Affichage des articles dont le libellé est JAZZ. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est JAZZ. Afficher tous les articles

lundi 29 avril 2024

Chanter les droits civiques

Des années 1930 à l'aube des années 1970, le mouvement des droits civiques aux États-Unis, c'est-à-dire la lutte menée par les Africains-Américains pour obtenir l'égalité des droits dans la loi et dans les faits, a été mené en musique.    

Comment les musiciens ont-ils accompagné et participé activement au mouvement des droits civiques ? Comment leur musique a-t-elle été influencée, tant dans la forme que dans le fond, par les combats menés pour l'égalité ? 

Entre les années 1930 et 1954, les musiciens tentent de dénoncer le racisme brutal et assumé du Sud profond, mais aussi celui, plus insidieux, mais non moins réel, du Nord.

Puis, entre le milieu des années 1950 et le milieu de la décennie suivante, les militants des droits civiques mènent leurs actions en musique. Lors des manifestions, sit in, boycott, la musique est omniprésente. Les militants entonnent des freedom songs. Les artistes amis, qu'il s'agisse de jazzmen militants ou de la jeune scène folk new-yorkaise, jouent pour lever des fonds, composent pour mieux dénoncer, bref s'engagent. 

Enfin, alors que le mouvement paraît triompher avec l'adoption de lois mettant un terme à la ségrégation légale, la persistance du racisme n'échappe pas aux artistes afro-américains qui inventent alors un nouveau langage musical. En écho à l'émergence du Black power, la soul music et le free jazz entendent assumer fièrement une couleur de peau jusque-là vouée aux gémonies. 

I. 40 acres et une mule.

A l’issue de la Guerre de Sécession, en 1865 les esclaves sont libérés (13ème), reconnus citoyens par le 14 ème (en 1868). En 1870, le 15 ème amendement accorde le droit de vote aux ♂ et interdit à tout État de priver un citoyen du droit de vote sous prétexte de "race, couleur ou servitude antérieure". Dans les faits, les anciens esclaves connaissent des conditions d'existence très difficiles et beaucoup d'affranchis retombent sous la coupe de leurs anciens maîtres. Réduits à la condition de salariés agricoles ou de métayers (sharecropper), avec des salaires de misère, ils sombrent rapidement dans la spirale de l’endettement, une nouvelle forme de servage. (1) Pour illustrer, le phénomène, citons le morceau "Forty acres and a mule" (40 acres et une mule), une composition d'Oscar Brown Jr de 1965. Auteur, compositeur, l'activiste ironise sur les promesses non tenues et la manière dont les Africains-Américains furent sacrifiés sur l'autel de la réconciliation entre le Nord et le Sud. Il chante : "si je ne me suis pas trompé / j'ai lu, pendant le peu de temps passé à l'école / que, tous les esclaves affranchis / étaient censés recevoir en dédommagement : 40 acres et une mule". Leurs descendants attendent encore !

  La société blanche sudiste a certes perdu la guerre civile, mais elle n'entend pas remettre en causes ses fondements racistes. Divers subterfuges permettent aux autorités locales et aux états du Sud d'entraver l'inscription des Noirs sur les listes électorales. Des organisations suprémacistes blanches telles que le Ku Klux Klan usent de violences pour maintenir le "Noir à sa place". Les exécutions sommaires se multiplient dans le dernier tiers du XIX° et le début du XX° siècle. Au total, jusqu'aux années 1960, on dénombre environ 5 000 lynchages dont les victimes sont à 80% noires. Ces lynchages punissent des infractions supposées, le plus souvent des accusations de viol ou de manque de respect à l'égard d'une femme blanche. Mais, un simple regard, une parole peuvent coûter très chers. Évidemment l'accusé ne dispose d'aucun moyen de défense et termine donc généralement au bout d'une corde. 


En 1937, Abel Meeropol, jeune professeur blanc, juif et communiste, tombe par hasard sur le cliché d'un lynchage (de Thomas Shipp et Abram Smith). Horrifié, il prend sa plume et compose le poème Bitter fruit (fruit amer) qui dépeint avec subtilité un lynchage. Meeropol compose ensuite une musique pour faire de son poème une chanson: Strange fruit. Le morceau est proposé à Billie Holiday, qui se produit en 1939 sur la scène du Cafe Society, un des rares établissements totalement déségrégué du Greenwich Village. La voix déchirante de la chanteuse confère à la chanson une dimension dramatique inédite. Incommodante, éprouvante et particulièrement dure, elle suscite un sentiment de malaise. Meeropol file la métaphore du fruit jusqu'à la putréfaction finale. Il fait de l'auditeur un observateur curieux. Dans un cadre bucolique, en apparence paisible, ce dernier est attiré par des formes étranges, puis très vite confronté à une scène effroyable. Planté au pied de l'arbre, il ne peut désormais plus détacher ses yeux (et surtout ses oreilles) des corps meurtris. La musique, lancinante, accompagne à la perfection les paroles sinistres. "Scène champêtre du Brave Sud, / Yeux exorbités et bouche tordue. / Senteur de magnolia, propre et fraîche, / Puis la puanteur de la chair brûlée."

 Les musiciens noirs ne restent bien sûr pas indifférents à l'implacable ségrégation subie par tous. On présente souvent le blues comme une musique de soumission. S'il est vrai, que la plupart des blues content les misères qui affectent le chanteur ou un individu en particulier, sans autres formes des revendications, cependant certains thèmes ouvertement politiques sont parfois évoqués frontalement. En 1952, Big Bill Broonzy enregistre Black brown and white et il n'y va pas par quatre chemins. Dans le refrain, il dénonce l’aggravation des discriminations en fonction de la quantité de mélanine des individus. Il chante : « Si tu es blanc, ça va/ si tu es beige, passe encore/ mais si tu es noir, dégage ! ». Dans le dernier couplet, l’auteur se demande : « quand en finira-t-on avec Jim Crow ? ». Les lois Jim Crow sont mises en place en 1896, au lendemain de l'arrêt Plessy contre Ferguson. L'appellation Jim Crow est une référence à un personnage noir ridiculisé dans une chanson de 1828. En vertu du principe du "séparé mais égal", la Cour suprême entérine et justifie la ségrégation en marche au Sud. L'accès des citoyens noirs aux espaces publics (toilettes, fontaines, écoles) et privés (restaurants, hôtels, cafés) est restreint ou interdit. En légalisant la ségrégation raciale dans le Sud, les lois Jim Crow établissent un ordre raciste fondé sur la constante soumission du Noir au Blanc.

Josh White, subtil guitariste de blues initié par un musicien aveugle qui diffuse la bonne parole dans le sud-est des Etats-Unis, dépeint dans ses compositions les réalités du racisme systémique du Sud profond. Il sera une des principales sources d'inspiration du courant folk progressiste new-yorkais des années 1950. En 1941, il enregistre An album of Southern exposure, une charge antiségrégationniste d'une audace folle, qui lui vaut l'admiration d'Eleanor Roosevelt et une haine tenace dans le Sud. A Greenville, Mississippi, le KKK organise pour la presse locale le procès par contumace de l'artiste, dont l'effigie est brûlée. Ecoutons le couplet final d'"Uncle Sam says", dans lequel White chante "Si vous me le demandez, je pense que la démocratie est bonne / Je veux dire la démocratie sans ligne de couleur / Oncle Sam dit, "nous vivrons à l'américaine" / réunissons nous et tuons Jim Crow aujourd'hui".  


Dans ces conditions, la misère persistante et les violences racistes convainquent des milliers d'Afro-américains de quitter les campagnes pour les villes du sud en cours d'industrialisation ou les grandes métropoles industrielles du Nord (Detroit, Chicago notamment). Dans son "Cadillac assembly line" (1976), Albert King - colossal guitariste du label STAX - dépeint les motivations d'un migrant, quittant le Sud pour Detroit : "je vais à Detroit, Michigan, chérie, tu dois rester ici / Je vais me trouver un boulot sur la chaîne de montage de Cadillac / J'en ai marre de chanter en regardant la route du Mississippi / j'en ai marre de chanter en ramassant ce putain de coton / Je vais sauter dans un bus en partance vers le nord / Je n'aurai plus à dire "oui monsieur". Or, là encore, les bas salaires imposés et l'exclusion des syndicats, font des Noirs une main d’œuvre corvéable et soumise, parquée dans de vastes quartiers noirs ségrégués. 

Face à cette situation épouvantable, les Noirs américains ne disposent alors que de très peu d'organismes de défense. Au sortir de la SGM, le principal reste la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP). Créée en 1910, l'organisation, très influencée par W.E. Du Bois, milite pour une éducation égale et une application loyale de la constitution. Elle s'est employée à renverser les lois Jim Crow grâce à des actions en justice. Elle fut donc menée par des avocats et des personnalités publiques. En 1954, la NAACP remporte une très grande victoire par l'arrêt Brown vs. Topeka Board of Education. La Cour suprême déclare la ségrégation scolaire anticonstitutionnelle. Les choses sont en train de changer.

 II. Seulement un pion dans leur jeu. 

Les militants des droits civiques adoptent une nouvelle stratégie reposant sur l'action directe (sit-ins, freedom rides, boycott, sleep-ins) permettant à n'importe qui d'y participer. Ces actions se fondent sur les valeurs de la désobéissance civile non-violente, pacifiste et ont un caractère multiracial. Les premiers combats portent sur la déségrégation scolaire et dans les transports. Le 1er décembre 1955, à Montgomery (Alabama), Rosa Parks, ouvrière et militante chevronnée de la NAACP, est arrêtée parce qu’elle refuse de laisser sa place à un Blanc dans un bus. Les militants s'organisent au sein du Montgomery Improvement Association afin de boycotter les transports publics. Ils choisissent pour porte-parole Martin Luther King, pasteur de l'église baptiste de l'avenue Dexter. L'homme est jeune, cultivé, charismatique.  

Or, dès les prémisses de la lutte, la musique est omniprésente. Face aux mauvais traitements et aux coups, les chants entonnés à l'unisson donnent du courage, soudent et galvanisent les militants. Un vaste répertoire de "Freedom songs" est mobilisé: "We shall not be moved" (nous ne bougerons pas), "On way to freedom land" (en route pour la liberté), "We shall overcome" (nous vaincrons), "Keep your eyes on the prize", « Ain’t gonna let nobody turn me around » (ici par les Freedom Singers)... La plupart de ces chants de la liberté adaptent les mélodies des spirituals et gospels dont on se souvient de l'importance pour les esclaves, qui y puisèrent les références bibliques permettant d'identifier leur sort à celui des Hébreux captifs du Pharaon et libéré par Moïse. Il suffit de changer les paroles de ces chants connus de tous pour les adapter à la situation vécue. 

La bataille de Montgomery inspire plusieurs morceaux qui sont autant de chroniques du mouvement en cours. En 1956, avec "The Alabama bus", Brother Wil Hairston, ouvrier et prêcheur musicien, raconte à la manière d'un negro spiritual le boycott des bus de Montgomery et insiste aussi sur le rôle joué par MLK, la nouvelle figure de proue du mouvement "Je veux vous parler du révérend Martin Luther King / (...) Mon Dieu, il avait une force immense / Et il m'a rappelé Moïse en Israël. / Il a dit:«Un homme n'est rien d'autre qu'un homme.» Il a dit: «Regardez ici, Alabama. Vous ne voyez pas? Il a dit: «Tout mon peuple va me suivre» (...) «Tout mon peuple va se rendre au travail à pieds».

En 1963, Charles Neblett des Freedom Singers écrit "If you miss me from the back of the bus". Son groupe, les Freedom Singers a été fondé en 1962 par quatre militants du Student Non Violent Coordinating Comittee (SNCC). Présents lors des grands rassemblements du mouvement pour les droits civiques, ils chantent en chœur afin de galvaniser les manifestants et pour collecter des fonds en faveur de la cause. Le morceau "If you miss me from the back of the bus" célèbre la déségrégation dans les transports en commun et l'émancipation en cours. Ecoutons la version qu'en donne Harry Belafonte : «Si tu ne me trouves pas à l’arrière du bus/et que tu ne me trouves nulle part / viens donc à l’avant du bus / c’est bien là que je serai / viens donc à l’avant du bus / c’est là que je voyagerai » « Si tu ne me trouves pas dans les champs de coton/ si tu me trouves nulle part/ viens donc au bureau de vote/ j’y serai en train de voter. »  

 Le boycott ne prend fin qu'en décembre 1956, mais se solde par une grande victoire. La Cour suprême approuve la déségrégation dans les bus. Pour autant, la lutte contre les discriminations n'a rien d'une course linéaire vers le progrès, tant le racisme reste ancré dans le Vieux Sud. 


>Ainsi, en août 1955, quelques mois avant le boycott de Montgomery, le jeune Emmett Till est victime d'un lynchage près de Money, Mississippi. Ces meurtriers, jugés devant un jury complaisant sont acquittés. En 1962, Bob Dylan, qui est né la même année que Till, a 21 ans, décide de consacrer une chanson à l'assassinat du garçon.  Arrivé depuis peu au Greenwich Village, Dylan vient d'y rencontrer Suze Rotolo, secrétaire au CORE (Congress of Racial Equality: une organisation de lutte pour les droits civiques). Elle raconte tous les soirs à son amant des histoires sur la lutte pour les droits civiques, contribuant ainsi au réveil de la conscience politique du chanteur. En janvier 1962, Dylan compose "The Death of Emmett Till", première chanson d'une série de protest songs. Les paroles retracent avec une précision journalistique le déroulé des événements. Le premier couplet commence ainsi : « C'était dans le Mississippi, il n'y a pas si longtemps / Qu'un jeune type de Chicago a passé une porte dans le Sud / J'ai toujours présente à l'esprit l'horrible fin tragique du garçon / Sa couleur de peau était noire, son nom était Emmett Till ». Puis il compose en 1963 « Only a pawn in their game »,"seulement un pion dans leur jeu". C'est un hommage à Medgar Evers, le responsable de la NAACP dans le Mississippi, qui vient d'être assassiné par un suprémaciste blanc. Pour le chanteur, son assassin n'est qu'un pion utilisé par un système raciste et ségrégationniste. Au delà du cas Dylan, il est intéressant de noter le rôle joué par les acteurs de la petite scène folk progressiste du Greenwich Village. On peut citer notamment Phil Ochs, Joan Baez, Odetta, Josh White... Tous profondément influencés par Woody Guthrie, ils dénoncent dans leurs compositions le racisme et la ségrégation. 


La scolarisation des Africains-Américains constitue l'autre enjeu crucial pour les militants des droits civiques comme pour leurs adversaires. Depuis l'arrêt Brown vs Board of Education, la séparation entre blancs et noirs est en elle-même inégalitaire. Il convient donc d'y mettre un terme. Cependant, la Cour ne fixe pas de date butoir dans l'application du processus. Si bien que, dans le Vieux Sud, les autorités locales freinent des quatre fers. En 1957, l'intégration de 9 élèves noirs dans un lycée de Little Rock (Arkansas) provoque un véritable tollé chez les parents d'élèves. Dans ce bastion ségrégué, ils savent pouvoir compter sur le soutien du gouverneur de l'Etat : Orval Faubus. Charles Mingus, célèbre contrebassiste de jazz, ne s'y trompe pas lorsqu'il prend violemment à parti le gouverneur de l'Arkansas dans une de ses œuvres majeures: le puissant "Fable of Faubus". L'idée de fustiger le gouverneur - parfaite incarnation du racisme - voit le jour sur scène lorsque le contrebassiste demande au reste des musiciens de citer quelqu'un de ridicule. Spontanément, ces derniers lancent le nom de Faubus. "- Cite-moi quelqu' un de ridicule?/ -Le Gouverneur Faubus/ - Pourquoi est-il malade et ridicule?/ - Il s' oppose à l' intégration scolaire [des noirs]/ - Alors, c'est un dingue/ A Bas les nazis, les fascistes, ceux qui se croient supérieurs/ A Bas le Ku Klux Klan/

Les lycéens noirs de Little Rock ne seront finalement scolarisés que grâce à l'intervention de l'Etat central qui impose la fédéralisation de la garde nationale de l'Arkansas. 

La résistance passive et les actions non violentes occupent une place centrale dans le combat pour les droits civiques comme le prouve par exemple, en 1960, les sit in organisés par de jeunes militants de Greensboro (Caroline du Nord) qui décident d'occuper les places au comptoir des cafétérias des magasins Woolworth qui refusent de servir les Noirs. Sur la pochette d'un album essentiel du batteur de jazz Max Roach intitulé "We insist. Freedom now suite" sorti en 1961, trois jeunes Afro américains regardent l'objectif du photographe alors qu'ils sont installés au comptoir d'un établissement dont le serveur est blanc. L'album en 5 tableaux évoquent l'esclavage et le racisme aux EU et en Afrique du Sud avec des morceaux aux titres évocateurs : "Driva'man", "Freedom day"... "Chuchote, écoute, murmure, écoute / Les murmures disent que nous sommes libres. / Les rumeurs volent, doivent mentir, / Est-ce vraiment possible ? Je ne peux pas le concevoir, je ne peux pas le croire / Mais c'est ce qu'ils disent.  / plus d'esclavage / c'est le jour de la liberté".  Au micro se trouve Abbey Lincoln, alors épouse de Roach. 


Les militants des droits civiques cherchent à porter le fer dans la plaie, organisant des mouvements de protestation dans les bastions du racisme américain, en particulier le Mississippi ou l'Alabama. La ville la plus peuplée de l'état, Birmingham, est une citadelle de la ségrégation. Les églises, les maisons des manifestants pour les droits civiques explosent la nuit, mais la police ne fait rien ou feint de ne jamais retrouver les poseurs de bombes qui agissent donc en toute impunité. Cette sinistre spécialité vaut à la ville le surnom de Bombingham. Le 3 avril 1963, l'organisation dirigée par MLK, la Southern Christian Leadership Conference, lance le projet C (pour "confrontation") afin de mettre à jour la violence de la police locale sous les ordres de "Bull" O'Connor. La répression brutale des marches fait réagir les artistes. Gil Turner, leader de la formation folk des New World Singers écrit la même année la chanson Carry it on, dans laquelle il revient sur la manière dont les manifestants sont agressés par des chiens dressés, tandis que les jets d'eau à très forte pression qui sortent des tuyaux des pompiers renversent les marcheurs. "Ils vont vous raconter leurs mensonges / Envoyer leurs chiens pour mordre nos corps / Ils vont nous conduire en prison / Continuons" (Judy Collins) 

Tout au long de ses combats, MLK sait pouvoir compter sur les musiciens et les chanteurs. Le soutien est artistique, mais aussi financier. Carmen McRae, Thelonious Monk, Quincy Jones, Joséphine Baker, Harry Belafonte, Tony Benett, Ray Charles organisent des concerts pour récolter des fonds. C'est particulièrement le cas de Mahalia Jackson, immense chanteuse de gospel, dont les recettes des concerts permettent de financer les déplacements de MLK. Le soutien est aussi moral. Ainsi dans les moments difficiles, King n'hésite pas à appeler Jackson au téléphone au milieu de la nuit, en l'implorant de chanter, pour lui remonter le moral. Lors de la marche sur Washington pour l'emploi et la liberté du 28 août 1963, alors que MLK s'avance au micro, Mahalia Jackson l'encourage :"Parle-leur de ton rêve, Martin !" Après 12 minutes de discours, King abandonne ses notes, pour se lancer dans un véritable prêche rythmé et intense, dont la scansion rappelle celle du meneur dans les chorales des églises noires. La journée est ponctuée de chants. Elle a d'ailleurs commencé par un concert au Lincoln Memorial, reflétant l'importance de la musique dans le mouvement des droits civiques. Au premier rang se trouvent les acteurs de la scène folk du Greenwich Village: Odetta ("I'm on my way and i won't turn back"), Joan Baez (O freedom), Josh White et Peter Paul and Mary reprennent Blowin' in the wind, Dylan (When the ship comes in, Only a pawn in their game, Eyes on the prize avec Len Chandler). Tous les interprètes se retrouvent pour conclure par l'hymne officieux du mouvement des droits civiques popularisé par Pete Seeger : We shall overcome. Après le grand discours de King, deux immenses chanteuses clôturent la manifestation : la cantatrice Marian Anderson et Mahalia Jackson qui reprend How i got over. Plus que jamais, la musique est le carburant de l'insurrection non-violente.   

Très vite cependant, la brutalité raciste reprend ses droits. Le 15 septembre 1963, quatre fillettes noires sont tuées dans l'explosion d'une bombe dans l'église baptiste de la 16ème rue de Birmingham. L'événement scandalise l'opinion publique et suscite de vives réactions dans le monde musical. Deux mois seulement après l'explosion, Coltrane enregistre Alabama en hommage aux fillettes assassinées, une pièce lente et envoûtante sur laquelle semble planer l'esprit des quatre fillettes. Le drame inspire également "Birmingham sunday" à Richard Farina, étoile montante et filante du folk. L'auteur confie la chanson à Joan Baez, sa belle-sœur. Le morceau, émouvant, est magnifiée par l'interprétation de l'artiste, dont la voix cristalline donne le frisson et tranche avec l'horreur du crime commis. "Ce dimanche à Birmingham un bruit fit trembler le sol ? / personne n'avait entendu un son si lâche. / Et les chœurs continuèrent à chanter la Liberté." Nina Simone est folle de colère à l’annonce du drame. Alors qu’elle cherche une arme, son mari la retient et lui lance : « La seule chose que tu aies, c’est la musique. » L’explosion et la mort des fillettes lui inspire un de ses titres les plus forts : « Mississippi Goddam ». Elle chante " Oh, ce pays est plein de mensonges / vous allez tous mourir et mourir comme des mouches/ Je ne vous fais plus confiance / Vous continuez à dire « allez-y doucement » / « Allez-y doucement »." On sent pointer dans ces derniers mots l'impatience d'une artiste qui marque ainsi la volonté d’en finir avec les atermoiements qui repoussent toujours au lendemain la fin véritable de la ségrégation et des violences racistes.  L'infléchissement du parcours artistique de la chanteuse est représentatif de celui de nombreux Afro-américains. Tout en reconnaissant l'abnégation dont il a fait preuve King, beaucoup de militants et donc de musiciens lui reprochent sa modération. 

III."Say it loud! I'm black and i'm proud!" 

La mobilisation des militants antiségrégationnistes semble aboutir sous la présidence Johnson. En 1964, le Civil rights act interdit les discriminations et la ségrégation raciale dans les lieux publics. L'année suivante, le Voting Rights Act interdit toute restriction au droit de vote. Problème, il y a loin de la coupe aux lèvres et, dans le Sud profond, l'application de la loi est repoussée aux calendes grecques. Aussi, pour lever les obstacles à l'inscription des Africains-Américains sur les listes électorales dans le Sud, trois marches pacifiques sont organisées entre Selma et Montgomery en mars 1965. Lors de la première, les manifestants subissent de terribles violences policières (au cours du tristement célèbre bloody sunday). De nouveau, MLK bat le rappel des musiciens acquis à sa cause. Lors de la troisième marche, on distingue parmi les manifestants Nina Simone, Ella Fitzgerald, Sammy Davis Jr, Harry Belafonte, Peter Paul and Mary, Odetta. Au terme de la marche, à Montgomery, Joan Baez, le Chad Mitchell trio, Peter Paul and Mary reprennent en chœur Blowin' in the wind. Si les chanteurs de folk, partisans de la déségrégation, sont encore nombreux à participer aux diverses actions pacifiques organisées dans le sud, Dylan, lui, a déserté le mouvement des droits civiques et cherche à se débarrasser de son image de chanteur engagé.

 Par les deux grandes lois de 1964 et 1965, les Africains-Américains se voient enfin reconnaître les droits dont ils étaient injustement privés, mais ils continuent de subir les inégalités sociales les plus criantes. Derniers embauchés, premiers à être licenciés, ils sont très nombreux à être parqués dans des taudis sordides. Mortalité infantile, chômage, misère accablent leurs habitants, confrontés par ailleurs aux brutalités policières, suscitant des explosions de violences. En 1965, une grave émeute éclate dans le quartier de Watts, au sud de LA. Martin Luther King se rend sur place. L'accueil est glacial. Certains jeunes du quartier reprochent au pasteur la lenteur des changements et récusent le recours aux méthodes non-violentes. Confrontés aux bavures, beaucoup veulent pouvoir riposter. 

King lance alors le Chicago freedom movement, s’installant avec toute sa famille dans le West Side de Chicago. Par cette campagne, il entend dénoncer les discriminations dont sont particulièrement victimes les AA en matière de logements et d'emplois. Le 10 juillet 1966, il prononce un discours devant 60 000 personnes dans le stade de Soldier Field. Aux côtés de King se trouvent Mahalia Jackson, Peter Paul and Mary et Stevie Wonder, alors âgé de 16 ans. Instrumentiste et compositeur surdoué, il consacre en 1973 la chanson "Living for the city" aux sordides conditions d'existence du ghetto. Le soulman narre l'histoire d'un enfant né dans le Mississippi à une « triste époque » et installé à l'âge adulte à NY. "Il a beaucoup de patience mais bientôt il n'en aura pas assez / Trouver un emploi est comme chercher une aiguille dans une botte de foin / Car où il vit on n'emploie pas les gens de couleur / En vie juste assez,  juste assez pour la ville". On notera que les paroles semblent répondre à celles du morceau d'Albert King diffusé plus tôt. De nombreux musiciens afro-américains se font alors les chroniqueurs du quotidien sordide du ghetto. Exemple avec le "Ghetto child" de Curtis Mayfield (1972). "Maison cassée / père parti / mère fatiguée / donc il est tout seul/ un peu triste / un peu fou / l'enfant du ghetto / je crois qu'il s'est fait avoir".  En 1969, Marlena Shaw co-écrit et interprète "Woman of the ghetto". Elle y soulève le décalage existant entre la législation et une discrimination dont les femmes noires, tout particulièrement les mères, sont les principales victimes.  

L'application des Civil et Voting Rights Act traîne en longueur, ce qui suscite de vives tensions. De plus en plus de voix s'élèvent contre, ou en tout cas discutent, la stratégie non-violente de Luther King. Des divergences portent sur le recours ou non à la violence, l'acceptation ou le rejet du capitalisme, la référence ou non à la religion. Et puis, au-delà, se pose la brûlante question de l'intégration des Noirs face à une société qui ne veut pas d'eux. Beaucoup prônent une séparation pure et simple à l'instar de Malcom X. Stockely Carmichael, le leader du Student Nonviolent Coordinating Committee, une organisation étudiante, récuse le pacifisme de King, lui préférant une stratégie de prise de pouvoir frontal. En 1966, dans un discours fameux, il lance :"nous avons réclamé la liberté six années durant, ce qu'il nous faut maintenant c'est le black power." L'expression fait mouche, épouvantant ceux qui y voit l'annonce d'un cataclysme racial.   

Le Black Power s'impose comme une mouvance politique prônant la prise en charge par les Africains américains de leurs propres affaires. Il s'agit désormais de rendre coup pour coup. Créé en 1966, le Black Panther Party pour l'autodéfense cherche à empêcher les violences policières racistes en menant des patrouilles de surveillance, à lutter contre la misère en développant des programmes sociaux à destination des habitants des quartiers noirs (distribution de petits déjeuners en 1969). Derrière le programme politique, l'empreinte la plus durable du black power reste avant tout culturelle, et notamment musicale. De nombreux chanteurs et musiciens reprennent à leur compte une partie du message... Désormais le vecteur musical privilégié de la lutte pour l'égalité devient la soul music. 

Là où le blues incitait plutôt à courber l’échine en dépeignant les difficultés du quotidien, la pauvreté des Noirs du sud des EU, en utilisant la métaphore ou l’ironie, la soul adopte très tôt un ton revendicatif, caractéristique des changements alors en cours. Pour Sebastian Danchin, "le terme reflète l'opiniâtreté d'une communauté qui a préservé son âme africaine au long de plusieurs siècles de servitude." Sur une musique héritière du jeune rythm and blues, la soul adapte les structures harmoniques du gospel à un répertoire profane.  

> Le genre porte un message d'espoir. Sam Cooke, un des précurseurs du genre (avec Ray Charles), est un grand admirateur du talent de songwriter de Dylan. En écho à son "Blowin in the wind", il compose en 1964 « A change is gonna come ». Le deuxième couplet décrit une situation inquiétante : "Je vais au cinéma et en ville / Quelqu'un continue à me dire / Ne traîne pas là", mais le refrain annonce un changement porteur d'espoir. "ça fait un long, long moment que j'attends / Mais je le sais, un changement va arriver / Oh oui, c'est vrai".  La chanson s’impose comme un morceau emblématique du mouvement des droits civiques. 

> Dans le sillage du black power, la soul revendique également la fierté d'être noir (black pride/blackness) comme en attestent de nombreux morceaux de l'époque. On peut citer To be young gifted and black, la très belle chanson écrite par Weldon Irvine pour Nina Simone, une sorte d'appel à ce l'on nomme de nos jours l'empowerment ou la capabilité. « Tu es jeune, doué, noir / c'est ce qu'on doit commencer à dire à nos jeunes. Il y a un monde qui t'attend. Ta quête ne fait que commencer. / Quand tu te sens mal ; il y a une vérité importante à connaître. Quand tu es jeune, doué et noir, ton âme est intacte. » 

La black pride, c'est aussi une réappropriation de l'héritage africain, une affirmation des cultures noires, qui se traduit esthétiquement par l'adoption de coupes afro, par le port des dashikis (tuniques amples de couleurs vives, originaires d’Afrique de l’Ouest), la mise en valeur des percussions, autant d'éléments très présents dans la soul music. Ce faisant, cette musique contribue à l'essor d'un sentiment d'appartenance à une communauté, à un mouvement que rien ne semble pouvoir arrêter. En 1971, les Chi-Lites enregistrent "Give more power to the people", dont le titre est un slogan popularisé par les Panthers. 

> Les femmes joue un rôle central dans la volonté d'affirmation. En 1967, Aretha Franklin reprend la chanson "Respect" d'Otis Redding, dont elle modifie quelques paroles. Son interprétation fervente parvient à transformer cette chanson machiste sur les obligations conjugales d'une épouse à l'égard de son mari en un hymne féministe jubilatoire. Une chanson tout à fait dans le sillage de l'afro féminisme défendu par Angela Davis à l'époque. Combattante acharnée pour la cause des Noirs ET des femmes, elle clame haut et fort que l'homme noir ne peut être libre que s’il autorise dans le même temps la femme noire à l'être aussi au sein de son foyer et dans la société. De manière plus générale, lorsqu'Aretha réclame davantage de considération en tant que femmes, tout le monde comprend qu'elle réclame également l'égalité des droits pour TOUS les Africains-Américains. 

L'étude rapide de deux maisons de disques emblématiques de la soul nous semble intéressante, car elle témoigne d'une modification des horizons d'attente des Afro-américains. A Detroit, la Motown est une compagnie de disque créée en 1959 et détenue par Berry Gordy, un entrepreneur noir qui mise sur le "crossover" afin de conquérir la clientèle la plus large possible, sans se soucier de la couleur de peau. Un peu à la manière d'un Booker T Washington au début du siècle, il considère que les Afro Américains seront acceptés par l'Amérique blanche en travaillant dur et en acceptant les règles du capitalisme. De fait, il transforme sa compagnie en une usine à tube, mettant au point une musique soul sophistiquée, très pop. Gordy, très prudent, tient à tenir à distance tout discours militant trop direct. Mais cette stratégie se heurte bientôt au puissant mouvement de lutte en faveur des droits civiques, ce qui le contraint à soutenir, au moins financièrement ce combat. En 1964, le label publie "Dancing in the street", un hymne à la danse chanté par Martha and the Vandellas. Au moment même où les violences policières subies par un jeune noir de Harlem suscitent de très vives révoltes dans les ghettos des grandes villes du nord. Or les manifestants s'emparent du morceau dont ils subvertissent le sens des paroles. Gordy, qui avait voulu faire de la Motown une tour d'ivoire, est rattrapé par les clameurs de la rue. Il doit également accepter d'enregistrer les chansons de plus en plus engagées des stars du label comme Stevie Wonder ou Marvin Gaye, puis les Temptations dont le "Message from a black man" (1969) diffuse un message limpide : "oui, ma peau est noire, mais ce n'est pas une raison pour me rabaisser. (...) J'ai des désirs et des besoins, tout comme toi, alors pousse-toi, j'arrive." Refrain :"Aussi fort que tu essaies, tu ne pourras pas m'arrêter.

STAX, l'autre grand label du genre opte pour une stratégie différente. Installé dans un Memphis cloisonné par la ségrégation raciale, la compagnie de disque occupe un cinéma désaffecté de la banlieue de la ville. Les patrons d'origine sont un frère et une sœur blancs (Estelle et Jim Stewart) venus de la musique country. Or, par un concours de circonstance, les productions du label s'orientent franchement vers la soul music. Les studios d'enregistrement deviennent un havre de paix où le talent et la personnalité l'emportent sur la couleur de peau. Quelques-unes des plus belles pages de la soul music y furent écrites par Otis Redding, Sam and Dave, Rufus Thomas ou les Staple Singers. Le plus fameux morceau de cette formation familiale réunissant Pops Staple et ses quatre enfants se nomme "Respect yourself", dont le message pourrait se résumer ainsi : pour solliciter le respect de l'Amérique blanche commence par te respecter toi-même. Musicalement, le groupe concilie les harmonies du gospel à la modernité de la soul. 

Derrière la plupart des chanteurs se trouvent deux formations mixtes comprenant des musiciens blancs et noirs : Booker T and the MG's et le Memphis Horn, illustration de la politique d'intégration raciale de Stax, et chose assez rare à l'époque dans le Sud. Loin de la sophistication des productions de la Tamla Motown, le son Stax produit une soul profondément marquée par les héritages du blues et du gospel. Or, le label est rattrapé par la grande histoire. Le 4 avril 1968, Martin Luther King se trouve à Memphis où il est venu apporter son soutien à la grève des éboueurs de la ville. Le pasteur est tué alors qu’il se détend sur le balcon du Lorraine Motel. La nouvelle de sa mort se répand comme une traînée de poudre et provoque une explosion de violences dans le quartier qui est justement celui de Stax. Des émeutiers, ivres de colères, descendent dans les rues de plus d'une centaine de villes pour s'y livrer au pillage.  Chez Stax, l’assassinat jette des éléments de suspicion au sein du label et terni les relations entre Blancs et Noirs. Le bel idéal intégrationniste ne résiste pas à la violence raciste ambiante.   

L'enterrement de King se déroule à Atlanta le 9 avril. L'épitaphe gravé sur son tombeau est tirée d'un des cantiques favoris du pasteur : "Enfin libre, enfin libre, merci Dieu tout-puissant, je suis enfin libre". (« Free at last »). Lors des funérailles, la fidèle Mahalia Jackson interprète "take my hand precious lord", le classique de Thomas A. Dorsey.

 L'assassinat de King plonge chanteurs et musiciens dans l'effroi, mais leur inspire également des hommages musicaux. Gene Taylor, le bassiste de Nina Simone compose trois jours seulement après le meurtre un titre poignant en l'honneur du pasteur : Why the king of love is dead? Les paroles se réfèrent au dernier discours prononcé par King à Memphis, la veille de sa mort, dans lequel il revient sur le chemin parcouru et le travail accompli par les militants des droits civiques, mais dans lequel il évoque également les dangers encourus. Nina Simone chante : ("Il avait vu le sommet de la montagne / et il savait qu'il ne pouvait pas s'arrêter / il vivait toujours avec la menace de la mort [...] / que va-t-il se passer maintenant que le roi de l'amour est mort ?" ) Autre exemple d’hommage musical avec Crying in the street de George Perkins et ses Silver cats, témoignage du désespoir ressenti par de très nombreux Afro-américains à l'annonce du décès de King. Le titre est un sublime exemple de deep soul sudiste, profonde et émouvante. "J'entends quelqu'un pleurer/ Pleurer dans les rues, / Pourquoi faut-il que / Quelqu'un pleure et gémisse ainsi ?" C'est peu dire que l'assassinat de King marque un véritable tournant. Pour beaucoup de militants, la stratégie intégrationniste basé sur la non-violence a fait long feu. 

Dans le sillage du Black Power, de nombreux musiciens aspirent à affirmer leur blackness, leur africanité. Des musiciens tels qu'Ornette Coleman, Cecil Taylor, Don Cherry, Archie Shepp, Sun Ra, Albert Ayler, l'Art Ensemble of Chicago jouent une musique abrasive aux sonorités extrêmes, tout en cherchant à libérer les formes musicales notamment de leurs influences européennes (d'où le nom de jazz free, dont les racines se trouve pour Archie Shepp en Afrique).  

Mentionnons encore les Last Poets. Ce groupe créé à Harlem en 1968 scande des poèmes rythmiques engagés. Leur style verbal déclamatoire virulent et agressif n'est pas sans évoquer celui des futurs rappeurs. Le titre provocateur "Niggers are scared about revolution" (Les nègres ont la trouille de la révolution) dénonce la passivité d'une partie de la population noire face à une société qui les opprime, tandis que "Wake up Niggers" sonne le tocsin. 

Même pour des artistes jusque-là peu engagés, il devient urgent de s'assumer, de montrer les muscles et d'exiger le respect. Dans son style inimitable qui tient plus du funk que de la soul, James Brown enregistre en 1969 un morceau totalement en phase avec le Black power : « Say it loud : I’m black and i’m proud ! » "On en a marre de se taper la tête contre les murs / de travailler pour d'autres / nous sommes certes comme les oiseaux et les abeilles / mais nous préférons mourir sur nos deux pieds que de continuer à vivre à genoux / Dites le haut et fort: je suis noir et fier de l'être". La même année, Sly Stone and the Family publient "Don't call me nigger, whitey" ("ne me traite pas de nègre, blanc-bec"). 

Au début des années 1970, Stax a bien changé. Jim Stewart, le patron fondateur du label s’est effacé au profit d’Al Bell, qui s'emploie à rapprocher la compagnie de disques des combats des Africains-Américains en tablant sur la Black pride. En 1972, sept ans après les émeutes qui avaient ravagé le Watts, Bell parvient à attirer 100 000 spectateurs au Los Angeles Coliseum et concrétise ses aspirations militantes. Sur scène, en ouverture du festival, le révérend Jesse Jackson fait répéter à la foule « I am somebody » : « je suis quelqu’un. Je suis peut-être pauvre, mais je suis quelqu'un. Je suis noir, beau, fier. On me doit le respect.» Puis, les Staple Singers chantent Respect Yourself, avant qu'Isaac Hayes apparaisse sur scène en "Moïse noir".  

C°: Nous avons pu mesurer le chemin parcouru tant sur le plan politique que musical. Chanteurs et musiciens ont participé physiquement, financièrement à la lutte pour les droits civiques, qui a également inspiré des morceaux mémorables. Les morceaux de blues ou de folk contestataires ont été remplacés ou complétés par des genres (free jazz, soul, funk) qui contribuèrent à développer une audace, une fierté, à donner une définition valorisante de la négritude. Les slogans accrocheurs ont couvert les références évangéliques. La succession des innovations musicales afro-américaines (du gospel au rap) épousent les inflexions politiques des militants. L’espoir d’une disparition progressive de la ségrégation raciale semble avoir fait place aux désillusions et à la radicalisation dans un pays où les pires crimes racistes ne semblent jamais devoir cesser. A 65 ans de distance, l’étranglement de George Floyd fait écho au lynchage d’Emmett Till. Or, là encore, deux jours après le drame de Minneapolis, Keedron Bryant, 12 ans, répond par un gospel à la brutalité et l'ignominie. Il chante : « Nous avons déjà assez lutté / Je veux seulement vivre ». 

  

Sources : 

- Peter Guralnick:"Sweet soul music_ rythm and blues et rêve sudiste de liberté", éditions Allia,2003.

 - Sebastien Danchin:"Encyclopédie du Rythm and blues et de la soul", Fayard, 2002. 

-Yves Delmas, Charles Gancel:""Protest song. La chanson contestataire dans l'Amérique des sixties", Textuel, 2005.

 - Caroline Diamond:"Black America. Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIX-XXI° s.)", La Découverte, 2016.

 - Sylvie Laurent:"Martin Luther King. Une biographie intellectuelle", Editions du Seuil, 2015. 

- Thomas C. Holt : "Le mouvement. La lutte des Africains-Américains pour les droits civiques", La Découverte, 2021. 

 - "1967, le pouvoir noir", émission Métronomique diffusée sur France Culture le vendredi 27 avril 2018. 

Discographie : 

 -Various Atists : « Sing For Freedom: The Story of the Civil Rights Movement Through Its Songs », Smithonian folk ways recordings. 

-« Black & Proud. The soul of the Black Panther Era » vol.1 (2002) et vol.2 (2005), Trikont.  

-Compilation : « Jazz, funk, soul/ Stand up and be counted », Harmless, 1999 

-Listen, Whitey! The Sounds Of Black Power 1967-1974, Light in the Attic, 2012.

vendredi 21 octobre 2022

Une plongée dans l'univers musical de Fela Kuti.

Fela Kuti est la figure fondatrice de l'Afrobeat, un genre musical né de la fusion d'éléments puisés dans la culture yoruba, le highlife ghanéen, le funk et la soul américaine. Le très riche répertoire de l'artiste permet une plongée musicale dans l'histoire du Nigéria, ce géant démographique africain dont les riches ressources ont été captées par la puissance coloniale britannique, puis par une oligarchie financière et militaire.

***

Fela grandit au sein d'une famille bourgeoise influente, dont les membres sont de très fortes personnalités. Le grand-père paternel, J.J. Ransome Kuti, est pasteur. Au début du XXème siècle, il entreprend avec succès des campagnes d'évangélisation dans la province de l'Egbaland. Pour convaincre ses futurs ouailles, il accompagne ses prêches à la guitare et devient le "pasteur chantant". (1) Le père, Israël Oludotun Ransome Kuti, dit "Daodu", est un enseignant influent. A la tête de l'Abeokuta Grammar School, il impose des méthodes rigoureuses à ses étudiants auxquels il assène parfois des coups de chicotte. Sa mère, Funimulayo Ransome Kuti (FRK) est une personnalité exceptionnelle. Institutrice, elle développe très tôt une conscience civique aiguisée. A la tête d'un groupe de femmes issues de la bonne société d'Abeokuta, elle considère l'alphabétisation comme une priorité et l'arme indispensable à toute mobilisation. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, elle s'oppose aux taxes iniques imposées aux commerçantes par l'Akalé, le roi yoruba à la solde des colonisateurs britanniques. Les manifestations massives organisées par son groupe de femmes réussissent à faire abdiquer le satrape. Pour Fela, elle sera un modèle, une mère courageuse, indépendante, soucieuse de transmettre à sa progéniture des valeurs de résistance.

Portrait photographique de la famille Kuti, au début des années 1940. [Public domain]

Pas facile pour Fela de grandir dans l'ombre d'une famille si prestigieuse. Dans un premier temps, le jeune homme vit en dilettante, indifférent à la situation sociale et politique de son pays. Il suit ses cours en touriste et ne se passionne vraiment que pour la musique. En 1958, il se rend à Londres pour apprendre la trompette classique au Trinity College of Music. Avec son ami Jimo Kombi Braimah et des musiciens venus des Antilles anglophones, il forme un orchestre baptisé Koola Lobitos. La formation tente de créer une musique jazz mâtinée de highlife, un genre élaboré à Accra dans les années 1920. Lors de ce séjour anglais, Fela rencontre Remi Taylor, une jeune métisse qu'il épouse et avec laquelle il a rapidement deux enfants.

Indépendant depuis 1960, le Nigeria dispose d'atouts certains. Premier producteur d'huile de palme mondial, il est aussi un riche exportateur d'arachides et de cacao. La découverte de gisement de pétrole en 1956, laisse entrevoir de belles perspectives économiques dans le secteur des hydrocarbures. La constitution fait du pays un État fédéral, structuré autour de régions dominées par une ethnie majoritaire: Hausas et Fulanis au nord, igbos à l'est , Yorubas à l'ouest. De vives tensions intercommunautaires éclatent très vite, empêchant l'instauration d'un régime politique stable. En 1966, un groupe d'officier igbos, mécontents des résultats électoraux, renversent le gouvernement et placent l'un entre eux à la tête de l’État. Ce putsch n'est que le premier d'une longue série de coups de force perpétrés par les militaires. A peine arrivé au pouvoir, le général Johnson Aguiyi-Ironsi est assassiné et remplacé par le général Gowon. (2)

Revenons à Fela. En 1963, il rentre à Lagos et s'installe dans une maison que possède sa mère dans le quartier de Mushin. Le musicien se fait embaucher par la Nigeria Broadcasting Corporation, ce qui lui permet de bénéficier d'un accès illimité à la discothèque de la radio nationale. Le jeune homme parfait ainsi sa connaissance musicale, au détriment de son implication professionnelle. Le non renouvellement de son contrat, en 1965, contraint Fela à s'engager davantage dans la musique, dont il espère vivre. A cette fin, il reforme Koola Lobitos en y intégrant des musiciens aguerris comme Tony Allen à la batterie, Tunde Williams à la trompette, Christopher Awaifor au saxo ténor, Henry Coffi aux congas, Lekan Animashaun au saxo baryton... La formation se produit au club de Kakadu dans le quartier de Yaba. Le groupe peine encore à s'imposer et souffre de la comparaison avec les prestations explosives de Geraldo Pino au Stadium Hotel. Dépité, Fela se sent dans l'impasse. Pour prendre du recul, il se rend au Ghana et y trouve un nom pour la musique qu'il rêve de créer: l'Afrobeat, le tempo de l'Afrique. De retour au Nigeria, le musicien se voit confier la gestion du club du Kakadu Hotel, rebaptisé Afro Spot. Koola Lobitos y enregistre l'album Afro Beat on Stage... Recorded live at the Afro Spot. Sur deux titres (Waka Waka et Ako),  on y entend les prémisses du style Fela. 

En 1969, Fela s'envole avec quelques uns de ses musiciens pour New York. L'accueil est glacial et le groupe peine à trouver des engagements. La troupe tente alors sa chance en Californie. Fela y rencontre Sandra Smith. Membre du Black Panther Party, la jeune femme lui fait découvrir Malcolm X et Eldridge Cleaver. "Comme beaucoup d'Afro-américains à cette époque, Sandra Smith est fascinée par une Afrique mythique, magique, dont elle trouve l'écho à travers le personnage et la musique de Fela. Mais elle reste frustrée de le voir si peu conscient des ravages de la colonisation et de la nécessité pour toutes les jeunes nations africaines, nouvellement indépendantes, de reconquérir leur propre identité culturelle, enracinée dans la richesse ancestrale du vieux continent." (source A p 55-57) C'est donc paradoxalement à des milliers de kilomètres du Nigeria que Fela se découvre une conscience africaniste. Il perçoit avec plus d'acuité les maux qui ronge son pays. Dès lors, le musicien prône un retour à des valeurs africaines (la pratique animiste des orishas). Sur le plan musical, le séjour américain semble également bénéfique.

Lorsque Fela rentre au Nigeria début 1970, la guerre du Biafra vient de s'achever. (3) Un vent de changement souffle sur Lagos. La manne pétrolière entraîne la prolifération des chantiers de constructions. Les viaducs de béton enjambent désormais la lagune, dont les rives se hérissent de hauts immeubles. La ville reste néanmoins une anomalie brutale, une mégapole poussée de manière anarchique, sans planification urbanistique aucune; une cité portuaire tentaculaire, ville de violence et d'excès où se côtoient nababs de l'industrie pétrolière et migrants ruraux fraîchement installés dans d'immenses ghettos aux baraques et étals délabrées. 

Fela s'installe dans une maison située dans le quartier de Moshalasi Mushin. Il y dirige une sorte de communauté, au sein de laquelle il se comporte en gourou ou en monarque semi-éclairé. Toute une faune interlope composée de dealers de marijuana, de prostituées, se greffe bientôt autour de son quartier général. Le groupe investit le Club de l'Hôtel Empire qui prend le nom d'Africa Shrine, un "Temple" dont Fela devient le "Grand Prêtre".  Le public de Koola Lobitos rassemble non seulement les étudiants, mais aussi les populations nouvellement urbanisées. A cette époque, Fela abandonne le nom de Ransome - un patronyme britannique adopté par son grand père - et devient Anikulapo, "celui qui a la mort dans son carquois".

C'est dans ces années que Fela et ses musiciens donnent naissance à l'Afrobeat. Sur scène, l'orchestre rassemble de quinze à trente musiciens, tous placés sous la férule de l'omnipotent grand maître. D'opulentes sections de cuivres se mêlent aux guitares, aux orgues et percussions multiples (dont les maracas shekere). Les musiciens se relaient durant des concerts marathons, mais ne jouent jamais d'un seul bloc sur scène.  Les morceaux se développent sur des formats longs, correspondant à ce que peut contenir une face de 33 tours. Les titres prennent la forme de développements rythmiques lancinants, propices à la transe. Fela chante et psalmodie des textes incendiaires, traversés de solos d'orgue électrique ou de saxo alto. Par sa puissance de feu, le genre contamine immédiatement les pays voisins. 

En 1971, Koola Libitos devient Africa 70. La formation compte désormais 2 trompettes, 3 saxos, 3 guitares électriques, 4 percussionnistes, auxquels il convient d'ajouter Tony Allen à la batterie et la direction de l'orchestre, ainsi que six chanteuses assurant les chœurs. Cette année là sort l'album Shakara, fruit de l'association avec J.K. Braimah. Les textes de Fela, désormais rédigés en "pidgin english", (4) abordent les thèmes touchant l'ensemble de la société nigériane: les pratiques concussionnaires de l’État, la soldatesque nigériane ou la morgue de la bourgeoise africaine... "Go slow" dénonce par exemple les embouteillages monstres de Lagos, les comparant à la façon dont le pays est géré. "Gentleman" s'en prend aux Africains qui s'habillent à l'Occidentale. Dans "Je' nwi temi", le musicien affirme que personne ne pourra le faire taire. "Même si la vérité est parfois difficile à entendre, elle reste ce qu'elle est: la vérité." "Why black man dey suffer", toujours en 1971, dénonce les affres du colonialisme. Cette nouvelle liberté de ton agace les autorités. Le 30 avril 1974, une cinquantaine de policiers débarquent chez l'artiste en quête de produits stupéfiants dont la détention entraîne de longues peines de prison. De l'herbe est saisie et Fela emprisonné dans la cellule "Kalakuta" ("vaurien") de la prison  d'Alagbon Close. Pour mieux railler ses geôliers, le musicien rebaptise son fief "République de Kalakuta" et compose "Expensive shit", un morceau dans lequel il raconte comment il a avalé l'herbe apportée par les pandores pour le confondre. Demandant à observer la pièce à conviction, il l'ingère. Les policiers n'auront plus qu'à attendre la fin du transit pour tenter de retrouver la drogue dans l'étron fumant. Entre temps, Fela est parvenu à troquer sa crotte avec un codétenu. L'histoire aurait pu en rester là, mais le musicien en fait une chanson et elle est loin d'être merdique. (5


En novembre 1974, la police met à sac le fief de Fela, ce qui inspire à ce dernier l'album Kalakuta show. Plus la police frappe, plus il crée, plus la répression s'abat, plus elle l'inspire! Entre 1975 et 1977, Fela enregistre 23 albums remplis de chefs d’œuvre comme Yellow fever, Zombie, No agreement, Shuffering and Smiling, Sorrow Tears and Blood, Water get no enemy. Les paroles ciblent les déviances de la société nigériane postcoloniale (Colonial mentality), l'oppression insupportable qu'exerce le pouvoir militaire sur le peuple, la corruption des gouvernants (Monkey banana, Unnecessary Begging), la trahison des élites africaines soucieuses de vivre à l'occidentale en tournant le dos à leur identité africaine (J.D.D. = Johnny Just Drop).

En juillet 1975, deux généraux putschistes, Muhammad et Obasanjo, renversent le régime du général Gowon. La nouvelle junte met en œuvre des réformes populaires et promet de redonner le pouvoir aux civils à l'horizon 1979. Pour des questions de prestige, et pour restaurer l'image dégradée du pays après la guerre du Biafra, les gouvernants nigérians décident d'organiser un grand événement culturel international: le deuxième FESTAC (Festival mondial des Arts Noirs et Africains). Des stars internationales tels qu'Isaac Hayes, Stevie Wonder, Sun Ra, Gilberto Gil, Miriam Makeba se rendent à Lagos. Sollicité, Fela pose des exigences que les autorités ne peuvent accepter. L'artiste fustige ce qu'il considère comme une "pure escroquerie". Pour l'occasion, et afin d'impressionner les visiteurs étrangers, le gouvernement a mis en place une circulation alternée dans Lagos, ordonné le ramassage des ordures qui jonchent habituellement les rues, fait disperser les étals des commerçants ambulants. Fela, qui a décidé de se lancer en politique, annonce la tenue d'un "contre-festac" au Shrine. Dans la foulée, il publie le morceau "Zombie", une violente charge contre la brutalité de soldats assimilés à des morts-vivants. Habitué "à obéir sans réfléchir","Zombie ne pense pas, à moins que tu lui dises de penser." Obasanjo ne tolère plus ces provocations. Prétextant une rixe entre les soldats et des boys de Fela, le dictateur envoie l'armée détruire Kalakuta, le 18 février 1977. C'est à une mise à sac méthodique de la maison que procèdent les militaires. Non contents de détruire les véhicules et les instruments de musique, la troupe frappe, viole les femmes présentes, puis défenestre la mère de Fela. (6) Alors que le saxophoniste est emprisonné pendant un mois, le gouvernement décline toute responsabilité. Officiellement, l'attaque sanglante est attribuée à des "soldats inconnus". Le drame inspire aussitôt à Fela Sorrow, Tears and Blood et Unknown soldier. Dans la première, il dénonce la police et l'armée qui laissent derrière elles "la douleur, les larmes et le sang, leurs marques de fabrique." Sa maison brûlée, ses biens pillés, Fela est également contraint à l'exil au Ghana pour quelques mois. De retour à Lagos, le musicien réinstalle la Kalakuta Republik à Ikeja, reconstruit un nouveau Shrine et annonce la création du Movement of the People en vue des élections d'octobre 1979. Sa candidature sera finalement invalidée en mars. Cette même année, Tony Allen décide de quitter le groupe. 


En 1979, le second choc pétrolier provoque une nouvelle flambée des cours du brut. Pourtant, la manne pétrolière nigériane ne profite qu'à la petite caste au pouvoir. La corruption, qui tient lieu de mode de gouvernement, engraisse une poignée de richissimes potentats. La grande majorité des Nigérians ne bénéficieront jamais des retombées de l'exploitation de l'or noir, dont les cours s'effondrent à partir de 1981.

S.aderogba, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Fela et ses musiciens accèdent à la notoriété internationale au cours de la décennie 1980. L'orchestre tourne désormais très souvent en Europe (Allemagne, Italie, France, Belgique). Africa 70 a cédé la place à Egypt 80 qui se produit trois soirs par semaine au nouveau Shrine. Fela, le visage marqué de blanc, officie devant un autel consacré aux divinités africaines. Il ne jure plus que par le Professeur Hindu, un gourou magicien qui défend les thèses africanistes. Sous son influence, Fela s'enfonce toujours plus dans une paranoïa entretenue par le harcèlement policier. Le 11 décembre 1981, les forces spéciales opèrent une nouvelle descente dans le quartier général de Fela. Battu comme plâtre, blessé, il est incarcéré quinze jours sous l'accusation de vol à main armée. A sa sortie de prison, l'artiste compose Look and Laugh. "Obasanjo a passé la main au gouvernement de Shagari / Le gouvernement de Shagari a mené une politique sans queue ni tête pendant quatre ans / Pas plus d'eau que d'électricité avec Shagari / On dit que l'économie du pays s'effondre (...) / Que n'ai-je pas chanté sur ce pays / Chanté et rechanté / Jusqu'à ce qu'ils viennent / m'arrêter pour attaque à main armée / Je vois ça et je me marre, bien obligé (...) / Que n'ai-je pas chanté sur ce pays / Chanté et rechanté / Jusqu'à ce qu'ils viennent brûler ma maison / Toutes mes propriétés / En faire un grand feu / Me battre et me faire frapper / Tuer ma mère / Je vois ça et je me marre, bien obligé. (...)"

Les coups d'état succèdent aux coups d'état, mais quel que soit le nom du dictateur, la répression reste de mise. (7) Avec l'instauration d'un couvre-feu, les fêtes cessent, les clubs ferment, la musique se tait. Seul le Shrine continue ses activités. Le 4 septembre 1984 à l'aéroport de Lagos, alors qu'il s'apprête à embarquer pour la tournée américaine d'Egypt 80, Fela est pris en flagrant délit d'exportation de devises. Retour à la case prison pour une peine de 5 ans. L'annonce de la détention suscite un vaste mouvement de mobilisation. Amnesty International réclame la libération du "prisonnier d'opinion". En France, le groupe Jéricho, composé d'artistes réputés tels que Mory Kanté, Ray Lema, joue pour "faire tomber les murs qui enferment Fela." Finalement, le 24 avril 1986, après vingt mois de détention, l'artiste quitte sa geôle. Barclay publie alors un double 33-tours regroupant les morceaux Teacher don't teach me nonsense et Look and Laugh. Fela et sa troupe peuvent reprendre les tournées. Trois derniers albums sortiront encore (Beasts of no Nation en 1989, Overtake, don't overtake, overtake en 1990 et Underground system en 1992). Enfermé dans sa parano, Fela ne quitte plus sa maison. Son inspiration se tarit. Malade du sida, l'homme est emporté en quelques semaines. Il meurt le 2 août 1997. Ses obsèques suscitent une immense émotion.


* Un héritage immense. 

 Il faut attendre les années 2000, avec la réédition de ses disques, pour que l'héritage musical de Fela ne soit perçu à sa juste valeur hors d'Afrique. L’œuvre est fascinante, éminemment personnelle, chaque album liant le parcours du musicien avec la situation économique et sociale du Nigeria. Pléthorique, elle possède une incroyable cohérence stylistique, au point que la pulsation si particulière de sa musique est identifiable dès les premières secondes. Architecte des masses sonores, génie de l'arrangement pour vents, le saxophoniste apprécie la puissance de sections de  cuivres hyper compactes. Par sa musique, l'artiste cherche à provoquer l'effet de transe des rituels animistes. L'afrobeat ingère la culture occidentale pour mieux développer une culture autonome, un procédé qui n'est pas sans évoquer le cannibalisme culturel défendu par Oswaldo de Andrade dans son Manifeste anthropophage de 1928.

Le message politique et revendicatif des chansons de Fela - la dénonciation de l'exploitation des ressources nationales par de grandes firmes transnationales, du népotisme, des violences policières... - reste plus que jamais d'actualité au Nigeria ou pour les afro-descendants aux Etats-Unis. L'Afrobeat ne disparaît pas avec son créateur, loin s'en faut. Plusieurs générations d'instrumentistes prennent la relève de Fela. Deux de ses enfants, Femi et Seun, entretiennent l'héritage paternel. D'anciens musiciens de Fela continuent à entretenir la flamme à l'instar du batteur Tony Allen ou du guitariste Ogene Kologbo. La France, les Etats-Unis sont devenus des terres d'accueil du genre avec des formations telles que Ghetto Blaster, Fanga, SoulJazz Orchestra, Budos Band, Antibalas Afrobeat Orchestra...  Longtemps méprisée ou ignorée, l’œuvre de Fela est redécouverte et honorée comme le prouve la grande exposition que lui consacre la Cité de la musique à Paris.

Notes:

1. Au cours de sa croisade en faveur du retour aux valeurs culturelles et traditionnelles de l'Afrique ancestrale, Fela s'opposera violemment à l'héritage grand-paternel. 

 2. En 1975, après neuf ans au sommet de l'Etat, ce dernier est destitué. Son successeur, Murtala Ramat Mohammed, est tué six mois plus tard. En 1979, le chef d’état-major Olusegun Obasanjo finit par remettre le pouvoir à un civil après quatre ans de règne, mais le chef d'État élu, Shehu Shagari, est renversé en 1983 par le général Muhammadu Buhari. Deux ans plus tard, ce dernier est à son tour évincé...

3. Le colonel Ojukwu proclame la sécession de la région orientale du Biafra, ce qui déclenche une guerre civile particulièrement meurtrière, de 1967 à 1970.

4. la langue d'échange populaire commune à toutes les ethnies du Nigeria.

5. Ils utilisent ta merde pour te mettre en prison / Ils prennent ma merde parce qu'elle vaut cher / Ils montrent ma merde,  faut pas la perdre / C'était de la bonne dope / Wey Alagbon!

6. Le 13 avril 1977, à 77 ans, Funmilayo Kuti succombe aux blessures infligées par sa défenestration.

7. Lors du nouvel an 1984, le général Muhammadu Buhari organise un nouveau coup d'état et met en place un régime d'une violence extrême. La junte invente la "Guerre contre l'Indiscipline", s'arrogeant le droit de détenir en prison tout suspect, indéfiniment et sans procès. Le dictateur est renversé à son tour le 27 août 1987 par ses collègues du Conseil militaire suprême sous la direction du général Ibrahim Babangida. Ce dernier sera à son tour remplacé par le général Abacha, avant que ne revienne au sommet de l'Etat Obasanjo en 1999. 

Sources: 

A. François Besignor:"Fela Kuti, le génie de l'Afrobeat", Éditions Demi-Lune, collection Voix du monde, 2012. 

B. "Lagos et le Nigeria de Fela Kuti", dans l'émission Jukebox sur France Culture.

C. "Petit atlas des musiques urbaines", Editions de l'Oeuvre, 2010.

D. Lamoureux David, « Comprendre l’organisation spatiale de Lagos, 1955-2015 », Hérodote, 2015/4 (n° 159), p. 112-125.

E. "Fela Kuti (1938-1997), la musique est un sport de combat" (Une vie une œuvre sur France Culture)

F. Elodie Descamps: "Nigeria: Funmilayo Ransome-Kuti, la mère des droits des femmes", in Jeune Afrique, 7 mars 2018. 

G. François Bensignor: « Les origines de l’afrobeat »Hommes & migrations [En ligne], 1279 | 2009, mis en ligne le 29 mai 2013

H. "Histoires de Fela: Confusion Break bone" (Pan African Music)

I. «Fela Kuti: retour sur la vie et le combat du "Black president" en dix dates.» 

Liens:

"Flight010: Fela ci, Fela ça" (Radio Krimi) Merci Pierre Raingeard.

mercredi 15 septembre 2021

Eddie Rosner, le jazzman du Goulag.

"Le destin du fameux trompettiste de jazz illustre la dimension absurde, contradictoire et versatile du pouvoir stalinien: un jour porté aux nues, le lendemain envoyé au Goulag, le surlendemain glorifié à nouveau et le jour d'après renvoyé dans les limbes." (source p168) 

Eddie Rosner  [domaine public]

* L'essor du jazz dans la République de Weimar.

 Adolf Rosner naît à Berlin en 1910 dans une famille de juifs polonais. Élevé dans la musique classique, le jeune homme bénéficie d'une solide éducation musicale au sein du prestigieux conservatoire Stern. Il joue d'abord du violon, puis en vient rapidement au jazz. Il sera trompettiste. Aux alentours de 1929, le jeune homme intègre un orchestre prisé, le Weintraub Syncopators. La République de Weimar connaît alors ses années fastes. La fête est partout, dans les cabarets, les brasseries, les revues. L'orchestre pratique une musique syncopée sur un répertoire chansonnier classique. Slow-fox, charleston, foxtrot, le but premier est de danser. En plus de ses représentations berlinoises, la formation anime les soirées d'un paquebot transatlantique assurant la liaison Hambourg New York. Dans ce cadre, Rosner fait connaissance avec la crème des musiciens américains tels Roy Elridge, Gene Kupra, Harry James ou Bunney Berigan. Pour un musicien, il suffit alors de traverser la rue pour trouver du travail. La période correspond en effet à l'explosion de la culture de masse. Le nombre de disques vendus septuple en trois ans, bondissant de 4 millions d'exemplaires écoulés en 1929 à 30 millions en 1932. 

* 1933. Le jazz devient "musique dégénérée". 

Avec la crise économique et l'accession au pouvoir des nazis, le vent tourne cependant très vite pour Rosner. "Etre juif et jouer une musique de nègre à Berlin en 1933, c'était vraiment une mauvaise situation. Même quand vous vous appelez Adolf", conclura-t-il après coup. (1) Pour dissimuler ce prénom encombrant, il opte dès lors pour des pseudos à consonance américaine comme Ary, Eddy ou Jack. Aux yeux de Josef Goebbels, le ministre de la propagande du IIIème Reich, le jazz tient de l'art dégénéré. Il s'agit d'une musique judéo-nègre, cosmopolite, impure, corruptrice de l'âme allemande. Les marxistes ou les membres de l'école de Francfort méprisent également le jazz, l'assimilant à une musique capitaliste, standardisée, abrutissant le peuple. Selon Adorno, ce n'est que de la camelote, du kitsch. En dépit de ces condamnations, le jazz continue à jouir d'une extraordinaire popularité en Allemagne. 

En tant que Juif et jazzman, Rosner se trouve doublement exposé lorsque les SA commencent à semer la terreur dans les revues et brasseries de Berlin. Le musicien comprend la nécessité de prendre le large au plus vite. En 1936, il s'installe en Pologne, le pays de ses parents. Il crée un orchestre, le Jack'Band, et fonde un club à Lodz ("Chez Adi"). Au bout de quelques mois, Rosner s'installe finalement à Varsovie. Il y rencontre et épouse Ruth Kaminska, dont la grand-mère, Ester, était la fondatrice du théâtre yiddish de Varsovie, et la mère Ida, une célèbre actrice. La jeune femme intègre l'orchestre en tant que chanteuse. 

Le havre de paix polonais se mue en souricière avec l'invasion du pays par l'Allemagne nazie, le 1er septembre 1939. La situation des Juifs, déjà durement éprouvés par la législation antisémite antérieure, devient intenable. En vertu de l'accord Molotov-Ribbentrop, la Pologne est dépecée.

* 1940-1946: le trompettiste de Staline.

En septembre 1939, Rosner et la famille de sa jeune épouse fuient vers l'Est et rejoignent Lvov, sous contrôle soviétique. Le musicien y fait la connaissance de Panteleimon Ponomarenko, tout à la fois premier secrétaire du Parti communiste de Biélorussie et fervent amateur de jazz. L'apparatchik fait venir le trompettiste à Minsk et lui confie la charge du premier orchestre de jazz biélorusse, composé majoritairement de Juifs polonais ayant fui l'avancée des troupes allemandes. La formation musicale, qui jouit aussitôt d'une grande popularité, se produit dans toute l'Union soviétique. Un train spécial assure les déplacements des musiciens. Un soir de septembre 1940, à Sotchi, l'orchestre donne même un concert privé pour Staline. Avec l'invasion allemande de juin 1941 et l'entrée en guerre, Eddie Rosner - son nouveau nom - et son orchestre sont enrôlés au service de la propagande militaire. Il s'agit de maintenir le moral des troupes. Tout au long de "la grande guerre patriotique", les jazzmen se produisent devant des auditoires très variés: les  troupes de l'Armée rouge, des membres de la nomenklatura ou de simples bergers tadjiks... Protégé par les autorités soviétiques, Rosner jouit d'une popularité immense et bénéficie de traitements généreux. Il paraît au faîte de sa carrière. L'Armée rouge finit par terrasser la WehrmachtEn juin 1945, son orchestre joue sur la Place rouge pour célébrer la victoire. Parmi l'immense auditoire se trouvent Staline et les membres du Comité central du parti communiste de l'Union soviétique.

* Le tournant de la guerre froide.

La paix revenue rime avec disgrâce pour Rosner. Du jour au lendemain, le jazz devient synonyme de vulgarité. Nous sommes en 1946, un nouveau type d'affrontement pointe. La campagne anticosmopolite condamne les musiques perverses venues de l'Ouest. Tout ce qui rappelle de près ou de loin l'Amérique finit aux oubliettes ou au Goulag. Jdanov affirme alors: "Qui aujourd'hui joue du jazz, demain trahira la patrie." En août 1946, un article très hostile à Rosner paraît dans le journal Izvetsia. Pour l'auteur du papier, il ne s'agit que d'un trompettiste de cirque, dont la musique est digne des bistrots crasseux et décadents de l'Ouest. Rosner est présenté comme un étranger. L'antisémitisme latent en URSS fragilise davantage  encore sa situation. L'attaque personnelle constitue un signal d'alarme pour l'artiste, qui comprend qu'il doit quitter l'Union soviétique au plus vite. Retourné à Lvodv (Ukraine) avec sa famille, Rosner organise son départ. Il est arrêté avant d'avoir pu prendre la poudre d'escampette.

 

* 1947-1954: sept années au Goulag. 

Torturé à la Loubianka, il signe des aveux. Accusé de complot et d'insulte à la patrie (qui n'est pas la sienne rappelons-le), il écope de dix ans d'internement, quand sa femme se voit infligée une relégation administrative de cinq ans au Kazakhstan. Erika, la petite fille du couple, doit être confiée à une amie. Eddie est d'abord expédié à Khabarovsk où il retrouve un nouveau protecteur passionné de jazz en la personne du commandant du camp, Alexandre Derevianko! Ce dernier l'incite à former un groupe. Dès lors, Rosner joue sans discontinuer, enchaînant les concerts à un rythme infernal. Aux yeux des autorités, l'orchestre doit certes  distraire les détenus, mais avant tout le personnel du Goulag. Des tournées sont organisées, de camp de travail en camp de travail. En 1950, il demande à être envoyé à la Kolyma en espérant bénéficier d'une réduction de peine. "Qui ne risque pas ne boit pas de champagne", avait-il coutume de dire. A Magadan, capitale du Goulag, il crée un nouvel orchestre de détenus qui joue dans les baraques pour les zeks ou au théâtre pour les officiers. «L'orchestre d'Eddie Rosner, c'était un drapeau vers lequel les mains se tendaient», résumera l'un de ses musiciens-détenus. Confronté aux prisonniers de droit commun, le trompettiste réussit à se faire accepter en interprétant le répertoire des chansons de la pègre. A la différence des autres détenus, dont l'identité se réduit à un simple matricule, Rosner conserve, lui, son statut de musicien reconnu et dispose d'une certaine latitude. Paradoxalement, alors qu'en ville les artistes font l'objet d'une censure constante, il n'existe pas la même surveillance idéologique à l'intérieur des camps. Les conditions de vie y sont si épouvantables que certains responsables ferment les yeux, autorisant la pratique de la musique et de la danse. Les conditions de vie n'en restent pas moins extrêmement difficiles pour tous les détenus.

* 1954-1973. Le retour en grâce.

La libération du jazzman intervient en 1954, un an après la mort de Staline. Rosner s'installe à Moscou. Ruth et Eddie se séparent, la première reprochant au second ses infidélités. Sur le plan artistique, le musicien retrouve en partie son statut de vedette nationale et semble reprendre sa carrière là où il l'avait laissée avant son incarcération. Il fonde un nouveau big band d'Etat nommé l'Estraden Orchestre. En 1956, la formation apparaît dans la nuit du carnaval, une comédie musicale très populaire en Union soviétique. Le groupe n'est cependant pas mentionné dans le générique. 

La coexistence pacifique voulue par Khrouchtchev favorise la reprise du dialogue  entre l'Est et l'Ouest. Quelques superstars du jazz américain viennent même jouer en URSS. (2) L'assouplissement demeure toutefois très relatif. Rosner reste en effet sous la stricte surveillance des autorités. Il ne peut pas se produire dans les démocraties populaires du bloc de l'est et doit décliner les propositions d'engagement qui lui sont faites à l'Ouest. 

*1973-1976. Nul n'est prophète en son pays.

Rosner parvient à quitter finalement l'Union soviétique en 1973, à l'occasion d'une rencontre du président Nixon avec Brejnev. Titulaire de la médaille Lénine, adulé, extrêmement populaire, le trompettiste n'en devient pas moins un paria, une vedette déchue. Son départ signifie en effet la destruction des matrices de ses disques, la mise au rebut de ses enregistrements, la perte de ses titres honorifiques. Rosner s'installe à Berlin-Ouest et constate, amer, que plus personne ne se souvient de lui. Son style paraît suranné, dépassé. Il ne semble plus dans le coup. Sa ville natale lui tourne le dos, confirmant que, décidément, nul n'est prophète en son pays. Il meurt dans sa salle de bain, d'une crise cardiaque, le 8 août 1976, alors qu'il venait d'obtenir un visa pour Israël. 


Sources:

A. "Le Satchmo germano-soviétique" (ep.1), "Sourire au Goulag et jouer du jazz" (ep.2) [Une histoire particulière sur France Culture] 

B. Nicolas Werth, François Aymé, Patrick Rotman: "Goulag. Une histoire soviétique.", Arte Éditions / Éditions du Seuil, Paris, 2019.

C. "Le destin tumultueux d'Eddie Rosner." [Mabatim.Info]

Notes:

1. Sans être pratiquant, il ne se sépare jamais de son livre de prière (siddour).

2. Lors d'une tournée en 1971, Duke Ellington constate que le public lui réclame Caravan, le "fameux morceaux d'Eddie Rosner". Les Russes ne cherchent pas à offenser le Duke, mais, privés de contacts avec l'extérieur, ils ignorent l'auteur véritable de ce standard du jazz (en association avec Juan Tizol).