Le reggae a partie liée avec le rastafarisme. Aussi, avant de consacrer un billet à ce genre musical, il nous apparaît judicieux de nous intéresser aux rastas, et à celui qui incarne, pour ses adeptes, la figure du prophète : Marcus Garvey.
Marcus Garvey en 1920 à New York. Keystone View Co. Inc. of N.Y., Public domain, via Wikimedia Commons
Né en 1887 dans la colonie britannique de Jamaïque, Marcus Garvey est un imprimeur de métier. A la faveur de voyages en Amérique centrale, puis en Angleterre, il forme le projet de créer une organisation dont le but serait de fonder un empire rassemblant ceux qu'il nomme les "Ethiopiens dispersés", c'est-à-dire les hommes et les femmes noirs vivant dans le monde colonial. En 1914, il fonde l'Universal Negro Improvement Association (UNIA), mais face à l'hostilité des autorités locales, Garvey émigre aux Etats-Unis en 1916 et reconstitue l'UNIA à Harlem. Rhéteur de talent, il développe dans ses discours enflammés un message politique identitaire offensif, se démarquant tant des options assimilationnistes d'un Booker T. Washington que de la solidarité interraciale de classe défendue par Du Bois et les socialistes.
A partir de la deuxième moitié des années 1960, avec l'essor du reggae, de très nombreux musiciens font leur le message des rastas, dont nous verrons bientôt qu'il doit beaucoup à Garvey. En toute logique, ce dernier fut énormément admiré et chanté par les artistes reggae. Le "Marcus Garvey" des Skatalites insiste sur la dimension déjà mythique d'un personnage mystérieux. Ils chantent : "Marcus Garvey est un noir qui est né en Jamaïque / Marcus Garvey est un héros qui était né en Jamaïque / Il a épousé deux femmes nommées Amy et Amy / Et a eu deux fils avec une de ces deux Amy / L'un est docteur, l'autre est professeur
Certains disent que Garvey est mort / D'autre affirment que non / Certains disent qu'ils le connaissent / Et d'autres disent le contraire"
Quelques années plus tard, les Gladiators enregistrent "This is Marcus Garvey time". "L'heure de Garvey a sonné / chacune de ses phrases s'est réalisée."
Garvey s'installe aux Etats-Unis alors que les soldats africains-américains partis combattre en Europe rentrent au pays. Pour ces derniers, ce retour a un goût amer. Loin de recevoir la reconnaissance et les honneurs attendus, les anciens combattants subissent hostilités et violences. Pour de nombreux Blancs, il est urgent de tourner la page de la guerre et de reprendre le cours de la vie d'avant. Le système ségrégationniste doit se maintenir, inchangé. Dans cette logique, la vision de soldats noirs arborant leurs tenues militaires est assimilée à une provocation et le prélude au surgissement d'une vague de violences racistes. Au cours de l'été 1919, des émeutes éclatent dans les bastions ségrégués du Vieux Sud, mais aussi dans les métropoles du Nord. (1) A Chicago, on déplore ainsi 38 morts à l'issue de "l'été rouge".Ce raidissement raciste se mesure également à la résurrection des formations suprémacistes blanches, telles que le Klux Klux Klan.En 1925, par exemple, quarante mille klansmen défilent devant la Maison Blanche à visage découvert.
C'est dans ce contexte explosif que Marcus Garvey développe un message identitaire et s'impose comme le plus influent des pionniers de la cause noire.Pour lui, les sacrifices consentis au front par les troupes coloniales noires méritent récompense. Lors d'un rassemblement à Manhattan, il lance : "le temps est venu pour les 40 millions de noirs de réclamer l'Afrique, non pas de demander à l'Angleterre, à la France, à la Belgique, à l'Italie : «pourquoi êtes-vous ici ? » Mais de leur donner l'ordre d'en sortir..." Pour Garvey les violences racistes démontrent que les Africains-Américains ne seront jamais traités de manière égale aux Etats-Unis. En conséquence, il prône un développement séparé. L'autonomie impliquant la possession d'une terre, il incite à l'émigration des Africains-Américains vers l'Afrique, identifiée à la "Terre Mère". Cette "repatriation" contribuerait, selon lui, à libérer le continent de la domination coloniale européenne. Dans cette optique, il milite pour le rapatriement en Afrique et pour ce faire, fonde une compagnie de navigation, la Black Star Line. (2) Fred Locks y consacre le morceauBlack Star Liner. Il chante : "Les bateaux de Garvey entrent dans le port sur dix kilomètres / Je les vois arriver, je vois les frères courir. / J'entends les anciens dire: «Voilà le moment pour lequel nous avons tant prié!» / C'est le rapatriement, la libération du peuple noir / Oui, le moment est venu pour les Noirs de rentrer chez eux. / (...) Marcus Garvey nous a dit qu'on aurait la liberté; / Il nous a dit que ses bateaux viendraient un jour nous chercher. / Les bateaux de Garvey entrent dans le port sur dix kilomètres."
En 1977, Culture enregistre Black starliner must come. "Ils nous éloignent de notre patrie / Et nous sommes esclaves ici à Babylone / Nous attendons une opportunité / Pour le Black Star liner qui est à venir"
Ce rapatriement doit s'accompagner d'un changement de mentalité. Pour Garvey, la couleur de peau doit devenir un motif de fierté. Il s'agit de briser la "mentalité d'esclave" alimentée par la religion chrétienne et le système d'éducation des Blancs.
En 1965, dans "Black Man's world", Alton Ellis se lamente : "Je suis né perdant / parce que je suis un homme noir / J'ai été déplacé de ma propre terre / A cause de toutes les manigances de l'homme blanc " Au contraire, en 1976, les Abbyssinians militent pour l'affirmation des droits du peuple noir : "Declaration of rights". "Levez-vous et combattez pour vos droits, mes frères / Levez-vous et combattez pour vos droits, mes soeurs"
Au début des années 1920, la popularité de Garvey est à son apogée. (3) L'UNIA rassemble entre 500 000 et 1 million de membres. Son journal, Negro world, fondé en 1918, tire à 250 000 exemplaires. L'espoir immense soulevé par les discours du Jamaïcain est cependant brisé net par la banqueroute de la Black Star Line en 1922 et par le harcèlement que lui font subir les autorités étasuniennes. Accusé de fraude fiscale en 1923, Garvey est extradé vers la Jamaïque en 1927. A son retour dans l'île, il fonde le People's Political Party à la tête duquel il échoue lors des élections de 1930. Dépité, il émigre à Londres où il meurt en 1940.
Dans "Poor Marcus Garvey", Johnny Clarke regrette que le prophète des rastas ait été trahi et balancé aux autorités par son entourage (les mystérieux Bag O Wire et Mother Muschett).
Rblack131, CC BY-SA 4.0
Si les rastafariens considèrent Garvey comme un prophète, cela tient avant tout à un discours prononcé en 1927. Le Jamaïcain, qui s'adresse à l'auditoire d'une église de Kingston, lance alors : "Regardez vers l'Afrique où un roi noir sera couronné, car le jour de la délivrance est proche!" Trois ans plus tard, Ras Tafari Makonnen, chef d'une tribu guerrière éthiopienne se fait couronner empereur sous le titre de "Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, Sa Majesté Impériale le Lion conquérant de la tribu de Judah, Elu de Dieu"; une titulature reprise telle quelle dans beaucoup de morceaux de reggae à l'instar du "Conquering Lion" de Vivian Jackson, accompagné de ses Prophets.
"Alors que plusieurs générations d'historiens l'avaient (...) décrit comme un charlatan particulièrement doué pour manipuler les foules, son discours fut redécouvert avec admiration, à partir des années 1960 et 1970, par les apôtres du panafricanisme et du nationalisme noir." (source A. p 91) Dans le contexte de la décolonisation, certains dirigeants des jeunes États africains, tels NKrumah au Ghana, reprennent à leur compte les idées de Garvey. De même, les tenants des thèses afrocentristes, tels Cheikh Anta Diop, se référèrent largement au message du Jamaïcain. Mais ce sont avant tout les rastafariens qui réhabilitent et entretiennent avec ferveur la mémoire de Garvey, au point de l'ériger au rang de prophète. Dans la deuxième moitié des années 1960, les musiciens enregistrent des dizaines de morceaux chantant ses louanges. Les morceaux de reggae sont déclinés en version dub bien sûr, mais servent aussi de toiles de fond musicales aux deejays tels queJah Woosh (Marcus say), Big Youth (Mosiah Garvey) ouI Roy "Tribute to Marcus Garvey".
Le plus fameux zélateur de Garvey est Winston Rodney, plus connu sous le nom de
de Burning Spear ("javelot enflammé "en kikuyu), un pseudonyme emprunté au grand leader kényan Jomo Kenyatta. Le chanteur rasta consacre en effet deux albums au tribun.Dans sa chanson "Marcus Garvey", sortie en 1974, Spear assimile ce dernier à Jésus-Christ, trahi par Juda et son propre peuple. (4) Dépeint comme un héros et martyre de la cause noire, Garvey ressuscite pour venir combattre et neutraliser les forces du mal. ["La prophétie de Garvey se réalise (2X) / J'ai rien à manger / J'ai pas d'argent à dépenser. / Venez, mes petits, laissez-moi vous aider. / Laissez-moi vous aidez. / Celui qui connaît le Bien et ne le fait pas, / Sera flagellé. / Il y aura des pleurs et des gémissements. "]
Dans une autre chanson intitulée Old Marcus Garvey, Spear déplore l'ingratitude des Jamaïcains. "Personne ne se souvient de Marcus Garvey / Personne ne se souvient de lui, personne."
Le message garveyiste suscite donc un immense espoir auprès des populations noires jamaïcaines prêtes à se lancer dans un rapatriement vers l'Afrique mère. La devise nationaliste de Garvey One Aim, One God, One Destiny ("un Dieu, un but, une destinée") sera d'ailleurs reprise par les rastafariens et les artistes de reggae, comme le prouve le titre éponyme d'Hugh Mundell : "One Aim, One Jah, One Destiny"
Notes:
1. Depuis plusieurs décennies, la "Great migration" a conduit des milliers d'Afro-américains du Deep South
vers les grandes villes industrielles du Nord. En quête d'une vie meilleure,
débarrassée du racisme endémique, les nouveaux venus s'y installèrent
dans de vastes ghettos, reproduisant la ségrégation socio-spatiale du Sud. Les relations interraciales, même limitées, y furent difficiles.
2. Syndicaliste durant sa jeunesse, Garvey se convertit au libéralisme et devient le promoteur de l'entreprenariat et du capitalisme noir. Comme Booker T. Washington, il considère que l'autonomie passerait par l'émancipation économique, l'apprentissage d'un métier et l'entreprenariat. Dans cet esprit, il fonde en 1919 la Black Star Line
3.La force de persuasion de Garvey reposait d'abord sur une éloquence prophétique directement inspirée de la Bible. Ses idées d'autogestion (self reliance) et de retour en Afrique (Back to Africa) offraient alors une alternative à la "suprématie blanche". Il exprimait ses idées avec force en des termes simples susceptibles de subjuguer l'auditoire. Progressivement, il abandonne son approche confrontationnelle, incitant les Africains-Américains à prendre leur destin en main et à travailler dur pour gravir les échelons. Selon lui, la ségrégation est un moyen de protéger les Noirs des violences des Blancs. Il refuse également les mariages mixtes afin de protéger "la pureté de la race noire"... Autant de surenchères rhétoriques qui lui aliènent de nombreux soutiens.
4. Selon la légende, Garvey aurait été trahi par un vagabond habillé de vieux sacs de toiles (Bag-O-Wire).
Sources:
A. Caroline Rolland Diamond: "Black America. Une histoire des luttes pour l'égalité et la justice (XIX°-XXI° siècle)", La Découverte, 2016.
B. Eric Doumerc: "Le reggae dans le texte. (1967-1988)", Camion Blanc, 2014.
Le 6 mars 1957, la Gold Coast devient la première colonie d'Afrique sub-saharienne à accéder à l'indépendance. Elle abandonne alors son toponyme colonial et se rebaptise Ghana, en référence à l'ancien Empire africain (qui ne correspondait d'ailleurs pas du tout à l'actuel Ghana). Le retentissement de cet événement est immense en Afrique noire et Accra devient la capitale des peuples en lutte. Durant la nuit du 6 mars 1957, des manifestations de joie et de jubilation ont lieu dans la capitale du Ghana. Elles retentissent à travers l’Afrique et ont un écho dans toute la diaspora noire, aux Caraïbes, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Martin Luther King et Kwame NKrumah, lors de la visite du premier au Ghana. * Vers les Etats-Unis d'Afrique? Nkrumah devient le champion du panafricanisme. Il lance par exemple: «L’indépendance du Ghana n’a aucun sens sauf si elle est combinée avec la libération totale de l’Afrique». Pour concrétiser cette intention, il organise en 1958 une Conférence des peuples africains, à Accra. Au printemps 1963, un sommet, rassemblant 30 chefs d'Etats de l'Afrique indépendante, se tient à Addis-Abeba. Il donne naissance à l'OUA, l'Organisation de l'Unité Africaine. Au cours des débats, l'ouvrage L'Afrique doit s'unir écrit quelques semaines auparavant par NKrumah est distribué aux participants. Il allait constituer le bréviaire de l'institution panafricaine naissante. L'auteur y écrivait ainsi: "La survivance de l'Afrique libre, les progrès de son indépendance et l'avance vers l'avenir radieux auquel tendent nos espoirs et nos efforts, tout cela dépend de l'unité politique. (...) Tel est le défi que la destinée a jeté aux dirigeants de l'Afrique. C'est à nous de saisir cette occasion magnifique de prouver que le génie du peuple africain peut triompher des tendances séparatistes pour devenir une nation souveraine, en constituant bientôt, pour la plus grande gloire et prospérité de son pays, les Etats-Unis d'Afrique." Certes l'idée panafricaine n'est pas nouvelle: Du Bois, Garvey, Padmore ont déjà beaucoup réfléchi sur ce sujet, il n'empêche que NKrumah s'impose à l'heure des indépendances comme le plus brillant, le plus cohérent des théoriciens du panafricanisme. Au contact du journaliste Benjamin Nnamdi Azikiwe, il découvre le concept de Renaissance africaine, associant lutte pour la libération nationale, célébration des réalisations les plus brillantes de l'Afrique précoloniale et ambitions volontaristes pour l'Afrique à venir. NKrumah parachève sa formation aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Kwame NKrumah et Richard Nixon. Malheureusement pour NKrumah, l'OUA restera une coquille vide, sans programme, sans moyen et sans pouvoir, rendue impotente par les divisions qui déchirent les pays membres au cours des années soixante. Ces derniers se divisent entre: - révolutionnaires (Groupe de Casablanca: Ghana, Guinée, Mali, Maroc, Egypte, Algérie) qui désirent la constitution d'un Etat fédéral, l'adoption du modèle socialiste et la rupture avec les anciennes puissances coloniales; - les modérés (Groupe de Monrovia composé d'une vingtaine d'Etats africains, dont l'essentiel des territoires francophones) qui militent pour une voie plus souple. * Un bilan intérieur décevant. En politique intérieure, NKrumah n'aura pas beaucoup plus de succès. Dès son accession au pouvoir, il lutte contre le néocolonialisme et engage le pays dans la voie socialiste tout en instaurant un régime autoritaire avec l'instauration du parti unique en 1964. Il impose le culte de la personnalité et s'autoproclame l'Osaqyefo, le Rédempteur. Sa politique économique incohérente n'assure pas le développement économique du Ghana, pourtant potentiellement très riche. Il est renversé par un coup d'état en 1966, alors qu'il se trouve en voyage en Chine. Il se réfugie alors dans la Guinée de Sékou Touré. Il décède en 1972, à Bucarest. Louis Armstrong et Kwame NKrumah. * Le Highlife. Le highlife constitue le genre musicale phare du Ghana indépendant. Tiré des musiques d’église, des fanfares militaires, du jazz et des rythmes de la côte (« osibi » du Ghana à base de percussions et de chants, « ashiko » de Sierra Leone, « dagomba » et jeu de guitare « fireman » du Liberia), le style s'impose à Accra au cours de la Seconde Guerre mondiale. Devenu l’aéroport de transit des forces alliées en campagne au Moyen-Orient, la ville accueille des milliers de soldats européens et américains dont de nombreux musiciens qui mêlent au highlife originel le jazz et le swing. Le highlife s’épanouit dans le cadre du nationalisme culturel en pleine effervescence et constitue un complément artistique au projet panafricain de NKrumah. Le genre musical entend valoriser, le respect de la personnalité africaine, la solidarité des peuples noirs. Les grands créateurs du highlife comme ET Mensah, Koo Nimo et E.K. Nyame aspirent à mettre au point un son dans lequel se retrouvent tous les Africains. De fait, le highlife s’implante à partir des années 50 dans toute l’Afrique de l’Ouest et contribue à son niveau à braquer les projecteurs sur le Ghana. * E.T. Mensah, roi du Highlife. Né dans une famille de musiciens, il joue du piccolo dans un orchestre scolaire. Il s’initie ensuite à l’orgue et au sax et intègre en 1932 l’Accra Rhythmic Orchestra qui fusionne rumba, swing et ragtime. Mobilisé dans les forces armées au cours de la seconde guerre mondiale, E.T. Mensah se lie avec le trompettiste écossais, le Sergent Jack Leopard qui l'incite à peaufiner ses arrangements et à intégrer d’autres styles musicaux. A la fin de la guerre, il rejoint la formation des Tempos dont il prend la direction en 1952. Dans son ouvrage Afrique noire, histoire et civilisation, Elikia M'Bokolo rappelle que:"Kwame NKrumah fut peut-être l'homme politique qui sut le mieux attirer à lui les artistes et exploiter l'efficacité insoupçonnée de la chanson moderne. Les succès électoraux et politiques de NKrumah durent beaucoup à l'association étroite entre un parti, le CPP et plusieurs ensembles musicaux comme l'Axim Trio, l'Akan Trio, le Ghana Trio (...). (...) Si les musiciens participèrent activement à l'élaboration du mythe de NKrumah, celui-ci prit soin de protéger les artistes et de multiplier les mesures susceptibles de les mettre à l'abri de l'exploitation des maisons de disques, en encourageant notamment la création de la Ghana National Entertainments Association (1960) et de la Ghana Musicians Association (1961)." De nombreuses formations rendirent donc hommage à NKrumah. C'est le cas ici, puisque le roi du highlife entonne un chant à la gloire du "Rédempteur". Le morceau s'intitule d'ailleurs Kwame NKrumah. Sources: - Le Point Hors-Série n° 22: la pensé noire, les textes fondamentaux. - E. Melmoux et D. Mitzinmacker: "Dictionnaire d'Histoire contemporaine", Nathan, 2008 (Panafricanisme). - Marie-Agnès Combesque: "Martin Luther King. Un homme et son rêve", le Félin Poche, 2008. - EliKia M'Bokolo: "Afrique noire, histoire et civilisation. XIX°-XX° siècles", Hatier. - La page du site Afrisson consacrée au highlife. - Le blog Worldservice consacré aux musiques africaines. Liens: - Lord Kitchener: "Birth of Ghana" sur L'Histgeobox. - Louis Armstrong en concert à Accra, en 1956.
Pour les soldats afro-américains partis combattre en Europe dans le cadre de la grande guerre, le retour au pays eut un goût amer. Loin de recevoir la reconnaissance et les honneurs attendus, les anciens combattants subirent hostilités et violences. Pour de nombreux Blancs, il était urgent de tourner la page de la guerre et de reprendre le cours de la vie d'avant. Dans cette logique, le système ségrégationniste devait se maintenir, inchangé. Dans cette logique, la vision de soldats noirs arborant leurs tenues militaires fut assimilée à une véritable provocation et le prélude au surgissement d'une vague de violences racistes. Au cours de l'été 1919, des émeutes éclatèrent dans tout le pays. Les violences concernaient non seulement les bastions ségrégués du Vieux Sud, mais aussi les métropoles du Nord. (1) A Chicago, on déplorait ainsi 38 morts à l'issue de "l'été rouge".
Allocution de Marcus Garvey en 1920. [Keystone View Co. Inc. of N.Y., Public domain, via Wikimedia Commons]
Ce raidissement raciste se mesurait également à la résurrection des formations suprématistes blanches. Le Klan, qui avait presque disparu à la fin du XIXème siècle, connut ainsi un succès sans précédent au cours des années 1920. En 1925, par exemple, quarante mille klansmen défilèrent devant la Maison Blanche à visage découvert. C'est dans ce contexte explosif que Marcus Garvey développa un message identitaire et s'imposa comme le plus influent des pionniers de la cause noire. Né en Jamaïque en 1887, le jeune homme fonda en 1914 l'Universal Negro Improvement Association (UNIA) dont l'ambition était d'améliorer les conditions de vie des Noirs de son île. Face à l'hostilité des autorités locales, Garvey émigra aux Etats-Unis en 1916 et y fonda une succursale de l'UNIA. Rhéteur de talent, il développa dans ses discours enflammés un message politique identitaire offensif. Son message se démarquait tant des options assimilationnistes d'un Booker T. Washington que de la solidarité interraciale de classe défendue par Du Bois et les socialistes. "Chantre
du nationalisme noir, [Garvey] prônait la fierté des origines, la
liberté sociale, économique et politique et l'autodétermination pour les
Noirs du monde entier. " (source A. p90)
Burning Spear en 2013. [Sonia Rodney, CC BY-SA 3.0]
* Séparatisme et émigration vers l'Afrique. Selon Garvey, les Noirs américains ne seraient jamais traités de manière égale, en conséquence, il prônait un développement séparé. L'autonomie impliquait la possession d'une terre, aussi Garvey appela-t-il à l'émigration des Afro-Américains vers l'Afrique, considérée comme la "Terre-Mère". Cette transplantation contribuerait en outre à libérer le continent de la domination coloniale européenne. Garvey entendait donc faire de la couleur de peau un motif de fierté."Rappelant la grandeur de l'Afrique, berceau de la civilisation, les discours (...) appelaient les Noirs à la fierté raciale et au refus de toute soumission face aux Blancs. Farouche partisan de l''autodéfense, Garvey affirmait l'humanité des Noirs et exigeait l'égalité de traitement." (source A. p 92)
A peine implantée aux États-Unis, l'UNIA connut une ascension fulgurante qui en fit le plus vaste des mouvements panafricains. "Attirant plusieurs millions de Noirs défavorisés, ouvriers, domestiques, métayers ou travailleurs agricoles, l'organisation atteignit l'apogée de sa popularité en 1921-1922 avec plus d'un millier de section locales aux États-Unis, au Canada, aux Antilles, en Amérique du Sud, en Afrique, en Europe (...)." (source A p 91). La
force de persuasion de Garvey reposait d'abord sur une éloquence
prophétique directement inspirée de la Bible. Ses idées d'autogestion (self reliance) et de retour en Afrique (Back to Africa) offraient alors une alternative à la "suprématie blanche". Il exprimait ses idées avec force en des termes
simples susceptibles de subjuguer l'auditoire. Ses partisans se recrutaient principalement parmi les immigrés caribéens et les migrants récents du Sud. "Contrairement à l'image qui a longtemps été attachée à l'UNIA, décrite comme une organisation de la classe ouvrière noire des villes du Nord, la popularité de Garvey et la force de son mouvement étaient en effet ancrées dans les campagnes du Sud", rappelle Caroline Rolland-Diamond. (source A. p 92) C'est d'ailleurs pour conserver son audience que Garvey abandonna son approche confrontationnelle lors d'un discours prononcé à Raleigh (Caroline du nord) en 1922. Il y invitait les Africains-Américains à prendre leur destin en main et à travailler dur pour gravir les échelons. Dans son esprit, l'égalité des "races" excluait l'égalité sociale.Ses propos exonéraient d'ailleurs largement les Blancs des conditions économiques misérables dans lesquelles les Noirs du Sud avaient été réduits. En
faisant de la ségrégation un moyen de protéger les Noirs de la violence
des Blancs, Garvey parvint cependant à convaincre les populations
africaines-américaines du Sud et les citadins pauvres du Nord, peu
convaincus par les démarches juridiques de la NAACP (National Association for the Advancement of Coloured People). Les surenchères rhétoriques de Garvey lui aliénèrent cependant de nombreux soutiens potentiels parmi la classe moyenne noire favorable à une intégration progressive ou chez les libéraux blancs. (2)
Marcus Garvey. [A&E Television Networks, CC BY-SA 4.0]
Dans la Jamaïque coloniale postesclavagiste, la revendication d'une fierté liée à la couleur de peau noire était une façon de s'opposer aux valeurs dominantes imposées, une manière de reprendre à son compte des racines dévalorisées par la société coloniale.
* Black Star Line et Negro World. Syndicaliste durant sa jeunesse, Garvey se convertit au libéralisme et devint le promoteur de l'entreprenariat et du capitalisme noir. Comme Booker T. Washington, il considérait que l'autonomie passerait par l'émancipation économique, l'apprentissage d'un métier et l'entreprenariat. Dans cet esprit, il fonda en 1919 la Black Star Line, une compagnie maritime chargée d'acheminer les candidats à l'émigration vers l'Afrique. Au début des années 1920, la popularité de Garvey était à son apogée. L'UNIA rassemblait alors entre 500 000 et 1 million de membres. Son journal, Negro world, fondé en 1918, tirait à 250 000 exemplaires. "Au lieu d'exprimer la position de la rédaction dans un discret «éditorial», comme le faisaient les autres journaux, Negro World étalait sur un gros titre de une les idées et les phrases chocs de Garvey. Ainsi l'édition du 22 février 1920 titre-t-elle:"La race noire doit affirmer sa virilité et son pouvoir." L'espoir immense soulevé par ses sermons enflammés fut brisé net par la banqueroute de la Black Star Line en 1922. L'immense popularité dont jouissait Garvey attira rapidement l'attention des autorités américaines. Accusé de fraude fiscale en 1923, il fut extradé vers la Jamaïque en 1927. A son retour dans l'île, il fonda le People's Political Party à la tête duquel il échoua lors des élections de 1930. Dépité, il émigra à Londres où il mourut en 1940.
Rblack131, CC BY-SA 4.0
* Une redécouverte au temps du reggae. "Alors que plusieurs générations d'historiens l'avaient (...) décrit comme un charlatan particulièrement doué pour manipuler les foules, son discours fut redécouvert avec admiration, à partir des années 1960 et 1970, par les apôtres du panafricanisme et du nationalisme noir." (source A. p 91) Dans le contexte de la décolonisation, certains dirigeants des jeunes États africains, tels
NKrumah au Ghana, reprirent à leur compte les idées de Garvey. De même, les tenants des thèses afrocentristes tels Cheikh
Anta Diop se référèrent largement au message du Jamaïcain. Mais ce sont avant tout les rastafariens qui réhabilitèrent et entretinrent avec ferveur la mémoire de Garvey, au point de l'ériger au rang de prophète. Son rayonnement provient de propos qu'il aurait tenu dans un discours en 1927. "Regardez vers l'Afrique, où un roi noir sera couronné, qui mènera le peuple noir à sa délivrance." Pour les rastas, il s'agissait d'une prophétie annonçant le couronnement en 1930 du prince Ras Tafari Makonnen en tant qu'empereur d’Éthiopie (3) sous le nom d'Hailé Sélassié. De tels propos ne pouvaient qu'avoir une très forte résonance dans un territoire comme la Jamaïque, dans lequel la population était imprégné de millénarisme et de mysticisme. Le message garveyiste suscita un immense espoir auprès des populations noires jamaïcaines prêtes à se lancer dans un rapatriement vers l'Afrique mère. La devise nationaliste de Garvey One Aim, One God, One Destiny ("un Dieu, un but, une destinée") sera d'ailleurs reprise par les rastafariens et les artistes de reggae. La conscience noire portée par le message de Garvey influencera profondément l'univers musical jamaïcain. Ainsi, depuis l'émergence du reggae à la fin des années 1960, les musiciens n'ont cessé de chanter des louanges à la gloire de Garvey. Son plus fameux zélateur, Winston Rodney, lui consacra même deux albums entiers sous le nom de Burning Spear ("javelot enflammé"en kikuyu), un pseudonyme emprunté au grand leader kényan Jomo Kenyatta. Dans sa chanson "Marcus Garvey" sortie en 1974, Spear assimile le leader nationaliste afro-américain à Jésus-Christ, trahi par Juda, et donc par son propre peuple. (4) Dépeint comme un héros et martyre de la cause noire, Garvey ressuscite pour venir combattre et attraper les forces du mal.
"Marcus Garvey's words come to pass, (2X) /
Can't get no food to eat /
Can't get no money to spend. /
Come little ones and let me do what I can for you, /
And you, and you alone. /
Who know the right and do it not, /
Shall be spanked with many stripes. /
Weeping and wailing, /
You got yourself to blame. /
Do right (4X) / Tell you to do right. /
Beg you uto do right. / Where is Baggawire, /
He's nowhere around, He can't be found. /
First betrayer, Who gave away, Marcus Garvey. /
Son of Satan, first prophecy. /
Catch them Garvey. /
Hold them, Marcus, hold them /
Prophecy a fulfill, /
Catch them Garvey, catch them."
***
"La prophétie de Garvey se réalise (2X) /
J'ai rien à manger /
J'ai pas d'argent à dépenser. /
Venez, mes petits, laissez-moi vous aider. /
Laissez-moi vous aidez. /
Celui qui connaît le Bien et ne le fait pas, /
Sera flagellé. /
Il y aura des pleurs et des gémissements. /
Vous êtes les seuls responsables. Faites le bien (4X) /
Je vous dis de faire le bien. /
Je vous supplie de faire le bien. Où est Baggawire? /
Il n'est pas dans le coin, /
On ne peut pas le trouver. /
Le premier traitre, /
Qui a vendu Marcus Garvey. /
Fils de Satan, c'est la première prophétie. /
Attrape-les Garvey. /
Retiens-les, Marcus, retiens-les. /
La prophétie se réalise. /
Attrape-les, Marcus, Attrape-les"
Dans une autre chanson intitulée Old Marcus Garvey, Spear déplore l'ingratitude des Jamaïcains. "Personne ne se souvient de Marcus Garvey / Personne ne se souvient de lui, personne." Au delà de Burning Spear, ce sont des dizaines de musiciens qui rendront hommage à Garvey en chansons, insistant sur tel ou tel aspect de sa personnalité ou de son message. Citons parmi bien d'autres les Skatalites (Marcus Garvey), Big Youth (Mosiah Garvey), Jah Woosh (Marcus say), Johnny Clarke (Poor Marcus), les Gladiators (Marcus Garvey time), Leroy Smart (Oh Marcus), Culture (Black starliner must come, Two Seven Clash), Fred Locks (Black Star Liner), Dennis Brown (Repatriation), Al and The Vibrators (Going back home).
Notes:
1. Depuis plusieurs décennies, la "Great migration" a conduit des milliers d'Afro-américains du Deep South
vers les grandes villes industrielles. En quête d'une vie meilleure,
débarrassée du racisme endémique, les nouveaux venus s'y installèrent
dans de vastes ghettos, reproduisant la ségrégation socio-spatiale du Sud. Les relations interraciales, même limitées, y furent difficiles.
2. Il expliquait par exemple que le lynchage avait réveillé la conscience raciale des Noirs. Il refusait également les mariages mixtes afin de protéger "la pureté de la race noire"...
3. Depuis la fin du XIX° siècle siècle, l’Éthiopie suscite l'admiration des diasporas africaines. Lors de la bataille d'Adoua en 1896, l'armée éthiopienne triompha des troupes italiennes, ce qui permit au pays d'échapper à la colonisation. En outre, l’Éthiopie fait l'objet de nombreuses références élogieuses dans la Bible hébraïque, ce qui contribua à assimiler les Éthiopiens à un peuple élu. L'hymne éthiopien universel devint d'ailleurs celui de l'organisation de Marcus Garvey en 1920.
4. Selon la légende, Garvey aurait été trahi par un vagabond habillé de vieux sacs de toiles (Bag-O-Wire).
Sources: A. Caroline Rolland Diamond: "Black America. Une histoire des luttes pour l'égalité et la justice (XIX°-XXI° siècle)", La Découverte, 2016.
B. Pap NDiaye: Les Noirs américains. En marche pour l'égalité, Paris, Gallimard, coll. Découvertes, 2009. C.Le Point - hors-série "Les textes fondamentaux de la pensée noire" Le Point Hors-série n°22, avril 2009. D. Nicole Bacharan: "Les Noirs Américains. Des champs de coton à la Maison Blanche", éditions Panama, 2008.
E. Eric Doumerc: "Le reggae dans le texte. (1967-1988)", Camion Blanc, 2014.
Amilcar Cabral naît le 12 septembre 1924, à Bafatá, dans l’est de la Guinée-Bissau, de parents cap-verdiens. A l'époque, l'archipel du Cap-Vert et la Guinée Bissau sont sous domination portugaise. Le prénom du bambin en dit déjà long, ses parents ayant été inspirés par Hamilcar, le chef carthaginois (et donc Africain) qui fit trembler l'Empire romain sur ses bases!
Au cours des années 1930, la famille regagne le Cap-Vert. L'archipel subit alors des sécheresses récurrentes qui provoquent des famines particulièrement meurtrières (cinquante mille morts entre 1941 et 1948). Cabral entend, à son niveau lutter contre ce fléau, qui n'est pas une fatalité. Il suit donc des études d’ingénieur agronome, à l’université de Lisbonne. Nommé directeur du Centre expérimental agricole de Bissau, il acquiert une connaissance précieuse du pays et de sa structure socioéconomique.
Dans le même temps, il s'intéresse au panafricanisme dans le sillage de N'Khrumah notamment et se passionne pour la poésie de Senghor et son concept de négritude.
Les autorités coloniales commencent à le trouver gênant et il est contraint de s'exiler en Angola, où il prend contact avec le mouvement nationaliste angolais. En 1956, Cabral fonde à Bissau le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), d'idéologie marxiste. Il tente alors de négocier avec les autorités métropolitaines de plus en plus isolées. Les empires français et britanniques sont désormais en grande partie démantelés et l'ONU devient une tribune puissante pour les mouvements de libérations des dernières colonies. Par exemple, en 1960, l'ONU a adopté une résolution sur le droit à l’autodétermination des peuples colonisés.
Ces négociations échouent et, en 1963, le PAIGC engage la lutte armée contre les forces d’occupation. Cabral anime avec sang-froid cette guérilla qui débute dans le sud du pays, avec des bases arrières en Guinée-Conakry (il obtient le soutien militaire des soviétiques). L'armée coloniale (près de 20 000 soldats mobilisés) se trouve très vite débordée. Les officiers portugais et leurs troupes ne tardent pas à douter du bien fondé de cet acharnement de la dictature à s'arque bouter sur son empire. Pour Bernard Droz: "Salazar avait fini par ériger l'Empire comme le plus solide rempart de son régime réactionnaire à tel point que, a contrario, anticolonialisme et antisalazarisme avaient fini par se confondre". D'ailleurs, ce sont ces officiers de l'Armée d'Afrique, notamment Antonio de Spinola qui a combattu en Guinée-Bissau, qui finiront par se retourner contre le pouvoir dictatorial du successeur de Salazar, Marcelo Caetano, renversé le 25 avril 1974.
Sous l’impulsion de Cabral, la guérilla prend un essor rapide qui ne tarde pas à mettre l’armée coloniale en difficulté. En 1973, le PAIGC contrôle ainsi la majeure partie du pays.
En 1972, Cabral remporte un grand succès puisqu'il parvient à organiser l'élection d'une Assemblée nationale. Cette même année, le conseil de sécurité de l'ONU somme le Portugal de mettre un terme à cette guerre coloniale d'un autre âge. Enfin, l'organisation internationale reconnaît L’État indépendant de Guinée-Bissau, le 24 septembre 1973. Par les accords d'Alger, la Guinée-Bissau accède à l'indépendance sans drame majeur dès septembre 1974. Mais Cabral n'est plus, puisqu'il se fait tuer le 20 janvier 1973, près de sa résidence à Conakry, par des membres de son parti, avec la connivence des services secrets portugais.
Le président du jeune Etat n'est autre que le frère d'Amilcar, Luis Cabral. La Ginée-Bissau connaît pour quelques années la stabilité.
Tout au long de la lutte, Cabral tenta de maintenir soudé son organisation, en s'appuyant sur les milieux populaires . Meneur d'homme très souple préférant la persuasion aux purges, il ne parvint cependant pas à apaiser totalement les tensions entre combattants guinéens et cadres cap-verdiens.
L'oeuvre de Cabral n'en reste pas moins conséquente. Pour Augusta Conchiglia, "Cabral laisse une œuvre théorique remarquable, qui est constamment réévaluée. Sa réflexion sur le rapport entre libération nationale et culture est plus que jamais d’actualité. Contrairement à la tendance dominante à l’époque d’importer mécaniquement les théories marxistes, Cabral a fait une relecture des catégories sociopolitiques du marxisme à la lumière des réalités africaines". Surtout, aux yeux de très nombreux Guinéens, Cabral fait figure de héros national. A l'échelle du continent, il reste aussi un martyr, qui est allé jusqu'au sacrifice pour faire triompher ses idées et libérer ses compatriotes de la tutelle européenne, à l'instar de Lumumba au Congo ou plus tard, dans un autre contexte, le Burkinabé Thomas Sankara.
Les musiciens ne tardèrent pas à rendre hommage au grand homme, comme le prouvent ici ces deux chansons:
- Le groupe sénégalais Orchestra Baobab interprète ce "Cabral" teinté de sonorités cubaines, omniprésentes dans leurs morceaux.
- Tony Lima: "Amilcar Cabral".
Tony Lima: "Amilcar Cabral.
Sources:
- Augusta Conchiglia: "Un intellectuel visionnaire".Le Monde diplomatique _ Manière de voir 87, juin 2006, pages 87-88. - L'émission l'Afrique enchantée (sur France Inter) du jeudi 14 août 2008, consacrée au Cap-Vert. - Bernard Droz: "Histoire de la décolonisation au XXème siècle", Le Seuil, 2006, pp270-277.
Le président français Georges Pompidou et Haile Selassie en janvier 1973, à Addis-Ababa. Fils du ras Makkonen et neveu de Ménélik II, Hailé Sélassié appartient à une famille qui prétend descendre de Ménélik Ier, fils du roi Salomon et de la reine de Saba. Désigné comme régent et héritier du trône d'Ethiopie en 1917 par sa tante, l'impératrice Zaoditou, il parvient à faire rentrer son Etat à la SDN en 1923. Il modernise son pays, abolissant par exemple l'esclavage en 1924. Devenu empereur en 1930, il s'aligne sur les démocraties occidentales; mais, malgré ses protestations à la tribune de la SDN, il ne peut résister à l'offensive de l'Italie fasciste en 1936. Réfugié à Londres, il ne retrouve son pouvoir qu'après la fuite des Italiens devant les forces britanniques, en 1941. En 1955, Hailé Sélassié préside à la mise en place d'une nouvelle constitution instituant un Parlement élu au suffrage universel. Dans les faits, la modernisation reste très limitée. Monarque de droit divin, Sélassié concentre tous les pouvoirs et s'appuie sur l'Eglise éthiopienne qui dispose d'un monopole cultuel absolu, au grand mécontentement des communautés musulmanes. Dans le même temps, les difficultés sociales restent très préoccupantes. Par exemple, au début des années 1970, le pays compte 95% d'analphabètes. Enfin, les institutions ne permettent pas la démocratisation véritable du régime. La censure sévit avec virulence et la police détient des pouvoirs arbitraires. Hailé Sélassié et Winston Churchill en 1954. Dans ces conditions, des oppositions multiples voient le jour. - Les officiers subalternes de l'armée, mal payés, s'agitent. - Depuis 1960, l'Ethiopie a annexé l'Erythrée, au nord de son territoire, déclenchant une résistance armée du Front Populaire de Libération de l'Erythrée (FPLE). - Au sud, la Somalie convoite la province éthiopienne de l'Ogaden. - Les étudiants et les intellectuels se montrent de plus en plus critiques à l'égard d'un pouvoir incapable de répondre à leurs aspirations libérales. - Enfin, le pouvoir s'avère incapable de porter secours aux victimes de la terrible famine qui s'abat sur les provinces du centre et du nord-ouest, en 1973. L'agitation prend une ampleur exceptionnelle à partir de 1974, tant chez les étudiants à Addis-Abéba que dans les garnisons. Le 12 septembre 1974, un Comité de coordination des forces armées (le Derg, "comité" en amharique) dépose l'empereur après avoir phagocyté toutes les institutions. Hailé Sélassié mourra l'année suivante alors qu'il était emprisonné, sans doute assassiné sur ordre de Mengistu, le nouvel homme fort de l'Ethiopie (il restera au pouvoir jusqu'en 1991 avant de s'enfuir pour le Zimbabwe de Mugabe. Il a été condamné par contumace à la réclusion à perpétuité pour génocide puis condamné à mort en mai 2008).
Raul et Fidel Castro en compagnie du dictateur Mengistu.
Dans ces conditions, comment expliquer l'aura du Ras Tafari et la fascination qu'il parvint à susciter, chez les rastas, mais aussi sur la scène internationale? D'abord, Hailé Sélassié maîtrise son image à la perfection. Surtout, il ne ménage jamais sa peine lorsqu'il s'agit de voyager pour aller à la rencontre des grands leaders mondiaux. Pour illustrer cette diplomatie active, rappelons qu'il fut le premier souverain africain à entrer à la SDN. Après la seconde guerre mondiale, il utilisera aussi fréquemment la tribune de l'ONU pour justifier ses actions. Surtout, l'empereur joue un rôle important dans les affaires africaines. Ainsi, en 1963, c'est à son initiative qu'est fondée l'Organisation de l'unité africaine (OUA), dont le siège est d'ailleurs fixé à Addis-Abeba.
Comme nous l'avons vu, à partir des années 1930, Haile Selassie devint un véritable Dieu vivant pour les adeptes du rastafarisme (lire ici l'article consacré au Rastafari, Dieu des rastas). Le reggae étant le vecteur musical de ce courant religieux, on ne sera guère surpris du nombre d'odes à Jah. Mieux, c'est même pour les adeptes du reggae roots le seul thème digne d'intérêt. Ici, le groupe Black Uruhu chante les louanges du négus éthiopien. Le morceau très puissant est tiré de l'album Love crisis, enregistré en 1977, sous la houlette du très grand producteur Prince Jammy.
- Enfin, ultime hommage de Marley à Selassie, le vibrant Jah Live, qu'il compose quelques mois après le décès de l'ancien empereur. Pour Marley, comme pour tous les rastas, Selassie reste bien vivant:
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.