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dimanche 28 mars 2010

Sur la platine: mars 2010.





1. The Tindersticks: "Peanuts".
Depuis le refuge creusois de leur leader, Stuart Staple, les Tindersticks ont enregistré un nouvel album sublime. Chaudement recommandé.

http://www.ramdam.com/wordpress/wp-content/uploads/2010/01/tindersticks.jpg

2. Cumbias En Moog: "Cumbia Del Sal".
Pour en savoir plus sur cette cumbia psychédélique. Allez donc faire un tour sur cet audioblog très réussi.

3. Occidental Brothers Dance Band International:"Circle Circle Circle".

4. Nino Rota: "O' Venezia Venaga Venusia".
En 1976, Fellini propose sa version du célèbre mythe de Casanova. Le film passe un peu inaperçu, mais pas la musique composée par Nino Rota qui signe ici un de ses plus beaux thèmes.
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5. Massive Attack: "teardrop".
Un grand classique du groupe de trip hop de Bristol qui repose sur une rythmique cardiaque glané chez Les McCann.

6. Buari: "Advice from Father".
Un vieux morceau de funk ghanéen très dansant.


7. Ali Farka Toure & Toumani Diabate: "Kala Djula".
Extrait du sublime dernier album enregistré par Ali Farka Touré (il meurt quelques mois plus tard en 2006) avec Toumani Diabaté, virtuose de la kora.

8. Glen Brown & King Tubby: "dubs lives".
Un classique du dub présent sur un album réédité il y a quelques années par feu Blood and Fire.

mercredi 30 décembre 2009

Sur la platine en 2009.

Un petit coup d'oeil dans le rétroviseur avec quelques uns des coups de coeurs musicaux de l'année écoulée.



1. Melody Gardot: "who will comfort me".
Assurément un des albums de l'année. La jeune chanteuse possède une très grande voix et son interprétation est débarrassé de tout le superflu.

2. Lee Fields and the Expressions: "ladies".
Ce vieux de la vieille de la scène soul s'est rappelé à notre bon souvenir avec un album vintage qui ne sent absolument pas le formole comme c'est souvent le cas lorsqu'il s'agit d'enregistrer de vieilles gloires. Une des bonnes surprises de l'année.

3. Grizzly Bears: "two weeks".
Album efficace et très agréable au fil des écoutes.

4. Jean-Louis Murat: "Ginette Ramade".
Cette album enregistré à Nashvill se mérite. A la première écoute, on se demande bien pourquoi le barde auvergnat a traversé l'Atlantique pour enregistrer ces 11 morceaux. Mais à force de persévérance, les morceaux séduisent et la voix de Murat fait mouche.

5. Staff Benda Bilili: "Sala mosala".
Mon coup de cœur de l'année 2009. Le groupe congolais commence à rencontrer un beau succès en France et ailleurs (ils ont reçu le Womex, équivalent des victoires de la musique britannique). Mais c'est encore sur scène qu'ils donnent le meilleur d'eux-même (toujours pas remis d'un de leurs concerts). Très très fort!

6. Ballake et Vincent Segal: "Wo Yé N'gnougobine".
Un très bel album tout en introspection qui prouve que la rencontre d'univers sonores très différents offre parfois de très beaux fruits.

7. Salif Keita: "Folon".
La grande voix du mandingue nous est revenue avec un très bel album en cette année 2009. A compléter par la lecture d'un ouvrage de Florent Mazzoleni consacré au grand chanteur albinos. (voir ici l'article sur "l'épopée mandingue en musique").

8. Benjamin Biolay: "Brandt rhapsodie".
On peut trouver cette manière d'interpréter particulièrement affectée ou au contraire adorer. En tout cas, Biolay laisse rarement indifférent. Il chante ici en duo avec Jeanne Cheral.



1. Wax Tailor: "986 dragon chasers".
Le dj français confirme avec ce troisième album très inventifs et jamais barbants: une franche réussite.

2. Tinariwen: "Ere tasfata adounia".
Le blues touareg, brut et sans compromis, de la formation malienne séduit une fois de plus. Pour en savoir plus sur le blues touareg.

3. Charlie Winston: "Like a hobo".
Gros succès en France pour ce jeune britannique qui mêle avec bonheur folk et pop.

4.Wilco: "you and I".
La formation californienne brille une fois de plus avec des mélodies de toute beauté.

5. Bill Calahan: "Jim Cain".
Un album intimiste qui met en valeur la belle voix profonde et veloutée de Bill Calahan.

6. Lhasa: "Rising".
Très grand disque tout en calme et retenu (malheureusement son dernier). A lire:
- le portrait que lui consacre télérama.fr: "Lhasa, chanteuse à la voix unique".
- sur la blogothèque: "Lhasa, un au-revoir".

Rééditions:

7. Gnonnas Pedro and his djades band :"la musica en vérité".
Les Allemands d'Analog africa se sont distingués cette année par quelques rééditions particulièrement soignées. Ils contribuent ainsi à nous faire découvrir la richesse du patrimoine musicale béninois qui ne saurait se réduire au Tout Puissant Orchestre Poly-rythmo de Cotonou. Nous vous en reparlons très vite sur Samarra.

8. L'orchestre de la paillote: "Kadia blues".
Le dictateur guinéen Sékou Touré a très tôt misé sur la musique pour vanter les mérites de son régime. Si ce dernier s'est durci progressivement pour rendre le quotidien des Guinéens insupportable, la musique guinéenne s'est en revanche imposée comme une des plus belles et créatrice du sous-continent. La compagnie discographique d'Etat, Silyphone, a ainsi diffusé quelques très beaux disques dont ceux de l'orchestre de la paillote devenu ensuite Keletigui et ses Tambourinis. Pour en savoir plus sur la très riche, et méconnue, musique guinéenne, nous vous renvoyons aux 2 articles sur Lire-Ecouter-Voir.

mercredi 21 octobre 2009

187. Jean Ferrat: "Le bilan".

Jean Ferrat reste l'un des grands noms de la chanson à texte. Il a écrit et interprété de nombreuses chansons engagées dans lesquelles il dénonçait l'exploitation de l'homme par l'homme. Ce compagnon de route du parti communiste français critique ici (en 1980, un peu tard diront certains) la "caricature" de socialisme que fut le système soviétique, en tout cas stalinien. Revenons sur les heures les plus sombres de l'URSS et de son bloc. 

* "De Prague à Budapest de Sofia à Moscou". Le chanteur évoque ici les capitales du bloc de l'est, notamment celles des démocraties populaires secouées parfois par des mouvements de protestation. Les tentatives de libéralisation du régime à la suite de manifestations furent systématiquement réprimées avec la plus grande violence par les troupes du pacte de Varsovie au moins jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev en 1985. Revenons sur deux épisodes très révélateurs: August 1968 in České Budějovice 1 Les chars soviétiques à Prague en août 1968. 

 - A Budapest, en octobre 1956, la population hongroise se soulève contre l'URSS. Les manifestants souhaitent l'instauration d'une démocratie véritable et entendent se libérer de la tutelle soviétique. Ce mouvement prend place dans le contexte de la déstalinisation, ouverte par Khrouchtchev. Elle suscite un immense espoir dans toute l'Europe de l'Est, vite douché par la féroce répression de l'Armée rouge. - A Prague, en janvier 1968, le nouveau secrétaire du parti communiste tchécoslovaque, Alexandre Dubcek, mène une politique de libéralisation du régime. L'intervention des chars du pacte de Varsovie le 20 août 1968, met un terme au "printemps de Prague".

"faire signer les aveux les plus fous".

Ici, il est question des fameux procès de Moscou et de la "grande terreur". En seize mois, d'août 1937 à novembre 1938, 750 000 citoyens soviétiques furent exécutés après avoir été condamnés à mort par des tribunaux d'exception à la suite de parodies de procès. Les fameux procès de Moscou ne représentent que la face émergée de l'iceberg. Ce sont principalement les élites politiques qui y furent sacrifiées, tandis que l'immense majorité des victimes (plus de 90%) furent anéanties dans le cadre de la "grande terreur". L'objectif des instigateurs des procès de Moscou, à commencer par Staline, est de remplacer une élite par une autre, politiquement plus obéissante et formatée selon les canons staliniens. Ferrat, juste après avoir mentionné les parodies de procès, évoque tous ceux qui avaient combattu au cours de la guerre d'Espagne ou contre les nazis lors de la seconde guerre mondiale: "Vous aviez combattu partout la bête immonde / Des brigades d'Espagne à celles des maquis". De fait, les officiers et soldats de l'Armée rouge, ils payèrent souvent un lourd tribut au cours de la grande terreur (35 000 officiers arrêtés, dont un tiers environ furent exécutés). De retour de la guerre d'Espagne, les officiers soviétiques un peu trop populaires, aux yeux de Staline, furent sacrifiés. Si bien que lorsque débute l'opération Barbarossa en avril 1941, l'Armée rouge manque cruellement de cadres compétents. Les mouvements de résistance communistes, parfois un tantinet rebelle ou en tout cas pas suffisamment soumis furent souvent lâchés ou sacrifiés par le Kremlin au cours de la seconde guerre mondiale.
Prozess mit Rudolf Slánský Slansky lors de son procès (cliquez sur l'image pour agrandir).

"Vous aviez nom Kostov ou London ou Slansky".

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les autorités soviétiques veulent étendre la sphère d'influence communiste dans les territoires d'Europe de l'est libérés par l'Armée rouge. Rapidement (1947-1948), les démocraties populaires sont imposées. Dans ces pays satellites, le pluralisme est supprimé au profit des seuls partis communistes, eux-mêmes strictement contrôlés par le Parti Communiste d'Union Soviétique (PCUS). Le monolithisme idéologique stalinien est imposé et s'accompagne d'une purge au sein des dirigeants communistes d'Europe orientale. Les résistants communistes qui se sont illustrés au cours de la guerre et qui ont acquis à cette occasion un certain prestige sont dénoncés comme des communistes "nationaux", insoumis à l'autorité stalinienne. En Pologne, Gomulka remplace Bierut, tandis que Rajk en Hongrie, Dzodze en Albanie sont exécutés après un procès expéditifs au cours duquel les accusés n'ont jamais la possibilité de se défendre. Aucune dissension (si tant est qu'elle existe) n'est tolérée. Le chanteur fait ici référence à deux autres dirigeants communistes sacrifiés au cours de ces années: - En Bulgarie, le premier secrétaire du parti communiste et président du conseil des ministres, Traitcho Kostov, est arrété avec 11 autres personnalités et condamné à mort. - au lendemain du coup de Prague, les principaux dirigeants du parti communiste tchécoslovaque deviennent la cible des persécutions. Une terrible purge décapite le parti. Lors des procès de Prague, en 1952, 14 hauts responsables communistes, dont Rudolph Slansky s'accusent des crimes les plus fous et jouent le rôle qu'on leur a imposé au cours des interrogatoires. En effet, ces parodies judiciaires sont réglés selon une stricte mise en scène. A l'époque, de nombreux observateurs furent très surpris d'entendre les accusés endosser les pires charges. En fait, tous furent broyés psychologiquement par d'interminables interrogatoires au cours desquels ils furent soumis à des tortures physiques, mais surtout psychologiques par la police secrète tchécoslovaque épaulée par des conseillers soviétiques. Ils n'ont alors pas d'autre choix que de signer les aveux que l'on a rédigé pour eux.

Déjouer les "complots".

Dans le second couplet de la chanson, Ferrat revient sur l'utilisation d'épouvantails permettant de détourner l'attention. Staline et sa clique ne cessent d'utiliser l'arme du complot (à peu près toujours imaginaire): "Ah ils nous en ont fait applaudir des injures / Des complots déjoués des dénonciations (...)/ Ah comme on y a cru aux déviationnistes / Aux savants décadents aux écrivains espions / Aux sionistes bourgeois aux renégats titistes". Ainsi, les procès de Moscou avaient une dimension pédagogique importante aux yeux des autorités soviétiques. Les procès, publics et largement médiatisés, désignaient à la vindicte populaire des boucs émissaires. L'existence de ces traîtres permettait d'expliquer les difficultés rencontrées dans la "construction du socialisme".


Portraits de Staline et Tito promenés dans les rues de Belgrade en 1946. Le schisme ne tardera pas. Les cibles de Staline évoluèrent en fonction des événements: Il voue d'abord aux gémonies les "trotskystes", bientôt remplacés par les "titistes". C'est en effet dans le contexte de la mise en place des démocraties populaires en Europe de l'est (1947-1948), qu'intervient le schisme yougoslave. Le maréchal Tito, avec l'aide de ses partisans, a libéré son pays du joug nazi, sans l'aide de l'Armée rouge. Il ne voit donc pas la nécessité d'accepter la "protection" soviétique. C'en est trop pour Staline qui fait accuser, par l'intermédiaire du Kominform, le PC yougoslave de dévier du marxisme-léninisme. D'une manière générale, tous ceux qui s'écartent de la ligne politique du PCUS (définie par Staline) sont taxés de "déviationnisme".

La "Grande Terreur" (août 1937-novembre 1938).

Staline entend éliminer les "ennemis" de l'Etat soviétique, selon la logique de la lutte des classes. Les koulaks, autrement dit les paysans qui s'opposent à la collectivisation sont qualifiés d'"exploiteurs". Les ouvriers qui refusent la course à la productivité ne sont plus considérés comme des prolétaires , mais comme des "saboteurs". Les anciennes élites tsaristes, "gens du passé" (selon la terminologie en vigueur) ne méritent aucun ménagement. Tous sont voués aux "poubelles de l'histoire". En juillet 1937, Staline et son commissaire du peuple à l'Intérieur, Iejov, déclenchent l'éradication de tous les "éléments socialement nuisibles" et "appartenant au passé". Dans la directive secrète n°00447 du 30 juillet 1937, envoyée aux responsables régionaux de la police politique, Iejov affirme que le "temps est venu d'éliminer une fois pour toutes les éléments qui sapent les fondements de l'Etat soviétique". Ces éléments sont principalement d'anciens koulaks, des "spéculateurs" (souvent d'ex-commerçants ou artisans vivotant grâce au marché noir), des membres du clergé orthodoxe, des fonctionnaires et officiers de l'ancien régime, d'anciens membres de partis politiques non bolcheviques encore en vie, des délinquants... Parallèlement, Staline et Iejov mènent une dizaine d'opérations de masses visant des minorités ethniques. Ces citoyens soviétiques d'origine polonaise, allemande, balte, finlandaise sont soupçonnés d'être des espions à la solde de puissances étrangères, hostiles à l'URSS. Pour Nicolas Werth, ces ""opérations nationales " indiquaient un changement, qui allait s'affirmer avec force au cours des années suivantes: l'ennemi était désormais ethniquement- et non plus socialement- ciblé."

Joseph Staline et Nikolaï Iejov.

Joseph Staline et Nikolaï Iejov (à sa gauche).

Joseph Staline.

Iejov, exécutant en chef de la Grande Terreur pour le compte de Staline sera lui-même éliminé rapidement. Staline fait donc retoucher les clichés sur lesquels Iejov apparaît.

Les procès de Moscou.

Les procès de Moscou constituent la face publique de la Grande terreur. A partir de 1936, Staline se débarrasse les vieux bolcheviques devenus hostiles, mais aussi certains de ses fidèles. L'objectif ultime reste d'éliminer toute équipe de rechange susceptible de l'évincer à l'intérieur du parti, mais aussi d'anéantir toute hiérarchie autonome dans le parti, l'armée ou la police politique. Les trois grands procès de Moscou qui se déroulent en août 1936, janvier 1937 et mars 1938, mettent en scène des dirigeants bolcheviques de la première heure comme Kamenev, Boukharine, Rykov, Zinoviev. Tous sont accusés de trahison, responsables de crimes imaginaires, de sabotage ou de complot contre-révolutionnaire.
Procès de Moscou

Photographie d'un des procès de Moscou.

Retour de la répression au lendemain de la guerre.

- Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, au cours de laquelle l'emprise sur les populations avait été quelque peu relâchée, la répression s'abat sur les paysans. Les effectifs du Goulag augmentent très fortement (2,5 millions de personnes au début des années 1950), notamment avec la criminalisation de menus délits. La déportation de groupes ethniques, engagée lors de la grande terreur, reprend de plus bel au sortir du conflit. Des peuples entiers (Allemands de la Volga, Tchétchènes, Tatars de Crimée, anciens prisonniers de guerre jugés responsables des échecs militaires du début de la guerre) sont considérés comme suspects et envoyés comme "colons spéciaux" en Asie centrale et en Sibérie. Enfin, en 1953, le régime s'invente de nouveaux traîtres. Les autorités procèdent ainsi à l'arrestation des médecins du Kremlin, juifs pour la plupart, sous l'accusation d'avoir assassiné plusieurs dirigeants, dont Jdanov. Seul le décès de Staline leurs évite la mort. Béria les réhabilite rapidement. On le voit, la répression prend parfois une dimension antisémite et l'expression "sionistes bourgeois" vient donc enrichir le vocabulaire des Staliniens.

Les "savants décadents" et les "écrivains espions" inquiétés.

Le totalitarisme stalinien entend aussi contrôler les esprits et surveille donc aussi le monde de la culture. Tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule défini par Staline sont inquiétés. Les écrivains et peintres doivent se conformer aux canons du jdanovisme ( Jdanov, membre du Politburo dirige cette politique avec zèle, à tel point que ses victimes appelleront cette campagne la Jdanovschina). Seul les thèmes définis par le parti, conformes aux exigences du réalisme socialiste, ont désormais droit de citer. Dès l'été 1946, les autorités lancent une offensive contre toute création de l'esprit dénotant soit-disant des "influence de l'étranger". Jdanov dénonce les revues Leningrad et Zvezda pour avoir publié les oeuvres de la poétesse Anna Akhmatova ("femmelette hystérique, ballotée entre le boudoir et l'oratoire"). En septembre 1946, le Comité central condamne la production de films "dépourvus d'idées" (c'est à dire sans contexte idéologique). Même un cinéaste comme Eisenstein, qui a pourtant largement contribué à exalter le régime soviétique dans l'entre-deux-guerre devra se soumettre au lendemain de la guerre. Staline se reconnaît en effet dans le portrait du tsar Ivan le Terrible que dépeint le réalisateur dans la deuxième partie de son film. Des revues telles que Partiinaïa Zhijn ("la vie du parti") et Kultura i Zhijn ("la culture et la vie") sont chargées de vérifier l'évolution de la vie intellectuelle, artistique et scientifique. Aucun genre n'est épargné, on fustige les "tendances décadentes" dans le théâtre, ainsi que dans la musique. Les plus grands compositeurs soviétiques de l'époque, Prokofiev, Chostakovitch, Khatchatourian et Miakovski se voient reprochés d'avoir "flatté "les goûts dégénérés d'une poignée d'individualistes esthétisants fascinés par l'Occident". Le monde scientifique subit lui aussi une tutelle pesante et sclérosante et doit se mettre au service du communisme. Au fond, toutes les disciplines sont soumises à une évaluation politique. On condamne la psychanalyse, la cybernétique, qualifiées de "sciences bourgeoises", mais aussi toutes les sciences qui envisagent une forme d'indétermination, telles que l'analyse statistique de la sociologie, la physique quantique, le calcul des probabilités. A contrario, le lyssenkisme marque le triomphe d'une pseudo-science volontariste. Le biologiste Lyssenko rejette les travaux de Mendel sur l'hérédité. Sa génétique officielle s'impose bientôt (grâce à de nombreuses expériences truquées). Selon ce charlatan, il s'avère possible de créer l'"homme nouveau" que le régime appelle de ses vœux grâce à une éducation socialiste transmise de générations en générations. Le malheureux académicien Vavilov sera déporté pour avoir osé critiqué les théories de Lyssenko ( qui ne seront abandonnées qu'en 1965). Dans les milieux intellectuels, ces campagnes idéologiques prennent souvent la forme de réunions "de critiques et d'autocritiques". Les juges de ces "tribunaux d'honneur" peuvent prononcer une peine symbolique de "blâme social". Et, si il est vrai que les artistes et intellectuels blâmés échappent la plupart du temps à l'arrestation et la déportation vers les camps, ils subissent néanmoins des pertes d'emplois, rétrogradations et perdent les privilèges liés à leurs fonctions. Cette surveillance des intellectuels se poursuit d'ailleurs bien après le décès du "petit père des peuples" et ils seront nombreux à subir les foudres de la censure ou de la répression soviétique. Les écrivains Pasternak, Grossmann, Soljenitsyne, pour ne citer que les plus célèbres, seront dénoncés, critiqués par les organes du parti. Leur tort: avoir décrit des réalités qui déplaisent (les camps, les tortures pour les deux derniers)
retrouver ce média sur www.ina.fr
"quand j'entends parler de "bilan" positif".
Au cours des années 70, alors que les Français prennent conscience que le PCF reste trop attaché au modèle soviétique, Georges Marchais continue de défendre l'indéfendable. En 1979, il évoque le "bilan globalement positif de l'URSS" et approuve l'intervention soviétique en Afghanistan. Ces prises de positions coûtent de nombreuses voix au PCF lors des consultations électorales suivantes. De fait, le parti connaît alors une terrible hémorragie. * "ces millions de morts qui forment le passif". Il reste très difficile d'évaluer le nombre de victimes du stalinisme. Ce décompte macabre suscite en tout cas de nombreux débats au sein de la sphère historienne. On se souvient que lors de la sortie du livre noir du communisme, le bilan retenu par Stéphane Courtois suscita de nombreuses critiques. Il y associait pêle-mêle sous la bannières de "victimes du communisme" des populations et des phénomènes très différents. Ce sont avant tout les méthodes utilisées par Stéphane Courtois pour aboutir à un chiffre compris entre 85 et 100 millions de victimes qui posent problème. Ce résultat était le fruit d'une addition curieuse qui amalgamait des phénomènes aussi différents que le génocide khmer rouge, la famine ukrainienne des années 1930, les victimes du Grand Bond en avant dans la Chine de Mao, les victimes des purges staliniennes... privant au bout du compte le lecteur d'une bonne compréhension de chaque épisode ressitué dans son contexte. Pour autant, il est nécessaire de tenter d'évaluer les victimes de tel ou tel régime. En ce qui concerne les victimes de la période stalinienne, Nicolas Werth retient les chiffres suivants (cf sources): - Déportés (1929 et 1953): 7 millions. - 7 millions d'individus morts de famine (6 millions en 1931-1933, 1million en 1947) - 1,8 million Morts en camp. - Fusillés: 1 million (dont 750 000 au cours de la Grande Terreur).

Le culte de la personnalité

Dans le dernier couplet, Ferrat repousse les formes d'idolâtrie qu'a revêtu le culte de la personnalité, particulièrement à l'époque stalinienne. Ce culte atteint son apogée au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Les statues de Staline ornent toutes les villes et villages. Le soixante-dizième anniversaire de Staline, en décembre 1949, donne lieu à des cérémonies d'adoration inédites. Les journaux titrent durant des semaines sur le "guide génial du prolétariat universel", le "coryphée de la science"... Au lendemain du conflit, ce culte semble s'enraciner dans une réelle ferveur populaire. Depuis 1943 et la bataille de Stalingrad, le nom de Staline est en effet associé à "la grande guerre patriotique".
Statue de Staline (Moscou, 1941).
Les populations soviétiques n'avaient pas oublié les terribles années 1930 (notamment la collectivisation imposée des campagnes et ses conséquences désastreuses, les victimes des purges de 1937-1938), mais comme le rappelle l'écrivain Vassili Grossman: "le sang sacré versé à la guerre a tout nettoyé - le sang innocent des dékoulakisés, le sang de l'année 1937". Il faudra attendre le XXème Congrès du PCUS, pour que les autorités sovétiques, en l'occurence Nikita Khrouchtchev, dénoncent les excès du culte de la personnalité sous Staline.

Au bout du compte, le chanteur ne revient pas sur son idéal communiste, mais regrette davantage les méthodes. L'interview qu'il accorde à Michel Drucker ci-dessus est à cet égard intéressante. Jean Ferrat:"Le bilan" (1980). Ah ils nous en ont fait avaler des couleuvres De Prague à Budapest de Sofia à Moscou Les staliniens zélés qui mettaient tout en oeuvre Pour vous faire signer les aveux les plus fous Vous aviez combattu partout la bête immonde Des brigades d'Espagne à celles des maquis Votre jeunesse était l'histoire de ce monde Vous aviez nom Kostov ou London ou Slansky Au nom de l'idéal qui nous faisait combattre Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd'hui Ah ils nous en ont fait applaudir des injures Des complots déjoués des dénonciations Des traîtres démasqués des procès sans bavures Des bagnes mérités des justes pendaisons Ah comme on y a cru aux déviationnistes Aux savants décadents aux écrivains espions Aux sionistes bourgeois aux renégats titistes Aux calomniateurs de la révolution Au nom de l'idéal qui nous faisait combattre Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd'hui Ah ils nous en ont fait approuver des massacres Que certains continuent d'appeler des erreurs Une erreur c'est facile comme un et deux font quatre Pour barrer d'un seul trait des années de terreur Ce socialisme était une caricature Si les temps on changé des ombres sont restées J'en garde au fond du coeur la sombre meurtrissure Dans ma bouche à jamais le soif de vérité Au nom de l'idéal qui nous faisait combattre Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd'hui Mais quand j'entends parler de "bilan" positif Je ne peux m'empêcher de penser à quel prix Et ces millions de morts qui forment le passif C'est à eux qu'il faudrait demander leur avis N'exigez pas de moi une âme de comptable Pour chanter au présent ce siècle tragédie Les acquis proposés comme dessous de table Les cadavres passés en pertes et profits Au nom de l'idéal qui nous faisait combattre Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd'hui C'est un autre avenir qu'il faut qu'on réinvente Sans idole ou modèle pas à pas humblement Sans vérité tracée sans lendemains qui chantent Un bonheur inventé définitivement Un avenir naissant d'un peu moins de souffrance Avec nos yeux ouverts et grands sur le réel Un avenir conduit par notre vigilance Envers tous les pouvoirs de la terre et du ciel Au nom de l'idéal qui nous faisait combattre Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd'hui

Sources:

 - Jean-Louis Van Regemorter: "Le Stalinisme", documentation photographique n°8003, juin 1998. 

- Nicolas Werth: "La vérité sur la Grande Terreur", in L'Histoire n°324, octobre 2007. 

- Mark Grosset et Nocolas Werth: "les années Staline, éditions du chêne, Hachette, 2007. 

- F. Armand et F. Barthélémy: "Le Monde contemporain. L'histoire en terminale", Seuil, 2004. 

Liens: 

* Sur les blogs d'Etienne Augris: 1. " dossier sur le modèle soviétique" . 2. "La Hongrie sous le stalinisme".

 * Sur le blog de Richard Tribouilloy: - "purges et procès staliniens en Europe de l'Est (1948-1953)". - " Staline par l'image": première et deuxième parties. 

 * Le Boomer Café: "3 décembre 1952: exécution des condamnés de Prague." 

 * Bricabraque: - "Le modèle totalitaire stalinien s'abt sur l'Europe". - "Le jdanovisme". - "Le rapport Khrouchtchev". - "Printemps de Prague et doctrine Brejnev". - "Les dissidents".

* des films et livres sur le sujet: 

- Arthur London: "Le zéro et l'infini" et "l'Aveu". Rescapé des purges tchécoslovaque, l'auteur témoigne des simulacres de justice au cours de la Grande Terreur ou des purges au lendemain de la guerre dans les démocraties populaires. Publié en 1968, 'l'aveu' est adapté à l'écran par Costa-Gavras, sous le titre de "l'aveu" (Yves Montand interprète le personnage principal).  

 - "Vie et destin", le sublime roman-fleuve de Vassili Grossmann. Voir ce qu'en dit Pierre Assouline sur son blog.

jeudi 9 octobre 2008

104. François Béranger: "une ville".

Chanteur contestataire, François Béranger peut-être considéré comme un "chanteur libertaire".
Fils d'un militant syndicaliste chrétien, résistant puis député, il devient ouvrier aux usines Renault de Boulogne-Billancourt avant de faire ses premiers pas en tant que chanteur dans le circuit des clubs folk. En 1969, il sort le 33 tours intitulé "une ville". Sa chanson titre revient sur le printemps de Prague et sa répression impitoyable par les chars soviétiques, en 1968.

A partir de 1967, le secrétaire du PC tchèque, le stalinien Novotny, est critiqué par un groupe de communistes libéraux mené par Alexandre Dubcek. Ce dernier remplace Novotny en janvier 1968. Les difficultés ne manquent pas en Tchécoslovaquie. La déstalinisation reste très superficielle et la croissance économique atone. Dubcek se montre favorable à une démocratisation du pays et à une plus grande liberté d’expression. La popularité de celui qui entend développer un " socialisme à visage humain » grandit chez les ouvriers, les intellectuels, les étudiants, mais aussi chez les défenseurs de l’identité slovaque.




La nouvelle direction supprime quasiment la censure, libère les écrivains emprisonnés et réhabilite les victimes des purges staliniennes, adopte une attitude favorable à l’égard de l’Eglise, autorise les voyages à l’étranger et réforme les statuts du PC, prévoyant même le droit à l’existence de minorités contestataires. Elle envisage la généralisation du vote secret, la limitation de la durée d’exercice des fonctions dirigeantes. A la glaciale ère Novotny succède le Printemps de Prague.
Ces choix suscitent un immense enthousiasme et attisent la curiosité en Occident pour cette tentative de réforme, inédite dans le bloc soviétique. A Moscou, l’inquiétude grandit. L’exemple de la Tchécoslovaquie risque de contaminer rapidement toutes les autres démocraties populaires et remettre en cause la pérennité du bloc lui-même. Aux yeux des dirigeants soviétiques, ce Printemps n'a que trop duré.




"Et pourtant oui, ça vient c'est là / c'est gros, c'est noir, ça hurle, ça crache / c'est chenillé, armé, blindé
c'est surmonté d'un fort canon / et de plusieurs gueules casquées."

Aussi l’Armée rouge et les troupes du pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie avec quelques 300 000 hommes, 7000 chars, dans la nuit du 20 au 21 août 1968. L’occupation est rapide, d’autant plus que le gouvernement Dubcek renonce à la résistance militaire, même si les Soviétiques doivent compter avec une importante résistance passive. On dénombre 58 morts et des centaines de blessés.
Après avoir emprisonné l’équipe dirigeante, les Soviétiques doivent la remettre au pouvoir (26 août), mais maintiennent leur tutelle sur le pays et prolongent l’occupation militaire. Les Occidentaux assistent passifs à ces événements. Fait plutôt rare, cette intervention suscite de vives critiques au sein du camp communiste. La Chine, la Yougoslavie, mais aussi la Roumanie la condamnent.

Le gouvernement Dubcek ne peut poursuivre sa politique de libéralisation, mais réalise néanmoins une réforme importante en faisant de la Tchécoslovaquie un Etat fédéral où les Slovaques jouissent d’une grande autonomie régionale (janvier 1969). Progressivement, Le remplacement de Dubcek par Gustav Husak au poste de premier secrétaire du PC tchécoslovaque (avril 1969), l’épuration du parti (500 000 exclusions), l'éviction des collaborateurs de Dubcek des fonctions dirigeantes, achèvent la "normalisation".


Le 21 août 1968, il est midi et l’ordre règne à Prague (cliché: Josef Kudelka, 1968).

Les conséquences de la répression du printemps de Prague sont multiples:
- Les PC occidentaux connaissent une nouvelle vague de défection, ce qui conduit certains d’entre eux à s’éloigner du modèle soviétique (eurocommunisme).
- Afin de mettre un terme aux contestations qui fragilisent le bloc (Berlin 1953, Poznan 1956, Budapest 1956), Brejnev développe la « doctrine de la souveraineté limitée » ou doctrine Brejnev. Théoriquement souverains, les Etats d’Europe de l’Est sont dépendants idéologiquement du modèle imposé par Moscou. Autrement dit, la défense du socialisme passe avant celle de la souveraineté nationale, ce qui justifie le maintien sous tutelle des démocraties populaires par l’URSS.
- La répression soviétique souligne l’absence de réaction des Occidentaux et constitue une terrible contre publicité pour le modèle communiste. Ainsi, l’immolation du jeune étudiant tchèque Jan Palach émeut le monde entier et révèle les impasses du modèle proposé par Moscou.

Sources: 

- C. Hocq “Dictionnaire d'histoire et de géographie”.
- F. Armand et F. Barthélémy:”Le monde contemporain_ l'histoire en terminale”, Seuil, Paris, 2004.
- Le petit Mourre.

"Une ville" François Béranger. (1969)

Construis dans ta tête une ville
dans la chaude torpeur d'un été
les robes de coton des filles
leurs tresses nattées de fleurs coupées
en riant elles fuient les garçons
des jardins viennent des flonflons.

Construis dans ta tête une ville
dans la chaude torpeur d'un été
le soir en terrasse le vin brille.
La nuit prend tout. Sérénité.
Elle fait lever une rumeur,
berce les coeurs, marque les heures.
Dans les cheveux blonds d'une fille,
la main qui caressait s'arrête
on se dit: "c'est impossible".
Et pourtant oui, ça vient c'est là
c'est gros, c'est noir, ça hurle, ça crache
c'est chenillé, armé, blindé
c'est surmonté d'un fort canon
et de plusieurs gueules casquées.

Ferme les yeux et vois la ville
au matin blême et déprimé,
le sang qui passe du rouge au noir,
séchant sur les rues labourées,
maisons éventrées et fumantes
stupeur, colère, haine cachée


Ferme les yeux, entends la ville
d'abord elle pleure, puis se reprend
et s'interroge: pourquoi? Comment?
Qu'avons nous fait? Pourquoi ce viol?
Et qui sont-ils tous ces truands?
? pavé, arbre coupé
les gars, les filles, les vieux, les jeunes
font une ronde qui rend fou
?
qui ne comprennent vraiment pas.
Le monde entier, d'abord crédule, en reste
assis sur son petit cul.
Et oui, ça y est, c'est arrivé
les cosaques ont été défaits.

Construis dans ta tête une ville
dans la chaude torpeur d'un été.
Faut jamais se réjouir trop tôt,
les cosaques reviendront bientôt.
Et si demain c'était ta ville?
Mieux vaut ne dormir qu'à moitié
et si demain c'était ta ville ?
mieux vaut ne dormir qu'à moitié.