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jeudi 16 juillet 2026

Soro Solo : une discussion enchantée.

A la faveur d'un commentaire laissé sur ce blog, nous avons eu la chance d'entrer en contact avec Souleymane Coulibaly. Si ce nom ne vous dit rien, il y a fort à parier que celui de Soro Solo, son pseudo médiatique, vous parle davantage. Les auditeurs de France Inter se souviennent sans doute de cette voix reconnaissable entre toutes et du duo irrésistible qu'il formait avec Vladimir Cagnolari, chacun se renvoyant la balle en des joutes amicales et enjouées. (1) Pendant quelques années, les deux compères animèrent L'Afrique enchantée, une émission détonante diffusée sur les ondes de la radio publique. 

Le rendez-vous - estival et quotidien, puis dominical et hebdomadaire - fait figure d'ovni dans le paysage radiophonique français. Tambour battant, les notes de Coopération - le tube de Sam Mangwana et de Franco - saisit l'auditeur par surprise, avant que le duo aux manettes n'entrent piste. 

L'émission mêle reportages, témoignages d'artistes, archives et musique. Elle propose une immersion dans les cultures, les sociétés et les imaginaires africains, en assumant un ton chaleureux, complice et souvent humoristique. Pour donner du liant au récit, Cagnolari et Soro Solo ponctuent leur propos de morceaux, savamment sélectionnés pour illustrer l'histoire, les luttes ou les fêtes du continent, insistant sur l'intrication entre musique et politique. Une démarche que, sur l'histgeobox, nous ne pouvons qu'approuver. L'émission a ainsi joué un rôle dans la diffusion et la meilleure connaissance en France de genres musicaux africains aussi variés et essentiels que le mbalax sénégalais, le highlife et l'afrobeat nigérian, la rumba congolaise ou encore le maloya réunionnais. 

Derrière un ton badin, chaque émission dresse les enjeux politiques et sociaux d'un pays, d'une région du continent. Sans passer sous silence les difficultés, les conflits armés, les dissensions régionales, les crises sanitaires, les comparses donnaient aussi à voir  une Afrique vivante et innovante, loin des clichés et stéréotypes éternellement ressassés. Ce faisant, elle a joué un rôle salutaire dans la déconstruction des visions simplistes de l'Afrique. 

Soro Solo a eu la gentillesse de répondre à quelques questions et nous l'en remercions chaudement. 

Pourriez-vous vous présenter en quelques lignes ?

Mon nom à l’état civil c’est Souleymane COULIBALY

Mon nom d’usage dans l’espace public c’est SORO SOLO

Je suis né à Korhogo dans le nord e la Côte d’Ivoire.

Après le lycée, je suis rentré à l’Institut des Science et Techniques de la Communication (ISTC) d’Abidjan. Puis je suis venu parachever mes études de journaliste et production radio à l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) à Bry-Sur-Marne.

Je suis rentré au pays en 1984, travailler à Radio Côte d’Ivoire, la chaîne nationale de service public.
Suite à la guerre civile déclenchée dans le pays en 2002, j’ai sollicité et obtenu l’asile politique en France en 2002.

Je suis rentré à RFI comme reporter pigiste en 2003 puis l’Eté 2006, mon complice Vladimir Cagnolari et moi avons proposé l’Afrique Enchantée à France Inter. Après trois Eté, l’émission a été installée sur la grille d’hiver… 

Vous avez présenté l'Afrique enchantée, une émission très marquante de France Inter. Comment avez-vous eu l'idée de créer cette émission et qu'elles étaient vos objectifs initiaux?

 A propos de l’Afrique, les média français, parlent plus volontairement de la corruption, des guerres, des dictatures, de la pauvreté et j’en passe… On ne peut pas nier toutes ces problématiques du continent… Mais il n’y a pas que ça…

 En Afrique, il y a comme ailleurs dans le monde, des cerveaux ou des cancres, des artisans, des paysans, des créateurs artistiques etc… A partir de ce constat, nous (Vladimir et moi) voulions raconter les Afriques autrement, leur passé, leur présent ou leur futur rêvé...Voilà pour le fond

 Pour la forme, on a juste repris le modèle des sociétés de ce continent où la musique - horizontalement, verticalement, en circonvolution - est au cœur du corpus social.

Les épopées, les grandes batailles, les légendes, les héros, l’actualité, les prophètes, le quotidien etc… tout est documenté par la musique, notamment par les ‘’Djéli ‘’ (connus sous le nom de Griot) d’Afrique Occidentale, les ‘’Gnawas’’ du Maghreb ou les ‘’Azmaris’’ d’Ethiopie…. D’où notre slogan : « L’Afrique Enchantée raconte les Afriques à travers ses musiques… »

Quel fut la réception de l'émission auprès du public et de la profession?

Les auditeurs de France Inter ont chaleureusement accueilli notre projet. Les confrères de la profession ont été tout aussi enthousiasme.

La quasi-totalité des grands quotidiens ou hebdomadaires nous ont gratifié de sympathiques papiers dans leurs colonnes, notamment Le Monde Afrique, l’Huma, Libé, Marianne, Jeune Afrique pour ne citer que quelques publications…

Nous ne sommes pas peu fier d’avoir été distingué par la profession car  le Jury du « Grand Prix des Radios Francophones Publiques », composé de spécialistes des questions intégrations-immigrations et de journalistes de presse écrite, désignés par Radio-Canada, Radio France, la RSR (Radio Suisse Romande) et RTBF qui a décerné son prix 2009 à notre production ‘’Dans les Pas de Nos Pères’’ et à ‘’Le Journal de moi-même’’ de Delphine Salte.

Quel est votre meilleur souvenir de l'émission (rencontre ou autre)?

Ah là-là, toutes nos émissions sont un énorme plaisir. Tous nos vagabondages de reporters à travers le continent ont tous été énormes…

Mais je retiendrai deux exemples pour faire court.

1 - En 2010 on est allé tous les deux en Afrique du Sud, l’année où le pays organisait la Coupe du Monde… On n’y est pas restés pour la coupe du monde. Mais on a ramené du matériel pour 5 productions... C’était juste jouissif de nous entretenir entre autres avec Johnny Clegg ou Hug Masekela…Voici le lien de l’une d’elles.

2 – En 2013, on a réussi le pari d’aller produire et enregistrer l’intégral de l’émission à Dakar. On n’a jamais pu remettre le couvert ailleurs en Afrique because of restriction de budget de production. A écouter ici. 

Pour quelles raisons l'émission s'est-elle arrêtée ?

Difficile de vous dire la raison précise de l’arrêt de l’émission…

Disons que nous avons le sentiment que la direction a fini par être agacée par certains sujets sensibles abordé dans l’émission…

Notamment les coups d’états africains puants la France-Afrique, des chefs d’états africains pas démocratiquement élus mais soutenus par  Paris, les dégâts écologiques de AREVA au Niger ou le contrôle des économies africaines à travers le franc CFA à etc…

Que faites-vous depuis la fin de l'émission ? (vous me l'avez indiqué dans votre mail précédent, mais vous voulez peut-être préciser des éléments).

Je me suis recyclé dans le théâtre. J'ai écrit  2 spectacles.

1 - ''La Bal Marmaille'', un ‘’biopic’’ théâtral qui résume mon parcours de vie, de ma petite enfance à Korhogo, ma ville de naissance, à la concrétisation de mon rêve d’enfant qui était de parler un jour à la radio comme le sorcier blanc qui parlait dans cette grosse caisse que mon père avait ramené d’Abidjan, la capitale de la Côte-d’Ivoire…

 2 - ''Le CabaretAfricain''.  

On aborde des thématiques diverses et variées :
- Les régimes autocrates du continent africain et les luttes politiques avec l'arme de la musique, incarnées par le célèbre Nigérian Fela Anikulapo Kuti.- La coopération de dupe (France - Afrique).
- On consacre un tableau au massacre de soldats africains de la 2° guerre mondiale, au camp de Thiaroye au Sénégal le 1° Décembre 1944.
- On fait un focus sur l'exploitation et le pillage des richesses du continent africain par les puissances occidentales et aussi par la Chine le dernier prédateur à débarquer en Afrique.
- On fait un éclairage sur certaines causes objectives de la migration des jeunes africains vers l'Europe.
- On traite le brûlant sujet de la dette extérieure de l'Afrique en exhumant le dernier discours du 29 Juillet 1987 de l'ex président du Burkina Faso, feu Thomas Sankara, à Addis Abeba, lors du sommet des chefs d'État et de gouvernement de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) à propos de la dette  extérieure de l'Afrique, malicieusement imposée aux africains... Thomas Sankara a été assassiné le 15 Octobre 1987, soit exactement trois mois après son discours emblématique en Ethiopie.

Avez-vous d'autres projets avec Vladmir Cagnolari ?

Vladimir Cagnolari et moi sommes les deux récitants de ''Soundiata, Une Épopée Musicale'' écrit par Vlad seul. Le spectacle revient sur la création du rayonnant Empire du Mali au 13° siècle par Soundiata Kéïta.

Et depuis Avril 2026, je présente la chronique « Une Chanson, Une Histoire » dans Afrique Soir sur Rfi.

Enfin, pourriez-vous nous présenter les cinq morceaux que vous emporteriez sur une île déserte?

« Colonial Mentality » de Fela Anikulapo Kuti

« Strange Fruit » de Billie Holyday

« War » de Bob Marley

« A Luta Continua » Miriam Makeba

 « Dallas » de Youssou N’Dour

Notes:

1. Entre les deux compères s'immisçait également la "nièce", Hortense Volle qui venait délivrer ses coups de cœur littéraires et cinématographiques.

Sources : 

A. Les archives de l'Afrique enchantée.

samedi 28 mars 2020

Eddy Grant, Gimme Hope Jo'Anna (1988)



Eddy Grant, Live At Hyde Park, 
27 juin 2008, pour les 90 ans de Nelson Mandela.

En 1988, lorsqu’Eddy Grant lance son nouveau single « Gimme hope Jo’Anna », sa carrière est déjà longue. Natif du Guyana il évolue dans la musique en groupe ou en solo depuis une vingtaine d’années. Eddy Grant est actif depuis la fin des années soixante, période durant laquelle avec son groupe, The Equals, il décroche la timbale des hits parade grâce au tube entêtant « Baby come back ». Le titre mêle les guitares électriques d’un rock en pleine explosion aux rythmes syncopés du ska. Durant ces swinging sixties, la jeunesse britannique s’enivre de pop music. Si les Beatles restent la formation emblématique de l’époque, ils pavent la route à bien d’autres groupes aux profils parfois inattendus. The Equals présente la particularité, comme le suggère son nom, d’être une formation musicale mixte alignant sur scène, celle de Ready Steady Go ou de Top of the Pops[1], des musiciens blancs et noirs de peau. 

The Equals, 1968. Eddy Grant est au centre.
@Nijs, Jac. de / Anefo 
Le métissage du groupe reflète les mutations de la société britannique d’après-guerre dues aux migrations en provenance essentiellement des Caraïbes. L’accostage en juin 1948 du paquebot Empire Windrush dans l’avant-port londonien de Tilbury, avec à son bord un millier de ressortissants issus des colonies britanniques de la mer des Caraïbes (Trinidadiens et surtout Jamaïcains), marque l’ouverture du pays à l’immigration. C’est un appel de main d’œuvre destiné à la reconstruction d’après-guerre qui doit pourvoir en personnel les principaux services publics dans les transports ou le secteur de la santé. D’une génération postérieure, Eddy Grant est arrivé en 1960 en Grande-Bretagne avec son père. Ils résident dans le quartier de populaire de Kentish Town au nord de Londres. Les immigrés de la capitale connaissent souvent des conditions de logement et de vie déplorables manifestations d’un racisme s’exprime de plus en plus librement alors que s’opère la dislocation de l’empire britannique. Le chanteur est de cette génération des Don Letts ou des Linton Kwesi Johnson qui accompagne le basculement de l’Angleterre vers le temps post-colonial. 
3 passagers de l'Empire Windrush, 1948
@Popperfoto/Getty Image

C’est dans ce contexte que le monde de la musique pop-rock s’expose aux circulations sonores. « Baby come back » devient un tube en 1968. A cette date, une partie du public britannique, même si ce n’est encore qu’à la marge, est tombée sous le charme des rythmes caribéens. En 1948, Lord Kitchener a fait danser les anglais aux sons du calypso avec son titre « London is a place for me », puis Desmond Dekker les a enfiévrés de son rockstedy tandis que la jeune Millie Small accrochait la ritournelle de « My boy Lollipop », reprise dans laquelle on reconnait les sonorités du ska, au sommet des charts. Le « Baby come back » des Equals lui emboite parfaitement le pas en la matière. Le groupe ne survit pas au-delà de l’année 1972, privé d’Eddy Grant qui s’en retire. Au terme de la décennie, le métissage musical en Grande Bretagne a franchi une nouvelle étape. En effet, le reggae jamaïcain popularisé par Bob Marley séduit le mouvement punk : ce sont notamment les Clash qui l’incorporent à leur morceaux. Justement en 1980, le groupe reprend un autre célèbre titre des Equals « Police on my back ». On a beau avancer dans le XXèsiècle, les violences policières contre la jeunesse et tout particulièrement celle issue des migrations caribéennes reste une constante[2]. Un trait d’union inébralable entre le temps colonial et post-colonial qui enflamme régulièrement les quartiers communautaires des grandes villes britanniques, et de Londres à Brixton, au sud, ou à Notting-Hill au nord-ouest épicentre du grand carnaval annuel caribéen.

Lord Kitchener, roi du calypso.
@BritishLibrary
Desmond Dekker.
@Getty Images
Millie Small.
@Harry Pot / Anefo

Durant cette période, la carrière d’Eddy Grant s’éloigne des projecteurs. Il se consacre dans un premier temps aux arrières boutiques des industries musicales : il fonde un label, s’exerce à la production, ouvre le premier studio londonien dirigé par un Noir, The Coach House. Puis, au début des années 80, il part s’installer à la Barbade. C’est là qu’il enregistre son cinquième album dont seront extraits deux singles. Le second intitulé « Electric avenue » est un hit international. On est en 1982. Le titre évoque les émeutes survenues un an auparavant à Brixton, quartier jamaïcain de Londres dont l’artère commerçante s’appelle Electric street. 

Brixton, quartier jamaïcain de Londres.
@VServat
Electric Avenue à Brixton.
@VServat
Les années quatre-vingt sont une des phases déterminantes de la mondialisation musicale. Durant les sixties, les anciennes capitales impériales de Paris et de Londres se sont timidement ouvertes aux rythmes venus de leurs colonies qui entament alors leurs routes vers l’indépendance. Mais les espaces de pratique et d’écoute de ces musiques restent le plus souvent confinés et communautaires. Le succès mondial du reggae et de Bob Marley décloisonne davantage les choses. Le concert du jamaïcain au Bourget en juillet 1980 en donne un aperçu : loin de la Jamaïque où il a connu une carrière prometteuse mais poussive, il réunit, pour l’occasion, plus de monde que le Pape Jean-Paul II 15 jours auparavant. 50 000 personnes se massent pour l’entendre. Marley récolte les fruits de son talent et de celui de son producteur, Chris Blackwell, qui l’a signé au début des années soixante-dix sur son label londonien Island Records mais aussi ceux du travail de ces prédecesseurs. Parmi eux les pionniers déjà mentionnés, Lord Kitchener, Desmond Dekker ou Millie Small, Eddy Grant et the Equals, mais aussi des personnalités moins connues comme Claudia Jones, activiste communiste expulsée des Etats-Unis qui après avoir fondé à la fin des années cinquante le premier quotidien caraibéen de Londres, la « West Indian Gazette », organise les prémices du carnaval de Notting Hill, acmé annuelle de la culture sound system à Londres. Le triomphe du reggae accompagne les mobilisations de la jeunesse britannique dans le mouvement Rock Against Racism qui promeut une société multiculturelle et confère à cette musique qui se mélange si bien au rock un pouvoir politique sur le sol européen. 

Le carnaval de Notting Hill et ses sound systems, 1975.
@Richard Braine/PYMCA/Rex
Le public du Rock Against Racism à Leeds, 1981.
@Syd Shelton.
Cette mondialisation musicale des années quatre-vingt est indexée à la question des grandes causes politiques internationales : elle a maille à partir avec ce qu’on appelle le charity rock, terme vite remplacé par celui de charity business. L’Afrique dans son ensemble, et l’Afrique du Sud, en particulier, est le nouvel horizon d’attentes des stars internationales du rock. Tout au long du second XXèsiècle, le pays a été soumis au régime ségrégationniste de l’apartheid, et le gouvernement de Pretoria n'a cessé d'enchaîner les épisodes sanglants et répressifs. Inaugurés par le massacre de Sharpeville en mars 1960 au cours duquel la police tire sur des manifestants faisant 69 victimes, ils se poursuivent en 1964 par l’incarcération des principaux leaders politiques anti-apartheid de l’ANC[3]dont l’avocat Nelson Mandela. En 1976, un nouveau massacre perpétré par la police a lieu à Soweto en juin 1976, et l’année suivante, un autre militant important de la cause noire, Steve Biko, décède en garde à vue, des suites vraisemblables de violences policières. Acculé et isolé, le pouvoir afrikaner dérive dans la surenchère répressive.
Le monde de la musique n’est pas épargné par l’apartheid. La censure des artistes à des fins de promotion des seuls représentants blancs en est un des aspects. Le couple de musiciens sud-africains formé par Hugh Masekela et Miriam Makeba est pour sa part, contraint à l’exil.  Leur combat contre l’apartheid fait un crochet par les États-Unis. Elle s’implique dans le combat pour les droits civique aux côtés d’Harry Belafonte ; lui, plus radical, se rapproche de la mouvance Black Power. En 1975, Gil Scott-Heron opère une synthèse possible de ces cheminements communs avec son titre « Johannesburg » tiré de l’album « From South Africa to South Carolina ». 


Le combat musical amorcé rebondit lorsque l’énorme star du rock Peter Gabriel sort un morceau éponyme en hommage à Steve Biko. L’année 1980 est un tournant : à ce succès discographique, s’ajoute le boycott culturel de l’Afrique du Sud décrété par l’ONU et les réformes constitutionnelles de Peter Botha qui a pris la tête du pays. Par référendum, les indiens et les métis d’Afrique du Sud sont désormais autorisés à participer à la vie politique du pays. La boîte de Pandore est ouverte, les deux communautés profitent de cette opportunité pour boycotter les élections afin de faire pression sur le pouvoir blanc et obtenir que les 25 millions de Noirs du pays puissent enfin obtenir des droits politiques. Ils sont encouragés par le renouveau du mouvement Noir qui trouve alors en Desmond Tutu une figure charismatique pour l’incarner et succéder à Steve Biko. 

En Europe, la machinerie de l’industrie musicale se lance plus avant dans le combat : Jerry Dammers, des Specials, une des figures clés du Rock Against Racism, a formé un nouveau groupe, le Special Aka. Dans une passe difficile, Elvis Costello lui vient en aide pour boucler un morceau dédié au leader de l’ANC emprisonné à Robben Island depuis 1964.  « Free Nelson Mandela » du Special Aka fait écho à Londres au « Free Mandela ! » lancé par Desmond Tutu à l’autre bout de l’Afrique ; l’archevêque reçoit en cette année 1984 le prix Nobel de la Paix.  Au même moment, un autre projet est mis en route aux États-Unis par l’ancien guitariste du E-Street Band de Bruce Springsteen : Steven Van Zandt. Il initie la création de United Artists Against Apartheid qui enregistre le titre « Sun City ». Autour de lui, Springsteen, Peter Gabriel ou encore Bob Dylan entendent dénoncer dans ce titre la complaisance de certains de leurs homologues. En effet, Sun City est une sorte de complexe réservé aux riches blancs d’Afrique du Sud conçu un peu sur le modèle de villes comme Las Vegas, avec casinos et salles de concerts. Or, de prestigieux artistes internationaux, s’accommodent de l’apartheid, et viennent s’y produire tandis que les townships où s’entassent les Noirs sud-africains s’enflamment. En janvier 1985, alors que la fin de l’apartheid semble de plus en plus inéluctable, un énorme concert a lieu à Ellis Park, en Afrique du Sud au profit de l’ONG Operation Hunger visant à lever des fonds pour lutter contre la faim dans le pays.  Sur scène vingt-deux artistes se succèdent. Paradoxalement, alors que la manifestation est totalement tournée vers une démarche caritative, un groupe, sur scène, symbolise la transition en cours vers une autre Afrique du Sud : il s’appelle Juluka, il est composé de musiciens et danseurs noirs et son chanteur est Johnny Clegg, lui, est blanc.  Le double Live Aid[4]qui se tient à l’été 1985 s’inscrit dans le même dispositif, sauf que cette fois-ci, les concerts qui s’enchainent de part et d’autre de l’Atlantique doivent servir à lever des fonds contre la famine en Éthiopie. 

Juluka. @ Ogilvy Public Relations Worldwide

La scène du Live Aid sur laquelle 2 guitares prennent la forme du
continent africain. @Georges De Keerle / Getty Images

Concert pour les 70 ans de Nelson Mandela à Wembley en 1988.
@www.lenouvelliste.ch

Œuvres chorales gravées sur microsillons (on en est alors aux débuts du CD) et méga concerts semblent bien devenus l’alpha et l’oméga d’un nombre de stars mondialisées qui se spécialisent dans l’activité et gèrent autant leur image que la cause qu’elles devraient défendre. En avril 1986, l’organisation Artists Against Arpartheid autour Jerry Dammers s’ajoute à un édifice dont le gigantisme et le systématisme sont déjà l’objet de polémiques.  Lorsque le concert pour les soixante-dix ans de Nelson Mandela se tient dans l’arène sportive de Wembley en juin 1988, les controverses ne s’éteignent pas complètement. Si le « Nelson Mandela » du Special Aka ou le « Mandela Day » des Simple Minds sont des moments de communion collective, la question de la dépolitisation des luttes, de leur déplacement sur le terrain humanitaire et occidental, ou de leur mise en scène restent prégnantes. 


« Gimme Hope Jo’hanna » s’inscrit dans ce temps des mobilisations musicales pour l’Afrique et/ou contre l’apartheid. On peut créditer Eddy Grant du mérite d’avoir re-politisé quelque peu les débats avec son titre. Il n'est pas sur scène à Wembley,  en juin 1988, pour le concert en l’honneur du leader de l’ANC emprisonné. « Gimme hope Jo’anna » est dédié à Nelson Mandela, mais sous sa mélodie légère et entrainante, il regarde au-delà de la figure certes emblématique du prisonnier politique pour se recentrer sur le caractère ségrégationniste et raciste du régime, sur ses complicités parmi les nations occidentales, et sur les juteux enjeux économiques qui les cimentent. Il dit aussi l’histoire en marche : le crépuscule de l’apartheid, l’espoir de changement et de voir naitre une nouvelle Afrique du Sud. Le titre a quelque chose de prohétique. Un an et demi plus tard, Frederik De Klerk, succède à Peter Botha à la tête du pays, l’ANC est à nouveau autorisé, Mandela est libéré quelques jours plus tard, le 11 février 1990. Les deux hommes collaborent à faire sortir leur pays d’un demi-siècle d’histoire sanglante et honteuse, et à bâtir une nation qui, dégagée de l’oppression de la minorité blanche sur la majorité noire, s’imagine, selon le souhait de Desmond Tutu, aux couleurs de l’arc-en-ciel. 

Well Jo'Anna she runs a country
Johannesbourg dirige un pays
She runs in Durban and the Transvaal
Elle dirige à Durban et dans le Transvaal
She makes a few of her people happy, oh
She don't care about the rest at all
She's got a system they call Apartheid
It keeps a brother in a subjection
But maybe pressure will make Jo'Anna see
How everybody could live as one
Que chacun pourrait vivre dans l’unité
Hope, Jo'Anna
Gimme hope, Jo'Anna 
Gimme hope, Jo'Anna
Hope, Jo'Anna
Hope before the morning come
Avant que le jour se lève
To buy new weapons, any shape of guns
The killing of another son
Now and again having little fun
She doesn't care if the fun and games she play
Is dangerous to everyone
Gimme hope, Jo'Anna
Hope, Jo'Anna
Gimme hope, Jo'Anna 
Gimme hope, Jo'Anna
Hope, Jo'Anna
Hope before the morning come
Avant que le jour se lève
Who turn their heads to the city sun
To tempt anyone who'd come
She even knows how to swing opinion
In every magazine and the journals
For every bad move that this Jo'Anna make
They got a good explanation
Ils ont toujours une bonne explication
Gimme hope, Jo'Anna
Hope, Jo'Anna
Gimme hope, Jo'Anna 
Gimme hope, Jo'Anna
Hope, Jo'Anna
Hope before the morning come
Avant que le jour se lève
The Archbishop who's a peaceful man
Together say that the freedom fighters will
Overcome the very strong
triompheront des plus forts
If you wanna hear the sound of drum
Can't you see that the tide is turning, oh
Don't make me wait till the morning come





Elle rend une minorité heureuse 
Et se moque du sort du reste de la population
Elle a un système qu’ils appellent Apartheid
Qui maintient le frère dans la soumission
Mais peut-être qu’avec la pression Johannesbourg va réaliser



Gimme hope, Jo'Anna
Donne-moi l’espoir Jo’Anna
L’espoir Jo’Anna
Donne-moi l’espoir Jo’Anna
'Fore the morning come
Avant que le jour se lève
Donne moi l’espoir Jo’Anna
L’espoir Jo’Anna

I hear she makes all the golden money
J’entends qu’elle produit tout cet or
Pour acheter de nouvelles armes, toutes sortes de pistolets
While every mother in black Soweto fears
Tandis que chacune des mères noires de Soweto tremble
A l’idée d’avoir un autre fils assassiné

Sneakin' across all the neighbours' borders
Traversant toutes les frontières alentours
Pour s’amuser encore et encore
Elle se moque de savoir si son petit jeu
Est dangereux pour tout un chacun
Donne-moi l’espoir Jo’Anna
L’espoir Jo’Anna
Donne-moi l’espoir Jo’Anna
'Fore the morning come
Avant que le jour se lève
Donne moi l’espoir Jo’Anna
L’espoir Jo’Anna

She's got supporters in high up places
Elle a des soutiens hauts placés
Qui se laissent aveugler par son soleil
Jo'Anna give them the fancy money, oh 
Johannesbourg satisfait leurs envies d’argent
Pour tenter tous ceux qui voudraient venir

Elle sait même comment manipuler l’opinion
Dans chaque magazine et  les journaux
Et pour chaque faux pas fait par Jo’Anna

Donne-moi l’espoir Jo’Anna
L’espoir Jo’Anna
Donne-moi l’espoir Jo’Anna
'Fore the morning come
Avant que le jour se lève
Donne moi l’espoir Jo’Anna
L’espoir Jo’Anna

Even the preacher who works for Jesus
Même le prêtre qui œuvre pour Jesus
L’archevêque qui est un homme de paix
Dit qu’ensemble, les combattants de la liberté

I wanna know if you're blind Jo'Anna
Je voudrais savoir si tu es aveugle Jo’Anna
Si tu voudrais entendre le son des tambours
Ne vois-tu pas que le vent tourne 
Ne me fais pas attendre le lever du jour

Notes : 
[1]Ce sont les deux principales émissions de télévision britanniques destinées aux jeunes et prisées par eux. La première est diffusée sur ITV, la seconde sur la BBC. 
[2]Les paroles du morceau ont le défaut d’être peu élaborées mais leur côté répétitif illustre bien la problématique à l’œuvre : « Monday, Tuesday, Wednesday, Thursday, Friday, Saturday, Sunday, police on my back » .  
[3]ANC ou African National Congress, principale organisation noire sud-africaine anti-apartheid emmenée notamment par Oliver Tambo dont fait aussi partie Nelson Mandela.
[4]Le Live Aid, est une prolongation live du Band Aid crée par Bob Geldof et Midge Ure en 1984. Le super groupe réuni autour des deux hommes enregistre d’abord le titre Do They Know it’s Christmas ? qui rebondit aux Etats-Unis avec l’enregistrement d’un autre titre USA for Africa. Le 13 juillet 1985 deux concerts géants issus se déroulent à Wembley et Philadelphie pour la même cause : la lutte contre la famine en Ethiopie. 


Pistes bibliographiques :

Pirenne, Christophe, Une histoire musicale du rock, Fayard, 2011
Linskey, Dorian, 33 révolutions par minute, tome 2, Rivage Rouge 2010
Assayas, Mishka (dir.), Nouveau dictionnaire du rock, Robert Laffont, 2014 
Coquerel, Paul, Afrique du Sud, l'histoire séparée, Gallimard, 1992

Deux podcasts fabuleux de l'émission de France Culture, Juke Box, d'Amaury Chardeau :

mercredi 12 mai 2010

Sur la platine: avril et mai 2010.



1. OV. Wright: "That's how strong my love is".
Une des plus belles chansons de l'homme qui transforma ses maux en musique

2. The Inspirational Gospel Singers: "The Same Thing It took".
Encore une belle compilation du label Numero Group qui explore le gospel côté funk.


3. Sparklehorse: "King of Nails".
Un vieux morceau de Mark Linkous, le brillant et torturé songwriter de Sparklehorse qui vient de passer l'arme à gauche.

4. Bobby Blue Bland: "I got same old blues".
Cet immense chanteur de soul blues, injustement méconnu de ce côté de l'Atlantique, bénéficia pourtant d'une extraordinaire popularité auprès du public féminin noir américain. Sa voix chaude et enveloppante n'y est sans doute pas étrangère.

5. Caribou: "Odessa".
Un titre d'electro pop tout à fait hypnotique et séduisant.

6. Great Pride: "She's a Lady".


7. Bonga: "Makongo".
Chanson de l'album 1974 du chanteur angolais à la voix rauque.

8. Jackie Mitoo: "El bang bang".





1. Welton Irie: "Stone a throw".


2. Charles Mingus: "Moanin".
Un classique du grand bassiste de jazz samplé, entre autres par I am.

http://userserve-ak.last.fm/serve/252/471520.jpg

3. Bobby "Blue" Bland: "I Wouldn't Treat a Dog (The Way You Treated Me)".

4. Tommy McCook: "Tommy's Rock Steady".
Un instrumental sorti de "l'île au trésor" de Duke Reid, rondement mené par un des meilleurs saxophonistes jamaïcains.

5. The Techniques: "Queen majesty".
Toujours dans la même veine, cette formation jamaïcaine reprend à sa manière un des classiques soul de Curtis Mayfield et ses Impressions. Les voix, élégiaques, portent la très belle mélodie de cette chanson imparable.


6. Mgababa Queens: "Maphuthi".
Morceau tiré d'une compilation récemment sortie et consacrée au Mbaqanga, mélange de musique zulu traditionnelle et d'harmonies occidentales.

7. Quantic & His Combo Bárbaro: "Undelivered letter".
Quantic continue ses rencontres et explorations musicales tous azimut. Le résultat est presque toujours à la hauteur.

8. Smoke City: "Underwater Love (Original Mix)".
Ce morceau de trip hop remporta un gros succès en 1997, après avoir été utilisé dans un pub pour Levi's.

jeudi 2 juillet 2009

174. Johnny Clegg: "Asimbonanga".

Comme nous l'avons vu dans l'article précédent ("Fire in Soweto"), toute tentative de remise en question de l'apartheid est combattue avec violence par le pouvoir blanc tout au long des années 1960 et 1970. Les leaders noirs comme Nelson Mandela dirigeant de l’ANC (African National Congress ) sont incarcérés,malmenés, voire tués (cf: l'article limpide de R. Tribouilloy sur Steve Biko). Les manifestations sont réprimées avec une brutalité meurtrière. Les manifestations étudiantes de 1976 se soldent ainsi par plus de 600 victimes. La répression est systématique et ne laisse que peu d'espoir.

Pourtant à partir des années 1980, le vent tourne et la démocratie tente de terrasser l'apartheid.
- Depuis 1975, les Etats voisins du Mozambique et de l'Angola se sont libérés du joug colonial portugais. Le Zimbabwe accède à l'indépendance en 1980. En exil, les leaders de l'ANC continuent d'ailleurs la lutte depuis ces pays.
- Avec la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, le gouvernement sud-africain ne passe plus comme le dernier rempart contre le communisme en Afrique australe. Ses soutiens occidentaux l'abandonnent.
- L'embargo économique décrété par l'ONU se durcit fortement et contribue à l'asphyxie du pays qui avait pu jusque là vivre en relative autarcie. La situation économique est aggravée aussi par de grandes grèves menées par la COSATU, le syndicat des travailleurs noirs.
- Surtout, le régime de l'apartheid renvoie une image déplorable du pays et marginalise les sportifs et artistes du pays qui n'ont d'autre alternative que l'exil ou une carrière réduite à l'échelle nationale.
- Enfin, la révolte intérieure se généralise au milieu de la décennie, animée notamment par l'United Democratic Front (sorte de vitrine légale de l'ANC toujours interdit) et sa branche armée, "la lance de la nation". Cette dernière opère depuis des bases arrières implantées dans les pays limitrophes de l'Afrique du sud (Zambie, Angola...).
Tous ces éléments expliquent aussi que la campagne internationale en faveur de la libération de Mandela prenne une ampleur sans précédent.

La minorité blanche au pouvoir doit lâcher du lest. Des négociations secrètes s'ouvrent donc à l'initiative de Nelson Mandela (auquel s'associe Oliver Tambo, président de l'ANC en exil en Zambie). L'arrivée au pouvoir de Frederik De Klerk en 1989 accélère le processus de sortie de l'apartheid. Membre du parti national, cet Afrikaner entend engager les réformes indispensables. Il est alors mis sous pression par la poussée électorale de l'extrême droite qui recueille 30% des voix. Par la déclaration de Harare, l'ANC se dit prêt à négocier sous condition: levée de l'état d'urgence, libération des prisonniers politiques, légalisation des organisations dissoutes, suspension de la peine de mort.

Après 26 ans d'incarcération, Mandela est libéré le 11 février 1990. L'année 1991 voit l'abrogation de la plupart des lois de l'apartheid. Pour autant, le plus dur reste à faire. La minorité blanche n'entend pas se dessaisir du pouvoir à n'importe quel prix. La transition démocratique s'opère dans un climat de grandes violences politiques. Les ultanationalistes blancs, favorables au maintien de l'apartheid, multiplient les attentats. L'Inkhata, une organisation zulu, milite pour une restauration monarchique dans le bantoustan du Kwazulu. Elle enclenche un cycle de violences avec les partisans de l'ANC. Ces derniers récusent toute forme de séparatisme et restent attachés à une vision unitaire de la future nation. Le pays est au bord de l'explosion, l'état d'urgence est réinstauré. Malgré tout, ces violences n'enrayent pas le processus de négociation en cours. Un compromis est trouvé et permet l'adoption d'une constitution intérimaire en décembre 1993. Ainsi, les membres du gouvernement sortant restent associés à la gestion des affaires pendant 2 ans à partir des élections. Il convient en effet de ménager les Blancs qui détiennent toujours le pouvoir économique.

Lors des premières élections libres et multiraciales d'avril 1994, l'ANC rassemble 63% des suffrages. Le 10 avril 1994, Nelson Mandela devient le premier président noir du pays. Il choisit aussitôt deux vice-présidents, Thabo Mbeki, issu de son parti, et Frederik De Klerk, issu de la minorité blanche et précédent chef du gouvernement. Enfin, il nomme un gouvernement d'union nationale.

Frederik De Klerk et Nelson Mandela.Tous deux reçoivent le prix Nobel de la paix en 1993.

Forcément, 50 ans d'un régime aussi terrifiant que celui de l'apartheid laisse des traces profondes dans les esprits, aussi la Commission vérité et réconciliation présidée par l'archevêque anglican Desmond Tutu en 1996-1997 a pour mission de faire la lumière sur les crimes de l'apartheid.

Conclusion:

Il est assez remarquable de constater qu'après un demi-siècle d'apartheid, régime au combien brutal et destructeur, l'Afrique du sud a réussi sa transition démocratique. Certes, tout n'est pas rose dans la "nation arc-en-ciel". Le pays est ravagé par une insécurité endémique, des inégalités sociales énormes subsistent, des problèmes sanitaires majeurs liés notamment au sida frappent la société sud-africaine. Pour autant, le pays bénéficie d'une certaine stabilité et n'a pas sombré dans le chaos comme tant d'observateurs le redoutaient. On doit incontestablement cet état de fait à la personnalité exceptionnelle de Mandela.

Fr. X. Fauvelle-Aymar (voir sources) rappelle à ce propos:
"Il faut dire (...) ce que ce tour de force doit à la personnalité et à la vision politique de Nelson Mandela, héros de la lutte des Noirs contre l'apartheid durant un quart de siècle, et qui sut acquérir dans les années 1990, auprès de ses concitoyens blancs, une popularité due en partie à sa rhétorique consensuelle et à son action volontariste dans un registre symbolique et identitaire auquel les Afrikaans étaient particulièrement sensibles [...].
De même, le "geste" politique consistant à ne pas briguer de second mandat en 1999 permit à la figure inentamée du père de la nation de conserver un prestige moral sans égal, à l'heure où les chefs d'Etat de certains pays africains avaient sans discontinuer présidé aux destinées de leur pays depuis les années 1970."

L'apartheid a des répercussions immenses sur la vie quotidienne. Les musiciens et chanteurs furent, comme les autres, victimes de cette politique ségrégationniste. Les musiques jouées par des Noirs furent boudées par les grands médias nationaux. La censure prive aussi de nombreux chanteurs d'une notoriété pourtant méritée. Des circuits commerciaux séparés tentèrent aussi de cloisonner "musiques blanches" et "musiques noires". Pour autant, quelques chanteurs se firent d'inlassables dénonciateurs du régime oppressif.



Johnny Clegg a su exprimer et accompagner les changements majeurs de son pays. Six mois après sa naissance près de Manchester, l'enfant est confié à ses grands parents maternels en Rodhésie. C'est le nouveau mari de sa mère qui lui transmet sa passion des cultures africaines.

Ci-dessus une chanson de Renaud en hommage à Johnny Clegg.

Il fréquente bientôt les ghettos noirs et se lie d'amitié avec un balayeur zoulou, Charlie Mzila, danseur et guitariste qui l'initie à la culture des "hostels", où le régime blanc parque les noirs. Avec son alter ego musical, Sipho Mchunu, il fonde le groupe Juluka (sueur en zoulou) composé de trois blancs et trois noirs, et devient le promoteur de la culture zouloue. De 1979 à 1985, leurs sept albums remportent un immense succès, malgré la censure qui les prive de diffusion en radio. Leur style mélange musique pop-rock et musique zouloue traditionnelle.

En 1986, Johnny Clegg fonde le groupe Savuka ("nous nous sommes levés") qui rencontre un succès international, notamment en France, grâce au titre "Asibonanga", un titre hommage à Nelson Mandela, véritable hymne de la génération anti-apartheid.
La chanson se voit immédiatement interdite d’antenne dans son pays. Peine perdue. Asimbonanga devient l’hymne de la résistance portée à l’échelle internationale. Condamné à la prison à vie en 1964, le nom de Nelson Mandela doit être oublié. "Nous ne l'avons pas vu" (traduction littérale d'Asimbonanga ), dit le refrain en zoulou. Dans l'un des couplets, écrits, eux, en anglais, Clegg évoque Steve Biko, Victoria Mxgengen, Neil Agget, des militants de la lutte anti-apartheid assassinés.


Patrick Labesse, dans un article du Monde (voir lien) écrit:
"Johnny Clegg reprend une phrase tirée d'une œuvre de John Donne
, poète et prédicateur anglais (1573-1631). "We are all islands" (nous sommes tous des îles), tous unis, car liés les uns aux autres par une même eau. Une mer que l'on va traverser un jour pour se retrouver, prédit le chanteur qui rêve d'un silence enfin brisé ("Broken silence is what I dream")."


L’album du « zoulou blanc » s’est vendu à plus deux millions d’exemplaires dans le monde entier. En mars 1990, un mois après la libération du "plus vieux prisonnier d'Afrique du sud", il se produit sept soirs de suite dans un Zénith comble.

"Asimbonanga" Johnny Clegg (1986).

Asimbonanga / Asimbonang'u Madela thina / Laph'ekhona / Laph'ehleli khana

Nous ne l'avons pas vu / Nous n'avons pas vu Mandela / à l'endroit où il est / à l'endroit où on le retient prisonnier
 
Oh the sea is cold and the sky is grey / Look accross the island into the bay / We are all islands till comes the day / We cross the burning water
 
Oh la mer est froide et le ciel est gris / Regardes de l'autre côté de l'île dans la baie / Nous sommes tous des îles jusqu'à ce qu'arrive le jour / Où nous traverserons la mer des flammes

A seagull wings across the sea / Broken silence is what i dream /Who has the words to close the distance / Between you and me ?

Un goéland s'envole de l'autre côté de la mer / Je rêve que se brise le silence / Qui a les mots pour faire tomber la distance / entre toi et moi ?
 
Steve Biko, Victoria Mxenge, Neil Aggett / Asimbonanga / Asimbonang' umfowethu thina (Asimbonang' umtathiwethu thina) / Laph'ekhona / Laph'wafela khona
 
Steve Biko, Victoria Mxenge Neil Aggett / Nous ne l’avons pas vu / Nous n’avons pas vu notre frère / Là où il est / Là où il est mort

Hey wena, hey wena / Hey wena nawe / Siyofika nini la'siyakhana

Hé toi, hé toi / Hé toi, et toi aussi / Quand arriverons-nous à notre vraie destination ?

Sources:
- L'Histoire n° 306
. Fr. X. Fauvelle-Aymar: "Et l'Afrique du sud inventa l'Apartheid", février 2006.
- E. Melmoux et D. Mitzinmacker: "Dictionnaire d'histoire contemporaine", Nathan, 2008.
- L'Afrique enchantée: "l'Afrique du sud: on dit quoi?".- Bernard Droz: "Histoire de la décolonisation", Point, Le Seuil.