Affichage des articles dont le libellé est aménagement du territoire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est aménagement du territoire. Afficher tous les articles

dimanche 31 janvier 2021

Dans les années 1960, "le dimanche à Orly", on décollait aussi depuis les terrasses.

Le 24 février 1961, devant 2 500 spectateurs, le général de Gaulle inaugure en grande pompe le nouvel aérogare d'Orly. Lyrique, le président de la République exalte le savoir-faire de l’industrie aéronautique nationale. “En inventant, en répandant, les Caravelles, les Mirages, les Alouettes etc., nous aidons l'Homme à se servir du ciel.” L’heure est à la fierté nationale: "Dans l'ère industrielle, notre pays s'aperçoit que toutes les limites s'éloignent, qu'il a en lui toutes les sources de la puissance et du rayonnement et qu'il peut se transformer au point d'être l'un des plus jeunes et des plus grands. Orly nous a, ce matin, confirmé dans cette certitude". Pour de Gaulle, l'aéroport flambant neuf atteste de la puissance française dans le monde. Au moment où l'Empire colonial se délite, il témoigne également de la volonté de recentrer l'ambition nationale sur l'hexagone. La France des Trente glorieuses entend prendre sa revanche sur la guerre et entrer de plain pied dans la modernité.

HZ, Public domain, via Wikimedia Commons
*Un déluge de luxe et de modernité.

En 1961, le nouvel Orly est plus grand aéroport d’Europe, le quatrième au monde. (1) Ses 1 600 hectares représentent un sixième de la superficie de Paris! L'édifice offre un espace à la fois classique et neuf avec l’utilisation combinée de matériaux traditionnels ou modernes: marbre, serpentine, acier inoxydable, travertin, émaillite, verre securit, béton armé, formica, plastique, linoleum, buflon, isover et  surtout aluminium doré, le fameux "Blond orly" ... L'aéroport allie esthétique et fonctionnalité.

Henri Vicariot, l’architecte en charge de la construction, se rend à plusieurs reprises aux Etats-Unis pour y puiser l'inspiration et peaufine son projet pendant dix ans. Il faut encore quatre années de travaux pharaoniques pour que l'aérogare ne sorte de terre. Pour ce faire, on dévie la nationale 7 de son trajet romain pour la faire passer sous l'édifice. Ceci permet non seulement de desservir les lieux, mais aussi d'en rendre l'accès très spectaculaire avec une arrivée frontale des voies qui semblent fusionner avec l'aérogare. On a "une composition qui doit être vécue de manière cinétique, par la vitesse, par l'automobile et avec ce lien très très étroit entre l'avènement de l'automobile et l'émergence de l'aviation comme transport civil, (...) un moyen de transport prometteur." (source C: Nathalie Roseau)

L'aérogare est une longue barre très sobre, dotée, côté piste, d'une trame vitrée en façade. Devant le bâtiment, un bassin d’eau scintillante sert de terrain de jeu à des cygnes majestueux dont on a pris soin de rogner les ailes. Encadrant la pièce d’eau, des carrés de pelouses dominés par d’élégants réverbères balisent le chemin vers l’entrée, dont les portes automatiques s’effacent comme par magie devant les visiteurs. Les premiers escalators installés en France, les ascenseurs rapides, permettent de prendre de la hauteur pour contempler par les grandes baies vitrées les avions de ligne qui s’ébattent sur le tarmac. Une quinzaine de lustres en aluminium doré rehaussent le faux plafond bleu ciel. La lumière rentre à flots dans le grand hall; un bassin alimenté par une cascade y recrée une ambiance bucolique. Pour les installations du Terminal, Vicariot s'est entouré de grands talents (Jean-André Motte, Jean Prouvé, André Renou) qui popularisent le mobilier international, privilégiant une esthétique fonctionnaliste et épurée. Les annonces, prononcées d'une voix suave, bercent les voyageurs grâce à une sonorisation chuchotante diffusée par 3 000 hauts-parleurs. Cette fameuse "voix d'Or(ly)" inspirera beaucoup l'univers de la radio.

Joop van Bilsen / Anefo, CC0, via Wikimedia Commons
*Aéroville.

Orly s'inscrit dans une nouvelle conception architecturale des infrastructures de transports. Ainsi, entre 1960 et 1965, une nouvelle typologie d’aéroports émerge dans les grandes capitales européennes et américaines (Londres, Berlin, New-York). On cherche alors à intégrer en un seul bâtiment toute une série d’activités urbaines. L’idée est non seulement de promouvoir le transport aérien, mais aussi d’attirer les visiteurs à Orly. C'est la consécration de l'utopie aéroville, un espace où l’on peut vivre en autarcie avec restaurants de luxe, antiquaires, bijoutiers, parfumeurs, cinéma, hôtel, oratoire pouvant se prêter à tous les cultes, salle de jeux, photographe, centre médical, pharmacie, supermarché Félix Potin, coiffeur, teinturier, confiseur, cordonnier, poste, banque... (2) Toutes ces activités de service ou commerciales permettent aux autorités aéroportuaires d'engranger des recettes en plus de celles réalisées grâce au trafic passager. 

*Destination touristique.

Un écriteau apostrophe les usagers du métro ou les automobilistes empruntant la Nationale 7: « Visitez Orly ». Ça marche! L'aéroport devient une attraction qui figure dans l'Officiel des spectacles. De 1963 à 1966, avec trois à quatre millions de visiteurs par an, il devient le monument le plus visité de France, devant le château de Versailles ou la tour Eiffel! Contre la somme modique de 50 centimes, puis 1 franc, on  accède aux terrasses grâce à des tickets de quais que l'on poinçonne dans des bornes d'accès. D'ici, les accompagnateurs peuvent dire au revoir aux passagers en partance ou tout simplement contempler les avions à réaction pendant des heures. Des speakers commentent l'arrivée et le départ de tel ou tel avion ou mentionnent la présence d'un passager de marque sur un vol. Depuis les terrasses, les promeneurs ne manquent pas de redescendre dans l'aérogare pour en admirer le lustre architectural, faire les boutiques ou se restaurer dans un des six restaurants de la place, dont le plus côté se nomme “Les trois soleils”.

*Admirer le ballet des avions sur le tarmac.

La visite ne coûte (presque) rien et permet de s’évader. Regarder les avions décoller ou atterrir, c’est déjà un peu voyager, ne serait-ce que par procuration. On vient admirer les avions à réaction et leurs constantes transformations: Caravelles, Alouettes, Mirages, Boeing, A 747...  Lors de la construction d’Orly Sud, seule une élite économique ou médiatique utilise l’avion. L’atterrissage d’une vedette suscite l’effervescence et donne lieu à des reportages télévisés qui entretiennent la fascination pour l'endroit. “Orly est encore dans une époque où, effectivement, le transport aérien reste réservé à une élite, aux stars, etc. Et Orly correspond aussi à une forme de publicisation du transport aérien. La majorité des visiteurs qui viennent à Orly ne prendront pas l'avion, mais ils viendront voir effectivement à la fois le spectacle aérien, mais aussi le spectacle de l'aéroport”, constate l’historienne Nathalie Roseau. (source B) Le bâtiment sert aussi de lieu de tournage à une quarantaine de films dont  L'homme de Rio, Le cave se rebiffe, Playtime, La Jetée. 

 

Bernard GARNIER - Collection Privée © 2008 (CC-BY-NC-ND 3.0)



*Le dimanche à Orly.

Un tel lieu ne pouvait laisser paroliers et chanteurs indifférents. Le plus célèbre des morceaux consacrés à l'aéroport reste le Dimanche à Orly de Gilbert Bécaud, en 1963. Les paroles de Pierre Delanoë dépeignent le quotidien d’un jeune banlieusard vivant avec ses parents dans un appartement flambant neuf d'une HLM. Les loisirs manquent dans les grands ensembles. Le jeune homme s'ennuie, notamment le dimanche, seul jour de la semaine où l’on peut prendre du temps pour soi ou son appartement. En vertu d’une répartition des tâches alors très sexuée, la mère du narrateur range, quand son père regarde le sport à la télévision. Dans ces conditions, le fils s'échappe pour fuir les monotones tracasseries dominicales. « Je m'en vais le dimanche à Orly. / Sur l'aéroport, on voit s'envoler / Des avions pour tous les pays. / Pour l'après-midi, j'ai de quoi rêver. » Il s'offre ainsi une sorte de parenthèse enchantée, loin de la frénésie habituelle. L'aéroport et ses volatiles métalliques charrient alors tout un imaginaire susceptible d'alimenter rêves et phantasmes. «Quand le soir je retrouve mon lit / J'entends les Boeings chanter là-haut / Je les aime mes oiseaux de nuit / Et j'irai les retrouver bientôt». Admirer les avions permet de prendre un peu de hauteur, du recul, se décentrer et contempler de très haut sa vie, dans "le bloc 21" ou ailleurs. "Oui j'irai dimanche à Orly / Sur l'aéroport, on voit s'envoler / Des avions pour tous les pays / Pour toute une vie, y a de quoi rêver / Un jour, de là-haut, le bloc 21 / Ne sera plus qu'un tout, tout petit point." La construction du morceau vient renforcer le propos. La chanson débute tambour battant, le narrateur y présente son cadre de vie sur des rythmes effrénés dont "Monsieur 100 000 volts" raffole. Soudain, le tempo se ralentit. La caresse des balais sur les cymbales, les volutes sonores de l'orgue hammond, l'entrée des voix éthérées d'un chœur féminin créent une ambiance planante correspondant aux rêveries contemplatives du narrateur posté sur les terrasses. La frénésie rythmique reprend le temps du deuxième couplet dans le lequel il est question de la banalité du quotidien. Puis, de nouveau, le narrateur reprend de la hauteur, imposant un ralentissement de tempo. 

 

En 1977, l'aéroport inspire à Jacques Brel Orly dont les paroles narrent la séparation d'un couple. Déchirante et mélancolique, la chanson semble l'antithèse du titre de Bécaud auquel Brel fait néanmoins un clin d’œil dans le refrain: "La vie ne fait pas de cadeau / Et, nom de Dieu, c'est triste / Orly, le dimanche, / Avec ou sans Bécaud! "Sur un ton badin, Jean-Roger Caussimon chante quant à lui Orly-Bar. Le narrateur s'installe confortablement à une table et observe ce qui l'entoure. "La vie est en suspens, le temps est ralenti / Un mur de plexiglas est là qui nous isole / Un Boeing silencieux descend et atterrit / Comme sur du velours, un jet roule et s'envole / Flèche vers le soleil, il perce le ciel gris." A l'approche du départ, l'anxiété grimpe chez l'aviophobe. Aussi pour se donner du courage, rien de tel que de se jeter quelques verres derrière la cravate. "Moi, je suis fataliste et respire à mon aise / Mais les doubles whiskies, ça aide à voyager." Enfin, Jeanne Moreau interprète Minuit-Orly dont les paroles et la musique de Serge Rezvani célèbrent "l'ère du jet". "Minuit Orly, c'est l'heure des adieux / Déjà les jets intercontinentaux / Au loin crachent leurs feux / Sur les pistes géantes / C'est l'heure des adieux."

 * La fin des dimanches à Orly.

La massification du trafic contribue à la banalisation du transport aérien. "Conçu à l'origine pour des avions à hélices, Orly est dès son inauguration condamnée à la saturation. Il était impossible pour les concepteurs de l'aéroport d'envisager le boom du trafic (...). En 1965, on prévoit un trafic de 23 millions de passagers pour Paris en 1980, quatre ans plus tard celui-ci est estimé à quarante millions." (source D) Aussi, pour répondre à la hausse du nombre de passagers, l'Aéroport de Paris fait-il édifier Orly Ouest (1971) et lance le chantier de Roissy, dont l'inauguration en 1974 marque la fin de son devancier comme principal aéroport de la capitale. Alors que les passagers sont toujours plus nombreux, les simples visiteurs désertent au contraire l'aérogare. L'excitation de la découverte des nouveaux avions s'émousse. Depuis 1975 et la tentative d’attentat perpétrée par le terroriste Carlos, il n’est plus possible de contempler les oiseaux d’acier depuis les terrasses d’Orly. Des filtres, des barrières, des clôtures cherchent à empêcher les attroupements et à assurer une sécurité optimale. L'augmentation du trafic aérien implique enfin de traiter des flux de voyageurs. Dans ces conditions, les autorités aéroportuaires privilégient les passagers aux simples visiteurs qui ne sont plus vraiment les bienvenus comme en attestent la suppression des terrasses et la mise en place de parkings payants. Désormais les dimanches, plus d'Orly, on reste au lit...


 

"A Orly le dimanche, les parents ne mènent plus les enfants voir les avions en partance. Les escalators qu'ils s'amusaient à remonter à l'envers ne débouchent plus sur la mezzanine des passagers en transit, mais dans un McDo qui s'est payé la vue sur le tarmac. A milieu de la grande galerie, sans cérémonie, on a installé des fils de guidage et des portiques pour la masse de passagers agglutinés devant les contrôles de sûreté. Le blond Orly s'efface derrière de grands panneaux publicitaires qui pendent du plafond. Sur la belle esplanade, on a excavé tout ce qu'on a pu pour caser deux parkings, un silo, des bretelles d'autoroute, l'Orlyval et même un tram. (3) On arrive plus ici en majesté, mais dans le temps contracté des chantiers successifs. Alors, dans la magnifique aérogare d'Orly, l'anticipation ressemble un peu à une fuite en avant", résume avec beaucoup de justesse Camille Juza. (source C)

Histoire de rester dans l'ambiance, et pour ne pas terminer sur une note trop nostalgique, je t'invite, cher visiteur, à prendre une voix suave pour lire les mots suivants: "Départs à destinations d'Amsterdam, Hambourg et SNK / Vol Finnair 854, embarquement immédiat, porte numéro 37 / Départs à destinations de New York et Houston / Vol Air France 007, embarquement immédiat, porte numéro 44."

Notes:

1. Lors de la grande crue de la Seine en 1910, les terrains d’entraînement des pionniers de l’aviation se trouvent sous les eaux, aussi se rabattent-il sur le plateau d’Orly. A la fin de la première guerre mondiale, les Américains font du champ d’Orly leur base de départ vers le front. A l’issue du conflit, l’Etat français récupère le terrain. Depuis lors, l’aéroport ne cesse de se transformer au gré des nécessités imposées par les mutations du trafic aérien.

2. Chaque étage est spécialisé. Le centre commercial se trouve en sous-sol. Le grand hall du RDC est surmonté d'une galerie marchande (1er), d'une zone dévolue au Transit (2ème), de restaurants (3è) du cinéma et d'un hôtel (4è), d'une salle de conférence et d'un centre météo (5è), des terrasses. L'Isba, un pavillon meublé par le Mobilier national, sert à l'accueil des hôtes de marque et personnalités politiques.

3. L’aéroport n’est plus qu’à 20 minutes de Paris par le RER


Sources:

A.”De Gaulle bâtisseur”, documentaire de Camille Juza diffusé sur France 3 en décembre 2020.

B.”Rêver le voyage et fantasmer le luxe : les dimanches à Orly” (La Série Documentaire)

C. "Orly: la modernité obsolète" [Le génie des lieux par Camille Juza]

Liens:

-Jalons: JALONS et INA: ”Inauguration de l’aérogare Paris-Orly par Charles de Gaulle.”

-Chroniques du ciel: “Un dimanche à Orly avec les oiseaux.” (France Info)

- Sélection de chansons consacrées à l'aéroport d'Orly. 

dimanche 5 février 2017

321. Baptiste Trotignon et Christophe Miossec:"Palavas-les-Flots" (2012)

Fruit d'une lutte sociale intense, l'avènement des congés payés en 1936 permet de démocratiser la pratique touristique. Le développement du réseau ferroviaire permet à une toute nouvelle clientèle d'accéder aux bords de mer. Au lendemain de la guerre, l'essor du tourisme populaire à grande échelle est consolidé par l'allongement des congés payés et la généralisation des voitures individuelles. Les bases du tourisme de masse sont désormais posées.
Or, à partir des années 1960, dans un contexte favorable de forte croissance économique, l’État engage une politique volontariste d'aménagement du territoire dont l'objectif principal est de réduire les inégalités territoriales à l'échelle du pays. Le littoral languedocien, alors dépeuplé et largement sous-exploité, fait ainsi l'objet d'une mise en valeur de très grande ampleur. Jean Balladur, futur architecte en chef de la Grande Motte, décrit ainsi la côte languedocienne: "le lido continu (...) a pris la forme d'un cordon lagunaire de 180 km de long séparé de la plaine par des étangs saumâtres, peuplés d'anguille. De petits fleuves côtiers, le Vidourle, le Lez, l'Hérault, l'Aude, les coupent par des estuaires que l'on dénomme localement des 'graus'."
Cet univers de dunes sableuses balayées par les vents est alors infesté de moustiques.



Le but des autorités politiques est de capter sur les plages françaises du Languedoc les flots de visiteurs qui transitent par la France pour filer droit sur la Costa Brava. Le gisement touristique potentiel est pourtant prometteur: soleil omniprésent, rareté des pluies, mer bleue... D'immenses plages de sables fin ourlées de dunes vierges s'étendent sur des dizaines de kilomètres, offrant de formidables opportunités de développement et de mise en valeur dans une zone encore largement rurale et peu développée. En orientant vers le tourisme cette région de monoculture de la vigne, le gouvernement cherche à permettre une diversification des activités économiques. Cette mise en valeur des potentialités touristiques du Languedoc-Roussillon s'inscrit également dans le processus alors à l’œuvre de spécialisation des régions françaises.
L'objectif des autorités est aussi de désengorger la Côte d'Azur en offrant les infrastructures nécessaires à l'accueil d'un tourisme de masse alors en plein essor. 
Mais, pour éviter que le déferlement d'estivants ne s'accompagne d'une bétonisation des côtes, l’État prévoyant rachète des terrains pour les soustraire à la spéculation immobilière et pour reboiser le littoral. Dans le même temps, il s'assure du classement de vastes espaces en Zones d'aménagement différé (ZAD).
Le délégué à l'aménagement du territoire du gouvernement de Georges Pompidou, Olivier Guichard résume ainsi les ambitions gouvernementales pour les côtes languedociennes: "Eh bien, dans une civilisation où la part des loisirs ne cessera de croître, il est normal que l'Etat recherche les lieux encore vierges où puisse se développer cette civilisation. C'est ce qui nous a conduit à nous préoccuper de la côte du Languedoc-Roussillon et à envisager les infrastructures nécessaires pour que cette côte devienne un lieu de loisirs. Étant donné la taille des infrastructures en matière de communication, en matière de démoustication, en matière d'adduction d'eau, il fallait que l’État s'en préoccupe d'accord avec les collectivités locales." 

En septembre 1962, le ministre de la construction désigne les 8 architectes (1) qui étudieront ce vaste projet d'aménagement touristique des 200 kilomètres compris entre la Camargue et les Pyrénées. Six "unités touristiques" pouvant accueillir 1 million de touristes sont délimitées, associant les villes existantes aux stations à créer. Ces unités sont séparées par des espaces naturels protégés. (2)  
Au bout du compte, ce sont sept stations balnéaires (le Cap d'Agde, Port-Leucate, Port-Barcarès...) et douze ports de plaisance qui verront le jour le long du littoral languedocien, de saint-Cyprien à l'ouest au Grau-du-Roi à l'est.(3)
Le 18 juin 1963, un décret confie à une mission interministérielle la charge d'aménager le littoral du Bas-Languedoc. Son président, Pierre Racine, met en place un Plan d'urbanisme d'intérêt régional et se charge de coordonner l'ensemble des opérations. La tâche est immense, car il faut tout faire: démoustiquer, drainer les zones marécageuses, créer des routes, délimiter des espaces naturels à protéger, construire dans les zones à bâtir, planter, mettre en place des réseaux d'assainissement et d'adduction d'eau, creuser des ports... Quatre Sociétés d’Économie Mixte prennent en charge une partie de la réalisation des travaux d'aménagement.    

Intéressons-nous désormais à la réalisation la plus emblématique de la mission Racine: la Grande Motte. 

Vue aérienne des ziggourats de la Grande Motte. Située dans le département de l'Hérault et la région Occitanie (feu Languedoc-Roussillon), la Grande Motte est localisée sur la côte du littoral languedocien du golfe du Lion, à environ 20 km au sud-est de Montpellier et 40 km au sud-ouest de Nîmes.
* "Faire sortir une nouvelle Floride des marécages."
Coincée entre la Méditerranée et des étangs (du Ponant et du Mauguio), la Grande Motte fut construite sur un site vierge, une lande désertique, sur "une côte plate et sans relief, invisible presque de la mer, un paysage marécageux, extrêmement déboisé. Rien n'y attire, ou n'y retient le regard", note Pierre Racine. Le site est bordé d'une grande plage adossée à des dunes de sable fin dont la plus haute, la Grande Motte, donnera son nom à la future station. Les vents violents empêchent le développement de la végétation. Seuls les salicornes, quelques oyats, des roseaux et les tamaris parviennent à pousser, timidement. Quelques cabanes de pêcheurs construites à partir de matériaux de récupération attestent de la présence, épisodique, de l'homme.
C'est à Jean Balladur que fut confiée la lourde mission de donner naissance à un paysage urbain cohérent et hautement réfléchi. L'architecte revient sur la tâche prométhéenne qui lui incombait alors: "C’était une terre consentante et lassée offerte au savoir-faire du bâtisseur. Dans le passé, les fermiers, les pêcheurs, et les chasseurs l’avaient prise avec ménagement : des vignes, une peupleraie naissante, l’habillaient dans sa partie haute, vers le nord. [...] Il fallait, par un plan ferme et une forme honnête aider ce site presque vierge à se montrer à visage découvert. Il fallait, aussi, ajuster la mesure des lieux à la mesure des corps des futurs estivants : les promenades au pas des promeneurs, les terrasses de cafés au soleil couchant, les places aux joueurs, les commerces à la frivolité des femmes (sic), le port à la garde des bateaux, la plage à la nudité des baigneuses et aux jeux des enfants."

Le Provence et le Grand Pavois.

En septembre 1966, les travaux débutent avec l'installation de la drague destinée au creusement du port. On puise alors  6 millions de mètres cube de sable dans l'étang du Ponant et le port pour rehausser le niveau du sol et installer les futures constructions en sécurité (2 mètres au dessus du niveau de la mer). 
L'organisation de la Grande Motte s'avère très originale avec une urbanisation calée sur le front de mer en guise de paravent à un espace végétalisé. Balladur imagine une cité touristique populaire où il ferait bon passer ses vacances. 
Pour conjurer le spectre de la bétonisation, l'aridité des matières minérales, l'architecte a voulu faire de la ville un grand jardin. Balladur explique: "L'architecture, c'est le vie, ce qui est en creux, ombré dans les plans [...]. L'imaginaire des hommes a toujours fait le paradis dans un jardin. C'est un jardin qu'il fallait offrir."
De fortes contraintes climatiques rendent la tâche ardue. Il faut d'abord irriguer à partir du canal du bas-Rhône, puis choisir avec soin des végétaux adaptés à la sécheresse estivale et à la violence des vents. Dès l'origine, les espaces verts se taillent la part du lion comme par exemple cette grande avenue piétonnière arborée reliant les plages aux hébergements.
La station se dote également d'un mobilier urbain spécifique (lampadaire, fontaine, feux de signalisation), dessiné par Balladur. Des fontaines, sculptures réalisées par des artistes agrémentent encore la ville. 


En 1967, Charles de Gaulle visite les chantiers de construction.
Il déclare à cette occasion: "Le tourisme, les loisirs sont une part fort importante de la civilisation moderne. Et la France l'a compris, un peu partout, et je vois qu'elle l'a compris spécialement ici."
Clin d'oeil à de Gaulle, Jean Balladur a fait construire des balcons dont la forme rappelle le profil du général doté de son généreux appendice nasal.
 
 L'architecte en chef cherche à ce que la station s'harmonise avec le paysage dunaire alentour, ainsi qu'avec les reliefs cévenols environnants. Aussi opte-t-il pour des constructions de forme pyramidale, inspirées de l'architecture maya. Les immeubles ont été construits en béton, afin de résister aux embruns que le vent d'est apporte de la mer. Facile à travailler, peu onéreux, ce matériau a pour autre atout de vieillir assez bien. Les bâtiments du levant (le Grand Pavois, le Provence), à l'est du port, ont le volume de pyramides dressées, tandis que ceux du couchant adoptent des volumes courbes, plus doux (les conques de Vénus et les bonnets d'évêque). Entre les deux espaces, la grande pyramide, la plus haute de la ville, sert de repère aux plaisanciers égarés.
L'architecture en forme de pyramide a pour avantage d'offrir un maximum d'espaces à l'ouverture vers l'extérieur, afin que la vue sur mer ne soit pas réservée à une poignée de privilégiés. Cette architecture en escalier permet en effet à chaque logement de disposer une grande terrasse.
Car on touche ici un des aspects les plus intéressants du projet initial d'aménagement de la Grande Motte. Il s'agit en effet de rendre la station accessible à un public populaire.
Aussi, pour proposer des locations accessibles, les immeubles sont constitués de petites surfaces, des studios et appartements familiaux à des tarifs attractifs. A l'été 1968, les premiers logements sont livrés, mais peinent à trouver preneur. En 1969, le tour de France fait étape à la Grande Motte ce qui permet de braquer les projecteurs sur la cité futuriste et ainsi de la faire connaître. Dès lors, les logements s'arrachent, en particulier les studio-cabines.

La silhouette imposante de la grande pyramide a le profil inverse de celui du Pic Saint-Loup, contrefort des Cévennes qui se dessine au loin.
    
Cinquante ans après sa fondation, la Grande Motte fait partie des stations balnéaires les plus fréquentées, elle est même devenue une ville à part entière avec des résidents permanents (de 56 habitants en 1968 à 8629 habitants permanents en 2016). Au cours de l'été, ce ne sont pas moins de 120 000 touristes qui y séjournent dans tous les types d'hébergement imaginables: appartements surtout, mais aussi hôtels, résidences locatives, villas, campings, villages de vacances, bateaux de plaisance..
Le succès est donc bien au rendez-vous pour la Grande-Motte, mais la vocation sociale de la station n'est en revanche plus guère d'actualité. Ces dernières années, la municipalité s'éloigne en effet de la volonté initiale de démocratiser les vacances. Aujourd'hui, la station abrite davantage d'hôtels haut de gamme. Promoteurs et commerçants cherchent avant tout à attirer une clientèle aisée et, petit à petit, les plages privées grignotent du terrain.

La Grande Motte vue du ciel. Image extraite d'un documentaire diffusé en 2016 sur Arte: "France-Allemagne, une histoire commune. Paysages de vacances."


Rançon de la gloire, la station a aussi ses détracteurs. Certains considèrent les pyramides comme des hérésies architecturales, tout en déplorant l'artificialisation du site. D'aucuns parlent même à son sujet de "Sarcelles-sur-mer" ou de "béton-plage".
"Au départ, il y a eu une certaine hostilité parce que c'est un paysage évidemment nouveau, étrange qu'ils ont vu surgir sur les sables de la Grande Motte et puis, de proche en proche, ils ont retrouvé une ambiance vivante", se défend Balladur. Dans son ouvrage "La Grande Motte, l'architecture en fête ou la naissance d'une ville", l'architecte en chef considère au contraire qu'il a soustrait sa création à "la horde des promoteurs qui déferlaient depuis peu sur le littoral [et] risquaient de la violer sans vergogne. Les lotissements sinistres et linéaires de Carnon et de Palavas, le mur de la honte qui barrait la mer au Grau-du-Roi, portaient témoignage de leurs désordres." 
On imagine sa déconfiture lors de la visite de de Gaulle à la Grande Motte. En effet, après s'être fait présenter le projet urbanistique, le chef de l'Etat interroge, goguenard: 
« En somme, Monsieur l’architecte, vous voulez nous faire un nouveau Palavas ici ?" Déconfit, Balladur se défend timidement: " Non, pas tout à fait, mon Général, ce sera autre chose." 
 Pauvre Palavas, pourquoi suscite-t-elle tant de sarcasmes?

Cliquez sur les balises pour comprendre l'organisation de la Grande Motte.


* Pa Pa Palavas.
En raison de sa proximité avec l'agglomération montpelliéraine, l'ancien petit village de pêcheur de Palavas devient dès l'entre-deux-guerres, LA station des héraultais de l'arrière-pays. (4) Au lendemain de la guerre, les constructions se multiplient de façon désordonnée, si bien qu'à l'orée des années soixante, la station possède un noyau central très densément urbanisé, principalement constitué de villas et de petits immeubles. Construite et développée sans aucune préoccupation d'urbanisme moderne, Palavas s'est imposée dans l'imaginaire collectif comme l'archétype du littoral saccagé par la bétonisation et atteint de bénidormisation rampante. Au vrai, cette réputation est largement usurpée, surtout si l'on songe à d'autres hérésies urbanistiques voisines telles que Carnon (5) ou Gruissan-Plage (dont le charme initial est rompu).  



La chanson populaire ne déroge pas à la règle. Quand Palavas est évoquée dans un morceau, c'est sous un jour sinistre ou pour profiter de la sonorité pseudo-exotique de son nom.
Ainsi, dans le refrain de son titre "Pa Pa Pa Palavas" issu de la bande originale des Triplettes de Belleville, Benoît Charest fait rimer Palavas avec n'importe quel mot se terminant par -asse. Ce qui donne:"Sur les quais de Palavas / Nos avenirs s'entrelacent / Sur ta robe a fondu ma glace / C'est collant et c'est dégueulasse." Dans le même ordre d'idée, Marc Charlan enregistre un morceau dont l'intérêt principal réside dans le titre: "Je me casse à Palavas".
Dans "Les bords de mer", en 2008, Julien Doré se fait larguer. Pour se changer les idées, il se rend à Palavas. A l'écouter, c'est une erreur: "Je paye en liquide ma chambre single / à Palavas. / Les bords de mer me désespèrent / sans ta tronche."
En 2012, à l'occasion d'une collaboration exceptionnelle, le chanteur Miossec et le pianiste Baptiste Trotignon composent et interprètent une chanson balnéaire consacrée aux foules venues se faire rôtir sur les plages méditerranéennes. Agoraphobe, le barde breton y propose sa vision (terrifiante) du tourisme de masse au bord de la "grande bleue". Quel nom donnée à une telle chanson? Palavas bien sûr [paroles ci-dessous]
A condition de garder à l'esprit qu'il y a toujours pire ailleurs, il reste cependant de l'espoir pour Palavas. Ainsi, dans le titre "Rimini", vibrant hommage au champion cycliste Marco Pantani, le chanteur rappelle qu'" à côté de Rimini même Palavas a l'air sexy / (...) à côté de Rimini, la Grande Motte ressemble à Venise."


Vue satellite de Palavas-les-Flots.

Conclusion: Plus d'un demi-siècle après le lancement de la mission Racine, le plan d'aménagement du littoral languedocien a largement atteint ses objectifs, faisant de ce mince cordon dunaire une grande région touristique. 
L'afflux considérable de touristes (de 525 000 en 1965 à près de 5 millions à la fin des 1980's) permet de faire du tourisme le premier secteur d'activité de la région et de dégager des chiffres d'affaires considérables.
En contrepartie, la promotion du tourisme balnéaire a accru les déséquilibres régionaux entre un littoral au bord de la saturation l'été et l'intérieur rural et montagneux (sublime parc du Haut-Languedoc).

Notes: 
1. Jean Balladur, Georges Candilis, Jean Lecouteur, Raymond Gleyze, Edouard Hartené, Pierre Lafitte, Henri Castella, Elie Mauret.
2. Du Grau-Roi à Palavas; de Marseillan au Grau d'Agde; de Valras à l'embouchure de l'Aude; de Saint-Pierre à Gruissan; de Leucate à Barcarès; de Canet à Argelès.
 Nous nous intéressons ici plus particulièrement à la section confiée à Jean Balladur, celle correspondant au 24 kilomètres de littoral entre le Grau-du-Roi et Palavas. 
3.  L'objectif de l'aménagement du littoral languedocien cherche aussi à attirer une clientèle différente: les naturistes. Un village naturiste est aménagé à leur attention au Cap d'Agde, le plus grand site d'Europe en terme de capacité d'accueil lors de sa création en 1974. 
4.  Pauvre Palavas. Quelques bicoques de pêcheurs disséminées le long des étangs de Pérols et de Méjean. Au XVIIIème siècle, un petit fortin militaire (Redoute de Ballestras) est construit pour surveiller le littoral, menacé par les corsaires. L'afflux de population entraîne la création d'une commune au milieu du XIXème siècle. Un petit train voit le jour, qui permet aux Montpelliérains de s'adonner aux joies des bains de mer. 
En 1928, Palavas devient Palavas-les-Flots pour bien insister sur sa vocation balnéaire.
Sur la rive gauche du Lez, les rues étroites composées de modestes maisons de pêcheurs sont dominées par la silhouette imposante du phare de la Méditerranée, ex-château d'eau construit autour de l'ancien fort du XVIIIè siècle. Les lieux de villégiatures se trouvent sur la rive droite qui abrite d'imposants chalets et vastes villas caricaturés par le dessinateur Albert Dubout.
5. Sur un ancien cordon littoral vierge, Carnon est devenu une sorte de paravent minéral géant face à la mer.

 
 
Baptiste Trotignon et Miossec:"Palavas-les-Flots" (2012)
 Nous essayons de nous combler / la peur du vide, l'envie de l'autre / Pour cela il faut s'amasser les uns sur les autres / Nous essayons de rester groupés sur des plages / où nous supportent / les coups de soleil, les coups de sang, / la chaleur ça réconforte.
Nous essayons de nous plonger / les uns dans les autres / En bouteille ou en apnée/ Après tout peu importe / ce qu'on va bien pouvoir trouver les uns chez les autres /Nous n'avons plus d'intimité / depuis quand est-elle morte?/

Refrain: Quand on est seul / On entend plus que soi /  Ça fait du bruit / On attend qui / On attend quoi? / 

Nous essayons de rester collés / de rester parmi nos proches / de ne surtout pas s'éloigner / de ne pas finir sur les roches / Nous sommes ravis, enchantés de partager notre bidoche / C'est vrai que la promiscuité / ça peut foutre les pétoches / Nous essayons de nous retrouver / qu'on soit beau qu'on soit moche / sur des serviettes, un mettre carré / qu'est-ce que tu me reproches?
 
Quand on est seul / On entend plus que soi /  Ça fait du bruit / On attend qui / On attend quoi / Quand on est seul / On a plus que soi / ça fout les jetons / Pourquoi n'es-tu plus là?

Les bonnets d'évêque.

Sources:
- Les pages consacrées à la Grande Motte (p289-316) dans la thèse de doctorat de Xuan Son Le:"Lieux et modèles: l'exemple des villes de fondation au XXème siècle."
- "La Grande Motte, cité des dunes", CAUE de l'Hérault, décembre 2010. 
- "France-Allemagne, une histoire commune. Paysages de vacances." Documentaire diffusé sur Arte en 2016.
- Palavas-les-Flots, la plage historique de Montpellier.
- INA: La mise en valeur du Languedoc-Roussillon. 
- INA: Aménagement littoral du Languedoc Roussillon. 
- Sur les docks (France culture): "La Grande Motte hors saison".
- Le Génie des lieux (France culture): "La Grande Motte: cité des vacances". 
- L'été archi: "A la Grande Motte, les pyramides utopiques de Jean Balladur". 
- Culture Box: "Il y a 45 ans, une ville surgissait de nulle part: la Grande Motte." 
 - Libération, "La Grande-Motte: les vacances de Monsieur Spock."

Bonus:
- une étude de paysage sur la Grande Motte (chapitre habiter les littoraux en sixième): version PDF.