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dimanche 22 février 2026

Quand la Charente a débordé.

Comment les humains font-ils face aux catastrophes naturelles? Comment tentent -ils de tirer les enseignements des catastrophes passées? Nous avancerons quelques pistes à partir des crues récurrentes de la Charente entre Angoulême et Saintes, comme celles de 1982 ou de 2026. 

Ci-dessus, une série de photos prises à Saintes lors des crues de décembre 2023 et février 2026. 

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L’inondation demeure un risque naturel, bien connu. Cependant, le territoire s’artificialise, avec l'aménagement d'espaces jusqu’ici réservés au fleuve. L'Homme modifie le paysage et bouleverse certains équilibres. Le risque augmente d’autant plus que les enjeux (les biens, les personnes…) se multiplient au sein des zones inondables...

L'aléa est un phénomène naturel dangereux comme une inondation, un tsunami... On appelle enjeux (ou vulnérabilités) les personnes, biens, équipements et/ou environnement susceptibles de subir les conséquences de l'aléa. Le risque résulte de la confrontation d'un aléa et d'une zone géographique où il existe des enjeux. Donc aléa x enjeu = risque.

L'automne 1982 connaît une pluviosité importante, deux fois plus forte que la moyenne saisonnière. Ces précipitations permettent de rétablir le niveau moyen des cours d'eau, sans débordements. En revanche, ces excédents de pluie saturent rapidement les terrains calcaires et perméables. A partir du 5 décembre, un temps doux et pluvieux s'installe. Le 10, une tempête balaie le littoral charentais et s'accompagne de pluies diluviennes. Les précipitations incessantes entraînent une montée rapide du niveau de la Charente. C'est le début de la crue dans tout le bassin du fleuve. A Saintes, les premiers débordements  submergent les prairies basses (zone de la Palu) et menacent les quartiers riverains du cours d'eau. A Angoulême, Jarnac, Cognac et Saintes, la cote d'alerte est atteinte. Rien de catastrophique toutefois, d'autant qu'une accalmie intervient à la mi-décembre, la décrue semble s’amorcer. Mais la situation se dégrade de nouveau très rapidement. Les ondées des 16 et 17 sur des sols saturés d'eau provoquent une brusque élévation des niveaux. La crue prend des proportions exceptionnelles aux lendemains d'un nouvel épisode pluvieux, survenu les 19 et 20 décembre.

* Saintes sur mer.

La situation de la ville de  Saintes s'avère particulièrement critique, car la Charente - alors dans sa partie aval - reçoit  des débits supplémentaires apportés par les affluents (Seugne) grossis par les pluies. Depuis le samedi 11 décembre 1982, la cote d'alerte de 4 mètres est atteinte au niveau du pont Palissy.  La circulation devient impossible sur les voies traditionnellement inondées (quai des Roches, route de Courbiac, rue du Pont-Amilion). A partir du 15, la situation se détériore, obligeant les pouvoirs publics à mener les premières interventions dans les quartiers inondés: distribution de parpaings et madriers, évacuation des personnes sinistrées. Le 20 décembre, la cote d'alerte de 6 mètres est atteinte. Le quart de la ville, principalement sur la rive droite, se trouve alors sous l'eau. Les coupures d'électricité et de chauffages accélèrent l'évacuation de familles sinistrées. Il devient de plus en plus difficile de se rendre à Saintes. A l'intérieur de la ville, la circulation est devenue presque impossible. L'avenue Gambetta - une des deux artères principales de la ville - devenue impraticable, il faut construire d'urgence une passerelle au dessus de la chaussée inondée. La communication entre les deux rives ne tient plus qu'au pont de Saintonge. La cote maximale atteint 6,99m au pont Palissy. La décrue salvatrice n'intervient que le 24 décembre à 16 heures.

* Déclenchement du plan ORSEC.

Michel Crépeau, ministre de Environnement de l'époque, accompagné de Jacques Monestier, préfet de Charente-Maritime, survolent la Saintonge et constatent que la crue prend une allure de catastrophe. Des villages se retrouvent cernés de toute part, isolés (Courcoury, Les Gonds). Les quartiers urbains riverains du fleuve se trouvent inondés. Les appels de détresse convergent en très grand nombre vers des centres de secours totalement dépassés. La situation conduit donc les autorités à déclencher le plan ORSEC dans les deux départements charentais. Ce plan, institué en 1952, sonne l'alerte générale et permet de mettre à disposition et d'organiser des moyens de secours humains et matériels exceptionnels. Un état-major de crise, dirigé par chaque préfet, réunit  les responsables des services publics de chaque département: DDE, DDA, DDASS, gaz, électricité, télécommunication, protection civile, police, gendarmerie, armée. Pour appliquer les décisions prises, des postes de commandement (1) s'installent dans les préfectures et les principales villes sinistrées.

 Les opérations sur le terrain mobilisent sapeurs-pompiers, plongeurs et matériels spécialisés. Elles sont organisées sur place par les commandants  des centres de secours. Un PC  opérationnel très important est installé à Saintes sur le stade Yvon Chevalier. A partir du 21 décembre, des renforts importants sont envoyés par les postes de secours de dix autres départements. L'action de l'armée s'intensifie également dans le cadre du plan ORSEC. Avec la décrue, ce sont les équipes d'assainissement et de nettoyages qui entrent en action. En Charente-Maritime, le plan ORSEC n'est levé que le 4 janvier 1983.

* Conséquences directes.

Cette crue de la Charente se caractérise par son intensité et sa durée. Pendant plus d'un mois à Saintes, du 6 décembre 1982 au 24 janvier 1983, infrastructures et biens matériels furent mis à rude épreuve. Les dommages furent donc conséquents: maisons inondées, activités économiques paralysées, réseaux de transport et d'approvisionnement (eau, électricité) malmenés.

En débit de quelques troubles psychologiques et maladies liées à l'humidité, le bilan humain s'avère en revanche bien plus léger. La lenteur de l'écoulement du fleuve, associé à une gestion de crise efficace, permirent d'éviter tout décès direct au cours de l'épisode.

Le pont Bernard Palissy à Saintes, décembre 1982. © Jacques Hugues - Archives EPTB Charente


* Les facteurs d'aggravation du risque.

Les caractéristiques du bassin versant (2) de la Charente se révèlent propices aux risques d'inondations. Dans ce bassin très plat et de faible altitude, la pente moyenne s'avère très faible, de trois à six centimètres en moyenne par kilomètre entre Angoulême et Saintes. Dans ces conditions, l'eau s'écoule très lentement et s'étale dans le lit majeur du fleuve, dans les prairies et les champs d'expansion de crues. Le lit mineur correspond à ce qu'on pourrait désigner comme le cours d'eau normal, tandis que le lit majeur correspond à la zone recouverte par le cours d'eau en période de crue. Or, à certains endroits, il peut être très large. La capacité d'écoulement réduite de la Charente ver Saintes conduit à de fréquents débordements lorsque le débit augmente. Le bassin majeur, plutôt large, souvent occupé de prairies inondables, se rétrécit brusquement au niveau de la ville. Cette particularité fait de l'agglomération un redoutable verrou hydraulique, très vulnérable aux risques d'inondation. La surface de la zone inondable atteint 135 ha dans la ville, menaçant directement des centaines d'habitations.

Les crues de la Charente interviennent au cours de la période hivernale en raison des fortes précipitations océaniques qui s'abattent alors sur la région. A la différences des inondations brutales et soudaines que connaît le quart sud-est de la France, il s'agit ici de crues provoquées par une pluviosité longue (crues à cinétique longue). L'eau monte lentement et l'onde de crue s'y étale dans le temps (48 heures pour arriver de Cognac à Saintes, seulement distantes de 28 km). En se propageant vers l'aval, elle est aggravée à la fois par la persistance  des pluies et par les crues des affluents aval. Au niveau de Saintes, la présence d'un large lit majeur entraîne des débordements du fleuve sur de vastes surfaces, d'autant plus que la faiblesse de la pente empêche l'évacuation rapide des eaux. Dans ces conditions, les durées de submersion se caractérisent par leur longueur (un mois en 1982!). Rappelons en outre l'existence d'autres facteurs favorisant l'apparition des crues: remontée de la marée dans la partie aval, l'encombrement du lit mineur en raison d'un entretien insuffisant et par la présence d'ouvrages vétustes ou mal dimensionnés, enfin l'occupation abusive du lit par certains aménagements.

L'arc routier (dit de Germanicus) a les pieds dans l'eau. (photo Blot prise le 21 février 2026)
Au titre de l'aggravation du risque, il faut aussi rappeler le rôle de  l'urbanisation du lit majeur du fleuve au XIX ème siècle. Jusque là, les populations, habituées à vivre avec l'aléa, s'installent presque exclusivement sur la rive gauche. A l'époque gallo-romaine, seule la rive gauche est occupée. Il n'y a alors pratiquement pas d'enjeux, car les constructions et activités se trouvent en zones non inondables. Tout change avec l'industrialisation et l'arrivée du chemin de fer. L'agglomération s'étend désormais sur la rive droite, dans le lit majeur du fleuve. Cet étalement urbain s'est accompagné d'aménagements peu judicieux, qui contribuèrent à l'amplification de la vulnérabilité au risque d'inondation. Ce fut le cas du comblement d'un bras naturel de la Charente appelé Petit Rosne. Dès lors, l'intégralité du débit du fleuve dut transiter par le bras principal du fleuve, ce qui pose problème en cas de crue. Par ailleurs, le Pont Palissy se caractérise par sa relative étroitesse avec ses arcs bas et ses piles massives. Il constitue un véritable verrou ne permettant pas l'évacuation rapide des eaux. Enfin, de nombreux remblais vinrent amputer le lit majeur du fleuve lors des aménagements successifs : la construction d'un viaduc de chemin de fer ("le pont de Diconche"), du Pont de Saintonge, la création du jardin public et de la place Bassompierre au cœur de l'agglomération. Il apparaît désormais bien difficile, voire impossible, de faire machine arrière en supprimant ces aménagements. Enfin rappelons l'entrée en vigueur très tardive de la réglementation sur l'urbanisation dans les zones inondables. Ainsi, les plans de préventions des risques ne furent mis en place qu'en 1995. Jusqu'à cette date, on pouvait donc construire en zone inondable.

Evolution du paysage urbain à Saintes. [Source : projet d’action éducative du collège Agrippa d’Aubigné.] 

D'autres facteurs, exogènes cette fois, sont à prendre en compte dans l'aggravation de l'aléa à Saintes. En aval de la ville, l'édification dans les années 1960 du barrage de Saint-Savinien est à l'origine de l'apparition d'un bouchon vaseux obstruant le lit mineur et occasionnant une surélévation de la ligne d'eau en amont. Comme ailleurs, la modification de l'occupation des sols a aussi contribué à l'imperméabilisation des sols du fait de la densification du tissu urbain et du bétonnage massif. Dans le domaine agricole, les surfaces vouées à la céréaliculture ne cessent d'augmenter au détriment des cultures fourragères. Ces espaces toujours en herbes jouent pourtant le rôle de ralentisseur de crue.

Repère de la crue de 1982 près du pont Palissy à Saintes.

* Gestion du risque.

Pour mieux lutter contre une catastrophe naturelle et réduire les enjeux, il faut connaître le phénomène et se souvenir des graves crises passées. Par conséquent, la politique de gestion du risque se fonde sur une bonne connaissance de l'aléa. Afin de mieux lutter contre les graves inondations, les autorités se sont dotées de Plan de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI). Élaboré par le Préfet, le PPRI réglemente l’urbanisme dans les zones inondables. Il prévoit des règles d'utilisation et d'occupation du sol selon une carte d'exposition au risque d’inondation établie grâce aux études des scientifiques et ingénieurs. Le Plan Local d’Urbanisme (PLU) élaboré par le maire régit le droit à construire sur la commune. Il peut empêcher l’urbanisation des terrains inondables en s’appuyant a minima sur le PPRI lorsqu’il existe.

* Une priorité : modérer le phénomène d'inondation. 

Une des options consiste à ralentir les écoulements en amont des villes. De "petits freins diffus sur le territoire" doivent permettre d'atténuer l'onde de crue en amont du bassin versant. Plusieurs aménagements sont envisageables : la plantations de haies, une stricte limitation des espaces bitumés pour limiter les flux d'eau, la réduction du drainage afin de préserver les zones humides, la restauration des freins naturels des cours d'eau. Dans cette optique, et afin de tirer tous les enseignements de la grande crue de 1982, de nombreux espaces restent inconstructibles au cœur même de la ville de Saintes. Ainsi, à quelques encablures du centre-ville, la prairie de la Palu s'étend sur 122 ha, en bordure de Charente. Composé de prairies naturelles en partie inondable, de roselières et d'un plan d'eau, cet espace est intégré au réseau Natura 2000. Crée après la crue centennale, le canal, dit chenal de la prairie déleste la Charente de son trop plein d'eau et alimente un plan d'eau aménagé sur la zone de la Palu. Cette création fait ainsi office de zone de surstockage en cas de fortes inondations. L'étang accroît la rétention d'eau dans des zones inhabitées du lit majeur.

Vue du plan d'eau de la Palu. (photo : blot)

Afin de limiter l'ampleur des inondations, une autre piste consiste à réaliser des travaux de protection, afin de faciliter l’écoulement du fleuve dans les secteurs urbains sensibles. Par exemple pour l’agglomération de Saintes, il faudrait retirer les sédiments accumulés dans la Charente au niveau du barrage de Saint-Savinien et faciliter l’écoulement de la crue au droit de certains franchissements routiers, qui provoquent des surinondations à Saintes.

 Vigicrues est un site internet [ vigicrues.gouv.fr ] alimenté par les services de l’État qui affiche des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, pour des prévisions à échéance 24 h. Exemple avec la station du Pont-Palissy à Saintes.

* Mieux prévoir et anticiper.

Le domaine de la prévision des inondations a connu des progrès majeurs ces dernières années. Ainsi, « Vigicrues » est un site internet qui affiche des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, toutes les 24 heures. De même, les préfectures peuvent diffuser les messages d'alerte et de consignes à destination de la population par le biais de radios locales conventionnées… La prévention passe donc par l’information et l’éducation des populations par l’élaboration d’expositions, par l’installation de plaques repères pour se souvenir des épisodes passés, avec l’établissement par les mairies d'un Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs (DICRIM) permettant de recenser les risques dans la commune et les mesures de prévention prises.

Malheureusement, tous ces progrès dans l'anticipation et la gestion des crues n'empêchent pas le fleuve de sortir, de manière récurrente de son lit. Le réchauffement climatique accéléré des dernières années a sans doute une incidence, avec la recrudescence d'événements de grande ampleur. La plus grande douceur contribue à l'intensification des précipitations sur de courtes périodes, ce qui provoque des inondations. Ainsi, entre 2020 et 2026, la cote des 6 mètres a été dépassée trois fois (en 2021, 2023, 2026). Les pouvoirs publics essaient de tirer les enseignements des crues passées, mais les mesures à adopter s'avèrent souvent complexes. La question de la désurbanisation, qui consiste à détruire les habitations installées en zone inondable quand cela était encore possible, prend beaucoup de temps et coûte chère. 

De même, comme le rappelle Kévin Benoit, de l'Etablissement Public Territorial de Bassin (EPTB), "comme le territoire est très plat, les masses d'eau en jeu sont astronomiques. Même si on faisait des bassins de rétention d'eau, les gains de hauteur d'eau seraient dérisoires pour des coûts qui sont astronomiques." (source A). Finalement, nous n'avons d'autre choix que de vivre avec les crues. Plutôt que d'essayer d'empêcher ce qui ne peut l'être, on tente désormais d'atténuer la vulnérabilité des enjeux. Ainsi, dans les habitations, des adaptations visent à atténuer les conséquences des inondations, avec l'installation de batardeaux, de clapets anti-retour, de revêtements au sol adaptés, en réhaussant les prises électrique en hauteur

Les crues de grande ampleur de la Charente sont si fréquentes qu'elles ont donné lieu à des chansons. Ainsi, les Binuchards, un groupe originaire de Gemozac en Charente Maritime, dans un style "fortement marqué par le terroir et le folklore charentais", nous apprend la page Wikipédia consacrée à la formation. Les paroles empruntent des expressions et des mots au parler saintongeais (cagouilles pour escargot, souberne pour inondation...). Il y est question de la crue du fleuve, sur ton humoristique, que certains trouveront sans doute lourdaud. Il y est en tout cas question :

> de la "voie romaine" passant à Taillebourg; seul axe routier des environs à rester au dessus des flots lors des crues. 

> des "écluses de St-Savinien", dont "la goule grande ouverte" n'empêche pas l'accumulation de sédiments, ce qui perturbe l'écoulement de l'eau en direction de l'embouchure. Dans ces conditions, "y'a trop de vase" et les riverains pataugent.

> des précautions prises pour éviter de trop gros dégâts ("j'avons sauvé tout l'mobilier") ou permettre de se déplacer à pied sec ("On met des planches et des parpaings pour pouvoir acheter sont pain"). 

> des conséquences immédiates des crues avec des dégâts matériels à craindre ("toutes les caves sont inondées", "ça sent le fraîchin, faut serpiller"), des déplacements plus compliqués ("le facteur pourra pas passer, / Et l'épicier qu'est embourbé"), la curiosité des badauds ("Alors comme on est sinistrés / Tout l'monde vient nous photographier, / Y feriant mieux d'venir nous aider").

Notes :

1. Dans ces Postes de Commandement ORSEC travaillent en permanence une trentaine de personnes qui apportent leur concours aux responsables des services publics et aux conseillers techniques qui analysent les besoins, les évaluent, puis formulent les demandes dans le cadre du plan ORSEC.

2. Bassin versant : Territoire à l'intérieur duquel toutes les eaux de surface s'écoulent vers un même point, appelé "exutoire". Il peut s'agir de l'embouchure d'un fleuve par exemple.

Sources:

A. Morgane Jacob : «"C'est la troisième grande crue en cinq ans" : Pourquoi les inondations affectent-elles autant Saintes et ses environs.», France 3 Nouvelle Aquitaine, 20/02/2026.

B. Les nom ressources du site de l'EPTB Charente.

C. Rapport de présentation de la cartographie du risque d’inondation de la Charente sur le secteur de Saintes – Cognac – Angoulême (PDF).

D Christian Genet :"Les deux Charentes. Inondation, 1982. La crue du siècle", La Caillerie.

Liens:

- Des photos de Jean-Pierre Maffre de la crue de 1982.

- Saintes: les inondations de 1982 en images.

lundi 29 janvier 2018

338. Le zouave du Pont de l'Alma

Paris a connu au cours de son histoire quelques inondations majeures. En 1658, sous la régence du jeune Louis XIV, la Seine atteint 8m63 à l'échelle du futur pont d'Austerlitz. Près de la moitié des maisons du pont Marie n'y résistent pas et s'effondrent. En 1740, la Seine atteint 7,90m sur l'échelle du pont de la Tournelle. Il s'agit de la première inondation cartographiée. En 1802, sous le Consulat, la Seine quitte son cours pour réoccupait un ancien bras abandonné qui contournait la capitale par le Nord.
La crue de 1876 ravage plusieurs bâtiments publics et inonde les caves. L'année précédente, le maréchal de Mac Mahon, président de la République monarchiste, s'était  rendu dans le quartier Saint Cyprien à Toulouse pour exprimer sa compassion aux familles des centaines de pauvres gens qui venaient d'y périr, sous l'effet d'une crue soudaine de la Garonne. Devant la presse rassemblée, il aurait eu ce commentaire lapidaire: "Que d'eau, que d'eau!" Face aux forces de la nature déchaînée, le pouvoir politique peinait à anticiper et prévenir les catastrophes.

29 janvier 1910 (Wikimedia Commons)
Quelques initiatives avaient pourtant tenté de freiner l'inexorable montée des eaux.  Dans les années 1740, l'ingénieur du roi Buache décrivait avec soin le phénomène et tentait d'identifier les zones inondables. 
Dans le cadre des travaux d'Haussmann, l'ingénieur des Ponts et Chaussées Belgrand conçut un service hydrométrique s'appuyant sur un réseau d'observateurs disséminés dans tout le bassin fluvial de la Seine. Son quartier général parisien se chargeait d'exploiter les informations collectées. L'observatoire de Montsouris crée en 1873 mesurait quant à lui la quantité d'eau tombée sur Paris.
Les moyens mis en œuvre pour contrer les assauts du fleuve contribuèrent paradoxalement à endormir la vigilance des Parisiens. L'ampleur des débordements de la Seine en 1910 n'en fut que plus marquante pour la population.

* Paris-Venise.
L'été 1909 s'avère extrêmement pluvieux, les terres saturées d'eau ne peuvent plus rien absorber à l'automne. A cela s'ajoute un hiver très pluvieux avec beaucoup de neige, des pluies diluviennes qui s'abattent sur les bassins d'alimentation de la Seine à compter de la mi-janvier. Toutes les conditions sont réunies pour un débordements de ses affluents (Yonne, Marne, Oise, Eure...). Au cours de la semaine du 21 au 28 janvier 1910, l'agglomération parisienne subit une crue d'une ampleur exceptionnelle. Le 28, à son apogée, la Seine atteint 8,62 m au pont d'Austerlitz. Le zouave du pont de l'Alma voit l'eau monter jusqu'à ses épaules. A cette date, le centre de la capitale est inondé. Des dizaines d'artères, une douzaine d'arrondissements (473 ha dans la capitale) et de nombreuses banlieues se trouvent sous les eaux. 
Gare st-Michel (Wikimedia Commons)

 Les conséquences immédiates de la crue sont considérables avec tramway et métropolitain paralysés, gares bloquées, gaz et électricité coupés... Envahies par les eaux, les usines de banlieues, qui font vivre Paris, s'immobilisent. Leurs ouvriers doivent chômer. Les incinérateurs d'ordures se trouvent à l'arrêt, aussi le préfet Lépine ne trouve rien de mieux que d'inviter les Parisiens à jeter leurs déchets dans le fleuve, au grand dam des communes aval. Une des usines qui produit l'air comprimé de la ville dans le XIIIème arrondissement est inondée. Aussitôt, les aiguilles des horloges publiques se figent comme pour souligner un peu plus à quel point la capitale paraît désormais hors du temps, paralysée. La ville s'immobilise et se retrouve isolée car la gare d'Orléans et le réseau des trains de l'ouest cessent de faire circuler les trains.

* La ville moderne craque.
La modernité et le progrès technique que connaît Paris au début du XX° s participent à l'aveuglement général. Le développement des réseaux (égouts, distribution des eaux, du téléphone, métro) convainc certains que la capitale se trouve désormais à l’abri des inondations dévastatrices d'antan. Or, en cette fin janvier 1910, c'est précisément dans les secteurs les plus modernes que l'on rencontre le plus de faiblesses potentielles. "La ville est tout à la fois atteinte dans sa modernité... et victime de sa modernité", note E. Toulet, responsable de la bibliothèque historique de Paris. 
 L'infiltration des eaux commence par le tunnel du métro; bientôt ce sont tous les nouveaux réseaux qui cessent de fonctionner: téléphone, train, éclairage (au gaz) qui ne fonctionnent plus. Puisque la technique lâche, il faut se tourner vers des valeurs sûres telles que les omnibus hippomobiles, les fameux "moteurs à crottin" qui tentent vaille que vaille de se frayer un chemin entre les flaques.

(Wikimedia Commons)
 * Un quotidien bouleversé.
Le quotidien des Parisiens  est durement affecté par la crue. Dans l'ouest de la capitale, de nombreux habitants doivent évacuer. On redoute alors les vols et cambriolages. En fait, très peu de pillages seront à déplorer. A travers les rues inondées, les Parisiens se déplacent grâce à des passerelles. L'armée est appelée en renfort, tandis que les matelots de la Royale assurent les déplacements des députés en canots.
Pour venir en aide aux sinistrés, des associations de bienfaisance telles que l'union des femmes françaises, l'union des femmes de France ou la Croix Rouge se mobilisent, distribuant nourritures et vêtements, organisant des dortoirs de fortunes. La médiatisation de la crue suscite un grand élan de générosité dans et hors du pays. Des banquiers tels que Pereire, Rothschild, le pape, le roi des Belges, le prince de Galles envoient de l'argent pour secourir les Parisiens, tandis que des souscriptions sont lancées dans la presse. Au total, près de 4 millions de francs seront collectés.

En dépit de cet élan de solidarité, la situation devient très préoccupante au bout d'une semaine. Les difficultés d'approvisionnement de la capitale combinées aux menées inflationnistes de certains commerçants contribuent à l'augmentation du prix des denrées. Bientôt les premiers cas de typhoïde apparaissent. L'archevêque de Paris fait alors célébrer un service de pénitence, ultime recours pour implorer la clémence du fleuve... Mais dès que la décrue commence, le 29 janvier, les Parisiens se ruent sur les bords de Seine. Une sorte d'insouciance existe. Des photos sont prises, des films, des cartes postales mises en vente (les "50 vues de Paris-Venise").

* Gestion politique de la crise.
A cette époque il n'y a aucune prise en charge par l’État des conséquences du débordement des eaux (pas de plan Orsec ni de déclaration de zones sinistrées), les pouvoirs publics se contentant - c'est déjà bien - de sauver les vies humaines. Dans ce but, la mobilisations des services municipaux, de l'armée, des pompiers jouent un rôle fondamental.
Pour le reste, ce sont surtout l'assistance publique des bureaux de bienfaisance ou les entreprises privées qui aident (Liebig distribue des rations de nourriture, des sociétés privées proposent des pompages gratuits). En l'absence d'Etat providence, la charité tient alors une place bien plus grande qu'aujourd'hui.
Conscients de néanmoins jouer leur avenir dans la gestion de cette crise soudaine, les élus manifestent leur compassion, de manière symbolique. Au cours de la semaine cruciale, le préfet de la Seine accompagné du président de la République Fallières et du président du Conseil Briand se rendent auprès des sinistrés à Alfortville. Après coup, l'Etat votera des crédits pour faire face aux conséquences de l'inondation, indemnisant commerçants et propriétaires dont les biens furent détruits.

* La mise en accusation du régime et la recherche de boucs émissaires. 
A quelques mois des élections législatives (avril 1910), Alexandre Millerand, le ministre des Travaux publics, tentent bien d'expliquer, de rassurer, conscient qu'il faut éviter une exploitation politique des événements contre le cabinet Briand et contre le régime républicain. C'est qu'aux lendemains de la crue, l'extrême-droite antiparlementaire met en accusation le gouvernement, pointant son manque de prévoyance et des défaillances dans la gestion de crise. L'Action française et Drumont dans la "Libre Parole" développent les thèmes chers à l'extrême-droite avec une dénonciation de l'anarchie administrative. Dans ce régime d'anonymat ("la Gueuse"), personne ne semble responsable, même pas les ingénieurs à l'origine de "l'éventration" de Paris. L'antisémitisme revient également à travers des éditoriaux de Drumont. Le 10 février 1910, ce dernier fustige "les ravageurs de forêts". Si la crue a eu cette ampleur, c'est à cause du déboisement opéré en amont de Paris. Ce déboisement est dû à "une armée allemande fractionnée en société". Ces sociétés sont tenus par des Juifs. L'internationale juive aurait donc transformé la "Gaule chevelue" d'autrefois en "Gaule chauve". Finalement les Juifs vendent les forêts comme ils ont vendu les secrets militaires affirme-t-il en référence à l'affaire Dreyfus. Au fond, la simple explication naturelle ne suffit plus, on a donc recours à la rumeur. Pour Drumont dont l'antisémitisme confine à l'obsession, il ne faut pas chercher bien loin le bouc-émissaire...

* Le bilan
Alors que la décrue s'amorce enfin, il faudra néanmoins des semaines pour que la vie retrouve son cours normal. Le bilan matériel s'avère très lourd: 20 000 immeubles inondés, soit le quart des habitations que compte alors Paris, 200 000 Parisiens sinistrés. Au total, les dégâts seront estimés à 400 millions de francs-or, soit environ 1 milliard d'euros.
On ne compte qu'un mort dans Paris, une trentaine en banlieue.
Si la mémoire de la crue de 1910 ne s'est jamais éteinte, c'est sans doute en raison de la médiatisation exceptionnelle dont elle a fait l'objet. D'innombrables photographies d'actualité sont prises pour faire la une de la presse illustrée alors en plein essor. Paris-Venise inspire aussi les peintres, les pionniers du cinématographe, les dessinateurs, les affichistes, les chansonniers. Paul Lack y va par exemple de son "Jardin des plantes aquatiques" (1910) sur l'air de la Paimpolaise. La ménagerie s'est en effet rapidement retrouvée inondée. Si pour les hippopotames, la crue tient du miracle, elle provoque en revanche la noyade de la girafe et des antilopes.


* Anticiper et prévenir de futures crues majeures.
Dès le 8 février, une commission des inondations est nommée, dont le but est de prévenir un retour d'un épisode similaire et aussi de multiplier les précautions à prendre. Placée sous la direction d'Alfred Picard, un ingénieur, polytechnicien et ancien ministre de la marine, elle aboutit à un rapport qui préconisera toute une série de moyens pour lutter contre des événements ultérieurs comparables. 
Plusieurs aménagements sont réalisés sur la Seine et dans son bassin versant entre 1910 et 1932. La destruction de la Passerelle de l'Estacade, du Barrage de la Monnaie, la reconstruction du pont du Carroussel avec des piliers moins larges doivent
favoriser l'écoulement du fleuve. Il y a aussi l'approfondissement du lit de la Seine, le réhaussement des berges avec la construction de murettes de protection.  Sur le bassin versant du fleuve, en amont de Paris, de grands lacs de réservoirs sont creusés entre 1949 et 1990. Ces aménagements, aujourd'hui appelés les "grands lacs de Seine" (Pannecière, Orient, Temple et Amance, Der-Chantecocq), permettent de stocker l'eau en cas de crue. Aujourd'hui, ces réservoirs ne pourraient toutefois retenir qu'un quart de l'eau qui s'est déversée dans Paris en 1910. Le risque de crue majeure est donc toujours là.

* Une crue centennale. L'inondation de 1910 fait partie de ce que les experts nomment une "crue centennale"; un événement exceptionnel, qui a une chance sur cent de se produire chaque année. La question n'est pas de savoir si une nouvelle crue peut revenir à Paris, mais quand? Or en 100 ans, la vulnérabilité de la capitale a augmentée. Avec la forte artificialisation et imperméabilisation des sols, la Seine ne pourrait plus aujourd'hui se répandre dans les champs.  Surtout, depuis un siècle, il y a eu densification de l'habitat (435 000 logements) et des activités économiques en zones inondables. L'agglomération parisienne est en effet passée de 4,5 millions d'habitants en 1910 à plus de 10 millions aujourd'hui. Ensuite, il y a la multiplication des réseaux souterrains. La ville de Paris est construite sur 8 ou 9 niveaux de sous-sols empilés avec d'abord caves et parkings, puis canalisations pour le gaz et le téléphone, les égouts, les tunnels de métro, la fibre, le RER, d'anciennes carrières de gypse et de calcaires, enfin la ligne 14 du métro. Tous ces réseaux sont interdépendants et peuvent donc devenir des vecteurs potentiels de circulation et d'infiltration des eaux.

* Quelles seraient aujourd'hui les conséquences d'une nouvelle crue à 8,62 m?
 Comme il s'agit de crues lentes avec une montée des eaux de l'ordre de 50 cm à 1 mètre par jour, les populations auraient sans doute le temps de se mettre à l'abri. Environ 440 communes seraient directement concernées (notamment Alfortville à la confluence de la Marne et de la Seine). Ce serait donc 850 000 habitants qui seraient exposés en Ile de France. La navigation devrait cesser dès 4,30m de hauteur. Les infrastructures bordant le fleuve seraient durement affectées à l'instar du port fluvial de Genevilliers, de la BNF, du Louvre ou du ministère de la Défense. La distribution de l'eau potable, de l'électricité, la gestion des eaux usées et des déchets, les transports (1) seraient perturbées.
L'impact de la crue serait donc avant tout matériel et économique. Si une crue type 1910 survient aujourd'hui, le montant des dégâts serait cependant bien plus élevé qu'alors.

* Que pouvons-nous faire pour minimiser les conséquences d'une crue de ce type?
Il faut d'abord apprendre à vivre avec ce risque et l'intégrer dans nos aménagements. La préfecture conseille par exemple à chacun de vivre avec un kit de survie (avec 3 litres d'eau, des aliments non périssables, des vêtements chauds et couvertures, une lampe de poche, une radio à piles, une trousse de premiers soins, un réchaud, des papiers personnels et de l'argent liquide) permettant de tenir 3 jours afin de ne pas être pris dans l'urgence et ne pas déranger les services de secours très sollicités par ailleurs. La prévention passe aussi par des campagnes d'exercices et d'informations. En mars 2016, l'opération Sequana visait à éprouver la capacité de tous les acteurs à gérer une crue majeure de la Seine. 
La prévention nécessite enfin le respect de l'interdiction de bâtir en zone inondable (plan de prévention du risque inondation: PPRI). De même, les normes de construction des nouvelles habitations doivent être plus contraignantes (absence de sous-sol, mise en hauteur de l'électricité...).


Les systèmes de prévention contribuent à créer de la confiance et peuvent laisser croire que de tels phénomènes ne peuvent plus se produire. Or, il est impossible aujourd'hui d'empêcher de telles inondations. Il reste donc primordial d'entretenir la mémoire des catastrophes passées. 
Pour cela, on peut compter sur le zouave du pont de l'Alma. Car si les hydrologues mesurent le niveau des eaux au niveau du Pont d'Austerlitz, c'est bien la statue du pont de l'Alma qui permet aux Parisiens de se faire une idée de la gravité de la crue. 
Construit sous le Second Empire et inauguré par Napoléon III, le pont de l'Alma permet de relier le quartier de Chaillot à celui de Grenelle. A l'origine, les piles du pont accueillaient une statue représentant chaque corps de l'armée française ayant servi pendant la guerre de Crimée: un zouave (les soldats des régiments français d'Afrique du Nord) et un grenadier en amont, un chasseur à pied et un artilleur à l'aval. Pourquoi le zouave s'impose-t-il finalement comme la "vigie star"? (2) "Certainement parce que le Zouave a la particularité d’avoir un vêtement extrêmement détaillé, des jambières, des guêtres, une culotte bouffante, une large ceinture et une veste", explique explique Daniel Imbert, spécialiste du patrimoine parisien, et secrétaire général de la commission du vieux Paris.
Lors de la rénovation du pont de l'Alma au début des années 1970, seul le zouave est conservé, mais déplacé de l'autre côté du pont. 
A chaque nouvelle montée des eaux, le zouave se rappelle au bon souvenir des Parisiens et des artistes. Serge Reggiani lui a consacré une chanson au début des années 1980, Thomas Fersen le mentionne dans "Ne pleure plus" dont nous avons déjà parlé ici. Jacqueline Maillan, quant à elle, l'évoque avec humour (merci @XavierMauduit pour cette découverte).


Notes.
1. Plus de circulation sur les ponts, fermeture des tronçons d'autoroutes (A4, A86), des voies sur berge et de plusieurs gares, arrêt de nombreuses lignes de métro, du RER (C).
2. Il possède même désormais un compte twitter (@zouavealma). 

Sources:
- Concordance des temps: "La Seine et les inondations de 1910"avec
Isabelle Backouche, auteure de "La trace du fleuve. La Seine et Paris (1750-1850)".
- Institut d'aménagement et d'urbanisme: "Territoire inondable. L'aléa inondation en Ile-de-France
-Les Savanturiers reçoivent Magalie Reghezza-Zitt, géographe.

dimanche 3 mai 2015

297. Thomas Fersen: "Ne pleure plus"

Comment les hommes font-ils face aux catastrophes naturelles? Comment tentent-ils de tirer les enseignements des catastrophes passées?
Nous tenterons de répondre à cette question en nous intéressant à l'exemple très connu de la grande crue de la Seine à Paris en 1910.

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Par son ampleur et les bouleversements considérables qu'elle engendre, la crue de 1910 demeure gravée dans les mémoires. La presse illustrée et la carte postale - alors à son apogée - les actualités cinématographiques, ont contribué à une prolifération d'images; elles font de l'événement une des catastrophes les plus médiatisées. .  

Carte postale: Crue de la Seine à Paris en 1910.

Des inondations majeures, Paris en a connu au cours de son histoire. La plus mémorable reste toutefois celle de 1910.  Après un été humide, les terres sont gorgées d'eau. La crue en tant que telle s'explique par à la mi-janvier à des cause les pluies diluviennes qui s'abattent sur les bassins d'alimentation de la Seine à compter de la mi-janvier. Du 21 au 28 janvier 1910, l'agglomération parisienne subit une crue d'une ampleur exceptionnelle. Très vite, le centre de la capitale est inondé. L'eau s'engouffre dans les bouches du nouveau métro. Le 28, la crue atteint son apogée: 8,62 m au pont d'Austerlitz. Le zouave du pont de l'Alma voit l'eau monter jusqu'à ses épaules. Des dizaines d'artères, une douzaine d'arrondissements (473 ha dans la capitale) et de nombreuses banlieues sont sous l'eau. Les conséquences immédiates de la crue sont considérables. Les transports en commun ne fonctionnent plus. Tramway et métro sont paralysés, les gares parisiennes bloquées. Seuls les omnibus hippomobiles (les fameux "moteurs à crottin") tentent, vaille que vaille, de circuler. La ville se paralyse progressivement. Gaz et électricité sont coupés, en raison de l'inondation des usines qui fournissent la capitale en énergie. Dans les rues, les becs de gaz rendent l'âme, tandis que les horloges publiques s'arrêtent. La capitale semble désormais comme hors du temps, replongeant dans les tréfonds de son histoire. Les usines d'incinération ne fonctionnent plus; les ordures sont jetées dans le Seine au  grand dam des communes en aval.
Emmanuelle Toulet, responsable de la bibliothèque historique de Paris rappelle: "Ses réseaux de transport, ses moyens de communication et de ravitaillement, son éclairage public... Tout ce qui sa fierté est désorganisé. L'eau se propage en surface, débordant sur les quais avant de gagner les rue. Elle circule également en sous-sol, empruntant les galeries souterraines, les tunnels du métro en construction (...) La ville est tout à la fois atteinte dans sa modernité... et victime de sa modernité."

Le préfet de police de Paris, Louis Lépine, le président Fallières, le chef du gouvernement, Aristide Briand, se rendent auprès des sinistrés.


Les activités économiques tournent au ralenti ou s'arrêtent temporairement. Envahies par les eaux, les usines se paralysent et les ouvriers doivent chômer (100 000 personnes sont privées d'emploi en raison de la crue).
 Pour se prémunir d'une crue majeure, les autorités se sont employées à multiplier les postes d'observations, à rehausser les quais et à procéder au curetage du fleuve. L'ampleur des débordements de la Seine en 1910 rend toutefois ces précautions bien vaines. Les élus, qui jouent leur avenir dans cette gestion de crise, se rendent auprès des sinistrés. L'armée est appelée en renfort, tandis que les matelots de la Royale assurent les déplacements des députés.
La décrue s'amorce enfin le 29 janvier, mais il faudra des semaines pour que la vie retrouve son cours normal. Le bilan matériel s'avère très lourd: 20 000 immeubles inondés, soit le quart des habitations que compte alors Paris, 200 000 Parisiens sinistrés. Au total, les dégâts seront estimés à 400 millions de francs-or, soit environ 1 milliard d'euros.

L'inondation de Paris. Le Monde magazine du 9 janvier 2010, p43
La montée des eaux fait la une des grands quotidiens. Les images du désastre franchissent les frontières et suscitent un grand élan de générosité.  En dépit des dégâts matériels considérables, Le bilan humain de la catastrophe reste mesuré. On ne compte qu'un mort dans Paris et une trentaine en banlieue. Si la mémoire de l'inondation ne s'est jamais éteinte, c'est aussi en raison de la médiatisation sans précédent dont elle a fait l'objet. Ainsi, d'innombrables photographies d'actualité sont prises pour faire la une de la presse illustrée alors en plein essor, mais aussi par des photographes mandatés par le service de l'identité judiciaire de la préfecture de police ou enfin par des photographes amateurs. Paris-Venise inspire aussi les peintres, les pionniers du cinématographe, les dessinateurs, les affichistes, les chansonniers. 
Comme le laissent deviner les cartes postales éditées pour l'occasion (5000 au total!), les Parisiens se pressent à l'inondation comme au théâtre. Pour certains, la catastrophe se transforme même en aubaine comme le suggère la lecture d'un article de Guillaume Apollinaire paru dans Paris-Journal du 28 janvier 1910:"Avenue Montaigne on a organisé des promenades de plaisance en barque. Pour deux sous, on passe aux pieds des hôtels les plus cossus et des photographes prennent de vous un portrait d'inondé pour la somme de 50 centimes."



Comme dans le cas de Saintes en 1982, il s'agit de ce que les experts nomment une "crue centennale". Un événement exceptionnel, qui a une chance sur cent de se produire chaque année. La question n'est pas de savoir si une nouvelle crue peut revenir à Paris, mais quand? Les risques restent énormes puisque cinq cents communes sont directement menacées. Si une crue d'une ampleur comparable survient, ce sont 1,5 M de Franciliens qui auraient les pieds dans l'eau, sans lumière, sans chauffage, sans eau potable et bien sûr sans transport.  
Or, compte tenu de la forte urbanisation de la banlieue, le risque s'est accru depuis 1910. En raison de la forte artificialisation et imperméabilisation des sols, la Seine ne pourrait plus aujourd'hui se répandre dans les champs.
Il convient toutefois de ne pas noircir le tableau à l'excès. Nous l'avons vu précédemment, les moyens de prévision se sont considérablement perfectionnés; des mesures ont été prises, dont les plans de prévention du risque inondation ou le plan de de secours spécialisé inondation (PSSI). En outre, l'urbanisation tient compte, la plupart du temps, des risques d'inondation. (1) Les digues le long du fleuve sont rehaussées, mais pas suffisamment pour contenir une crue de 8 mètres.
 Afin d'amortir les conséquences d'une nouvelle crue centennale dans la capitale, 4 gros lacs réservoir ont été installés en amont de Paris. Aujourd'hui, 2 millions de foyers seraient dans le noir. De multiples difficultés se posent pour lutter efficacement contre de telles crues: une sélection des artères permettant de ravitailler la capitale, évacuation de la population ou des trésors de musées. L'enjeu est de taille car, de nos jours, la facture probable d'une crue comparable à celle de 1910 serait vertigineuse (10 milliards d'euros selon les estimations). Une chose est sûre, il est impossible aujourd'hui d'empêcher de telles inondations... 
  

Thomas Fersen:"Ne pleure plus"
La Seine est en crue,
La Seine est dans la rue.
Les berges sont noyées
Et les arbres ont rouillé.
La Seine est dans la rue,
L'océan ne boit plus,
Les oiseaux se sont tus.

On t'a jeté du sable,
Un voyou t'a voulu
Une peine inconsolable
Dont tes yeux sont l'issue
Et ta première larme,
Le caniveau l'a bue.
Ça n'était qu'une larme,
Ça n'était qu'un début
Car la Seine est en crue.
La Seine est dans la rue,
L'océan ne boit plus
Et le Zouave éternue.

Pont Alexandre III,
Les lions sont aux abois,
Les chats sont sur les toits
Et les poissons chez moi.
Des pigeons, confondus,
Croient que l'heure a sonné.
Sur une branche de salut,
Ils attendent Noé.
Ne pleure plus, ne pleure plus.
La Seine est dans la rue,
On n'avait jamais vu
Autant d'eau épandue.

Un blanc sec sur le zinc
Vaut mille wassingues
Pour, toute peine bue,
En essuyer la crue.
Mais toi, tu n'as pas soif.
Tu remplis les carafes
Et, les carafes pleines,
Tu remplis les fontaines.
Les miroirs ont ce charme:
Ils multiplient les choses.
Se reflétant, tes larmes
Redoublent et arrosent.

Ne pleure plus!

Un saule au bord de l'eau
Pleure de tristes rameaux.
Les rameaux c'est discret,
Toi tu pleures des forêts
Où revivent ces brocarts
Qui t'invitent à tuer

Le zouave du pont de l'Alma. Initialement, 4 sculptures représentant des troupes engagées lors de la guerre de Crimée, ornaient l'édifice. Lors de sa reconstruction, entre 1969 et 1973, seul le zouave fut conservé. La statue sert d'indicateur des hautes eaux de la Seine.

Notes:
1. A Alfortville pourtant, on continue à bâtir en zone inondable, mais à conditions que les rez-de-chaussée soient des duplex avec un étage refuge. 

Sources:
- "Paris sous les eaux", in Le Monde magazine, 9 janvier 2010.
- "Paris inondé 1910" (PDF), dossier de presse de l'exposition organisée par la bibliothèque historique de la ville de Paris.
- Archives de France:" L'inondation de Paris, janvier 1910."