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mercredi 1 mai 2024

#SaveToomaj !

"Nous devons éliminer la musique", proclame Khomeyni, en 1979. L'instauration de la République islamique entraîne le déclin de la musique, traditionnelle ou pop. Cette dernière est alors suspectée de corrompre la jeunesse et de diffuser les influences dissolvantes du "Grand Satan" américain. Au cours de la décennie 1970, la pop iranienne avait pourtant connu un grand essor, avec l'émergence de chanteuses talentueuses, telles Googoosh. Or, la chute du shah s'accompagne de l'interdiction des concerts et de la fermeture des salles de spectacle. Les femmes ne peuvent désormais plus se produire seules sur scène. La musique ne se perpétue qu'à la condition d'emprunter les circuits clandestins (cassettes pirates). Pour poursuivre leurs activités, beaucoup d'artistes doivent s'exiler. 

Au cours des années 1990, une timide ouverture desserre le carcan coercitif. La musique traditionnelle retrouve droit de citer, avant que l'élection du président Khatami, en 1997, ne permette à la pop de se faire de nouveau entendre. Les productions restent cependant soumises à un contrôle préalable du ministère de la Culture et de l'Orientation, qui donne le la, ou plutôt ne donne pas le la, à tous ceux dont les textes et le tempo ne correspondent pas aux canons imposés par le rigorisme religieux ambiant. Rock et rap, aux paroles "indécentes" et aux rythmes trépidants, sont donc bannis. Pourtant, en dépit de la censure et des interdits, une scène underground, dynamique et clandestine, apparaît à Téhéran. A l'abri des regards, répétant dans les caves ou les logements privés, (1) les musiciens dissidents cherchent à échapper aux forces de sécurité qui veillent, traquent et persécutent. Les progrès techniques apparus au cours des deux dernières décennies ont offert de nouvelles perspectives aux artistes libres, rendant aussi plus difficile leur censure. Le déploiement d'internet et le développement des smartphones permettent ainsi d'enregistrer des vidéos et de diffuser les chansons. Rockeurs et rappeurs deviennent les hérauts d'une jeunesse aspirant à vivre dans une société pluraliste, sécularisée, ouverte et tolérante. 

Depuis 1979, plusieurs mouvements de protestations (révolte estudiantine de l'été 1999, "révolution verte" en 2009, les manifestations des classes populaire de l'hiver 2017-2018) tentèrent d'infléchir le cours des événements. En vain. L'élection d'Ébrahim Raïssi, en 2021, fut marquée par un durcissement de la "police des mœurs". (2) C'est dans ce contexte explosif qu'éclate un soulèvement, le 16 septembre 2022. Ce jour-là, Mahsa Jina Amini, étudiante de 22 ans, meurt à l’issue de son placement en garde à vue par la police des mœurs, au prétexte qu'une mèche de cheveux sortait de son voile. (3) La révolte revêt une dimension nationale. Au premier rang des protestataires se trouvent les femmes, les étudiants, les classes populaires. Tous aspirent à chasser un régime honni, qui se lance dans une surenchère sécuritaire et sème la mort, alors même que les difficultés économiques s'accumulent, en lien avec la baisse des revenus du pétrole. Tandis que les dépenses militaires ou celles liées au programme nucléaire explosent, les dépenses sociales chutent.  

La vague de protestation qui fit suite à la mort de Mahsa Jina Amini ne pouvait laisser indifférents les musiciens, eux même durement traité par le pouvoir. Une semaine après le début le décès de la jeune kurde, une chanson vient ainsi percuter le mur du silence imposé par les gardiens de la révolution. Le morceau a pour titre Baraye , un terme persan que l'on peut traduire par "pour" ou "à cause de". Nous en avons déjà parlé sur le blog. Le 24 septembre 2022, dans une vidéo rapidement devenue virale, une jeune femme anonyme reprend en persan Bella Ciao, la chanson érigée en symbole de résistance à toutes les oppressions. L'interprétation, sublime, propose une variante aux paroles originales. "O peuple, sois uni. Nous qui sommes debout jusqu'à demain, notre droit n'est pas faible."

 

Ces initiatives musicales, critiques du régime, font courir de grands risques à leurs autrices ou auteurs, comme le prouve la récente condamnation à mort de Toomaj Salehi. Rappeur engagé et très populaire, originaire d'Ispahan, Toomaj Salehi (توماج صالحی) naît en décembre 1990, dans une famille opposée à l'intégrisme religieux des mollahs. Adolescent, il se passionne pour le hip-hop et la figure de Tupac Shakur, ce qui le place très vite en porte-à-faux dans un pays où la police des mœurs traque et prohibe toute influence culturelle occidentale. Dans ses textes, Toomaj fustige l'ordre moral rétrograde imposé par la République islamique, les injustices et inégalités qui fracturent la société iranienne, la suppression des libertés fondamentales et l'assujettissement des femmes. En 2021, il obtient un succès important avec le morceau "Soorakh mooshe" (Trou de souris), dénonciation en règle de la corruption d'un régime rapace, dont les détournements financiers s'inscrivent dans une société en proie à la pauvreté. "Si tu as vu la douleur du peuple, / mais que tu as choisi de détourner ton regard. / Si tu as aperçu la répression des opprimés, / mais que tu as passé ton chemin. / Si tu l'as fait par peur / ou pour ne pas nuire à tes intérêts personnels, / alors, tu es complice du tyran, / tu es un criminel". 


Cette prise de parole courageuse suscite l'admiration de tous ceux qui veulent en finir avec le régime, mais lui attire aussi de très graves ennuis. Arrêté en septembre 2021, il est relâché sous caution. Après la mort de Mahsa Jina Amini participe au mouvement de protestation qui gagne tout le pays. Il publie le morceau "Meydoone jang", dans lequel il diffuse des images des manifestations. "Voici le champ de bataille. / Il est temps de dépasser nos peurs et d'affronter notre ennemi." Le rappeur brave encore la censure en publiant la chanson Faal, une diatribe contre l'absence de justice d'un régime au sein duquel "danser les cheveux au vent" constitue un crime. Avec Torkamanchay, Salhehi accuse le pouvoir iranien de se vendre à la Chine. "Si tu es un pouvoir religieux, pourquoi te soumets-tu à la Chine? / Pourquoi nous voles-tu pour le donner à ton ennemi?" Après quelques semaines de tergiversations, les mollahs engagent la répression. Plus de 500 Iraniens sont tués et près de 20 000 arrêtés, dont Salehi, en septembre 2022.

Condamné à 6 ans de détention pour "corruption sur terre", Toomaj est incarcéré. Placé à l'isolement, il subit des tortures. Libéré sous caution, le 19 novembre 2023, il accorde alors une interview à la Télé canadienne, dans laquelle il ne mâche pas ses mots. "En Iran, le bonheur est un crime. Danser est un crime. Un Iran libre, ce serait un pays où la police mœurs ne pourrait pas vous enlever en pleine rue, et avoir la loi de son côté. Un Iran libre, ce serait un pays où les agents du régime n'auraient pas le droit de commettre des viols ou des agressions sexuelles, ou à jeter de l'acide au visage d'une femme." Douze jours après avoir été libéré, le rappeur retourne en prison 12 jours plus tard. Le 24 avril 2024, un tribunal révolutionnaire le condamne à la peine de mort toujours pour "corruption sur Terre". Toutefois, selon le journal conservateur Hamshahri, "en raison de l'expression de remords par l'accusé, la justice a estimé que le chanteur avait le droit à une remise de peine", et sa condamnation transformée en longue captivité.

L'annonce de ce verdict suscite une vague d'indignation dans le monde entier. Des manifestations de soutien au "rappeur le plus courageux du monde", sont organisées. En médiatisant au maximum son cas, ses soutiens espèrent lui éviter la pendaison. En France, une tribune publiée dans Le Monde par un collectif d'artistes, d'écrivains et de militants des droits demande au président de la République d'agir au plus vite pour sauver le rappeur. Armin Arefi, grand reporter, en appelle, quant à lui, aux grands noms du rap français, afin de "faire du bruit".

Le cas de Toomaj Salehi est loin d'être isolé. Le régime s'en prend à tous les artistes, qui ne se conforment à l'idéologie au pouvoir. Le rappeur kurde Saman Yasin a été condamné à 5 ans de prison pour avoir "mené une guerre contre Dieu".  La dessinatrice Atena Fargahadani, qui tentait d'afficher un de ses dessins dans la rue, en avril 2024, a été violemment prise à partie, arrêtée et poursuivie pour "propagande contre l'Etat". Elle risque, elle aussi, la peine de mort. (4)

#SaveToomaj !

Mise à jour du 15/02/2025 : 

Emprisonné pendant deux ans pour avoir soutenu le mouvement "Femme, vie, liberté", Toomaj a été libéré le 1er décembre 2024, après que la sentence de mort à son encontre ait été annulée en juin par la Cour suprême iranienne.

Notes :

1. En 2009, le film "Les Chats persans" du réalisateur Bahman Ghobadi retrace le parcours chaotique de jeunes Iraniens qui cherchent à créer leur groupe de rock.

2. Instaurée en 2005 par le sinistre Ahmadinejad, cette police est chargée de veiller "au respect des valeurs islamiques dans l'espace public.

3. La jeune femme, originaire de la ville de Saqez dans le Kurdistan iranien, était en visite à Téhéran lors de son arrestation. 

4. Les anonymes ne sont pas davantage à l'abri. En décembre 2023, Sadegh Bana Motejaded, 70 ans, marchand de poisson sur le marché de Racht, dans le nord de l'Iran, publie sur son compte instagram une vidéo dans laquelle il chante une comptine. Il y incite les spectateurs à faire de même. Le message devient viral. Le morceau est remixé et réadapté en version électro ou hip-hop. Les autorités voient rouge. Sadegh est accusé de "production de contenu criminel" et sa page bloquée. Le chanteur amateur, et ceux qui l'accompagnent, sont arrêtés, battus et poursuivis. Or, loin de l'effet attendu, la répression ravive la contestation. Dans un pays où il est prohibé de danser et chanter en public, des hommes et des femmes décident de braver l'interdit, entamant des chorégraphies dans les rues, les parcs, les écoles. La répression et la terreur mettront bientôt un terme à cette forme de résistance.

Sources:

- "Le rappeur Toomaj Salehi, voix de la révolte contre les mollahs", dans la BO du monde diffusée sur France Inter le 4 décembre 2023. 

- "Pour l'Iran : Bizaram Az Dine Shoma de the Kiffness & Saba Zameni"

- "Shahram Shabpareh, Prison song

- "Persian pop et rap iranien, les héros de la transgression", La série musicale du 1er janvier 2023, sur France Culture. 

- "Femme Vie Liberté : les voix de la révolution en Iran", La série musicale du 7 mai 2023, sur France Culture

- "Les artistes au coeur de la Révolution

- «Toomaj Salehi, "le rappeur le plus courageux du monde" condamné en Iran», vidéo de Courrier International.

mardi 23 avril 2024

Chansons contre le FHaine et Jean-Marie Le Pen.

Nous nous intéressons ici à la résistible ascension de l'extrême-droite en France, avec, comme fil directeur, les chansons contre le Fhaine.

 
L'extrême droite française sort exsangue de la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle elle a collaboré avec l'Allemagne nazie et mené une politique xénophobe et antisémite. Pendant une dizaine d'années, ses partisans font figure de parias.  

En 1988, les Rita Mitsouko enregistrent « Le petit train ». Sur une musique enjouée et des paroles en apparence légères, ils décrivent le processus de déportation et l'extermination des Juifs d’Europe perpétrée par les nazis et leurs alliés au cours de la Seconde Guerre mondiale. A l’heure où les négationnistes s’emploient à nier l’existence des chambres à gaz, les paroles laissent poindre une inquiétude diffuse. "Reverra-t-on une autre fois / Passer des trains comme autrefois? / C'est pas moi qui répondra / Personne ne sait / Ce qui s'y fait / Personne ne croit / Il faut qu'il voit / Mais moi je suis quand même là / Petit train / Où t'en vas-tu? / Train de la mort / Mais que fais-tu? Le referas-tu encore?"    


Une fois la Libération et l'épuration terminées, les anciens caciques vichyssois connaissent un retour en grâce à la faveur de l'adoption de lois d'amnistie. Au mitan des années 1950, Pierre Poujade, papetier du Lot, se fait un nom autour d'un programme antifiscal, antiparlementaire, anticommuniste, xénophobe et nationaliste. Son électorat se recrute chez les petits propriétaires, commerçants et artisans. Parmi les députés poujadistes accédant au Palais Bourbon en 1956 figure Jean-Marie Le Pen, 27 ans. (1) L’homme est ambitieux, bon orateur, dénué de scrupules, profondément anti-communiste et attaché à l'empire colonial. En mars 1956, Guy Mollet engage le contingent en Algérie. Le Pen décide de quitter l'hémicycle en octobre pour rejoindre le 1er régiment de parachutistes. L'Algérie française cimente alors toutes les droites radicales, convaincues que seule la préservation de l'Empire colonial assurera le rayonnement mondial de la France. Sur place, le Breton pratique et justifie la torture. 

Sarcastique, Maxime Le Forestier dresse le portrait d'un "Parachutiste", qui pourrait être le lieutenant Le Pen. "Tu torturais en spécialiste / Parachutiste / Alors sont venus les honneurs / Les décorations, les médailles / Pour chaque balle au fond d'un cœur, pour chaque entaille / Pour chaque croix noire sur ta liste / Parachutiste". Bérurier noir imagine dans "Hé hop" que "Le Pen se prend un coup'd'gégène" et Bigeard "20 ans de mitard". 


 
Au printemps 1957, le député para rentre à Paris, alors que le phénomène poujadiste périclite. Le putsch d'Alger précipite la fin de la IV° République et le retour au pouvoir de De Gaulle en juin 1958. Lors des premières législatives de la V° République, Le Pen est élu député à Paris sous l'étiquette du Centre national des indépendants et paysans, le grand parti de la droite parlementaire. Il semble alors en voie de notabilisation. Toutefois, Le Pen reste un partisan acharné de l'Algérie française; une cause perdue, mais un outil idéologique puissant pour la droite nationaliste. Comme beaucoup d'autres partisans de l'Algérie française, il voue désormais une haine inextinguible à l'encontre de De Gaulle. A ses yeux, en bradant l'Empire, ce dernier est devenu le fossoyeur de la nation. Le Pen se complaît désormais dans le ressentiment et prophétise une colonisation à rebours. "Si vous ne faites pas l'Algérie française, vous aurait la France algérienne."
L'extrême droite a perdu son combat. Les revers électoraux s'enchaînent. En 1962, Le Pen perd son siège de député. Lors de la présidentielle de 1965, il est le directeur de campagne de Jean-louis Tixier-Vignancour, l'ancien ministre de Pétain, puis avocat des collaborateurs et des membres de l'OAS. Le Breton anime les meetings et s'impose comme un orateur redoutable. Sans grand succès pour autant, puisque Tixier n'obtient que 5% des voix. Le Pen connaît alors une traversée du désert politique, mais ne néglige cependant pas d'entretenir avec soin son carnet d'adresses, ses réseaux parmi les néo-nazis et les nostalgiques de la France de Vichy. Pour vivre, il fonde la Serp, une société d’édition de disques militants dont le catalogue comprend discours de dictateurs, musique militaire et chants nazis. Les affaires ne semblent guère florissantes, mais la boutique devient le point de ralliement des diverses composantes de l’extrême droite française: cathos intégristes, nostalgiques de l'Algérie française, nationalistes, identitaires. Aux élections législatives de 1967, les différentes listes d'extrême droite réunissent moins d'un pour cent des voix.

A l'automne 1972, le mouvement Ordre nouveau se dote d’une vitrine légale, un parti politique : le Front national, présenté comme le rassemblement de "la droite sociale, populaire et nationale". Jean-Marie Le Pen est appelé à la tête de la jeune formation. L'homme a une expérience politique et possède un énorme carnet d'adresses. C'est un tribun et un militant déterminé. Ainsi, il parvient à unifier sous la bannière du Front national, et derrière son nom, la quasi-totalité de la droite nationaliste française. Il s'impose comme le leader incontesté de la droite radicale, xénophobe, se présentant comme la seule véritable opposition aux parlementaires corrompus. Il convoque le mythe d'une France éternelle qui s'inscrirait dans une continuité historique, invitant les jeunes générations à se glisser dans les pas des ancêtres, une rhétorique excluant de fait tout nouveau venu. Le parti emprunte le logo du parti néo-fasciste italien (MSI): une flamme tricolore.

En 1998, avec "la flamme", Sinsemilia en appelle à la résistance face à la progression des idées lepénistes. Le titre du morceau se réfère bien sûr au logo du Front national.

À la présidentielle de 1974, Le Pen ne réunit encore que 0,74 % des suffrages (environ 200 000 voix). Le résultat est ridicule, mais désormais l'homme devient, aux yeux de sa famille politique, le chef incontesté de l'extrême-droite. La campagne lui permet de se faire connaître. Il comprend la nécessité de soigner son look, ce qui l'incite à troquer le bandeau noir pour l’œil de verre. En 1976, il bénéficie alors d'une manne financière considérable en héritant de Hubert Lambert, richissime homme d'affaires et sympathisant d'extrême droite. La famille du défunt accuse le leader du FN de captation d'héritage. Quoi qu'il en soit, Le Pen reçoit le domaine de Montretout, situé sur les hauteurs de Saint-Cloud.

Le choc pétrolier, et la crise économique qui point constituent une aubaine pour Le Pen, qui ne cesse d'opposer les petits aux élites, les vrais Français aux "cosmopolites". Il troque désormais la question coloniale pour la question sociale. Les mutations de la société française sont exploitées à des fins nationalistes. Lors des législatives de 1978, déjà, Le Pen entend éradiquer le chômage par la réduction de l'immigration. Il use de formules chocs, simplistes et démagogiques. Le slogan d'une affiche du Front national proclame qu'"un million de chômeurs, c'est un million d'immigrés en trop." (2)

Avec "Voilà" Rachid Taha déplore la résurgence des idées racistes, qui font des immigrés, encore et toujours, les responsables de tous les maux. "Dehors, dehors les étrangers. / C'est le remède des hommes civilisés. / Prenons garde ils propsèrent, / pendant que l'on regarde ailleurs."

Faute d'avoir obtenu les 500 parrainages nécessaires, Le Pen ne participe pas à l'élection présidentielles de 1981, mais la fin de la censure audiovisuelle voulue par le nouveau président Mitterrand, permet au leader frontiste d'obtenir des passages télé. Les propos scandaleux (3) distillés à intervalle régulier, la complaisance médiatique à l'égard de son bon client, font que la verve empoisonné fait mouche. Le cordon sanitaire, qui retenait jusque là la droite dite républicaine de pactiser avec le FN, finit par céder. En 1983, l'UDF, le RPR et le FN  font liste commune lors du second tour d'une élection municipale partielle à Dreux. Une dizaine de frontistes accèdent au conseil municipal. Prolongeant cette dynamique, le parti recueille 11,4% des suffrages aux élections européennes de 1984 .

En 1985, ces succès électoraux inspirent « Anne ma sœur Anne » à Louis Chedid. « Elle ressort de sa tanière, la nazi-nostalgie : / Croix gammée, bottes à clous, et toute la panoplie. Elle a pignon sur rue, des adeptes, un parti… / La voilà revenue, l’historique hystérie. / Anne, ma sœur Anne, / Si tu savais c’que j’entends (…) les mêmes discours, les mêmes slogans, / Les mêmes aboiements ! » Alors que l'extrême-droite obtient un succès croissant. Chédid s’emploie à rafraîchir la mémoire de ses auditeurs en convoquant « un passé qui ne passe pas », ainsi que le fantôme d’Anne Frank. Au moment où les idées du Front National se banalisent, le chanteur fustige la complaisance à l’égard de la « nazi-nostalgie».

Aux élections législatives de 1986, le FN rassemble 9,6% des voix. A la faveur de l'adoption du scrutin proportionnel, trente cinq députés d'extrême-droite font leur entrée au Palais Bourbon. Pour regagner les électeurs partis au FN, la droite traditionnelle reprend à son compte le discours lepéniste. En 1991, lors d'une réunion, Jacques Chirac chasse sur les terres du Front national, en s'inscrivant dans une surenchère xénophobe. Ce faisant, il tombe dans le piège tendu par François Duprat, théoricien de l'extrême-droite, qui mène une bataille culturelle consistant à imposer le vocabulaire et les thèmes frontiste à droite. La stratégie fonctionne au seul bénéfice du FN car,  comme le serine à longueur d'interview Le Pen, "L'électeur préfère toujours l'original à la copie." "Je constate que Jacques Chirac arrive à tenir le même discours que le Front national, tout en continuant à affirmer que la FN est extrémiste et à le diaboliser. Il y a là une contradiction qu'il faudra bien lever, ou qu'à défaut, les électeurs lèveront pour lui", tacle le leader frontiste

Le morceau ""le bruit et l'odeur" du groupe toulousain Zebda intègre les mots de Chirac, pour mieux pointer les contradictions de ceux qui n'envisagent les immigrés que comme un poids, oubliant le rôle économique crucial et indispensable qu'ils jouent dans le pays.

Le Pen est un populiste qui prétend redonner la parole au peuple par l'intermédiaire des référendums. Sauveur de la nation, il fustige les élites corrompues, qui conduiraient selon lui la France au chaos. Par le slogan "Le Pen, le peuple", le tribun prétend représenter, mieux que tout autre, les aspirations populaires. Mais dans sa bouche, le peuple est défini ethniquement, par les origines et la biologie. Il défend l'idée d'un déterminisme de l'ADN et des origines familiales (un peu comme le volk allemand) qui aboutiraient à forger une "nation de chair", dont seraient exclus tous les immigrés. Afin de récupérer un électorat ouvrier déçu par les partis républicains traditionnels, Le Pen colore sa définition d'une dimension sociale, purement opportuniste. 

La sémantique joue un rôle central. Pour Le Pen, le chômage est un "cancer social", les malades du sida des "lépreux modernes". Le leader frontiste a une conception organique de la société. Le corps se définit par la filiation, le respect dû aux ancêtres. Cet organicisme fait qu'on ne peut pas accueillir de corps étrangers qui menaceraient la pureté du corps social. Dans l'optique frontiste, les chômeurs, les immigrés deviennent des dangers... Dans cette conception, inutile de mettre en place des droits sociaux ou de réguler le marché de l'emploi.  

Raggasonic dénonce le discours chauvin des obsédés du "Bleu blanc rouge". De même, à l'aide d'une punchline savoureuse, Fabe fait savoir à Jean-Marie tout le bien qu'il pense de lui. "Si Jean-Marie courait aussi vite que je l'emmerde, il serait tellement loin. / Avant je les détestais, mais aujourd'hui je les aime tellement moins. / C'est physique, biologique, au bleu, blanc, rouge, je suis allergique."

L’échec de la politique de relance mitterrandienne qu’entérine le virage de la rigueur, puis les politiques libérales de la droite détournent de nombreux électeurs des partis politiques traditionnels. Le déclin du militantisme politique et syndical, l’absence de perspectives collectives, la dégradation des conditions de vie contribuent également à la progression de l’extrême droite qui parvient à exploiter à son profit un contexte socioéconomique difficile. Le parti connaît sa fulgurante ascension alors que désindustrialisation, chômage de masse et peur du déclassement frappent durement. Cet essor du FN suscite des réactions d'inquiétudes et d'hostilité. 

Sur scène, au moment où le parti à la flamme connaît ses premiers succès électoraux, le Bérurier noir interprète son titre Porcherie, une violente charge contre Le Pen et ses idées. Chauffé par son public, le groupe ajoute un mini-couplet rageur, dont la phrase conclusive devient un slogan fédérateur: « La jeunesse emmerde le Front national ». Le titre "On vous aura prévenu" des Frères misèresmet en garde l'auditeur : "Dans un pays d'extrême-droite / on se torche avec les doigts / y'a plus de journaux pour ça / Dans un pays d'extrême-droite / On s'inscrit pas aux syndicats / Parce que des synicats y'a en a pas".


Au printemps 1987, alors que se déroule le procès Barbie, Le Pen affirme lors d'un entretien diffusé sur RTL que les chambres à gaz ne sont qu'un point de détail de la Seconde guerre mondiale. Ces propos antisémites provoquent l'ostracisme temporaire du leader frontiste, mais lui permettent également de séduire de nouveaux électeurs. D'aucuns plébiscitent un soit-disant "parler vrai", sans tabou, qui trancherait avec la langue de bois du reste de la classe politique. Le Pen peut désormais se victimiser à loisir, affirmant à qui veut l'entendre que les médias cherchent à le faire taire.

Avec "Un bon Français", la maison Tellier donne à entendre le monologue pitoyable d'un salaud ordinaire. L'ignorance, la peur, la méchanceté le conduisent à dénoncer son voisin parce qu'étranger ou différent. La référence au corbeau peut être vue comme un clin d’œil au film de Clouzot et au célèbre Chant des partisans.

Figure désormais connue de tous, le leader frontiste ne voit plus la nécessité de prendre des précautions oratoires, provoque et adore ça. Financé par la secte Moon, Le Pen arrive en quatrième position de la présidentielle 1988, recueillant un peu plus de 14% des suffrages. Au début des années 1990, Le Pen se présente en candidat anti système. En 1992, la liste frontiste aux régionales en PACA obtient 23% des suffrages, après avoir développé un discours violemment anti-immigrés. Le "Poulailler's song" de Souchon fustige la bêtise raciste. La chanson date de 1977, mais reste malheureusement toujours autant d'actualité.

Aux élections présidentielles de 1995, Le Pen stagne à 15 %. C'est alors que Bruno Mégret, un haut fonctionnaire, croit voir son heure sonnée. Libéral en économie, il adopte une conception ethnique de la société. Après avoir été membre du RPR de Chirac, Mégret rallie le FN où il place ses fidèles. En 1995, Toulon, Marignane et Orange sont gagnées par le Front national. C'est la première fois qu'il revient au pouvoir depuis Vichy, non sans créer de vives tensions et susciter l'indignation des artistes.

Dans « Tout semble si», Zebda appelle à la vigilance. "N'attends pas qu'ils reviennent / Même s'ils n'ont pas d'armes tu vois / N'attends pas qu'ils reviennent / Ils ont pris quatre villes déjà / N'attends pas qu'ils nous tiennent". Le Massilia Sound System déplore, quant à lui, la montée de l'intolérance dans la cité phocéenne ("Ma ville est malade). Enfin,  le Suprême NTM déplore que dans sa ville, St-Denis, "le borgne sénile s'amuse à faire un score de 25%". ( Plus jamais ça")

Notes:

1. Jean-Marie Le Pen naît en 1928 à la Trinité sur Mer, sur le littoral breton. Son père est marin pêcheur et ancien combattant. Sa mère est d'abord femme au foyer, puis couturière une fois son époux décédé. Fils unique, le garçon est d'abord confié à des sœurs, puis il fréquente l'école laïque, avant d'entrer au collège de jésuites Saint-François Xavier de Vannes. Le père nourrit des ambitions d'ascension sociale pour son fils unique, dont il rêve de faire un officier de marine. En 1942, Jean Le Pen meurt en remontant une mine dans se filets. Désormais pupille de la nation, son fils quitte la Bretagne pour Paris, où il multiplie les petits boulots pour financer ses études de droits. Chahuteur, il dirige la "corpo" de droit, située au quartier latin. Aux législatives de 1951, il prête main forte à Jacques Isorni, l'ancien avocat de Pétain. Le Pen est profondément anticommuniste et attaché à l'empire colonial. En 1953, son diplôme d'avocat en poche, il rejoint l'école des officiers de réserve qui le conduit l'année suivante en Indochine, alors que la guerre vient de s'achever.

2. L'auteur du slogan est François Duprat. Co-fondateur du FN, ce professeur d'histoire-géo n'en est pas moins antisémite et négationniste. La formule s'inspire du discours du conservateur Enoch Powell. Opposé à l'immigration non-blanche en Grande-Bretagne, le populiste prononce en 1969 le discours "des fleuves de sang". Comme Powell, Duprat entend développer la dénonciation sociale de l'immigration pour attirer le vote populaire.  

3. Le Pen est invité en 1984 sur le plateau de l'Heure de vérité, l'émission phare de la télévision française d'alors. L'invité joue les cabots, réclamant une minute de silence en l'honneur des victimes du communisme dans le monde. Dans les semaines qui suivent l'entretien, le FN voit le nombre d'adhérents s'infléchir de façon très nette.

Sources:

 A. Baptiste Vignol : "Cette chanson qui emmerde le Front national", Tournon, 2007

B. "Jean-Marie Le Pen, l'obsession nationale", série de 7 émissions de Philippe Collin diffusée sur France Inter, en 2023 

C. Valérie Igounet : "Le Front national de 1972 à nos jours. Le parti, les hommes, les idées.", Le Seuil, 2014