson chorégraphiée « El violator en tu camino » qui entend pointer les responsabilités en la matière. Les femmes, par leurs apparences, ne sont pas responsables des violences qu’elles subissent comme les représentations patriarcales tentent d’en convaincre l’opinion. Non, « El violator eres tù ! ». Après le hashtag fédérateur voici donc un hymne chorégraphié qui fait le tour du monde.
Panoramique de la mobilisation
Ni una Menossur la Place du Congrès de Buenos Aires, le 4 juin 2018 (@Prensa Obrera)
Il n’est jamais de hasard dans les combats des femmes. Si le féminisme en action est aujourd’hui si fort en Amérique du Sud c’est aussi parce que ce continent connaît des réveils menaçants de la droite radicale prompte à promouvoir et défendre le patriarcat, tandis que les mouvements politiques plus progressistes se montrent, en dépit de leurs engagements, parfois bien tièdes à faire avancer et défendre les droits des femmes. Le mouvement argentin a débouché sur des avancées concrètes en la matière, arrachées de haute lutte. La légalisation de l’avortement en Argentine votée en 2020, a mis la question à l’agenda politique des dirigeants de différents pays du continent (dont le Chili) sur lesquels la religion chrétienne garde une emprise importante. Luttes pour les droits et contre les violences se mènent alors de front.
Retour au Mexique, où la vague continentale a permis aux mobilisations féministes de monter en puissance. Nous voici en février 2020, deux autres féminicides sordides font l’actualité. Le premier concerne Ingrid Camilla, 25 ans, tuée et dépecée par son compagnon qui a jeté une partie de ses organes dans les toilettes. Les jours suivants, des photographies de la victime, prises par la police ou la médecine légale, sont publiées en une de plusieurs tabloïds tandis qu’une vidéo du meurtrier couvert de sang est rendue publique. Les manifestations massives du 14 février montrent que la vigilance et la colère des Mexicaines ne faiblissent pas. Le lendemain le corps de la petite Fatima Cecilia à peine âgée de 7 ans est découvert. Les féministes demandent justice (#justiciaparatodas) et dénoncent les féminicides encore et toujours (#niunamenos). La proximité du 8 mars, journée internationale des droits des femmes peut permettre au mouvement de monter encore en puissance. C’est ce qu’a pressenti, la très populaire chanteuse chilienne établie au Mexique Mon Laferte qui doit se produire la veille du 8 mars sur la place centrale de Mexico (el Zocalo) pour un concert baptisé « Tiempo de Mujeres ».
Ayant commandé à Vivir Quintana un texte à chanter pour l’occasion, accompagnées de la chorale féminine El Palomar dont les membres sont nombreuses à porter ce soir-là le foulard vert des féministes argentines, les deux femmes armées de leurs guitares, entonnent « Cancion sin miedo ». Adresse au président mexicain, appel à la sororité, revendication de justice et affirmation de la force des femmes, le texte de ce chant de lutte enflamme le public et insuffle une force tellurique à celles et ceux qui l’entendent :
Que tiemble el Estado, los cielos, las calles
Que tiemblen los jueces y los judiciales
Hoy a las mujeres nos quitan la calma
Nos sembraron miedo, nos crecieron alas
A cada minuto, de cada semana
Nos roban amigas, nos matan hermanas
Destrozan sus cuerpos, los desaparecen
No olvide sus nombres, por favor, señor presidente
ils ont semé la peur en nous, ils nous ont fait pousser des ailes.
Chaque minute de chaque semaine
ils nous volent des amies, nous tuent des sœurs
ils détruisent leurs corps, les font disparaître
N'oublie pas leurs noms, s'il te plaît, Monsieur le Président.
Pour toutes les camarades qui manifestent à Reforma (c’est une des principales avenues de Mexico capitale)
pour toutes les mères combattantes de Sonora
Pour les commandantes qui luttent au Chiapas
Pour toutes les mères qui qui cherchent à Tijuana
nous chantons sans peur, nous demandons justice
nous crions pour chaque personne disparue
que cela résonne fort "Nous nous voulons vivantes".
que le féminicide s'effondre enfin.
Je fous le feu à tout, je casse tout
si un jour un type te ferme les yeux
Rien ne m'arrête, j'ai tout ce qu'il faut
s'ils touchent une femme, nous répondrons toutes.
Je m'appelle Claudia, je m'appelle Esther et je m'appelle Teresa
Je m'appelle Ingrid, je m'appelle Fabiola et je m'appelle Valeria
Je suis la fille que vous avez forcée
Je suis la mère qui pleure maintenant ses mortes
et je suis celle qui va te faire payer pour ça.
Au lendemain de cette prestation, les rues de Mexico, sont noires des 80 000 personnes qui défilent pour la journée internationale des droits des femmes. La « Cancion sin miedo » est sur toutes les lèvres. Le 9 mars est #undiasinnosotras, une journée de grève des femmes, inspirée d’une initiative semblable qui eut lieu en Islande en 1975. Femmes de tous les pays et de toutes les générations, unissez-vous pour défendre vos droits et surtout chantez, marchez, luttez sans peur « Si tocan a una, respondemos todas » (« S’ils touchent l’une d’entre nous, nous répondrons toutes »).
Quinze jours plus tard, les premiers décès liés au Covid-19 sont enregistrés au Mexique. La crise sanitaire gérée de façon assez hasardeuse par le gouvernement (confinement non obligatoire par exemple) constitue un frein à la poursuite de la mobilisation. La situation est éminemment propice à la multiplication des violences domestiques contre les femmes.
En 2024, le Mexique doit élire un successeur au président Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO) dont l’action en faveur de la lutte contre les violences faites aux femmes a été plus que timorée. Le fait que deux candidates soient en lice pour la magistrature suprême est sans doute significatif de l’investissement croissant du champ politique par les Mexicaines. Cela ne garantit rien. Tout est fragile. Plus au sud l’élection du nouveau président argentin, Javier Milei, qui a souhaité immédiatement revenir sur le droit à l’avortement en est une illustration tangible. Le combat continue, sin miedo.
Vivir Quintina et sa guitare (Crédits inconnus)
[1]Le concept de « vague » pour décrire les cycles des mobilisations des femmes pour leurs droits permet de bien scander le temps des combats de générations de femmes en lutte pour leurs droits : aux pionnières de la première vague, comme les suffragettes, en quête de droits civiques et civils, succèdent les luttes de la deuxième vague pour les libertés de disposer de son corps notamment, puis une troisième vague portée par la volonté de désinvisibiliser les discriminations qui touchent les femmes et les considérer dans un cadre intersectionnel. La 4ème vague se consacre à la lutte contre les violences faites aux femmes et se distingue par des répertoires d’action dans lesquels les réseaux sociaux jouent un rôle central.
A la fin de l'année 1974, après trois années de lutte contre l'extension du camp militaire du Larzac [dont nous vous parlions dans un précédent billet], les paysans du Larzac se trouvent à la croisée des chemins. Les
observateurs sont impressionnés par la capacité du groupe des 103 à
mener le combat de manière indépendante vis-à-vis des tutelles
habituelles. Certes, les partis politiques et les syndicats agricoles
sont présents, mais seulement en arrière-plan. Sur le plateau, on éprouve de nouvelles
formes politiques. Au delà des grandes actions spectaculaires, le groupe
des 103 privilégie des actions locales qui s'inscrivent durablement sur
le territoire: création de la bergerie de La Blaquière, plantation d'arbres, ensemencement de terres... Pour autant, l'élection
de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République, ainsi que la
nomination comme ministre de la Défense de l'UDR Jacques Soufflet, un ancien colonel de l'armée, constituent de mauvaises nouvelles pour
les opposants au projet d'extension.
JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
* Un vaste maillage de comités Larzac permet de coordonner la lutte au plan national.
Fin
1974, début 1975 débute une nouvelle phase dans l'affrontement entre
militaires et paysans. En janvier, Jacques Soufflet charge le préfet de
lancer les opérations d'expropriation. A cette fin, une enquête parcellaire est
ouverte. Les paysans se dotent de structures
organisationnelles: une association (la PAL) pour la promotion de
l'agriculture sur le Larzac, un groupement foncier agricole pour
combattre le grignotage des terres par l'armée. Grâce au vaste réseau des
comités Larzac, les paysans
rachètent les terres visées par l'armée à des endroits
stratégiques. La création du journal Gardarem lo Larzac en juin
1975 permet également de relayer les actions et les avancées de cette lutte. La même année, la création du Cun (le coin en occitan) par un groupe d'objecteurs de conscience renforce le nombre de sympathisants installés sur le plateau. En mai de cette même année est créée Larzac Université, dont l'un des objectifs consiste à favoriser les échanges entre les savoirs universitaire et populaire. Des stages sur le nucléaire, le solaire, la cellule et l'ovin voient ainsi le jour. D'autres initiatives très diverses contribuent à faire connaître et à soutenir les paysans en lutte: des albums photos, des affiches, le documentaire Les Paysannes, des pièces comme "des Moutons pas des dragons" interprétée sur le plateau en août 1975 par les comédiens du Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine...
Panopteric, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons
Les
paysans mettent en pratique leurs théories. Si les militaires occupent
les terrains dans la légalité, eux les occuperont dans la légitimité. On
entre alors sur le plateau dans une véritable guerre de position. Dans la nuit
du 9 au 10 mars 1975, un attentat endommage une ferme du hameau de la
Blaquière, le centre de la contestation. Pour la première fois, la
violence s'invite dans la lutte. Face à cette dérive, des discussions
s'ouvrent entre le groupe des 103 et le préfet. Le dialogue tourne
court tant les positions paraissent inconciliables. D'un côté, on
maintient le projet d'extension, de l'autre on refuse toute
expropriation.
Pour les paysans, la fin des années 1970 est rude. Depuis 1976, le Larzac fait l'objet d'un intense contrôle administratif et judiciaire. Au fil des mois, le combat semble s'enliser et les divisions se creuser entre les habitants du plateau. Une partie
de la population, en particulier les commerçants de La Cavalerie sont favorables à
l'extension du camp. Les paysans des régions alentours accusent ceux du
Larzac de vouloir faire grimper les prix de leurs terres. Au sein même
du groupe des 103, des dissensions apparaissent. La lutte s'éternise et accapare les opposants à l'extension du camp, bouleversant la vie
familiale et le travail sur les exploitations. Dix ans après les débuts
de la lutte, la lassitude guette. L'action directe supplante le symbolique, menaçant la pratique non violente. Le
28 juin 1976, vingt-deux paysans s'introduisent dans les bureaux du camp militaire pour connaître l'avancée des acquisitions de terrains par l'armée. Les intrus sont appréhendés et rapidement jugés, ce qui témoigne de la volonté des autorités de déplacer l'affrontement sur le terrain judiciaire en éliminant les éléments les plus actifs (Guy Tarlier, José Bové, Léon Maillié...).
En remportant les législatives de 1978, la majorité présidentielle dispose d'une certaine marge de manœuvre pour accélérer les
procédures. L'étau se resserre avec l'entrée en vigueur des arrêtés de cessibilité signés par le préfet de l'Aveyron. Ainsi, à partir du 27 septembre 1978, toute vente de terres et de bâtiments situés dans la zone d'extension ne peut avoir d'acquéreur que l'armée. Dans ces conditions, les dispositifs inventés par les 103 deviennent inopérants. C'est dans ce contexte peu favorable que les paysans décident de renouer avec les modes d'actions éprouvées. Le 8 novembre, sous la houlette de Guy Tarlier, les agriculteurs entament un périple de 710 kilomètres à pieds jusqu'à Paris. Lors des vingt-cinq étapes nécessaires pour rallier la capitale, les marcheurs rencontrent les agriculteurs, les ouvriers et les comités de soutiens locaux. La marche redonne une dimension nationale à la lutte. Comme six ans
auparavant, le gouvernement annonce l'interdiction de la manifestation,
alors que les participants se trouvent aux portes de la capitale. Les
paysans passent outre et la manifestation tient de la démonstration de force. Le 2 décembre, 50 000 personnes manifestent entre les portes d'Ivry et d'Italie. En novembre 1980, quelques uns campent pendant
une semaine sur le Champ de Mars, à Paris.
LAGRIC, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
En dépit du soutien populaire massif aux paysans, le pouvoir ne désarme pas. La venue sur le plateau du juge de l'expropriation du tribunal de grande instance se fait dans un climat de grande tension, même si les affrontements violents sont évités. Le 8 novembre 1980, le ministre de la Défense a de nouveau recours aux expropriations. En février 1981, les élus de l'Aveyron ratifient, dans le bureau du ministre de la Défense, un texte pour une extension limitée du camp. Cet agrandissement a minima apparaît comme un projet de division de la communauté agricole. Pour
les paysans du Larzac, la donne est simple. Il faut tenir jusqu'aux
élections présidentielles de 1981 et espérer que François Mitterrand
l'emporte, lui qui continue d'affirmer qu'il annulera le projet
d'extension du camp en cas de victoire. L'élection du
socialiste, en mai 1981, est donc accueillie avec enthousiasme. Lors du conseil des
ministres du 3 juin, le nouveau président enterre
l'extension du Larzac. Le 7, l'armée quitte les cinq fermes qu'elle
occupait et le 23 août, les Larzaciens fêtent la victoire avec plusieurs
milliers de personnes. Dans la foulée, les paysans fondent le premier
office foncier de France qui consacre la victoire d'une autogestion
collective des terrains agricoles.
* Le Larzac comme laboratoire foncier.
L'enjeu est désormais l'avenir des terres achetées par l'armée. L'idée
de créer des offices fonciers fait partie des 110 propositions de
Mitterrand, mais il n'existe alors aucun précédent. Louis Joinet, le conseiller juridique du premier ministre, est chargé de clore le mieux possible l'"affaire du Larzac". Joinet négocie donc avec Guy Tarlier et José Bové l'avenir des terres achetées par l'armée. Le Larzac devient donc un véritable "laboratoire foncier". "Quatre ans après l'élection de François Mitterrand, le 29 avril 1985, les plus de 6000 hectares achetés par l'armée pour l'extension du camp militaire sont confiés à un office foncier, la SCTL (Société Civil des Terres du Larzac) sous la forme d'un bail emphytéotique de 99 ans. Le dispositif se veut le plus fidèle possible à l'esprit de la lutte et à son souci de penser collectivement le travail sur le causse." (Artières p 263)
*A l'articulation du global et du local. L'espace d'un autre monde possible.
Une fois la victoire acquise, les habitants du plateau continuent le combat, à différentes échelles, par le syndicalisme agricole et la lutte contre la globalisation. En 1987 est créée la Confédération paysanne, dont l'un des principaux animateurs a pour nom José Bové. L'agriculteur larzacien entend combattre les politiques injonctives européennes et mondiales imposées au monde rural par l'OMC, et les politiques libérales des gouvernements. Dans le cadre de l'altermondialisme, il dénonce la malbouffe, l'agriculture intensive, la circulation outrancière des denrées... Au cours des années 1990, la confédération paysanne multiplie les actions coup de poing. En 1999, les militants procèdent ainsi au démontage d'un McDonald en construction à Millau. L'opération se veut une réaction aux sanctions économiques américaines sur différents produits européens soumis à une surtaxe, dont le Roquefort. Cette action contre la malbouffe a lieu au cœur de l'été, en un lieu emblématique, ce qui assure une très forte médiatisation.
La mémoire du Larzac et ses usages peuvent désormais se développer, donnant naissance à des rencontres fructueuses, bien au delà du plateau. Ainsi, le Kanak Jean-Marie Djibaoui, intéressé par la maîtrise du foncier et par le développement agricole, se rend sur le plateau ("en brousse"). Les agriculteurs locaux lui offrent une parcelle, sur laquelle il plantera un arbre de la liberté. De même, la gauche japonaise, insurgée contre la construction de l'aéroport de Narita, reçoit la visite et le soutien des paysans aveyronnais lors d'une visite dans l'archipel. Pour désigner cette ouverture vers l'extérieur, les Larzaciens parlent volontiers de "retour de solidarité". En dépit de son enclavement, le plateau s'inscrit désormais dans une dynamique altermondialiste qui cherche à remettre en cause le modèle capitaliste dominant.
A l'initiative de la Confédération paysanne, un gigantesque rassemblement se tient sur le plateau du 8 au 10 août 2003, à l'occasion des trente ans du premier grand rassemblement du Rajal. Au total, 250 000 personnes participent au "Larzac 2003", à l'Hospitalet. Les participants rejettent l'uniformisation des modes de vie et de consommations portés par l'ultra libéralisme économique défendu par l'OMC, dont le sommet doit se tenir un mois plus tard à Cancún, au Mexique. Pendant les trois jours de rassemblement, une cinquantaine de concerts ont lieu, dont celui de Manu Chao.
De fait, tout au long de la lutte, les artistes ont accompagné la lutte paysanne. Les chanteurs occitans Claude Marti ou Patric, le Breton Kirjuhel, Colette Magny ou Graeme Allwright s'engagent aux côtés des paysans. Sensibilisé
à la cause des Larzaciens, ce dernier devient militant de la cause. En juillet 1973, il participe à un concert de soutien sur le chantier de la bergerie de La Blaquière. Il est encore là sur scène lors du premier grand rassemblement du Rajal del Guorp. En 1974, il accompagne sur le plateau René Dumont, le candidat écologiste à l'élection présidentielle. En 1975, il chante:"Oh oh, Valéry / Alors comme ça tu as choisi / Tu as choisi les fusils et pas les brebis / Tu as choisi la mort / Je suis vraiment très déçu / Je te croyais plus fort / Et tu sais mon vieux / Moi aussi j'aime le roquefort".
Notes:
1. L'agriculteur
breton, membre du PSU (Parti socialiste unifié), a fondé depuis
quelques années le Mouvement des Paysans Travailleurs. Il a noué des
contacts avec le groupe des 103 du Larzac au moment de leur montée en
tracteurs vers Paris. Il favorise le rapprochement entre les paysans et
les militants d'extrême-gauche.
Sources:
A. Philippe
Artières:"Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, de sorcières,
croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes
et brebis...", La Découverte, 2021.
Situé à l'extrémité sud du Massif central, entre Millau et Lodève, sur une superficie de 1000 km², le Larzac est un causse, une série sédimentaire d'une épaisseur de 1500 à 2000 mètres, constituée de calcaires, de dolomies et de marnes. Dès l'Antiquité, les Romains y tracent des routes, mais ce sont les Templiers qui développent l'activité fromagère et bâtissent les principaux villages, ensuite fortifiés par les Hospitaliers.
Les brebis constituent la principale ressource du plateau, dont elles ont aussi façonné les paysages en dévorant la forêt. Sédentaires, gardées par un chien, les brebis restent en hiver à la bergerie. L'élevage ovin et les activités qui en dépendent, organisent la vie des habitants du causse et de ses alentours. Le lait des brebis sert ainsi à la fabrication du Roquefort, dont les caves se situent en légère périphérie du causse. (1) Au XIXème siècle, les moutons assurent également l'essor de la ganterie millavoise. L'obligation de tuer les tout jeunes agneaux, afin d'utiliser le lait de leurs mères, a mis à disposition de l'industrie du gant une grande quantité de peaux. Dans les fermes du Larzac, de nombreuses femmes travaillent alors à domicile pour les mégisseries de Millau, mais, dans les années 1930, le secteur connaît une grave crise, qui entraîne la fermeture de nombreuses tanneries.
* "Le moment disciplinaire". (P. Artières)
Hormis ces activités économiques, le plateau du Larzac accueille bientôt des lieux de relégation, d'enfermement ou d'entraînement militaire. Ainsi, au milieu du XIX° siècle, une institution de redressement de l'enfance disciplinaire est installée dans la colonie agricole pénitentiaire du Luc. Les jeunes détenus y vivent dans des conditions de vie et d'hygiène déplorables. Cet établissement, puis l'installation d'un camp militaire en 1902-1903, inaugurent un "moment disciplinaire" dans le Larzac. Pour installer le camp, l’État achète des bergeries, ainsi que les terrains de trois hameaux. De la sorte, il dispose bientôt d'un vaste rectangle de 8 km de long sur 4 de large, avec pour centre La Cavalerie. L'activité se résume encore à l'accueil de réservistes lors de la période estivale. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le camp accueille la 41ème compagnie de travailleurs étrangers, composée essentiellement d'exilés espagnols, puis vient le tour des prisonniers militaires allemands après la capitulation du IIIème Reich. Entre 1959 et 1962, plus d'une dizaine de milliers d'Algériens y sont enfermés dans des conditions d'arbitraire total. A l'issue des accords d’Évian, le camp sert à parquer plusieurs milliers de harkis, les supplétifs "musulmans" de l'armée française.
Domaine public, via Wikimedia Commons
En 1962, l'indépendance de l'Algérie s'accompagne, pour l'ancienne puissance coloniale, de la perte d'immenses espaces désertiques propices aux manœuvres. L'armée se sent à l'étroit et négligée. C'est dans ce contexte que le Larzac retrouve, à partir de 1963, sa vocation militaire initiale, en accueillant de nouveau les manœuvres de l'armée de terre. Avec une superficie de 3500 hectares, le camp est un des plus petits de l'hexagone. C'est alors qu'en octobre 1970, Alain Fanton, le secrétaire d’État à la Défense nationale dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, évoque le projet d'extension du camp militaire de La Cavalerie, lors du congrès départemental du parti gaulliste (UDR). Les propos s'apparentent encore à une rumeur, mais l'annonce officielle du projet par Michel Debré à la télévision, le 28 octobre 1971, provoque la stupeur. "Il y a toujours eu un camp du Larzac. Il est devenu trop petit. On a pensé que la meilleure solution c'était de l'agrandir, pour la bonne raison que, qu'on le veuille ou non, la richesse agricole potentielle du Larzac est quand même extrêmement faible. Alors, la contrepartie, c'est qu'il y a quand même quelques paysans, pas beaucoup, qui élevaient vaguement quelques moutons, en vivant plus ou moins moyenâgeusement. Donc, il est nécessaire d'exproprier". La description du Larzac par le premier ministre s'avère partiale, pour ne pas dire mensongère. A l'entendre, le plateau se résume à un espace désertique et caillouteux, sur lequel paissent des brebis, et dont la population se résumerait à quelques vieillards cacochymes. Pour convaincre, l'argument économique est avancée. "Cette
extension du camp du Larzac, qui sera modérée (2), sera non seulement très
utile à la défense nationale, mais apportera à la région du Larzac, à la
région de Millau, un apport économique positif pour l'ensemble de la
population". Une telle déclaration, prononcée sur un plateau de télé au début de l'année 1972 (3), tient les agriculteurs du plateau pour quantité négligeable. Dans l'esprit de Debré, les expropriations nécessaires à l'agrandissement du camp ne poseront aucune difficulté. Il est vrai qu'a priori, rien ne place les agriculteurs du Larzac dans le camp de la protestation. Dans ce département conservateur et catholique, la plupart d'entre eux vote à droite et assiste à la messe dominicale.
Il n'empêche. La réalité du Larzac est bien différente de la description qu'en a fait Debré. Sous l'impulsion d'une poignée de "pionniers" venus s'installer au début des années 1960 dans la partie nord du plateau, le causse emprunte le chemin de la modernisation et connaît une révolution silencieuse. Les nouveaux venus, qui habitent dans des fermes isolées, introduisent de nouvelles pratiques. Pour cultiver, ils utilisent des engrais, des machines, s'appuient sur les Groupes d'exploitation agricole en commun (GAEC), des dispositifs permettant de collectiviser les équipements, de mutualiser les machines et d'associer les forces de travail. Or, les exploitations de ces nouveaux venus sont directement concernées par le projet d'expropriation, ce qui explique leur précoce mobilisation contre l'extension du camp.Dans la partie sud du Larzac, les fermes, regroupées en hameaux, appartiennent à de vieilles familles originaires du plateau. Au total, le causse n'est donc pas un désert stérile, comme le suggère le premier ministre. L'agriculture y est en mouvement comme en attestent l'extension des terres cultivées, les rendements céréaliers élevés et l'augmentation de la production laitière, en lien avec la mécanisation de la traite. Les brebis qui paissent dans la zone du Larzac promise aux militaires, permettent en outre de produire environ 325 tonnes de Roquefort. Une dizaine de bergeries du causse travaillent d'ailleurs pour les sociétés fromagères, pour lesquelles le Larzac représente une image commerciale forte. L'annonce de l'extension menace donc directement la perpétuation de l'activité agricole sur le plateau, ce qui ne laisse pas d'inquiéter les paysans.
Jean-Claude Charrié, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons
Une brochure diffusée par quelques
agriculteurs du plateau ("Quelques paysans de Larzac") permet de dresser
un premier état des lieux et conduit un collectif à fonder
l'Association pour la Sauvegarde du Larzac et de son environnement
(ASLE), en janvier 1971. Les principaux animateurs de l'ASLE ont pour
nom Guy Tarlier (4), Louis Massabiau et Jean-Claude Galtier. L'objectif est
de dresser un autoportrait de l'activité agricole, afin de riposter à la propagande gouvernementale. Cette auto-observation prend la forme en mai
1971 d'un Livre blanc qui expose les conséquences économiques et
humaines que provoquerait l'extension du camp.
Trop peu nombreux pour peser, seuls, sur les décisions de l'armée, les paysans larzaciens comprennent très vite la nécessité de se souder et de trouver des soutiens. Dans cette optique, ils trouvent
un relais important au sein des organisations agricoles comme la FDSEA
ou la JAC (jeunesse Agricole Catholique). La chambre d'agriculture de Millau apporte également son aide.Dans cette lutte du pot de terre contre le pot de fer, l'appoint de militants extérieurs au plateau apparaît également indispensable. Les agriculteurs trouvent de solides appuis auprès des militants occitans, alors en pleine renaissance. (5) Ancrés à gauche, ils seront les fers de lance des premières protestations. A la faveur de l'été, de jeunes militants maoïstes en quête de nouveaux terrains de lutte font également leur apparition sur le plateau. Ils donnent des coups de main dans les fermes, prennent part au travail d'élevage et de culture. En parallèle, les nouveaux venus lancent des attaques contre les bâtiments publics de Millau. Ces actions irritent les paysans, qui réaffirment leur désir de rester maîtres de leur combat. Un coup de main, oui, une récupération de la lutte, certainement pas.
* Une lutte locale. Les paysans prennent la direction de la lutte.
Le
6 novembre, à l'appel de la FNSEA, 6 000 agriculteurs de l'Aveyron
manifestent à Millau. Le 7, l'évêque de Rodez et une cinquantaine de
prêtres dénoncent en chaire la décision d'étendre le camp militaire. Le 6
décembre, le conseil général de l'Aveyron vote une motion pour que soit
reportée la décision de principe du ministre. Le 5 février 1972, un
Comité départemental de sauvegarde du Larzac est créé, avec à sa tête le
président du conseil général. Les soutiens affluent, les modes de protestations se diversifient, mais il manque encore un élément fondateur à la lutte du Larzac. Or, depuis quelques années, la communauté chrétienne de l'Arche, animée par Lanza del Vasto, défend le principe de la non-violence sur le plateau. A Pâques 1972, le patriarche propose aux paysans de se joindre à lui pour entamer un jeûne de dix jours. Avec le soutien des évêques de Rodez et Montpellier, il apporte la caution de l’Église, très précieuse aux yeux de beaucoup d'agriculteurs. Del Vasto insiste sur la nécessité de communiquer avec les médias, pour faire connaître ce qui se passe sur le plateau. L'action, qui tient davantage de la grève de la faim que du jeûne, contribue à souder les protestataires. A son terme, le 28 mars 1972, 103 des 109 exploitants concernés par les expropriations, s'engagent à ne pas quitter leurs terres. Ce serment solennel, connu sous le nom de "pacte des 103" affirme le choix de la non-violence et de la désobéissance civile. "Ce texte affirme un premier «nous» collectif" (Artières p207) permettant de forger une cohésion par une lutte sans base institutionnelle. Si les contestataires revendiquent leur identité paysanne forte, ils n'en forment pas moins une communauté ouverte, entretenant des liens étroits avec le monde ouvrier environnant. Une union locale des luttes se dessine ainsi au printemps 1972 avec le soutien apporté par les ouvrières de la SAMEX à Millau.
Bien conscients de la nécessité de contrer la propagande ministérielle, les paysans multiplient les actions, menant un travail pédagogique et collectif pour faire connaître leur combat. Ils offrent des méchouis (opération "Fermes ouvertes"), organisent des veillées, font découvrir leurs produits aux vacanciers ("opération sourire"). Ces moments de convivialité donnent lieu à des rencontres fructueuses avec les acteurs des milieux militants et/ou citadins. Dans plusieurs villes de France, des comités Larzac sont créés. Au total, de nombreuses actions voient le jour, avec toujours une priorité: garder la maîtrise de la lutte.
Le 14 juillet 1972, plus de quatre-vingt tracteurs quittent le plateau pour manifester à Rodez, à presque 100 km du Larzac. Sur place, plus de 20 000 personnes se sont réunies pour soutenir les paysans. L'importance du rassemblement marque les esprits et incite certains à organiser un événement à Paris. le 25 octobre, 60 brebis du Causse sont lâchées sous la Tour Eiffel. Sur leur dos, on peut lire l'inscription "Nous sauverons le Larzac". La photo des bêtes en train de paître sur le Champ de Mars est aussitôt reprise à la une de la presse.
Peinture murale à Orgosolo en Sardaigne. [photo perso]
* une guérilla foncière entre les paysans et l'armée.
L'intense mobilisation paysanne n'impressionne guère les autorités. Par l'intermédiaire d'un chargé de mission qui démarche
les agriculteurs les uns après les autres, le ministre joue la carte de
la discorde. Sans grand succès. En décembre 1972, le ministère de la Défense signe un arrêté de reconnaissance d'utilité publique du projet d'extension, dont le calendrier est précisé. "Les expropriations éventuellement nécessaires devront être réalisées dans un délai de cinq ans à compter de la date de publication du présent arrêté." Les paysans ripostent le 7 janvier 1973, en décidant de "monter" à Paris avec leurs tracteurs. Pendant plusieurs jours, le convoi sillonne la France. A chaque étape, les FNSEA locales et les populations réservent un accueil enthousiaste aux Larzaciens. Le slogan Gardarem lo Larzac fait florès. A Orléans, les agriculteurs apprennent que toute manifestation est interdite par décision préfectorale. Peu importe, les agriculteurs décident de poursuivre leur périple à pieds, pancartes à la main. Tout au long de la marche, de nouvelles alliances se créent. Ainsi, Bernard Lambert, l'animateur du mouvement des Paysans travailleurs, apporte le soutien précieux et indéfectible de son syndicat à la lutte. Au total, la marche sur Paris a un fort impact. La bataille de la médiatisation devient cruciale. Pour contrer les affirmations gouvernementales, le combat du Larzac se dote de symboles forts, le tracteur et la brebis, de slogans incisifs et drôles tels que "faites
labour, pas la guerre", "gardarem lo Larzac", "des moutons pas des
canons"...
Sur le terrain, les paysans s'emparent en décembre 1973 des Groupements fonciers agricoles (GFA) pour s'opposer en toute légalité au projet gouvernemental. Face au grignotage foncier de l'armée, la stratégie consiste à diviser les propriétés en les vendant en tout petits morceaux. Cette parcellisation des terres du Larzac rend plus complexe les expropriations, tout en permettant de créer un réseau de nouveaux propriétaires/militants, dont certains sont fameux, à l'instar de René Dumont ou Théodore Monod. Le GFA Larzac-Un est un succès. Il est le plus important de France par le nombre de souscripteurs (496). Au total, "les services de l'armée ne sont parvenues à faire signer des promesses de vente que pour 1500 hectares." Ainsi, "il apparaît de moins en moins probable qu'ils parviennent à leurs fins sans avoir recours aux expropriations." (Artières p 226)
Sur le plateau, la désobéissance s'installe et la
lutte se politise. En 1973-1974, les militants de la
résistance civile, venus en renfort, multiplient les actions aux modalités très variées. La proposition "3% Larzac" consiste à refuser, à chaque tiers provisionnel, trois pour cent des sommes dues au percepteur, et à les utiliser pour construire une bergerie. Ce "refus redistribution" aboutit à la fondation de la bergerie de La Blaquière. Cette "cathédrale des paysans" devient le symbole de leur résistance acharnée. Pendant deux ans, les volontaires édifient le bâtiment, sans permis de construire, grâce aux fonds fournis par le refus de l'impôt. La bergerie permet, au moins symboliquement, de bloquer un accès au camp. Elle constitue, enfin, une porte d'entrée dans la lutte pour de nombreux militants extérieurs au plateau, qui mettent la main à la pâte, en s'activant sur le chantier. Le 5 octobre 1974, les agriculteurs entament l'occupation de la ferme des Truels, achetée par l'armée.
Rajal del Gorp. JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
* «Tous au Larzac»
Toujours soucieux de faire connaître leur lutte, et de la mettre en récit, les paysans se dotent d'une agence, Larzac Infos, et d'un journal intitulé Gardarem lo Larzac. De grands rassemblements organisés sur le plateau au cours de la période estivalecontribuent également à inscrire la lutte dans la mémoire collective. L'idée est due à Bernard Lambert (6) dont les Paysans travailleurs prennent en charge l'organisation de l’évènement, en collaboration avec la Gauche Ouvrière et Paysanne. Le Rajal del Gorp ("la source du corbeau"), un cirque naturel, devient le point de convergence de très nombreux militants, le 25 août 1973. Près de soixante mille personnes, venues de toute la France, répondent à l'appel. Occitanistes, antimilitaristes, anticapitalistes, libertaires, se retrouvent sous le soleil aveyronnais.
C'est bien sur le plateau du Larzac que se joue l'après mai 68. La lutte des paysans entre alors en résonance avec d'autres luttes, comme celles des peuples du Sahel ou des ouvriers de la fabrique de montres LIP (7). Des
stands associatifs s'élèvent, des concerts sont organisés, les débats s'improvisent. Les
17 et 18 août 1974, 100 000 personnes se réunissent de nouveau dans le cirque naturel, sous le signe du tiers monde et de
l'antimilitarisme. (8) "Le blé fait vivre, les armes font mourir". Le rassemblement est l'occasion de discours marquants comme celui prononcé par Bernard Lambert. "Partout nous voyons la main mise grandissante de l'Etat centralisateur sur la communauté de base, sur l'individu, la montée des fascismes économiques, politiques, religieux; le progrès technique incontrôlé, celui qui nous fait accepter n'importe quoi pour assurer notre profit, notre bien-être. Le refus d'accepter l'autre comme un être différent qui peut naître, mourir, se nourrir, s'habiller, aimer, briller de manières différentes. Alors que faire? Hein ! Qu'est ce qu'on fait ? Continuons de croire que notre couleur de peau est la plus belle, notre civilisation la meilleure, notre religion la seule vraie et à la fin crevons ... Crevons ! D'être trop riche ! D'être trop gras !! D'être trop con !!!"
Un des faits les plus marquants du rassemblement de 1974 reste la venue d'un invité surprise: François Mitterrand. Le candidat malheureux de l'Union de la gauche à la présidentielle de mai 1974, débarque à l'improviste au Rajal. L'homme est pris à parti, conspué, bousculé. Les paysans sont furieux de ne pas avoir été prévenus de sa visite. Pour autant, ils dénoncent les violences commises contre l'homme politique, tout en fustigeant toute forme
d'exclusion. Cette rencontre "ratée" est paradoxalement décisive pour l'avenir de Mitterrand et des Larzaciens. Loin de tourner le dos, le socialiste développera un attachement personnel pour cette terre et ses habitants, dont il n'oubliera pas le combat une fois arrivé au pouvoir.
* "Le Larzac restera, / notre terre servira, à la vie"
En fin de soirée, les
meetings laissent la place aux bals populaires et à la musique. Les manifestants
jouent de la vielle à roue, de l'accordéon, du violon ou de la
mandoline. Enfin, des concerts festifs sont donnés par Colette Magny,
Claude Marti, Graeme Allwright... Le
plateau prend des faux airs de Woodstock. La presse
insistera beaucoup sur le curieux mariage entre hippies et paysans locaux. Les
adversaires de la lutte chercheront par ce biais à dépolitiser la lutte et à
réduire les rassemblements sur le Larzac à des kermesses.
La lutte du Larzac inspire les artistes. En 1972, le chanteur occitan Patric compose et interprète la "Cançon del Larzac". L'année suivante, Dominique Loquais (9) crée "Chanson du Larzac", le véritable hymne du mouvement. Le
titre est un bon condensé du message et du contenu politique de la
lutte, ainsi que des différentes actions mises en œuvre par les paysans
au mitan des années 1970.
Les paroles reprennent les slogans de la lutte, tout en insistant sur la détermination des manifestants et la dimension antimilitariste de la lutte. "Le
Larzac restera, / notre terre servira, à la vie, / des moutons pas des
canons, / jamais, nous ne partirons. / Debré, de force, nous garderons
le Larzac." Par ailleurs, l'adversaire est nommé et défié. "Nous sommes 103 paysans, invités à foutre le camp / Debré a dit: "j'ai décidé. Je veux la terre pour mon armée." / Mais nous avons tous refusé, pas question de se faire acheter. / Pour nous, la terre n'a pas de prix, pour nous la terre est notre vie."
A la fin de l'année 1974, le mouvement du Larzac est à la croisée des chemins.
1. En
1842, quelques propriétaires de cabanes (où l'on "fabrique" le fromage)
se regroupent sous le nom de Société des caves. La coopérative concentre bientôt
les deux tiers de la production. Les conditions de travail y sont rudes,
ce qui pousse les cabanières - qui manipulent le fromage - à se lancer
dans une grève (victorieuse) en 1907.
2. En réalité, l'extension envisagée porterait le camp à 17 000 hectares, ce qui en sextuplerait la superficie.
3.
Pro et anti extension s'affrontent sur l'argument économique. Le
gouvernement promet la création d'emplois grâce à l'agrandissement. Les commerçants de La Cavalerie soutiennent également l'agrandissement du camp. Au
contraire, les paysans, certains élus locaux et des industriels
défendent le nouveau dynamisme agricole du Larzac, que mettrait à mal,
selon eux, le projet de l'armée.
4.C'est le cas de Guy Tarlier, un ancien militaire devenu agriculteur, arrivé de Centrafrique en Aveyron, en 1965.
5. Le Larzac s'inscrit
dans une longue généalogie de révoltes du midi, celles des Cathares, Camisards, vignerons de 1907 ou mineurs de Decazeville en 1961.
6.
L'agriculteur
breton, membre du PSU (Parti socialiste unifié), a fondé depuis
quelques années le Mouvement des Paysans Travailleurs et a noué des
contacts avec le groupe des 103 du Larzac lors de leur montée en
tracteurs vers Paris. Il favorise le rapprochement entre les paysans et
les militants d'extrême-gauche de l'après 68.
7. Les LIP mènent une grève contre la fermeture de leur usine de Palente (Franche-Comté) en 1973. Ils décident alors de s'emparer du stock de montres, de reprendre la fabrication et de vendre directement leurs productions. "C'est possible: on fabrique, on vend, on se paie", clament-ils dans leur slogan.
8. Les
paysans larzaciens ne sont pas antimilitaristes, mais le projet de
redéploiement militaire se déroule dans un contexte de forte mobilisation pour la
paix. Une décennie après la fin des
guerres coloniales, le service militaire suscite une vive opposition. En
1973 se développe ainsi un vaste mouvement de contestation contre la loi
Debré, qui rend plus difficile l'obtention du sursis militaire.
9. Originaire
de Loire Atlantique, le chanteur apportera son soutien aux zadistes de
Notre-Dame des Landes, une fois la victoire du Larzac obtenue. Le lien
entre les deux mouvements existe dès le départ de la lutte. La première
association de défenses des riverains du projet aéroportuaire remonte
d'ailleurs à l'année 1972.
G. Philippe Artières:"Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, de sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis...", La Découverte, 2021.
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.