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mercredi 15 février 2023

La catastrophe de Courrières. Quand le coup grisou sème la désolation et inspire des chansons.

Située dans le Pas-de-Calais, dans l'arrondissement de Lens, la Compagnie des mines de Courrières exploite de riches filons charbonniers grâce à 12 puits, sur une superficie de 6 000 hectares. Très rentable, elle bénéficie d'un gisement favorable avec des veines très épaisses (2 ou 3 mètres d'épaisseur pour la veine Joséphine par exemple). Le monde de la mine est très hiérarchisé avec une coupure très nette entre le monde des dirigeants, des ingénieurs et celui des ouvriers, lui-même extrêmement contrasté. Les porions, des ouvriers montés en graine, sont chefs d'équipe. Ils ont sous leurs ordres les galibots, de jeunes apprentis mineurs.            

 Le 10 mars 1906, 1425 mineurs relèvent les équipes de nuit aux fosses 2 (Billy-Montigny), 3 (Méricourt) et 4 (Sallaumines) des mines de Courrières. Depuis plusieurs jours, un incendie couve dans une veine abandonnée, appelée Cécile. Les briques accumulées pour arrêter le feu semblent inefficaces, rendant l'air franchement irrespirable. Le 8 mars, Simon (dit "Ricq"), le délégué mineur de la fosse 3,  a bien fait un rapport pour signaler le danger, sans que les ingénieurs ne s'alarment pour autant. Vers 6h30 du matin, deux accidents combinés provoquent une catastrophe d'une ampleur inédite. Dans un des puits d'exploitation, à plus de 300 mètres de profondeur, la poussière de charbon en suspension (1) dans les galeries s'embrase. Ce coup de poussier résulte du soulèvement des poussières au sol des galeries, de leur embrasement, peut-être par une explosion initiale provoquée par la présence de grisou (2) ou par la lampe à flamme nue portée par les mineurs. L'inflammation des poussières produit de la chaleur, un souffle, qui soulève de nouvelles poussières, qui s'enflamment à leur tour. Un grondement long résonne alors, un peu comparable au roulement du tonnerre. Les poussières détonnent tranche par tranche. Une véritable langue de feu parcourt 110 kilomètres de galeries en moins de deux minutes, dévastant tout sur son passage. Le feu laisse en héritage des gaz dans les galeries. Sous l'effet de la déflagration, les mineurs meurent brûlés vifs, asphyxiés, ensevelis, percutés par les boisages disloqués ou fracassés sur les parois de la mine. 

Domaine public (Wikimedia Commons)
  

A l'annonce de l'explosion, l'effervescence bat son plein sur le carreau de la mine. Femmes, vieillards, enfants se ruent hors de leurs corons. Près de 10 000 personnes se regroupent bientôt dans l’attente de nouvelles, d’un mari, d’un père ou d’un fils. Pendant deux jours, elles restent confinées derrière des grilles, puisqu'elles n'ont pas l'occasion de rentrer sur les fosses, pas même pour reconnaître les premiers cadavres qu'on a pu remonter.  La catastrophe fait l'objet d'une médiatisation immédiate et massive avec l'arrivée très rapide de journalistes, qui contribuent à colporter les premières images du drame, également diffusées sous la forme de cartes postales.

La direction de la Compagnie et les ingénieurs redoutent une nouvelle explosion. Convaincus que les galeries sont obstruées par les éboulements, ils tergiversent, hésitant sur la procédure à suivre. Les premiers secours tiennent de l'improvisation. Dans des conditions périlleuses, sans équipements ni méthodes, les hommes encore disponibles s'élancent dans les puits et les galeries pour tenter de dégager les survivants. Les opérations de sauvetage s'avèrent particulièrement périlleuses car de nouvelles explosions sont à craindre. Le feu continue de faire rage dans de nombreuses galeries, où l'air est irrespirable. Des éboulements se produisent toujours. Les galeries sont encombrées, effondrées. Ceux qui descendent marchent littéralement sur les cadavres des hommes et des chevaux. Dix-sept sauveteurs trouvent la mort dès les premières heures des recherches. Il s'agit pour la plupart de mineurs, partis en quête de leurs proches sans grande précaution. En fin de journée, quelques centaines de mineurs sont remontés, certains grièvement blessés. Pour soigner les brûlures, des ambulances arrivent avec des bandages et des baquets d’acide picrique.

* Compassion et solidarité

L'annonce du drame suscite un immense élan de solidarité dans le monde entier. Les dons affluent de toute part. Plus de 8 millions de francs sont récoltés et distribués aux familles endeuillées. La Compagnie des mines de Courrières, passablement dépassée, reçoit l'aide de mineurs belges de la région de Mons, de sapeurs pompiers de Paris, de 19 volontaires  allemands venus de la Rhur, équipés d'appareils respiratoires. Il s'agit là d'un phénomène de solidarité ouvrière, parfois motivée par le socialisme. Dans des conditions épouvantables, les équipes de sauvetage aspergent les corps de lait de chaux, les enrobent de draps imprégnés de phénol,  avant de les remonter à la surface. Brûlés, démembrés par l'explosion, les corps sont difficilement identifiables. Quatre jours après la catastrophe, les ingénieurs et les pouvoirs publics décident toutefois d'arrêter les recherches. Les autorités partent du postulat qu'il ne peut y avoir de survivants compte tenu de la violence de l'explosion. Pour étouffer l'incendie, la solution retenue consiste donc à arrêter l'arrivée d'oxygène, en "fermant" la mine.

* Une catastrophe à rebondissement. 

Le 13 mars, les obsèques des 75 premières victimes de l'explosion rassemblent près de quinze mille personnes dans sept localités. A Méricourt, une fosse commune accueille les corps non identifiés. Il neige. Toutes les cloches des villages environnants sonnent. Ministres, députés, évêques suivent le cortège. Lecture est faite d'un télégramme consolateur de Pie X. Le recueillement cède rapidement face à la colère. Émile Basly, ancien mineur, député-maire socialiste de Lens  et dirigeant du Vieux syndicat, s'exclame: "Je le jure sur cette tombe qui nous glace d'horreur, sur ces cercueils que des mains tremblantes viennent de retirer d'une fosse pour les descendre dans une autre [...] justice sera rendue aux morts, justice sera rendue aux vivants, justice sera rendue à l'humanité!" L'ingénieur en chef, traité d'«assassin», ne peut prendre la parole comme prévu. Dans leur quête effrénée de profit, les compagnies sont accusées d'avoir négligé la sécurité et interrompu prématurément les recherches. L'objectif reste de remettre en exploitation, le plus rapidement possible, les veines qui ne seraient pas trop touchées.

JÄNNICK Jérémy, Public domain, via Wikimedia Commons
 

Le conflit social qui éclate alors prend d'emblée des proportions inédites. Entamée aux mines d'Ostricourt, près de Dourges, la grève gagne le Nord, déborde sur la Belgique, puis s'étend à la Loire, au Gard et au Centre. Venue de la base, instinctive, spontanée, émotionnelle, elle concerne bientôt près de 60 000 mineurs. La tension est vive, la soif de revanche immense. Des piquets se dressent devant les puits, tandis que des patrouilles de grévistes traquent les "jaunes" qui poursuivent le travail. Le conflit social démarre en dehors des organisations syndicales, qui se contentent de prendre le train en marche. Dans le Bassin du Pas-de-Calais, la division syndicale règne. Le Vieux Syndicat réformiste d'Émile Basly s'oppose  aux anarcho-syndicalistes du Jeune Syndicat, affilié à la CGT, et dirigé par Benoît Broutchoux. Le premier considère ses rivaux, comme des "gibiers de bagne, repris de justice, vautours de l'anarchie", quand le second s'en prend à "Basly la jaunisse". Les appels à l'union syndicale lancés par Jean Jaurès ne sont pas entendus. Le 17 mars, Georges Clemenceau, le nouveau ministre de l'intérieur, se rend à Lens pour exiger le calme et le respect de la liberté du travail. Devant le comité de grève, il assure que le droit de grève ne sera pas remis en cause, tant que la loi est respectée. Il s'engage également à ne pas faire donner la troupe, cantonnée pour l'heure sur les carreaux des fosses. Clemenceau fait également remettre au procureur général de Douai, chargé de l'instruction du dossier, le registre, dans lequel les délégués mineurs avaient fait part de leur vive inquiétude dans les jours précédents l'explosion. (3) Ce geste permet de couvrir la compagnie de Courrières et d'accréditer la thèse de l'accident imprévisible.

Le 18 mars, des représentants des ouvriers et des compagnies se rencontrent au ministère des travaux publics, à Paris. Les secondes consentent à des concessions minimes. Le 20, lors d'un meeting agité des dirigeants du comité de grève, à Lens,  Broutchoux est arrêté. Le dirigeant syndical est condamné par le tribunal de Béthune à deux mois de prison pour violences à agent et rébellion. Arguant d'une atteinte à l'ordre public, le ministre de la guerre envoie alors des renforts dans le bassin minier. Jusqu'à la fin du mois de mars, il n'y a pas d'accrochage majeur avec la troupe.

 Public domain, via Wikimedia Commons
 

C'est alors que, le 30 mars, vingt jours après la catastrophe, treize survivants parviennent à s'extraire du ventre de la terre. Le 4 avril, un dernier mineur refait surface. (4) Plongés dans le noir complet, les rescapés ont survécu en buvant leur urine, en mangeant les casse-croûtes trouvés sur les cadavres (les briquets), l'avoine et les carottes trouvés dans une écurie, de l'écorce de bois et la viande crue d'un des chevaux utilisés au fond de la mine. A la vue de ces "cadavres vivants", la colère explose. Un groupe de femmes demande des comptes au siège de la direction à Courrières. (5) Des grilles des corons sont renversées, des maisons de non-grévistes attaquées. A cette occasion, l'un d'entre eux abat Georges Bottel, un jeune protestataire. L'inflexibilité du patronat conduit par le directeur des mines de Lens, durcit encore le mouvement social. Les incidents violents se multiplient dans tout le bassin du Nord-Pas-de-Calais. La grève tient désormais de l'insurrection. La gendarmerie de Liévin, qui retient des mineurs prisonniers est prise d'assaut. Le 18 avril, le marché de la ville est pillé, tout comme les maisons d'ingénieurs de la Société des mines de Lens. Les mineurs tiennent la ville jusqu'au 21. La veille, à Lens, les manifestants ont érigé des barricades. Au cours des affrontements, le lieutenant Lautour est tué. La troupe, submergée, ne reprend véritablement le dessus qu'avec l'arrivée de nombreux renforts (21 000 hommes).

Les mineurs grévistes parcourant les corons. (domaine public, Wiki Commons)
 

Le gouvernement redoute que le 1er mai 1906 ne se transforme en une journée révolutionnaire. Clemenceau agite alors le spectre d'un complot antirépublicain réunissant les syndicats de gauche et l'extrême-droite. Il en profite pour faire procéder à l'arrestation des responsables syndicaux. Pierre Monatte, alors jeune journaliste et permanent syndical à la CGT, est ainsi arrêté dès son arrivée en gare de Lens, le 23 avril. La répression systématique imposée par la présence massive de soldats (un pour trois mineurs) tient pourtant de l'état de siège. En dépit de la détermination des grévistes, les positions patronales restent inflexibles. Harassés, désespérés, affamés, les grévistes se résignent à la reprise du travail. Dans le bassin, les familles ouvrières, déjà frappées par la perte d'un ou plusieurs de leurs membres, connaissent une situation désespérée. L'argent ne rentre plus, la misère, la faim et le froid s'installent dans les foyers. Seules les distributions de vivres permises par l'élan de solidarité nationale permettent de ne pas totalement sombrer dans l'abîme. Le 7 mai, le travail reprend dans la morosité. 

Dans l'immédiat, le mouvement se solde par une lourde défaite. Les avantages obtenus s'avèrent bien minces: des augmentations salariales dérisoires, l'engagement à ne pas discriminer sur des critères syndicaux ou politiques lors des recrutements, la fixation d'un âge minimal d'embauche à 12 ans. En revanche, les licenciements s'abattent sur les mineurs les plus engagés.  Pourtant, au delà de la défaite apparente, les mineurs gagnent la bataille de l'opinion. La catastrophe et les protestations qui s'ensuivent contribuent "à l'émergence d'une identité fondée sur l'image héroïque du"«soldat-mineur» et de la «gueule noire»." (source C p 64) Devant la Chambre des députés, Paul Doumer salue les « obscurs et vaillants soldats […] héros dont le dur labeur est l’élément essentiel, la base même de la civilisation moderne. […] Ils sont morts au devoir, et par conséquent à l’honneur. »

L'ampleur du drame et des protestations obligent les politiques à réagir. Les pouvoirs publics s'empressent ainsi de réformer le code minier. Les lampes à feu nu, sans doute à l'origine de l'étincelle dévastatrice, sont interdites. D'autres mesures contribuent à renforcer la sécurité des mineurs: l'amélioration de la ventilation, l'utilisation accrue d'explosifs de sécurité, le recours à l'arrosage des galeries, la mise en place d'arrêt-barrages pour empêcher la flamme de se propager... En juillet 1906, le gouvernement  fait voter une loi instaurant le repos hebdomadaire, une importante revendication ouvrière. En octobre 1906, lorsque Georges Clemenceau remplace Sarrien à la tête du gouvernement, le nouveau président du conseil crée un ministère du Travail (et de la Prévoyance sociale), confié à René Viviani. La législation évolue également avec la rédaction d'une réglementation qui aboutira au Code du Travail en 1910. La révolution n'a pas eu lieu, mais l'esprit de réforme sociale commence à pénétrer une classe politique jusque là obnubilée par le conflit religieux. 

 La grève de Courrières a des répercutions nationales. Le 3 avril, à l'Assemblée, Jaurès réclame, en vain, la nationalisation des mines: "Si vous voulez la véritable responsabilité, si vous voulez donner à tous ceux qui ont la propriété des mines un nécessaire avertissement, ce n'est pas la responsabilité secondaire et dérivée des seuls ingénieurs qui doit être mise en cause, c'est surtout la responsabilité collective, impersonnelle, de ces vastes assemblées d'actionnaires, qui ne demandent à leurs représentants à la mine que le maximum de dividendes, sans se préoccuper de la sécurité." Conclusion: "C'est la nation elle-même qui doit reprendre en main la gestion, l'administration de ce domaine." La nationalisation des houillères n'interviendra qu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.  

Si les politiques infléchissent leurs positions, il n'en va pas de même des responsables de la Compagnie des mines de Courrières. Guidés par la recherche d'un profit immédiat, ils ont pourtant largement négligé les mesures de sécurité élémentaires. Non contents de s'en sortir à bon compte et en dépit de leur immense responsabilité dans le drame, ils agissent avec un cynisme sans nom: les veuves doivent ainsi libérer leurs logements, attribués alors à une nouvelle fournée de main-d’œuvre. Le bilan officiel sera de 1 099 morts, auquel il convient d'ajouter 16 sauveteurs. Un tiers des victimes avait entre 13 et 18 ans.

En 1887, sur l'air du Furet du bois joli, Jules Jouy adapte des paroles décrivant les conséquences d'un coup de grisou. "Il court, il court le grisou / Le méchant grisou des mines / Il court, il court le grisou / Nos parents sont dans le trou / Chez les voisins les voisines, il sème la mort partout." Le chansonnier-poète montmartrois, qui se produit au Chat noir, dénonce à longueur de chansons les conséquences sociales du capitalisme. Ici, il insiste sur le cortège des malheurs accompagnant le grisou: la mort des mineurs en premier lieu, mais aussi les "famines", "les orphelines"... De fait, ce sont 562 veuves et 1133 orphelins qui survivent aux mineurs tués par l'explosion.

Coup de grisou, écrit courant 1943 par Henri Contet sur une musique de Louis Guglielmi (Louiguy), raconte l'histoire d'un mineur de fond, noir de charbon et de chagrin lorsque la fille qu'il aime le quitte. La chanson romance une histoire d'amour difficile entre un "gars du Nord", mineur, habitué au noir, fuyant presque la lumière, et une fille des plaines. Mais derrière ce drame d'un amour impossible se dessine celui de la mine et des mineurs. Elle a les cheveux roux tandis que lui, on l'appelle "coup de grisou". "Quand l'vrai grisou s'en est mêlé / A eux deux ils ont fait sauter / La terre, la mine et tout l'fourbi! / Après trois jours on l'a r'monté / Avec sa part d'éternité / Et quand on l'a sorti du puits, / La lumière se moquait de lui".


La situation nous est résumée par ces deux vers clichés: "Elle l'a trompé par un beau jour / Avec un qu'aimait le ciel bleu". On pourrait croire à une chanson de Berthe Sylva si ce Coup de grisou ne se terminait comme un morceau de Trenet. Abandonnant le premier degré, Contet décrit la scène finale - une explosion au fond de la mine - avec tant de poésie qu'il court-circuite toute grandiloquence: "Et quand on l'a sorti du puits / La lumière se moquait de lui / Le soleil donnait un gala / Pour l'embêter une dernière fois / Mais coup de grisou était guéri / Il avait épousé la nuit..." La voix de Piaf porte le malheur poignant de cet homme "aux yeux brûlés" de lassitude et d'amour... "Le malheur fou de ce mineur amoureux s’impose au fil d’un crescendo de plus en plus pressant. L’espace musical est comme saturé. La ligne mélodique, la puissance vocale, l’orchestration s’enflent jusqu’à la sensation d’un tumulte interne insoutenable. Cet indicible là est plein de fureur et de bruit. Il gronde comme un volcan." (source D)

Pour terminer notre exploration, citons une composition du mineur Henri Candelle, intitulée "grisou trompeur".

Conclusion: Si la catastrophe ne transforme pas fondamentalement les conditions de travail des mineurs, le drame marque en revanche très durablement les mémoires, par le biais de la littérature, des souvenirs des familles, des chansons. Si il n'existe plus de témoin de l'explosion, elle n'a cependant pas sombré dans l'oubli. 

Notes:

1Les poussières en suspension, provenant de l’abattage, de la chute et du transport du charbon. 

2. Prisonnier du charbon, ce gaz inodore et incolore, composé d'hydrogène, de carbone et de méthane, s'accumule dans les galeries et finit par exploser à la moindre étincelle.

3. Les mineurs ont toujours été très soucieux de se protéger et d'obtenir de l’État qu'il les protège. En 1890, ils obtiennent la création de délégués à la sécurité minière, chargés de descendre dans la mine pour examiner dans quelles conditions les ouvriers travaillent. Deux fois par mois, ces ouvriers, élus par leurs pairs, procèdent à une visite des installations. Une fois remontés, ils consignent leurs observations dans un registre spécial.  

4. Pour désigner les quatorze survivants de la mine, la presse parisienne s'empare du mot wallon "rescapés". Le terme est dès lors consacré par la langue française. 

5. Tout au long de la grève, les femmes jouent un rôle essentiel. Car, dans les corons, "ce sont elles qui sont chargées des questions relatives à l'intendance, et leur attitude face au mouvement déclenché influe largement sur la détermination de leurs époux, compagnons, fils ou frères. Ici, elles mèneront, avec leurs enfants, des manifestations contre lesquelles les forces de l'ordre n'oseront pas charger." (source C) 

Sources: 

A. Diana Cooper-Richet: "Drame à la mine", Le Monde, 26 novembre 1979. 

B. "Courrières: il y a 110 ans, la catastrophe minière la plus meurtrière d'Europe" [France 3 Hauts de France]

C. Denis Varaschin:"1906:catastrophe dans les mines de Courrières", in L'Histoire n° 306, février 2006, pp60-65. 

D. Joëlle-Andrée Deniot, En bordure de voix, corps et imaginaire dans la chanson réalisteVolume !, 2 : 2 | 2003, 41-53.

E. Gilles Heuré: "Courrières, dans le Pas-de-Calais: sous la terre, soudain, le tonnerre." [Télérama]

F. "Le peuple de la nuit: le monde de la mine" [Concordance des Temps avec Diana Cooper-Richet]

G. Thread de Mathilde Larrère consacré à la catastrophe.

H. La catastrophe de Courrières dans 2000 ans d'Histoire sur France Inter.

I. La catastrophe de Courrières en chansons.

lundi 17 mai 2021

"Quand on s'promène au bord de l'eau". L'embellie des congés payés.

La belle équipe, réalisée par Julien Duvivier en juin-juillet 1936 sur un scénario de Charles Spaak, raconte l'histoire de cinq ouvriers au chômage gagnant 100 000 francs à la Loterie Nationale. Jean (Gabin), Charles (Vanel), Raymond (Aimos), Jacques (Charles Dorat) et Mario (Raphaël Médina) sont d'abord tentés par un partage des gains, qui permettrait à chacun de réaliser son rêve. Finalement, cédant aux arguments de Jean, tous s'unissent pour acheter un lopin sur les bords de la Marne et y édifier une guinguette. Seulement, le sort s'acharne sur la bande. Mario, le réfugié espagnol, est expulsé. Jacques doit s'enfuir au Canada pour refaire sa vie. Raymond meurt en tombant du toit le jour de l'inauguration de la guinguette. Au bout du compte, il ne reste plus que Jean et Charles, tous deux amoureux de la même femme...
Fait rare, le film a deux fins. Dans la version dramatique imaginée par Duvivier, la belle amitié de Jean et Charles se transforme en haine à cause de Gina (Viviane Romance), dépeinte comme une véritable garce. Jean finit par tuer Charles. Constatant l'anéantissement de son projet solidaire et fraternel, il murmure au policier venu l'arrêter: "c'était une belle idée, une belle idée". Cependant, de peur
que la fin dramatique du projet collectif de la belle équipe ne déplaise aux spectateurs, le producteur exige de Duvivier et Spaak tournent aussi une fin optimiste. Dans cette version, Gabin et Vanel s'expliquent, se réconcilient et chassent Gina. Le film se clôt alors sur l'inauguration radieuse de la guinguette. Histoire de trancher définitivement, la production soumet les deux dénouements possibles au public d'un cinéma de banlieue parisienne en septembre 1936. Le scénariste se souvient:"Il avait été convenu entre le producteur et Duvivier que le film serait soumis dans une salle populaire au verdict populaire, que les gens pourraient voter pour la fin qu'ils souhaitaient, et chacun s'engageait à respecter la décision. (...) A une majorité écrasante, (...) ils ont donné raison au producteur et à la fin rose." Trois-cent-cinq spectateurs sur trois cent-soixante-six choisissent la fin heureuse.


* Un film Front populaire?

On a fait de la Belle Équipe LE film du front populaire, celui qui caractériserait le mieux l'esprit de 36. (1) Or, si le synopsis met en scène des ouvriers, la noirceur de l’œuvre "résulte des contraintes de la fatalité romantique plus que d'une quelconque prémonition quant au devenir du Front populaire." (source A p 158) Le film ne se réfère d'ailleurs ni à la victoire de ce dernier ni aux luttes sociales. C'est par la loterie que les protagonistes espèrent accéder à l'indépendance économique, non à la suite de manifestations victorieuses. Certes, les membres de la bande aiment à travailler de leurs mains, mais tous aspirent aussi à devenir leurs propres patrons et à s'extraire ainsi du salariat. Avec la guinguette, ils s'émancipent et créent leur propre outil de travail. Cinéaste pessimiste, volontiers misanthrope et même misogyne, Julien Duvivier ne cherche pas à faire un film politique. Dans la version tragique que préférait le cinéaste, l'expérience communautaire de la belle équipe échouait à cause d'une femme, Gina, érigée en archétype de la "garce populaire". (2) D'ailleurs pour Jean, « Un bon copain ça vaut mieux que toutes les femmes du monde entier ».  

La Belle Équipe n'a pas été un grand succès à sa sortie. Certains lui reprochèrent l'exagération argotique, jugée caricaturale, quand d'autres, à gauche, soupçonnèrent l’œuvre d'être une critique du collectivisme. Pour La Flèche, quotidien socialiste, ce film n’est « qu’un bon fait divers par manque de portée révolutionnaire, accusant la fatalité, non le cadre social ».

* Le mythe Gabin. 

Le film réalise en revanche une très importante carrière postérieure, au point que sa réputation ne cessera de grandir au fil des ans. La réhabilitation du film tient sans doute à Gabin dont le mythe se forge avec La belle Équipe. L'acteur devient alors l'incarnation du prolo des faubourgs. Âgé d'une trentaine d'années, il n'est devenu une star qu'avec La Bandera, sortie sur les écrans l'année précédente. Ici, Gabin appuie autant que possible sur sa gouaille parisienne et arbore la casquette qui deviendra un de ses attributs fétiches. Son interprétation est émouvante, sensuelle, éblouissante, sa présence magnétique. Cheville ouvrière du projet, il se fait chef de travaux et présente à ses compagnons la guinguette de ses rêves: « Moi ch'sais c'qu'on va faire : on va faire une guinguette, un coin pour les amoureux, les sportifs et les pêcheurs à la ligne, le paradis de Mimi Pinson et l'Eldorado des chevaliers de la gaule ! L'été ont r'fùsera du monde, y'aura d'la musique, de la gaieté et d'l'amour ! Et ben pis l'hiver, on s'ra chez nous, peinards comme des rentiers ! On va construire une guinguette, et pis on va la construire nous même ! L'bâtiment ça nous connaît hein. Suivez l'guide vous allez voir. D'abord on fout tout ça par terre, et pis à la place on fait une grande baie avec une voûte, pasqu'une voûte ça fait toujours chic, bon. (...) Oh, r'gardez, r'gardez cette vue les gars, r'gardez-moi ça... Et là, là derrière, la cuisine. Et puis ici, le dancing ! Alors, y'a plus à y revenir, on la fait c'te guinguette ?"

Guinguette au bord de Marne, photographie extraite du film de Julien Duvivier, La belle équipe (1936) © Collection Kharbine-Tapabor

* "Alors, c'est entendu? De l'eau, un potager et puis une petite maison au milieu!"  

Si la Belle Equipe n'est pas à proprement parlé un film politique, comme le fut par exemple la Vie est à nous, il n'en incarne pas moins l'esprit de 36. En effet, il aborde les thèmes et les valeurs chers au Front populaire: la liberté, la fraternité, la valorisation du collectif, les loisirs populaires partagés. C'est le cas lorsque Jean dissipe les rêves individualistes de ses camarades et les convainc d'opter pour un projet commun. "J’croyais qu’on était des frères", lance-t-il à la cantonade. Puis il poursuit: "au fond on veut tous la même chose, la liberté, aucun de nous ne peut l'avoir seul." C'est donc ensemble qu'ils construisent la guinguette, dont le nom (Chez nous) et l'enseigne (deux mains entrelacées) témoignent de ce grand éland fraternel. Dans plusieurs séquences du film éclatent la fierté d'appartenir à la classe ouvrière. Comme un écho au quotidien des spectateurs, le réalisateur filme un dimanche à la campagne, au bord de la rivière. La chanson Quand on s'promène au bord de l'eau entre parfaitement en résonance avec les tous jeunes congés payés. Véritable leitmotiv du film, elle traduit à merveille cette quête d'un bonheur simple. Écrites par Julien Duvivier lui-même et Louis Poterat, les paroles sont mises en musique par Maurice Yvain et Jean Sautreil. Lorsque Gabin interprète le morceau, la joie s'empare de tous.

La chanson célèbre le dimanche à la campagne, qui introduit une rupture salvatrice dans le quotidien du travailleur. "Du lundi jusqu´au sam´di, / Pour gagner des radis, / Quand on a fait sans entrain / Son p´tit truc quotidien,/ (...)  Et trimballé sa vie d´chien, / Le dimanch´ viv´ment / On file à Nogent, / Alors brusquement / Tout paraît charmant!" Le temps d'une journée de repos, l'ouvrier jouit enfin d'un temps pour lui dans un cadre bucolique, bien différent de celui, vicié, de l'usine. "Paris au loin nous semble une prison." Le refrain célèbre les plaisirs simples de la vie, entre amis, en pleine nature. "Quand on s´promène au bord de l´eau, / Comm´ tout est beau... / Quel renouveau! (...) L´odeur des fleurs / Nous met tout à l´envers (...) / Chagrins et peines / De la semaine, / Tout est noyé dans le bleu, dans le vert... / Un seul dimanche au bord de l´eau, / Aux trémolos / Des p´tits oiseaux, / Suffit pour que tous les jours semblent beaux."
La guinguette, incarnation du loisir populaire, devient une destination idéalisée, le
lieu emblématique de la fraternité et de la liberté, l'endroit où l'on chante et l'on mange avec une charmante insouciance. La chanson est devenue une sorte de drapeau, non seulement de la Belle Équipe, mais aussi du Front populaire. Elle renvoie à la période d'un cinéma français triomphant. Gabin, qui vient du music-hall, interprète avec un grand naturel le morceau. "Et puis alors, attends, à cet' époque là, y avait pas de playback. Je l'ai enregistré directement dis donc. Je me la suis tapée au moins six, sept fois", racontera-t-il plus tard dans une interview (à 2'23).

* Les congés payés.

Pour s'offrir des moments de répits et s'évader, la plupart des ouvriers de la région parisienne se contentent dans un premier temps de voyages de proximité, dans un rayon de quarante à cinquante kilomètres autour de chez eux. Ainsi, au moins jusqu'à l'obtention des congés payés, les bords de Marne, de Seine ou de l'Oise figurent parmi les principales destinations des escapades dominicales. (3) Avant 1936, les vacances loin de chez soi concernent très peu de monde. Si aujourd'hui, la naissance des congés payés en France évoque immédiatement le Front populaire, rappelons que la loi les instaurant fut bricolée à la hâte, sous la pression des grèves, dans la période d'un mois comprise entre les élections législatives de mai et la constitution du gouvernement de Léon Blum en juin. Initialement, les congés payés ne figurent pas dans le programme électoral du Front populaire, mais cette vieille revendication ouvrière resurgit sur les piquets de grèves de la confection marseillaise ou dans certaines usines métallurgiques. La demande qui sourd du mouvement social trouve un écho très favorable chez Blum. Lecteur du droit à la paresse (1883) de Paul Lafargue et principal rédacteur du programme de la SFIO en 1919, il est déjà sensibilisé au thèmes des "vacances payées" et perçoit immédiatement la valeur symbolique de la mesure. Sous son égide, CGT et patronat se mettent d'accord. Très vite, un projet de loi est déposé à la Chambre des députés. Court et simple, il précise: "A droit à 14 jours de congés payés, tout salarié lié à un employeur par un contrat depuis au moins un an ." Votée la nuit suivante à l'unanimité, la loi est promulguée dix jours plus tard, le 9 juin 1936. 

Agence de presse Meurisse, Public domain.

L'idée de vacances connaît une application lente. Les premiers vacanciers se débrouillent avec les moyens du bord. Faute de campings, ils logent chez l'habitant. Beaucoup d'ouvriers partent en vélos, dont l'acquisition est rendue possible grâce aux augmentations de salaires obtenues par les accords de Matignon. Des déplacements d'une journée en autocars sont également organisés par les syndicats et permettent de petites échappées en voyages collectifs. La plupart des ouvriers ne peuvent pas se payer un billet de train, une chambre d'hôtel, une location... Il est donc difficile de partir loin. Léo Lagrange (en photo ci-contre), le sous-secrétaire d’État aux Sports, aux Loisirs et à l’Éducation physique du premier gouvernement Blum (4), a l'idée d'un billet de trains de "congés populaires" à prix réduits, qui mettrait les vacances à la portée du plus grand nombre. Pour ce faire, il réunit les membres des grands réseaux ferroviaires (la SNCF ne verra le jour qu'en 1938) qu'il parvient à convaincre. Néanmoins, à l'été 1936, seuls 620 000 salariés profitent des billets de "congés payés" à prix préférentiels. Le grand élan vers de nouveaux espaces (mer, montagne, campagne) n'intervient vraiment qu'au cours de l'été 1937 (1,7 millions de billets Lagrange). (5) A l'été 1936, on se rend surtout à la campagne. On campe. On pêche. On pique-nique au bord des rivières. On danse et on mange dans les guinguettes. Et, sans surprise, c'est ce tableau-là que se mettent soudain à dessiner les chansons populaires, comme autant d'instantanés des mœurs nouvelles. 

C°: Le congés payés sont un acquis. La France affichait du retard en ce domaine, en particulier sur les pays nordiques. Or, en 1936, d'un seul coup, elle rattrape son retard et devient même un pays leader. On accorde très libéralement à un très grand nombre de personnes une longue durée de congés payés. Lors du procès de Riom, en 1942, on reprochera à Blum d'avoir amolli la France. La paresse l'aurait alors emportée. «Je ne suis pas sorti souvent de mon cabinet ministériel pendant la durée de mon ministère, mais chaque fois que je suis sorti, que j'ai traversé la banlieue parisienne, et que j'ai vu les routes couvertes de ces théories de "tacots", de "motos", de tandems, avec des couples d'ouvriers vêtus de "pull-overs" assortis et qui montraient que l'idée de loisir réveillait même chez eux une espèce de coquetterie naturelle et simple, tout cela me donne le sentiment que, par l'organisation du travail et du loisir,  j'avais malgré tout apporté une espèce d'embellie, d'éclaircie dans des vies difficiles, obscures, qu'on ne les avait pas seulement arrachées au cabaret, qu'on ne leur avait pas seulement donné plus de facilité pour la vie de famille, mais qu'on leur avait ouvert la perspective d'avenir, qu'on avait créé chez eux un espoir.» Les congés payés constituent une échappée exceptionnelle, une "embellie" (Blum) entre la grave crise économique et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale à venir. Le film de Duvivier quant à lui, est resté comme une entreprise collective dans la mémoire, alors même que son dénouement dit plutôt le contraire. A l'image du Front populaire, le projet de guinguette la belle équipe a suscité de l'espoir, des moments de chaleur inoubliables, en dépit de l'échec final de l'entreprise.

Notes: 

1. Toujours en 1936, Jean Renoir tourne "le crime de monsieur Lange" à partir d'un scénario de Jacques Prévert. A la fin du film, ce sont les travailleurs organisés en coopérative qui gagnent.
2. Le film est emblématique du cinéma des années 1930, un cinéma réalisé, conçu et joué par des hommes, au sein duquel les femmes occupent des rôles subalternes et très négatifs.                                                                                                                                  3. En 1853, Napoléon III accorde des congés payés aux fonctionnaires. En 1900, ce sont les salariés du métro parisien qui obtiennent 10 jours de congés annuels. Dans la foulée, les employés des entreprises électriques et gazières, les employés de bureaux décrochent à leur tour quelques jours.   

 4. Lagrange est un membre de l'aile gauche socialiste. Au cours de sa jeunesse parisienne, il a fréquenté les milieux d'aspiration au plein air comme les éclaireurs de France. Devenu sous-secrétaire d’État, il s'emploie à développer un tourisme social, à rendre accessible aux ouvriers les loisirs sportifs et culturels, de plein air et artistiques. Il appuie le développement des auberges de jeunesse. A bien des égards, Lagrange est un précurseur et une figure très attachante.  

 5. L'occupation par les ouvriers de lieux jusque là réservés à une élite (la classe des loisirs) suscite l'effroi des possédants, consternés de devoir partager les eaux avec ces hordes de "salopards en casquettes". Ainsi, dans Bécassine en roulotte, la marquise de Grand'Air fait la moue devant l'invasion des plages par la populace. Les caricatures de Pol Ferjac dans la Canard enchaîné témoignent de cette stupeur. Sur une des plus célèbres, une bourgeoise installée dans une baignoire au beau milieu d'une plage fréquentée par des ouvriers lance à son interlocuteur. "Vous ne pensiez pas que j'allais me tremper dans la même eau que ces bolcheviks!"

Sources:

A. Danielle Tartakowsky, Michel Margairaz: «"L'avenir nous appartient." Une histoire du Front populaire.», Larousse, 2006.
B.Valérie Lehoux: "Le front populaire à tout bout de chants", Télérama, 30/07/2016.                

 C.  "La chanson française au temps du Front populaire" (Médiathèque de Roannais agglomération) 

 D. "Quand on s'promène au bord de l'eau" ("1936, Congés enchantés" sur France Musique) 

E. Lieux de mémoire - 1936 ou l'embellie des congés payés" [Les Nuits de France Culture]

F. Jean Vigreux: Histoire du Front populaire. L'échappée belle", Tallandier, 2016.  

G. L'indispensable Maitron pour mieux connaître Paul Lafargue, Léon Blum, Léo Lagrange, Ferjac...

H. Bertrand Tavernier: "Voyages à travers le cinéma français" - Saison 1. Épisode 3. Les chansons - Julien Duvivier. 

Liens: 

- Pour mesurer l'ampleur de la vogue des guinguettes et leur rôle dans la culture populaire de l'époque, 25 chansons consacrées au phénomène.

 Quand on s'promène au bord de l'eau.

Du lundi jusqu´au sam´di,
Pour gagner des radis,
Quand on a fait sans entrain
Son p´tit truc quotidien,
Subi le propriétaire,
L´percepteur, la boulangère,
Et trimballé sa vie d´chien,
Le dimanch´ viv´ment
On file à Nogent,
Alors brusquement
Tout paraît charmant!...

{Refrain:}
Quand on s´promène au bord de l´eau,
Comm´ tout est beau...
Quel renouveau...
Paris au loin nous semble une prison,
On a le cœur plein de chansons.
L´odeur des fleurs
Nous met tout à l´envers
Et le bonheur
Nous saoule pour pas cher.
Chagrins et peines
De la semaine,
Tout est noyé dans le bleu, dans le vert...
Un seul dimanche au bord de l´eau,
Aux trémolos
Des p´tits oiseaux,
Suffit pour que tous les jours semblent beaux
Quand on s´promène au bord de l´eau.

J´connais des gens cafardeux
Qui tout l´temps s´font des ch´veux
Et rêv´nt de filer ailleurs
Dans un monde meilleur.
Ils dépens´nt des tas d´oseille
Pour découvrir des merveilles.
Ben moi, ça m´fait mal au cœur...
Car y a pas besoin
Pour trouver un coin
Où l´on se trouv´ bien,
De chercher si loin...

{Refrain}

mercredi 16 janvier 2019

361. Margaret Thatcher et la grande grève des mineurs de 1984.

Troisième épisode de notre série sur les années Thatcher en chansons:
1. L'avènement.
2. La ville fantôme

Au mois de mars 1984 en Angleterre éclate un conflit social d'une ampleur inédite. Le syndicat des mineurs britanniques (NUM) s'oppose à la fermeture des mines de charbon décidée par le gouvernement conservateur. En quelques jours, à l'appel du NUM, 80 000 mineurs se dressent derrière les piquets de grève. Très vite, le ton se durcit, le mouvement s'amplifie, les négociations stagnent. 
Deux camps irréconciliables se font face. D'un côté, le dirigeant du tout puissant syndicat des mineurs, Arthur Scargill, semble prêt à tout pour faire plier le gouvernement conservateur. Face à lui se dresse l'intransigeante première ministre: Margaret Thatcher. Depuis son accession au pouvoir, "la dame de fer" entend briser les syndicats pour imposer le nouvel ordre social et économique qu'appellent de leurs vœux les partisans de l'idéologie libérale de l'école de Chicago.
Au fil des mois, la grève des mineurs engendre une situation quasi insurrectionnelle sur tout le territoire. Les affrontements entre grévistes et non grévistes se succèdent. La liste des altercations avec les policiers s'allonge car à Londres le mot d'ordre est clair: il faut éradiquer cette menace de l'intérieur. Les autorités cherchent à mobiliser contre les mineurs en utilisant toute la panoplie répressive de l’État: tentatives d'interdiction du mouvement, dissolution des syndicats, envoi de la police anti-émeutes dans les houillères...

                                                                       *********

Le pays est alors marqué par une conflictualité sociale très importante. Le nombre de jours de grèves en Grande Bretagne est alors quatre fois plus importants qu'en France. Partout dans l'île, dans tous les secteurs d'activités (1), les salariés entament des grèves pour dénoncer les coupes budgétaires, la vie chère, la stagnation voire la baisse des salaires. Les mineurs, dont le taux de syndicalisation atteint des records, représentent alors le maillon fort du mouvement syndical.
Principal bailleur de fonds du parti travailliste grâce aux cotisations versées, le National Union of Mineworkers (NUM) s'impose comme un redoutable adversaire pour les gouvernements hostiles au mouvement. A une époque où le charbon représente 80% de la production d'électricité, le NUM dispose d'un moyen de pression redoutable. En cas de succès, il peut plonger le pays dans le noir en quelques jours. Les gouvernements Wilson en 1968, Heath en 1972, Thatcher en 1981 l'ont appris à leur dépens. 

* Le "roi Arthur".
Au cours de l'hiver 1972, un grand mouvement de grève perturbe déjà les houillères, obligeant le premier ministre à ordonner la semaine de trois jours pour économiser l'électricité. Contraint et forcé, le gouvernement doit accepter toutes les revendications des mineurs qui remportent une victoire totale. Deux ans plus tard, la grève reprend. En quelques jours, plus une once de charbon n'est extraite du sous-sol britannique. Les coupures d'électricité se multiplient. Pris à la gorge, le premier ministre conservateur Edouard Heath cède aux revendications des mineurs avant d'être renversé lors des élections législatives anticipées.
Au cours de ces deux mouvements sociaux, un individu est à la manoeuvre, il s'appelle Arthur Scargill. L'homme est combattif, pugnace, son profil plaît et rassemble. A la pointe de tous les combats, il perfectionne la technique des piquets volants: de petits groupes de grévistes très mobiles se déplacent d'un puits de mine à l'autre afin de convaincre les travailleurs de voter la grève. Efficace, Scargill gravit les échelons si bien qu'à la fin des années 1970, les mineurs l'élisent à la tête de leur syndicat. L'organisation compte alors 180 000 membres. Plus que jamais, le "roi Arthur" paraît invincible. En 1983, il lance à la presse qu'il n'accepterait pas "d'être encombré de ce gouvernement pendant 4 ans" et que l'action extraparlementaire est "le seul chemin ouvert aux classes laborieuses". 


Arthur Scargill. National Portrait gallery. Tim Jokl [CC BY-NC 2.0]

* Maggie Thatcher entre en scène.
La crise économique pousse l’État britannique à nationaliser plusieurs grands secteurs d'activités à l'instar des industries aéronautique, sidérurgique ou automobile. Cette politique a un coût important, puisque les dépenses atteignent 50% du PNB du pays en 1979. En proie à des difficultés budgétaires majeures, le Royaume-Uni est contraint d'accepter un plan d'aide du FMI. C'est dans ce contexte bien particulier que Margaret Thatcher fait son entrée en scène, au printemps 1979. Anticommuniste farouche et néo-libérale convaincue, Thatcher s'installe au 10 Downing Street. Un vent économique aux inspirations atlantistes souffle désormais sur le Royaume Uni. Très vite, la première ministre affiche son intention d'en finir avec le contre pouvoir syndical. Pour imposer la "révolution libérale" qu'elle appelle de ses vœux, la cheffe du gouvernement doit affronter les mineurs dans une lutte à mort. En 1974, alors ministre de l'éducation du gouvernement Heath, elle avait assisté à la chute politique de son mentor. Elle entend désormais prendre sa revanche et mettre les syndicats britanniques à genoux, en particulier le NUM. Dès 1981, elle confie un comité secret à Sir Robert Wade dont la mission consiste à s'assurer que le gouvernement serait capable de supporter une longue grève des mineurs. Afin de faire face à une pénurie, des stocks de charbons sont constitués à proximité des grandes centrales électriques. Des négociations secrètes s'engagent avec les entreprises privées de transporteurs routiers pour pallier une éventuelle grève de solidarité des cheminots. En cas de besoin, il suffirait d'activer ce plan d'action anti syndicat ultra-secret. En parallèle, Thatcher cherche à mobiliser contre les mineurs en utilisant toute la panoplie répressive de l’État. La cheffe du gouvernement fait par exemple voter des lois limitant les libertés d'actions syndicales (3) et le droit de grève. Les piquets de grève secondaires sont désormais interdits et la responsabilité financière des syndicats engagée en cas de non respect de la nouvelle législation. Cet arsenal législatif est taillé sur mesure pour rogner les marges de manœuvre des trade unions et, à terme, les briser.
A l'aube de la grande grève de 1984, les forces en présence se vouent une haine inextinguible.  Dans cette logique de guerre à mort, l'issue des futurs conflits sociaux ne peut que se solder par la victoire totale d'un des deux camps sur l'autre.  Pour Thatcher, l'affrontement relève d'une véritable guerres et le NUM est assimilé à un ennemi de l'intérieur. Le 19 juillet 1984, elle déclare au Daily Express: "Comme nous avons vaincu aux Falkland l'ennemi de l'extérieur, nous avons à battre l'ennemi de l'intérieur qui est beaucoup plus difficile mais aussi beaucoup plus dangereux pour les libertés."

Par Rob Bogaerts / Anefo [CC0]

* Mars 1984.
 Thatcher a nommé Ian MacGregor à la tête de l'organisme d’État en charge des mines de charbon, le National Coal Board. L'ancien patron du British Steel envisage une politique de réduction drastique des effectifs des charbonnages, avec la fermeture des puits non rentables des vieilles régions minières de l’Écosse, du Yorkshire ou du pays de Galles. Ce plan "de redressement", présenté au cours de l'hiver 1983-84, prévoit une baisse de la production de l'ordre de 25 millions de tonnes de charbon et une réduction de près de 60 000 mineurs sur un total de 202 000. Le 6 mars 1984, le National Coal Board annonce déjà la suppression de 20 000 emplois. Dans la foulée, la décision des charbonnages britanniques de fermer la mine de Cortwood met le feu aux poudres. Dès le lendemain de cette annonce, des grèves démarrent dans les principaux bassins miniers de Grande Bretagne, en particulier dans le Yorkshire et en Écosse. Selon la volonté de Scargill, les débrayages se font au niveau local et les piquets de grèves "volants" se déplacent de puits en puits afin de convaincre les récalcitrants. Il faut montrer le soutien massif derrière chaque piquet de grève afin d'inciter les mineurs attentistes ou hésitants à rejoindre le mouvement.
Le mouvement social procède de la bataille médiatique. Pour contrecarrer l'image de bolchévique mégalomane véhiculée par la presse, Scargill s'efforce de populariser la grève auprès des populations en insistant sur le fait que les mineurs ne cherchent pas à obtenir des privilèges, mais bien à préserver leur emploi et, par ricochet, l'emploi industriel britannique.
Au début indécis, de nombreux mineurs viennent grossir les rangs des grévistes. Une décision difficile car entrer dans le mouvement signifie être prêt à l'affrontement avec les "bobbies" (les policiers britanniques) et les jaunes, endurer les privations, enfin se confronter à un avenir incertain.
Dans son bras de fer, Scargill choisit de passer outre la constitution des mineurs qui imposait dans son  article 43 la tenue d'un vote national avant de déclencher une grève générale. Cette décision se révèle être une grave erreur tactique. Les non-grévistes ont dès lors les coudées franches pour ne pas se mettre en grève. Le non respect de la constitution empêche également tout soutien tactique apporté au mouvement par le parti travailliste.


Simon Speed [CC0], from Wikimedia Commons

Dans un premier temps cependant, la grève prend de l'ampleur. A la fin du mois d'avril 1984, 131 puits sur 174 sont à l'arrêt. Après deux semaines de grève, la pression demeure très forte. Les forces policières doivent escorter les non-grévistes jusqu'à leur lieu de travail, parfois même en fourgons blindés. A proximité des puits de mines, les affrontements entre grévistes, non grévistes et policiers se multiplient, entraînant un grand nombre de blessés; des centaines de manifestants sont arrêtés, puis traduits en justice. 
Le 18 juin, les heurts entre les grévistes et la police se concentrent sur le dépôt d'Orgreave, dans le sud du Yorkshire. Si officiellement le gouvernement n'intervient pas dans le conflit, officieusement, il envoie les policiers pour assurer l'accès aux mines des non grévistes.  Pour les mineurs, Orgreave est un lieu symbolique qu'il faut conserver à tout prix. Scargill y envoie plusieurs piquets de grèves. Dans le même temps, les unités de la police anti-émeutes déployées entourent le site. Aux jets de pierres des manifestants répondent les canons à eau des policiers. Partout, la police montée charge les grévistes qui ripostent en tranchant les jarrets des chevaux.  La situation dégénère. Des centaines de manifestants tentent d'empêcher des convois de charbon de décharger dans des aciéries de Scunthorpe.
La répression policière est violente. Des unités héliportées bloquent les véhicules des militants syndicaux avant leur arrivée sur les carreaux de mines. Les interpellations se multiplient, dont celle de Scargill en personne pour obstruction sur la voie publique. Plusieurs centaines de blessés sont à déplorer.
Le gouvernement, inflexible s'emploie à attiser les divisions entre grévistes et non-grévistes. 
Il s'agit de démoraliser l'adversaire, d'utiliser les médias afin de brocarder l'attitude "irresponsable" des grévistes présentés comme des fauteurs de troubles. Le charbonnage des mines fait savoir que le mouvement ne fera qu'accélérer le licenciement prévu de 20 000 mineurs. De son côté, Thatcher prend à parti l'opinion: "Vous avez vu les scènes à la télévision hier soir. Je dois vous dire qu'il s'agit là d'une tentative de substituer le règne de la canaille à celui du droit et cela ne sera pas toléré (...). Je rends hommage au courage de ceux qui sont allés travailler en traversant des piquets de grèves. On les appelle des jaunes, ce sont des lions."

BY Chris FPage  (cc BY 2.0)
Le pays est en ébullition. Pendant ce temps, les négociations entre les mineurs et la société nationale des charbonnages patinent. En dépit du coût exorbitant du conflit - estimé entre 2 et 4 milliards de livres sterling - Westminster joue la montre et parie sur l'épuisement des mineurs à la rentrée de septembre. Le pourrissement du conflit attise les tensions au sein des manifestants dont la situation économique devient critique. Alors que les aides sociales sont suspendues pour les grévistes, il devient impératif  d'organiser des collectes pour recueillir des fonds. Ainsi, au cours de l'été 1984, les défilés des femmes de mineurs rassemblent plusieurs milliers de personnes à Londres. 
Malgré les apparences, la situation diffère très fortement de celle de 1974. Le gouvernement dispose de stocks de charbon pour au moins 6 mois. En outre, les organisations de mineurs paraissent divisées entre elles. Le NUM n'arrive pas à obtenir le soutien des syndicats des autres branches industrielles. Lorsque les dockers se mettent finalement à leur tour en grève, Thatcher accède rapidement à leur revendication afin d'empêcher la constitution d'un large front de contestation.

Au début de l'automne 1984, alors que le mouvement piétine, le Sunday Time affirme que Scargill aurait reçu 150 000 £ du colonel Kadhafi pour financer son mouvement. Or la Libye est placée depuis six mois sur la liste noire du Foreign Office. Une semaine plus tard, le syndicat de mineurs britanniques reconnaît être entré en contact avec l'URSS pour obtenir des fonds. Cette immixtion étrangère aliène une grande partie de l'opinion publique britannique aux mineurs. Scargill apparaît décrédibiliser; son impopularité grandissante joue désormais contre les mineurs.
Dans le Yorkshire, 50 000 gueules noires s'opposent toujours aux fermetures. Malgré les privations, les tensions, les frictions avec la police, ils veulent aller jusqu'au bout.
Les grands médias s'accordent en général à présenter la grève comme une insurrection contre la démocratie menée par un démagogue. Dans le même temps, ils font leur gorge chaude des tensions et violences qui ne tardent pas à apparaître parmi les mineurs. Les journaux insistent sur les violences ou les pressions dont sont l'objet les non-grévistes et leurs familles. Thatcher souffle sur les braises. "La police est là pour faire respecter la loi, non pour soutenir le gouvernement. Il ne s'agit pas d'un conflit entre les mineurs et le gouvernement. C'est un conflit entre les mineurs entre eux...", déclare-t-elle le 9 avril 1984.

La lutte se situe aussi sur le terrain financier. L'arsenal anti-syndicat adopté par les conservateurs à la veille du mouvement vise à l'étranglement financier du syndicat. En novembre 1984, la séquestration des fonds du NUM par décision de justice (3) empêche ce dernier d'apporter l'aide pécuniaire indispensable aux grévistes. Les conditions de vie des mineurs, dont certains ont cessé le travail depuis 9 mois, deviennent particulièrement difficiles à l'approche de l'hiver. 
En solidarité, la CGT française organise plusieurs grands convois à destination du Royaume Uni. Au départ de Montreuil, ils envoient vêtements, jouets, produits hygiéniques à destination de Calais, avant de rejoindre le Ferry pour rejoindre Douvres. 
"150 000 mineurs avec leurs familles! En grève depuis 8 mois, on a jamais vu ça en Europe et, je crois, dans le monde. Personne n'a fait autant que les mineurs britanniques. C'est émouvant, ça mérite le respect et surtout, ils ont besoin d'être aidés parce qu'ils crèvent de faim. Voilà la vérité. Il ne faut pas qu'ils soient battus pour manque de solidarité. Leur lutte à eux, c'est aussi la nôtre. C'est ce que je vais leur dire tout à l'heure à Douvres. Je vais leur dire que c'est à nous de les remercier parce que, en luttant pour leur charbon, ils nous aident à lutter pour le nôtre", déclare Henri Krasucki. Le dirigeant syndical français remet alors un chèque de 700 000 francs à Arthur Scargill. A Liévin, pour Noël, des mineurs du nord de la France accueillent également une quarantaine d'enfants britanniques dans le cadre de l'action christmas CGT.
Si le soutien des familles, de la communauté, des syndicats européens retarde l'échéance de la sortie de grève, elle ne permet pas de faire plier le gouvernement.

* La grève se brise. 
Dans certains puits, on trouve des accords sur les salaires et la protection de l'emploi. La compagnie nationale des charbonnages offre une prime de Noël à tous ceux qui reprendront le travail avant le 25 décembre. Dans ces conditions, le nombre de grévistes baisse de manière significative, d'autant qu'avec le froid, sans argent pour acheter du charbon, les familles grelottent et ont faim. Au fil des semaines, la mobilisation s'essouffle. Jour après jour, les mineurs sont de plus en plus nombreux à reprendre le travail, démoralisés ou convaincus que dans ce conflit, aucune issue acceptable n'est envisageable. Au début de l'année 1985, les syndicats de mineurs se disent prêts à revenir à la table des négociations. Inflexible, Thatcher impose des conditions très dures à la réouverture des négociations. Lâché par le parti travailliste, isolé des autres syndicats de mineurs, Scargill ne peut plus compter que sur une dizaine de milliers de mineurs sur un total de 80 000. La grève prend fin le 3 mars 1985 après 358 jours de grèves, ce qui en fait le plus long conflit social de l'histoire. Les mineurs reprennent le travail sans avoir rien obtenu. Le coup est dur dans les houillères tant pour les travailleurs que pour les syndicats.

* "De quel côté est-tu?"
Dès le début du mouvement, les musiciens se manifestent pour chroniquer la souffrance des mineurs et de leur famille ainsi que pour apporter un véritable soutien moral, matériel et financier. (4) La grande grève des mineurs inspire également plusieurs titres aux chanteurs pop-rock britanniques. Citons parmi d'autres: Dire Straits: "Iron hand", Sting:"We work the black seam", Style Council:"A stone's throw away", Pulp "Last day of the miners strike", Evan McCole:"Daddy what did you do in the strike", The Enemy within:"Strike!".

Pour de nombreux musiciens, la grève des mineurs constitue une prise de conscience. Des activistes musiciens s'engagent alors pour la cause des mineurs. C'est le cas de Billy Bragg qui apporte un soutien sans failles aux mineurs tout au long du mouvement. A plusieurs reprises, Bragg organise des concerts de soutien afin de rassembler des fonds pour les mineurs.
Dans une interview accordé à Emmanuel Tellier des Inrockuptibles, le chanteur revient sur sa prise de conscience: "La politique a toujours été ma principale source d'inspiration. (...) J'ai besoin d'un cadre social fort, j'ai besoin de raconter des histoires qui sont situées dans leur époque, dans notre société. Ce genre d'écriture s'est imposée à moi de manière évidente : la grande grève des mineurs en Grande-Bretagne a débuté en 84, soit un an après mon premier album. J'étais chez moi, bossant sur des idées de chansons et d'un seul coup, j'ai senti que mon destin était là. Je n'ai pas hésité un instant : il était évident que ma place était aux côtés des travailleurs. Ma musique n'était plus qu'un prétexte. Il fallait qu'elle se mette à disposition des idées que nous défendions. C'est sur cette idée de mise à disposition, de réquisition de la musique au nom des idées, que nous avons bâti le Red Wedge. Je me fichais complètement de mon statut d'artiste, de mon image. Au moment des grèves de mineurs, il y avait quelque chose d'historique dans l'air (...). C'est là qu'il fallait que je sois, en première ligne. Ce n'était pas une question de choix tactique, c'était une évidence."[Les Inrocks: "Billy Bragg: une couleur rouge", 23/04/2017]
En 1985, Billy Bragg reprend à son compte tout en l'adaptant "Wich side are you?"(5), une titre puissant composé par Florence Reece à l'occasion de la grève des mineurs du Kentucky en 1931. La chanson revient sur le nécessaire engagement du travailleur auprès du syndicat, sur la confrontation inévitable avec le patron et ses complices: la police, les jaunes, le pouvoir politique et son  arsenal législatif antisyndical.

Conclusion:
La grève aura coûté chère. On parle de 30 milliards de livre sterling au cours d'aujourd'hui, soit plus de 35 milliards d'euros de perte. Sur le plan humain, le bilan de cet épisode est tout aussi dramatique avec une dizaine de morts dont 6 mineurs et plus de 20 000 personnes blessées lors d'affrontements entre grévistes et non grévistes ou avec la police. 
 La stratégie jusqu’au-boutiste de Thatcher pour mettre un terme à la grève des mineurs et au poids des syndicats au Royaume Uni était osée: promulguer un arsenal de lois antisyndicales, déployer sur le terrain un large contingent de forces de l'ordre et de soldats, puis laisser jouer la montre jusqu'à ce que l'adversaire perde patience et commette des fautes. La conséquence directe du conflit social est la décapitation du mouvement minier de son cadre syndical, partout dans l'île.
De manière plus générale, la grande grève des mineurs s'inscrit dans une décennie au cours de laquelle les rapports de force s'inversent, avec la défaite du monde du travail face à l'émergence du système néo-libéral. Dès lors, on assiste au recul des conquêtes sociales acquises au cours des décennies antérieures par le mouvement ouvrier. 



       
Wich side are you on?
This government has an idea / and Parliament made it law / It seems like illegal / to fight for the union any more 
Wich side are you on ,boys? / Wich side are you on? (x2) / We set out / To join the picket line / For together we cannot fail
We got stopped by police / at the county line / They said: "Go home boys or you're going to jail"

It's hard to explain to a crying child / Why her daddy / Can't go by / So the family suffer / But it hurts me more / To hear a scab say: / "Sod you Jack"

I'm bound to follow my conscience / And do whatever I can / But it'll take much more / Than the union law / to knock to fight out / or working man

                                                                    ****
"De quel côté es-tu?"
Ce gouvernement a eu une idée / Et le Parlement en a fait une loi / Il semblerait qu'il soit illégal / De se battre pour un syndicat.

Refrain: De quel côté es-tu mon gars? / De quel côté es-tu? (x2) / On est partis rejoindre les grévistes / Parce qu'ensemble / rien ne peut nous arrêter /

 On s'est fait arrêter par les flics / qui nous ont dit: / "Rentrez chez vous ou c'est la taule."

Refrain 

Pas facile d'expliquer / à une gamine qui pleure / Pourquoi son père ne rentre pas / Alors les familles dégustent, / mais ça fait encore plus mal /  d'entendre un jaune dire: / "Faites chier les gars"
Refrain

Pas d'autre choix que / de suivre ma conscience /  et de faire ce que je peux / Il faudra plus qu'une / loi antisyndicale / pour empêcher les travailleurs de se rebeller
Notes:
1. notamment les électriciens, les dockers, les postiers.
2. une loi prévoit l'organisation du vote formel de tous les militants avant de lancer une grève nationale. Cette législation constitue indéniablement un frein à l'action des syndicats.
3. Sans doute encouragé en sous-main par les autorités, un groupe de non-grévistes entament une action contre la haute-cour du Yorkshire pour obtenir l'indemnisation de leur préjudice. Scargill est condamné à verser 1000 £ à titre personnel et le NUM 200 000£.
4Les concerts de soutien se multiplient à travers le pays, certains artistes n’hésitant pas à reverser les bénéfices de leurs disques aux grévistes. 
Les cinéastes suivent également le mouvement. La grève et les violences sociales induites inspireront de grands succès du cinéma populaire britannique: Which side are you on de Ken Loach, Les Virtusoses, Billy Elliot ou plus récemment Pride.
5. Lors d'une grève de mineurs, En 1931, Florence Reece (1900-1986) s'inspire d'une chanson traditionnelle anglaise intitulée "Jack Munro" pour composer "Wich side are you?". Sam Reece, son mari, mène alors la lutte aux côtés d'autres mineurs du Kentucky contre la police locale aux ordres des patrons. Cette guerre de Harlan County fait de nombreux morts.
 A propos de la naissance de cette chanson, Florence Reece se souvient: " Le Sheriff J.H. Blair et ses hommes sont venus à la maison à la recherche de Sam – c’est mon mari – qui était l’un des leaders du syndicat. J’étais seule à la maison avec nos sept enfants. Ils ont dévasté la maison, puis sont restés en regardant dehors, en attendant de descendre Sam quand il rentrerait. Mais il n’est pas rentré cette nuit. Ensuite, j’ai déchiré une feuille du calendrier du mur, et j’ai écrit les mots : « De quel côté êtes-vous ? » sur un vieil hymne baptiste [intitulé] « Couche doucement le lys ». Mes chansons s’adressent toujours aux déshérités, aux travailleurs. Je suis l’une d’entre eux, et je sens que je dois être avec eux. Il n’y a rien comme la neutralité. Tu dois être d’un côté ou de l’autre. Il y a des gens qui disent « je ne suis ni d’un côté ni de l’autre, je suis neutre », mais ça n’existe pas. Dans ta tête, tu es d’un côté ou de l’autre. Dans le comté de Harlan, il n’y avait pas de neutres. Si tu n’étais pas un nervi, tu étais un syndicaliste. Il le fallait. " [Source G]
En 1937, Alan Lomax enregistre la chanson pour le compte de la Bibliothèque du Congrès. Trois ans plus tard, Pete Seeger et les Almanac Singers enregistrent une version légèrement remaniée du titre.  

Sources:
Source A. Affaires sensibles: "La Dame de fer, le Roi Arthur et la grève des Mineurs". 
Source B. L'Atlas histoire du Monde diplomatique: "Et Margaret Thatcher brisa les syndicats". (pdf
Source C. Télérama: "Sur les traces de Margaret Thatcher (3): les mineurs du Yorkshire n'ont pas décoléré".
Source D. Le Monde diplomatique: "Wich side are you on?"
Source E. "Quand les mineurs sifflaient en travaillant (ou sans travailler)"
Source F. Les Inrocks: "Billy Bragg - une couleur rouge"
Source G. Pete Seeger: "Wich side are you on?"

Liens: 
- Courrier international, 1/6/2018: "Le chiffre du jour. Seulement 33 000 Britanniques ont fait grève en 2017."
 - Playlist d'Hugo Cassaveti: "rock anti-Thatcher".