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mardi 5 novembre 2024

Traces musicales de la Seconde Guerre mondiale

La seconde guerre mondiale est une guerre totale, au cours de laquelle la musique et ses acteurs sont mis à contributions. Dans cette guerre d'anéantissement, la violence atteint des sommets, en particulier lors du génocide des Juifs d'Europe, perpétré par les nazis. Or, là encore, la musique est présente.  

[Ce billet en version podcast avec les extraits de chansons est disponible en cliquant sur le lecteur ci-dessous]

Les visées expansionnistes des nazis et du Japon impérial, la violation systématique des traités de paix, les provocations à répétition de Hitler précipitent le monde dans un second conflit mondial, une guerre idéologique. Les puissances de l'Axe, l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et le Japon, sont des dictatures fondées sur le racisme. Côté alliés, le Royaume-Uni, puis les États-Unis à partir de 1941, combattent au nom de la démocratie, quant à l’URSS, elle lutte au nom du communisme. De septembre 1939 à novembre 1942, les victoires de l'Axe s'enchaînent. Le IIIème Reich contrôle alors presque toute l'Europe continentale, tandis que le Japon triomphe dans le Pacifique après son attaque surprise sur Pearl Harbor. Pour F.D. Roosevelt, le président américain, il s'agit d'un "jour d'infamie". Le traumatisme ressentit au sein de la population américaine alimente un fort sentiment de rejet des populations d'origine nippones présentes sur le territoire national. Le "Pearl Harbor blues" du Doctor Clayton témoigne de la xénophobie ambiante, qui conduira à l'enfermement des nippo-américains dans des camps de concentration. "Certains disent que les Japonais savent se battre / Mais n'importe quel imbécile devrait savoir / que même un serpent à sonnette ne mordra pas par derrière, / Il avertira avant de frapper".

U.S. National Archives and Records Administration, public domain.

A partir de 1942, l'expansion de l'Axe est arrêtée. Dans le Pacifique, les États-Unis tiennent bon lors de la bataille de Midway. Sur le front russe, l'armée allemande subit sa première grande défaite à Stalingrad en février 1943. Cette même année, le Golden Gate Quartet enregistre "Stalin was not Stalin". Les paroles rendent hommage au dirigeant soviétique, un allié de circonstance pour les Anglo-américains. Surtout, elles font de Hitler, une créature façonnée par le Diable. A propos de l'origine du führer, les paroles disent : "aussi fit-il deux valises / pleines de douleur et de misère / et il prit le train de minuit / qui descendait vers l'Allemagne, / puis il mélangea ses mensonges et mit le feu aux poudres / Ensuite le diable s'assit dessus / et c'est ainsi qu'Adolf est né."

Une guerre totale et mondiale.

L’ensemble des populations des pays en guerre est mobilisée, y compris les habitants des colonies. 87 millions de soldats s'affrontent sur les champs de bataille d’Europe, d’Afrique, d’Asie. Comme la grande guerre, il s'agit d'une guerre totale, impliquant l'ensemble des populations, ainsi que les activités économiques, technologiques, culturelles des pays en guerre. A l’arrière, dans les usines reconverties dans la fabrication d'armes, les femmes s'activent à la tâche. La figure de Rosie la Riveteuse symbolise l'implication des Américaines dans l'effort de guerre national, le fameux Victory Program censé produire toujours plus de matériel de guerre. En 1942, The Four vagabonds enregistrent "Rosie the riveter". Pendant que les soldats combattent au front, "toute la journée, qu'il pleuve ou fasse beau temps, / elle est présente sur la chaîne de montage."

J. Howard Miller's "We Can Do It!", also called "Rosie the Riveter" after the iconic figure of a strong female war production worker. Public domain.

Les scientifiques s'emploient à concevoir les armes toujours plus sophistiquées et létales destinées à anéantir l'adversaire, comme l'arme nucléaire.  

Pour financer la guerre et fabriquer des armes, il faut trouver des ressources. Les Alliés font des appels à l’emprunt. Les forces de l’Axe pillent les richesses des pays conquis et obligent les populations vaincues à participer à l’effort de guerre nazi ou japonais par la contrainte et le travail forcé.

Le conflit se caractérise par l'utilisation massive de la propagande via le cinéma, la radio, les journaux ou la musique. Celle-ci est mobilisée dans l'effort de guerre des belligérants. L'armée américaine crée ainsi son propre label : V Discs (V pour Victory). Le chef d'orchestre Sammy Kaye compose Remember Pearl Harbor.

Le swing débarque en 78 tours avec l'armée américaine. Les sonorités gaies et chaudes des cuivres du big band dirigé par Glen Miller résonnent alors que l'Europe est enfin libérée du joug nazi. A l'occasion de l'entrée en guerre de son pays, The Glen Miller Army Air Force Band enregistre l'instrumental American Patrol. Le tromboniste ne profitera guère de son immense popularité. Le 15 décembre 1944, son avion s'abîme en mer.

La chanson est également mobilisée pour maintenir le moral des troupes et valoriser le modèle idéologique défendu. Au cours de la guerre, les harmonies des Andrew Sisters deviennent le symbole musical de l'Amérique libératrice. Les frangines entreprennent de grandes tournées et se produisent fréquemment en uniformes de l'armée. A l'été 1944, leur "Boogie Woogie Bugle Boy" s'impose comme la bande sonore de l'espoir retrouvé. "C'était un trompettiste célèbre des rues de Chicago / Il avait un style boogie que personne d'autre ne pouvait imiter / Ce gars était au sommet de son art /  Mais son numéro est sorti et il est parti sans attendre / Il est maintenant dans l'armée / il sonne le réveil".

Les Andrew Sisters et Bing Cosby en 1943. Public domain, via Wikimedia Commons

La propagande vise à valoriser son camp, mais aussi à dénigrer l'adversaire. Durant la guerre, les soldats britanniques changent les paroles de la célèbre Colonel Bogey March pour se moquer du führer. "Hitler n'a toujours eu qu'une couille / Göring en a des toutes petites / Pareil pour Himmler / Et ce cher Goebbels n'en a pas du tout". ("Hitler has only got one ball")

Le titre "Der Führer's face" composé en 1936 par Oliver Wallace est un gros succès. Sa notoriété convainc les studios Disney de l'insérer dans un court métrage d'animation sorti en pleine guerre.  Dans cette charge frontale contre le régime hitlérien, des officiers allemands défilent et chantent une ode au Führer. En réalité l'idéologie nazie  est tournée en dérision. La race "supérieure" devient la "race des super menteurs", tandis que les percussions de la fanfare résonnent comme des pets. 

"Lily Marleen" est une des chansons les plus populaires du conflit. A l'origine du morceau, un poème triste rédigé par un soldat allemand sur le point de se rendre sur le front russe, en 1915. Plutôt que de rentrer auprès de sa bien aimée, il est de corvée de sentinelle. Redécouvert à la veille de la seconde guerre mondiale, les vers sont adaptés en chanson. Le succès du morceau, initialement passé totalement inaperçu, est lancé en 1941 lorsque le directeur de la radio militaire allemande de Belgrade programme le disque. Les soldats de la Wehmacht s'identifient aux paroles, au point que la nostalgie qui s'en dégage fait redouter à Goebbels ses capacités à amollir les combattants. La puissance évocatrice de la chanson la fait adopter bientôt par les troupes de la Grande Alliance. C'est ainsi que Lily Marleen devient l'hymne de la SGM adapté et chanté dans de nombreuses langues par les belligérants et civils des deux camps.

Une guerre d'anéantissement.

Partout les combats sont acharnés, mais avec l'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie en 1941, l'affrontement atteint une violence inouïe comme en atteste la dureté des combats lors de la bataille de Stalingrad (1942-1943). Les prisonniers sont exécutés ou réduits en esclavage. Il ne s’agit plus de vaincre l’adversaire mais de l’anéantir.

En 1938, les paroles de "Katiouchka" évoquent l'amour entre une jeune fille et un soldat parti au front  etqui lui écrit. Elle fut interprétée par Lidia Rouslanova. Katiouchka est d'abord le diminutif du prénom Ekaterina avant de désigner le redoutable lance-roquette des Soviétiques, que les Allemands surnomment "orgue de Staline". 

Les civils sont également très durement touchés, victimes de massacres et de déplacements forcés. En URSS, la ville de Leningrad est assiégée par les nazis, ce qui provoque une famine dévastatrice. A la fin du mois de juillet 1941, Dimitri Chostakovtich entame sa 7è symphonie ("Leningrad") qu'il dédie “à notre combat contre le fascisme [...] et à ma ville Leningrad“. Le compositeur ne se risque bien sûr pas au front, mais obtient néanmoins l'autorisation d'intégrer le corps des pompiers de la ville. La 7ème symphonie est exécutée dans la ville assiégée le 9 août 1942. Jouer l'œuvre dans les conditions apocalyptiques du siège constitue une véritable gageure.

Habitants de Leningrad sur la perspective Nevsky pendant le siège, en 1942. RIA Novosti archive, image #324 / Boris Kudoyarov / CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons

Des villes sont bombardées comme les villes anglaises lors du Blitz en 1940, puis les villes allemandes en 1943-44. En août 1945, l’utilisation de la bombe atomique par les Américains détruit les villes japonaises de Hiroshima et Nagasaki. Les bombardements sur les villes nipponnes inspirent les musiciens américains. Karl et Harty, un duo country, qui enregistrent "When the atom bomb fell". "Oh, c'est monté si fort que ça a divisé les nuages / Les maisons ont disparu / Et une grande boule de lumière remplit les Japonais d'effroi / Ils ont dû penser que le jour de leur jugement avait sonné."

Le poème "Barbara" de Jacques Prévert, publié en 1946, a pour cadre la ville de Brest, ravagée par les bombardements massifs. La guerre sème la mort, fauche des innocents, annihile les amours naissantes. Mis en musique par Joseph Kosma, les vers seront interprétés par Yves Montand, Mouloudji ou les Frères Jacques. "Oh Barbara / Quelle connerie la guerre. / Qu'es-tu devenue maintenant? / Sous cette pluie de fer. / De feu d'acier de sang. / Et celui qui te serrait dans ses bras amoureusement / Est-il mort disparu ou bien encore vivant"?

Univers concentrationnaire nazi et génocide des Juifs d'Europe.

L'Europe sous le joug nazi se couvre d'un chapelet de camp de concentration dans lesquels sont enfermés les opposants.

La musique est présente, quotidienne, dans les camps de concentration. Dès 1933, les autorités des camps constituent des orchestres de détenus. Les airs joués ont alors avant tout un rôle disciplinaire, militaire. Sous la contrainte, les orchestres rythment les temps forts du camp : le départ et le retour du travail, l'appel des détenus ou encore les visites officielles. Même les exécutions ont parfois lieu en musique. A Mauthausen, lors de celle de Hans Bonarewitz, en juillet 1942,  l'orchestre joue "Komm zurück". "Reviens, tu es tout pour moi / j'attendrai ton retour avec impatience." Des paroles, d'un abject cynisme, quand on sait que le détenu, qui s'était échappé du camp, avait été pendu une fois rattrapé.

Bundesarchiv, Bild 192-249 / CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0 DE, via Wikimedia Commons

De la porte du camp jusqu'au lieu de travail, les détenus doivent chanter pour imprimer une synchronisation des pas et empêcher toute autre communication. Lorsqu'elle est diffusée par les haut-parleurs, la musique devient intrusive. Les détenus se voient contraints de l'écouter. A Auschwitz, l'orchestre des camps doit parfois jouer dans le cadre de soirées privées ou lors de la venue d'invités de marque du commandant du camp. Dans tous ces cas de figure, elle s'inscrit alors dans le processus d'annihilation à l'œuvre. 

Un second usage de la musique participe des stratégies de résistance artistique et spirituelle au système concentrationnaire. En ce cas, elle est plutôt jouée dans les espaces intérieurs du camp. Les activités musicales sont souvent autorisées. Encadrées, elles permettent, aux yeux des chefs de bloc ou de l'administration des camps, de limiter les risques de soulèvements, tout en assurant la distraction des SS. Dès l’été 1933, des détenus politiques du camp de Börgermoor, en Basse-Saxe, composent et interprètent le Moorsoldatenlied. Ce Chant des marais, sur une mélodie très fédératrice, rend compte de la triste réalité de la vie des camps, en particulier le travail forcé consistant à assécher les marais environnants. Les paroles de Johann Esser, mineur, et de l’acteur et metteur en scène Wolfgang Langhoff, sont mises en musique par Rudi Goguel. Le chant est interprété en public lors d'une représentation autorisée. Les SS, qui assistent au spectacle, s'identifient à leur tour aux paroles. Si bien que, à la faveur des transferts de prisonniers, le chant se répand au sein des autres camps nazis. En 1937, il fit l’objet d’une adaptation de Hanns Eisler et Bertolt Brecht pour le chanteur Ernst Busch. Il devient le modèle de tous les hymnes de camp avec un premier couplet mélancolique qui rappelle la dureté des conditions de vie, avant que ne se développe l'espoir d'une libération à venir.

La musique peut parfois être clandestine. Elle est alors chantée à voix basse ou simplement griffonnée sur un papier. Elle n'a pas nécessairement pour vocation d'être jouée sur le moment, mais plutôt d'être diffusée de la main à la main. Déportée à Ravensbrück, Germaine Tillon écrit, sur des airs connus, une opérette clandestine, intitulée "Verfügbar aux enfers". Elle rédige un texte extrêmement cynique, comme pour rire de l'horreur pour mieux s'en éloigner.  

Les nazis cherchent à éliminer les populations qu’ils considèrent comme inférieures : malades mentaux, tziganes et juifs. Après l’invasion de la Pologne en 1939, les nazis enferment ces derniers dans des ghettos. Privés de tout, les habitants meurent de faim ou de maladies en très grand nombre. A partir de 1941, dans le cadre de l’invasion de l’URSS, dans le sillage de la Wehrmacht, des commandos spéciaux sont chargés d’assassiner par fusillade les Juifs. Les Einsatzgruppen font plus d’un million de morts. Lors de la conférence de Wannsee, en janvier 1942, les nazis planifient l’extermination des populations juives, ce qu’ils appellent la « Solution finale » du problème juif. Ils construisent des centres de mise à mort (Treblinka, Chelmno, Auschwitz...), dans lesquels sont déportées et gazées des populations raflées de toute l’Europe.

Déporté à Sachsenhausen pour des écrits antifascistes, Aleksander Kulisiewicz, étudiant en droit polonais, compose des chansons de résistance. Doté d'une mémoire prodigieuse, il enregistre les morceaux que lui transmettent ses codétenus. C'est ainsi qu'il nous a transmis une "Berceuse du crématoire", composée par Aron Liebeskind, évadé de Treblinka, où périrent sa femme et son fils, avant d'être lui même assassiné à Auschwitz. "Crématoire porte noire / Qui à l'enfer mènera / On y traînera des corps noirs / Que la flamme brûlera / On y traîne mon garçon / Aux cheveux d'or fin / Avec en bouche tes mains / Comment ferai-je, mon fils?" 

La ville garnison de Terezin, à une heure de Prague, est transformée en 1941 en un camp-ghetto pour les Juifs. Le camp de transit prend le nom de Theresienstadt. Artistes et intellectuels y sont dirigés en priorité. Une intense vie culturelle s'y développe, d'abord clandestine, puis organisée sous l'égide de l'administration nazie, qui s'en sert comme outil de propagande, comme d'un leurre pour mieux dissimuler l'extermination à l'œuvre. A partir de 1942, les concerts sont quotidiens et publics. Des chœurs, des orchestres, des groupes se constituent à l'instar des Ghetto Swingers. Le 20 août 1944, une délégation du Comité international de la Croix rouge inspecte le camp et assiste à à l'opéra pour enfant Brundibar de Hans Krasa, compositeur incarcéré au camp. Un film de propagande immortalise l'événement. Dans les jours qui suivent le tournage, les membres du casting sont déportés à Auschwitz. 

Gideon Klein arrive à Theresienstdat en décembre 1941. Il a alors 21 ans. Pianiste virtuose formé au Conservatoire de Prague, il s'impose comme un des piliers de l'activité musicale du camp où il compose Fantaisie et fugue pour quatuor à cordes. A partir de septembre 1944, la fin imminente du Reich suspend les activités culturelles de Theresienstdat, dont les derniers détenus sont déportés. Les compositeurs Viktor Ullman, Pavel Haas, Hans Krasa, Gideon Klein périssent à Auschwitz. 

Les artistes regroupés dans le camp de transit de Westerbork aux Pays-Bas échappent un temps aux convois de la mort. Johnny and Jones, de célèbres musiciens de jazz néerlandais, participent aux activités musicales du camp. En août 1944, ils sont autorisés à enregistrer dans un studio d'Amsterdam 6 chansons composées dans le camps. Reconduits à Westerbork à l'issue de l'enregistrement, ils seront ensuite déportés dans plusieurs camps et mourront d'épuisement à Bergen-Belsen au printemps 1945. L'un de leurs morceaux se nommait "Westerbork Serenade". 

Anonymous Unknown author, Public domain, via Wikimedia Commons


Conclusion : Sur le front de l'est, l'Armée rouge (URSS) libère l'Europe orientale et centrale. Prise en tenaille, l'Allemagne nazie capitule le 8 mai 1945. Dans le Pacifique, les Japonais résistent avec acharnement et la reconquête américaine est lente. Finalement, les bombardements atomiques des villes japonaises d'Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945, précipitent la capitulation du Japon le 2 septembre 1945. C'est la fin d'une guerre qui a aura fait entre 50 et 60 millions de morts, majoritairement civils.  
La musique est donc omniprésente tout au long du second conflit mondial. Au delà des chansons d'actualités dépeignant les épisodes les plus marquants de la guerre, la musique est mobilisée par la propagande des Etats dans le cadre de la guerre totale. Dans le monde concentrationnaire nazie, elle est même parfois utilisée pour terroriser ou humilier. 

Sources :

A. Suzana Kubik : "Terezín, la musique face à la mort"

B. "Terezin 1942-1944", 5 épisodes de l'émission Musicopolis sur France Musique

C. «Conférence inaugurale de l'exposition "la musique dans les camps nazis"...», avec Elise Petit, commissaire de l'exposition, maîtresse de conférence en musicologie et Michaela Dostálová , responsable des collections au Musée Mémorial de Terezin.  

D. Le site consacré à l'exposition du Mémorial de la Shoah : "La Musique dans les camps nazis" (avec un pdf très bien fait). 

jeudi 13 octobre 2022

Stigmatisation en chansons : le racisme anti-asiatique.

L'histgeobox dispose désormais d'un podcast diffusé sur différentes plateformes. Ce billet fait l'objet d'une émission à écouter ci-dessous:

  

Le rejet des populations asiatiques en Occident remonte au XIX° s. et s’inscrit dans le contexte d’une colonisation européenne qui se nourrit de la conviction de la supériorité de la « race blanche », comme on disait alors. Les Chinois apparaissent comme un peuple faible, en particulier au moment des guerres de l’opium, qui conduisent notamment à la mise à sac par les Européens du palais d’été de l’empereur à Pékin en 1860.

Dans la péninsule indochinoise, la conquête coloniale française se déroule dans la deuxième moitié du XIX° siècle. L’installation des premiers colons alimente très vite en France un exotisme de pacotille, dont la chanson « Opium », en 1931, est représentative.

La révolte des Boxers et la victoire des Japonais sur les Russes en 1905 changent la donne et offrent un contexte propice à l’apparition du « péril jaune ». [L’expression apparaît en France en 1895, après la publication dans la revue Le Monde illustré d’une allégorie représentant l’agression de l’Europe par des hordes asiatiques déchaînées.] Ce fantasme, dont la première occurrence remonte à 1895, traduit la peur d’une domination économique mondiale des Chinois et des Japonais. Dès lors, l’Europe craint de succomber à l’invasion de masses asiatiques cruels. 


Le péril jaune revêt d’abord une dimension économique. Les commerçants asiatiques installés en France à l’issue de la grande guerre font ainsi l’objet de vives critiques. Spécialisés dans la vente de ce qu’on appelle avec condescendance les « chinoiseries », ils subissent de nombreuses railleries. Celles-ci ont la vie dure comme le prouve l’écoute du Chinois de Trenet en 1966. La chanson décrit un commerçant à l’attitude sournoise. Le chanteur invite l’auditoire à s’en méfier. Voleur, assassin, fumeur et trafiquant d’opium, adorateur de Bouddha, dissimulateur, le Chinois représente ici un péril économique. Implanté en France, il concurrence les vendeurs hexagonaux. Trenet chante : « Ce marchand de chaussures n’est pas sûr, je t’assure avec sa jambe de verre, son œil de bois. Il n’a pas le teint du Rhône / Il a même le teint jaune cet homme-là / Méfie-toi, c’est un Chinois » Une seule solution, le renvoyer à Pékin ou le reléguer au fin fond du quartier chinois. La crainte du métissage est latente. « L’important c’est qu’il parte, car s’il reste (…) il est capable d’atteindre son but qui est de déteindre sur nous et, on sera quoi ? Tous des Chinois. »

Le péril jaune revêt également une dimension démographique. D’aucuns redoutent une submersion. Une sorte de grand remplacement avant l’heure. La stigmatisation est entretenue par les vagues migratoires. Les travailleurs asiatiques étant accusés d’accepter des salaires de misère et de pénaliser les ouvriers nationaux. Jacque Dutronc, et son parolier Claude Lanzman s’en amusent en 1966 dans « Et moi, et moi, et moi ». Le chanteur paraît bien seul face aux « 700 millions de Chinois ». 


La hantise du péril jaune s’estompe après la seconde guerre mondiale, car Chine et Japon sortent exsangues du conflit. Pour autant, les stéréotypes à l’encontre des populations d’origine asiatiques demeurent bien vivaces. La chanson populaire invite l’auditoire à rire aux dépens des Asiatiques en se moquant de la sonorité des langues orientales, forcément exotiques aux oreilles françaises. Cela donne Mao et moa chez Nino Ferrer, Ton thé t'a-t-il ôté ta toux? par Jean Constantin ou Ya kasiti chez Annie Cordy (1975). De nombreux titres insistent aussi sur la prétendue sournoiserie et duplicité asiatique. Dans Sur le Yang Tsé Kiang, le duo Charles Trenet et Johnny Hess raconte la trahison du jeune Sullipan qui séduit, puis tue sa gigolette. Ils glissent « Il lui dit tu s'ras ma gosse / Je s'rai ton petit chinois / Avec toi je s'rai pas rosse / Car j'adore ton p'tit minois / Minet, minois, chinois, sournois ». On ne saurait être plus clair.

On se gausse également de la prétendue lascivité des femmes asiatiques dans « Ma Tonkinoise ». Dans sa version pour homme, les paroles décrivent avec concupiscence une certaine Mélaoli, dont le nom constitue déjà tout un programme. Ici tout gratte, le son comme les mots…


L’ouverture de la Chine et la croissance économique fulgurante que connaît le pays au cours des années 1980-1990 réactivent la hantise du péril jaune. Par ses dimensions extraordinaires et sa population nombreuse, le pays inquiète autant qu’il attise les convoitises. D’aucuns redoutent une concurrence exacerbée, quand d’autres espèrent profiter d’une manne touristique inespérée. Toute honte bue, certains Européens accusent la Chine de mettre l’Afrique en coupe réglée, passant sous silence le pillage colonial passé.

Le racisme anti asiatique se prolonge tout au long su XX° siècle.  Les Asiatiques font l’objet de multiples railleries et sketchs prétendument humoristiques. Chez Michel Leeb, Kev Adams ou Gad Elmaleh. La stigmatisation physique (les yeux bridés, la petite taille) et les accents ridicules tiennent lieu de comique. Le cinéma n’est pas en reste.   Dans « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? », immense succès au box-office, le gendre d’origine asiatique incarne la figure du gendre idéal qui se distingue par sa soumission et son obséquiosité. Le film enchaîne les clichés qu’il prétend torpiller.

Les stéréotypes n’ont pas reculé et de nos jours, les individus d’origine asiatique sont souvent présentés comme appartenant à une communauté, forcément soudée, communauté modèle, polie, discrète, travailleuse, autant de clichés qui contribuent à essentialiser, à enfermer et à faire fi des origines très diverses des uns et des autres. Jusqu’à très récemment, on a continué à enseigner « Chang le petit Chinois » aux écoliers, alors même que la comptine est saturée de clichés. Extraits choisis : « Chang (…) mange du riz / Ses yeux yeux sont petits / riquiquis ». Sa tête fait pin-pong-ping ».

Les musiques urbaines actuelles, loin de se montrer plus tolérantes et au fait des spécificités culturelles des pays asiatiques, entretiennent stéréotypes et préjugés. Sur Chaos, Kaaris balance : « Je parle pas chinois, pas de Konnichiwa ». On confirme, il ne parle vraiment pas Chinois car Konnichiwa veut dire bonjour en japonais. 


Tout en finesse, sur Tchiki tchiki, Ademo de PNL interpelle une Japonaise dont la plastique semble davantage l’intéresser que la conversation. Il lance « Eh, j’parle pas tching tchong tchang tching tchang / Joue la folle dans ma chambre». Tous les clichés y passent. Lomepal « bosse comme un chinois » sur Majesté. Lorenzo « fourre à la chaîne comme un Chinois à l’usine » (Freestyle du sale). Rim’K  menace: « Prends exemple sur les Chinois. Ferme ta gueule et marche droit. » Soumis et toujours sournois. Dans « Les menottes », une garce manipule les hommes, ce qui fait dire à l’Algerino, l’auteur du titre, qu’elle les « tching tchang tchong ».

Le Covid-19 réactive les vieux réflexes racistes. Pour les abrutis, la maladie a une nationalité, forcément chinoise. La pandémie inspire ainsi à Renaud corona song. Nos oreilles et l’antiracisme ne lui disent pas merci. "T'as débarqué un jour de Chine, retournes-y, qu’on t’y confine. Dans ce pays, on bouffe du chien, des chauve-souris, des pangolins." La riposte sur les réseaux sociaux passe par le #jenesuispasunvirus.

Faut-il totalement désespérer ? Depuis une dizaine d’années, une prise de conscience s’opère et la lutte contre le racisme anti-asiatique s’affirme. « Ils m’appellent Chinois » de Lee Djane ou encore « Espèce de Chinois » par Korat dénoncent ce racisme banalisé et bien ancré dans notre société, racisme dont sont victimes des individus sans cesse ramenés à leurs origines, supposées ou réelles. Sur un ton offensif et sans victimisation, Thérèse s’emploie à compiler et détourner les stéréotypes qu’elle a subis en tant que jeune Française d’origine asiatique dans sa chanson Chinoise? « Chinoise, Chen Li / Massage / Polie / Soumise au lit / Katsuni ». 


Sources:

A. Racisme anti-Asiatiques. [réseau Canopé]

B. "Le racisme anti-asiatique en France des manifestations de 2010 au Covid 19" [France Culture]

C. "Le péril jaune, une angoisse dépassée?", Concordance des Temps du 23 mai 2015 avec l'historien François Pavé. 

D. Ces chansons qui font l'actu. "La chanson sait-elle toujours ne pas être raciste?" [France Info] 

mercredi 26 octobre 2011

249. Doctor Clayton: "Pearl Harbor blues"

Tour surplombant le camp d'internement de Poston (Arizona). 17 000 Américains d'origine japonaise y furent internés entre 1942 et 1945.
Profondément isolationnistes depuis leur participation à la grande guerre, les Etats-Unis se gardent bien de s'immiscer dans les affaires européennes durant l'entre-deux-guerre. Aux yeux de beaucoup, la Société des nations ne sert à rien. La terrible crise économique qui frappe de plein fouet le pays au cours des années 1930 convainc d'ailleurs les New Dealers de l'entourage de Franklin D. Roosevelt (FDR) de sortir en priorité le pays de l'ornière économique dans laquelle il se trouve, sans être détournés de cette priorité par la montée des périls en Europe. L'armée américaine est d'ailleurs presque inexistante!
La marge de manœuvre de FDR reste de toute façon très limitée puisque le Congrès adopte une série de lois de neutralité de 1935 à 1937, préconisant le recours à l'embargo sur les armes en cas de conflit.
En octobre 1937, alors que la Japon vient d'attaquer la Chine, le président se risque timidement à proposer la mise en quarantaine de tout agresseur. Cette modeste suggestion suscite pourtant un immense tollé qui le convainc de se détourner autant que possible des affaires du vieux continent. La diplomatie américaine brille ainsi par sa discrétion lors des accords de Munich conclus entre le Royaume-Uni, la France, l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie. Or, cet isolationnisme fragilise avant tout les régimes démocratiques menacés par la poussée des dictatures d'extrême droite (la République espagnole). 
Avec la montée des périls, Roosevelt obtient difficilement quelques crédits supplémentaires pour les forces armées. 




Le pays conserve cette position avec le début de la guerre en Europe début septembre 1939. A la fin de l'année Roosevelt obtient la suppression de l'embargo total, mais les isolationnistes imposent au Congrès la clause cash and carry. (1) Rasséréné par la tournure que prennent les combats sur le front de l'ouest au cours des premiers mois du conflit ("drôle de guerre"), FDR et son administration sont en revanche traumatisés par les victoires éclairs allemandes et la déroute de l'armée française, considérée par beaucoup comme la plus forte au monde.
La guerre paraît désormais inéluctable au président qui réussit à vendre à un prix avantageux une cinquantaine de navires de guerre à l'Angleterre. L'opinion américaine reste toutefois très divisée. Le comité White, milite en faveur d'un soutien accru au Royaume uni, alors que le comité America First encourage le maintien de l'isolationnisme et ne cache pas ses sympathies pro-nazi. Pour ne pas hypothéquer ses chances de succès, Roosevelt, qui brigue alors un troisième mandat, biaise, se gardant bien de prendre clairement position pour ou contre l'intervention dans la guerre. Brillamment élu avec 55% des suffrages en décembre 1940, il renforce sa politique d'aide à l'Angleterre et affirme vouloir faire des Etats-Unis le "grand arsenal des démocraties". La loi prêt-bail (lend-lease) dont bénéficient le Royaume uni, puis l'URSS après le déclenchement de l"opération Barbarossa, est adoptée en mars 1941 en lieu et place de la loi Cash and Cary.  (2) La signature de la Charte de l'Atlantique en août confirme l'engagement clair de Roosevelt aux côté des Britanniques et constitue un pas important vers la participation du pays à la guerre 'sans toutefois que l'opinion n'en ait vraiment conscience)...


"The Big Push", caricature de Packer parue dans le Daily Mirror. Le fauve Hitler avec sur l'épaule Mussolini précipitent le tigre japonais dans le conflit mondial. Cette caricature anti-japonaise fut reproduite dans le magazine américain Life.

Reste que, si l'isolationnisme recule au sein de l'opinion publique, c'est bien l'attaque japonaise sur la base américaine de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941 qui entraîne l'entrée en guerre des Etats-Unis.
La violence de l'opération stupéfie nombre d'observateurs, mais ne surprend qu'à moitié, tant les relations américano-nippones s'étaient détériorées.


"Japonais, passez votre chemin. Ici, c'est un quartier d'hommes blancs." Photo prise en 1920. 
C'est au cours du dernier tiers du XIXème siècle qu'arrivent les premiers immigrés japonais. La plupart s'installe sur l'archipel d'Hawaï (1) et en Californie. Les Américains accueillent avec méfiance cette population accusée d'accepter des salaires de misère et de tirer ainsi les salaires vers le bas. La victoire du Japon sur la Chine accroît encore les tensions et entraîne l'adoption de mesures discriminatoires à l'encontre de ces immigrés. Néanmoins, le regroupement familial et la forte natalité de cette communauté expliquent la forte augmentation de leur nombre aux Etats-Unis (ils passent de 10 000 en 1900 à 41 000 en 1910 et 75 000 en 1920, dont 60 000 à Hawaï). Les Issei, immigrés de la première génération nés au Japon, et leurs enfants, Nissei ("deuxième génération" nés aux États-Unis), s'installent principalement en Californie, en Oregon et dans l'Etat de Washington. Une loi de 1924  interdit l'entrée des Japonais sur le territoire américain et rend très difficile leur naturalisation (dans le cadre d'une politique restrictive en matière d'immigration). Les tourments dont sont victimes les 126 947 Japonais (4) installés aux Etats-Unis aux lendemains des attaques de Pearl Harbor s'insèrent donc dans une longue histoire tourmentée.


Depuis le début des années 1930, le Japon entend se doter d'une "sphère de coprospérité" en Asie qui lui permettrait de se procurer les ressources qui lui font cruellement défauts ( fer, pétrole). Ces volontés d'expansions (conquête de la Mandchourie en 1931 et de vastes territoires en Chine à partir de 1937), la signature du pacte tripartite avec l'Allemagne et l'Italie en septembre 1940, l'immixtion japonaise en Indochine inquiètent de plus en plus à Washington qui décrète un embargo sur de nombreuses matières premières fournies jusque là aux entreprises nippones. L'occupation totale de l'Indochine en juillet 1941 décide Roosevelt à geler les fonds japonais aux Etats-Unis et à instaurer un embargo pétrolier total. D'interminables négociations s'ouvrent alors entre les deux capitales et se poursuivent encore au moment même où l'aviation japonaise déclenche l'attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, à l'aube. Le bombardement de la base navale américaine des îles Hawaï, met hors de combats 8 cuirassés, 3 croiseurs, de nombreux autres bâtiments et anéantit au sol 247 avions. Les pertes humaines s'élèvent à plus de 2400 morts. L’effet de surprise est total.  
La flotte américaine du Pacifique est paralysée ce qui permet aux Japonais de poursuivre librement leur politique d'expansion dans le Pacifique. Simultanément, l'aviation nippone attaque les autres possessions américaines de Guam et des Philippines, mais aussi l'empire britannique (à Hong-Kong et en Malaisie) et les Indes néerlandaises. Les Japonais enclenchent ici une prodigieuse série de victoires, jusqu'au coup d'arrêt de Midway en juin 1942.


 Fin décembre 1941, Life propose un article permettant de distinguer les amis Chinois des ennemis japonais. La Chine, alliée des États-Unis, est alors en guerre contre le Japon.
Dès le début de l'année 1941, l'état-major japonais envisage une offensive éclair contre la flotte américaine du Pacifique pour empêcher les États-Unis de contrer l'invasion planifiée de l'Asie du Sud-est. L'attaque surprise est aussi motivée par les sanctions économiques imposées par les Américains.
 Le 7 décembre 1941 devient un "jour d'infamie" et, dès le lendemain, les États-Unis entrent en guerre contre le Japon. Le 11 décembre, L'Allemagne et Italie, qui ont promis leur soutien indéfectible au Japon en tant que membre de l'Axe, déclarent à leur tour la guerre aux États-Unis. Dès lors, le conflit devient réellement mondial.
L'état major à Washington ne s'attendait pas à une attaque aussi rapide. L'offensive témoigne en tout cas de l'impréparation des Etats-Unis et précipite le retournement de l'opinion américaine. Grâce à ce véritable électrochoc, Roosevelt bénéficie désormais  d'une union sacrée contre l'ennemi japonais. (5)

 
Le camp de Manzanar en Californie.


A de rares exceptions près, l'attaque japonaise atténue les divisions du peuple américain, convaincu désormais de mener une guerre juste contre un adversaire cruel et fourbe.
Partout dans le pays le sentiment anti-japonais est exacerbé. (6)
A cet égard, Pearl Harbor blues, enregistré par le Docteur Clayton au lendemain de l'attaque, s'avère tout à fait représentatif d'une opinion publique américaine désormais prompte à accuser les Nippo-américains de former une "cinquième colonne", prête à se retourner contre son pays d'accueil.
Aussi, sous la pression des élus locaux, Roosevelt signe en février 1942 le décret 9066, instituant des zones militaires où doivent être neutralisés les citoyens présentant un danger pour la sécurité nationale. (7) Concrètement, il permet à l'armée d'arrêter séance tenante les Américains d'origine japonaise de la côte Ouest et de les transférer vers des camps spécialement construits pour l'occasion (relocation centers). Plus de 110 000 personnes sont ainsi acheminés en train dans 10 camps isolés, situés dans des zones désertiques disséminées sur tout le territoire. Parqués dans des baraques de fortune, les détenus y mènent une détention rude. 


 Carte des 10 camps d'internement (figurés par des triangles noirs): Tule Lake, Manzanar en Californie, Gila River, Poston (Arizona), Topaz (Utah), Granada (Colorado), Heart Moutain (Wyoming), Minidoka (Idaho), Rohwer et Jerome (Arkansas). Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

Tous les Américains d'origine japonaise ne sont pas internés. Certains parviennent à quitter d'eux-mêmes les zones militarisées pour se réfugier dans l'est du pays. Progressivement, les autorités distribuent des questionnaires à l'intérieur des camps avec la possibilité pour les détenus jugés loyaux de les quitter pour l'armée, en particulier le 442ème régiment de combat composé d'anciens internés.
Pour les autres, il faudra attendre la fin de l'année 1944 pour être libérés. La réinsertion s'avère souvent délicate dans la mesure où la plupart des détenus ont perdu tous leurs biens lors de l'internement.   De retour des camps, et de manière somme toute assez comparable à ce que vécurent nombre de déportés européens, les Américains d'origine japonaise, avant tout soucieux de se faire une place dans la société américaine, se murent dans le silence et renâclent à évoquer la sombre période de l'internement. Leurs descendants, les Sansei (la "troisième génération"), aspirent au contraire à mieux connaître cette page sombre de leur histoire. 
Pour leur part, les autorités américaines ne s'y confrontent qu'à la fin des années 1970, lorsque la Cour suprême reconnaît la violation flagrante des droits des citoyens d'origine japonaise (après avoir donné son aval à l'opération en 1942). Il faut attendre 1988 pour que des excuses officielles soient formulées. A cette occasion, chaque ancien interné encore en vie se voit attribuer 20 000 dollars en compensation du préjudice subi. Cinq ans plus tard, Bill Clinton inaugure un mémorial en hommage aux prisonniers des camps et aux 33 000 Américains d'origine japonaise ayant combattu dans l'armée américaine. A cette occasion, il annonce la préservation de plusieurs relocations centers. 


Doctor Clayton. Formé au contact des chanteurs-pianistes de Saint-Louis, le bluesman enregistre à partir de 1935 une série de blues aux textes corrosifs, souvent à double sens. Il connaît une brève gloire grâce à plusieurs compositions consacrées second conflit mondial. Très affecté par le décès de sa femme et de ses enfants dans un incendie, le "doctor" sombre dans l'alcoolisme. Il meurt d'une pneumonie en 1947, quelques jours après s'être endormi dehors par une nuit glaciale.
Notes
1. Les Américains pourront vendre des armes aux belligérants, à condition que ceux-ci paient comptant (cash) et se chargent du transport (carry). 
2. la loi permet aux Anglais de payer les armements achetés après la guerre ou de les restituer.
3.une véritable république bananière alors sous protectorat américain. Hawaï est annexé au territoire américain en 1898.
4. dont 62% possèdent la citoyenneté américaine.
5. Des historiens révisionnistes accuseront même à tort FDR d'avoir volontairement négligé la défense de Pearl Harbor afin de provoquer le choc psychologique permettant de vaincre les réticences isolationnistes.
6. Les liste d'"étrangers ennemis" dressées lors de l'entrée en guerre, comprennent des ressortissants de toutes les puissances de l'Axe. Tous doivent être évacués des côtes occidentales du pays. Dans les faits, seuls les populations d'origine japonaise sont visées. 
7. La décision d'interner la population a aussi pour motif de protéger les Nippo-américains de la violence populaire et des lynchages.



  Doctor Clayton: "Pearl Harbor blues"

December the seventh, nineteen hundred and forty one
On December the seventh, nineteen hundred and forty one
The Japanese flew over Pearl Harbor, dropping bombs by the ton

This Japanese is so ungrateful, just like a stray dog on the street
Yes the Japanese is ungrateful, just like a stray dog on the street
Well he bite the hand that feeds 'm, soon as he get enough to feed

Some say the Japanese is hard fighters, but any dummy ought to know
Some say the Japanese is hard fighters, but any dummy ought to know
Even a rattlesnake won't bite you in your back, he will warn you before he strikes his blow

I turned on my radio and I heard mister Roosevelt say
I turned on my radio and I heard mister Roosevelt say
We wanted to stay out of Europe and Asia, but now we all got a debt to pay

We even sold the Japanese brass and scrap iron, and it makes my blood boil in the vein
We sold the Japanese brass and scrap iron, and it makes my blood boil in the vein
Cause they made boms and shells out of it, and they dropped it on Pearl Harbor just like rain.

******
Le 7 décembre1941, (2X)
Les Japonais ont survolé Pearl Harbor et ont lâché des tonnes de bombes.

Le Japonais est si ingrat, tout comme un chien perdu dans la rue, (2X)
Oui, il mord la main qui l'an nourri dès qu'il a mangé à sa faim.

Certains disent que les Japonais savent se battre, mais n'importe quel imbécile devrait savoir (2X)
que même un serpent à sonnette ne mordra pas par-derrière,
il avertira avant de frapper.

J'ai mis la radio et j'ai entendu M. Roosevelt dire: (2X)
"Nous avons voulu rester à l'écart de l'Asie et de l'Europe, 
mais maintenant nous avons une dette à payer.

nous avons vendu aux Japonais du laiton et de la ferraille, cela me fait tourner les sangs (2X)
car ils en ont fait des bombes et des obus qui se sont abattus sur Pearl Harbor comme une averse.


 
1942. Derrière les barbelés de l'"assembly center" de Santa Anita en Californie, des Nippo-américains rassemblée  attendent d'être transférés vers un camp d'internement.        [Julian F. Fowlkes. © CORBIS]


Sources:
- Paul Oliver: "Le monde du blues", 10/18, 1962.
- Howard Zinn: "Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours", Agone, 2003.
- Christian Kessler: Quand l'Amérique emprisonnait ses Japonais, L'histoire n°288, juin 2004.
- André Kaspi: "Les Américains. 1. Naissance et essor des Etats-Unis 1607-1945", Point, Seuil. 
- Gérard Herzhaft: "La grande encyclopédie du blues", Fayard, 1997.

Liens:
- Life: "Comment reconnaître un Japonais d'un Chinois?"
- Un site très complet consacré au camp de Manzanar (Californie).
- L'encyclopédie canadienne: L'histoire des canadiens d'origine japonaise.
- ateliers.revue.org: Mémoire des camps américains. L'exemple japonais.
- Pearl Harbor: popular songs.