Affichage des articles dont le libellé est Haïti. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Haïti. Afficher tous les articles

mardi 4 février 2025

"Depuis les chaînes et les bateaux j'rame". L'esclavage et ses séquelles sous l'œil des rappeurs.

L'histoire est un des matériaux privilégiés du rap hexagonal, en particulier la période de l'esclavage. Nombre de rappeurs, dont les aïeux ont parfois une ascendance africaine ou antillaise, rendent hommage et s'intéressent à ces populations serviles, qu'ils identifient souvent comme leurs respectables ascendants. D'aucuns considèrent la condition subalterne de nombreux Français d'origine africaine ou ultramarine, comme une conséquence historique de la hiérarchie raciale forgée lors de l'esclavage. Pour ces artistes, la persistance de discriminations et d'un racisme décomplexé dans une partie non négligeable de la société française, puiseraient également son origine au sein de la matrice esclavagiste. Ainsi, leurs paroles contribuent à agiter ou réveiller les mémoires, revenant sur les rapts, les ventes, la déportation des captifs et leur sordide exploitation dans les plantations. Pour certains, et toutes proportions gardées, l'histoire balbutie avec la perpétuation d'une assignation fondée sur la couleur de peau.  

Dans le premier album d'IAM, Shurik'n raconte l'histoire de la mise en esclavage des populations du continent africain à l'époque moderne dans un morceau intitulé « Tam-tam de l'Afrique», dont le premier couplet décrit la capture des esclaves. "Ils sont arrivés un matin par dizaines par centaines / Sur des monstres de bois aux entrailles de chaînes / Sans bonjours ni questions, pas même de présentations / Ils se sont installés et sont devenus les patrons / Puis se sont transformés en véritables sauvages / Jusqu'à les humilier au plus profond de leur âme"

Descendants d'esclaves

La traite atlantique débute à la fin du XVIIe siècle. Des Européens et des colons installés aux Amériques acquièrent des captifs en Afrique et leur font traverser l'océan sur leurs navires pour les revendre comme esclaves dans le Nouveau Monde. Le trajet s'inscrit dans un périple mettant en contact les trois continents, c'est pourquoi l'on parle de commerce triangulaire. "On lâchera pas l'affaire" (0'25) propose un dialogue entre Pit Baccardi et Doc Gyneco. Respectivement originaires du Cameroun et de Guadeloupe, les deux rappeurs insistent sur une histoire commune marquée par l'esclavage, par delà l'océan atlantique. "Notre historique n'est fait que de coups de fouets / Kunta a fui, après avoir brisé les chaînes / Il était noir, faut que ce soit significatif / Pour nous les jeunes / Afrique, Antilles, il n'y a pas de différences" (1)

Afrique, terre mère. 

"Maman dort" de Mokobé, du 113, narre les déboires de l'Afrique, identifiée à la terre mère. Depuis Gorée, point de départ de nombreux bateaux négriers, les esclaves ont été déportés, contribuant à créer des siècles plus tard une immense diaspora d'Afro-descendants. Le rappeur dénonce les conséquences dramatiques de l'esclavage sur un continent entravé, comme le furent les esclaves par leurs chaînes; la colonisation, puis le néo-colonialisme parachevant le pillage en règle.  "Maman [l'Afrique] a mal depuis le jour où sur l'île de Gorée / Elle a vu partir beaucoup de ses enfants adorés / Puis toutes ses richesses lui ont été volées".

Il s'agit de renouer un lien avec un continent souvent mythifié, dont furent originaires les premiers esclaves, quitte à passer sous silence le fait qu'au XVIII° et XIX° siècles, l'écrasante majorité des esclaves présents sur les habitations sont créoles, nés en Amérique, non en Afrique. Au fond, le système esclavagiste s'emploie à "tuer l'Afrique", baptisant les nouveaux venus, leur imposant un nom chrétien. La population de la Martinique, dont est originaire Casey, descend pour partie d'esclaves africains déportés dans le cadre de la traite, pour trimer sur les plantations de cannes. Dans son morceau "sac de sucre", la rappeuse revient sur les étapes de la traite, de l'achat à la mise au travail forcé, dans des conditions effroyables. Sur la plantation, la main d'œuvre servile produit des denrées exotiques qui se vendent à prix d'or en Europe. "Y'a pas de champs de cannes en jachère". "J'ai été poursuivie, asservie, enlevée à l'Afrique et livrée, pour un sac de sucre / Le matin au lever, j'accomplis mes corvées, et ma vie est rivée, à un sac de sucre" [...] "Nos anciens tortionnaires, sont nos nouveaux employeurs". Au fil du morceau, la colère grandit, nourrissant la rébellion de l'esclave. 

L'un des événements fondateurs de la critique postcoloniale fut, pour certains artistes, la date de 1492 qui annonçait, avec la découverte du continent américain par les puissances occidentales de l'époque moderne, le début de l'essor de l'impérialisme européen, dont l'une des manifestations les plus marquantes fut l'esclavage transatlantique. Dans "Commis d'office", tiré de l'album Panthéon en 2004, Booba faisait de ce voyage l'origine de l'exploitation : « […] 400 ans c'est trop long / C'est pas la mer qui prend l'homme, c'est Christophe Colomb / […] ces fils de putain nous l'ont mise kho, quand la première galère a pris l'eau ». 

Dans plusieurs de ses morceaux le rappeur de Boulogne ajoute à son âge les 400 ans de l'esclavage, une manière de lier son existence à celle des populations serviles. "Ecoute bien" réclame-t-il à son auditeur. "Crois en mon expérience / Issu d'un peuple averti, c'est B2O, j'ai 423 ans.Dans "On m'a dit", le même Booba affirmait sa différence en faisant référence à l'esclavage et à ses origines sénégalaises, utilisant le vocabulaire des anciens colons. Il s'identifie dans ce titre à l'esclave, qui lui aurait transmis force et colère. "Eh oh ! j'ai les crocs, Négro, j'suis venu faire mal, parole de Soninké / Vous auriez dû m'laisser mes chaînes".

Neg'marrons intitule un de ses raps "400 ans". Les fouets ne s'abattent plus sur les dos, les chaînes sont brisées, mais la servitude mentale persiste chez ceux qui se revendiquent comme des descendants d'esclaves. Dans leurs paroles, l'abolition reste avant tout formelle, tant le sort des Afro-descendants reste placé sous le sceau de la soumission. "Ils ont cramé nos habitations / pillés nos terres / violé nos sœurs / sans pitié / tué nos frères. / Devant tant d'abominations, je ne peux me taire. / Laisse moi retracer l'histoire de mon sang et ma chair. / Ils disent que l'esclavage a été aboli, que cela fait 150 ans aujourd'hui. / Les chaînes sont brisées, mais pas celles des esprits. / Neg Marron déclare que le combat n'est pas fini." "Le bitume avec une plume" de Booba reprend l'idée de séquelles psychologiques profondes. "Depuis les chaînes et les bateaux j'rame / T'inquiète, aucune marque dans le dos man, j'les ai dans le crâne".

Dans "Créature ratée", Casey adopte le point de vue d'un colonisateur, dont elle décortique le raisonnement raciste, opposant le blanc au noir, le beau au laid, l'intelligence à la bêtise... Cette construction idéologique justifie aux yeux des Européens la traite, contribuant à la déshumanisation des esclaves. "Chers clients, clientes, ne vous arrêtez pas à cette laideur criante / Les jungles de l'Afrique, lointaines et luxuriantes / Nous offre des spécimens de différentes variantes / Leurs femelles sont fertiles et vaillantes / Dociles et idiotes, font-elles mêmes leurs paillotes (...) Eloignez quand même vos fillettes / Parfois le sauvage plonge dans la démence / En rage, peut réduire un humain en miette / Mais le passage du fouet le ramène au silence..."

Sous la plume des rappeurs, l'esclavage reste une plaie à vif, continuant à suppurer, comme dans "le poumon des peuples" de La Rumeur. "Mes rides sont ces meurtrissures laissées par des siècles / De fortune bâties sur mes obsèques / Par des siècles de démence arrosée d'eau bénite (...) Je suis le poumon des peuples / J'ai l'âge de tous les esclavages / L'âge du claquement du fouet des fers cousus au visage / Des traites infâmes, des ghettos de l'âme que se partage / La race des vautours / Pour sertir d'or et d'argent son plumage / J'ai tout construit, tout produit, tout porté, tout forgé". Dans "Champs de canne à Paname", Philippe de La Rumeur rappe : "J'ai le vague à l'âme, parole de descendant de coupeur de cannes / A qui t'as violé les femmes et pillé les âmes".

L'esclavage existe depuis l'Antiquité, mais il se racialise à compter du XVII° siècle. Des lois et des Codes fixent le statut d'esclave, le rendant irrémédiable et héréditaire. Le racisme systémique contribue parfois à inculquer la haine de soi aux esclaves ou à leurs descendants, comme le dénonce, une nouvelle fois, la Rumeur.  Dans « 365 cicatrices », Le Bavar fustige les "noirs teints en blonds pour faire blanc". Tout en rappelant l'origine de cette détestation de soi : "J'ai 365 cicatrices et sur ma peau, ma couleur a connu tous les hommes / Qui lui ont dit qu'elle était dévastatrice et qu'elle reste l'opposé du beau".

Si l'abolition met un terme à l'esclavage, elle n'empêche pas la perpétuation de l' exploitation économique par les descendants des planteurs esclavagistes. Aux Antilles, les entreprises et les terres continuent souvent d'appartenir aux descendants de colons européens, les békésCe que dénonce le « Code noir » de Fabe. Pour l'auteur, les inégalités sociales abyssales en Martinique trouvent leur origine dans la traite négrière, tant les plus grandes fortunes de l'île sont, très souvent, le fruit de l'exploitation du travail servile imposé aux ancêtres. "Code noir, crime contre l'humanité! / Esclavage, crime contre l'humanité! / Déportation, crime contre l'humanité ! / Exploitation dans les plantations demande aux békés..." Ainsi, l'héritage de l'esclavage continue d'alimenter injustices raciales, inégalités économiques, et, par ricochet, les luttes identitaires aujourd'hui. Le racisme continue de gangréner la société française, ce qui, aux yeux de nombreux rappeurs est aussi un héritage de la période de la traite négrière. "La complexion de nos peaux les fait hésiter / C'est dur à camoufler comme un crime contre l'humanité / Est-ce que t'as l'impression que l'esclavage a disparu? / Est-ce que t'as l'impression qu'il n'y a plus de pression quand tu es dans la rue / Est-ce que t'as l'impression qu'on marche tous dans le même sens"? 

Dans beaucoup de ses textes, Casey relate les sévices subis par ses ancêtres et les relie à sa propre trajectoire. Une exploitation passée qui reste toujours d'actualité, tenace. "Aucune différence dans cette douce France, entre mon passé, mon présent et ma souffrance (…) mes cicatrices sont pleines de stress, pleines de rengaines racistes qui m’oppressent, de bleus, de kystes et de chaînes épaisses, pour les indigènes à l’origine de leur richesse ! ". ["Dans notre histoire"] 

Après l'exploitation des populations serviles, ceux qui s'identifient comme leurs lointains descendants continuent de trimer et occuper le bas de l'échelle sociale. «Du putain d’bateau aux tranchées, des HLM aux cellules / J’ai trop dansé, gobé la pilule / Entassé les merdes, couleur ébène, gueule cassée / Les peines se chantent, musique accouchée dans la douleur / Assez, mes mots stressent comme des bruits d’chaînes», rappe Lino dans « Mille et une vies ».

Une des conséquences de l'esclavage serait la relégation socio-spatiale subie par ceux qui se revendiquent comme des "descendants de coupeurs de cannes". Dans "Pas né innocent", Al rappe : "Rien ne se perd tout se transforme / le fer est devenu taser accolé à un uniforme". Même idée, dans "le chant des casseurs", interprété par Le Bavar, du groupe La Rumeur : "Qui connaît les fers depuis l'Afrique, les Antilles ou la tess'".

Un lien invisible relie les côtes d'où furent déportés les esclaves africains, les îles à sucre aux ports négriers de la côte atlantique. Les ravages géographiques, économiques  et sociaux de la traite se répondent en écho dans "Quoi qu'il arrive", de Booba. "Ils maintiennent l'Afrique affamée pour qu'elle se prostitue / Traces de fouets sur les côtes, millions d'esclaves dans la coque, mon espoir fuit dans la coke". Le pillage, le vol, l'asservissement ont enrichi l'Europe et les colons dans leurs confettis coloniaux caribéens. L'origine du mal développement des territoires ultramarins y puise assurément une partie de ses origines comme le dénonce "nature morte" de La Rumeur. "Que veux-tu que j'retienne de cette haine des chaînes / Et de tout c'qu'ils ont violemment injecté dans mes gènes / Depuis l'vol organisé qui s'opère sur nos terres / Où ont poussé les palaces et les pistes d'hélicoptères / On me demandera d'me taire, avec pour seule critère la servitude héréditaire. / J'te jure, ils ont greffé l'nègre à la misère / Du fouet du propriétaire au fusil du militaire"

Dans le morceau "Chez moi" portant sur sa Martinique natale, Casey rappelle que l'expérience physique et morale de l'esclavage irradie les cultures caribéennes actuelles : « Sais-tu qu'hommes, enfants et femmes / Labouraient les champs et puis coupaient la canne ? / Sais-tu que tous étaient victimes / Esclaves ou Nèg' Marrons privés de liberté et vie intime? / Sais-tu que notre folklore ne parle que de cris / De douleurs, de chaînes et de zombies ? ». 

C° : Chez les rappeurs, le rappel des atrocités commises durant l’esclavage et la colonisation permet de restituer une mémoire collective, mais aussi de court-circuiter le discours officiel en clamant une autre vérité. Ainsi, "Problèmes de mémoire" de Rocé sert de poil à gratter à une République toujours prompte à s'exonérer de toute responsabilité ou à commémorer l'abolition de l'esclavage, oubliant que le régime s'accommodera ensuite fort bien du travail forcé, dans son empire colonial. 

Les artistes reviennent dans leurs créations sur la constance des stigmates nés de l'époque esclavagiste. Ces morceaux servent de témoins, rappelant que même si les fers sont brisés, les chaînes mentales et sociales demeurent. Le sociologue Karim Hammou insiste sur la "maturation politique d'une deuxième génération d'artistes de rap en France, marquée par un mandat de responsabilité minoritaire qui fait du rap un moyen de répondre, dans les espaces publics médiatiques, aux représentations stéréotypées des banlieues et de la jeunesse populaire racisée." (source A)

Notes :

1. Kunta Kinté est un personnage de fiction, le héros d'un roman d'Alex Haley intitulé "Racines".

Sources:

A. Karim Hammou : "Le cuir usé d'une valise : fragments d'une mémoire politique", Sur un son rap, publié le 13 septembre 2023.
B. Le Mouv': "Commémorer l'esclavage à travers le rap français"

C. Karim Hammou : "Révoltes postcoloniales et mémoire dans le rap français (1992-2012), Sur un son rap, publié le 22 février 2017. 

D. Laurent Béru : « Le rap français, un produit musical postcolonial ? »Volume ! [En ligne], 6 : 1-2 | 2008, mis en ligne le 15 octobre 2011, consulté le 17 mai 2024.

E. Yérim Sar : "La question noire dans le rap francophone", Mouv', publié le 16 juin 2020 

F. Laurent Lecoeur : "Esclavage, colonisation et rap français : le temps des symboles", Le Rap en France, 2 août 2016. 

G. Laurent Béru : "Mémoire et musique rap. L'indissociabilité de l'esclavage et de la colonisation"

mardi 14 mars 2023

A la découverte des merveilles du Konpa, musique et danse populaire d'Haïti.

Haïti se situe dans la partie ouest de l’île d’Hispaniola, tandis que la partie orientale constitue la République dominicaine. La majeure partie de la population insulaire est composée de descendants des esclaves déportés d’Afrique pour travailler dans les plantations de cannes à sucre. A la fin du XVIII° s., les esclaves se soulèvent. La Révolution débouche en 1804 sur la création de la première République noire au monde. Les demandes insistantes de redistribution des anciennes propriétés coloniales restent néanmoins lettres mortes et les régimes autoritaires se succèdent. 

[version podcast de l'article: ]

En 1957, le médecin hospitalier François Duvalier remporte les élections. Celui que ses soutiens surnomment « Papa Doc » jouit d’abord d’une certaine popularité avec sa promotion du vaudou et du nationalisme noir. La victoire de ce descendant d’esclaves marque également la fin de la suprématie politique des Blancs et des mulâtres. Mais très vite, le populiste muselle toute opposition, interdit les partis politiques, purge l’armée, instaure un couvre-feu, fait assassiner à tour de bras. Corruption et népotisme tiennent désormais lieu de mode de gouvernement. La censure est de mise. Impossible d’évoquer la pauvreté endémique, les inégalités sociales abyssales, les violences politiques et policières.   

 

Dans un contexte économique et social si déprimant, la musique tient lieu d’échappatoire. Au cours des années 1950, dans les campagnes, une musique racine à forte connotation spirituelle – autour de la pratique du vaudou – est jouée avec des instruments d’origine africaine. Dans les villes, de grands orchestres de danse suscitent la ferveur. L’occupation américaine de l’île, de 1915 à 1934, contribue à populariser le jazz. Or, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’île attire de riches touristes étrangers. Dans les salles de bals des palaces, de grands orchestres associent le jazz aux rythmes caribéens (son cubain, merengue dominicaine, calypso) pour leur clientèle huppée. En ralentissant la cadence du merengue, à laquelle il adjoint les musiques de danses introduites par les colons français - quadrille et contredanse - le saxophoniste Jean-Baptiste Nemours donne naissance au Konpa direct. Sa formation pléthorique comprend tambour, saxophones et trompettes, un accordéon, une guitare, un graj (racleur). De proche en proche, ce style, chanté en créole, se diffuse dans l’ensemble du pays par le biais des bals ou du carnaval. Bientôt, de nouveaux instruments d sont introduits: basse, guitare électrique, sections de cuivres...

 

En 1967, Nemours Jean-Baptiste dédie « Ti Carole » à un de ses fans, Antoine Khouri, un Tonton macoute. Cette redoutable milice armée constitue la garde prétorienne de Papa Doc. Elle pourrait avoir comme devise : racket, extorsion et crime organisé. En 1964, Duvalier s’autoproclame président à vie. A sa mort, son fils, Jean-Claude, alias Baby Doc, prend la succession de Papa. Les musiciens doivent filer droit, chanter les louanges du dictateur, opter pour des thèmes inoffensifs et consensuels ou s’exiler. 

C’est dans ce contexte qu’apparaît le mini-jazz. Les Difficiles de Pétionville sont d’éminents représentants de cette évolution du Konpa. Loin des effectifs pléthoriques des grands orchestres des années 1960, les nouveaux groupes, composé des jeunes musiciens influencés par le rock, mettent en valeur un instrument, guitare, saxophone ou batterie. La cymbale crash s’impose comme la signature du konpa. Elle permet de changer l’accent rythmique, accentuer certains temps forts, poser la pulsion (exemple avec « Bagaye la Cho » des As de Pétionville).


La diaspora haïtienne contribue à la diffusion du Konpa hors de l’île. A partir du milieu des années 1970, dans le Queens, à New York, le genre musical séduit radios, boîtes de nuit et producteurs. Des 33 tours sont produits à bon compte au Canada, aux Etats-Unis, en France pour le marché haïtien ou pour les exilés. Ces derniers cherchent à se procurer les trente centimètres pour les jouer sur les tourne-disques, tandis que les pochettes, accrochées aux murs, deviennent des éléments de décoration et un moyen de penser au pays chéri.

Parmi les formations les plus populaires de l’époque, on peut citer les Loups Noirs, Skah Shah, les Shleu Shleu, les Difficiles de Pétionville, les Vikings, Tabou Combo, Frères Dejean. Leur musique propose un konpa modernisé qui se caractérise par des riffs de cuivres chaleureux, l’incontournable tchac tchac des cymbales et des guitares déchaînées comme celle que l’on entend sur le « Fem Confiance » des Difficiles de Pétionville.  


Fuyant la dictature, de nombreux musiciens s’exilent aux Etats-Unis ou en Europe, contribuant à exporter le konpa. Tabou Combo s’installe ainsi à Brooklyn et obtient un très grand succès, en 1974, avec New York City. Le titre exprime la nostalgie et le mal du pays que ressentent la plupart des émigrés haïtiens. En 1975, Barclay récupère les droits du disque qui atteint rapidement le premier rang des hit-parades français. Au total, ce sont plusieurs millions d’exemplaires qui seront vendus en Europe. Sortie en 1975,"Haïti" du Ska Shah est une chanson sur l'éloignement et le manque ressenti par tous ceux qui aspirent un jour à revenir au pays. "Le matin, je me lève et ouvre les yeux./ Il y a une tristesse au fond de mon cœur. / Il y a une tristesse au fond de mon cœur. Mon pays me manque, mon Haïti chéri!... / Les gens au pays pensent que je suis heureux. / Quand je n'écris pas, ils me critiquent, / sans se douter que mon cœur se déchire à new York... / Mes amis, vous ne me donnez pas de nouvelles! / Mes amis, comment allez-vous?"

 

L’exil des musiciens de Konpa contribue à exporter leur musique dans tout l’arc caribéen. Dans les Antilles françaises, le genre musical jouit d'une grande popularité. Des formations très talentueuses comme les Aiglons, les Vikings de la Guadeloupe ou les Martiniquais de La Perfecta l'intègrent à leurs styles respectifs.

Dans le contexte répressif de la dictature, cette musique, apparemment futile, a permis à toute une partie de la population de s’évader. Pour éviter la censure, les textes évitent les thèmes sociaux et politiques, se cantonnant au registres festifs et amoureux. L'usage des cantiques ou la référence à la religion dans certains morceaux de konpa («la foi» des Frères Dejean, « la prière » et « Huitième sacrement » du Tabou Combo, « Les évangiles selon Shleu Shleu ») témoigne bien sûr de la profonde foi catholique de la population haïtienne, mais aussi de la souffrance subie par les habitants d’une île qui n’espèrent plus qu’en Dieu.

Terminons avec La Tulipe du Scorpio Universel. huit  minutes d’une intensité inouïe. La guitare funk de Robert Martino, le son chaud des cuivres, des claviers moogs psychédéliques, des cymbales crash en furie, plongent l’auditeur dans une transe délicieuse. 

 

C°: L’essor et le succès mondial du zouk au cours des années 1980 précipite le déclin et contribue à la dévaluation du Konpa qui passe aux yeux de certains pour une musique gentillette. Nénamoins, au cours de la décennie suivante, l’entrée dans l’ère du digital donne un second souffle au Konpa avec l'apparition de nouveaux groupes (T-Vice).  Aussi fabuleuse soit elle, cette musique a souffert de sérieux handicaps: le contexte dictatorial bien sûr, la difficulté pour les musiciens de vivre de leur art avec une absence de structures de diffusion des disques en Haïti. Derrière sa dimension joviale, le konpa est une musique complexe. La virtuosité des musiciens s'épanouit sur des morceaux parfois très longs, correspondant mal au calibrage radio de chansons de trois minutes. Enfin, le fait de chanter en créole a sans doute freiné l'essor du genre hors des Caraïbes, même si le succès du Tabou Combo permet de relativiser cet élément. Ces dernières années, de belles compilations ont permis la découverte ou la redécouverte de certains morceaux emblématique du Konpa (voir références ci-dessous).


Sources:

- "Le kompa, la musique qui a failli conquérir le monde", chronique de Bertrand Dicale sur France Info.  

- Le site de la médiathèque caraïbe Bettino Lara propose de riches dossiers sur les musiques régionales, dont le konpa.  

- "Haïti, la danse contre la dictature", émission Jukebox diffusée sur France Culture le 18 mai 2019.

Pour ceux qui souhaitent découvrir cette musique, voici quelques très belles rééditions de konpas.

"Haïti direct", une compilation de trente titres rassemblés par le label Strut en 2014.

Le guide d'écoute en quinze albums proposé par la médiathèque Bettino Lara.

samedi 5 juin 2010

Sur la platine: juin 2010.



1. Asa: "jailer".
Le blog de la talentueuse chanteuse nigériane.

2. Salif Keita: "Seydou".
Un morceau extrait du dernier album du chanteur malien.

3. The Gossip: "Love long distance".


4. Les loups noirs d'Haïti: "Jet biguine".
Chanson extraite d'une formidable compilation sortie sur le label Soundway. [ chronique du disque ici]

5. Feloche: "Dr John Gris John".
Le chanteur français Feloche revisite les sons bayou louisianais sur son album « La Vie Cajun ». Voici le fruit de sa rencontre avec l'immense Dr John…

6. Victor Démé: "Ma belle".
Un titre sous forte influence cubaine extrait du second album de Victor Démé.



7. João Gilberto: "Falsa Baiana" et 8. Chico Buarque: "Construçao".
Pour terminer: deux classiques brésiliens. Le deuxième titre, issu d'un album éponyme sorti en 1971, raconte la mort d’un ouvrier sur un chantier. Beaucoup y ont vu une allégorie de l’histoire du Brésil des années de dictature. Cet album, court, intense, propose une musique hypnotique absolument irrésistible.

jeudi 14 janvier 2010

198. Les fils de joie: "Tonton macoute".

Un violent séisme vient de ravager Haïti, dévastant ce pays très pauvre et provoquant de très nombreuses victimes. Les conséquences de cette catastrophe naturelle sont aggravées par la déliquescence de l'Etat.
L'île fut en effet particulièrement éprouvée par l'histoire; elle a subi tour à tour la colonisation, l'esclavage, mais aussi de nombreuses dictatures. Cet vieille chanson des filles de joie évoque une des pages les plus sombres de l'île, la dictature de François Duvalier et ses redoutables tontons macoute.


A l'origine, Tonton Macoute est un personnage folklorique, généralement un vieillard portant en bandoulières un "macoute", et qui inspire une certaine crainte chez les enfants à cause de sa tenue austère. Or, sous la dictature de Papa Doc (Duvallier père), ce terme désigne les membres du groupe paramilitaire et de police parallèle appelés les Volontaires de la Sécurité Nationale (VSN). Cette milice, créée à la suite d'une attaque contre le président François Duvalier (le 29 juillet 1958), sert de garde prétorienne au dictateur. Très vite, elle sème la terreur et la mort dans son sillage, inspirant la plus grande crainte chez les Haïtiens.
Ils ne sont, malheureusement, qu'une des nombreuses plaies qui affectèrent ce territoire, comme nous allons le voir maintenant.


François Duvalier en 1963.

Christophe Colomb débarque en 1492 dans le nord-ouest d'Haïti ("hautes terres" en arawak), entraînant, en un siècle à peine, la disparition de la population indienne (maladies, exploitation dans le cadre du travail forcé).
En 1697, la France récupère par le traité de Ryswick la partie occidentale de l'île d'Hispaniola, tandis que les Espagnols conservent l'autre partie (future République dominicaine). Les colons français développent les cultures industrielles comme le café, le coton, le sucre. Les esclaves venus d'Afrique permettent au système de se développer, jusqu'à la grande révolte menée par Toussaint Louverture en 1791. Dessalines, qui triomphe du corps expéditionnaire envoyé par le premier Consul Bonaparte, proclame l'indépendance d'Haïti le 1er janvier 1804. La portée de cet événement est immense puisqu'il s'agit de la première guerre d'émancipation coloniale qui voit triompher pour la première fois des esclaves, donnant naissance à la première République noire.

http://amciv.files.wordpress.com/2008/09/toussaint_louverture.jpg
Toussaint Louverture.

Les puissances coloniales européennes, mais aussi les Etats-Unis, craignent une contagion de l'abolition de l'esclavage et engagent le blocus de l'île qui peine à se développer. Les généraux de l'indépendance qui se succèdent à la tête d'Haïti se montrent incapables de créer un Etat moderne et de forger une nation.
Déjà, l'île est ravagée par de violents tremblements de terre. Par exemple, en 1842, un séisme détruit la capitale du roi Christophe, Cap-Haïtien.

La fin du XIX° siècle et le début du XX° sont marqués par des guerres civiles à répétition et la misère économique. Au nom de la doctrine Monroe, les Américains interviennent en 1915 et tentent de renforcer les institutions et les équipement tout en développant les cultures industrielles au détriment des cultures vivrières traditionnelles. En 1934, les Etats-Unis se retirent et le pays plonge de nouveau dans le chaos, jusqu'à l'arrivée au pouvoir de François Duvalier.

Papa Doc et Bay Doc.


En 1957, ce dernier, familièrement appelé «Papa Doc», est élu président. Très vite, il installe son pouvoir autoritaire dans l'île. Dès 1964, il se proclame président à vie, s'arroge tous les pouvoirs et impose le parti unique. Le dictateur utilise tous les moyens pour se maintenir en place et réprime sans hésiter toute tentative de contestation. Il s'appuie ainsi sur une milice redoutable: les Tontons Macoute.



A la mort de François, en 1971, son propre fils de 19 ans, Jean- Claude Duvalier, surnommé «Baby Doc», accède au pouvoir et instaure à son tour un régime de terreur en Haïti. Le monopartisme est de mise et seul le CONAJEC (Conseil National d' Action Jean-Claudiste!!!) a le droit de citer. Tous les rouages de l’État restent entre les mains de "Baby Doc", qui tente d'assurer le décollage économique du pays. Pour ce faire, il tente d'attirer les investissements nord-américain, s'appuie sur le tourisme et fait appel à l'aide internationale, qui atterrit en grande partie dans ses poches. Au cours de son "règne", l'endettement file et lorsqu'il est enfin chassé du pouvoir en 1986, Haïti se trouve en situation de faillite.

Fin 1985, la situation sociale devient si critique que la population se rebelle et multiplie les manifestations. Au mois de janvier 1986, les protestataires s'en prennent aux symboles du pouvoir, les tontons macoutes, mais aussi le palais de justice des Gonaïves. La situation échappe en tout cas totalement au dictateur qui est contraint de déclarer l'état de siège le 31 janvier. Toutes ces journées d'émeutes sont émaillées de nombreux morts (opposants et tontons macoutes). Finalement, le 7 février 1986, il parvient à trouver refuge en France avec le soutien logistique des États-Unis.

L'annonce du départ de Baby Doc provoque l'euphorie, pourtant les malheureux Haïtiens n'en ont pas fini avec l'instabilité politique et les difficultés économiques et sociales. C'est le général Henri Namphy qui s'installe alors au pouvoir en tant que président du Conseil national du gouvernement, composé principalement de militaires. Au cours des trois années suivantes, le nouveau régime reste particulièrement instable, sans cesse sous la menace de coups d'états.
Le 7 avril 1990, l'élection de Jean-Bertrand Aristide suscite un immense espoir. Ce prêtre défroqué promet le changement et l'instauration de la démocratie en Haïti. Mais, en septembre 1991, le coup d'état du général Cédras le renverse. Aristide parvient néanmoins à convaincre la communauté internationale d'instaurer un blocus économique sur l'île afin de venir à bout du régime militaire. En fait, ce sont surtout les rares structures économiques encore en place qui en pâtissent.

C'est l'administration du président américain Clinton qui ramène au pouvoir Aristide au prix d'une seconde intervention américaine. Si René Préval succède à Aristide à la présidence, c'est pourtant ce dernier qui conserve la réalité du pouvoir. Son administration chaotique lui aliène la majeure partie de ses soutiens populaires. Pour paralyser l'opposition, l'ancien prêtre utilise à son tour les bandes armées, les redoutables "chimères", qui réactivent le terrible souvenir des tontons macoute. L'économie de l'île est gangrénée par une corruption généralisée. Les gangs urbains contrôlent les trafics d'armes et de drogues et se lancent dans l'industrie du kidnapping qui fragilise encore une société durement éprouvée par la misère et l'oppression. Finalement, Aristide est contraint de s'exiler en Afrique du sud en 2004, laissant Haïti dans une situation anarchique.

Depuis, 10 000 soldats et policiers de l'ONU aident à reconstruire le pays et essaient d'organiser le jeu politique sur de nouvelles bases. La criminalité a reculé et lors des élections du 7 février 2006, René Préval s'est fait réélire grâce aux voix des populations les plus humbles.
Il tente tant bien que mal de sortir son pays de l'ornière. Il a fort à faire puisque l'Etat haïtien se trouve dans un état lamentable, sous perfusion d'une aide internationale parfois brouillonne.

L'exode rural est venu gonfler la population de Port-au-Prince. Les nouveaux arrivants s'installent où ils le peuvent, dans des bidonvilles particulièrement soumis aux risques naturels. L'absence de plan d'urbanisme et de normes antisismiques aggravent bien sûr les conséquences du terrible séisme d'avant-hier. C'est l'extrême pauvreté de la population (72% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour) et la désorganisation de l’État qui transforment cette catastrophe naturelle en catastrophe humanitaire.


Tonton Macoute (Olivier Blin)

Je suis un tonton Macoute
Tonton Macoute.
Je garde mon président, j'assure sa protection
rapprochée. Je suis son préféré !
Avec les filles pas de problème
Je torture je torture !

Avec mon couteau de commando
S'il y a des dissidents je torture !
Il y a des années que ça dure
Avec mon couteau who ho
C'est facile, facile, facile, mmmmh mama....

Hier soir, à l'Eden Bar
On est allé se défouler
Il y avait, deux trouillards
Moi je les ai rattrapés je les ai vitriolés !

Avec mon couteau de commando
S'il y'a des dissidents je torture !
Il y a des années que ça dure
Avec mon couteau who hoo
C'est ... facile ... facile ... facile, facile, facile, mmmh mama

Whoo avec mon couteau de commando
S'il y a des dissidents je torture !
Il y a des années que ça dure
Avec mon couteau whooo
C'est ... facile ... facile ... facile, facile, facile, mmmh mama
Whooo hooo

J'aime bien noyer les reporters
Qui prennent trop de photos
Mais mon sport favori c'est
Couper les têtes à grands coups de machette !

Avec mon couteau de commando
S'il ya des dissidents je torture !
Il y a des années que ça dure
Avec mon couteau whooo

C'est ... facile ... facile ... facile, facile, facile

Sources:
- Libération du jeudi 14 janvier 2010.
- Perspective Usherbrooke.

Liens:

- Les fils de joie.
- Glossaire sur Haïti.
- Terrifiante série de photos de Steven Bollman sur les tontons macoute.

mercredi 16 septembre 2009

Sur la platine: septembre 2009.



1. Jewel Bass: "I tried it and i liked it". Du funk de la Nouvelle Orléans pour bien démarrer avec un de ces groupes obscurs (mais talentueux) dont la Crescent city regorge.


2.Max Romeo: "Valley of Joseaphat" (version longue, qui se termine en dub). Ce morceau planant est issu d'une réédition du label Blood and Fire (qui a malheureusement mis la clef sous la porte), rassemblant quelques uns des meilleurs titres reggae roots de Romeo de la période 1973-1977. C'est un classique, indispensable pour tout amateur de reggae.

3.Lee Fields and the Expressions: "Do you love me". Lee Fields est un grand chanteur dont les premiers enregistrements remontent tout de même à 1969. Son dernier album est absolument formidable et ne sent absolument pas le renfermé comme on le pouvait le craindre. Pour en savoir plus sur lui, allez donc faire un tour sur ce blog.

4. Wilson Pickett: "Hey Jude". Une reprise puissante d'un classique des Beatles avec Pickett au meilleur de sa forme. Ce morceau fut enregistré à Muscle Shoals. On y entend notamment à mi-morceau un solo d'anthologie de Duane Allman. Imparable!

5. John Holt: "Tonight". La voix de velours de John Holt, ex-leader des Paragons, a l'honneur sur une ballade toute en douceur, mais pas sirupeuse pour un sou.


6.Al Campbell: "Take a ride". Cette rythmique célèbre fit le bonheur de nombreux chanteurs jamaïcains comme Johnny Osbourne (sans parler du "bilan" de Benji et Jacky). Cette version d'Al Campbell vaut en tout cas le détour (tirée d'une excellente réédition du label soul jazz records: studio one roots 2).

7. Keith and Ken: "I won't let you go". Une obscure pépite jamaïcaine par un duo dont j'ignore tout.

8. Tabou Combo: "Alle lave". Cet orchestre reste un des monuments de la musique haïtienne, et en particulier du compas. Impossible de ne pas bouger à l'écoute de ce titre. Mais attention, il faut garder des forces, car il est long et monte en puissance...