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lundi 2 décembre 2024

Les chansons de la Grande famine irlandaise.

Les Britanniques occupent l'Irlande depuis le XII ème siècle. En 1800, en vertu de l'Acte d'union, l'île est intégrée au Royaume-Uni, mais un conflit à la fois foncier, religieux et politique, y sévit avec virulence. Dans les années 1820, un mouvement nationaliste irlandais animé par Daniel O'Connell dénonce l'occupation coloniale. En 1845, l'immense majorité des terres se trouve entre les mains de grands propriétaires protestants, souvent d'origine anglaise. Fidèles à la couronne britannique, ils s'imposent comme les notables locaux. Sur leurs domaines triment durement des paysans misérables, généralement catholiques. Bien que majoritaires, ces derniers subissent vexations et mépris. La Grande Bretagne se sert de sa colonie comme d'une grange, dans laquelle puiser les ressources agricoles (céréales, laine, bétail).  

Le titre "Famine" de Sinead O'Connor dénonce le pillage en règle de l'île, lors de la Grande famine. "Il n'y eut pas de famine / Sachez que les Irlandais ne pouvaient manger que des pommes de terre / Toutes les autres nourritures, / Viande, poisson et légumes / étaient envoyés hors du pays, / sous bonne garde, / vers l'Angleterre, pendant que les Irlandais crevaient de faim." (1)

Les inégalités sociales ne cessent de s'accuser, d'autant que la population irlandaise croît considérablement au cours de la première moitié du XIXème siècle. Sur les 7 millions d'habitants que compte l'île, près de la moitié vivent dans des taudis constitués de boue. Cette population de petits fermiers, de métayers ou d'ouvriers agricoles (spailpín) ne survit que grâce à la pomme de terre, un tubercule nourrissant et rustique. Pour faire face à la détresse des campagnes surpeuplées, des maisons de travail apparaissent dans les villes d'Irlande, mais elles ne constituent qu'un pis-aller temporaire. Les conditions d'existence y sont sinistres, ce qui pousse à l'exil tous ceux qui peinent à se procurer leur pitance. Au début du XIX° siècle, les États-Unis, dont les autorités réclament la main d'œuvre nécessaire à la mise en valeur du territoire, représentent une destination de choix. "The Green Fields of Canada", une ballade sur l'émigration irlandaise, présentent le nouveau monde comme un pays de cocagne. "Alors, faites vos bagages, ne réfléchissez plus, car dix dollars par semaine, ce n'est pas un très mauvais salaire, sans impôts ni dîmes pour engloutir votre salaire"

C'est dans ce contexte déjà difficile qu'un cataclysme s'abat sur les campagnes irlandaises, en 1845. Le mildiou (phytophthora infestans), une sorte de champignon parasite importé dans les soutes des navires de commerce venus d'Amérique, dévaste les récoltes de pommes de terre. Ces dernières sont anéanties en quelques heures. Les ravages provoqués par le petit champignon s'avèrent particulièrement dramatiques en Irlande, où le climat humide favorise la prolifération du fléau et où la patate tient lieu de monoculture. C'est ainsi que s'abat sur l'île une famine qui durera sept ans (de 1845 à 1852). En 1846 et 1847, les récoltes, totalement détruites, dévastent les vertes vallées irlandaises, ce dont témoigne "My green valleys", interprétée par le groupe Tom Wolfe. "Je traverse les sombres eaux vers l'Amérique pour ne plus jamais revoir mes vertes vallées. / Il me peine de penser à ce que je laisse derrière moi bien que la famine ait noirci le pays."

Quelques chansons folkloriques datant de la période de la Grande famine sont parvenues jusqu'à nous. Le sujet, particulièrement douloureux, a longtemps été évité, mais au cours des années 1930, les cercles universitaires s'intéressèrent à ce répertoire avec l'envoi de collecteurs dans les campagnes. On distingue deux types de chants: le sean-nós chanté a-cappella en gaélique et les ballades, racontant une histoire et transmises oralement, et généralement chantées en anglais. Ex: "The Praties they grow small" (du gaélique irlandais prataí qui signifie pomme de terre).

La quête désespérée de nourriture devient l'unique préoccupation de tous. Les animaux de compagnie sont dévorés. Les paysans sans terres, ouvriers agricoles, petits fermiers, meurent les premiers. L'hécatombe est encore aggravée par le traitement colonial infligé à l'Irlande par les Britanniques. En vertu de la doctrine du laisser-faire, la Grande-Bretagne rechigne ainsi à financer un plan de sauvetage, qui se limite à la distribution de soupes populaires et à la mise sur pied de chantiers de travaux publics, mal payés. D'aucuns voient dans ce drame, une opportunité pour se débarrasser d'une population rurale misérable, considérée comme un frein au développement de l'agriculture productiviste. Élite capitaliste sans scrupules, propriétaires terriens cyniques, bourgeois avides, entendent protéger leurs intérêts, quitte à laisser mourir une population invisible. Pour ces nantis, la Famine tient du châtiment divin. Elle est envisagée comme une "chance" pour l'Irlande; une sorte de chemin de rédemption. Une chanson en gaelique, soigneusement transmise depuis le milieu du XIXe siècle, s'élève contre cette assertion. Elle s'appelle « Amhrán na bPrátaí Dubha » (« La chanson des pommes de terre noires ») et a probablement été composée pendant la Grande Famine par Máire Ní Dhroma. Au milieu d'un appel à la miséricorde de Dieu, une phrase dénonce : « Ní hé Dia a cheap riamh an obair seo, Daoine bochta a chur le fuacht is le fán » (« Ce n'était pas l'œuvre de Dieu, d'envoyer les pauvres dans le froid et l'errance »). 

A la faveur de la crise de subsistance, les expulsions de tenanciers incapables de payer leurs loyers, se multiplient. On estime que 250 000 personnes furent chassées de leurs terres entre 1846 et 1853.  Nombre de landlords, désireux de développer la culture intensive, profitent de la crise pour reprendre leurs terres. Plusieurs ballades évoquent cette gigantesque vague d'expulsions. La chanson traditionnelle Dear Old Skibbereen évoque les conséquences sociales et politiques de la Grande famine sur cette petite ville du comté de Cork. Un père explique à son fils que la situation est aggravée par  la mainmise des landlords anglais sur les terres. Non-résidents la plupart du temps, les propriétaires terriens pressurent leurs tenanciers. Pour acquitter leur fermage, ces derniers doivent vendre leurs récoltes de céréales. Le pourrissement de la pomme de terre, qui représentait alors leur seule source de subsistance, plonge la plupart d'entre eux dans la misère et entraîne leur expulsion. "Je me souviens de ce jour de décembre glacial / quand le propriétaire et l'huissier vinrent nous chasser / ils ont mis le feu à la maison avec leur maudit mauvais flegme anglais / et c'est une autre des raisons pour laquelle j'ai quitté ce bon vieux Skibbereen"
Les paroles de "Shamrock shore", une chanson d'émigration, témoigne de la cruauté des propriétaires terriens. "Tous ces tyrans maudits nous obligent à obéir / A de fiers propriétaires pour leur faire plaisir / Ils saisiront nos maisons et nos terres / Pour mettre 50 fermes en une seule et nous emmener tous / Sans tenir compte des cris de la veuve, des larmes de la mère et des soupirs de l'orphelin."
Dans la même veine, "Lough Sheelin" raconte l'expulsion massive de petits exploitants et de leurs familles. "Le propriétaire est venu exploser notre maison / Et il n'a montré aucune pitié envers nous / Alors qu'il nous chassait dans la neige aveuglante".
De nombreux expulsés, privés d'aides, incapables de quitter l'île faute de moyens, périssent affamés ou des suites du scorbut ou du typhus. Ceux qui se procurent la nourriture par des moyens détournés subissent les foudres des autorités britanniques. "The fields of Athenry", écrite en 1979 par le chanteur de ballade Danny Doyle, relate l’histoire d’un couple irlandais dont l’époux est déporté à Botany Bay, en Australie. En effet, ce dernier, pour nourrir sa famille, a dû voler des vivres." En 1848, le mouvement des Jeunes Irlandais mène une grève des rentes et des taxes. C'est un échec, qui conduit au bannissement du leader du mouvement, John Mitchell, dont l'histoire fait l'objet d'une chanson éponyme. ("Je suis un Irlandais de pure souche. Mon nom est John Mitchell . / J'ai travaillé durement, nuit et jour, pour libérer mon propre pays. / Et pour cela, j'ai été déporté à Van Diemen's land.")
Henry Edward Doyle, Public domain, via Wikimedia Commons

L'exil est souvent le seul moyen d'échapper à la mort. Mais, pour pouvoir quitter l'Irlande, encore faut-il réunir la somme nécessaire au voyage en bateau vers l'Angleterre ou le Nouveau Monde. Ainsi, les plus pauvres périssent, abandonnés de tous. Des cimetières de la famine font leur apparition en de nombreux lieux. Le titre de la chanson "Lone Shanakyle" (écrite par Thomas Madigan vers 1860) correspond au nom d'une fosse commune. Les paroles, accusatrices, qualifient les morts d'assassinés. "Triste, triste est mon sort dans cet exil lassant / Sombre, sombre est le nuage nocturne sur la solitaire Shanakyle / Où les assassinés dorment silencieusement, empilés / Dans les tombes sans cercueil de la pauvre Eireann". 

"The dunes" est une chanson composée par Shane McGowan pour Ronnie Drew des Dubliners. Il y évoque les dunes, sous lesquelles furent ensevelis les ossements des morts de la Grande famine. "J'ai marché aujourd'hui sur le rivage gris et froid / où je regardais quand j'étais beaucoup plus jeune / pendant qu'ils construisaient les dunes pour les morts de la Grande faim".

Au cours des années où sévit la grande Famine, l'émigration atteint une ampleur sans précédent. Des régions entières se vident littéralement de leurs habitants. Certains bénéficient de l'aide des membres de la famille ayant émigré au cours des décennies précédentes. La diaspora irlandaise envoie des aides financières qui rendent possible l'achat d'un billet et permettent à des familles de fuir. Leurs membres, parfois affamés, se ruent vers les ports de la côte est, points de départ pour l'Amérique, l'Angleterre ou l'Australie. En 1976, "Fools gold" de Thin Lizzy relate les espoirs et déboires des Irlandais partis pour l'Amérique pour fuir la famine et la peste noire. "L'année de la grande famine / Quand la faim et la peste noire ravageaient le pays / Beaucoup, poussés par la faim / mettaient le cap sur les Amériques / A la recherche d'une nouvelle vie et d'un nouvel espoir / Oh, mais beaucoup ne s'en sortaient pas et ont passé leur vie à la recherche de l'or des fous"

La traversée s'avère périlleuse, car l'exode de milliers d'Irlandais vers l'Amérique s'effectue sur des navires surchargés et en piteux état. Beaucoup sombrent. En outre, beaucoup de passagers, atteints de maladie et d'infections dues à la sous-alimentation, meurent au cours de la traversée. Le taux de mortalité s'élève parfois à 20% des passagers! Le manque d'eau, la promiscuité, l'entassement, la saleté contribuent à la propagation du typhus et du scorbut sur les voiliers bondés. Les dépouilles des victimes sont jetées par dessus bord. Les sinistres rafiots sont bientôt désignés comme des coffin ships, des "bateaux cercueils". Le groupe de metal Primordial leur consacre un morceau. "The coffin ships" Pour les armateurs et les spéculateurs, la grande famine est une aubaine. L'urgence de la situation entraîne le relâchement des contrôles et permet aux sociétés de courtage maritime de surcharger les navires, au détriment de la sécurité des passagers. Le titre "Thousands are sailing" est une chanson des Pogues. Les paroles mentionnent ces sinistres navires-cercueils sur lesquels les malheureux candidats à l'exil prirent place. "Des milliers sont en mer sur l'océan atlantique / vers un pays prometteur que certains ne verront jamais / Si la chance triomphe, à travers l'océan atlantique, leurs ventres pleins, leurs esprits libres / ils briseront les chaînes de la pauvreté et ils danseront".  

Ceux qui survivent à la traversée doivent trouver une tâche à accomplir pour ne pas sombrer dans la misère. Aux Etats-Unis, les Irlandais occupent les emplois les plus ingrats. Les conditions d'existence s'avèrent la plupart du temps très difficiles pour les migrants, bien loin du pays de cocagne vanté par les compagnies maritimes. La version de la chanson traditionnelle "Poor Paddy on the railway" interprétée par les Pogues, évoque l'existence difficile d'un Irlandais obligé de travailler sur les lignes de chemins de fer en construction en Angleterre (Liverpool, Leeds...). Année après année, les paroles énumèrent les tâches ingrates auxquelles il est cantonné. 

L'hostilité à l'encontre des nouveaux venus atteint son paroxysme. Les Irlandais sont désignés par des sobriquets dégradants tels que "Paddys" pour les hommes, "Bridgets" pour les femmes. Les natifs se gaussent de leur accent. Confinés dans des quartiers surpeuplés, ils souffrent de nombreux préjugés et sont tour à tour présentés comme paresseux, querelleurs, ivrognes, comme des délinquants en puissance, une plèbe inassimilable, des papistes, une véritable cinquième colonne. Rien ne symbolise mieux la discrimination dont sont victimes les Irlandais à partir des années 1840 que les affiches où les petites annonces portant la mention No Irish need Apply ("inutile aux Irlandais de postuler"). Le mouvement nativiste, xénophobe, considère les immigrés catholiques irlandais comme une menace pour la société américaine. Ses adhérents multiplient les exactions et violences à leur encontre. Une vieille chanson du XIX° siècle, elle aussi intitulée "No Irish need apply" (1862), revient sur cette irlandophobie décomplexée. « Je suis un jeune homme convenable qui arrive juste de la ville de Ballyfad; / Je veux un travail, oui, et je le veux vraiment. / J'ai vu un poste offert, "c'est ce qu'il me faut," dis-je, / Mais le sale papillon se terminait par "Irlandais s'abstenir".

"Paddy's lament", une ballade remontant à la fin du XIX° siècle, narre l'histoire d'un immigré irlandais aux Etats-Unis. A peine débarqué, il est enrôlé de force pour "combattre pour Lincoln". Il y perd une jambe et ses illusions, incitant même l'auditoire à ne pas le suivre.

A Dublin, mémorial de la Grande Famine sculpté par Rowan Gillespie. (photo perso)

Conclusion :  En dix ans, près d'un million et demi d'Irlandais meurent de faim. Deux autres millions sont contraints de quitter leur île. Au delà du bilan humain, la famine a nourri les volontés séparatistes des Irlandais et joué un rôle essentiel dans la gestation du nationalisme. 

La Grande famine a aussi laissé des traces profondes dans les mémoires et la culture irlandaise. Musiciens et chanteurs ont été profondément marqués par un cataclysme qui leur a inspiré bien des chansons. La plupart des morceaux précédemment cités transmettent la mémoire des lieux dans leurs titres ou leurs paroles. Pour un peuple contraint à l'exil, privé de ses terres, ce choix n'a bien sûr rien d'anodin car permet de s'identifier à l'espace auquel beaucoup ont été arrachés. Il représente enfin un moyen de se le réapproprier virtuellement.

Notes:

1. Nombre de migrants restèrent persuader que la famine aurait pu être évitée. Le nationaliste irlandais John Mitchell résumait ainsi cette conviction: « Le Tout-Puissant, c'est vrai, a envoyé le mildiou de la pomme de terre, mais ce sont les Anglais qui ont créé la famine ».

Sources :

A. Erick Falc’her-Poyroux, « The Great Irish Famine in Songs », Revue française de Civilisation , XIX-2, XIX-2, 2014, 157-172.

B. Etienne Bours : "La musique irlandaise", Fayard, 2015.

C. Géraldine Vaughan : "La famine en Irlande", L'histoire n° 419, janvier 2016.

D. Colantonio Laurent : "La Grande Famine en Irlande (1846-1851) : objet d'histoire, enjeu de mémoire.", Revue historique, 2007/4 n° 644, p 899-925.

lundi 26 septembre 2022

Quand Woody Guthrie empêchait la poussière de retomber sur les sinistrés des Grandes Plaines.

Woodrow Wilson Guthrie – qui doit ses prénoms au futur président démocrate, naît le 14 juillet 1912 à Okemah, Oklahoma, dans une famille plutôt aisée.  Très vite, le malheur s’acharne sur les Guthrie. En 1919, Clara, la sœur aînée de Woody, meurt brûlée par l’explosion d’une citerne à carburant. Peu après, sa mère Nora, présente des signes de faiblesse mentale (elle est atteinte d’une maladie nerveuse dégénérescente : la chorée de Huntington), dont elle mourra après de longues années d’internement. Les affaires du père, Charles, agent immobilier, périclitent rapidement. En 1927, la maison familiale est ravagée par le feu, ce qui oblige les Guthrie à se réfugier à Pampa, au Texas (en pleine pampa).  

 

Au cours de ces années de formation, Woody apprend l’harmonica, puis la guitare. Il se produit dans les rodéos et les fêtes locales. Comme tant d’autre, il entame une vie de hobo, de vagabond, se déplaçant à travers le pays sur des trains de marchandises. Cette vie d’errance et de danger lui inspire « Hard travelin’ ». « J’ai emprunté les trains trépidants, vous savez bien, / J’ai emprunté les voies de garage, le long des routes / C’te vieux salaud de juge, y m’a foutu en cage : 90 jours pour vagabondage / J’ai parcouru un rude chemin, vous savez bien… » 


Pour se nourrir, il vend des journaux à la criée, cueille des fruits, travaille sur les chantiers… En complément, il joue et chante partout où il passe : dans les rues, les foires, les cafés, les bals… Lors de ses pérégrinations, Guthrie fait connaissance avec le monde ouvrier et syndical américain. Le chanteur s’épanouit au sein de cette camaraderie militante et s’engage définitivement en faveur des couches les plus populaires de la population, s’imposant au fil des années comme le chantre de l’Amérique des laissés pour compte.

A la fin des années 1920, les Grandes Plaines connaissent de profondes transformations. L’herbe à bison, qui permettait de conserver une certaine humidité dans le sol, disparaît au profit de grands labours. Des pluies conséquentes permettent d’obtenir de bonnes récoltes céréalières, au prix d’une très forte érosion des sols. En 1929, le krach de Wall Street sème chômage, misère et désolation. A la grande dépression qui s’abat sur tout le pays s’ajoute dans les Grandes Plaines une succession de calamités naturelles terribles. La sécheresse frappe pendant quatre années, puis des vents violents arrachent la terre arable de sols si érodés qu’ils deviennent poussière. Le 14 avril 1935, le "grand orage de poussière" s’abat sur Pampa. Guthrie décrit avec une précision journaliste l’évènement dans une de ses chansons justement intitulée The great dust storm.  « Le quatorzième jour d’avril 1935 / La plus violente tempête de poussière de l’histoire a rempli le ciel. On pouvait voir cette tempête de poussière arriver. Les nuages étaient noirs comme la mort et, d’un bout à l’autre de notre puissante nation, elle a laissé une trace indélébile. » De 1935 à 1938, une succession de tempêtes de poussière ravage le Dust Bowl (« bol de poussière »), une vaste région s’étendant au Texas, à l’Oklahoma, au Kansas, au Tennessee et à la Géorgie. 


Des familles entières, privées de la moindre récolte, ruinées, n’ont d’autres choix que de partir vers la prospère Californie, dont les migrants espèrent cueillir les fruits. Or, le chemin vers ce « pays de cocagne » est semé d’embûches. Le drame des Okies, contraints de fuir les plaines arides inspire à Guthrie - qui a lui-même quitté le Texas pour Los Angeles - un recueil de chansons intitulé « Dust-Bowl Ballads ». Les dix ballades qui le composent, constituent autant de témoignages poignants sur les tempêtes et leurs conséquences dramatiques.

 Talking dust bowl blues adopte le point de vue du migrant désargenté; contraint de fuir les orages de poussière. Ici, il troque sa misérable ferme contre une Ford en direction la côte ouest. Dans Blowin’ down the Road, Woody chante : « Je m’en vais là où la poussière ne souffle jamais (…) Je m’en vais là où la tempête de poussière jamais ne souffle, souffle, souffle / Et je ne vais pas me laisser maltraiter comme cela ! » « Dust can’t kill me » insiste également sur la volonté farouche de résister aux éléments. La tempête a tué le reste de la famille, les enfants, la récolte, mais pas le narrateur, dont on comprend qu’il s’agit d’un Okie.

Arthur Rothstein, Public domain, via Wikimedia Commons

Le titre le plus marquant du recueil est sans doute Tom Joad, inspiré des « Raisins de la colère » de Steinbeck. Après avoir écouté le morceau l'écrivain aurait lancé: "L'espèce de petit salaud! En dix sept couplets, il a résumé toute l'histoire d'une œuvre qui m'a pris deux ans à écrire." Les paroles résonnent comme un testament. "Partout où un nouveau né pleure et crie, / partout où les gens ne sont pas libres. / Partout où les hommes se battent pour leurs droits, / c'est là où je serai maman,  / C'est là."

Ecrites à la première personne, « I’m a dust bowl refugee », « I ain’t got no home in this world anymore », « Dust pneumonia blues » mettent l’accent sur la souffrance individuelle du déporté. Dans cette dernière, Guthrie précise: " Je suis allé voir le médecin et il m’a dit : « Mon fils, tu as la pneumonie de la poussière et tu n’en as plus pour longtemps. »" Le groupe Mongo Jerry en a fait une reprise plutôt réussie.

Avant de pénétrer en Californie, les Okies se trouvent bloqués dans une sorte de poste-frontière : le Port of Entry. Les policiers y vérifient les identités et refoulent tous ceux qui n’ont pas un contrat de travail. Guthrie composent en leur honneur « Do-ré-mi ». Il chante. « La Californie est un jardin d’Eden, / un paradis à habiter ou à regarder, / mais croyez-moi ou pas, / Vous ne la trouverez pas si chaude que ça / Si vous n’avez pas le do-ré-mi. » (l’argent en argot)

Conteur né. Dans « So long, it’s been good to know you », un prêtre et ses ouailles sont surpris par la poussière en plein office. « Le pasteur ne pouvait plus lire un mot de son texte. / Il referma ses lunettes, prit la collecte et dit : Adieu, ravi de vous avoir connus.»

 

On l’aura constaté Guthrie est un conteur né, dont l’œuvre est d’autant plus précieuse qu’elle porte un regard plein d’empathie sur des populations maltraitées. Elle constitue un complément idéal à l’œuvre de Steinbeck ou aux clichés si émouvant de Dorothea Lange.

Sources:

-Jacques Vassal: "Folksong", Albin Michel, 1984.

- Dorian Lynskey:"33 révolutions par minute. Une histoire de la contestation en 33 chansons", vol. 1, Editions Payot, 2012.

- "Woody Guthrie" [émission "Pop, etc", sur France Inter].

- "De la poussière et des hommes", série documentaire de Ken Burns consacrée au Great Dust Storm (disponible en streaming sur Arte.fr jusqu'au 29/8/2023).

mardi 6 septembre 2022

Ils ont gardé le Larzac. (de 1975 à nos jours)

A la fin de l'année 1974, après trois années de lutte contre l'extension du camp militaire du Larzac [dont nous vous parlions dans un précédent billet], les paysans du Larzac se trouvent à la croisée des chemins. Les observateurs sont impressionnés par la capacité du groupe des 103 à mener le combat de manière indépendante vis-à-vis des tutelles habituelles. Certes, les partis politiques et les syndicats agricoles sont présents, mais seulement en arrière-plan. Sur le plateau, on éprouve de nouvelles formes politiques. Au delà des grandes actions spectaculaires, le groupe des 103 privilégie des actions locales qui s'inscrivent durablement sur le territoire: création de la bergerie de La Blaquière, plantation d'arbres, ensemencement de terres... Pour autant, l'élection de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République, ainsi que la nomination comme ministre de la Défense de l'UDR Jacques Soufflet, un ancien colonel de l'armée, constituent de mauvaises nouvelles pour les opposants au projet d'extension. 

JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

* Un vaste maillage de comités Larzac permet de coordonner la lutte au plan national.

Fin 1974, début 1975 débute une nouvelle phase dans l'affrontement entre militaires et paysans. En janvier, Jacques Soufflet charge le préfet de lancer les opérations d'expropriation. A cette fin, une enquête parcellaire est ouverte. Les paysans se dotent de structures organisationnelles: une association (la PAL) pour la promotion de l'agriculture sur le Larzac, un groupement foncier agricole pour combattre le grignotage des terres par l'armée. Grâce au vaste réseau des comités Larzac, les paysans rachètent les terres visées par l'armée à des endroits stratégiques. La création du journal Gardarem lo Larzac en juin 1975 permet également de relayer les actions et les avancées de cette lutte. La même année, la création du Cun (le coin en occitan) par un groupe d'objecteurs de conscience renforce le nombre de sympathisants installés sur le plateau. En mai de cette même année est créée Larzac Université, dont l'un des objectifs consiste à favoriser les échanges entre les savoirs universitaire et populaire. Des stages sur le nucléaire, le solaire, la cellule et l'ovin voient ainsi le jour. D'autres initiatives très diverses contribuent à faire connaître et à soutenir les paysans en lutte: des albums photos, des affiches, le documentaire Les Paysannes, des pièces comme "des Moutons pas des dragons" interprétée sur le plateau en août 1975 par les comédiens du Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine...

Panopteric, CC BY-SA 4.0  via Wikimedia Commons
 

Les paysans mettent en pratique leurs théories. Si les militaires occupent les terrains dans la légalité, eux les occuperont dans la légitimité. On entre alors sur le plateau dans une véritable guerre de position. Dans la nuit du 9 au 10 mars 1975, un attentat endommage une ferme du hameau de la Blaquière, le centre de la contestation. Pour la première fois, la violence s'invite dans la lutte. Face à cette dérive, des discussions s'ouvrent entre le groupe des 103 et le préfet. Le dialogue tourne court tant les positions paraissent inconciliables. D'un côté, on maintient le projet d'extension, de l'autre on refuse toute expropriation. 

Pour les paysans, la fin des années 1970 est rude. Depuis 1976, le Larzac fait l'objet d'un intense contrôle administratif et judiciaire. Au fil des mois, le combat semble s'enliser et les divisions se creuser entre les habitants du plateau. Une partie de la population, en particulier les commerçants de La Cavalerie sont favorables à l'extension du camp. Les paysans des régions alentours accusent ceux du Larzac de vouloir faire grimper les prix de leurs terres. Au sein même du groupe des 103, des dissensions apparaissent. La lutte s'éternise et accapare les opposants à l'extension du camp, bouleversant la vie familiale et le travail sur les exploitations. Dix ans après les débuts de la lutte, la lassitude guette. L'action directe supplante le symbolique, menaçant la pratique non violente. Le 28 juin 1976, vingt-deux paysans s'introduisent dans les bureaux du camp militaire pour connaître l'avancée des acquisitions de terrains par l'armée. Les intrus sont appréhendés et rapidement jugés, ce qui témoigne de la volonté des autorités de déplacer l'affrontement sur le terrain judiciaire en éliminant les éléments les plus actifs (Guy Tarlier, José Bové, Léon Maillié...). 

En remportant les législatives de 1978, la majorité présidentielle dispose d'une certaine marge de manœuvre pour accélérer les procédures. L'étau se resserre avec l'entrée en vigueur des arrêtés de cessibilité signés par le préfet de l'Aveyron. Ainsi, à partir du 27 septembre 1978, toute vente de terres et de bâtiments situés dans la zone d'extension ne peut avoir d'acquéreur que l'armée. Dans ces conditions, les dispositifs inventés par les 103 deviennent inopérants. C'est dans ce contexte peu favorable que les paysans décident de renouer avec les modes d'actions éprouvées. Le 8 novembre, sous la houlette de Guy Tarlier, les agriculteurs entament un périple de 710 kilomètres à pieds jusqu'à Paris. Lors des vingt-cinq étapes nécessaires pour rallier la capitale, les marcheurs rencontrent les agriculteurs, les ouvriers et les comités de soutiens locaux. La marche redonne une dimension nationale à la lutte. Comme six ans auparavant, le gouvernement annonce l'interdiction de la manifestation, alors que les participants se trouvent aux portes de la capitale. Les paysans passent outre et la manifestation tient de la démonstration de force. Le 2 décembre, 50 000 personnes manifestent entre les portes d'Ivry et d'Italie. En novembre 1980, quelques uns campent pendant une semaine sur le Champ de Mars, à Paris. 

LAGRIC, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

 En dépit du soutien populaire massif aux paysans, le pouvoir ne désarme pas. La venue sur le plateau du juge de l'expropriation du tribunal de grande instance se fait dans un climat de grande tension, même si les affrontements violents sont évités. Le 8 novembre 1980, le ministre de la Défense a de nouveau recours aux expropriations. En février 1981, les élus de l'Aveyron ratifient, dans le bureau du ministre de la Défense, un texte pour une extension limitée du camp. Cet agrandissement a minima apparaît comme un projet de division de la communauté agricole. Pour les paysans du Larzac, la donne est simple. Il faut tenir jusqu'aux élections présidentielles de 1981 et espérer que François Mitterrand l'emporte, lui qui continue d'affirmer qu'il annulera le projet d'extension du camp en cas de victoire. L'élection du socialiste, en mai 1981, est donc accueillie avec enthousiasme. Lors du conseil des ministres du 3 juin, le nouveau président enterre l'extension du Larzac. Le 7, l'armée quitte les cinq fermes qu'elle occupait et le 23 août, les Larzaciens fêtent la victoire avec plusieurs milliers de personnes. Dans la foulée, les paysans fondent le premier office foncier de France qui consacre la victoire d'une autogestion collective des terrains agricoles.

* Le Larzac comme laboratoire foncier.

L'enjeu est désormais l'avenir des terres achetées par l'armée. L'idée de créer des offices fonciers fait partie des 110 propositions de Mitterrand, mais il n'existe alors aucun précédent. Louis Joinet, le conseiller juridique du premier ministre, est chargé de clore le mieux possible l'"affaire du Larzac". Joinet négocie donc avec Guy Tarlier et José Bové l'avenir des terres achetées par l'armée. Le Larzac devient donc un véritable "laboratoire foncier". "Quatre ans après l'élection de François Mitterrand, le 29 avril 1985, les plus de 6000 hectares achetés par l'armée pour l'extension du camp militaire sont confiés à un office foncier, la SCTL (Société Civil des Terres du Larzac) sous la forme d'un bail emphytéotique de 99 ans. Le dispositif se veut le plus fidèle possible à l'esprit de la lutte et à son souci de penser collectivement le travail sur le causse." (Artières p 263)

*A l'articulation du global et du local. L'espace d'un autre monde possible.

Une fois la victoire acquise, les habitants du plateau continuent le combat, à différentes échelles, par le syndicalisme agricole et la lutte contre la globalisation. En 1987 est créée la Confédération paysanne, dont l'un des principaux animateurs a pour nom José Bové. L'agriculteur larzacien entend combattre les politiques injonctives européennes et mondiales imposées au monde rural par l'OMC, et les politiques libérales des gouvernements. Dans le cadre de l'altermondialisme, il dénonce la malbouffe, l'agriculture intensive, la circulation outrancière des denrées... Au cours des années 1990, la confédération paysanne multiplie les actions  coup de poing. En 1999, les militants procèdent ainsi au démontage d'un McDonald  en construction à Millau. L'opération se veut une réaction aux sanctions économiques américaines sur différents produits européens soumis à une surtaxe, dont le Roquefort. Cette action contre la malbouffe a lieu au cœur de l'été, en un lieu emblématique, ce qui assure une très forte médiatisation.

La mémoire du Larzac et ses usages peuvent désormais se développer, donnant naissance à des rencontres fructueuses, bien au delà du plateau. Ainsi, le Kanak Jean-Marie Djibaoui, intéressé par la maîtrise du foncier et par le développement agricole, se rend sur le plateau ("en brousse"). Les agriculteurs locaux lui offrent une parcelle, sur laquelle il plantera un arbre de la liberté. De même, la gauche japonaise, insurgée contre la construction de l'aéroport de Narita, reçoit la visite et le soutien des paysans aveyronnais lors d'une visite dans l'archipel. Pour désigner cette ouverture vers l'extérieur, les Larzaciens parlent volontiers de "retour de solidarité". En dépit de son enclavement, le plateau s'inscrit désormais dans une dynamique altermondialiste qui cherche à remettre en cause le modèle capitaliste dominant.

A l'initiative de la Confédération paysanne, un gigantesque rassemblement se tient sur le plateau du 8 au 10 août 2003, à l'occasion des trente ans du premier grand rassemblement du Rajal. Au total, 250 000 personnes participent au "Larzac 2003", à l'Hospitalet. Les participants rejettent l'uniformisation des modes de vie et de consommations portés par l'ultra libéralisme économique défendu par l'OMC, dont le sommet doit se tenir un mois plus tard à Cancún, au Mexique. Pendant les trois jours de rassemblement, une cinquantaine de concerts ont lieu, dont celui de Manu Chao.


De fait, tout au long de la lutte, les artistes ont accompagné la lutte paysanne. Les chanteurs occitans Claude Marti ou Patric, le Breton Kirjuhel, Colette Magny ou Graeme Allwright s'engagent aux côtés des paysans. Sensibilisé à la cause des Larzaciens, ce dernier devient militant de la cause. En juillet 1973, il participe à un concert de soutien sur le chantier de la bergerie de La Blaquière. Il est encore là sur scène lors du premier grand rassemblement du Rajal del Guorp. En 1974, il accompagne sur le plateau René Dumont, le candidat écologiste à l'élection présidentielle. En 1975, il chante:  "Oh oh, Valéry / Alors comme ça tu as choisi / Tu as choisi les fusils et pas les brebis / Tu as choisi la mort / Je suis vraiment très déçu / Je te croyais plus fort / Et tu sais mon vieux / Moi aussi j'aime le roquefort".

Notes:

1. L'agriculteur breton, membre du PSU (Parti socialiste unifié), a fondé depuis quelques années le Mouvement des Paysans Travailleurs.  Il a noué des contacts avec le groupe des 103 du Larzac au moment de leur montée en tracteurs vers Paris. Il favorise le rapprochement entre les paysans et les militants d'extrême-gauche.

 Sources:

A. Philippe Artières:"Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, de sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis...", La Découverte, 2021.

B. "Gardarem lo Larzac" [Affaires sensibles sur France Inter] 

C. "Le peuple du Larzac, luttes d'hier et d'aujourd'hui" [La Terre au carré sur France Inter] 

D. "Le Larzac, une communauté dans l'Histoire" [La Grande tables des Idées sur France Inter]

E. "Le conflit du Larzac, archaïque ou moderne?" [Concordance des Temps sur France Culture]

F. "Avant la ZAD, le chant de la ZAD" et "Chant de victoire pour les zadistes" [Ces chansons qui font l'Actu sur France Info]

G. Graeme Allwright: "Larzac 75" [Chansons contre la guerre]

samedi 13 août 2022

Gardarem lo Larzac (1970-1974)

Situé à l'extrémité sud du Massif central, entre Millau et Lodève, sur une superficie de 1000 km², le Larzac est un causse, une série sédimentaire d'une épaisseur de 1500 à 2000 mètres, constituée de calcaires, de dolomies et de marnes. Dès l'Antiquité, les Romains y tracent des routes, mais ce sont les Templiers qui développent l'activité fromagère et bâtissent les principaux villages, ensuite fortifiés par les Hospitaliers.      

Les brebis constituent la principale ressource du plateau, dont elles ont aussi façonné les paysages en dévorant la forêt. Sédentaires, gardées par un chien, les brebis restent en hiver à la bergerie. L'élevage ovin et les activités qui en dépendent, organisent la vie des habitants du causse et de ses alentours. Le lait des brebis sert ainsi à la fabrication du Roquefort, dont les caves se situent en légère périphérie du causse. (1) Au XIXème siècle, les moutons assurent également l'essor de la ganterie millavoise. L'obligation de tuer les tout jeunes agneaux, afin d'utiliser le lait de leurs mères, a mis à disposition de l'industrie du gant une grande quantité de peaux. Dans les fermes du Larzac, de nombreuses femmes travaillent alors à domicile pour les mégisseries de Millau, mais, dans les années 1930, le secteur connaît une grave crise, qui entraîne la fermeture de nombreuses tanneries. 

* "Le moment disciplinaire". (P. Artières)

Hormis ces activités économiques, le plateau du Larzac accueille bientôt des lieux de relégation, d'enfermement ou d'entraînement militaire. Ainsi, au milieu du XIX° siècle, une institution de redressement de l'enfance disciplinaire est installée dans la colonie agricole pénitentiaire du Luc. Les jeunes détenus y vivent dans des conditions de vie et d'hygiène déplorables. Cet établissement, puis l'installation d'un camp militaire en 1902-1903, inaugurent un "moment disciplinaire" dans le Larzac. Pour installer le camp, l’État achète des bergeries, ainsi que les terrains de trois hameaux. De la sorte, il dispose bientôt d'un vaste rectangle de 8 km de long sur 4 de large, avec pour centre La Cavalerie. L'activité se résume encore à l'accueil de réservistes lors de la période estivale. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le camp accueille la 41ème compagnie de travailleurs étrangers, composée essentiellement d'exilés espagnols, puis vient le tour des prisonniers militaires allemands après la capitulation du IIIème Reich. Entre 1959 et 1962, plus d'une dizaine de milliers d'Algériens y sont enfermés dans des conditions d'arbitraire total. A l'issue des accords d’Évian, le camp sert à parquer plusieurs milliers de harkis, les supplétifs "musulmans" de l'armée française. 

Domaine public, via Wikimedia Commons

 
En 1962, l'indépendance de l'Algérie s'accompagne, pour l'ancienne puissance coloniale, de la perte d'immenses espaces désertiques propices aux manœuvres.
L'armée se sent à l'étroit et négligée. C'est dans ce contexte que le Larzac retrouve, à partir de 1963, sa vocation militaire initiale, en accueillant de nouveau les manœuvres de l'armée de terre. Avec une superficie de 3500 hectares, le camp est un des plus petits de l'hexagone. C'est alors qu'en octobre 1970, Alain Fanton, le secrétaire d’État à la Défense nationale dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, évoque le projet d'extension du camp militaire de La Cavalerie, lors du congrès départemental du parti gaulliste (UDR). Les propos s'apparentent encore à une rumeur, mais l'annonce officielle du projet par Michel Debré à la télévision, le 28 octobre 1971, provoque la stupeur. "Il y a toujours eu un camp du Larzac. Il est devenu trop petit. On a pensé que la meilleure solution c'était de l'agrandir, pour la bonne raison que, qu'on le veuille ou non, la richesse agricole potentielle du Larzac est quand même extrêmement faible. Alors, la contrepartie, c'est qu'il y a quand même quelques paysans, pas beaucoup, qui élevaient vaguement quelques moutons, en vivant plus ou moins moyenâgeusement. Donc, il est nécessaire d'exproprier". La description du Larzac par le premier ministre s'avère partiale, pour ne pas dire mensongère. A l'entendre, le plateau se résume à un espace désertique et caillouteux, sur lequel paissent des brebis, et dont la population se résumerait à quelques vieillards cacochymes. Pour convaincre, l'argument économique est avancée. "Cette extension du camp du Larzac, qui sera modérée (2), sera non seulement très utile à la défense nationale, mais apportera à la région du Larzac, à la région de Millau, un apport économique positif pour l'ensemble de la population". Une telle déclaration, prononcée sur un plateau de télé au début de l'année 1972 (3), tient les agriculteurs du plateau pour quantité négligeable. Dans l'esprit de Debré, les expropriations nécessaires à l'agrandissement du camp ne poseront aucune difficulté. Il est vrai qu'a priori, rien ne place les agriculteurs du Larzac dans le camp de la protestation. Dans ce département conservateur et catholique, la plupart d'entre eux vote à droite et assiste à la messe dominicale.

Il n'empêche. La réalité du Larzac est bien différente de la description qu'en a fait Debré. Sous l'impulsion d'une poignée de "pionniers" venus s'installer au début des années 1960 dans la partie nord du plateau, le causse emprunte le chemin de la modernisation et connaît une révolution silencieuse. Les nouveaux venus, qui habitent dans des fermes isolées, introduisent de nouvelles pratiques. Pour cultiver, ils utilisent des engrais, des machines, s'appuient sur les Groupes d'exploitation agricole en commun (GAEC), des dispositifs permettant de collectiviser les équipements, de mutualiser les machines et d'associer les forces de travail. Or, les exploitations de ces nouveaux venus sont directement concernées par le projet d'expropriation, ce qui explique leur précoce mobilisation contre l'extension du camp. Dans la partie sud du Larzac, les fermes, regroupées en hameaux, appartiennent à de vieilles familles originaires du plateau. Au total, le causse n'est donc pas un désert stérile, comme le suggère le premier ministre. L'agriculture y est en mouvement comme en attestent l'extension des terres cultivées, les rendements céréaliers élevés et l'augmentation de la production laitière, en lien avec la mécanisation de la traite. Les brebis qui paissent dans la zone du Larzac promise aux militaires, permettent en outre de produire environ 325 tonnes de Roquefort. Une dizaine de bergeries du causse travaillent d'ailleurs pour les sociétés fromagères, pour lesquelles le Larzac représente une image commerciale forte. L'annonce de l'extension menace donc directement la perpétuation de l'activité agricole sur le plateau, ce qui ne laisse pas d'inquiéter les paysans.  

Jean-Claude Charrié, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons
 

Une brochure diffusée par quelques agriculteurs du plateau ("Quelques paysans de Larzac") permet de dresser un premier état des lieux et conduit un collectif à fonder l'Association pour la  Sauvegarde du Larzac et de son environnement (ASLE), en janvier 1971. Les principaux animateurs de l'ASLE ont pour nom Guy Tarlier (4), Louis Massabiau et Jean-Claude Galtier. L'objectif est de dresser un autoportrait de l'activité agricole, afin de riposter à la propagande gouvernementale. Cette auto-observation prend la forme en mai 1971 d'un Livre blanc qui expose les conséquences économiques et humaines que provoquerait l'extension du camp.

Trop peu nombreux pour peser, seuls, sur les décisions de l'armée, les paysans larzaciens comprennent très vite la nécessité de se souder et de trouver des soutiens. Dans cette optique, ils trouvent un relais important au sein des organisations agricoles comme la FDSEA ou la JAC (jeunesse Agricole Catholique). La chambre d'agriculture de Millau apporte également son aide. Dans cette lutte du pot de terre contre le pot de fer, l'appoint de militants extérieurs au plateau apparaît également indispensable. Les agriculteurs trouvent de solides appuis auprès des militants occitans, alors en pleine renaissance. (5) Ancrés à gauche, ils seront les fers de lance des premières protestations. A la faveur de l'été, de jeunes militants maoïstes en quête de nouveaux terrains de lutte font également leur apparition sur le plateau. Ils donnent des coups de main dans les fermes, prennent part au travail d'élevage et de culture. En parallèle, les nouveaux venus lancent des attaques contre les bâtiments publics de Millau. Ces actions irritent les paysans, qui réaffirment leur désir de rester maîtres de leur combat. Un coup de main, oui, une récupération de la lutte, certainement pas.

* Une lutte locale. Les paysans prennent la direction de la lutte. 

Le 6 novembre, à l'appel de la FNSEA, 6 000 agriculteurs de l'Aveyron manifestent à Millau. Le 7, l'évêque de Rodez et une cinquantaine de prêtres dénoncent en chaire la décision d'étendre le camp militaire. Le 6 décembre, le conseil général de l'Aveyron vote une motion pour que soit reportée la décision de principe du ministre. Le 5 février 1972, un Comité départemental de sauvegarde du Larzac est créé, avec à sa tête le président du conseil général. Les soutiens affluent, les modes de protestations se diversifient, mais il manque encore un élément fondateur à la lutte du Larzac. Or, depuis quelques années, la communauté chrétienne de l'Arche, animée par Lanza del Vasto, défend le principe de la non-violence sur le plateau. A Pâques 1972, le patriarche propose aux paysans de se joindre à lui pour entamer un jeûne de dix jours. Avec le soutien des évêques de Rodez  et Montpellier, il apporte la caution de l’Église, très précieuse aux yeux de beaucoup d'agriculteurs. Del Vasto insiste sur la nécessité de communiquer avec les médias, pour faire connaître ce qui se passe sur le plateau. L'action, qui tient davantage de la grève de la faim que du jeûne, contribue à souder les protestataires. A son terme, le 28 mars 1972, 103 des 109 exploitants concernés par les expropriations, s'engagent à ne pas quitter leurs terres. Ce serment solennel, connu sous le nom de "pacte des 103" affirme le choix de la non-violence et de la désobéissance civile. "Ce texte affirme un premier «nous» collectif" (Artières p207) permettant de forger une cohésion par une lutte sans base institutionnelle. Si les contestataires revendiquent leur identité paysanne forte, ils n'en forment pas moins une communauté ouverte, entretenant des liens étroits avec le monde ouvrier environnant. Une union locale des luttes se dessine ainsi au printemps 1972 avec le soutien apporté par les ouvrières de la SAMEX à Millau.

Bien conscients de la nécessité de contrer la propagande ministérielle, les paysans multiplient les actions, menant un travail pédagogique et collectif pour faire connaître leur combat. Ils offrent des méchouis (opération "Fermes ouvertes"), organisent des veillées, font découvrir leurs produits aux vacanciers ("opération sourire"). Ces moments de convivialité donnent lieu à des rencontres fructueuses avec les acteurs des milieux militants et/ou citadins. Dans plusieurs villes de France, des comités Larzac sont créés. Au total, de nombreuses actions voient le jour, avec toujours une priorité: garder la maîtrise de la lutte. 

Le 14 juillet 1972, plus de quatre-vingt tracteurs quittent le plateau pour manifester à Rodez, à presque 100 km du Larzac. Sur place, plus de 20 000 personnes se sont réunies pour soutenir les paysans. L'importance du rassemblement marque les esprits et incite certains à organiser un événement à Paris. le 25 octobre, 60 brebis du Causse sont lâchées sous la Tour Eiffel. Sur leur dos, on peut lire l'inscription "Nous sauverons le Larzac". La photo des bêtes en train de paître sur le Champ de Mars est aussitôt reprise à la une de la presse.

Peinture murale à Orgosolo en Sardaigne. [photo perso]

* une guérilla foncière entre les paysans et l'armée. 

L'intense mobilisation paysanne n'impressionne guère les autorités. Par l'intermédiaire d'un chargé de mission qui démarche les agriculteurs les uns après les autres, le ministre joue la carte de la discorde. Sans grand succès. En décembre 1972, le ministère de la Défense signe un arrêté de reconnaissance d'utilité publique du projet d'extension, dont le calendrier est précisé. "Les expropriations éventuellement nécessaires devront être réalisées dans un délai de cinq ans à compter de la date de publication du présent arrêté." Les paysans ripostent le 7 janvier 1973, en décidant de "monter" à Paris avec leurs tracteurs. Pendant plusieurs jours, le convoi sillonne la France. A chaque étape, les FNSEA locales et les populations réservent un accueil enthousiaste aux Larzaciens. Le slogan Gardarem lo Larzac fait florès. A Orléans, les agriculteurs apprennent que toute manifestation est interdite par décision préfectorale. Peu importe, les agriculteurs décident de poursuivre leur périple à pieds, pancartes à la main. Tout au long de la marche, de nouvelles alliances se créent. Ainsi, Bernard Lambert, l'animateur du mouvement des Paysans travailleurs, apporte le soutien précieux et indéfectible de son syndicat à la lutte. Au total, la marche sur Paris a un fort impact. La bataille de la médiatisation devient cruciale. Pour contrer les affirmations gouvernementales, le combat du Larzac se dote de symboles forts, le tracteur et la brebis, de slogans incisifs et drôles tels que "faites labour, pas la guerre", "gardarem lo Larzac", "des moutons pas des canons"...

Sur le terrain, les paysans s'emparent en décembre 1973 des Groupements fonciers agricoles (GFA) pour s'opposer en toute légalité au projet gouvernemental. Face au grignotage foncier de l'armée, la stratégie consiste à diviser les propriétés en les vendant en tout petits morceaux. Cette parcellisation des terres du Larzac rend plus complexe les expropriations, tout en permettant de créer un réseau de nouveaux propriétaires/militants, dont certains sont fameux, à l'instar de René Dumont ou Théodore Monod. Le GFA Larzac-Un est un succès. Il est le plus important de France  par le nombre de souscripteurs (496). Au total, "les services de l'armée ne sont parvenues à faire signer des promesses de vente que pour 1500 hectares." Ainsi, "il apparaît de moins en moins probable qu'ils parviennent  à leurs fins sans avoir recours aux expropriations." (Artières p 226)

Sur le plateau, la désobéissance s'installe et la lutte se politise. En 1973-1974, les militants de la résistance civile, venus en renfort, multiplient les actions aux modalités très variées. La proposition "3% Larzac" consiste à refuser, à chaque tiers provisionnel, trois pour cent des sommes dues au percepteur, et à les utiliser pour construire une bergerie. Ce "refus redistribution" aboutit à la fondation de la bergerie de La Blaquière. Cette "cathédrale des paysans" devient le symbole de leur résistance acharnée. Pendant deux ans, les volontaires édifient le bâtiment, sans permis de construire, grâce aux fonds fournis par le refus de l'impôt. La bergerie permet, au moins symboliquement, de bloquer un accès au camp. Elle constitue, enfin,  une porte d'entrée dans la lutte pour de nombreux militants extérieurs au plateau, qui mettent la main à la pâte, en s'activant sur le chantier. Le 5 octobre 1974, les agriculteurs entament l'occupation de la ferme des Truels, achetée par l'armée. 

Rajal del Gorp. JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

* «Tous au Larzac»

Toujours soucieux de faire connaître leur lutte, et de la mettre en récit, les paysans se dotent d'une agence, Larzac Infos, et d'un journal intitulé Gardarem lo Larzac. De grands rassemblements organisés sur le plateau au cours de la période estivale contribuent également à inscrire la lutte dans la mémoire collective. L'idée est due à Bernard Lambert (6) dont les Paysans travailleurs prennent en charge l'organisation de l’évènement, en collaboration avec la Gauche Ouvrière et Paysanne. Le Rajal del Gorp ("la source du corbeau"), un cirque naturel, devient le point de convergence de très nombreux militants, le 25 août 1973. Près de  soixante mille personnes, venues de toute la France, répondent à l'appel. Occitanistes, antimilitaristes, anticapitalistes, libertaires, se retrouvent sous le soleil aveyronnais. C'est bien sur le plateau du Larzac que se joue l'après mai 68. La lutte des paysans entre alors en résonance avec d'autres luttes, comme celles des peuples du Sahel ou des ouvriers de la fabrique de montres LIP (7). Des stands associatifs s'élèvent, des concerts sont organisés, les débats s'improvisent. Les 17 et 18 août 1974, 100 000 personnes se réunissent de nouveau dans le cirque naturel, sous le signe du tiers monde et de l'antimilitarisme. (8) "Le blé fait vivre, les armes font mourir". Le rassemblement est l'occasion de discours marquants comme celui prononcé par Bernard Lambert. "Partout nous voyons la main mise grandissante de l'Etat centralisateur sur la communauté de base, sur l'individu, la montée des fascismes économiques, politiques, religieux; le progrès technique incontrôlé, celui qui nous fait accepter n'importe quoi pour assurer notre profit, notre bien-être. Le refus d'accepter l'autre comme un être différent qui peut naître, mourir, se nourrir, s'habiller, aimer, briller de manières différentes. Alors que faire? Hein ! Qu'est ce qu'on fait ? Continuons de croire que notre couleur de peau est la plus belle, notre civilisation la meilleure, notre religion la seule vraie et à la fin crevons ... Crevons ! D'être trop riche ! D'être trop gras !! D'être trop con !!!"

Un des faits les plus marquants du rassemblement de 1974 reste la venue d'un invité surprise: François Mitterrand. Le candidat malheureux de l'Union de la gauche à la présidentielle de mai 1974, débarque à l'improviste au Rajal. L'homme est pris à parti, conspué, bousculé. Les paysans sont furieux de ne pas avoir été prévenus de sa visite. Pour autant, ils dénoncent les violences commises contre l'homme politique, tout en fustigeant toute forme d'exclusion. Cette rencontre "ratée" est paradoxalement décisive pour l'avenir de Mitterrand et des Larzaciens. Loin de tourner le dos, le socialiste développera un attachement personnel pour cette terre et ses habitants, dont il n'oubliera pas le combat une fois arrivé au pouvoir. 

 * "Le Larzac restera, / notre terre servira, à la vie"

En fin de soirée, les meetings laissent la place aux bals populaires et à la musique. Les manifestants jouent de la vielle à roue, de l'accordéon, du violon ou de la mandoline. Enfin, des concerts festifs sont donnés par Colette Magny, Claude Marti, Graeme Allwright... Le plateau prend des faux airs de Woodstock. La presse insistera beaucoup sur le curieux mariage entre hippies et paysans locaux. Les adversaires de la lutte chercheront par ce biais à dépolitiser la lutte et à réduire les rassemblements sur le Larzac à des kermesses.   

La lutte du Larzac inspire les artistes. En 1972, le chanteur occitan Patric compose et interprète la  "Cançon del Larzac". L'année suivante, Dominique Loquais (9) crée "Chanson du Larzac", le véritable hymne du mouvement. Le titre est un bon condensé du message et du contenu politique de la lutte, ainsi que des différentes actions mises en œuvre par les paysans au mitan des années 1970.


Les paroles reprennent les slogans de la lutte, tout en insistant sur la détermination des manifestants  et la dimension antimilitariste de la lutte. "Le Larzac restera, / notre terre servira, à la vie, / des moutons pas des canons, / jamais, nous ne partirons. / Debré, de force, nous garderons le Larzac."  Par ailleurs, l'adversaire est nommé et défié. "Nous sommes 103 paysans, invités à foutre le camp / Debré a dit: "j'ai décidé. Je veux la terre pour mon armée." / Mais nous avons tous refusé, pas question de se faire acheter. / Pour nous, la terre n'a pas de prix, pour nous la terre est notre vie." 

A la fin de l'année 1974, le mouvement du Larzac est à la croisée des chemins. 

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Notes:

1. En 1842, quelques propriétaires de cabanes (où l'on "fabrique" le fromage) se regroupent sous le nom de Société des caves. La coopérative concentre bientôt les deux tiers de la production. Les conditions de travail y sont rudes, ce qui pousse les cabanières - qui manipulent le fromage - à se lancer dans une grève (victorieuse) en 1907.

2. En réalité, l'extension envisagée porterait le camp à 17 000 hectares, ce qui en sextuplerait la superficie. 

3. Pro et anti extension s'affrontent sur l'argument économique. Le gouvernement promet la création d'emplois grâce à l'agrandissement. Les commerçants de La Cavalerie soutiennent également l'agrandissement du camp. Au contraire, les paysans, certains élus locaux et des industriels défendent le nouveau dynamisme agricole du Larzac, que mettrait à mal, selon eux, le projet de l'armée. 

4. C'est le cas de Guy Tarlier, un ancien militaire devenu agriculteur, arrivé de Centrafrique en Aveyron, en 1965.

5. Le Larzac s'inscrit dans une longue généalogie de révoltes du midi, celles des Cathares, Camisards, vignerons de 1907 ou mineurs de Decazeville en 1961. 

6. L'agriculteur breton, membre du PSU (Parti socialiste unifié), a fondé depuis quelques années le Mouvement des Paysans Travailleurs et a noué des contacts avec le groupe des 103 du Larzac lors de leur montée en tracteurs vers Paris. Il favorise le rapprochement entre les paysans et les militants d'extrême-gauche de l'après 68. 

7. Les LIP mènent une grève contre la fermeture de leur usine de Palente (Franche-Comté) en 1973. Ils décident alors de s'emparer du stock de montres, de reprendre la fabrication et de vendre directement leurs productions. "C'est possible: on fabrique, on vend, on se paie", clament-ils dans leur slogan. 

8. Les paysans larzaciens ne sont pas antimilitaristes, mais le projet de redéploiement militaire se déroule dans un contexte de forte mobilisation pour la paix. Une décennie après la fin des guerres coloniales, le service militaire suscite une vive opposition. En 1973 se développe ainsi un vaste mouvement de contestation contre la loi Debré, qui rend plus difficile l'obtention du sursis militaire. 

9. Originaire de Loire Atlantique, le chanteur apportera son soutien aux zadistes de Notre-Dame des Landes, une fois la victoire du Larzac obtenue. Le lien entre les deux mouvements existe dès le départ de la lutte. La première association de défenses des riverains du projet aéroportuaire remonte d'ailleurs à l'année 1972.

 Sources:

A. "Gardarem lo Larzac" [Affaires sensibles sur France Inter] 

B. "Le peuple du Larzac, luttes d'hier et d'aujourd'hui" [La Terre au carré sur France Inter] 

C. "Le Larzac, une communauté dans l'Histoire" [La Grande tables des Idées sur France Inter]

D. La chanson du Larzac présentée sur le site Chansons contre la guerre.

E. "Le conflit du Larzac, archaïque ou moderne?" [Concordance des Temps sur France Culture]

F. "Avant la ZAD, le chant de la ZAD" et "Chant de victoire pour les zadistes" [Ces chansons qui font l'Actu sur France Info]

G. Philippe Artières:"Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, de sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis...", La Découverte, 2021.