mercredi 6 avril 2011

233. The Band: "The night they drove Old Dixie down" (1969)

La guerre de Sécession éclata il y a exactement 150 ans. Quatre titres ont retenu notre attention afin d'évoquer ce conflit:

- John Brown's body reste l'une des chansons contestataires les plus célèbres. Elle nous permet de revenir sur l'épopée de cet abolitionniste acharné qui tenta d'éradiquer l'esclavage par la force. Les prémices de la guerre sont en germe dès les années 1850 et son expédition s'inscrit dans un contexte de tension croissante entre les deux sections du pays.

- The night they drove Dixie down du Band dont il est question ici offre le point de vue du sudiste Virgil Kane particulièrement éprouvé par la guerre civile dont nous tenterons d'identifier les principales caractéristiques.

- L'élection d'Abraham Lincoln plonge le pays dans la guerre. Dès lors le président s'emploie à sauvegarder de l'Union. L'émancipation des esclaves est le fruit de la guerre. Leabelly consacre un blues au "grand émancipateur". (à venir)

- Le pays sort traumatisé du conflit. Le Sud est dévasté, occupé en outre par les troupes nordistes le temps de la Reconstruction. La réconciliation sera longue à s'accomplir. Les Noirs, tout juste affranchis, en seront les grands perdants, ce qui provoque la colère d'Oscar Brown Jr dans son morceau Forty acres and a mule. (à venir)

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En 1860, les Etats-Unis sont une nation profondément divisée dans laquelle les Etats du Nord et du Sud ne parviennent plus à coexister. Les deux sections qui composent les Etats-Unis, un Nord et un Sud séparés par la ligne Mason-Dixon, s'imposent dans les esprits bien plus qu'un sentiment national embryonnaire. La conquête des terres de l'Ouest attise les tensions Nord/Sud. Les immenses zones conquises deviennent un enjeu crucial. Le problème fondamental se résume ainsi: les terres conquises seront-elles libres ou esclavagistes?

Sous la pression des événements, le temps des compromis semble révolu. Dans chaque camp, les thèses radicales s'imposent. Le sénateur de New York et chef du parti républicain, William H. Seward, dénonce la collusion du Slave Power et du gouvernement fédéral contrôlé par les démocrates (président Buchanan depuis 1856). Il redoute une extension de l'esclavage aux nouvelles terres conquises à l'ouest. L'Alabamien William L. Yancey, farouche partisan du droit des Etats souverains à quitter l'Union, lance l'idée de la sécession au cas où le candidat républicain l'emporte aux élections de 1860. Car dès l'origine, le dixième amendement à la constitution de 1787 circonscrit les prérogatives de l'État fédéral: "Les pouvoirs qui ne sont pas délégués aux États-Unis par la Constitution ou refusés par elle aux États sont conservés par les États ou par le peuple." Mais la constitution ne dit rien sur la possibilité pour un État de quitter l'Union.

* une crise politique.
Dans la tradition antifédéraliste, les sudistes veulent que les Etats conservent tout le pouvoir, alors que les Nordistes continuent de faire confiance à l'Etat fédéral pour prendre les décisions importantes. Jusque là, les partis politiques rassemblaient des Américains des deux sections (Nord et Sud). Ainsi le parti démocrate fondé par Jefferson rassemblait les planteurs du Sud et les milieux populaires du Nord, le parti whig restait populaire auprès des milieux d'affaires. Démocrates comme whigs demeuraient favorables au maintien de l'Union. Mais la génération des Pères fondateurs qui était parvenu à maintenir l'Union n'est plus. La question de l’esclavage fait éclater ce système politique et la nouvelle génération de politiciens, confrontée à l'extension du territoire américain, se déchire. Des courants divisent bientôt les whigs en cotton whigs (favorables aux esclavagistes) et en conscience whigs. Finalement le parti périclite et perd de son influence au profit des démocrates dans le Sud. De nouvelles formations politiques apparaissent au mitan du siècle telles que le parti du sol libre en 1848 ou encore les know nothing, parti nativiste au programme avant tout xénophobe. La loi Kansas-Nebraska rebat également les cartes et entraîne le regroupement des adversaires de l'esclavage. Des démocrates hostiles à la domination des planteurs sudistes sur le parti, les partisans du sol libre, des Know nothing, donnent naissance dans le Wisconsin en 1854 au parti républicain. A l'époque ce parti est progressiste, hostile à l'esclavage et à son extension sur le territoire américain. Son programme réclame des terres libres à l'Ouest, des droits de douane élevés pour protéger l'industrie. Un certain Abraham Lincoln en prend bientôt les rênes. La recomposition du paysage politique s'opère désormais selon le principe de la sectionnalisation, ce qui rend très fragile la survie de l'Union.

Les résultats des élections présidentielles 1860. Cliquez sur la carte pour l'agrandir.


* L'ouverture des hostilités.

Aux élections présidentielles de novembre 1860, quatre candidats importants se présentent, et non deux comme il est de coutume aux Etats-Unis. Le candidat républicain est un modéré encore peu connu: Abraham Lincoln. Self-made man et excellent rhéteur il s'oppose à l'extension de l'esclavage aux nouvelles terres. Hostile à toute nouvelle concession au Sud, il fait de la préservation de l'Union une priorité absolue. Le parti démocrate part divisé. Le principal adversaire de Lincoln se nomme Breckinridge, un démocrate du Kentucky, prêt à la Sécession si les droits du Sud ne sont pas entièrement préservés. Pour lui, les États, antérieurs à l'Union, peuvent la quitter librement, comme ils y sont entrés. Il aspire en outre à légaliser l'esclavage sur l'ensemble du territoire américain en amendant la constitution. Le démocrate Douglas, quant à lui, tente péniblement de réunir les différents États sur un programme de compromis. Enfin Bell, Unioniste du Sud, aspire au maintien de l'Union.

Lincoln triomphe dans le Nord et l'Ouest, rassemblant 38% des suffrages, alors que Breckinridge l'emporte dans 11 Etat du Sud. Douglas n'atteint la majorité dans aucun Etat. Abraham Lincoln remporte ainsi l'élection présidentielle du 6 novembre 1860. Dès l'annonce de cette victoire, la Caroline du Sud prend la tête du mouvement sécessionniste du Sud profond. Le 20 décembre, une convention élue déclare l'Union dissoute. Le parti républicain vainqueur, les Etats à esclaves ne se sentent plus protégés par un gouvernement fédéral devenu hostile. En outre, l'agitation antiesclavagiste serait contraire à la Constitution. L'Alabama, la Georgie, le Mississippi, la Floride la Louisiane et le Texas font sécession à leur tour. Le 7 février, les délégués des États sécessionnistes adoptent la constitution de la Confédération des États d'Amérique et élisent, le 9, Jefferson Davis comme président.




Elu dès le 6 novembre 1860, Lincoln n'est investi que le 4 mars 1861. Celui, dont la préservation de l'Union reste la priorité absolue, doit faire face à une République du Sud composée de 7 États rebelles. Soucieux de ne pas envenimer une situation déjà explosive, Lincoln prononce un discours d'inauguration présidentiel conciliant. Après avoir rappelé que l'Union est "perpétuelle" et qu'il est donc illégal de la quitter, Lincoln assure aux Confédérés qu'ils ne prendrait pas l'initiative du conflit ("ce n'est pas moi qui tirerait le premier"). Virginie, Arkansas, Tennessee, Caroline du Nord rejoignent la sécession en avril et mai 1861 après moult hésitations. Jefferson Davis fait aussitôt de Richmond en Virginie, le véritable berceau de l'Union, la capitale confédérée. Les autres Etats du haut sud connaissent un vrai dilemme. Finalement les Borders States _ Delaware, Missouri, Maryland et Kentucky_ tous esclavagistes et situés au sud de la ligne Mason-Dixon, restent fidèles à l'Union, tout comme les comtés occidentaux de l'Etat de Virginie occidentale (ils s'érigeront en 1863 en un Etat de Virginie occidentale).


Les Etats-Unis durant la guerre civile [carte issue du site atlas-historique.net]. Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

Dès le lendemain de la sécession, les États dissidents s'emparent des installations fédérales situées sur leur sol. Or, le major Anderson, commandant de la forteresse de Fort Sumter, en Caroline du Sud, refuse obstinément d'évacuer cette position stratégique. Les Confédérés s'emploient dès lors à s'emparer de ce qu'ils considèrent comme une anomalie intolérable. Le blocus dure déjà depuis plus de trois mois lorsque Lincoln annonce le 11 avril l'envoi d'une expédition de secours afin de ravitailler en vivre la garnison. Dès le lendemain à l'aube, le général Pierre de Beauregard ordonne aux artilleurs de faire feu. C'est ce bombardement de fort Sumter par les troupes confédérées qui précipite les Etats-Unis dans la guerre, le 12 avril 1861. Lincoln décrète aussitôt l'état d'insurrection et failt appel à 75 000 volontaires issus des milices des Etats. Il s'emploie en outre à rallier autour de lui les tendances politiques centrifuges pour sauvegarder l'Union. Les Confédérés pour leur part se préparent à contrer "l'invasion yankee". Prévoyant, Jefferson Davis obtient du Congrès une loi l'autorisant à recruter 100 000 hommes pour une année.


La guerre se déroule sur trois champs de bataille.

1. A l’Est, la guerre des capitales. Washington, et Richmond ne sont distantes que de 150 km. S’emparer de la capitale de l’ennemi serait évidemment un coup majeur. C’est là que vont se dérouler les batailles les plus acharnées. Les vallées permettant de remonter facilement du Nord au Sud deviennent un enjeu stratégique majeur, en particulier la vallée de la Shenandoah.

2. Le deuxième champ de bataille se situe à l’Ouest. Chaque camp entend s'assurer le contrôle des grands fleuves _Mississippi, Ohio, Tennessee_ qui contrôlent les communications de l’Union avec le Golfe du Mexique et de la Confédération avec le Texas et le Mexique.

3. Enfin, l'Union applique un blocus maritime autour des côtes de la Confédération.


Carte des principales batailles de la guerre de sécession. Cliquez sur la carte pour l'agrandir.


* Les forces en présence.

A la veille de la guerre, l'Union bénéficie d'atouts incontestables. Son potentiel démographique (22 millions d'individus) est renforcé par une immigration soutenue tout au long du conflit et son ascendant économique sur le Sud ne fait aucun doute. Le Nord concentre ainsi les principaux centres commerciaux et financiers du pays, 80% des usines, et jouit de ressources tant agricoles que minières importantes. Il s'appuie en outre sur un dense réseau ferroviaire.

Le Sud ne regroupe que 9 millions d'habitants dont 3 500 000 esclaves noirs que d'aucuns considèrent comme une cinquième colonne en puissance. Bref, les Sudistes combattent à un contre quatre. Ils souffrent de handicaps structurels importants: monoculture du coton, industrialisation limitée, marine insignifiante et un réseau ferroviaire très lâche. Ils souffrent enfin d'un manque cruel de capitaux et ne peuvent compter que sur la France et l'Angleterre pour assouvir leurs besoins en produits manufacturés. Les qualités militaires incontestables des Sudistes constituent en revanche un atout essentiel. Cette société agrarienne a toujours cultivé les valeurs guerrières. Aussi, les plus brillants officiers de l'armée régulière des Etats-Unis démissionnent pour s'engager dans les rangs de la Confédération (Lee, Jackson, Beauregard).


* Les campagnes de l'Est.

- La campagne de la Péninsule.

En faisant du maintien de l'unité de l'Union son principal but de guerre, Lincoln se doit de prendre l'initiative en organisant une marche sur Richmond. Aussi la petite armée du général McDowell se porte à la rencontre des troupes confédérées. La rencontre a lieu le 21 juillet 1861 près de Bull Run (Virginie), à 40 km au sud de Washington. Alors que les généraux sudistes Beauregard et Johnston sont sur le point d'être submergés, l'audacieuse contre-attaque du général "Stonewall" Jackson sème la panique dans les rangs de la petite armée de l’Union qui subit là son premier échec sanglant. L'humiliante défaite jette un froid au Nord. La guerre sera sans doute plus longue que prévue. Le Congrès permet l'engagement de 500 000 volontaires pour 3 ans. Néanmoins, les Confédérés, dont l'armée sort désorganisée de l'assaut, ne poussent pas leur avantage.

Lincoln charge McLellan, nouveau général en chef, de réorganiser l'armée nordiste. En mars 1862, à la tête de "l'armée du Potomac", il tente de créer la surprise en débarquant des troupes dans la péninsule de Virginie. Secondés par une attaque terrestre venue de Washington et dirigée par le général McDowell, les soldats sont censés prendre en tenaille Richmond, la capitale confédérée. Or l'habileté des généraux sudistes, en particulier Robert E. Lee, déjoue ce plan. "Stonewall" Jackson pousse même son avantage en lançant une contre-offensive en direction de Washington via la Shenandoah. En catastrophe Lincoln rappelle McDowell. L'étau se desserre sur la capitale confédérée et les offensives répétées du général Lee sauvent Richmond au cours de la sanglante bataille des Sept Jours (26 juin-2 juillet 1862). Les troupes nordistes de McLellan, menacées d'encerclement, battent en retraite. La campagne de la Péninsule a tourné au désastre.

Entrevue entre Lincoln et le général Mcclellan. Le président juge ce dernier trop timoré et ne lui fait bientôt plus confiance. Lincoln cherche un chef audacieux capable de faire triompher l'union. Il le trouve enfin l'homme de la situation en 1864, date a laquelle Grant est promu lieutenant-général.

- Bull Run et Antietam.

Les 29 et 30 août 1862, de nouveau sur le champ de bataille de Bull Run, Lee reprend l'offensive et triomphe des 70 000 hommes du général John Pope, successeur de McLellan. Ce succès sudiste libère la Virginie. Enhardi, Lee décide de porter la guerre dans le Nord, mais ses troupes restent bloquées lors de la bataille de l'Antietam le 17 septembre 1862. Cette victoire relative du Nord revêt une grande importance dans la mesure où elle décourage les Français et les Anglais de reconnaître officiellement la Confédération. En outre, c'est au lendemain de ce succès que Lincoln annonce l'affranchissement des esclaves (dont nous reparlerons plus longuement dans un prochain post).

Cadavres à l'issue de la bataille d'Antietam (17 septembre 1862: le jour le plus sanglant de l'histoire américaine). Les sudistes y perdent le quart de leurs forces.


- Le désastre de Fredericksburg.

Le 13 décembre 1862, le général Burnside lance une nouvelle offensive contre Richmond. De nouveau, Lee inflige une cuisante défaite aux hommes de l'Union (pourtant en supériorité numérique: 120 000 hommes contre 80 000) dans la localité de Fredericksburg où se retranchent les troupes du général sudiste. En mai 1863, alors que les troupes nordistes du général Hooker s'apprêtent à encercler les soldats de la confédération, une manœuvre audacieuse du "renard gris", bien épaulé par "Stonewall"Jackson, met en déroute l'armée yankee pourtant deux fois plus nombreuse. Bref, à l'issue d'âpres combats, les troupes sudistes tiennent bon à l'est. Savamment dirigées par le général Lee, elles apparaissent presque invicinbles. Mais il n'en va pas de même sur les deux autres théâtres d'opération.


* Front de l'ouest et blocus maritime.

La stratégie du Nord vise à encercler l'ennemi puis, à l'instar d'un anaconda, à l'étouffer (lithographie de 1861).


Sur le front de l'ouest, unionistes et confédérés ont en ligne de mire les Etats limitrophes (Border States), qui pourraient devenir d'importants couloirs de pénétration. Le Missouri connaît alors une terrible guérilla opposant les Jayhawkers, sympathisants de l'Union, aux Bushwackers ralliés à la confédération. Les troupes nordistes parviennent néanmoins à conserver le contrôle de cet État pivot. A partir de septembre 1861, l'armée sudiste de Polk tente de s'emparer de l'État voisin du Kentucky. Mais, ils sont pris de vitesse par le général Grant qui emporte en février 1862 deux positions clefs: les Forts Henry et Donelson qui ouvrent la route du Tennessee à l'invasion nordiste. Les troupes de Grant s'enfoncent alors dans les terres confédérées en longeant les rives du Tennessee. Un combat indécis les oppose alors aux hommes du général Johnston (tué lors du combat, il est remplacé par Beauregard) dans la localité de Shiloh. Au prix de très lourdes pertes, elles parviennent à repousser l'assaut et mettent en retraite les sudistes en avril 1862. Au cours de ces engagements, la flotte nordistes suit la progression des troupes sur le Mississippi qu'elle épaule efficacement comme lors de la conquête de Memphis en juin 1862. Désormais, les nordistes contrôlent toute le cours supérieur du Mississippi et menacent de couper les communications entre les États confédérés.


La prise de la Nouvelle Orleans, le 29 avril 1862.


En l'absence de flotte, la Confédération peine à contrecarrer le blocus maritime mis en place par les nordistes dans le but de provoquer l'asphyxie économique du Sud. Les sudistes tentent bien de mener une guerre de course, mais les forceurs de blocus éprouvent de grandes difficultés à percer le rideau maritime fédéral. En conséquence, les échanges commerciaux de la Confédération enregistrent une chute vertigineuse. L'inflation et la pénurie s'installent. Le puissant port de la Nouvelle Orléans, la plus grande ville du Sud qui commande l'embouchure du Mississippi, est conquis par l'escadre fédéral de l'amiral David Farragut le 29 avril 1862. La confédération ne contrôle désormais que le cours moyen du fleuve, entre la position fortifiée de Vicksburg et Port Hudson en Louisiane. Les communications intérieures du Sud ne tiennent qu'à un fil.


* La victoire de l'Union.

- Gettysburg et Viksburg.

Constatant la supériorité des ressources humaines et matérielles du Nord, Lee redoute la guerre d'usure et entend frapper un coup décisif, susceptible de mettre un terme à la guerre dans des conditions favorables au Sud. A l'été 1863, il engage une vaste offensive en territoire ennemi. Fin juin, son armée, forte de 70 000 hommes, franchit le Potomac. Le général nordiste Goron Meade se porte à sa rencontre. L'assaut fougueux des confédérés se brise sur les défenses adverses et laissent sur le champ de bataille de Gettysburg de très nombreux cadavres. Après trois jours d'une lutte acharnée, Lee bat en retraite vers la Virginie. On dénombre 51 000 victimes (28 000 côté sudiste).

Au même moment sur le front de l'ouest, les troupes fédérales campent à partir de mai 1863 devant la citadelle de Vicksburg. Affamés, les assiégés n'ont d'autre issue que de capituler le 4 juillet 1863. La garnison de Port Hudson cède peu après. Les territoires de la Confédération sont définitivement coupés en deux. Les Nordistes contrôlent désormais l'intégralité du cours du Mississippi et s'apprêtent à porter l'estocade au cœur du Vieux Sud.


- le baroud d'honneur du "renard gris".

Le 9 mars 1864, Ulysse S. Grant, le vainqueur de Vicksburg est promu au grade suprême de lieutenant- général. A la tête d'un demi-million d'hommes, en comparaison desquels les troupes de Lee paraissent faméliques, il lance depuis le Nord une campagne tournée vers l'offensive. L'Etat de Virginie est alors de théâtres d'une succession d'affrontements (la Wilderness du 5 au 7 mai, Spotsylvania du 8 au 12 mai, Cold Harbor le 3 juin) particulièrement meurtriers. On dénombre 50 000 morts unionnistes et 30 000 sudistes. Grant, conscient de l'incapacité de Lee à reconstituer ses forces, n'en a cure et poursuit sa route vers le Sud. Farid Ameur (cf: sources 1) parle d'une "horrible guerre d'attrition". D'aucuns l'accusent de n'être qu'un boucher, insensible aux souffrances de ses soldats. Acculé, Lee organise la défense de la capitale rebelle. Ses 40 000 hommes se terrent dans des tranchées qui préfigurent à bien des égards celles de la grande guerre. Les Nordistes devront mener un siège en règle, éprouvant, pour en terminer. Entre temps, le général sudiste joue son dernier va-tout par l'entremise du général Early qui lance le 11 juillet 1864 une diversion à travers la vallée de la Shenandoah. Ses hommes ne sont arrêtés in extremis aux portes de Washington. Le général Sheridan ravage alors la vallée, pour empêcher toute nouvelle offensive par cette voie.


Carte de la "marche vers la mer". Parti d'Atlanta le 16 novembre 1864, William Sherman pratique la tactique de la terre brûlée et ne laisse derrière lui que des cendres. Le 20 décembre, il a atteint son but, Savannah.


- La campagne d'Atlanta et la marche à la mer.

Alors que Grant attaque à l'Est, William T. Sherman, son bras droit, parti de l'Ouest (Chatanooga) marche sur Atlanta. Les troupes éthiques de Johnston s'avèrent incapables d'enrayer la progression des 100 000 hommes de Sherman. Ce dernier mène une véritable guerre de destruction, susceptible en outre de démoraliser l'adversaire et de hâter sa reddition. Johnston jugé trop timoré est bientôt remplacé par l'impétueux Hood. Ce dernier ne peut empêcher la prise d'Atlanta après plusieurs semaines de siège. Les sudistes évacuent le 31 août la ville, incendiée dès le lendemain. Il s'agit d'une prise de choix, car la capitale géorgienne est le second centre industriel du Sud, un noeud ferroviaire capital. Sa perte mine considérablement le moral des troupes rebelles dont le territoire se réduit à une peau de chagrin.


La ville d'Atlanta est la proie des flammes.


A partir d'Atlanta, Sherman entame la « marche vers la mer », avec pour objectif Savannah sur le littoral atlantique. Ses troupes ont pour consigne de vivre sur le pays traversé. Pillages, incendies, massacres terrorisent la population. Les "colonnes infernales" de Sherman ravagent les régions traversées, ne laissant dans leur sillage que des cendres. L'armée sudiste en pleine débandade ne peut contrer ce raid furieux. Des milliers d'esclaves sont libérés au fur et à mesure de la progression des troupes fédérales. Enfin, Savannah est en vue le 20 décembre 1864, pillée le lendemain. Sherman bifurque alors vers le nord à travers la Caroline du Sud, à la rencontre des soldats de Grant en plein siège de Richmond. Columbia, Charleston, sont mises à sac en février 1865. L'étau s'est refermé sur l'armée de Lee...

Le dénouement du conflit se joue en Virginie, entre la capitale confédérée et Petersburg. Privés de leur réservoir à grain (la Shenandoah) les soldats rebelles souffrent de graves pénuries. Les désertions se multiplient dans les rangs d'une armée exsangue et démoralisée. Le congrès confédéré en vient même à ratifier, le 13 mars, une mesure autorisant le recrutement des Noirs dans l'armée (émancipés pour l'occasion!). Décision sans effet compte tenu des nombreuses libérations opérées par les troupes nordistes. En mars 1865, les généraux Grant, Meade et Sheridan reprennent l'offensive à la tête de 120 000 hommes. Lee doit évacuer Petersburg après 9 mois de siège. Les fédéraux se lancent à la poursuite de Lee le long du fleuve Appomatox. La mort dans l'âme, ce dernier rencontre Grant à Appomatox Court House le 9 avril 1865 pour signer la déclaration de reddition. L'entrevue entre les deux commandants en chef, emprunte d'un grand respect mutuel, se solde par une capitulation généreuse. Les derniers combats cessent le 26 mai 1865. La guerre civile est terminée. Lincoln, réélu en 1864, est assassiné cinq jours plus tard.


Photo prise lors de la prise de Petersburg en 1864.


* Les raisons d'une victoire annoncée.

La guerre de Sécession entretient la vigueur économique du Nord, car les armées réclament un approvisionnement continu et massif, ce qui maintient le dynamisme agricole, industriel de l'Union. Trois mesures législatives symbolisent cette prospérité et permettent au Nord de mieux supporter l'effort de guerre:

- Le Pacific Railroad Act adopté le 1er juillet 1862 permet l'extension du réseau de voies ferrées avec la création de deux transcontinentaux (achevés après la guerre il est vrai). Ils participent incontestablement au décollage économique, tout en accélérant la conquête de l'ouest.

- Celle-ci est encore favorisée par le Homestead Act de mai 1862 qui inaugure une vaste colonisation de l'Ouest en accordant une propriété de 160 acres (64 ha) à tout homme blanc qui s'engage à y résider 5 ans. Le succès rencontré par cette mesure procure à l'Union un efficace outil agricole.

- Enfin, le National Bank Act du 25 février 1863 donne naissance à un système bancaire national. La guerre éprouve très durement la Confédération, accentuant le déséquilibre entre les deux sections. Très éprouvé par le blocus, le Sud sacrifie son industrie textile à l'armement, alors que les produits manufacturés font cruellement défaut. Le réseau ferré déjà insuffisant est amputé d'un grand nombre de voies à la suite des combats. L'agriculture, presque exclusivement tournée vers le coton, doit être reconvertie en urgence vers les denrées alimentaires de base en pleine guerre. Tabac, café et sel viennent vite à manquer. La famine affecte même durement les troupes dans les derniers mois du conflit. La supériorité matérielle du Nord n'explique pas tout et la défaite du Sud n'est pas totale.

The Band.

Dans son classique Mystery Train (cf: sources 2), Greil Marcus présente avec justesse le morceau du Band. "The night they drove Old Dixie down, (...) n'est pas tant une chanson sur la Guerre civile que sur la façon dont chaque Américain porte en lui cet événement. Ici, il s'agit d'un homme appelé Virgil Kane, qui n'a pas la prétention de parler au nom de qui que ce soit; mais quelque chose dans le ton de sa voix exige que tout le monde écoute. En quelques courts vers, nous en apprenons beaucoup sur lui. C'est un pauvre fermier blanc de la partie sécessionnistes du Tennessee, qui n'a probablement pas plus de vingt ans, et qui a survécu aux attaques de la cavalerie du général Stoneman contre le train de Danville, qu'il défendait. Une fois la guerre finie, un coup d'œil de Robert E. Lee a autant d'importance pour lui que la mémoire de son frère, mort en combattant au nom de l'attachement à la terre qui a donné tout son sens à la guerre de Virgil Caine. Il veut nous faire comprendre que la guerre lui a coûté presque tout ce qu'il avait. [...]

Il est impossible de se soustraire à la vérité de celui qui chante -non pas toute la vérité, mais sa vérité - [...]. La chanson laisse derrière elle le sentiment que malgré toutes les oppositions, les Américains ont encore cet événement lointain en commun. Parce qu'à ce jour aucun d'entre nous [les Américains] n'a échappé à son impact, ce que nous avons en commun, c'est une capacité à être affecté par une histoire comme celle-là." En effet, la guerre de sécession occupe toujours une place primordiale dans la mémoire collective américaine.

Richmond and Danville railroad. Cette voie ferrée représente le principal axe de communication du vieux Sud, essentiel pour le ravitaillement de la capitale rebelle.

The Band nous fait revivre ici les dernières heures du conflit et ses lendemains difficiles pour l'ex-confédération. Virgil a participé à la défense de Petersburg, alors que le ravitaillement de Richmond n'était plus assuré par la voie ferrée venant de Danville (Virginie). En s'emparant de cette ligne, la cavalerie dirigée par le général unioniste Stoneman (il s'agit plutôt de Sheridan en 1865) précipite la fin d'un siège qui durait depuis 9 mois (juin 1864 à avril 1865). Les soldats sudistes de Lee, affamés et exténués, cessent les combats la mort dans l'âme ("we were hungry / just barely alive"). La chanson met ainsi l'accent sur la complexité d'un conflit qu'on ne saurait résumer à une opposition entre un sud esclavagiste et un nord abolitionniste, même si la question de l'esclavage reste une pierre d'achoppement essentielle entre les deux sections. D'une part, quatre Etats bordiers fidèles à l'Union sont esclavagistes, d'autre part le parcours des hommes échappe à toute classification simpliste. En dépit de son rejet de "l'institution particulière" et alors même qu'il juge inconstitutionnelle la sécession, Robert E. Lee combat dans les rangs de la Confédération. Mais l'attachement à sa terre natale, la Virginie, l'emporte. Il démissionne de l'armée fédérale et s'engage dans l'armée confédérée. A contrario, Farragut, originaire du Tennessee, s'engage aux côtés de l'Union.

La video ci-dessus est tirée de "the Last waltz", un documentaire consacré au Band et signé Martin Scorsese. Le réalisateur filme le concert d'adieu du groupe au Bill Graham's Winterland Ballroom de San Francisco le jour de Thanksgiving 1976. "The night they drove old Dixie down", écrite par le guitariste du groupe Robbie Robertson, est ici sublimement interprétée par le batteur Levon Helm.

The Band: "The night they drove Old Dixie down"

Virgil Caine is the name and
I served on the Danville train
'Til Stoneman's cavalry came and tore up the tracks again
In the winter of '65,
we were hungry, just barely alive
By May the tenth, Richmond had fell
It's a time I remember, oh so well

The night they drove old Dixie down
And the bells were ringing
The night they drove old Dixie down
And the people were singing
They went, "La, la, la"

Back with my wife in Tennessee,
when one day she called to me
"Virgil, quick, come see, there go the Robert E.Lee"
Now I don't mind choppin' wood,
and I don't care if the money's no good
Ya take what ya need and ya leave the rest
But they should never have taken the very best

The night they drove old Dixie down
And the bells were ringing
The night they drove old Dixie down
And all the people were singing
They went, "La, la, la"

Like my father before me,
I will work the land
And like my brother above me, who took a rebel stand
He was just eighteen, proud and brave,
but a Yankee laid him in his grave
I swear by the mud below my feet
You can't raise a Caine back up when he's in defeat

The night they drove old Dixie down
And the bells were ringing
The night they drove old Dixie down
And all the people were singing
They went, "Na, na, na"
The night they drove old Dixie down
And all the bells were ringing
The night they drove old Dixie down
And the people were singing
They went, "Na, na, na"


***********


Virgile Caine est mon nom,
j'ai servi à bord du train de Danville
jusqu'à ce que la cavalerie de Stoneman arrive
et détruise encore une fois la voie ferrée
Durant l'hiver 1865, nous étions affamés, à peine vivants
En mai, le 10, Richmond tomba
C'est une époque dont je me souviens,
oh tellement bien

Refrain: La nuit où le vieux Dixie (Sud) est tombé
les cloches sonnaient
La nuit où le vieux Dixie est tombé
Les gens chantaient
Ils sont partis, "La, la, la"

Je revins avec ma femme dans le Tennessee,
quand un jour elle m'appela:
"Virgile, dépêche toi, voilà Robert E. Lee"
Maintenant, peu m'importe de couper du bois,
peu m'importe de ne pas me faire beaucoup de fric
Tu prends ce dont tu as besoin
et tu laisses le reste
Mais ils n'auraient jamais dû prendre le meilleur

Refrain

Comme mon père avant moi,
je vais travailler la terre
Et comme mon frère ainé, qui a pris une position rebelle
il avait juste dix-huit ans, était fier et courageux,
mais un Yankee l'a tué
Je jure sur la boue sous mes pieds
qu'on ne peut pas relever un Caine une fois défait

refrain (2X)


Merci à Marie pour son coup de main et à Jérôme pour la découverte du merveilleux album du Band.

Sources:
1 Farid Ameur: "La guerre de Sécession", PUF, Que sais-je?, 2004. Remarquable mise au point sur le sujet. L'auteur narre avec rigueur et vivacité les diverses péripéties de la guerre de Sécession.
2 Greil Marcus: "Mystery train", folio, 2003.
3 André Kaspi: "La guerre de Sécession: les Etats désunis", découvertes Gallimard.
4 Bernard Vincent: "Histoire des Etats Unis", Champs Flammarion, 1999.
5 L'Histoire n°361, février 2011 actuellement en kiosque qui consacre un numéro spécial à la guerre de Sécession.


Liens:
- La guerre de sécession: sélection de liens sur le blog de Michel Deverge (Actualités de l'histoire).
- Impressionnante galerie de clichés pris lors de la guerre civile.
Trois liens (en anglais) permettant de disséquer le morceau:
- Sound on sound: "Classic tracks: the night...".
- La page wikipédia.
- La rubrique "la chanson de la semaine" du lycée Vincent d'Indy présente un morceau de heavy-metal consacré à la sanglante bataille de Gettysburg.

2 commentaires:

Samantha a dit…

Superbe article. J'ai lu le livre de Marcus il y a plusieurs années mais j'avais oublié sa critique sur cette chanson en particulier qui est l'une des meilleures (ma preferee?) du Band. A mon sens, la version de The Last Waltz, superieure a celle de l'album, est la meilleure que j'ai entendue.

J. Blottiere a dit…

Merci. Je suis bien d'accord avec vous, la version de The Last Waltz est merveilleuse.

J. B.