Avec une densité de population inférieure à 30 hab/km², les espaces faiblement peuplés en France occupent près de la moitié du territoire national et regroupent environ 4 millions de personnes. Dans ces espaces, la population réside majoritairement dans de petites villes, villages ou dans un habitat isolé.
Phillip Capper, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Le déclin démographique des campagnes françaises remonte à loin. Il a accompagné la diminution drastique du nombre d'agriculteurs. Le pays connaît un puissant mouvement d'exode rural (1), qui affecte tout particulièrement les régions pauvres de moyenne montagne dès la fin du XIX° siècle. Dans "Chacun
vendrait des grives", Jean-Louis
Murat revient sur le dépeuplement d'un village du Massif Central qui passe de 3900 à 114 habitants entre le début et la fin de la chanson.
Très grand succès de Jean Ferrat , "la montagne" oppose le monde artificiel et frelaté des villes aux terroirs montagnards peuplés d'habitants authentiques. Le chanteur n'y va pas avec le dos de la bêche, opposant les vieux paysans, qui savaient monter "des murettes jusqu'au sommet de la colline", et leurs enfants qui "seront flic ou fonctionnaires / de quoi attendre sans s'en faire que la retraite sonne". Les premiers vivent dans un cadre naturel somptueux, quand les seconds rentrent "dans leur HLM / manger du poulet aux hormones".
Les espaces de faibles densités sont variés. Il peut s'agir de régions d'agriculture productiviste comme la Beauce ou la Champagne. Les très hauts rendements y sont obtenus grâce à une agriculture très mécanisée nécessitant peu de main d’œuvre.
D'autres espaces ruraux sont facilement accessibles depuis une grande aire urbaine, ce qui incite quelques citadins à quitter la ville, dans l'espoir de trouver à la campagne de meilleures qualités de vie du calme, de beaux paysages, un coût de la vie moins élevé. Ainsi Ridan rêve de reconversion et de devenir "agriculteur". "J'en ai ras-le-bol de tout ce béton / J'ai la folie des grands espaces / J'en ai ras-le-bol de tout ce béton / J'ai la folie des grands espaces". (0'50)"Et puis merde! J'ai décidé de vivre loin sur la colline / Vivre seul dans une maison avec la vue sur ma raison / J'préfère vivre pauvre avec mon âme, que vivre riche avec la leur / Et si le blé m'file du bonheur, je ferais p'têt' agriculteur".
Dans le Perche, dans le sud de la Normandie, à environ 2 heures de route de Paris. les villages accueillent désormais de nouveaux habitants venus de la ville. Désignés comme des néo-ruraux, ils contribuent à transformer ces espaces. Parfois, la cohabitation avec les habitants de longue date ne va pas sans confrontation.
En 1977, Michel Delpech révèle l'ambivalence des relations entre citadins et ruraux dans son titre "Loir-et-Cher". Le jeune urbain d'origine rurale est l'objet des railleries de la famille restée aux champs. "Ils me disent (X2) / Tu vis sans jamais voir un cheval, un hibou / Ils me disent / Tu ne viens plus, même pour pêcher un poisson / Tu ne penses plus à nous". Jeanne Cherhal se met dans la peau d'un résident secondaire qui aime la campagne et tout ce qui est "rural" mais de loin ou de manière épisodique, et à condition de ne pas se salir. "D'assez loin c'est joli / La province le samedi / La paroisse l'ensilage / Le purin le village / C'est fermier tiers-état / Paysan mais très sympa / C'est tranquille bien tranquille / Si tranquille trop tranquille / C'est rural bien rural / Si rural trop rural / Touche pas chéri c'est sale". Dans A la campagne, Bénabar moque l'attitude des citadins n'envisageant les terroirs ruraux que comme des espaces récréatifs. "À la campagne on veut de l'authentique / Du feu de cheminée et du produit régional / À la campagne il nous faut du rustique / Un meuble qui n'est pas en bois / Ça nous ruine le moral / À la campagne on dit qu'on voudrait rester / Quitter Paris, le bruit, le stress et la pollution / À la campagne c'est la fête aux clichés / La qualité de vie et le rythme des saisons".
Kent propose; "Allons z'à la campagne". "Allons z'à la campagne (allons z'à la campagne) et oublions Paris (Paris) / Cherchons à la campagne (cherchons à la campagne) le vrai sens de la vie / Dans quelques temps, dès qu'on pourra, quand notre plan-épargne / Sera fini, on se paiera une maison d'campagne".
Un autre type d'espaces de faibles densités est composé des zones de haute et moyenne montagne, parfois enclavées et mal desservies, qu'il s'agisse d'une grande partie du Massif central, des Pyrénées ou des hautes vallées alpines. L'essor des sports d'hiver permet toutefois de créer des emplois dans le stations de ski de haute
montagne. Cependant, ces activités de service (gîtes, restaurants)
restent saisonnières et très dépendantes du climat (enneigement).
Certains espaces de
faibles densités possèdent de solides atouts leur permettant de lutter contre le déclin démographique et la déprise agricole: le calme, les beaux
paysages naturels, un riche patrimoine historique, des produits du
terroir de qualité (fromage, vin...), parfois un climat favorable. Le Lubéron, l'Ardèche, la Drôme, les Cévennes, le Périgord bénéficient ainsi d'un fort héliotropisme. Tous
ces éléments permettent parfois le maintien ou la création d'emplois
sur place. Le tourisme vert attire de nombreux visiteurs en Périgord, dans le Lot ou le Cantal. Jean-Louis Murat décrit mi-amusé, mi-affligé, l'arrivée des estivant dans leur super "camping à la ferme". "Le paysan vient en tracteur / Nous chercher je te jure / C'est vraiment la folie / Des gens charmants qui vous / Accueillent dans leur famille / Devine pour quoi, pour qui / Cool, super cool / C'est le camping, / Camping à la ferme".
Artisan d'un Ploucstarap hexagonal, MC Circulaire dresse un portrait au vitriol de la Vendée rurale, dont il est originaire. La misère, l'ennui, l'alcoolisme règnent en maître dans "Demain c'est trop tard". "T"façon tout l'monde s'en branle, on est la France oubliée / Dans mon quartier y'a jamais eu de MJC! / Pourtant la misère est là, j't'assure qu'elle est bien réelle / Elle s'cantonne pas qu'dans les banlieues, elle est universelle / Combien de familles au chômdu qui survivent grâce aux allocs / Y'a plus de darons alcooliques qu'en cure de désintox / L'Etat nous laisse dans not'merde, et verra plus tard / On est qu'une bande de crevards gouvernée par des bâtards / On est pas la France qui squatte les halls, mais les arrêts d'car/ Et ici-bas on sait bien que demain c'est trop tard."
Tous les espaces de faibles densités ne tirent pas leur épingle du jeu. Le terme hyper rural désigne ainsi les territoires isolés, très peu peuplés, les plus éloignés des villes importantes. Les contraintes naturelles (relief, climat), l'enclavement (peu de routes, zones blanches), le vieillissement de la population affectent ces territoires. Devenus répulsifs, ils subissent la fermeture des commerces, la désertification médicale et la disparition des services publics. Les rares jeunes du coin partent vers les villes pour y suivre des études supérieures ou parce qu'elles offrent davantage de perspectives d'emplois. Dans ces conditions, ces campagnes se dépeuplent toujours plus, entraînant la disparitions des derniers services. La Poste, le commerce, l'école ferment les uns après les autres. Les habitants de ces espaces ont alors le sentiment de compter pour quantité négligeable. Gauvain Sers, originaire de la Creuse, se fait le porte-parole de ces "oubliés", dans une chanson narrant la fermeture d'une école.
Découvert sur internet grâce au morceau "Marly-Gomont", Kamini dépeint son quotidien dans ce village de l'Aisne, en Thiérache. La rareté des services y représente une gêne considérable pour les habitants. Le départ à la retraite de médecins non remplacés transforme ces territoires en déserts médicaux. Ainsi le rappeur ne peut que constater: "Dans les p'tits patelins / Faut pas être cardiaque / Ah ouais, sinon t'es mal / Faut traverser vingt villages / En tout cinquante bornes pour trouver un hôpital / Que dalle / Là-bas y a rien / C'est des pâtures".
Ces territoires connaissent alors un abandon progressif des activités, notamment agricoles. Les terres ne sont alors plus cultivées, les logements demeurent inhabités, la population continue de diminuer. David Lafore:"Petit village" (1'49")
Originaire du Lauragais (Montgiscard à 25 km de Toulouse), Yous MC décrit son environnement dans "la colline d'en face". "J'viens chroniquer les steppes anonymes et discrètes /Je vois que la verdure prospère du haut de ma colline / Viens dans mon Lauragais, ses plaines à la folie s'y prêtent / Je vois qu'elles ont que de l'air pur, mais austère, à t'offrir / Tu croiseras personne de Villeneuve à Pompertuzat / Ni belle gosse, ni caisse, ni restau / le pousse en l'air on s'enfonce dans les profondeurs rurales / Une odeur de bête morte dans le fossé plus bas". Il rappe: "Le pousse en l'air, on s'enfonce dans les profondeurs rurales". De fait, les habitants de ces espaces se doivent d'être motorisés car pour trouver un emploi et le conserver, il faut parcourir de nombreux kilomètres et passer beaucoup de temps sur la route. Cette dépendance à la voiture explique la colère suscitée par la diminution de la vitesse de circulation autorisée de 90 à 80 km/h lors du surgissement du phénomène gilets jaunes.
Terminons avec "la
diagonale du vide", le beau
morceau poétique que Bertrand Burgalat a consacré aux espaces de faibles densités. Le chanteur nous invite à ne pas voir seulement dans ces territoires des vides, dépourvus de signal ou de connexion. "Une bande de territoire à faible densité / Des bases de loisir / Et des rideaux de fer / Un silence absolu / Sauf le bruit de mes pas".
Notes:
1. C'est en 1931 que, pour la première fois, la population française devient majoritairement urbaine.
Ce billet est aussi disponible en version podcast:
Sources:
A. Benoît Coquard:"Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin", La Découverte, 2019
B. Jean-Laurent Cassely et Jérôme Fourquet:"La France sous nos yeux", Le Seuil, 2021
C. Lorraine de Foucher:"Le rap des champs", Le Monde, 1er décembre 2017
Située dans le Pas-de-Calais, dans l'arrondissement de Lens, la Compagnie des mines de Courrières exploite de riches filons charbonniers grâce à 12 puits, sur une superficie de 6 000 hectares. Très rentable, elle bénéficie d'un gisement favorable avec des
veines très épaisses (2 ou 3 mètres d'épaisseur pour la veine Joséphine
par exemple). Le
monde de la mine est très hiérarchisé avec une coupure très nette entre
le monde des dirigeants, des ingénieurs et celui des ouvriers, lui-même
extrêmement contrasté. Les porions, des ouvriers montés en graine, sont
chefs d'équipe. Ils ont sous leurs ordres les galibots, de jeunes
apprentis mineurs.
Le 10 mars 1906, 1425 mineurs relèvent les équipes de nuit aux fosses 2 (Billy-Montigny), 3 (Méricourt) et 4 (Sallaumines) des mines de Courrières. Depuis plusieurs jours, un incendie couve dans une veine abandonnée, appelée Cécile. Les briques accumulées pour arrêter le feu semblent inefficaces, rendant l'air franchement irrespirable. Le 8 mars, Simon (dit "Ricq"), le délégué mineur de la fosse 3, a bien fait un rapport pour signaler le danger, sans que les ingénieurs ne s'alarment pour autant. Vers 6h30 du matin, deux accidents combinés provoquent une catastrophe d'une ampleur inédite. Dans un des puits d'exploitation, à plus de 300 mètres de profondeur, la poussière de charbon en suspension (1) dans les galeries s'embrase.Ce coup de poussier résulte du soulèvement des poussières au sol des galeries, de leur embrasement, peut-être par une explosion initiale provoquée par la présence de grisou (2) ou par la lampe à flamme nue portée par les mineurs. L'inflammation des poussières produit de la chaleur, un souffle, qui soulève de nouvelles poussières, qui s'enflamment à leur tour. Un grondement long résonne alors, un peu comparable au roulement du tonnerre. Les poussières détonnent tranche par tranche. Une véritable langue de feu parcourt 110 kilomètres de galeries en moins de deux minutes, dévastant tout sur son passage. Le feu laisse en héritage des gaz dans les galeries. Sous l'effet de la déflagration, les mineurs meurent brûlés vifs, asphyxiés, ensevelis, percutés par les boisages disloqués ou fracassés sur les parois de la mine.
Domaine public (Wikimedia Commons)
A l'annonce de l'explosion, l'effervescence bat son plein sur le carreau de la mine. Femmes, vieillards, enfants se ruent hors de leurs corons. Près de 10 000 personnes se regroupent bientôt dans
l’attente de nouvelles, d’un mari, d’un père ou d’un fils. Pendant deux jours, elles restent confinées derrière des grilles, puisqu'elles n'ont pas l'occasion de rentrer sur les fosses, pas même pour reconnaître les premiers cadavres qu'on a pu remonter. La catastrophe fait l'objet d'une médiatisation immédiate et massive avec l'arrivée très rapide de journalistes, qui contribuent à colporter les premières images du drame, également diffusées sous la forme de cartes postales.
La direction
de la Compagnie et les ingénieurs redoutent une nouvelle explosion. Convaincus que les galeries sont obstruées par les éboulements, ils tergiversent, hésitant
sur la procédure à suivre. Les premiers secours tiennent de l'improvisation. Dans des conditions périlleuses, sans équipements ni méthodes, les hommes encore disponibles s'élancent dans les puits et les galeries pour tenter de dégager les survivants. Les opérations de sauvetage s'avèrent particulièrement périlleuses car de nouvelles explosions sont à craindre. Le feu continue de faire rage dans de nombreuses galeries, où l'air est irrespirable. Des éboulements se produisent toujours. Les galeries sont encombrées, effondrées. Ceux qui descendent marchent littéralement sur les cadavres des hommes et des chevaux. Dix-sept sauveteurs trouvent la mort dès les premières heures des recherches. Il s'agit pour la plupart de mineurs, partis en quête de leurs proches sans grande précaution. En fin de journée, quelques centaines de mineurs sont remontés, certains grièvement blessés. Pour soigner les brûlures, des
ambulances arrivent avec des bandages et des baquets d’acide picrique.
* Compassion et solidarité.
L'annonce du drame suscite un immense élan de solidarité dans le monde entier. Les dons affluent de toute part. Plus de 8 millions de francs sont récoltés et distribués aux familles endeuillées. La Compagnie des mines de Courrières, passablement dépassée, reçoit l'aide de mineurs belges de la région de Mons, de sapeurs pompiers de Paris, de 19 volontaires allemands
venus de la Rhur, équipés d'appareils respiratoires. Il s'agit là d'un phénomène de
solidarité ouvrière, parfois motivée par le socialisme. Dans des conditions épouvantables, les équipes de sauvetage aspergent les corps de lait de chaux, les enrobent de draps imprégnés de phénol, avant de les remonter à la surface. Brûlés, démembrés par l'explosion, les corps sont difficilement identifiables. Quatre jours après la catastrophe, les ingénieurs et les pouvoirs publics décident toutefois d'arrêter les recherches. Les autorités partent du postulat qu'il ne peut y avoir de survivants compte tenu de la violence de l'explosion. Pour étouffer l'incendie, la solution retenue consiste donc à arrêter l'arrivée d'oxygène, en "fermant" la mine.
* Une catastrophe à rebondissement.
Le 13 mars, les obsèques des 75 premières victimes de l'explosion rassemblent près de quinze mille personnes dans sept localités. A Méricourt, une fosse commune accueille les corps non identifiés. Il neige. Toutes les cloches des villages environnants sonnent. Ministres, députés, évêques suivent le cortège. Lecture est faite d'un télégramme consolateur de Pie X. Le recueillement cède rapidement face à la colère. Émile Basly, ancien mineur, député-maire socialiste de Lens et dirigeant du Vieux syndicat,
s'exclame: "Je le jure sur cette tombe qui nous glace d'horreur, sur
ces cercueils que des mains tremblantes viennent de retirer d'une fosse
pour les descendre dans une autre [...] justice sera rendue aux morts, justice
sera rendue aux vivants, justice sera rendue à l'humanité!" L'ingénieur en chef, traité d'«assassin», ne peut prendre la parole comme prévu. Dans leur quête effrénée de profit, les compagnies sont accusées d'avoir négligé la sécurité et interrompu prématurément les recherches. L'objectif reste de remettre en exploitation, le plus rapidement possible, les veines qui ne seraient pas trop touchées.
JÄNNICK Jérémy, Public domain, via Wikimedia Commons
Le conflit social qui éclate alors prend d'emblée des proportions inédites. Entamée aux mines d'Ostricourt, près de Dourges, la grève gagne le Nord, déborde sur la Belgique, puis s'étend à la Loire, au Gard et au Centre. Venue de la base, instinctive, spontanée, émotionnelle, elle concerne bientôt près de 60 000 mineurs.
La tension est vive, la soif de revanche immense. Des piquets se
dressent devant les puits, tandis que des patrouilles de grévistes
traquent les "jaunes" qui poursuivent le travail. Le conflit social démarre en dehors des organisations syndicales, qui se contentent de prendre le train en marche. Dans le Bassin du Pas-de-Calais, la division syndicale règne. Le Vieux Syndicat réformiste d'Émile Basly s'oppose aux anarcho-syndicalistes du Jeune Syndicat, affilié à la CGT, et dirigé par Benoît Broutchoux. Le premier considère ses rivaux, comme des "gibiers de bagne, repris de justice, vautours de l'anarchie", quand le second s'en prend à "Basly la jaunisse". Les appels à l'union syndicale lancés par Jean Jaurès ne sont pas entendus. Le 17 mars, Georges Clemenceau, le nouveau ministre de l'intérieur, se rend à Lens pour exiger le calme et le respect de la liberté du travail. Devant le comité de grève, il assure que le droit de grève ne sera pas remis en cause, tant que la loi est respectée. Il s'engage également à ne pas faire donner la troupe, cantonnée pour l'heure sur les carreaux des fosses. Clemenceau fait également remettre au procureur général de Douai, chargé de l'instruction du dossier, le registre, dans lequel les délégués mineurs avaient fait part de leur vive inquiétude dans les jours précédents l'explosion. (3) Ce geste permet de couvrir la compagnie de Courrières et d'accréditer la thèse de l'accident imprévisible.
Le 18 mars, des représentants des ouvriers et des compagnies se rencontrent au ministère des travaux publics, à Paris. Les secondes consentent à des concessions minimes. Le 20, lors d'un meeting agité des dirigeants du comité de grève, à Lens, Broutchoux est arrêté. Le dirigeant syndical est condamné par le tribunal de Béthune à deux mois de prison pour violences à agent et rébellion. Arguant d'une atteinte à l'ordre public, le ministre de la guerre envoie alors des renforts dans le bassin minier. Jusqu'à la fin du mois de mars, il n'y a pas d'accrochage majeur avec la troupe.
Public domain, via Wikimedia Commons
C'est alors que, le 30 mars, vingt jours après
la catastrophe, treize survivants parviennent à s'extraire du ventre de
la terre. Le 4 avril, un dernier mineur refait surface. (4) Plongés dans le
noir complet, les rescapés ont survécu en buvant leur urine, en
mangeant les casse-croûtes trouvés sur les cadavres (les briquets), l'avoine et les carottes trouvés dans une écurie, de l'écorce de bois et la
viande crue d'un des chevaux utilisés au fond de la mine. A la vue de ces "cadavres vivants", la colère explose. Un groupe de femmes demande des comptes au siège de la direction à Courrières. (5) Des grilles des corons sont renversées, des
maisons de non-grévistes attaquées. A cette occasion, l'un d'entre eux abat Georges Bottel, un jeune protestataire. L'inflexibilité du patronat conduit par le directeur des mines de Lens, durcit encore le mouvement social. Les incidents violents se multiplient dans tout le bassin du Nord-Pas-de-Calais. La grève tient désormais de l'insurrection. La gendarmerie de Liévin, qui retient des mineurs prisonniers est prise d'assaut. Le 18 avril, le marché de la ville est pillé, tout comme les maisons d'ingénieurs de la Société des mines de Lens. Les mineurs tiennent la ville jusqu'au 21. La veille, à Lens, les manifestants ont érigé des barricades. Au cours des affrontements, le lieutenant Lautour est tué. La troupe, submergée, ne reprend véritablement le dessus qu'avec l'arrivée de nombreux renforts (21 000 hommes).
Les mineurs grévistes parcourant les corons. (domaine public, Wiki Commons)
Le gouvernement redoute que le 1er mai 1906 ne se transforme en une journée révolutionnaire. Clemenceau agite alors le spectre d'un complot antirépublicain réunissant les syndicats de gauche et l'extrême-droite. Il en profite pour faire procéder à l'arrestation des responsables syndicaux. Pierre Monatte, alors
jeune journaliste et permanent syndical à la CGT, est ainsi arrêté dès son
arrivée en gare de Lens, le 23 avril. La répression systématique imposée par la présence massive de soldats (un pour trois mineurs) tient pourtant de l'état de siège. En
dépit de la détermination des grévistes, les positions patronales restent inflexibles. Harassés, désespérés, affamés, les grévistes se résignent à la reprise du travail. Dans le bassin, les familles ouvrières, déjà frappées par la perte d'un ou plusieurs de leurs membres, connaissent une situation désespérée. L'argent ne rentre plus, la misère, la faim et le froid s'installent dans les foyers. Seules les distributions de vivres permises par l'élan de solidarité nationale permettent de ne pas totalement sombrer dans l'abîme. Le 7 mai, le travail reprend dans la morosité.
Dans l'immédiat, le mouvement se solde par une lourde défaite. Les avantages obtenus s'avèrent bien minces: des augmentations salariales dérisoires, l'engagement à ne pas discriminer sur des critères syndicaux ou politiques lors des recrutements, la fixation d'un âge minimal d'embauche à 12 ans. En revanche, les licenciements s'abattent sur les mineurs les plus engagés. Pourtant, au delà de la défaite apparente, les mineurs gagnent la bataille de l'opinion. La catastrophe et les protestations qui s'ensuivent contribuent "à l'émergence d'une identité fondée sur l'image héroïque du"«soldat-mineur» et de la «gueule noire»." (source C p 64) Devant la Chambre des députés, Paul Doumer salue les « obscurs et vaillants soldats […] héros dont le dur labeur est l’élément essentiel, la base même de la civilisation moderne. […] Ils sont morts au devoir, et par conséquent à l’honneur. »
L'ampleur du drame et des protestations obligent les politiques à réagir. Les pouvoirs publics s'empressent ainsi de réformer le code minier. Les lampes à feu nu, sans doute à l'origine de l'étincelle dévastatrice, sont interdites. D'autres mesures contribuent à renforcer la sécurité des mineurs: l'amélioration de la ventilation, l'utilisation accrue d'explosifs de sécurité, le recours à l'arrosage des galeries, la mise en place d'arrêt-barrages pour empêcher la flamme de se propager... En juillet 1906, le gouvernement fait voter une loi instaurant le repos hebdomadaire, une importante revendication ouvrière. En
octobre 1906, lorsque Georges Clemenceau remplace Sarrien à la tête du
gouvernement, le nouveau président du conseil crée un ministère
du Travail (et de la Prévoyance sociale), confié à René Viviani. La législation évolue également avec
la rédaction d'une réglementation qui aboutira au Code du Travail en
1910. La
révolution n'a pas eu lieu, mais l'esprit de réforme sociale commence à
pénétrer une classe politique jusque là obnubilée par le conflit religieux.
La grève de Courrières a des répercutions nationales. Le 3 avril, à l'Assemblée, Jaurès réclame, en vain, la nationalisation des mines: "Si vous voulez la véritable responsabilité, si vous voulez donner à tous ceux qui ont la propriété des mines un nécessaire avertissement, ce n'est pas la responsabilité secondaire et dérivée des seuls ingénieurs qui doit être mise en cause, c'est surtout la responsabilité collective, impersonnelle, de ces vastes assemblées d'actionnaires, qui ne demandent à leurs représentants à la mine que le maximum de dividendes, sans se préoccuper de la sécurité." Conclusion: "C'est la nation elle-même qui doit reprendre en main la gestion, l'administration de ce domaine." La nationalisation des houillères n'interviendra qu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Si les politiques infléchissent leurs positions, il n'en va pas de même des responsables de la Compagnie des mines de Courrières. Guidés par la recherche d'un profit immédiat, ils ont pourtant largement négligé les mesures de sécurité élémentaires. Non contents de s'en sortir à bon compte et en dépit de leur immense responsabilité dans le drame, ils agissent avec un cynisme sans nom: les veuves doivent ainsi libérer leurs logements, attribués alors à une nouvelle fournée de main-d’œuvre. Le bilan
officiel sera de 1 099 morts, auquel il convient d'ajouter 16 sauveteurs. Un tiers des
victimes avait entre 13 et 18 ans.
En 1887, sur l'air du Furet du bois joli, Jules Jouy adapte des paroles décrivant les conséquences d'un coup de grisou. "Il court, il court le grisou / Le méchant grisou des mines / Il court, il court le grisou / Nos parents sont dans le trou / Chez les voisins les voisines, il sème la mort partout." Le chansonnier-poète montmartrois, qui se produit au Chat noir, dénonce à longueur de chansons les conséquences sociales du capitalisme. Ici, il insiste sur le cortège des malheurs accompagnant le grisou: la mort des mineurs en premier lieu, mais aussi les "famines", "les orphelines"... De fait, ce sont 562 veuves et 1133 orphelins qui survivent aux mineurs tués par l'explosion.
Coup de grisou, écrit courant 1943 par Henri Contet sur une musique de Louis Guglielmi (Louiguy), raconte l'histoire d'un mineur de fond, noir de charbon et de chagrin lorsque la fille qu'il aime le quitte. La chanson romance une histoire d'amour difficile entre un "gars du Nord", mineur, habitué au noir, fuyant presque la lumière, et une fille des plaines. Mais derrière ce drame d'un amour impossible se dessine celui de la mine et des mineurs. Elle a les cheveux roux tandis que lui, on l'appelle "coup de grisou". "Quand l'vrai grisou s'en est mêlé / A eux deux ils ont fait sauter / La terre, la mine et tout l'fourbi! / Après trois jours on l'a r'monté / Avec sa part d'éternité / Et quand on l'a sorti du puits, / La lumière se moquait de lui".
La situation nous est résumée par ces deux vers clichés: "Elle l'a trompé par un beau jour / Avec un qu'aimait le ciel bleu". On pourrait croire à une chanson de Berthe Sylva si ce Coup de grisou ne se terminait comme un morceau de Trenet. Abandonnant le premier degré, Contet décrit la scène finale - une explosion au fond de la mine - avec tant de poésie qu'il court-circuite toute grandiloquence: "Et quand on l'a sorti du puits / La lumière se moquait de lui / Le soleil donnait un gala / Pour l'embêter une dernière fois / Mais coup de grisou était guéri / Il avait épousé la nuit..." La voix de Piaf porte le malheur poignant de cet homme "aux yeux brûlés" de lassitude et d'amour... "Le malheur fou de ce mineur amoureux s’impose au fil d’un crescendo de
plus en plus pressant. L’espace musical est comme saturé. La ligne
mélodique, la puissance vocale, l’orchestration s’enflent jusqu’à la
sensation d’un tumulte interne insoutenable. Cet indicible là est plein
de fureur et de bruit. Il gronde comme un volcan." (source D)
Pour terminer notre exploration, citons une composition du mineur Henri Candelle, intitulée "grisou trompeur".
Conclusion: Si la catastrophe ne transforme pas fondamentalement les conditions de travail des mineurs, le drame marque en revanche très durablement les mémoires, par le biais de la littérature, des souvenirs des familles, des chansons. Si il n'existe plus de témoin de l'explosion, elle n'a cependant pas sombré dans l'oubli.
Notes:
1. Les poussières en suspension, provenant de l’abattage, de
la chute et du transport du charbon.
2. Prisonnier du charbon, ce gaz inodore et incolore, composé d'hydrogène, de carbone et de méthane, s'accumule dans les galeries et finit par exploser à la moindre étincelle.
3.
Les
mineurs ont toujours été très soucieux de se protéger et d'obtenir de l’État qu'il les protège. En 1890, ils obtiennent la création de
délégués à la sécurité minière, chargés de descendre dans la mine pour
examiner dans quelles conditions les ouvriers travaillent. Deux fois par mois, ces ouvriers, élus par leurs pairs, procèdent à une
visite des installations. Une fois remontés, ils consignent leurs
observations dans un registre spécial.
4. Pour
désigner les quatorze survivants de la mine, la presse parisienne
s'empare du mot wallon "rescapés". Le terme est dès lors consacré par
la langue française.
5. Tout au long de la grève, les femmes jouent un rôle essentiel. Car, dans les corons, "ce
sont elles qui sont chargées des questions relatives à l'intendance, et
leur attitude face au mouvement déclenché influe largement sur la
détermination de leurs époux, compagnons, fils ou frères. Ici, elles
mèneront, avec leurs enfants, des manifestations contre lesquelles les
forces de l'ordre n'oseront pas charger." (source C)
Sources:
A. Diana Cooper-Richet: "Drame à la mine", Le Monde, 26 novembre 1979.
La belle équipe, réalisée par Julien Duvivier en juin-juillet 1936 sur un scénario de Charles Spaak, raconte l'histoire de cinq ouvriers au chômage gagnant 100 000 francs à la Loterie Nationale. Jean (Gabin), Charles (Vanel), Raymond (Aimos), Jacques (Charles Dorat) et Mario (Raphaël Médina) sont d'abord tentés par un partage des gains, qui permettrait à chacun de réaliser son rêve. Finalement, cédant aux arguments de Jean, tous s'unissent pour acheter un lopin sur les bords de la Marne et y édifier une guinguette. Seulement, le sort s'acharne sur la bande. Mario, le réfugié espagnol, est expulsé. Jacques doit s'enfuir au Canada pour refaire sa vie. Raymond meurt en tombant du toit le jour de l'inauguration de la guinguette. Au bout du compte, il ne reste plus que Jean et Charles, tous deux amoureux de la même femme... Fait rare, le film a deux fins. Dans
la version dramatique imaginée par Duvivier, la belle amitié de Jean et Charles se transforme en haine à cause de Gina (Viviane Romance), dépeinte comme une véritable garce. Jean finit par tuer Charles. Constatant l'anéantissement de son projet solidaire et fraternel, il murmure au policier venu l'arrêter: "c'était une belle idée, une belle idée". Cependant, de peur que la
fin dramatique du projet collectif de la belle équipe ne déplaise aux spectateurs, le producteur exige de Duvivier et Spaak tournent aussi une fin optimiste. Dans cette
version, Gabin et
Vanel s'expliquent, se réconcilient et chassent Gina. Le film se clôt alors sur
l'inauguration radieuse de la guinguette. Histoire de trancher définitivement, la production soumet les deux dénouements possibles au public d'un cinéma de
banlieue parisienne en septembre 1936. Le scénariste se souvient:"Il avait été convenu entre le producteur et Duvivier que le film serait soumis dans une salle populaire au verdict populaire, que les gens pourraient voter pour la fin qu'ils souhaitaient, et chacun s'engageait à respecter la décision. (...) A une majorité écrasante, (...) ils ont donné raison au producteur et à la fin rose." Trois-cent-cinq spectateurs sur trois cent-soixante-six choisissent la fin heureuse.
* Un film Front populaire?
On a fait de la Belle Équipe LE film du front populaire, celui qui caractériserait le mieux l'esprit de 36. (1) Or, si le synopsis met en scène des ouvriers, la noirceur de l’œuvre "résulte des contraintes de la fatalité romantique plus que d'une quelconque prémonition quant au devenir du Front populaire." (source A p 158) Le film ne se réfère d'ailleurs ni à la victoire de ce dernier ni aux luttes sociales. C'est par la loterie que les protagonistes espèrent accéder à l'indépendance économique, non à la suite de manifestations victorieuses. Certes, les membres de la bande aiment à travailler de leurs mains, mais tous aspirent aussi à devenir leurs propres patrons et à s'extraire ainsi du salariat. Avec la guinguette, ils s'émancipent et créent leur propre outil de travail. Cinéaste pessimiste, volontiers misanthrope et même misogyne, Julien Duvivier ne cherche pas à faire un film politique. Dans la version tragique que préférait le cinéaste, l'expérience communautaire de la belle équipe échouait à cause d'une femme, Gina, érigée en archétype de la "garce populaire". (2) D'ailleurs pour Jean, « Un bon copain ça vaut mieux que toutes les femmes du monde entier ».
La Belle Équipe n'a pas été un grand succès à sa sortie. Certains lui reprochèrent l'exagération argotique, jugée caricaturale, quand d'autres, à gauche,
soupçonnèrent l’œuvre d'être une critique du collectivisme. PourLa Flèche, quotidien socialiste, ce film n’est « qu’un bon fait divers par manque de portée
révolutionnaire, accusant la fatalité, non le cadre social ».
* Le mythe Gabin.
Le film réalise en revanche une très importante carrière postérieure, au point que sa réputation ne cessera de grandir au fil des ans. La réhabilitation du film tient sans doute à Gabin dont le mythe se forge avec La belle Équipe. L'acteur devient alors l'incarnation du prolo des
faubourgs. Âgé d'une trentaine d'années, il n'est devenu une star qu'avec La Bandera, sortie sur les écrans l'année précédente. Ici, Gabin appuie autant que possible sur sa gouaille parisienne et arbore la casquette qui deviendra un de ses attributs fétiches. Son interprétation est émouvante, sensuelle, éblouissante, sa présence magnétique. Cheville ouvrière du projet, il se fait chef de travaux et présente à ses compagnons la guinguette de ses rêves: « Moi ch'sais c'qu'on va faire : on va faire une guinguette, un coin pour les amoureux, les
sportifs et les pêcheurs à la ligne, le paradis de Mimi Pinson et l'Eldorado des chevaliers
de la gaule ! L'été ont r'fùsera du monde, y'aura d'la musique, de la gaieté et d'l'amour !
Et ben pis l'hiver, on s'ra chez nous, peinards comme des rentiers ! On va construire une
guinguette, et pis on va la construire nous même ! L'bâtiment ça nous connaît hein.
Suivez l'guide vous allez voir. D'abord on fout tout ça par terre, et pis à la place on fait
une grande baie avec une voûte, pasqu'une voûte ça fait toujours chic, bon. (...) Oh,
r'gardez, r'gardez cette vue les gars, r'gardez-moi ça... Et là, là derrière, la cuisine. Et
puis ici, le dancing ! Alors, y'a plus à y revenir, on la fait c'te guinguette ?"
* "Alors, c'est entendu? De l'eau, un potager et puis une petite maison au milieu!"
Si la Belle Equipe n'est pas à proprement parlé un film politique, comme le fut par exemple la Vie est à nous, il n'en incarne pas moins l'esprit de 36. En effet, il aborde les thèmes et les valeurs chers au Front populaire: la liberté, la fraternité, la valorisation du collectif, les loisirs populaires partagés. C'est le cas lorsque Jean dissipe les rêves individualistes de ses camarades et les convainc d'opter pour un projet commun. "J’croyais qu’on était des frères", lance-t-il à la cantonade. Puis il poursuit: "au fond on veut tous la même chose, la liberté, aucun de nous ne peut l'avoir seul." C'est donc ensemble qu'ils construisent la guinguette, dont le nom (Chez nous) et l'enseigne (deux mains entrelacées) témoignent de ce grand éland fraternel. Dans plusieurs séquences du film éclatent la fierté d'appartenir à la classe ouvrière. Comme un écho au quotidien des spectateurs, le réalisateur filme un dimanche à la campagne, au bord de la rivière. La chanson Quand on s'promène au bord de l'eau entre parfaitement en résonance avec les tous jeunes congés payés. Véritable leitmotiv du film, elle traduit à merveille cette quête d'un bonheur simple. Écrites par Julien Duvivier lui-même et Louis Poterat, les paroles sont mises en musique par Maurice Yvain et Jean Sautreil. Lorsque Gabin interprète le morceau, la joie s'empare de tous.
La chanson célèbre le dimanche à la campagne, qui introduit une rupture salvatrice dans le quotidien du travailleur. "Du lundi jusqu´au sam´di, / Pour gagner des radis, / Quand on a fait sans entrain / Son p´tit truc quotidien,/ (...) Et trimballé sa vie d´chien, / Le dimanch´ viv´ment / On file à Nogent, / Alors brusquement / Tout paraît charmant!" Le temps d'une journée de repos, l'ouvrier jouit enfin d'un temps pour lui dans un cadre bucolique, bien différent de celui, vicié, de l'usine. "Paris au loin nous semble une prison." Le refrain célèbre les plaisirs simples de la vie, entre amis, en pleine nature. "Quand on s´promène au bord de l´eau, / Comm´ tout est beau... / Quel renouveau! (...) L´odeur des fleurs / Nous met tout à l´envers (...) / Chagrins et peines / De la semaine, / Tout est noyé dans le bleu, dans le vert... / Un seul dimanche au bord de l´eau, / Aux trémolos / Des p´tits oiseaux, / Suffit pour que tous les jours semblent beaux." La guinguette, incarnation du loisir populaire, devient une destination idéalisée, le lieu emblématique de la fraternité et de la liberté, l'endroit où l'on chante et l'on mange avec une charmante insouciance. La chanson est devenue une sorte de drapeau, non seulement de la Belle Équipe, mais aussi du Front populaire. Elle renvoie à la période d'un cinéma français triomphant. Gabin, qui vient du music-hall, interprète avec un grand naturel le morceau. "Et puis alors, attends, à cet' époque là, y avait pas de playback. Je l'ai enregistré directement dis donc. Je me la suis tapée au moins six, sept fois", racontera-t-il plus tard dans une interview (à 2'23).
* Les congés payés.
Pour s'offrir des moments de répits et s'évader, la
plupart des ouvriers de la région parisienne se contentent dans un premier temps de voyages
de proximité, dans un rayon de quarante à cinquante kilomètres autour de chez eux. Ainsi, au moins jusqu'à l'obtention des congés payés, les bords de Marne, de Seine ou de l'Oise figurent parmi les principales destinations des escapades dominicales. (3) Avant 1936, les vacances loin de chez soi concernent très peu de monde.Si aujourd'hui, la naissance des congés payés en France évoque immédiatement le Front populaire, rappelons que la loi les instaurant fut bricolée à la hâte, sous la pression des grèves, dans la période d'un mois comprise entre les élections législatives de mai et la constitution du gouvernement de Léon Blum en juin. Initialement, les congés payés ne figurent pas dans le programme électoral du Front populaire, mais cette vieille revendication ouvrière resurgit sur les piquets de grèves de la confection marseillaise ou dans certaines usines métallurgiques. La demande qui sourd du mouvement social trouve un écho très favorable chez Blum. Lecteur du droit à la paresse (1883) de Paul Lafargue et principal rédacteur du programme de la SFIO en 1919, il est déjà sensibilisé au thèmes des "vacances payées" et perçoit immédiatement la valeur symbolique de la mesure. Sous son égide, CGT et patronat se mettent d'accord. Très vite, un projet de loi est déposé à la Chambre des députés. Court et simple, il précise: "A droit à 14 jours de congés payés, tout salarié lié à un employeur par un contrat depuis au moins un an ." Votée la nuit suivante à l'unanimité, la loi est promulguée dix jours plus tard, le 9 juin 1936.
Agence de presse Meurisse, Public domain.
L'idée de vacances connaît une application lente. Les
premiers vacanciers se débrouillent avec les moyens du bord. Faute de
campings, ils logent chez l'habitant. Beaucoup d'ouvriers partent en
vélos, dont l'acquisition est rendue possible grâce aux augmentations de
salaires obtenues par les accords de Matignon. Des déplacements d'une
journée en autocars sont également organisés par les syndicats et permettent de
petites échappées en voyages collectifs. La plupart des ouvriers ne peuvent
pas se payer un billet de train, une chambre d'hôtel, une location... Il est donc difficile de partir loin. Léo Lagrange (en photo ci-contre), le sous-secrétaire d’État aux Sports, aux Loisirs et à l’Éducation physique du premier gouvernement Blum (4), a l'idée d'un billet de trains de "congés populaires" à
prix réduits, qui mettrait les vacances à la portée du plus grand
nombre. Pour ce faire, il réunit les membres des grands réseaux
ferroviaires (la SNCF ne verra le jour qu'en 1938) qu'il parvient à
convaincre. Néanmoins, à l'été 1936, seuls 620 000 salariés profitent des billets de "congés payés" à prix préférentiels. Le grand élan vers de nouveaux espaces (mer, montagne, campagne) n'intervient vraiment qu'au cours de l'été 1937 (1,7 millions de billets Lagrange). (5) A
l'été 1936, on se rend
surtout à la campagne. On campe. On pêche. On pique-nique au bord des rivières.
On danse et on mange dans les guinguettes. Et, sans surprise, c'est ce
tableau-là que se
mettent soudain à dessiner les chansons populaires, comme autant
d'instantanés des mœurs nouvelles.
C°: Le congés payés sont un acquis. La France affichait du retard en ce domaine, en particulier sur les pays nordiques. Or, en 1936, d'un seul coup, elle rattrape son retard et devient même un pays leader. On accorde très libéralement à un très grand nombre de personnes une longue durée de congés payés. Lors du procès de Riom, en 1942, on reprochera à Blum d'avoir amolli la France. La paresse l'aurait alors emportée. «Je ne suis pas sorti souvent de mon cabinet ministériel pendant la durée de mon ministère, mais chaque fois que je suis sorti, que j'ai traversé la banlieue parisienne, et que j'ai vu les routes couvertes de ces théories de "tacots", de "motos", de tandems, avec des couples d'ouvriers vêtus de "pull-overs" assortis et qui montraient que l'idée de loisir réveillait même chez eux une espèce de coquetterie naturelle et simple, tout cela me donne le sentiment que, par l'organisation du travail et
du loisir,
j'avais malgré tout apporté une espèce d'embellie, d'éclaircie
dans des vies difficiles, obscures, qu'on ne les avait pas seulement
arrachées au cabaret, qu'on ne leur avait pas seulement donné plus de
facilité pour la vie de famille, mais qu'on leur avait ouvert la
perspective d'avenir, qu'on avait créé chez eux un espoir.» Les congés payés constituent une échappée exceptionnelle, une "embellie" (Blum) entre la grave crise économique et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale à venir. Le
film de Duvivier quant à lui, est resté comme une entreprise collective dans la mémoire, alors
même que son dénouement dit plutôt le contraire. A l'image du Front
populaire, le projet de guinguette la belle équipe a suscité de
l'espoir, des moments de chaleur inoubliables, en dépit de l'échec final
de l'entreprise.
Notes:
1. Toujours en 1936, Jean Renoir tourne "le crime de monsieur Lange" à partir d'un scénario de Jacques Prévert. A la fin du film, ce sont les travailleurs organisés en coopérative qui gagnent. 2. Le film est emblématique du cinéma des années 1930, un cinéma réalisé, conçu et joué par des hommes, au sein duquel les femmes occupent des rôles subalternes et très négatifs. 3. En
1853, Napoléon III accorde des congés payés aux fonctionnaires. En
1900, ce sont les salariés du métro parisien qui obtiennent 10 jours de
congés annuels. Dans la foulée, les employés des entreprises électriques
et gazières, les employés de bureaux décrochent à leur tour quelques
jours.
4. Lagrange
est un membre de l'aile gauche socialiste. Au cours de sa jeunesse
parisienne, il a fréquenté les milieux d'aspiration au plein air comme
les éclaireurs de France. Devenu sous-secrétaire d’État, il s'emploie à
développer un tourisme social, à rendre accessible aux ouvriers les
loisirs sportifs et culturels, de plein air et artistiques. Il appuie
le développement des auberges de jeunesse. A bien des égards, Lagrange est un précurseur et une figure très attachante.
5. L'occupation
par les ouvriers de lieux jusque là réservés à une élite (la classe des
loisirs) suscite l'effroi des possédants, consternés de devoir partager
les eaux avec ces hordes de "salopards en casquettes". Ainsi, dans
Bécassine en roulotte, la marquise de Grand'Air fait la moue devant
l'invasion des plages par la populace. Les caricatures de Pol Ferjac dans la Canard enchaîné témoignent de cette stupeur. Sur une des plus célèbres,
une bourgeoise installée dans une baignoire au beau milieu d'une plage
fréquentée par des ouvriers lance à son interlocuteur. "Vous ne pensiez pas que j'allais me tremper dans la même eau que ces bolcheviks!"
Sources:
A. Danielle Tartakowsky, Michel Margairaz: «"L'avenir nous appartient." Une histoire du Front populaire.», Larousse, 2006. B.Valérie Lehoux: "Le front populaire à tout bout de chants", Télérama, 30/07/2016.
H. Bertrand Tavernier: "Voyages à travers le cinéma français" - Saison 1. Épisode 3. Les chansons - Julien Duvivier.
Liens:
- Pour mesurer l'ampleur de la vogue des guinguettes et leur rôle dans la culture populaire de l'époque, 25 chansons consacrées au phénomène.
Quand on s'promène au bord de l'eau.
Du lundi jusqu´au sam´di, Pour gagner des radis, Quand on a fait sans entrain Son p´tit truc quotidien, Subi le propriétaire, L´percepteur, la boulangère, Et trimballé sa vie d´chien, Le dimanch´ viv´ment On file à Nogent, Alors brusquement Tout paraît charmant!...
{Refrain:} Quand on s´promène au bord de l´eau, Comm´ tout est beau... Quel renouveau... Paris au loin nous semble une prison, On a le cœur plein de chansons. L´odeur des fleurs Nous met tout à l´envers Et le bonheur Nous saoule pour pas cher. Chagrins et peines De la semaine, Tout est noyé dans le bleu, dans le vert... Un seul dimanche au bord de l´eau, Aux trémolos Des p´tits oiseaux, Suffit pour que tous les jours semblent beaux Quand on s´promène au bord de l´eau.
J´connais des gens cafardeux Qui tout l´temps s´font des ch´veux Et rêv´nt de filer ailleurs Dans un monde meilleur. Ils dépens´nt des tas d´oseille Pour découvrir des merveilles. Ben moi, ça m´fait mal au cœur... Car y a pas besoin Pour trouver un coin Où l´on se trouv´ bien, De chercher si loin...
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.