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jeudi 1 mars 2018

341. Le 16 mars 1978, l'échouement de l'Amoco Cadiz provoque une marée noire gigantesque.

Depuis les années 1960, l'Europe importe une grande partie de ses matières premières d'Asie du Sud-Est. Cette situation a entraîné une explosion du trafic maritime et la multiplication des immatriculations de bateaux, toujours plus grands et spécialisés. Cette circulation maritime en très forte hausse peut s'avérer périlleuse. 
Les côtes bretonnes connaissent de forts coefficients de marées auxquels sont habitués les marins du  cru, mais lors des tempêtes, les capitaines au long court peuvent parfois s'y faire prendre. Il y a tout juste 40 ans, ce fut le cas de l'équipage de l'Amoco Cadiz.
***

 * Une avarie de barre au large du Finistère. 
L'Amoco Cadiz (Wiki Commons)
 Le 16 mars 1978 au matin, à l'entrée sud de la Manche, à proximité des côtes bretonnes par une mer très formée, l'Amoco-Cadiz vogue à proximité des côtes bretonnes. Ce pétrolier géant de 330 m de long affrété par la société Shell, appartient à la Phillips, une compagnie de Chicago implantée aux Bermudes. Immatriculé au Libéria, le navire transporte 227 000 tonnes de pétrole brut du Golfe Persique à destination de Rotterdam aux Pays-Bas.
A 9h15, le navire-citerne connaît une panne de gouvernail qui oblige le commandant italien du navire, Pascale Bardari, à arrêter les machines et demander de l'assistance. Arrivé sur zone, un remorqueur allemand, le Pacific, propose ses services. Il est 11h28. Contacté par téléphone, l'armateur de Chicago refuse l'offre d'assistance payante. Les négociations s'éternisent. Pendant ce temps, l'Amoco, poussé par un fort vent d'ouest, dérive dangereusement  vers les côtes. A 14 heures, une fois l'assistance acceptée, le Pacific peut enfin entrer en action, mais il est trop tard. Dans des creux de 7 à 8 mètres et par des vents dépassant les 130 kilomètres à l'heure, l'opération de sauvetage échoue. Il est 21 heures lorsque le pétrolier finit par s'immobiliser sur les hauts fonds au large de Portsall, avant de se briser en deux à 21h55. Le sauvetage périlleux des 44 membres d'équipage, tous Italiens, a lieu au cours de la nuit. Très vite, le pétrole s'échappe des citernes et les premières nappes touchent la côte. En l'espace de deux semaines, la totalité de la cargaison se déverse en mer.
Le 28 mars, le tanker sombre définitivement.

* Un travail de Sisyphe. 
Igor Golubenkov (CC BY 2.0)
La marée noire souille près de 360 km de côtes, de Brest à Saint-Brieuc avec des conséquences environnementales dramatiques: lente agonie des oiseaux aux ailes engluées de mazout, mort par asphyxie des mollusques, coquillages, poissons... Selon les travaux conduits par des scientifiques quelques années après la catastrophe, la marée noire aurait tué par engluement ou par effet toxique, autour de 260 000 tonnes d'animaux marins. Dans la baie de Morlaix, la densité d'animaux a été divisée par cinq.
Pour faire barrage à la nappe gluante et poisseuse de pétrole, les autorités mettent en place un dispositif d'intervention impressionnant. Ce plan Polmar - pour Pollution maritime - est déclenché par Michel d'Ornano, le ministre de la Culture et de l'Environnement. Les secours utilisent différentes méthodes pour tenter de réduire la pollution comme l'épandage de produits "dispersants", l'installation d'un barrage flottant de 11 km de long ou encore l'aspiration par les pompiers du fioul répandu en mer.
A terre, pour dépolluer le littoral et nettoyer les plages, un travail de Sisyphe attend soldats et pompiers. Très vite, ces derniers bénéficient du concours de milliers de bénévoles. En colère, mais conscients de la nécessité de se retrousser les manches, les riverains se lancent alors dans une lutte désespérée contre le déferlement de la nappe gluante.
Pour redonner un aspect présentable au littoral souillé, il faudra pas moins de deux ans d'efforts acharnés. (1)


Mars 1978, nettoyage de plage. (Fylip 22 CC0 1.0)
* La bataille juridique ne fait alors que commencer. Les villes et villages des communes sinistrées (90 collectivités au total) se réunissent dans un syndicat mixte de défense et de protection des communes bretonnes. Aux côtés de l’État et de la Société pour l'étude et la protection de la nature en Bretagne (SEPNB), ils  assignent devant la justice américaine  l'Amoco Corp, propriétaire du pétrolier, et son constructeur. (2) Face à quelques scientifiques et une poignée d'avocats défendant les intérêts de l'Etat français et des collectivités locales affectées par la marée noire, le groupe Amoco aligne des centaines d'experts et d'avocats. Le bras de fer judiciaire s'apparente donc à la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Le 18 avril 1984, le tribunal de Chicago attribue à l'Amoco Corp la responsabilité principale de l'accident et une responsabilité partielle aux chantiers navals qui ont construit le supertanker. Les dommages à verser ne couvrent toutefois qu'une petite partie des dépenses consenties pour nettoyer le littoral saccagé.
Le 24 janvier 1992, au terme de 14 années de procédure, les plaignants obtiennent d'un jugement en rectification une revalorisation des dommages et intérêts. La cour d'appel de Chicago condamne l'Amoco Corp à verser 1 257 millions de francs d’indemnités (3), soit environ la moitié des sommes demandées. En reconnaissant pour la première fois la responsabilité et la culpabilité d'une compagnie pétrolière, le jugement entraîne une révolution du droit maritime à l'échelle internationale. 

* Plus jamais ça. 
Par son ampleur et ses conséquences dramatiques, la marée noire marque durablement les esprits. Elle conduit le gouvernement français à revoir ses moyens de lutte anti-pollution et à mettre en place de nouvelles règles d'organisation des routes maritimes.
Pour gérer le trafic international et l'éloigner des côtes, un nouveau rail de navigation est créé au large d'Ouessant, obligeant les navires qui transportent des matières dangereuses à passer à 50 km des côtes. Sur le rail d'Ouessant, le dispositif de séparation du trafic permet de séparer la voie montante de la voie descendante. Les bateaux, surveillés par satellite, doivent respecter la règle. Si leur trajectoire est suspecte, les veilleurs et officiers d'astreinte de la préfecture maritime de l'Atlantique ou du CROSS les rappellent à l'ordre. 
A Brest, le Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage (CROSS) de la pointe bretonne régule un trafic maritime considérable. La Manche supporte en effet le plus gros trafic de porte-conteneurs au monde. Entre les méga ports de l'Europe du nord, un flux aller-retour incessant de navires gigantesques  sillonne le rail. Dans ces conditions, pas un navire de doit échapper à la vigilance des équipes de surveillance du Cross corsen. Chargées d'alerter par radio (Ouessant trafic) les bateaux des coups de grain, des marées et de vérifier l'éventuelle vétusté des navires, elles scrutent la position des bateaux 24 h sur 24. Connectées à un réseau international d'informations relayé par des balises éparpillées sur tous les océans du globe, elles sont renseignées en permanence sur l'identité des navires, leurs cargaisons et leurs routes. 
Dans le couloir maritime de la Manche, plusieurs vedettes croisent, prêtes à agir à la moindre alerte. En complément, un puissant remorqueur de haute mer est affecté en permanence à l'assistance des pétroliers ou portes conteneurs géants. Lorsqu'il ne suffit pas, la marine nationale doit alors intervenir.
Les douanes françaises contrôlent également des navires depuis les hélicoptères. La vue aérienne peut  déceler les sillages de pollution des bateaux peu scrupuleux. Grâce à ces moyens, les dégazages sauvages en Atlantique se font plus rares. Les interventions des services de secours ont également permis de sauver de nombreuses vies humaines et d'éviter plusieurs marées noires.  

By Ludovic Péron (Own work) (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) Wiki Commons
Si malgré tout la marée noire ne peut être évitée, les autorités disposent depuis la catastrophe de l'Amoco Cadiz d'un dispositif efficace: le plan Polmar. Déclenché en cas de pollution marine accidentel, ce plan d'intervention sert à coordonner et à centraliser les moyens de protection. 
La catastrophe Torrey Canyon en 1967 a conduit la communauté internationale à établir un régime d'indemnisation des victimes de pollution par les hydrocarbures, sous l'égide de l'Organisation Maritime Internationale (OMI). "Les Fonds internationaux d'indemnisation pour les dommages dus à la pollution par les hydrocarbures (FIPOL) ont pour vocation l'indemnisation en cas de pollution par des hydrocarbures persistants à la suite de déversements provenant de navires-citernes dans leurs Etats membres." (cf: le site du FIPOL)
Les autorités ont enfin décidé de la création du Cedre, le Centre de documentation, de recherche et d'expérimentations sur les pollutions accidentelles des eaux. 

* Images apocalyptiques. 
Le naufrage de l'Amoco Cadiz est terrible, tant par l'accumulation des circonstances que par l'envergure de la pollution et le choc engendré. Les marées noires ont donc logiquement inspiré nombre d'artistes. En 1967, Serge Gainsbourg  publie la chanson Torrey Canyon, du nom du super tanker venu s'échouer au large des côtes bretonnes, le 18 mars de cette même année. Le chanteur y fait parler le pétrolier qui énumère les différents éléments de son identité:
 "Je suis né dans les chantiers japonais / 
En vérité, j'appartiens aux Américains /
 Une filiale d'une compagnie navale / 
Dont j'ai oublié l'adresse à Los Angeles (...) 
Si je bats pavillon du Liberia /
 Le captain et les marins sont tous italiens /
 Le mazout dont on m'a rempli les soutes / 
C'est celui du consortium British Petroleum"

 Les "Cent vingt mille tonnes de pétrole brut" du Torrey Canyon se déversent finalement dans le milieu marin, provoquant la première marée noire d'envergure.

Le naufrage de l'Amoco Cadiz inspire de nouveau dégoût et colère aux artistes.
Pour Anne Sylvestre, "un bateau (...) vomit du noir assassin / Il tue la mer et avec elle / Tout ce qui vivait dans son sein / Il endeuille à jamais les plages / Il désespère les marins / Empoisonne les coquillages / Et les oiseaux mourront demain" ("un bateau mais demain"). Dans Portsall, Jean-Michel Caradec (4) insiste sur les conséquences écologiques de la marée noire qui vient ruiner l'économie locale:

"Je suis un pêcheur de Portsall /
 Mon bateau est à fond de cale / 
Comme un cormoran tout bancal /
 Il pourra plus lever ses voiles / 
J'pourrai pas finir d'le payer /
 Je pourrai plus prendre la mer /
 La mer c'était mon idéal / 
Mon oreiller, mon univers". 

 Au rayon des catastrophes (seulement musicales cette fois... c'est moins grave) citons les oiseaux de goudron d'André Helle et Albert Taïeb (1978) ou l'Amoco d'un Alain Barrière en pleine période disco (le titre idéal pour vider la piste). (5)
 Autant de morceaux qui témoignent à chaud d'une conscience écologique bien plus ancrée qu'auparavant. 

L'épave de l'Amoco Cadiz fait désormais la joie des amateurs de plongée, tandis que son ancre, scellée  sur le terre-plein du port de Portsall, fait celle des "selfeurs". Son empreinte dans la mémoire locale reste, elle, bien présente.

Notes:
1. les petites galettes noires de fioul restent encore visibles aujourd'hui dans les abers.
2. N'ayant souscrit qu'une maigre assurance, l'Amoco Transport Company n'aurait sans doute pas été contrainte de payer dans le cas d'un jugement en France. Aussi, l'Etat français et les collectivités locales décident de poursuivre la maison mère, Amoco International Oil Company, à New York, puis Chicago.  
3. 1045 millions de francs à l’État français et 212 millions au syndicat mixte, soit 192 millions d'euros au total.
4. Lui-même fils de marin breton.
5. Histoire de ne pas finir sur une mauvaise note, terminons avec le "Cap'tain Naimo"de la Tordue, un titre beaucoup plus récent et sans lieu direct avec l'Amoco Cadiz.. 

Sources:
- L'Ouest en mémoire: "L'Amoco Cadiz"  [fresques.ina.fr]
- Cedre: "Amoco Cadiz"
- INA-Jalons: "Le naufrage du pétrolier Torrey Canyon"
- France 3 Bretagne: "Le  16 mars 1978, l'Amoco Cadiz s'échoue devant Portsall"
- France 3 Bretagne: "Ces marées noires qui ont marqué la Bretagne"

 
- "Les nouveaux espaces de l'écologie", in "La société française de 1945 à nos jours" par Ludivine Bantigny, Jenny Raflik, Jean Vigreux, la documentation photographique, septembre-octobre 2015.
- Naufrage de l'Amoco Cadiz.  
- L'Amoco Cadiz la plus grande marée noire. (pdf)
- Une liste impressionnante de "chansons  écolo".

jeudi 30 octobre 2014

288. Papa cloudy's restaurant: "Overfishing song"

La gestion des ressources océaniques représente un des enjeux majeurs des siècles à venir. En ce domaine, l'histoire récente nous offre de nombreux exemples de ce qu'il ne faut plus faire. Revenons ici sur l'a disparition progressive des eaux françaises du poisson aux œufs d'or: l'esturgeon.

 En 1762, le mot caviar entre dans le dictionnaire de l'Académie française. Ces "œufs d'esturgeons salés" constituent déjà un mets de choix, recherché par les gastronomes fortunés. La mer Caspienne s'impose alors comme la principale région de production. Le début des années 1920 voit néanmoins l'émergence du caviar français. Durant quelques décennies, les pêcheurs de la rive droite de la Gironde exploitent "l'or noir de l'estuaire". Cette prospérité soudaine s'avérera toutefois éphémère en raison d'une gestion catastrophique de la ressource halieutique. 



Carrelets le long de l'estuaire de la Gironde au niveau de Meschers (photo personnelle). L'estuaire constitue un véritable garde-manger pour les poissons qui y trouvent crustacés et autres petits mollusques. 


Les eaux mêlées de la Garonne et de la Dordogne donnent naissance à la Gironde. Grâce à des caractéristiques hydrologiques et morphologiques favorables, l'estuaire fut tôt fréquenté par de nombreuses espèces de poissons migrateurs telles que le saumon, l'alose, l'anguille ou l'esturgeon. Les populations tirèrent bien sûr profit de cette richesse, mais la pêche resta, au moins jusqu'au début du XXème siècle, une activité d'appoint, en complément de l'agriculture ou de l'artisanat.

* L'Acipenser sturio, quésaco?
La présence de l'esturgeon dans l'estuaire semble attestée de longue date. Déjà mentionné dans les écrits du Moyen Age, le poisson semble très commun au XVIIè et XVIIIè siècles. 

 Acipenser sturio, l'esturgeon européen, est un poisson cartilagineux à la longévité exceptionnelle (60-70 ans). Doté d'un corps fuselé composé de 5 rangées longitudinales de grosses écailles et d'un museau allongé, l'esturgeon dispose d'une bouche ventrale équipée de petits barbillons. L'espèce ouest-européen peut atteindre près de 3 mètres de longs et peser plus de 300 kilos .

Encore nombreux au début du siècle, les esturgeons étaient présents dans tous les estuaires du pays (Seine, Loire). Ils ont désormais disparu des fleuves français, à l'exception peut-être de la Gironde, qui accueillerait encore quelques rares spécimens. Des fermes aquacoles expérimentales installées le long de l'estuaire tentent de sauver l'espèce.

A l'âge adulte, les esturgeons vivent sur les fonds sableux de la zone côtière. A partir du printemps, les sujets ayant atteint leur maturité sexuelle s'engagent dans l'estuaire de la Gironde qu'ils remontent lentement jusqu'à la Dordogne ou la Garonne. En mai-juin, les femelles déposent leurs œufs (entre 300 000 et 2 millions) dans les frayères préparées par les mâles sur un fonds de graviers bien oxygénés. Les mâles recouvrent ensuite la ponte de leur semence. Les géniteurs regagnent alors la mer.

Les  juvéniles demeurent quelques mois en eau douce, puis rejoignent les eaux saumâtres (secteur Mortagne-Meschers) où ils élisent domicile pour plusieurs années. Aux alentours de leur quatrième année, les esturgeons - qui mesurent alors entre 50 et 60 cm - pénètrent les eaux marines dans lesquelles ils poursuivent leur développement. Ce n'est qu'à leur maturité sexuelle (10-12 ans pour les mâles, 13-16 ans pour les femelles) qu'ils retournent dans les eaux douces pour y frayer. Le cycle biologique long de l'espèce la rend d'autant plus sensible à la surexploitation.


Infographie empruntée au Cemagref.
La traque spécifique de l'esturgeon ne débute vraiment qu'à la toute fin du XIXème siècle suivant, mais il n'est encore consommé que pour sa chair fine et délicate. Les œufs font alors figure de sous-produits négligeables. Le caviar n'est alors pas connu et l'esturgeon constitue l'ordinaire du pêcheur au même titre que le mulet ou la sole. Les commandes passées par un marchand de Hambourg à la toute fin du XIXè siècle changent la donne et convainquent les pêcheurs locaux de s'intéresser de plus près aux œufs d'esturgeon. La grande guerre interrompt pour un temps ce commerce balbutiant, alors que la Révolution russe de 1917 anéantit la production russe de caviar. 
Afin de pouvoir se procurer des œufs d'esturgeon, la maison Prunier de Paris entreprend en 1921 d'organiser une production de caviar en France. Émile Prunier dépêche sur les rives de l'estuaire Alexandre Scott, un officier russe réfugié en France dont la mission consiste à initier les pêcheurs des environs à la confection du caviar. Ces derniers  se lancent donc dans cette activité lucrative tandis que des sites de production, généralement contrôlés par la maison Prunier (1), se développent. Tous les ports de la rive droite de l'estuaire, de Meschers à Blaye, s'adonnent à la pêche printanière de l'esturgeon. Dès lors, l'espèce concentre l'essentiel de l'effort de pêche en raison des prix atteints par ses œufs.


* La pêche.

L'esturgeon est pêché entre la mi-février et le mois de juillet.
Les marins ramènent le poisson au port en les faisant nager en pleine eau après avoir fait passé une corde dans l'ouïe et dans la bouche.
 Les hommes utilisent de petits bateaux à fond plat appelés filadières. Dans la Gironde, la Garonne et la Dordogne, la pêche se pratique avec des filets flottants (les créaquaires) jetés à l'eau à marée descendante. Alexandre Scott note: "Arrivés sur la place de pêche, les pêcheurs mettent leurs filets dans l'eau et les barques commencent à descendre la rivière à la dérive. À un bout du filet se trouve le pêcheur, et à l'autre une bouée. Dès que le pêcheur sent qu'un poisson est pris dans le filet, il le retire."
Les poissons sont ramenés vivants par le navire grâce à une corde passée par les ouïes du poisson. Une bonne pêche permet désormais aux Estuariens d'engranger des gains convenables et donc de sortir , au moins momentanément, de la pauvreté. (2) Pesés au retour de la pêche, les esturgeons sont délestés de leurs œufs et le caviar confectionné. Les femmes de pêcheurs transportent alors en brouettes les poissons vidés pour les vendre sur les marchés des environs.

L'esturgeon se pêche à l'aide d'un filet dérivant à 3 nasses. Des bouées permettent de faire flotter une des extrémités du filet. L'autre est tenue à la main bien en travers du courant. Chaque embarcation utilise 120 mètres de filets.


* L'industrie du caviar et ses conséquences.
 Un des préparateurs (une petite dizaine en tout) que compte la rive droite de l'estuaire effectue la confection du caviar dès le retour au port. Plusieurs étapes se succèdent. Le poisson est saigné et son ventre largement ouvert afin d'y prélever les ovaires (la "rabe" en patois) contenant les œufs de couleur grise ou noire. Un tamis, sur lequel on frotte doucement les morceaux de rabe permet ensuite de détacher les œufs de la membrane. Ceux-ci sont lavés, égouttés, pesés, puis mélangés avec quelques dizaines de grammes de sel suivant le niveau de maturité. Des bocaux ou des boîtes métalliques permettent la conservation du caviar en chambre froide avant leur expédition - le soir-même ou le lendemain de la capture du poisson - jusqu'à la gare de Saintes, avant leur transport en train jusqu'à Paris. Cette production locale permet en effet d'alimenter les firmes parisiennes telles que Prunier, Volga, Kaspia ou encore Sutra à Bordeaux. (3) 
Le caviar de Gironde, comme son homologue de la mer Caspienne, reste, en raison de son prix, réservé à une clientèle fortunée. Cette denrée très prisée assure le décollage économique des quelques villages de pêcheurs de l'estuaire au cours des années d'entre-deux-guerres. Le nombre de pêcheurs croît alors de manière sensible; l'esturgeon abonde et sa pêche s'avère parfois miraculeuses. Saint-Seurin d'Uzet se targue alors d'être la "capitale du caviar" français. Deux restaurants y ouvrent leurs portes (4) dans les années 1930, attirant une riche clientèle parisienne (5) en villégiature sur la côte de Beauté (6).


Les ports de la rive droite de la Gironde concentraient les captures d'esturgeons dans l'Estuaire. Ainsi les ports de Bourg, Blaye, les Callonges, Vitrezay, Maubert, Mortagne, St Seurin d'Uzet et Meschers assuraient 95% des prises. Ces ports se trouvaient en effet à proximité de l'axe de migration des poissons qui abritait en outre de nombreuses fosses.  
La pêche débutait le 15 février à Meschers et se poursuivait en mars à Talmont, en avril à Mortagne, en mai à Vitrezay, aux Callonges en juin, à Bourg en juillet.

L'essor du commerce du caviar améliore incontestablement l'ordinaire des pêcheurs, mais il induit de nouveaux travers. C'est pourquoi il convient de relativiser l'impact socio-économique de cette nouvelle manne sur la population halieutique locale. Les pêcheurs se trouvent désormais dans une situation de dépendance accrue vis-à-vis des négociants. La fièvre de "l'or noir" de l'estuaire incite certains à ne plus traquer que l'esturgeon, au risque de tomber dans une dangereuse mono-activité. En outre, les sommes versées aux pêcheurs restent sans commune mesure avec le prix de vente final du produit. (7)
 La capture du poisson s'avère alors très aléatoire et dépend largement des aléas climatiques. Ainsi, en retardant la "montaison" des géniteurs, des eaux trop froides au printemps contractent la saison de pêche dont le terme est fixé au 1er juillet à partir de 1952. Aussi Philippe Fournet (voir source) constate: "l'esturgeon demeurait pour les pêcheurs 'le poisson-roi' qui, parfois, procurait un joli pactole, mais qui, trop souvent, aliénait et prolétarisait par son pouvoir de fascination. Déjà endettés envers les maisons du caviar, de nombreux pêcheurs gâchaient fréquemment leur saison de pêche par leur acharnement à ne vouloir capturer que l'esturgeon, acharnement qui leur faisait négliger lamproies, aloses et autres maigres. Aussi l'irrégularité des revenus et leur médiocrité d'ensemble étaient la règle générale, à l'exclusion des auteurs de quelques beaux coups à la fois admirés et enviés par leurs collègues."


En 1921, Alfred Prunier, restaurateur parisien réputé, commercialise les premières boîtes de caviar français. Le succès est immense.


* Les raisons d'une disparition.

 Le prix du caviar ne cesse de grimper. Les pêcheurs voient leur niveau de vie progresser (3500 francs le kilo en 1953, puis 5 000 et 10 000 francs le kilos en 1957) , mais, à partir de la fin des années 1950, les captures d'esturgeons se réduisent considérablement, jusqu'à devenir dérisoire au cours de la décennie suivante. La production de caviar s'effondre. De 3 tonnes annuelles entre 1950 et 1955 - soit le tiers de la consommation nationale -, on passe à 250 kg en 1963, pour quelques kilos seulement après 1970. (8)
La ressource première n'est plus là. Comment expliquer une disparition si brutale?

Les causes de l'extinction de l'esturgeon d'Europe sont multiples, mais elles reposent avant tout sur la surexploitation de la ressource, ainsi que sur le saccage des lieux de ponte. 
L'extraction inconsidérée de graviers lors de la reconstruction des ports (au lendemain de la 2nde guerre mondiale) entraîne la dégradation, voire la destruction des frayères d'amont en Dordogne et Garonne. Les fonds vaseux qui remplacèrent ces gravières ne convenaient plus du tout aux esturgeons qui désertèrent ces lieux. Dans ces conditions, la reproduction de l'esturgeon devient impossible. 
L'autre facteur déterminant dans la disparition de l'espèce semble bien être la surpêche des immatures. D'une part, les chalutiers opérant sur les côtes saintongeaises prennent accidentellement,  parmi d'autres poissons de mer, les esturgeons dans leurs filets de fond. D'autre part, les pêcheurs du bas-estuaires opèrent de véritables razzias de jeunes esturgeons lors de leur "montaison". (9) Capturés par les pêcheurs, ils n'ont pas encore eu l'occasion de se reproduire. Ces poissons se revendaient à un prix d'or. Ceci a entraîné une destruction massive de jeunes sujets, tout en stoppant d'un coup le circuit de migration. La multiplication des barrages gêne également la remontée des poissons vers les zones de ponte. 
Enfin, la pollution, encore assez limitée à l'époque, ne semble pas à l'origine de la disparition du sturio. Pour preuve, saumons et truites de mer, deux espèces fragiles, continuent d'emprunter l'estuaire de la Gironde.
La quasi-extinction de l'esturgeon prive la région d'une ressource de pêche essentielle. Le sauvetage de l'espèce repose désormais sur la vigilance des autorités et l'expertise des scientifiques.





Pêche miraculeuse dans les années 1950 au niveau de Gauriac. Photo archives Josette Magot-Palacin.



* Tentatives de sauvetage de l'espèce. 

La raréfaction de l'esturgeon inquiète précocement les autorités. En 1923, un décret fixe une taille légale de capture tout en limitant la maille des filets. De même les dates d'ouverture de la pêche du migrateurs sont réduites en 1952. Cependant, et en dépit du précédent soviétique (10), les mesures de protection véritables s'avèrent cependant très tardives.  En 1975, le Centre national du machinisme agricole, du génie rural, des eaux et forêts (Cemagref) évalue l'état de la population girondine et confirme le risque d'extinction du sturio.
De fait, la population n'a cessé de régresser et au point de presque s'éteindre au cours des années 2000.
Un plan esturgeon est enfin mis en place en 1981 par le Cemagref. Sa pêche est bien sûr désormais strictement interdite. 
Les recherches engagées visent à réintroduire l'espèce d'esturgeon originelle dans le milieu naturel. Dans le centre de pisciculture expérimental du Cémagref (11), quelques spécimens encore vivants (moins d'une centaine) sont élevés avec patience dans l'espoir qu'ils donneront le jour à de nouvelles générations susceptibles d'être relâchées dans l'estuaire.
Dans le même temps, plusieurs élevages d'esturgeons ont vu le jour le long de l'estuaire ces dernières années.

C°: La raréfaction, puis la quasi-disparition de l'esturgeon européen portent un coup très dur à l'économie halieutique de l'estuaire. Les populations halieutiques doivent se rabattre sur d'autres espèces dont le prix de vente demeure très inférieur à celui du caviar. La plupart des pêcheurs se reconvertissent dans la pêche des civelles, quitte à reproduire les mêmes erreurs qu'au "temps du caviar". Comme au temps de l'esturgeon, après une phase de croissance, nous assistons désormais au déclin de cette activité en raison de la fragilité des stocks des migrateurs et de la difficulté à rationaliser leur gestion. 

La nécessité de "rationaliser" la gestion des ressources halieutiques constitue un enjeu crucial et passe forcément par une prise de conscience générale. Des campagnes de sensibilisation à destination des plus jeunes -comme ici la chanson "Overfishing song" de Papa cloudy's restaurant - dénoncent aujourd'hui la surpêche dont sont victimes de nombreuses espèces (l'anchois, le thon rouge, civelles). 




Notes:
1. Dès qu'il apprend la présence d'esturgeons dans la Gironde, Émile Prunier recrute une trentaine de pêcheurs et crée neufs manufactures pour la préparation du caviar le long de l'estuaire. 
2.  Les pêcheurs de l'estuaire de la Gironde menaient une existence rude, marquée sous le sceau de la frugalité. Les femmes vendaient le poisson ou le troquaient.
3. Deux exceptions toutefois à ce système: le pêcheur P. Magot de Blaye et Jude Milh détiennent une licence de fabrication et de commercialisation du caviar (vendu sous l'étiquette "à l'esturgeon" pour le premier et "Caviar de la Gironde, Parapluie de poche" pour le second).
4. En 1933, M. Belet ouvre une pension de famille, bientôt concurrencée par "l'auberge du commerce" 
5. Citons parmi d'autres Danièle Darrieux, Jean Gabin, Léon Blum, Edouard Daladier.
6. Royan s'impose dans ces années comme une station balnéaire cotée.
7. Dans les années 1930, le caviar est acheté 2 francs le kilo aux pêcheurs. L'abondance des prises permettait alors des gains considérables; Scott constate: "Il arrive quelquefois qu'un pêcheur attrape pendant une marée trois ou quatre femelles oeuvées. C'est une belle capture qui lui rapporte la somme coquette de 6 à 8 000 F". En 1955, le caviar est acheté aux pêcheurs 3500 francs le kilo, mais vendu 11 ou 12 000 francs au détail.
8. Dans les années 1930, près de 5000 esturgeons sont capturés chaque année (soit 150 tonnes). Entre 1957 et 1963, on ne pêche plus que 200 créas par an, 20 en 1975, trois en 1979!
9. Et ce en dépit d'une législation interdisant le prélèvement de spécimens inférieurs à une certaine taille.
10. la construction de barrages sur les fleuves tributaires de la mer Caspienne menace la survie du beluga au cours des années 1950. En 1962, les autorités interdisent strictement la pêche dans la zone soviétique de la mer Caspienne, sauvant de la sorte l'espèce.
11. Le Cemagref s'appelle désormais l'Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture (IRSTEA)  


Sources:

* Inventaire du patrimoine de la région Poitou-Charentes: 
- "La pêche à l'esturgeon et le caviar de l'estuaire de la Gironde."
- "La caviar de l'estuaire de la Gironde."
- "Grain de folie dans l'estuaire de la Gironde."
* DORIS: Fiche espèce.
* L'esturgeon, poisson roi.
* Philippe Fournet: "La pêche des migrateurs dans l'estuaire de la Gironde: les cycles de l'esturgeon et de la civelle 1920-1985)" in Norois, 1986, n°130.

Liens:

- Le caviar de Gironde et de Dordogne.
- Sud-Ouest:"Esturgeons sauvages: des raisons d'espérer."
- Caviar: les œufs d'or de l'esturgeon.
- Explication du problème de surpêche.
- C'est pas sorcier:"L'esturgeon: le poisson aux œufs d'or".
- L'esturgeon en pisciculture.
- Regards sur la pêche et l'aquaculture: Tentatives de repeuplement de l'esturgeon.
- IRSTEA:"Biodiversité aquatique : l'esturgeon européen face au changement climatique."
- alimentation.gouv.fr : "Oeufs de poissons, or de la mer."
- "Saint-Seurin d'Uzet capitale du caviar français!"
- "L'esturgeon et le caviar de la Gironde."

mercredi 18 juin 2008

54. Keny Arkana : "Ordre mondial"

Vous avez peut être, comme moi, découvert Kenny Arkana récemment en lisant ce blog. J. Blottière nous a en effet présenté en avril sa chanson "Victoria", tirée de l'album Entre ciment et belle étoile. Elle y parlait de la crise qu'a connue l'Argentine (son pays d'origine) au début des années 2000.

La rappeuse marseillaise a sorti en 2008 un nouvel album : Désobéissance, tout un programme... Elle y mène une attaque en règle des puissants de tout poil et invite les gens à se réveiller (c'est la chanson "Réveillez-vous"). Dans "Ordre mondial", elle dénonce pêle-mêle le capitalisme mondialisé, la surveillance des populations, l'illusion démocratique, la société de consommation ("tout est marchandise"), la destruction de la planète. Comme dans beaucoup de ses chansons, le propos est peu nuancé, plutôt pessimiste, même si ses autres chansons appellent à la résistance. On peut y trouver des échos des nombreuses théories conspirationnistes qui dénoncent un "ordre mondial" occulte. Elle s'inscrit résolument dans le mouvement altermondialiste et prône la radicalité. Ses chansons sont ponctuées d'interventions d'anonymes lors des forums "Appel au sans-voix".
Les Etats-Unis ne sont pas nommés, mais le choix du titre fait référence aux propos de Georges Bush (le père). Au moment de l'effondrement de l'empire soviétique en 1991, le président américain avait en effet parlé à plusieurs reprises de la construction d'un "nouvel ordre international" où primeraient les valeurs de liberté, de droits de l'homme et de démocratie.

Que l'on soit d'accord ou pas avec Kenny Arkana, ses chansons ne laissent pas indifférent et invitent à réfléchir au monde tel qu'il va ou ne va pas...

                                                " Ordre mondial"
Je suis là, partout, j'ai resserré les murs,
J'ai imposé ma surveillance, caméra partout dans les rues,
J'ai approfondi les frontières, un rempart pour le Tiers Monde,
Un champs de tir pour les sans 'faf', histoire que les affaires montent.
Je ne défends pas l'être humain, je défends les capitaux,
J'instaure les règles du commerce en faveur des occidentaux,
Je suis l'art de piller, en faisant croire qu'on ne vole rien,
Au service de la croissance, tes droits de l'Homme, j'en rigole bien!
Je me cache derrière des idéologies pour que l'opinion soit d'accord,
J'ai imposé la biométrie sur vos passeports,
J'ai fabriqué la peur, pour que tout le monde soit sur écoute,
Car moi je veux tout répertorier, moi je veux des chiffres et des codes barre!
Je contrôle vos esprits par le biais des médias, vous êtes à ma merci,
Les pieds embourbés dans l'inertie,
Car vous vous croyez libre, mais formatés depuis l'école,
Pour vous apprendre la hiérarchie, à toujours obéir aux ordres.

Refrain (x2)
Je suis l'ordre mondial...
L'ordre créé par les puissants,
Confréries, chefs de multinationale,
Politiques économiques, je suis la conjoncture,
Imposée à la planète, j'ai instauré ma dictature.

J'ai anéanti le pouvoir national, j'impose ma loi dans les pays,
C'est le jeu de l'illusion que vous appelez "démocratie",
Car l'ordre vient de moi, certainement pas d'un peuple,
Je vous façonne à mes choix dès que vous tombez dans la peur,
Je suis le produit des tyrans, la structure qui détruit,
Au nom des valeurs marchandes, implantées jusqu'à vos esprits,
Je pompe le sang du Tiers Monde, j'choppe leur politique,
Leur ordonne de nous vendre tous leurs services publics,
Un peuple qui se lève? Moi je lui couperai ses vivres,
Pour mieux alimenter sa haine et l'emmener en guerre civile,
Car y'a pas meilleur profit que le business de la mort,
Destruction, reconstruction, investissement, marché des armes,
Pro-guerre, prospère je fais monter la sauce,
Vous monte les uns contre les autres, pour alimenter ma force,
Car mon règne prend son ampleur dans toutes vos divisions,
Libéralement capitaliste, au service de vos illusions.

Refrain(x2)

Tout est profit, tout est marchandise, telle est ma devise,
J'ai inventé les classes pour que vous vous trompiez d'ennemi,
Je vous ai donné des outils, pour lutter contre moi,
Des syndicats, quelques partis mais toujours cadrés par mes lois,
Je, détruis la Nature car ce qui m'importe c'est la, croissance
Votre planète, elle est devenue mon esclave,
Je la nourris de déchets, la pollue jusqu'à la racine,
Pendant que je me rassasie de nouvelles mesures assassines,
J'empoisonne vos corps d'aliments trafiqués,
Génétiquement modifiés car le mal çà fait du chiffre
J'ai déréglé le climat, déshumanisé les Hommes,
Dénaturé le vital, flingué l'espoir en plein essor,
J'ai réussi à vous faire croire, que la Vie se résumait à consommer, consommer,
(Consommer) pour mieux construire mon empire,
Je suis capable du pire, pour vous faire croire en ce qu'il faut,
Si je contrôle vos esprits, c'est grâce à la culture du profit.

Refrain(x2)

vendredi 30 mai 2008

44. Renaud:"Hexagone."

Pochette de l'album "Amoureux de Paname" (1975).
Avec ce titre rageur, Renaud se lance dans une dénonciation en règle de tout ce qu'il exècre. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que tout le monde en prend pour son grade. Dans la veine anarchiste et libertaire de ses débuts, le chanteur propose sa version de l'histoire de France dont il énumère les épisodes les plus sombres.
Mois après mois, Renaud tourne les pages de son calendrier: 
- En janvier, il dénonce le conservatisme ambiant.
- Février lui permet d'évoquer l'assassinat par la police de 9 personnes qui manifestaient, le 8 février 1962, "pour la paix en Algérie et contre l'OAS", au métro Charonne.
- En mars, il pourfend l'attitude de la France qui continue de guillotiner. Il faudra en effet attendre 1981, avec l'élection de François Mitterrand, pour que la peine de mort soit enfin abolie. En ce domaine, l'Espagne, qui vient pourtant tout juste de sortir de la dictature, la précède de trois ans...
- Avril lui donne l'occasion de se moquer des expressions éculées ("en avril, ne te découvre pas d'un fil").
- Le mois de mai s'avère particulièrement chargé puisque Renaud revient à la fois sur la "Semaine sanglante" (du 22 au 28 mai 1871), qui met un terme à l'expérience révolutionnaire de la Commune de Paris; mais aussi sur les manifestations étudiantes de mai 1968 et le triomphe électoral final des gaullistes à la fin du mois de juin. Le général est parvenu à convaincre le plus grand nombre de voter pour "l'ordre et la sécurité"
- En juin, en rupture avec l'exaltation de la résistance française, Renaud rappelle que les Français apportèrent dans l'ensemble un soutien solide au maréchal Pétain, jusqu'à la Libération du territoire. D'autre part, il assimile l'exil londonien de nombreux résistants à une forme de dérobade. Seule la résistance intérieure, incarnée ici par Jean Moulin, trouve grâce à ses yeux.
- La commémoration de la fête nationale et les feux d'artifice qui accompagnent le 14 juillet permettent à Renaud d'affirmer que la Révolution française est restée inaboutie, une révolution au seul bénéfice de la bourgeoisie en quelque sorte.
- En août, le bon peuple de France oublie ses soucis et son aliénation en partant en vacances.
- Renaud revient ensuite sur le coup d'Etat de Pinochet le 11 septembre 1973 au Chili. Appuyé en sous main par la CIA, Pinochet renverse le gouvernement démocratiquement élu de Salvador Allende (qui se suicide dans son palais présidentiel).
- En octobre, le chanteur s'en prend aux fleurons de la gastronomie française, le vin et le fromage.
- En novembre et décembre, Renaud dénonce l'apathie, le conformisme étriqué dans lequel de nombreux Français se confinent. " la bagnole, la télé, l'tiercé, c'est l'opium du peuple de France".



Cette chanson de Renaud sort sur l'album "Amoureux de Paname", en 1975. Le titre remporte aussitôt un grand succès, malgré la censure imposée alors sur les ondes de France Inter. L'originalité des paroles, leur irrévérence expliquent sans aucun doute le statut culte de cette chanson.

Hexagone (Renaud Séchan).

Ils s'embrassent au mois de Janvier,
car une nouvelle année commence,
mais depuis des éternités
l'a pas tell'ment changé la France.
Passent les jours et les semaines,
y a qu'le décor qui évolue,
la mentalité est la même :
tous des tocards, tous des faux culs.

Ils sont pas lourds, en février,
à se souvenir de Charonne,
des matraqueurs assermentés
qui fignolèrent leur besogne,
la France est un pays de flics,
à tous les coins d'rue y'en a 100,
pour faire règner l'ordre public
ils assassinent impunément.

Quand on exécute au mois d'mars,
de l'autr' côté des Pyrénées,
un arnachiste du Pays basque,
pour lui apprendre à s'révolter,
ils crient, ils pleurent et ils s'indignent
de cette immonde mise à mort,
mais ils oublient qu'la guillotine
chez nous aussi fonctionne encore.

Etre né sous l'signe de l'hexagone,
c'est pas c'qu'on fait d'mieux en c'moment,
et le roi des cons, sur son trône,
j'parierai pas qu'il est all'mand.

On leur a dit, au mois d'avril,
à la télé, dans les journaux,
de pas se découvrir d'un fil,
que l'printemps c'était pour bientôt,
les vieux principes du seizième siècle,
et les vieilles traditions débiles,
ils les appliquent tous à la lettre,
y m'font pitié ces imbéciles.

Ils se souviennent, au mois de mai,
d'un sang qui coula rouge et noir,
d'une révolution manquée
qui faillit renverser l'Histoire,
j'me souviens surtout d'ces moutons,
effrayés par la Liberté,
s'en allant voter par millions
pour l'ordre et la sécurité.

Ils commémorent au mois de juin
un débarquement d'Normandie,
ils pensent au brave soldat ricain
qu'est v'nu se faire tuer loin d'chez lui,
ils oublient qu'à l'abri des bombes,
les Français criaient "Vive Pétain",
qu'ils étaient bien planqués à Londres,
qu'y avait pas beaucoup d'Jean Moulin.

Etre né sous l'signe de l'hexagone,
c'est pas la gloire, en vérité,
et le roi des cons, sur son trône,
me dites pas qu'il est portugais.

Ils font la fête au mois d'juillet,
en souv'nir d'une révolution,
qui n'a jamais éliminé
la misère et l'exploitation,
ils s'abreuvent de bals populaires,
d'feux d'artifice et de flonflons,
ils pensent oublier dans la bière
qu'ils sont gourvernés comme des pions.

Au mois d'août c'est la liberté,
après une longue année d'usine,
ils crient : "Vive les congés payés",
ils oublient un peu la machine,
en Espagne, en Grèce ou en France,
ils vont polluer toutes les plages,
et par leur unique présence,
abîmer tous les paysages.

Lorsqu'en septembre on assassine,
un peuple et une liberté,
au cœur de l'Amérique latine,
ils sont pas nombreux à gueuler,
un ambassadeur se ramène,
bras ouverts il est accueilli,
le fascisme c'est la gangrène
à Santiago comme à Paris.

Etre né sous l'signe de l'hexagone,
c'est vraiment pas une sinécure,
et le roi des cons, sur son trône,
il est français, ça j'en suis sûr.

Finies les vendanges en octobre,
le raisin fermente en tonneaux,
ils sont très fiers de leurs vignobles,
leurs "Côtes-du-Rhône" et leurs "Bordeaux",
ils exportent le sang de la terre
un peu partout à l'étranger,
leur pinard et leur camenbert
c'est leur seule gloire à ces tarrés.

En Novembre, au salon d'l'auto,
ils vont admirer par milliers
l'dernier modèle de chez Peugeot,
qu'ils pourront jamais se payer,
la bagnole, la télé, l'tiercé,
c'est l'opium du peuple de France,
lui supprimer c'est le tuer,
c'est une drogue à accoutumance.

En décembre c'est l'apothéose,
la grande bouffe et les p'tits cadeaux,
ils sont toujours aussi moroses,
mais y a d'la joie dans les ghettos,
la Terre peut s'arrêter d'tourner,
ils rat'ront pas leur réveillon;
moi j'voudrais tous les voir crever,
étouffés de dinde aux marrons.

Etre né sous l'signe de l'hexagone,
on peut pas dire qu'ça soit bandant
si l'roi des cons perdait son trône,
y aurait 50 millions de prétendants.