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jeudi 17 septembre 2026

Les présidents en chansons : Macron 1. Parce que c'est son projet.

Suite de notre série consacrée aux présidents en chansons. Après de Gaulle, Pompidou, VGE, Mitterrand, Chirac, Sarkozy 1 et 2, Hollande, voici le tour venu de Macron.

Kremlin.ru, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

Emmanuel Macron naît à Amiens en 1977. Après une terminale au lycée Henri IV, il est admis en prépa littéraire, puis échoue à trois reprises à intégrer l'Ecole normale supérieure. Il se rabat sur Science-Po et un master de philosophie, avant de réussir l'ENA et d'intégrer l'inspection générale des finances, puis la commission Attali, voulue par Nicolas Sarkozy, pour "libérer la croissance française". Ce faisant, il s'ouvre les portes du capitalisme français et noircit les pages de son carnet d'adresses. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de la présidence de la République, repère le jeune énarque et glisse son nom à Hollande, qui le nomme secrétaire général adjoint de l'Elysée. 

Pour se relancer après un début de mandat poussif, le président Hollande compose un nouveau gouvernement à la fin de l'été 2014. Il se débarrasse alors des représentants de l'aile gauche du PS, tandis qu'il propulse Emmanuel Macron au ministère de l'économie, de l'industrie et du numérique. Inconnu du grand public, ce dernier devient, à 36 ans, le plus jeune ministre de la cinquième République. Avec cette nomination, le "président normal", qui se disait l'"ennemi de la finance", donne un coup de barre à droite et prend un virage libéral. Dès lors, les médias dépeignent avec gourmandise l'ascension fulgurante du copilote qu'il a choisi, un surdoué, un "Mozart de la finance", ancien banquier d'affaires de la banque Rothschild, assistant du philosophe Paul Ricoeur, à qui rien ne semble devoir résister. 

 

En poste depuis seulement trois semaines, l'impétrant fustige déjà les "ouvrières illettrées" de Gad. Lui, ce qui l'intéresse, c'est de transformer la France en "start-up nation". Pour y parvenir, en 2015, il élabore la loi pour la croissance, l'activité et l'égalité des chances économiques, dite loi Macron. Il s'agit d'une réforme fourre-tout concernant différents secteurs : les transports en autocar, le permis de conduire, la justice prud'hommale, les professions du droit, le travail dominical. Problème, au sein du gouvernement, des ministres "frondeurs" regimbent et il faut dégainer le 49'3.

En avril 2016, en sa bonne ville d'Amiens, Emmanuel Macron lance son mouvement politique, En Marche, qui reprend, en toute humilité, ses initiales; un mouvement présenté comme transpartisan, "ni de droite ni de gauche", "ouvert", censé dépasser des clivages considérés comme désormais obsolètes. Le 20 août, au Puy du Fou, chez Philippe de Villiers, le souverainiste d'extrême droite, Macron déclare : "l'honnêteté m'oblige à vous dire que je ne suis pas socialiste." On avait remarqué... Le 31 août, il franchit enfin le Rubicon et démissionne. Hollande ne peut que constater : "il m'a trahi avec méthode." Le 16 novembre 2016, à Bobigny, Macron se lance officiellement dans la course à l'Elysée. Cette stratégie divise. Pour les uns, il est un nouveau Judas, pour les autres, un fin tacticien.

Dans les sondages, il est encore très loin derrière François Fillon et Marine Le Pen. Or, Macron bénéficie d'un concours de circonstance très favorable: Hollande, trop impopulaire renonce à se présenter, tandis que le Penelope gate plombe la candidature Fillon. Ainsi, le candidat, qui s'est lancé dans la course électorale sans parti politique, sans jamais avoir été élu, semble en passe de remporter son pari. Tout au long de la campagne, il profite du soutien tacite des grands médias, qui le dédouanent de toute responsabilité dans le piteux bilan de la présidence Hollande, alors même qu'il avait été la cheville ouvrière de sa politique économique. Le 10 décembre, porte de Versailles, Macron éructe et cela inspire Khaled Freak, le remixeur de talent des saillies politiques. (1)

 

Au soir du premier tour, le 23 avril 2017, Macron se qualifie pour le duel final avec 23,7% des suffrages, devançant de peu Marine Le Pen. Lors du débat d'entre-deux tours, les Français mesurent aisément la nullité argumentative de la candidate. Approximative, agressive, elle se torpille toute seule, sans que son adversaire n'ait particulièrement brillé. 

Le 3 mai, Macron l'emporte sans gloire, rassemblant 65% de voix, alors que douze millions de Français se sont abstenus, 3 ayant voté blancs et un nul. Quoi qu'il en soit, la victoire est célébrée au Louvres le 7 mai 2017. La cérémonie tient du sacre. Alors que l'ode à la joie retentit, le nouveau président de 39 ans traverse seul la cour pour se hisser sur une estrade située devant la pyramide. Difficile de faire plus pompeux et compassé; le ton est donné. En conclusion de son discours, il lance : "Je respecterai chacune et chacun, dans ce qu'il pense et dans ce qu'il défend. Je rassemblerai et je réconcilierai, car je veux l'unité de notre peuple et de notre pays. Et enfin, mes amis, je vous servirai avec humilité, je vous servirai avec amour." Un discours qui a, il faut bien le dire, plutôt mal vieilli. 

Aux législatives 2017, le nouveau président obtient une large majorité avec l'élection de 308 députés de La République En Marche. Pour la plupart, il s'agit de leur premier mandat politique. Un renouvellement en trompe l'œil, dans la mesure où trois quarts d'entre eux occupaient des fonctions de cadre dans le monde de l'entreprise. Lors de ce scrutin, l'abstention atteint des records. Ainsi, 57,36% des inscrits ne se sont pas rendus aux urnes. 

Le nouveau président nomme un premier ministre de droite Edouard Philippe, et place aux postes ministériels clefs d'anciens du parti socialiste (Christophe Castaner, Richard Ferrand) ou de nouvelles têtes fraîchement élues. Il n'y a pas de temps à perdre, le président se veut réformateur. En complément de la loi El Khomri, il décide de réformer le code du travail qui accorde notamment la primauté des accords d'entreprise sur ceux de branches. Le gouvernement légifère par ordonnances, afin de contourner le Parlement. La suppression de l'Impôt sur la fortune, remplacé par un Impôt sur la Fortune Immobilière, beaucoup plus avantageux pour les plus riches, transforme Macron en "président des riches". Pour justifier ses choix, ce dernier invoque sa "théorie du ruissellement", selon laquelle les revenus des plus riches seraient réinjectés dans l'économie, créant ainsi de la croissance et de l'emploi, ce qui au bout du compte bénéficierait à tous, y compris au dernier de cordée. Un des premiers textes adoptés porte sur la moralisation de la vie politique. A posteriori et à l'issue de dix années de présidence, le moins que l'on puisse dire et qu'il n'a pas eu d'effets significatifs sur la corruption de notre personnel politique. Le président engage ensuite une réforme de la SNCF qui prévoit l'ouverture à la concurrence, la fin du statut de cheminot pour les futures embauches et le changement de statut de l'entreprise. Malgré la forte résistance syndicale, la réforme est adoptée en juin 2018. 

Plusieurs propos distillés par Macron lors de ses mandats dressent de lui le portrait d'un individu orgueilleux, méprisant, incapable de reconnaître ses torts. Pour ses détracteurs,  il devient Jupiter, isolés dans sa tour d'ivoire, où plutôt en son palais, faubourg saint Honoré. 

Revenons sur quelques unes des ces petites phrases. Dans les jardins de l'Elysée, à l'occasion des journées du patrimoine 2018, Macron tance un jeune visiteur en recherche d'emploi, qui faisait part au président  de sa difficulté à se faire embaucher. Pour toute réponse, le chef d'Etat lui assène : "Je traverse la rue, et je vous trouve [un emploi]. Ils veulent simplement des gens qui sont prêts à travailler". Ces propos passent mal. Cette saillie inspire : "Traverser la rue" à L'1consolable.

Lors de l'inauguration de la Station F, un incubateur de start-up, le président lance : "Une gare, c'est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien." La formule, qui suinte le mépris de classe, ne passe pas.  Avec "ça va Manu?", Agnès Bilh interpelle le chef de l'Etat. 

A l'Elysée, dans le cadre d'une discussion avec ses conseillers, Macron prononce la phrase suivante : "On met un pognon de dingue dans des minimas sociaux, les gens ils sont quand même pauvres". Mis bout à bout, ces propos dressent le portrait d'un dirigeant condescendant et brutal. Le Bhale Bacce Crew en propose un condensé dans "La République en miettes".

L'annonce de l'augmentation de la taxe carbone sur les hydrocarbures, dont les prix atteignent déjà des sommets, met le feu aux cuves. Des chauffeurs routiers appellent à des blocages sur les réseaux sociaux. A partir du 17 novembre 2018, chaque week-end, les "gilets jaunes" bloquent les ronds-points. Le mouvement prend une très grande ampleur, mettant en évidence la déconnexion entre les élites dirigeantes et des populations précaires, victimes collatérales de la politique fiscale menée depuis un an. Le pouvoir, dépassé, mobilise les forces de l'ordre. Les manifestations se soldent par de nombreuses violences. Les blessés se comptent par centaines. Le nouvel attirail policier provoque des mutilations. La crise met ainsi à jour un tournant sécuritaire (qui aboutira bientôt à des lois sur la Sécurité globale et contre le séparatisme). Mais, qu'on se rassure, en vertu de la logique du "en même temps", les macronistes proclament leur attachement aux libertés publiques. 

Le mouvement des Gilets jaunes finit par s'essouffler, sans dissiper la défiance. La taxe initialement prévue ne sera finalement pas appliquée. Le pouvoir a eu peur, ce qui contraint l'exécutif à mettre en pause ses ambitions réformatrices. Pour donner l'illusion du dialogue social en feignant de tisser un lien avec les citoyens, Macron lance le Grand débat, invitant ceux qui le souhaitent à rédiger des cahiers de doléances. Ils prendront bientôt la poussière sur les étagères des archives départementales. 

Pendant 27 jours, à compter de Noël 2019, les syndicats de la RATP et la SNCF mènent une grève pour protester contre la réforme des retraites portée par le gouvernement qui entend en finir avec les régimes spéciaux. Au début de l'année 2020, dans les cortèges contre le projet de réforme des retraites porté par Edouard Philippe, des groupes de femmes arborant bleu de travail, fichu rouge et gants ménagers en latex jaune en hommage à Rosie la Riveteuse - allégorie des femmes travaillant pour l'industrie de guerre étatsunienne au cours de la Seconde guerre mondiale - reprennent à gorge déployé "A cause de Macron, c'est la chute des pensions pour Fatou et Marion" (une adaptation du tube A cause des garçons). Regroupée sous la bannière d'Attac, elle conteste l'affirmation ministérielle selon laquelle les femmes seraient les grandes gagnantes de la réforme. 

En mars 2020, la pandémie de Covid-19 touche l'hexagone. L'exécutif tarde à mesurer la gravité de la situation sanitaire. L'ampleur des décès et des admissions en réanimation convainquent les autorités de limiter les déplacements, de fermer les établissements scolaires, bref de confiner. Pour le président, "nous sommes en guerre". L'absence de masques et les débuts poussifs de la vaccination suscitent de vives tensions. La persistance et le retour du covid conduisent à l'instauration d'un pass sanitaire en 2021, puis du pass vaccinal en 2022 dans les lieux de publics. Des manifestations anti-vaccins ont lieu ponctuellement. La pandémie révèle les difficultés d'un système de santé largement éprouvé par les purges austéritaires successives. En mettant le pays à l'arrêt, la maladie oblige l'exécutif à placer l'économie sous perfusion avec des dispositifs comme le "quoi qu'il en coûte". De même, le Covid enterre pour un temps les projets de réforme des retraites et de l'assurance-chômage. "Danser encore" (2020) de HK et les Saltimbanks s'imposent alors comme un tube anti confinement, fustigeant la posture monarchique du président.  

Sur le front social, le président ne désarme pas. En décembre 2021, avec la réforme de l'assurance-chômage, on assiste à un durcissement dans l'accès aux indemnisations. Il faut désormais avoir travaillé 6 mois, et non 4 comme auparavant, pour percevoir une indemnité. 

Le projet initial défendu par Macron promettait un équilibre politique entre des mesures de gauche et de droite. Dans les faits, seules ces dernières ont vu le jour. 

  

Notes :

1. Le 2 décembre 2016, conscient de son impopularité et après avoir conduit son parti dans le mur, Hollande annonce qu'il ne briguera pas un second mandat. Le 2 février 2017, le Pénélope gate coule la candidature Fillon. Encore une aubaine pour Macron, d'autant que le centriste Bayrou le rallie. 

2. En juillet de cette année éclate l'affaire Benalla. Ce chargé de mission à l'Elysée est surpris dans les cortèges de manifestants du 1er mai en train de tabasser un manifestant avec une matraque. Reconnu, il est suspendu seulement deux semaines, tout en gardant son rond de serviette au palais. Il sera finalement condamné par la justice en 2019. 

Sources : 

Affaires sensibles : "Le traître méthodique" "le chaos de l'Elysée", "L'Elysée K.O."

Les tubes de Rosies en kit vol. 1.

dimanche 28 juin 2026

Les présidents en chansons : Hollande. Lui président.

Poursuivons notre exploration des présidents de la République en chansons. Après les billets/épisodes consacrés à Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy 1 et 2, il est temps de s'intéresser au mandat de François Hollande, de 2012 à 2017.

François Hollande naît à Rouen en 1954, d'une mère assistante sociale et d'un père médecin ORL. Après un cursus à l'ENA, où il fait la connaissance de Ségolène Royal, il devient magistrat à la cour des comptes et milite au sein du parti socialiste. Envoyé sur les terres corréziennes de Jacques Chirac dans les années 1980, il réussit tant bien que mal à s'y faire un nom, au point d'en devenir député en 1988. Dix ans plus tard, il est nommé premier secrétaire du Parti Socialiste par Lionel Jospin. Un poste qu'il occupera pendant 11 ans. Alors que le PS vient de remporter les municipales et les régionales, en 2005, il ne voit pas venir le non au référendum sur le traité européen. Le parti sort divisé de la séquence. En tant que premier secrétaire, Hollande doit resouder les troupes, et mettre en sourdine ses ambitions politiques. Après une séparation douloureuse avec Ségolène Royal, il rencontre Valérie Trierweiler, une journaliste de Paris Match.     

C'est finalement son ex-femme qui se présente à la présidentielle 2007, où elle échoue au second tour face à Sarkozy. Au congrès du PS, en 2008, Martine Aubry l'emporte de peu devant Royal. Hollande s'éclipse et connaît sa traversée du désert. Il se replie sur ses terres corréziennes, dont il devient le président du conseil général. Il décide alors de changer d'allure et laboure le territoire, comme Jacques Chirac avant lui. Le 31 mars 2011, il annonce sa candidature à la primaire de la gauche en vue de la campagne présidentielle 2012. Il reste encore loin derrière Dominique Strauss Khan dans les sondages. Et puis, patatras, l'inculpation de DSK pour agression sexuelle à l'encontre d'une femme de chambre d'un palace new yorkais, le met hors course. Au second tour de la primaire, Hollande l'emporte finalement face à Martine Aubry. 

EU2016 SK, CC0, via Wikimedia Commons

Le candidat a pour slogan : Le changement, c'est maintenant. Sa campagne est résolument orientée à gauche, comme le suggère sa prise de paroles lors du meeting du Bourget, au cours duquel il lance : "Je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n'a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature. Il ne sera donc pas élu, et pourtant, il gouverne. Cet adversaire, c'est le monde de la finance." A l'issue du premier tour, le candidat socialiste devance de peu Nicolas Sarkozy, et lors du débat opposant les finalistes, profitant d'un rare moment d'apathie de son adversaire, Hollande fait mouche en usant de l'anaphore : "moi président". Pendant trois minutes, ininterrompu, il déroule, traçant l'anti-portrait du président sortant.

François Hollande devient président de la République le 6 mai 2012, avec un peu plus de 51% des voix. Second président socialiste de la Cinquième République, après François Mitterrand, il se présente en président normal. Sa personnalité, ou plutôt l'idée que s'en font les observateurs, lui valent des surnoms peu flatteurs tels que fraise des bois, monsieur petite blague, flanby, le grand méchant mou. Raillé pour sa jovialité et sa bonhommie, il subit des critiques sur sa manière d'incarner la fonction présidentielle. D'aucuns reconnaissent son accessibilité, mais raille un manque d'envergure. Au fond, n'a-t-il pas été choisi par défaut, son meilleur atout restant l'aversion que Nicolas Sarkozy était parvenu à susciter après cinq années d'un mandat brutal. Sa côte de popularité s'effondre vite, jusqu'à atteindre un très bas niveau, dont il peinera à décoller.

L'ex première dame, la chanteuse Carla Bruni-Sarkozy, un brin vexée d'avoir dû déménager de l'Elysée, dresse un portrait au vitriol du nouveau président dépeint sous les traits d'un pingouin. "Il n'a pas des manières de chefs / C’est mal élevé les pingouins faut que je lui donne des cours de maintien / Eh le pingouin ! Si un jour tu recroises mon chemin / Je t’apprendrai le pingouin, je t’apprendrai à faire le baisemain / Tu ravaleras le pingouin oui tu ravaleras ton dédain / Tu m’fais pas peur le pingouin " ["le pingouin" (2013) ]

Très vite, les critiques fusent. En décembre 2012 éclate l'affaire Cahuzac. A grand coup de formule lapidaire, le ministre délégué en charge du budget du gouvernement Ayrault fait de la fraude fiscale son cheval de bataille. Or, Mediapart révèle en décembre 2012, que le Torquemada du Trésor public possède un compte en Suisse. Pendant quatre mois, Cahuzac s'enferre dans le mensonge, avant de devoir avouer. En septembre 2014, le secrétaire d'état au commerce extérieur, Thomas Thévenoud, démissionne, après la révélation de ses retards de déclaration et de paiement au fisc. Il sera condamné pour fraude fiscale. Pour sa défense, il avance souffrir de "phobie administrative". Autrement dit, quand il reçoit un courrier d'un organisme officiel, il ne l'ouvre pas... [Scred Connexion : "Monnaie, monnaie" (0'24)]

La principale mesure de ce mandat présidentiel est sans doute l'adoption de la loi sur le mariage homosexuel, en avril 2013. Le texte est défendu dans l'hémicycle par Christiane Taubira, la garde des sceaux, dont le talent rhétorique réduit au silence les sots. Il faut dire que la loi suscite une forte opposition qui se structure au sein du mouvement de La Manif pour tous, agrégat des milieux conservateurs les plus rances. De grandes manifestations, ont lieu. Dans les cortèges fournis, en dépit des consignes données par les organisateurs, affleurent l'homophobie la plus crasse. Dans les cortèges, les marcheurs entonnent des chansons de circonstance. [Pumpkin & Vin'S da Cuero : "Mauvais genre" (2'13)]

En octobre 2013, l'expulsion d'une collégienne rom vers le Kosovo, suscite une vive émotion. Elève de 3ème dans un collège de Pontarlier, Leonarda est interpellée alors qu'elle participe à une sortie scolaire. Sa famille faisait l'objet d'une obligation de quitter le territoire après avoir été déboutée de ses demandes d'asile. Comme d'habitude, le ministre de l'intérieur, Manuel Valls, gesticule et prône la fermeté. Finalement, Hollande propose publiquement à l'adolescente de poursuivre sa scolarité en France, mais Leonarda refuse, en direct sur les chaînes d'info en continue. Encore une perte d'aura pour François.

En janvier 2014, face à la stagnation économique et au chômage croissant, Hollande change de cap et adopte une politique plus favorable aux entreprises avec le pacte de responsabilité, l'allégement des cotisations et des baisses de charges pour les entreprises en échange d'hypothétiques créations d’emplois. Le social libéralisme supplante la sociale-démocratie. Trop à droite pour les électeurs de gauche, trop à gauche pour ceux de droite, le président déçoit tout le monde. Dans "La classe ouvrière s'est enfuie" de Michel Cloup Duo, le ton se fait accusatoire à l'encontre d'un pouvoir qui a lâché les plus pauvres. "Cette faillite n'est pas économique, elle est humaine."

L'annonce de ces mesures économiques passe relativement inaperçue, à la différence de la révélation des frasques présidentielles. Le magazine Closer capture en effet une photo du président, casque sur la tête, sur son scooter, en train de se rendre chez l'actrice Julie Gayet. Dans ces conditions, la parole du chef de l'Etat s'avère totalement inaudible. L'épisode inspire à Alonzo "A la Dafpunck". "François Hollande roule en scooter". Katerine, pour sa part enregistre "A l'Elysée" (2016), la description d'un pique nique dans l'atmosphère ouatée du palais présidentielle, quand, hors les murs, la colère gronde. 

Les municipales 2014 virent au fiasco, ce qui convainc le président de se débarrasser de son premier ministre, Jean-Marc Ayrault. Face à la ligne adoptée par son successeur, Manuel Valls, la grogne grandit au sein du PS où se forme un groupe de frondeurs, dont certains quittent avec fracas le gouvernement en août (Montebourg, Hamon, Filippetti). Au contraire, Emmanuel Macron prend du galon, abandonnant le secrétariat-adjoint de l'Elysée pour le ministère de l'économie. Le loup est entré dans la bergerie.

Bientôt, une dépêche AFP apprend ce que tout le monde savait déjà : la fin de la relation de François Hollande et Valérie Trierweiler. Elle en a gros, ce qui l'incite à publier un livre dévastateur pour l'image du président. Dans Merci pour ce moment, elle dresse un portrait accablant de son ex qu'elle accuse de désigner les Français les plus pauvres comme des "sans-dents". Voilà de quoi nourrir la colère. Feu Chatterton ! ["Ecran total" (1'48)] (1), Ol Zico feat. Souffrance ["Y'A R" 1'21] (2), Freeman ["Le peuple sans dents" (2017)], Jeff le Nerff ["Les sans dents"] (3), Kool Shen ["Océan de couleuvres"] (4), Axiom interpellent le président ["Est-ce que t'entends la colère des sans-dents?" "Sans dents" (2015) (2'38)]


Le 26 octobre 2014, Rémi Fraisse, un militant écologiste, est tué par une grenade tirée par un gendarme, lors d'une manifestation contre le barrage de Sivens. Une mort qui met en évidence les violences policières, encore accrues par les nouvelles méthodes de "maintien de l'ordre" défendues par le ministre de l'intérieur, Bernard Cazeneuve. "Dans la forêt, il y a des pleurs qui coulent / Dans la forêt, ils ont fait tomber le frêne [frêne = fraisse en occitan] / Ah maman n'oublions pas le nom du pauvre Rémi Fraisse / Ah maman n'oublions pas le nom d'un jeune sacrifié". "Ai mamà", une chanson écrite par le groupe occitan Uèi, raconte la lutte et la résistance sur la ZAD de Sivens et rend hommage à Rémi Fraisse. 

Hollande fait face à une crise économique persistante, marquée par une stagnation de la croissance. En mars 2015, on compte 3,5 millions de chômeurs de catégorie A. Le président a échoué à inverser la courbe, comme il s'y était engagé. Les tensions sociales grandissent. En octobre 2015, les médias s'apitoient sur le sort de deux cadres d'Air France dont les chemises ont été arrachées par des salariés, furieux à l'annonce d'un plan social dévastateur. 

La présidence Hollande est marquée par une série d'attentats jihadistes : attaques contre la rédaction de Charlie Hebdo et du magasin Hypercacher en janvier 2015, massacres du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis,  assaut meurtrier sur la promenade des Anglais de Nice le 14 juillet 2016. 239 morts au total. Ces événements conduisent Hollande à décréter l'état d'urgence, prolongé jusqu’en 2017, et à renforcer les dispositifs de sécurité intérieure. A l'extérieur, la France procède à des frappes aériennes sur les positions de Daesh en Syrie et en Irak. "Le pigeon du 11 janvier" (2015) de Manu Lods raconte le défilé qui réunit ce jour là de très nombreux Parisiens, mais aussi 44 chefs d'Etat. Alors que François Hollande retrouve les rescapés de Charlie, un pigeon choisit ce moment pour lâcher sa fiente sur le revers de sa veste.

Dans la foulée des attentats, le président envisage d'instaurer une déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux. L'annonce de la mesure suscite la consternation d'une partie de la gauche, et provoque la démission de Christiane Taubira,  garde des Sceaux. Le projet tombe finalement à l'eau. En décembre 2015, la signature de l'accord de Paris sur le climat (la COP 21) voit 195 pays s'engager à lutter contre le réchauffement. L'enthousiasme soulevé sera  malheureusement vite douchée, mais on ne pouvait alors pas le savoir. 

Début 2016, le gouvernement Valls lance la loi travail (2016), dite loi El Khomri, du nom de la ministre envoyé au front pour défendre un dossier surtout élaboré par Macron. Il s'agit pour ses promoteurs d'introduire davantage de flexibilité du travail, un concept cher aux libéraux. La loi prévoit un plafonnement des indemnités prudhommales, un assouplissement des règles de licenciement économique, une modulation du temps de travail selon les secteurs d'activité, la primauté de l'accord d'entreprise sur l'accord de branche. Au total, un chamboulement du code du travail. Le Medef applaudit, la cfdt se prépare à négocier, la cgt et fo s'y oppose fermement. Une pétition hostile à la loi franchit le million de signature. En mars, les manifestations s'organisent et font le plein, mais la loi est adoptée en force, à grands coups de 49.3. Ce faisant, Hollande s'aliène une grande partie de la gauche et des syndicats. L'1consolable dénonce le passage en force du texte et le mépris affiché à l'égard des manifestants. "49.3 (feat. François Hollande)"

La loi entraîne, par ricochet, la création d'un mouvement citoyen et militant :  Nuit debout. Son objectif est de voir converger les luttes pour contrecarrer le libéralisme, donner vie à la démocratie directe. Le groupe Danakil, très actif lors des rassemblements, célèbre cette autre façon de faire de la politique dans le morceau  "32 mars".

Pour se relancer, le président croit avoir la bonne idée de livrer des confidences pour un ouvrage intitulé "un président de devrait pas dire ça". Il s'en prend à Nicolas Sarkozy, ses ministres, tout en fustigeant les juges, "tous ces procureurs, tous ces hauts magistrats, on se planque, on joue les vertueux. On n'aime pas le politique." Il  considère aussi "qu'il y a trop d'arrivées, trop d'immigration qui ne devrait pas être là"... Il réussit ainsi à se mettre à dos ses derniers soutiens de gauche. 

Hollande semble attirer la pluie, comme lors de la descente des Champs Elysées le jour de son investiture. En visite sur l'île de Sein, en août 2014, sous des trombes d'eau, sans parapluie, les lunettes embuées, le président tente tant bien que mal de terminer son discours. Dans "François sous la pluie" (2016), le groupe Mickey 3 D immortalise ce moment, dépeignant un président largement dépassé, engoncé dans un costume un peu trop grand pour lui.

Sur le plan extérieur, Hollande continue d’inscrire la France dans une démarche pro-européenne, au moment où l'UE peine à trouver une réponse cohérente à la crise migratoire.  Hollande mène une politique étrangère active, notamment avec l'opération Serval au Mali en 2013, visant à repousser les groupes islamistes dans le nord du pays.

En juillet 2016, la côte de popularité du président est au plus bas, avec 12% d'opinion favorable. "Souffler" (2016) de Tryo prévient : « Président on s’ennuie / Un peu trop normal / Un peu trop endormi / Beaucoup trop libéral / Nous on veut changer la vie », avertissement on ne peut plus clair à Hollande : « Faut faire rêver la foule / Pour se faire réélire ». Il n’a pas fait rêver les foules.

Face à une popularité historiquement basse et aux divisions au sein de son propre camp, François Hollande prend la décision inédite, mais lucide, de ne pas se représenter à l’élection présidentielle de 2017, laissant la place à une nouvelle génération politique. Il a mis sur orbite un jeune loup, pour lequel, assurément, le monde de la finance n'est pas ennemi, mais ça c'est une autre histoire, que nous narrerons bientôt. 

Ci-dessous, une playlist de 19 titres autour de la présidence Hollande.

Notes :
1. "Le Grand président / Sanglots de reptile / S'adresse aux sans-dents, ouais"
2. "Je rappe pour les sans-dents qui ont pas l'argent pour les refaire comme Deschamps"
3. "C'est nous les cons, les « sans dents » / Est-ce qu'on nous entend ? / Fuck la condescendance, les condés / Le monde est sanglant / C'est toujours par l'épée que le bonheur se monnaye / Les tirs de LBD tu vois ça d'un bon œil ?"
4. Avec Jeff le Nerff et Furax Barbarossa, il rappe : "Fais-nous croire que tu nous appelles pas les sans-dents / Que c'est pas les élites mais bien le peuple qui créé les tendances / Fais-moi croire qu'on est tous égaux dans ce bordel / Qu'on fout la merde mais que la planète est encore belle"

 Sources:

samedi 18 avril 2026

Présidents en chansons: Sarkozy 2. De l'Elysée à la Santé.

Pour ceux qui l'auraient raté, nous avons consacré le précédent billet à l'ascension politique de Nicolas Sarkozy jusqu'à l'Elysée. Il est maintenant temps de nous consacrer au mandat présidentiel et ses suites, toujours à travers les chansons.  

World Economic Forum, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Une fois élu, Sarkozy nomme François Fillon à Matignon, un premier ministre falot qui lui sert, en cas de difficultés, de paratonnerre, pour ne pas dire de paillasson. Dans le domaine économique, en conformité avec son slogan "travaillez plus pour gagner plus", le président adopte non seulement des mesures libérales, permettant aux salariés de travailler au-delà des 35 heures, mais aussi des mesures fiscales pour favoriser les hauts revenus et les entreprises. Il concrétise sa promesse de bouclier fiscal, dont on comprend très vite qu'il ne protège que les plus riches. La grave crise financière mondiale de 2008 (dite des subprimes) provoque récession et chômage. Pour y faire face, le président met sur pied un plan de relance économique et de sauvetage des banques. Puis, à partir de 2010, il impose la rigueur budgétaire pour tenter de contrôler les déficits publics. Cette même année, il engage une réforme des retraites qui repousse l'âge légal de départ de 60 à 62 ans, une mesure qui provoque de grandes manifestations dans le pays. 

En 2007, la loi d'autonomie des universités (loi LRU ou Pécresse) marque les prémisses d'un désengagement de l'Etat dans la gestion des établissements, encourageant en parallèle le développement de financements privés. La logique de mise en concurrence prolonge l'idée d'une privation progressive de l'enseignement supérieur. Le 23 février 2008, dans le cadre d'une visite au Salon de l'Agriculture, le président, incapable de se contenir, lance à un visiteur qui refuse de le saluer : "Casse toi alors pov' con". Un président ne devrait pas dire ça, ce que laisse entendre Michel Delpech, dans une de ses dernières chansons : "Comme on se traite". 

Tout au long du mandat, Sarkozy se livre à une surenchère droitière, comme le prouve la création d'un ministère de l'immigration et de l'identité nationale en 2009. Il cherche à prendre de vitesse le FN. Pour y parvenir, il prend conseil auprès de Patrick Buisson, ancien de l'Action française et rédacteur en chef de Minute, grand nostalgique de la France de Vichy. Il contribue ainsi à banaliser les idées de l'extrême droite au sein de l'électorat de la droite parlementaire. Sur ce thème, les Fatals Picards décrivent "La France du petit Nicolas", en insistant bien sur le fait qu'elle discrimine et malmène les populations immigrés ou les sans papiers ; une politique qui contribue à stigmatiser, discriminer, humilier, jeter en pâture des populations vulnérables. Exploitant le moindre fait divers, le chef de l'Etat détourne le mécontentement grandissant dans l'opinion publique à l'égard de sa politique, en désignant des boucs émissaires. Par exemple, ses déclarations font l'amalgame entre les Roms et la délinquance.  Mais comme le rappelle avec humour les Roumains de Vama dans leur morceau "Sarkozy versus Gypsy", "si tous les Roms étaient des voleurs, alors la tour Eiffel disparaîtrait".

Les groupes de rap conscient constituent une des autres cibles favorites de Nicolas Sarkozy. Ainsi, en 2002, le groupe La Rumeur publie un fanzine, dans lequel se trouve un texte de Hamé dénonçant l'impunité policière. Il écrit ainsi : "les centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété." Alors ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy assigne le groupe à comparaître pour "diffamation publique envers la Police nationale". Après huit ans de procédure et cinq procès, La Rumeur est définitivement relaxée en 2010. 

En 2003, Nadine Morano, puis Nicolas Sarkozy, attentifs aux cris d'orfraie de la fachosphère, accusent le groupe Sniper de racisme et d'antisémitisme, reprochant au groupe le refrain du morceau "La France", ainsi que les paroles du titre "Jeteur de pierre". Le ministre de la Justice, qui porte plainte pour "incitation à blesser et tuer les fonctionnaires de police et représentants de l'Etat", sera finalement débouté. Tunisiaso, leader du groupe, reviendra sur ces déboires judiciaires dans son morceau "La France, itinéraire d'une polémique".

Sur la scène internationale, Sarkozy adopte une politique interventionniste. En 2009, la France revient dans le commandement militaire intégré de l'OTAN, marquant une rupture avec la politique gaulliste d'indépendance stratégique. En 2011, sous l'égide de l'organisation, il soutient l’intervention militaire en Libye contre celui qu'il avait pourtant reçu en grande pompe peu avant : Mouammar Kadhafi. Dans la foulée, lors d'un déplacement à Dakar, Sarkozy lance :  "l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire." Le discours est reçu comme un véritable crachat au visage par l'auditoire ; une réaction que résume Kery James sans son morceau "Musique nègre".

En 2012, le président échoue à se faire réélire, battu par le socialiste François Hollande. L'écart entre les deux finalistes n'a toutefois cessé de se réduire au cours d'une campagne marquée par une surenchère sécuritaire et xénophobe, pendant laquelle le président sortant aura joué sur les peurs.

En 2016, il échoue piteusement aux primaires de la droite, mais continue à jouer les conseillers occultes auprès des responsables politiques, en particulier le président Macron. Il donne des conférences grassement rémunérées, prend des places de choix dans des conseils d'administration, écrit des livres. Heureusement, il sait pouvoir trouver du réconfort auprès de Carlita qui dresse les lauriers de son mari dans "Mon Raymond" (2013). "Et bien qu'il porte une cravate, mon Raymond est un pirate". 

A l'issue de son mandat, Nicolas Sarkozy doit aussi rendre des comptes à la justice. Ainsi, une avalanche de procédures s'abattent sur l'ancien chef de l'Etat. L'immunité présidentielle l'empêche d'être inquiété dans l'affaire des sondages de l'Elysée, mais ses proches trinquent (Guéant). Il est en revanche condamné à trois ans de prison dont un ferme - sous surveillance électronique - dans l'affaire des écoutes. Dans le cadre de l'affaire Bygmalion, il est de nouveau condamné à un an de prison ferme, peine exécutée à domicile à l'aide d'un bracelet électronique, un point commun avec certains rappeurs, précédemment condamnées. "On refait la cité avec des "si" / Même les mains liées, demande aux autres / j'avais le bracelet comme Sarkozy". [Panama d'Uzi]

Dans le cadre de l'affaire Kadafi (2), il écope de cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteur en vue de la préparation du délit de corruption. Un appel est en cours. Quoi qu'il en soit, Nicolas Sarkozy prend un sacré karma. Les rappeurs ont beau jeu de se gausser de celui que la justice reconnaît comme un délinquant multirécidiviste. Voilà Neg Lyrical exaucé lui qui voulait voir "Sarkozy en prison". Ces déboires judiciaires font que Sarkozy se voit retirer la légion d'honneur, comme Pétain avant lui, ils constituent également une source d'inspiration presque intarissables pour les parodies musicales, créées par IA ou pas. Exemple avec le  " de "Mafieux en costard (Don Sarko)".

Sarkozy est, de loin, le président auquel on a consacré le plus de morceaux, dans leur écrasante majorité à charge. Cela s'explique sans doute par une personnalité et une politique délibérément clivantes. Par ailleurs, comme nous avons pu le constater, l'ex-président a souvent fourni le bâton pour se faire battre, par ses déclarations provocatrices, ses turpitudes politiques ou parce qu'il a été rattrapé par ce qu'il dénonçait. Citons, par mi beaucoup d'autres deux exemples de chansons hostiles. En 2008, Rodolphe Burger enregistre "Ensemble". Il y fait part de son aversion totale, viscérale, à l'égard du président. "On n'a pas bourré les prisons ensemble / On n'a pas rempli les avions ensemble / Je ne suis pas ton complice tu fais erreur / Ton regard moite, sous ta peau lisse me font horreur". En février 2006, en Martinique, une des chansons phares du carnaval moquait la non-venue de celui qui n'était encore que le ministre de l'intérieur, mais déjà très en froid avec Aimé Césaire, notamment à cause de la loi sur le "rôle (prétenduement) positif de la colonisation". "Sarko on t'a attendu, mais tu n'es pas venu / Promenons nous à Fort-de-France / Pendant que Sarko n'y est pas / Si Sarko était là / Nou té ké karchérizé" [Sarko Kayé]

Après la condamnation dans l'affaire des financements libyens, l'ancien président est incarcéré du 21 octobre au 10 novembre 2025 à la prison de la Santé. Il en profite pour écrire un livre, "Le journal d'un prisonnier", dans lequel il se lamente sur ses conditions d'incarcération et se compare à Alfred Dreyfus. Oui, Alfred Dreyfus! Après les trois semaines d'emprisonnement, il appelle la droite à faire cause commune avec l'extrême droite. Là réside, selon lui, la clef du succès, mais on peut aussi lire cette déclaration comme un constat d'échec, car en s'appropriant les idées de l'extrême droite, celui qui se targuait d'avoir siphonné les voix du FN en 2007, a surtout permis au RN de phagocyter la droite républicaine. 

Notes :

1. En retard dans les sondages, Nicolas Sarkozy multiplie les meetings, ce qui fait crever le plafond autorisé des comptes de campagne. Un système de fausses factures est alors mis en place pour dissimuler le subterfuge.

2. Nicolas Sarkozy aurait touché des financements libyens dans le cadre de la campagne présidentielle de 2007 en échange de contreparties diplomatiques favorables au dictateur libyen.

 Sources:
- Thomas Renard : "Quand les politiques s'en prennent au rap", Booska-P
- Karim Hammou : "La pénalisation politique du rap en France", Les mots sont importants.

jeudi 19 mars 2026

Présidents en chansons. Sarko 1 : les années Karcher.

Continuons notre exploration des présidents en chansons avec aujourd'hui Nicolas Sarkozy.    

Polémix et la voix Off : "Sarko skanking" 

א (Aleph), CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons

(en version podcast)

Nicolas Sarkozy naît en 1955 à Paris. Peu passionné par les études, il hésite entre une carrière de journaliste ou d'avocat. Après une maîtrise en droit privé, il entre à l'institut d'études politiques, mais en sort non diplômé au début des années 1980. Il n'est pas un héritier, n'appartient pas au sérail politique, mais il intègre tout jeune les mouvements de jeunesses à droite, au sein de l'UDR (l'ancêtre du RPR, de l'UMP, puis des Républicains). Culotté et ambitieux, il tape dans l'oeil de Jacques Chirac, désireux de rajeunir l'électorat vieillissant de son parti. En 1983, Achille Peretti, maire de Neuilly, meurt en cours de mandat. Sarkozy lui succède, après avoir doublé Charles Pasqua, pourtant pressenti comme le successeur de l'édile défunt. L'homme prend du galon, au point de devenir le grand organisateur de la campagne de Chirac lors de la présidentielle 1988. Face au président sortant, ce dernier échoue largement, ce qui convainc son poulain de passer à la concurrence, de trahir son mentor, misant désormais sur celui que l'on appelle pas encore Doudou : Edouard Balladur. 

Avec "Chicken manager", Alexis HK imagine le combat de coq entre Sarkozy et Chirac. Ce dernier gardera une dent contre son poulain. A son entourage, il lancera ainsi "Sarkozy, il faut marcher dessus, et du pied gauche, ça porte bonheur." "Puissant, rapide, fluide et léger / Nick est un véritable enfoiré / Attaquer l'ennemi à terre, par derrière / Fait partie de ses coups de vice préférés"

 En 1993, devenu premier ministre à la faveur d'une deuxième cohabitation, Balladur nomme le jeune ambitieux au ministère du budget. Sarkozy met à profit son nouveau poste pour remplir son carnet d'adresses. La cotte de Balladur est au plus haut, alors que Chirac peine à exister. Cette même année, dans sa ville de Neuilly, il apparaît en héros médiatique après une prise d'otage dans une maternelle. Patatras, lors de la présidentielle de 1995, l'ancien maire de Paris devance son rival au premier tour, avant de l'emporter devant Jospin. Sarko a misé sur le mauvais cheval. Le coup est dur à encaisser. Pour ne rien arranger, aux européennes de 1999, la liste menée par Sarkozy subit un échec cinglant. Or, loin de jouer la carte de la repentance, il assume avoir trahi Chichi et adopte un discours frontal et blessant à l'égard de ses adversaires. 

Nommé ministre de l'intérieur par Chirac en 2002. Premier flic de France, il accourt à la suite des drames. VRP du fait divers, il s'empresse de recevoir les familles et n'hésite pas à commenter à chaud ce qui vient de se produire, quitte à bafouer la présomption d'innocence ou à marcher sur les platebandes de la justice. Il se complaît dans l'urgence médiatique imposée par les nouvelles chaînes d'infos en continu, use et abuse des petites phrases. Le 20 juin 2005, à la Courneuve, alors qu'il se rend au chevet d'une famille dont le fils vient d'être tué en marge d'un règlement de comptes, il promet de "nettoyer au karcher la cité des 4000". Les mots blessent et inspirent de nombreux artistes qui se proposent de retourner le nettoyeur à haute pression en direction du ministre. Voilà l'arroseur arrosé. 

Le 25 octobre 2005, en déplacement sur la dalle d'Argenteuil, il lance à une riveraine qui vient de le saluer: "vous en avez assez, hein ? Vous en avez assez de cette bande de racailles? Ben, on va vous en débarrasser." La encore, les artistes retournent l'insulte. C'est le cas du "Racailles" de Kery James.

Trois jours après avoir insulté les jeunes des quartiers populaires, le ministre de l'intérieur donne une version mensongère au lendemain de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, deux adolescents de Clichy sous Bois électrocutés dans un transformateur EDF, le 27 octobre 2005. Non seulement il accuse les victimes d'avoir voulu commettre un vol, mais il dément également toute course poursuite avec la police. Deux mensonges démontés par l'enquête, mais fidèle à sa stratégie de saturation de l'espace médiatique, Sarkozy n'en a cure. Par ses déclarations, il fait d'une pierre deux coups : couvrir la police - quitte à l'entretenir dans une culture de l'impunité - et flatter les courants les plus réactionnaires de l'opinion publique, pour lesquels ces jeunes l'auraient bien cherché. Sniper propose son bilan de cette séquence dans leur titre "Brûle". "Oui les reufs ont réagi face aux propos outranciers / Un crime impuni d'la gazeuse dans une mosquée / Du Mirail au Bosquet, engrenage dramatique / Effet boule de neige photo-matraquage médiatique / Il parle de Karcher, divise la France en 2 / Sarko t'offre un lavage à l'éléphant Bleu, Mais ce qui est malheureux c'est que l'on brûle le peu qu'on a / Alors qu'il suffirait de voter pour incendier ces connards."

Après deux ans place Beauvau et un passage éclair à l'Economie, Sarkozy prend la tête de l'UMP, qu'il entend mettre en ordre de marche dans l'optique de la présidentielle 2007. Rappelé à l'intérieur, il s'emploie à savonner la planche du premier ministre Dominique de Villepin. Pour le Bhale Bacce Crew, par sa rhétorique brutale et humiliante, le "Petit homme" ne contribue pas à attiser les tensions. "T'as tout faux, tes raisonnements son mauvais, décalés, t'as pas le niveau / T'as pas le niveau Sarko / T'es pas bien grand, c'est pas nouveau / Droite de la droite, on connaissait, mais là c'est trop / Tu alimentes la haine avec tes mots / Alors donne ton Karcher à toutes les âmes offensées"

Le sarkozysme n'a pas de colonne vertébrale idéologique. S'il est bien de droite dans son approche sociétale et économique, sa pensée est surtout faite d'opportunisme, de sondages, de coups médiatiques, de slogans ou de postulats manichéens. On se souvient du "travailler plus, pour gagner plus", du "vous êtes avec moi ou contre moi", de "la France tu l'aimes ou tu la quittes" ou encore de "La France qui se lève tôt".

Dans son objectif de conquête du pouvoir, le candidat Sarkozy n'hésite pas à marcher sur les platebandes de l'extrême droite. De fait, lors de la campagne présidentielle de 2007, il réussit à "siphonner" les voix du FN, saturant l'espace médiatique, imposant son agenda et dictant les sujets. Le 16 mai 2007, Nicolas Sarkozy, candidat de l'Union pour un Mouvement Populaire (UMP), est élu président de la République avec 53 % des voix, face à la socialiste Ségolène Royal. Pour célébrer la victoire, une grande fête a lieu place de la Concorde. Les soutiens musicaux de l'impétueux Nicolas louent les mérites de leur champion. "Toi Sarko, je suis bien dans tes bras" répète Enrico Macias. Mireille Matthieu lâche les "Mille colombes", en même temps que les roulements de rrrrr. Faudel, le petit prince du raï, ne sait pas encore qu'en ralliant Sarkozy, il plombe une carrière prometteuse.

Devant une foule en liesse, le vainqueur prononce un discours qu'Arman Méliès met en musique, sous le titre de "Mes chers amis". Diffusé en 2012, peu avant la nouvelle élection, me morceau fait office de piqure de rappel pour tous ceux que le mandat présidentiel a hérissé, comme une sorte d'antidote ou de contre poison. "Chacun aura sa chance / Mais cette chance il faudra qu'il la mérite / par son travail, par son engagement personnel / par ce en quoi il croit"

Après la place de la Concorde, Sarkozy se rend au Fouquet's avec ses happy few, membres du show bizz (Clavier, Halliday) et grands patrons (Arnault, Bolloré, Bouygues). Quelques semaines plus tard, le nouveau président kiffe la life sur un yacht prêté  par Bolloré. Il devient alors le président bling bling, dont les premiers actes sont autant de faux pas, qui lui colleront aux basques. 

On mesure alors que ce qui plaît au nouveau chef de l'Etat, c'est la conquête du pouvoir. Une fois à l'Elysée, Sarkozy peine à exercer la fonction présidentielle, se comportant en candidat en campagne permanente, avec tout ce que cela implique de propos violents pour s'imposer, coûte que coûte. Il met en avant sa vie privée, son couple avec Cécilia, puis Carla Bruni. Ce faisant il accentue la tendance à la peopolisation de la vie politique. La Rumeur feat Anfalsh pointe ce travers dans "De la Soufrière à la Montagne Pelée" "Des abus sociaux, des dessous d’table / Président lunettes Rayban, pour un footing pittoresque / Une chanteuse aux poésies fécales et tout le reste / Balade en yacht, et voilà le paquet fiscal / Pour le pauvre, ça fait mal comme une hernie discale"

Parmi les présidents de la cinquième République, Nicolas Sarkozy détient un record : il est le préz auquel ont été consacrées le plus de chansons commercialisées. L'immense majorité d'entre elles sont à charge, au point qu'après les mazarinades, on pourrait presque parler de sarkozynade, comme le propose Michel Kemper. L'auteur de "Si Sarkozy m'était chanté" dénombre plus de deux cents morceaux. Autant en profiter, en scindant ce billet en deux parties. Le prochain s'intéressera donc au mandat présidentiel et ses lendemains carcéraux.  

 Sources:
- Thomas Renard : "Quand les politiques s'en prennent au rap", Booska-P
- Karim Hammou : "La pénalisation politique du rap en France", Les mots sont importants.