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mercredi 9 novembre 2022

"Wind of Change": Une chanson pour accompagner la réunification allemande.

Au cours de la guerre froide, les autorités soviétiques ne savent trop que faire de la musique populaire, surtout quand elle n'adopte pas la terminologie communiste. Staline se méfiait particulièrement du jazz. "Du saxophone au couteau, il n'y a qu'un pas", affirmait-il. L'émergence, puis l'essor du rock suscitèrent un même rejet initial. Les dirigeants s'inquiétaient tout particulièrement de la communion susceptible de naître entre la scène et l'auditoire. Le rock occidental, incarnation de la rébellion adolescente, fut rapidement prohibé, les disques  interdits, les ondes des radios de l'ouest brouillées (BBC, Voice of America). Pour contrer les interdictions, les disques se vendaient sous le manteau, au marché noir, si  bien qu'en dépit de la censure, comme presque partout ailleurs, la musique rock parvint à se frayer un chemin jusqu'aux oreilles des citadins soviétiques au cours des années 1960. Pour les jeunes, le mouvement pop était vu comme une contre-culture subversive. On ne parlait alors pas de "rock", mais de beat. Des formations pouvaient se produire sous l'étiquette d'"ensemble vocal et instrumental" à la condition de jouer une musique sage, de se couper les cheveux,de s'habiller correctement, de diffuser un message positif et constructif énoncé en russe. A ces conditions, il était possible de devenir professionnel et de participer à des tournées officielles subventionnées. Au sein des démocraties populaires d'Europe de l'Est, la musique rock se diffusa un peu plus facilement qu'en URSS, en particulier en Pologne et en Tchécoslovaquie. En avril 1967, les Rolling Stones donnèrent un concert à la Maison de la culture de Varsovie, devenant le premier groupe rock occidental à se produire dans le bloc socialiste. (1)  En 1969, les Beach Boys se produisirent à Prague. Cela dit, même en URSS, la consommation de musique populaire s'accrût au cours des années 1970 comme le prouve  l'extraordinaire popularité d'un groupe de Deep Purple ou de l'opéra rock "Jésus Christ Super Star". Incapables de contrer l'engouement pour les musiques occidentales et craignant l'essor des tentations religieuses et nationalistes au sein d'une partie de la jeunesse, les autorités soviétiques soutinrent l'essor de discothèques placées sous la surveillance des komsomols locaux. Les instances dirigeantes envoyaient parfois des listes de "groupes idéologiquement dangereux" à ne pas diffuser. Dans les faits, les organisations de jeunesses locales passaient outre ces injonctions. Au début des années 1980 pourtant, l'accession au pouvoir d'Andropov s'accompagna d'une virulente campagne anti-rock, avec l'interdiction quasi-totale des concerts amplifiés.                

* Moscow Music Festival.

La situation se décanta finalement avec l'accession au pouvoir de Gorbatchev en 1985, dont la glasnost et la perestroïka remettaient en cause le statu quo. Le nouveau dirigeant soviétique faisait preuve d'une plus grande ouverture d'esprit que ses prédécesseurs et semblait prêt à lâcher du lest, comme tendaient à le démontrer la tenue de grands concerts de groupes rock occidentaux en URSS et dans les pays satellites (Queen à Budapest en 1986). Le plus important de ces rassemblements eut lieu au stade Lénine de Moscou, les 12 et 13 août 1989. Le Moscow Music Peace Festival témoignait du rapprochement entre les deux blocs. A l'origine du projet se trouvaient deux producteurs en vue, l'un américain, l'autre soviétique. La coopération des deux entrepreneurs s'inscrivait dans le cadre d'un programme commun américano-soviétique de lutte contre la consommation et le trafic de drogues. Les parcours professionnels chaotiques des deux hommes les conduisirent à entrer en contact et à coopérer. Côté américain, Doc McGhee avait été condamné en 1982 pour avoir fait passer 18 tonnes de marijuana en Amérique du Sud. Afin de se racheter une conduite, il créa une fondation de lutte contre la drogue intitulée Make A Difference Fondation. Côté soviétique, après avoir subi le contrôle tatillon des autorités et les descentes régulières du KGB, le musicien et producteur Stas Namin profita de l'avènement de Gorbatchev pour organiser des spectacles ambitieux. L'organisation du festival constitua une vraie gageure, compte tenu de la pénurie générale qui sévissait alors en URSS. Certes, des artistes occidentaux tels qu'Iron Maiden, Bonnie Tyler ou Scorpions (2) s'étaient déjà produits à l'est les années précédentes, mais, par son ampleur, le festival constitua une grande première. L'affiche rassemblait Mötley Crüe, Bon Jovi, Skid Row, Cinderella, Ozzy Osbourne, Gorky Park et Scorpions. MTV diffusa l'événement dans 59 pays. "En rentrant à la maison, nous avions le sentiment d'avoir vu le monde changer sous nos yeux", constatait Klaus Meine, le chanteur de Scorpions. Quelques jours après son retour de Moscou, le changement d'atmosphère perceptible lui inspira Wind of change.   

АНО «Центр Стаса Намина» / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)

* Le vent du changement.

Le groupe Scorpions fut fondé à Hanovre, RFA, en 1965. Après des débuts confidentiels, la formation connut le succès avec des titres de hard-rock commercial chantés en anglais. Still loving you s'imposa par exemple comme le slow de l'été 1984 dans toute l'Europe, y compris à l'Est. Cette popularité incita alors le groupe à venir s'y produire. En 1988, un des concerts donnés à Leningrad fit l'objet d'un enregistrement vidéo intitulé To Russia with love. L'année suivante, les Allemands triomphaient sur la scène du Moscow Music Peace Festival, dans un contexte déjà très différent de celui de l'année précédente. «Tout cela arrivait parce qu’au Kremlin, il y avait Mikhaïl Gorbatchev. Pour nous, après ce que nous avions vécu un an plus tôt, où nous n’avions même pas le droit de jouer à Moscou, c’était extraordinaire. Le monde changeait sous nos yeux. L’ambiance était incroyable. Quand nous avons joué, les soldats ont jeté leurs casquettes en l’air, leurs vestes, ils ne faisaient plus qu’un avec les fans, et il y avait 100 000 fans. Le lendemain aussi. Emballer le stade Lénine et en faire le stade russe de Woodstock, vingt ans après l’original, c’était fou», se souvenait quelques années plus tard Meine.  

La liesse populaire soulevée par le festival inspira aussitôt une chanson au groupe, une sorte de réflexion sur la guerre froide finissante. Dans un entretien accordé à Libération, le chanteur de Scorpions racontait ainsi la genèse de Wind of change: «Il y avait tous ces musiciens, des journalistes du monde entier, de MTV, du Spiegel, des soldats de l’armée russe… Ensemble nous avons descendu la Moskova vers le parc Gorki [le 13 août 1989, alors que le festival s'achevait]. C’est le moment qui a inspiré la chanson, où je chante "I follow the Moskwa, down to Gorky park…" Beaucoup de jeunes m’ont dit : "Klaus, la guerre froide est bientôt révolue". Les fans venaient de tous les pays d’Europe de l’Est, même de RDA. Alors que nous n’avons jamais eu la chance de jouer en RDA… Quand je suis rentré à la maison, j’ai repensé à ce moment sur la Moskova avec tous ces gens, de nations différentes, dans un même bateau, parlant la même langue, la même musique, et c’était ça, l’inspiration.» "Une nuit d'été d'août, / des soldats défilent / tout en écoutant le vent du changement.

Wind of change figure sur l'album Crazy World, sorti en novembre 1990. Le titre n'est toutefois publié en single qu'en janvier 1991, plus d'un an après la chute du mur. C'est donc a posteriori que le morceau sera érigé en «chanson emblématique de la chute du Mur». (source C) Dès sa sortie, le titre connaît un succès considérable. Plusieurs éléments expliquent ce triomphe. Le sifflement mélodieux inaugural impose d'emblée une écoute attentive du morceau; redoutable ver d'oreille, il entre aussitôt dans la tête de l'auditeur pour ne plus en sortir avant de longues heures. Puis, une discrète guitare solo se fait entendre en arrière plan, installant une atmosphère intimiste, propice à la méditation. La voix légèrement éraillée de Meine s'élève alors, grave et majestueuse. La batterie fait son apparition et le volume monte crescendo afin de renforcer l'effet dramatique du morceau. Dès lors les riffs de guitare s'enchaînent. Le tempo lent, les paroles simples et  fédératrices incitent le public à reprendre la chanson en chœur, lui conférant une puissance supplémentaire. Enfin et surtout, en pleine réunification, le message porté par la chanson correspond aux aspirations d'une population allemande lassée de quarante années de séparation et de tensions. "Le vent du changement / souffle droit dans le visage du temps / tel une tornade qui sonnera les cloches de la liberté. / Pour la sérénité de l'esprit / laisse ta balalaïka chanter / ce que ma guitare veut exprimer."

Le titre tombe donc à point. Un brin cheesy, il n'en devient pas moins un hymne à la paix, la trame sonore officieuse du délitement du bloc de l'Est. Wind of change trône d'ailleurs toujours au sommet des palmarès lorsque l’URSS implose, le 26 décembre 1991. Cette année là, avant que Gorbatchev ne quitte son poste au Kremlin, les membres de Scorpions le rencontrent et lui remettent une plaque sur laquelle sont inscrites les paroles du morceau. Dès lors, à longueur d'interviews, les musiciens rappellent leur attachement au dernier dirigeant de l'URSS. "Sans lui, la réunification et surtout le 9 novembre n'auraient pas été si pacifiques", soulignent-ils par exemple. En 2011, à l'occasion du 80ème anniversaire de Gorbatchev, les Scorpions interprètent Wind of change en version philharmonique. 

On pensait tout connaître de la chanson, jusqu'à ce que Patrick Radden Keefe, journaliste  au New Yorker, consacre en 2020 une série de podcasts à Wind of change. Selon lui, la chanson aurait été composée par la CIA en collaboration avec le chanteur de Scorpions. Leur but commun aurait été d’encourager la révolution dans le bloc communiste au tournant des années 1990. Pour accréditer sa thèse, l'enquêteur insiste sur l'intense propagande culturelle orchestrée par l'agence de renseignement américaine au cours de son histoire. (3) Au bout du compte, la démonstration de Radden Keefe ne convainc guère. Quelle soit l’œuvre du groupe ou de la CIA, la ballade de Scorpions arrive un peu tard pour peser véritablement sur les événements. Quant à imaginer que le secret de l'opération ait pu être gardé pendant 30 ans, il y a un pas... Au fond, comme le rappelle Pierre Grosser, le démantèlement progressif du rideau de fer procède d'abord  des failles internes au bloc soviétique. "Le 9 novembre fut (...) moins le produit des actions de l'Ouest, que la conséquence des impulsions de Gorbatchev, des mobilisations croissantes de citoyens de la RDA, et de l'incompétence des autorités de ce pays, qu'il s'agisse de la conférence de presse improvisée et des initiatives des hommes de la sécurité du Mur qui choisirent de ne pas faire usage de leurs armes après avoir échoué à joindre leurs supérieurs. Les bouleversements en Europe ont donc été produits par «en bas», même si les choix faits «en haut» les ont facilités, ou ne les ont pas empêchés. Les décideurs ont souvent pris acte de situations." (source A p 735)

Dans la postface de son livre (source A), l'historien résume ainsi l'influence (et les limites) de la musique sur la chute du mur de Berlin: «L'appel de Bruce Springsteen à dépasser les barrières, lors de son concert à Berlin-Est, en juin 1988, eut sans doute plus d'effet que le bien trop fameux "Mr Gorbatchev, Tear down this wall" de Ronald Reagan en 1987. D'autant que des dizaines de milliers de jeunes Allemands de l'Est entonnaient "Born in the USA". La transformation d'une ancienne chanson par le héros de K2000, David Hasselhoff, en "Looking for freedom" a eu sans doute plus d'importance que le fameux concert improvisé de Rostropovitch au pied du mur de Berlin. (4) "Wind of Change" des Scorpions fut l'hymne de l'Europe en 1990.»  


Notes: 

1. Le public ne comprenait toutefois que des membres de la nomenklatura. 

2. «En 1988, nous avons joué pour la toute première fois en Union soviétique. Nous devions faire cinq concerts à Moscou et cinq à Leningrad. Mais les concerts à Moscou ont été annulés, sans raison. A la place nous avons eu les dix concerts à Leningrad ! (...) Quoi qu’il en soit, ce fut pour nous un moment étonnant et émouvant, surtout en tant que groupe allemand. A l’époque, nous avons dit : nos parents sont venus ici avec des chars d’assaut et nous, nous venons avec des guitares. Nous avons été bouleversés par l’accueil des Russes.»

3. Citons le financement de l'adaptation de La ferme des animaux de George Orwell, l'impression et la distribution dans le bloc de l'est du Docteur Jivago de Pasternak ou encore le financement de la tournée de l'Orchestre symphonique de Boston dans le bloc de l'est.

4. Au printemps 1989, le héros de "K-2000"  obtient un tube avec Looking for freedom, une reprise d'un morceau de 1978. L'acteur américain est au sommet de sa carrière. Il incarne alors Mitch Buchannon dans la série Alerte à Malibu. David Hasselhoff, dont l'arrière grand-mère était allemande, grimpe en tête des hits parades allemand et suisse au cours de l'été. Le morceau, qui met en exergue la liberté, trouve un écho en RDA. Une fois le mur détruit, l'acteur est l'invité d'honneur de la St-Sylvestre 1989. Il interprète son morceau devant une foule immense massée devant la Porte de Brandebourg. 


 Sources: 
A. Pierre Grosser: "1989. L'année où le monde a basculé", collection Tempus, Perrin, 2019.
B. Décryptage de la chanson par Coach 21 sur le site de la RTBF. 
C. "[Berlin 1989] Klaus Meine, chanteur de Scorpions:«Nous étions aux Bains-douches et voilà que le mur s'écroulait", Libération, 9/11/2019.
D. "Comment le «Woodstock russe» est-il devenu une réalité en Union soviétique?" [Russia beyond]

E. Anna Zaytseva: "Le  rock, origine de la démocratisation en URSS?" (La vie des Idées)

mardi 7 janvier 2020

Comment les autorités est-allemandes tentèrent-elles (en vain) de contrer le rock'n'roll?


En1945, l'Allemagne et Berlin sont divisées et occupées provisoirement par les vainqueurs de la seconde guerre mondiale (EU, RU, URSS et France). Berlin, la capitale, se situe dans la zone occupée par l'URSS ce qui provoque d'emblée de vives tensions. Staline tente de faire tomber la ville dans son escarcelle en organisant un blocus pour empêcher les Occidentaux d'accéder à leurs secteurs d'occupation situées à Berlin-Ouest. Les Américains ripostent en organisant un pont aérien afin d'approvisionner les zones d'occupation occidentales. L'échec du blocus débouche en 1949 sur la création de 2 Allemagne : la RFA à l'ouest et la RDA à l'est.

La guerre froide est un conflit idéologique, économique et culturel. Dans le bloc soviétique, les arts font l'objet d'une attention constante et doivent se conformer aux canons esthétiques communistes définis par Jdanov en 1947. Ainsi, dans le domaine musical, les autorités est-allemandes scrutent avec la plus grande attention les musiques venues de l'Ouest. En RDA, si les jeunes Allemands de l’Est s'empressent d’adopter le jazz, puis le rock, pour étayer leur contestation du pouvoir, l’État, lui, renâcle…   

* "Aujourd'hui, il joue du jazz, demain il trahira son pays."
Très présent militairement sur le sol de la RFA, les Américains imposent leur domination culturelle par le biais des stations de radio des bases implantées sur le sol ouest-allemand (American Forces Network). Biberonnés au jazz, au rhythm and blues, plus tard au rock'n'roll, les teenagers allemands adoptent les codes vestimentaires et musicaux des vedettes américaines ou d'outre-manche dès l'immédiat après-guerre.
Jusqu'en 1948 et la mise en place du blocus de Berlin, le swing prospère également dans la zone d'occupation soviétique avec des formations telles que le RTB-Orchester ou le Tanzkapelles des Berliner Rundfunks. Cependant, "les autorités est-allemandes s'agacent vite de la domination culturelle américaine qui s'impose (...). Le canon socialiste exige une connexion de l'art avec la vie et la construction de L’État. La classe des travailleurs devait pouvoir bien comprendre et se reconnaître dans les musiques jouées à l'est. L'art pour l'art est interdit. Ceux qui séparent art, vie et peuple sont considérés comme anti-esthétiques, comme antidémocratiques, on les rassemble sous le concept infamant de «formels»." [source B p 138] 

Willis Conover [Public domain]
 En 1949, le nouveau régime est-allemand part de l'idée que la bourgeoisie a trahi, suivant aveuglément le führer. Pour les autorités, il faut donner aux classes populaires les moyens d'accéder à la haute culture (hochkultur). Dans cette optique, seule la musique classique a droit de citer. En revanche, la culture de masse, populaire et commercialisée, est considérée comme de la non culture, l'expression de la décadence bourgeoise et de l'impérialisme américain. Le jazz devient suspect en tant que culture américaine, et donc impérialiste. « Formaliste » et « cosmopolite », il participe selon les dirigeants est-allemands d’un complot américain visant à anéantir la culture allemande en pervertissant la sensibilité des auditeurs. Des slogans hostiles au jazz apparaissent comme "Aujourd'hui, il joue du jazz, demain il trahira son pays." (1) Les autorités s'emploient donc à restaurer "la grande culture allemande" en créant en août 1951 des institutions ad hoc comme le Statuko (Staatliche Kommission für Kunstangelegenheiten) au sein duquel un département musical entend contrer l’influence négative de l’Ouest. La pression se fait donc plus forte sur les orchestres de swing. (2)
Au moins jusqu’en 1953 cependant, plutôt que de sanctionner, le Statuko maintien le statu quo (ok je sors ☺) et incite les musiciens à se convertir à des principes éducatifs marxistes. Les policiers eux-mêmes ne sont pas vraiment hostiles au jazz et ne mettent pas forcément en application les interdictions locales de jouer. En outre, le jazz jouit d'une relative liberté car il n'a pas, ou rarement, de textes. A partir du milieu des années 1950 en revanche, les interdictions se font de plus en plus lourdes. Les fermetures des clubs de jazz, les interdictions de concerts, les saisies des disques deviennent le lot quotidien des jazzmen est-allemands. C’est pourquoi Kurt Henkel, le leader de la formation de swing la plus populaire de RDA, le Tanzorchester des Staatlichen Rundfunkkomitees, passe à l’Ouest en 1959.
Cependant, pas plus que sous le nazisme, la politique répressive de la zone soviétique, puis de la RDA, ne peut éradiquer complètement le jazz. Faute de système de brouillage efficace, il est impossible d’empêcher la diffusion du jazz par les radios de l’Ouest: la BBC, RFI, Radio Luxembourg et surtout de l'émission de jazz de Willis Conover sur Voice of America.
Walter Jenson [CC BY 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0)]
* Amiga, le label d’État. 
Lors du soulèvement populaire de juin 1953, le pouvoir communiste pointe la mauvaise influence des films, de la littérature et de la musique venus d'occident qui auraient incité les ouvriers à la violence. Pour contrer la "décadence capitaliste", Walter Ulbricht, le premier dirigeant de la RDA, promeut la création d'une culture officielle à destination de la jeunesse. Pour ce faire, la production de disques passe sous le contrôle de l’État est-allemand. (3) Le label discographique officiel (la VEB Deutsche Schallplatten) se subdivise en branches spécialisées: Eterna pour la musique classique, Aurora pour les chants de travailleurs et les chansons d'éducation politique et Amiga (4)  pour l'Ulterhaltungsmusik, la musique de divertissement. La maison de disques est d'emblée une arme indispensable dans le bras de fer qui commence à se jouer entre les deux blocs. Grâce à elle, les autorités ont la haute main sur la production de musique populaire. Il devient quasi impossible d'enregistrer pour les formations qui déplaisent au régime. Amiga sort d'abord les disques de l'orchestre officiel, le Radio-Tanz Orchester Berlin (RTB) dont les audaces swing finissent par déplaire aux autorités. (5) Ainsi, "après une courte période d'ouverture, Amiga travaille à la germanisation et à la «real-socialisation» des influences anglophones, refrain connu depuis Goebbels.


* "En finir avec la monotonie des yeah-yeah-yeah."
La sortie du film Blackboard jungle en 1955 provoque des échauffourées et donne naissance aux Halbstarker, les blousons noirs allemands. Comme dans le reste de l'Europe, le rock'n'roll déferle en RFA et supplante rapidement le jazz. Face à l'indéniable attraction du mode de vie américain sur la jeunesse est-allemande, les autorités hésitent sur l'attitude à adopter. Faut-il intégrer cette musique pour s'en servir ou la bannir? Les deux politiques sont utilisées alternativement.
Dans un premier temps, l'hostilité prévaut. En 1955, Ulbricht s'insurge lors d'une réunion du comité central du parti communiste: "Faut-il vraiment que nous copiions toutes les saletés venues de l'Ouest? Je pense qu'il est temps camarades d'en finir avec la monotonie du yeah-yeah-yeah." Lors d’un forum de la jeunesse à Leipzig en 1958, le premier secrétaire du parti compare les groupes de rock’n’roll aux singes du zoo municipal.
Dès lors, la censure et la répression  s'abattent, implacables. En 1958, la loi 60-40 est instaurée. Désormais, les disc-jokeys doivent diffuser au moins 60%  de musique issue des pays socialistes. Le régime n'interdit pas la pratique du rock, mais l'encadre strictement. Histoire de s'assurer qu'ils jouent une musique décente, les musiciens sont soumis à une autorisation et doivent donc passer des auditions devant une commission composée de fonctionnaires. Les textes des chansons font l'objet d'un examen serré devant ces commissions, les danses jugées trop suggestives sont également interdites.
Pour endiguer la percée du rock capitaliste et canaliser les penchants des adolescents est-allemands pour les vedettes de l'ouest, le régime s'appuie sur la Stasi, mais également sur l'organisation de la Jeunesse Libre Allemande (FDJ) dont le service d'ordre s'emploie à lutter contre "l'immoralité capitaliste chez les jeunes". Le district de Leipzig est pionnier dans le domaine de la répression. La police se dote alors d'un fichier spécial recensant les « loubards » (« Rowdys »). Le « Rowdytum » devient un délit sanctionné par une arrestation et une peine d’emprisonnement.
Toutes ces mesures répressives ne parviennent pas à détourner la jeunesse est-allemande du rock'n'roll, ni à empêcher la formation d'une scène contre-culturelle en RDA. Comment empêcher des ados de danser, d'exprimer leur soif de vivre, leur enthousiasme pour une musique nouvelle et électrisante? Les autorités se rendent à l'évidence: mieux vaut troquer le bâton pour la carotte.  Mais si le rock'n'roll enthousiasme la jeunesse, il s'agit tout de même de la musique de l'ennemi. Fort de ce constat, Walter Ulbricht encourage le développement d'une culture spécifique pour la jeunesse est-allemande. En 1959, dans le cadre de la conférence de Bitterfeld, il lance à l'auditoire: "Il ne suffit pas de condamner la décadence capitaliste, nous devons proposer quelque chose de mieux".
Bundesarchiv, Bild 183-76234-0019 / Sturm, Horst / CC-BY-SA 3.0
* "Tout le monde danse le lipsi."
A ses yeux, l'objectif reste de proposer une alternative crédible et locale aux genres musicaux qui enflamment les pistes de danses: le rock'n'roll et bientôt le twist. Les autorités est-allemandes (Walter Ulbricht, le ministre de la culture Alexander Abusch, le parti communiste et son organisation de jeunesse) décident de promouvoir une "danse de contact" éminemment socialiste: le lipsi, dont l'appellation dérive du nom latinisé des habitants de Leipzig, les Lipsiens. Élaboré en 1959 par le musicien René Dubianski et le couple de professeurs de danse Christa et Helmut Seifert, le lipsi est une danse en mesure 6/4, s'apparentant un peu au cha cha cha. L'organe de presse du parti, Neues Deutschland, exulte:"La chorégraphie est très harmonieuse et ses mouvements de détachement et de rapprochement des partenaires ainsi que  ses rotations solistiques en font une danse éminemment moderne. Notre jeunesse ne veut pas se mouvoir uniquement en position fermée, elle aspire à un mouvement comme celui du Lipsi, un mouvement très éloigné de ces contorsions obscènes d'Outre-Atlantique qui, tout comme les contrefaçons inaudibles de jazz, embrument les cerveaux de la jeunesse occidentale. "
A partir de 1959, Amiga se met donc à commercialiser toute une série de 45 tours. Problème, le lipsi ne subjugue pas les foules, loin s'en faut. La musique est sirupeuse, le rythme plat, l'innovation absente, les paroles d'une fadeur sans nom. La jeunesse est-allemande rejette cette culture officielle. Les soirées officielles dansantes pour jeunes sont progressivement désertées. (6) Au bout du compte, la politique culturelle dirigiste rate sa cible. Le lipsi ne franchit jamais le rideau de fer, mais s'exporte néanmoins dans plusieurs pays du pacte de Varsovie. Et même si c'est faux, les Flamingos l'assurent: "tout le monde danse le lipsi" ("Alle tanzen lipsi").

 

Heute tanzen alle jungen Leute
Im Lipsi-Schritt, nur noch im Lipsi-Schritt
Allen hat der Takt sofort gefallen
Sie tanzen mit, im Lipsi-Schritt
https://lyricstranslate.com
Heute tanzen alle jungen Leute
Im Lipsi-Schritt, nur noch im Lipsi-Schritt
Allen hat der Takt sofort gefallen
Sie tanzen mit, im Lipsi-Schritt
Rumba, Boogie und Cha-Cha-Cha
Darum war'n schon so viele da
Darum hatte sich auch ein Mann so einfach über Nacht
Diesen neuen Rhythmus erdacht
https://lyricstranslate.com
Heute tanzen alle jungen Leute
Im Lipsi-Schritt, nur noch im Lipsi-Schritt
Allen hat der Takt sofort gefallen
Sie tanzen mit, im Lipsi-Schritt
https://lyricstranslate.co
Heute tanzen alle jungen Leute (1959)
Texte et musique: René Dubianski
Interprétation Helga Brauer

Heute tanzen alle jugen Leute
Im Lipsi-Schritt, nur noch im Lipsi-Schritt
Allen, hat der Tanz sofort gefallen
Sie tanzen mit im Lipsi-Schritt
Rumba, Boogie, Cha Cha Cha
Cha Cha Cha,
Davon war'n schon so viele da
Darum hat sich auch ein Mann so einfach über 
Nacht
Diesen neuen Rythmus erdacht
Wir gehen heute Abend ins Tanzlokal.
Da war es fedes mal so schön.
Weil mir dieser Tanz soviel Freude macht
Tanz ich die ganze Nacht, aber nur
Im Lipsi-Schritt. 

________________

Aujourd'hui, tous les jeunes dansent (1959) 
Aujourd'hui, tous les jeunes dansent 
au rythme du lipsi, exclusivement au rythme du lipsi
la danse a plus tout de suite à tout le monde
Ils participent à la danse au rythme du lipsi.
Rumba, Boogie et Cha cha cha
Cha cha cha,
On en a déjà vu beaucoup.
C'est pour ça qu'un homme a imaginé tout simplement du jour au lendemain
ce nouveau rythme.
Ce soir, nous allons en boîte.
C'était toujours si sympa.
Et parce que cette danse me procure tant de plaisir,
Je dans toute la nuit,
mais seulement au rythme du lipsi.

Notes
1. Il n'en fut pas toujours ainsi. Dans les années 1920, le jazz est chaleureusement accueilli par les dirigeants soviétiques, car considéré comme la musique d'une minorité opprimée. Dans cette optique, cette musique se mue en instrument de lutte politique. Des groupes de jazz locaux voient alors le jour.   
2. La police politique interrompt également les conférences du Jazz Gruppe Leipzig de Reginald Rudorf. 
3. En 1947, l'acteur et chanteur Ernst Busch obtient l'autorisation de l'Administration militaire soviétique en Allemagne de fonder une maison d'édition de musique, la Lied der Zeit. A partir de 1949, la production de disques passe sous le contrôle de l’État est-allemand. Dans les années 1950, Lied der Zeit devient la VEB Deutsche Schallplatten.
4. Amiga est la seule à éditer des disques de musique populaire. Fondée en 1947; elle disparaît en 1994, après son rachat par BMG. Dans une société où l'économie était totalement planifiée, Amiga se devait de respecter des quotas dans les genres musicaux qu'elle publiait (25% de schlager, la variété allemande, 15% de blues et de jazz, 10 % de musique pour enfants, 10% de musique classique et 25 % de rock et de pop). Amiga commercialisa aussi certaines vedettes venues de l'ouest (Beatles, Rolling Stones, Deep Purple).
5. Bientôt, les musiciens de l'orchestre RTB se séparent et quittent l'Allemagne de l'est.
6. Pour David Byrne, il s'agit de "la danse la plus bizarre et asexuée qu'un gouvernement ait essayé d'introduire dans la culture populaire pour contrer les gesticulations du rock d'Elvis."    
 
Sources:
Source A. "Berlin, les sons du mur", 5 épisodes de la série musicale d'été 2019 de France Culture. 
Source B. Théo Lessour: "Berlin sampler", Ollendorff et Desseins, 2009.
Source C. Pascale Cohen-Avenel, « 1945, Le jazz libère l’Allemagne... pour la seconde fois », Les Cahiers du MIMMOC, 2010.
Source D. "Derrière le mur: le jazz qui vient du froid"
Source E: Opposition, dissidence et résistance à Leipzig 1945-1989.
Source F: "Sag mir, wo Du stehst"
Source G:"Le rock du rideau de fer"

Liens:
- Quelques titres publiés sur Amiga Records.

lundi 17 septembre 2018

355. "99 luftballons" de Nena ou le spectre de l'apocalypse nucléaire en chanson.

Au début des années 1980, dans le contexte de la guerre froide, le sol européen atteint un degré inédit d'armements. Après une période de détente (1962-1975) au cours de laquelle les relations entre les deux grands (EU/URSS) ont semblé s'améliorer, le monde entre dans une nouvelle période de turbulence que les historiens ont pris l'habitude de nommer "guerre fraîche" (1975-1985). Sur fond de querelle politique et stratégique entre les dirigeants de chaque camp, le déploiement des missiles SS 20 soviétiques, puis des Pershing américains, plonge les populations européennes dans l'angoisse. La crise des euromissiles fait craindre l'engloutissement de l'Europe dans une apocalypse nucléaire.


Mars 1983. Ronald Reagan s'adresse à la nation depuis le bureau ovale.
La crise des euromissiles atteste d'un durcissement des relations entre les deux grands. En cette fin des années 1970, l'URSS semble avoir pris l'ascendant sur son adversaire américain, durement éprouvé par sa défaite militaire au Vietnam et le scandale du Watergate. Dans ce contexte, les Russes multiplient les provocations. En 1977, profitant de failles dans les accords SALT I de limitation des armements stratégiques, les Soviétiques installent sur leur sol des missiles SS 20 dont la portée (500 à 5000 km) place sous la menace nucléaire toute l'Europe de l'ouest. (1)
Très inquiet, le chancelier ouest-allemand Helmut Schmidt réclame une prise de position ferme de la part des membres du Pacte atlantique. Lors du sommet de l'OTAN du 14 décembre 1979, une double décision est prise avec l'annonce du déploiement de missiles en Europe occidentale face aux SS-20 soviétiques d'ici à 1983 et l'ouverture simultanée de négociations pour en obtenir la non installation...

Au sein des opinions publiques du bloc occidental, la hantise d'une guerre nucléaire suscite des peurs irrationnelles. (2) Cette paranoïa est d'autant plus forte qu'elle coïncide avec un regain de pacifisme très marqué à l'Ouest.
- En RFA, des manifestations massives ont lieu contre l'installation de missiles sur le territoire national. "Plutôt rouges que morts" peut-on lire sur les pancartes brandies par les manifestants.
- En Angleterre, la Campaign for Nuclear Disarmament (CND) organise de vastes mouvements de protestation. Le 26 octobre 1980 par exemple, 70 000 personnes se rassemblent à Trafalgar Square pour protester contre le déploiement des missiles croisière. D'autres rassemblements ont lieu devant les bases de la Royal Air Force. Après les années d'engagement antiraciste, les musiciens britanniques  se fédèrent autour du désarmement nucléaire. Les Clash, les Specials, les Jam proposent ainsi leurs chansons pour l'album Life in the European Theatre (1982), tandis que le festival de Glastonbury devient le principal soutien financier de la CND. 


Ronald Reagan et Youri Andropov par Alfred Leslie, couverture du magazine Time, janvier 1984. Flickr.

Les négociations en vue d'une réduction des armes nucléaires s'avèrent très difficiles. A peine élu, le nouveau président américain Reagan qualifie l'Union soviétique d'"Empire du mal", quand son homologue soviétique Andropov l'accuse de négocier "en alternant les grossièretés et les sermons hystériques."
L'échec annoncé des négociations et la rupture des relations diplomatiques laissent augurer du pire. Les Européens redoutent tout particulièrement un découplage entre la sécurité des Etats-Unis et de leurs alliés de l'OTAN. Les Américains prendront-ils le risque de riposter en cas d'attaque à l'encontre d'un de leurs alliés européens si leur territoire national est épargné? Pour certains, l'installation de missiles de croisière en Europe de l'ouest, loin de la protéger du feu nucléaire soviétique, transformerait au contraire le continent en cible potentiel en cas d'épreuve de force entre les deux Grands.
Au sein du bloc de l'ouest, des divergences se font jour. En vertu de la doctrine de la "destruction mutuelle assurée" (Mutual Assured Destruction), Margaret Thatcher considère que la dissuasion nucléaire empêchera toute attaque atomique. Reagan, au contraire,  compare cette doctrine à "deux cow-boys dans un saloon qui braquent leurs armes sur la tête de l'autre éternellement." Fasciné par les prophéties bibliques, le président américain veut être celui qui empêchera " l'Armageddon atomique".

Élu sur un programme très anti-soviétique, Reagan bande ses muscles. En mars 1983, il annonce le lancement d'une nouvelle Strategic Defence Initiative, surnommée Star Wars, en référence au film à succès sorti peu auparavant. 
En dépit de quelques divergences de vue initiales, les dirigeants occidentaux coopèrent finalement avec leur homologue et allié américain en validant l'installation de Pershing II en Europe de l'ouest.
En janvier 1983, le président français François Mitterrand justifie son choix devant le Bundestag: « Seul l'équilibre des forces peut conduire à de bonnes relations avec les pays de l'Est, nos voisins et partenaires historiques. Mais le maintien de cet équilibre implique à mes yeux que des régions entières de l'Europe ne soient pas dépourvues de parade face à des armes nucléaires dirigées contre elles. » Quelques mois plus tard, il constate goguenard: « Je suis moi aussi contre les euromissiles, seulement je constate que les pacifistes sont à l'Ouest et les euromissiles à l'Est. » 
Helmut Kohl, nouveau chancelier de la RFA depuis 1982, tout comme Margaret Thatcher, sont également des partisans de la fermeté face à l'URSS.
En novembre 1983, conformément à ce qui avait été prévu par l'OTAN trois ans plus tôt en cas d'échec des négociations, les Américains déploient leurs fusées Pershing II en Europe de l'Ouest.

La fermeté affichée des deux camps relève surtout du bluff, le déclenchement d'une guerre atomique étant alors peu probable. Il n'empêche que la rhétorique outrancière des principaux dirigeants politiques associée à une intense propagande et à la prolifération des armes destructrices alimentent les peurs et font redouter une explosion nucléaire imminente. 
Au cours de l'année 1983, plusieurs événements accréditent cette idée:
- Le 1er septembre 1983, un avion civil sud-coréen est abattu au-dessus de l'extrême-orient soviétique, provoquant la mort de 269 personnes. Aussitôt, Washington dénonce un acte de barbarie. "Les Soviétiques étaient embarrassés: cette initiative montrait les défaillances d'une défense où des militaires pouvaient décider localement d'abattre une cible sans guère se soucier de vérifier sa nature. Ils affirmèrent donc qu'il s'agissait d'un avion espion; les Américains violaient en effet régulièrement l'espace aérien soviétique pour glaner des renseignements  et tester les systèmes de défense." (cf: P. Grosser p48-49)
- Au cours de l'automne débute l'installation des 108 missiles Pershing II (d'une portée de 1800 km) en RFA  et 464 missiles de croisières en Grande-Bretagne, Belgique, Allemagne de l'ouest, Pays-Bas et Italie.
- Le spectaculaire exercice militaire Able Arch mené par des troupes de l'OTAN suscite l'inquiétude de Moscou qui y voit le prélude d'une offensive occidentale réelle.

Dans ce contexte particulièrement anxiogène, le Bulletin of the Atomic Scientists  déplace en 1984 la grande horloge symbolique de la fin du monde à trois minutes avant minuit, sa position la plus avancée depuis le l'invention de la bombe H en 1953

Graphique de l'horloge du jugement dernier [Wiki C]
La crainte lancinante d'une guerre atomique devient le thème central de nombreuses fictions aux titres évocateurs: The Day After, Maleviles, War Games, When the wind blows, Mad Max 2...
Le sujet inspire également aux musiciens pop des dizaines de chansons telles que "1999" de Prince (1982), "Two Tribes" de Frankie Goes to Hollywood (1984), "Money go round" de Style Council (1984), "Final Day" des Young Marble Giants, "Man at C and A" des Specials, "Breathing" de Kate Bush, "Russians" de Sting, "The Earth Dies Screaming" par UB 40.

Une des chansons les plus réussies sur ce thème sinistre est sans doute "99 luftballons", un morceau composé et interprété par le groupe Nena (3) en 1983. Le titre, qui aborde avec une bonne dose d'humour noir la crise des euromissiles, possède une grande puissance d'évocation. Derrière la rengaine inoffensive se cache une dénonciation efficace de la course aux armements en pleine guerre froide. Sur un ton enjoué, la chanteuse imagine un nuage de 99 ballons de baudruche que les états majors prennent par erreur pour une frappe nucléaire, ce qui provoque un cataclysme. Les paroles décrivent avec justesse le processus conduisant au surgissement d'une guerre (nucléaire) "accidentelle", provoquée par la psychose ambiante. La fin de la chanson laisse toutefois entrevoir un mince espoir puisqu'un ultime ballon parvient à s'envoler sans exploser. (4)
   
C°: Au total, la crise des euromissiles dure environ 10 ans, du milieu des années 1970 au milieu des années 1980.  Sans précipiter directement la chute du bloc soviétique, elle en souligne en tout cas les faiblesses. La riposte reaganienne a obligé l'URSS à poursuivre la course à l'armement, alors qu'elle n'en avait plus les moyens financiers comme technologiques. (5)


Note:
1. Les Soviétiques prétextent le nécessaire remplacement des missiles SS 4 et SS 5 à courts rayons d'action pour justifier l'installation des SS-20.
2. Deux exemples parmi d'autre:
- Au Royaume-Uni, à la demande du Times et sous la pression de l'opinion, le ministère de l'Intérieur publie en 1980 une brochure intitulée Protect and Survive. Pour cinquante pence, les Britanniques y apprennent à construire des abris antiatomiques à l'aide de caisses ou à étiqueter les cadavres de leurs proches. Censée rassurer la population, la brochure suscite l'effroi.
- En octobre 1983, près de cent millions d'Américains regardent The Day After, un programme si anxiogène que le ministre des affaires étrangères, George Shultz, intervient à l'issue du générique pour bien préciser qu'il ne s'agit que d'une fiction.
3. Gabriele Susanne Kerner naît en 1960 à Hagen en Allemagne de l'Ouest.  Lors d'un voyage familial en Espagne, la petite fille de 3 ans gagne le surnom de Nena (déformation de Niña). En 1981, la jeune femme s'installe à Berlin Ouest, elle y forme avec quelques camarades le groupe ... Nena. Cette formation s'intègre dans ce que l'on nommera bientôt la Neue Deutsche Welle ("la nouvelle vague allemande"), un courant musical ouest-allemand issu du post-punk et de la new wave. En ce début des années 1980, ce mouvement consacre l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle génération qui n'a connu ni la guerre ni l'immédiat après-guerre et qui aspire à faire table rase de la culture hippie parentale. La nouvelle vague s'inspire des claviers synthétiques de la new-wave et de l'urgence du punk. Initialement très underground, le mouvement est bientôt récupéré à des fins commerciales.
4. "99 luftballons" est un des rares morceaux chantés en allemand a avoir connu un succès international. Dès sa sortie, la chanson se place en tête des ventes de disques non seulement en Allemagne, mais aussi en Angleterre, ou aux Etats-Unis.
5. Dès son accession à la tête de l'URSS en 1985, Mikhaïl Gorbatchev constate que son pays n'a plus les moyens de suivre le rythme imposé par les Etats-Unis dans la course aux armements, d'autant plus que le projet américain de "guerre des étoiles" risque de rendre caduc tout l'arsenal détenu par l'URSS désormais incapable d'atteindre sa cible.
En outre, en plein lancement du programme de réforme interne (Perestroïka), Gorbatchev a besoin du soutien des Occidentaux. Dès lors, le dialogue sur le désarmement entre les deux Grands commence vraiment et aboutit le 8 décembre 1987 avec la signature des accords de Washington qui prévoient l'élimination et l'interdiction permanente de missiles balistiques à portée intermédiaire (500 à 5500 km). 


Signature des accords de Washington (1987). Public domain Wiki C
 

"99 Luftballons" Nena (1983)
Hast du etwas Zeit für mich / Dann singe ich ein Lied für dich / Von neun und neunzig Luftballons / Auf ihrem Weg zum Horizont / Denkst du vielleicht g'rad an mich / Dann singe ich ein Lied für dich / Von neun und neunzig Luftballons / Und das sowas von sowas kommt
Neun und neunzig Luftballons / Auf ihrem Weg zum Horizont / Hielt man für UFOs aus dem All / Darum schickte ein General / 'ne Fliegerstaffel hinterher / Alarm zu geben, wenn's so wär' / Dabei war'n da am Horizont / Nur neun und neunzig Luftballons

Neun und neunzig Düsenflieger / Jeder war ein grosser Krieger / Hielten sich für Captain Kirk / Das gab ein grosses Feuerwerk / Die Nachbarn haben nichts gerafft / Und fühlten sich gleich angemacht / Dabei schoss man am Horizont / Auf neun und neunzig Luftballons


Neun und neunzig Kriegsminister / Streichholz und Benzinkanister / Hielten sich für schlaue Leute / Witterten schon fette Beute / Riefen: Krieg und wollten Macht / Mann, wer hätte das gedacht / Dass es einmal soweit kommt / Wegen 99 Luftballons

Neun und neunzig jahre Krieg / Liessen keinen Platz für Sieger / Kriegsminister gibt's nicht mehr / Und auch keine Düsenflieger / Heute zieh' ich meine Runden / Seh' die Welt in Trümmern liegen / Hab' 'nen Luftballon gefunden / Denk' an dich und lass' ihn fliegen

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99 ballons de baudruche
Si tu as un peu de temps pour moi / Alors je te chanterais une chanson / à propos de 99 ballons / qu'on a lâché à l'horizon / Peut-être penses-tu à moi en ce moment/ Alors je te chanterais une chanson / à propos de 99 ballons / Comment en est-on arrivé là?

99 ballons / en route vers l'horizon / On les prenait pour des ovnis venant de l'espace. / C'est pour cela qu'un général a envoyé / Une escadrille d'avions à leur poursuite / C'était pour donner l'alarme si c'était ainsi / Et pourtant, il n'y avait là à l'horizon / Que 99 ballons

99 pilotes d'avions / Chacun d'entre eux était un grand guerrier /Ils se prenaient pour le capitaine Kirk / Cela a donné un grand feu d'artifice / Les voisins n'ont rien pigé / Et se sentaient tout de suite provoqués / On a tiré à l'horizon / Sur 99 ballons

99 ministres de la guerre / Allumettes et le bidons d'essence / Ils se prenaient pour des gens malins / Ils flairaient un gros butin / Ils criaient la guerre et voulaient le pouvoir / Mais qui aurait pu penser cela / Qu'on en arrive là un jour / A cause de 99 ballons

 99 années de guerre / Aucune place pour les vainqueurs / Plus de ministres de la guerre / Et dans le ciel plus un chasseur / Aujourd'hui je fais mes rondes / Il n'y a plus que des ruines dans le monde / Sauf un ballon que j'ai trouvé / Pour toi je le laisse s'envoler



By User:VargaA [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) or CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)], from Wikimedia Commons


Sources:
Source A. Dorian Lynskey:"33 Révolutions par minute. Une histoire de la contestation en 33 chansons", vol. 2, Payot, 2012.
Source B. Pierre Grosser: "La guerre froide", La documentation photographique n°8055, 2007.
Source C. Tubes and Co: "Nena narre l'histoire. Comment dit-on "apocalypse nucléaire" en allemand". 
Source D. La Fabrique de la guerre froide: "La crise des euromissiles"  
Source E. La crise des euromissiles.