samedi 29 novembre 2008

121. Joseph Kabasele & l'African Jazz : Indépendance Cha Cha (1960).


En 1945, l’Afrique noire reste presque totalement colonisée. Les Britanniques sont implantés dans l’est du continent, la France à l’ouest et au centre, le Portugal au sud, enfin la Belgique possède l'immense Congo.
Quinze ans plus tard, à l’exception de l’empire portugais et de quelques colonies britanniques, ces empires ont disparu.
Comment expliquer l’ampleur et la soudaineté de cette décolonisation pacifique dans l’ensemble ?

Félix Eboué, alors gouverneur général du "Congo", et Charles de Gaulle lors de la conférence de Brazzaville.

La Seconde Guerre mondiale peut être considérée comme une étape fondamentale du processus de décolonisation, puisqu’elle entraîne le discrédit des puissances coloniales. Le mythe de l’invincibilité de l’homme blanc est mis à mal par les défaites belge et française face à l’Allemagne nazie. Les deux grands vainqueurs de la guerre, Etats-Unis et URSS, diffusent en outre un message libérateur à l'adresse des colonies. Enfin, l'ONU appuie le droit des peuples à l'autodétermination.
En 1945, les puissances coloniales se trouvent donc sur la défensive.
Lors de la conférence de Brazzaville en février 1944, de Gaulle dresse le programme d’une colonisation plus juste fondée sur de timides réformes sociales (suppression du travail forcé, obtention progressive de la citoyenneté), mais qui ne débouche sur aucune avancée politique significative.
En 1946, la Constitution maintient l’essentiel de la domination métropolitaine dans le cadre de l’Union française. Les territoires de l'AOF, de l'AEF et Madagascar envoient des représentants au Parlement français. Dans le cadre de l’Union française, les Africains se voient reconnaître des droits juridiques et la promesse d’une pleine citoyenneté. Mais l’heure n’est pas à l’abandon de l’empire. Toute contestation est châtiée, à l’instar de l'insurrection malgache de 1947. Plusieurs facteurs vont pourtant remettre en cause cette situation.

* La pression des Africains eux-mêmes.
Toute une génération de leaders africains, formés par le syndicalisme ou les universités de la métropole, s’affirment : Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouët-Boigny, Modibo Keita ou encore Sékou Touré. Des partis politiques, souvent marqués par le marxisme, et des syndicats critiquent l’impérialisme français et mènent l’agitation sociale, tels le Rassemblement Démocratique Africain, qui devient un parti de masse dans toute l’Afrique noire française. Au Cameroun, l'Union des populations du Cameroun de Ruben Um Nyobé réclame l'indépendance du territoire. Devant le refus des autorités, il se lance dans une guérilla violente, impitoyablement réprimée par la France.

* Le contexte international.
Le contexte international remet chaque jour un peu plus en cause le maintien de la colonisation. La défaite française en Indochine en 1954, le début de la guerre en Algérie, la conférence des pays non alignés à Bandung en 1955, la crise de Suez en 1956 obligent les métropoles à transiger. Enfin,
l’accession de la Gold Coast, futur Ghana, à l’indépendance en 1957, connaît un grand retentissement sur le continent, tout comme les thèses panafricaines de son leader Nkrumah, favorable à des Etats-Unis d’Afrique.


Pour Gaston Defferre, ministre de la France d'outre-mer, il faut changer de politique. « Ne laissons pas croire que la France n'entreprend des réformes que lorsque le sang commence à couler » clame-t-il. Sa loi cadre de mars 1956 remplace les fédérations de l'AOF (Afrique Occidentale française) et de l'AEF (Afrique Equatoriale française) par des territoires dotés de capitales.
La loi Cadre accorde l'autonomie interne aux territoires de l’Union française, mais la France conserve les attributs de la souveraineté internationale (monnaie, politique extérieure).
De retour au pouvoir, en 1958, de Gaulle propose aux membres de l’Union française de devenir des Etats associés dans le cadre d’une nouvelle organisation : la Communauté française. au sein de laquelle la France s’arroge des « domaines réservés » (affaires étrangères notamment). Les populations de l'Union française doivent se prononcer par référendum sur l'adhésion à la Communauté française.

La plupart des dirigeants africains optent pour le oui, qui l’emporte partout, sauf en Guinée. Sékou Touré, partisan de l’indépendance immédiate, avait d’ailleurs lancé à de Gaulle lors de sa tournée africaine d’août 1958 : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage ». La Guinée devient aussitôt indépendante. Outré, le général suspend immédiatement toute aide au nouvel Etat.


De Gaulle à Brazzaville en août 1958.

* Indépendances : liesse et nouveaux écueils.
La Communauté ne dure pourtant que quelques mois. Les opinions africaines piaffent d’impatience et aspirent à l’émancipation. Aussi, ce sont 18 Etats qui accèdent à l’indépendance complète en 1960 : Togo, Cameroun, déjà largement autonomes, Bénin (Dahomey jusqu’en 1975), Niger, Burkina- Faso (Haute Volta jusqu’en 1984), Côte d’Ivoire, Mali (ex-Soudan français), Sénégal, Mauritanie, Tchad, République Centrafricaine (ex-Oubangui-Chari), Congo-Brazzaville, Gabon et Madagascar pour les anciennes colonies françaises, auxquelles il faut ajouter le Nigéria britannique et le Congo belge.
Dans ce dernier territoire, le système colonial belge reposait sur la ségrégation et le refus catégorique de toute évolution. La situation se décante avec les émeutes de 1958-1959, prélude à l’ouverture des négociations de la conférence de la Table ronde à Bruxelles en janvier 1960. Dans un chaos total et sur fond d’exode de la population blanche, le Congo belge accède à l’indépendance le 30 juin sous le nom de République du Congo. 
Très vite, le pays sombre dans une guerre civile. (1)



Cette crise met en évidence les nouveaux écueils qui menacent les jeunes Etats : l’instrumentalisation dans le cadre de la guerre froide qui s’installe alors en Afrique ; l’instauration de régimes autoritaires sous la férule de certains dirigeants qui passent du statut de libérateur à celui de dictateur ; enfin les problèmes du sous-développement et du néo-colonialisme.
Mais 1960 est l’heure de la célébration des indépendances dans une atmosphère de liesse inouïe.
L’Indépendance Cha Cha de l’African Jazz est alors sur toutes les lèvres…


* Jour d'indépendance.


Joseph Kabasele, connu sous le pseudo de Grand Kalle, fonde en 1953 l'orchestre African Jazz avec lequel il révolutionne la musique congolaise, en électrifiant la rumba, y introduisant également les musiques cuivrées importées de Cuba et des Antilles par les marins. Tumbas et trompettes s'associent alors aux chants et tambours traditionnels. Or, depuis les années 1950, les musiques congolaises font danser toute l'Afrique grâce à la diffusion du lingala à la puissance des émetteurs des radios congolaises qui couvrent une grande partie de continent et évidemment la qualité indéniable de cette musique festive.
Kabasele est la première vedette africaine à se produire en Belgique et ce, à l'occasion de la fameuse Table ronde au cours de laquelle devait se décider l'avenir de l'ex-Congo Belge. En janvier 1960, cette table ronde réunit les leaders politiques congolais et les autorités belges afin de négocier les contours du futur Congo (actuelle République démocratique du Congo). A l'issue de la Table ronde, la date de l'indépendance est fixée au 30 juin 1960. Pour l'occasion Grand Kalle compose indépendance cha cha qui s'impose aussitôt comme l'hymne des mouvements anticolonialistes dans toute l'Afrique francophone.



Note:
(1) Converti à un anticolonialisme radical par sa participation à la conférence des peuples africains organisée à Accra par NKrumah en 1958, Lumumba crée en octobre de la même année le Mouvement national congolais qui remporte un grand succès lors des élections de mai 1960. Devenu premier ministre, Lumumba préside aux négociations d'indépendance de la Table ronde. Le gouvernement belge, aux abois, accorde l'indépendance immédiate. Sur place, l'exode de la population blanche (environ 100 000 personnes) s'accélère dans un chaos total. 
 Très vite un conflit personnel oppose le président de la République Joseph Kasavubu à son premier ministre. Les thèses tiers-mondistes et panafricaniste adoptées par Lumumba l'inquiètent tout comme elles indisposent les forces conservatrices et les pays occidentaux.
La sécession de la riche province minière du Katanga menée par Moïse Tshombé, soutenue en sous-main par la Belgique, complique davantage encore la position du premier ministre. Il fait alors appel aux casques bleus de l'ONU et accepte une aide matérielle de l'Union soviétique pour mater les séparatistes. Il indispose ainsi les Occidentaux, les Américains en particulier, et offre un prétexte à Kasavubu pour le faire arrêter. Le 6 décembre 1960, le chef d'état-major de l'armée de la nouvelle République, le colonel Mobutu, procède à l'arrestation de Lumumba, accusé de collusion avec l'URSS. Il est assassiné en janvier 1961.
Le pays est livré à des luttes ethniques qui entraînent une guerre civile (compliquée par les interventions indirectes des deux grands et de l'ancienne métropole dans le cadre d'une guerre froide qui se transporte désormais en Afrique) conclue par la prise du pouvoir par le chef de l’armée, le général Mobutu, qui s’empare du pouvoir en 1965 pour longtemps. 



Voici la version réalisée en 2010 par le rappeur belge d'origine congolaise Baloji.






"Indépendance cha cha" _ Kalle et l'African jazz (1960)

Indépendance cha cha tozui e O kimpuanza cha cha tubakidi
O Table ronde cha cha Tua gagné o o dipanda cha cha tozui e

assoreco ne abako bayokani moto moko
Na Conakat na Cartel balingani na front commun

___________

Indépendance cha cha nous avons gagné o indépendance cha cha nous avons gagné
o table ronde cha cha nous avons gagné indépendance cha cha te voilà enfin
entre nos mains.

l'assoreco et l'abako comme partis (politiques) comme un seul homme ils ont signé le pacte
associant la conakat et le cartel ils se sont unis en front commun

Sources:
- La conférence de Berlin livre le Congo au roi des Belges. (Hérodote)
- E. Melmoux, Davis Mitzinmacker "Dictionnaire d'Histoire contemporaine", Nathan, 2008.
- Petit Mourre.

Liens:
- Samarra en Afrique.
- Retour sur le Congo de Léopold II en écoutant l'irrésistible Indépendance cha cha.
- Extraits de l'Acte général de la conférence de Berlin sur le Strabon.

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