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jeudi 19 juin 2025

Les présidents en chansons : Pom Pom Pidou.

Héritier naturel de De Gaulle, dont il a été longuement le premier ministre, Pompidou pérennise l'action de son prédécesseur et contribue à enraciner la jeune cinquième République. 

André Cros, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Normalien, agrégé de lettres, Pompidou s'engage en politique aux côté de De Gaulle au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, en entrant au conseil d'Etat. Pendant la traversée du désert de ce dernier, il dirige la Banque Rothschild. Lorsque le général revient aux affaires, il sollicite de nouveau Pompidou, dont il fait son premier ministre en 1962. Au soir des élections législatives de 1967, Pompidou, premier ministre depuis déjà 5 ans, ne dispose plus que d'une voix de majorité à l'Assemblée. Les gaullistes dits de gauche jugent sa politique trop conservatrice, tandis que les Républicains indépendants de VGE, ses alliés, font monter les enchères. Contesté dans son propre camp, Pompidou cite les paroles de la chanson "Le cactus" de Jacques Dutronc  dans l'hémicycle. "J'ai appris que dans la vie gouvernementale, il y a aussi des cactus." Cette mention constitue un formidable coup de pub pour le titre qui s'écoule à 400 000 exemplaires. 


Lors de la crise de mai 68, alors que de Gaulle semble dépassé, son premier ministre fait preuve de sang froid, comme le prouve son rôle déterminant dans les négociations conduisant aux accords de Grenelle. Les tensions grandissent ensuite entre les deux hommes et Pompidou quitte Matignon. Il n'en reste pas moins l'héritier politique de l'homme de Colombey. Après la démission du général, en 1969, Pompidou se présente et triomphe aux présidentielles. Le 16 juin, lendemain de la victoire électorale, les Beach Boys se trouvent sur la scène de l'Olympia. En introduction du titre Barbara Ann, le groupe substitue "Pom-Pom-Pom-Pom-Pom-Pidou" au "Ba-Ba-Ba-Barbara-Ann". Au delà du clin d'œil, ce choix montre à quel point la sonorité du nom de famille du président amuse et intrigue.


Dès 1949, de Gaulle prévenait celui qui deviendrait son premier ministre: "Pompidou, ce n'est pas un nom sérieux. En Auvergne, peut-être [Pompidou est né à Montboudif dans le Cantal], mais pas à Paris! C'est un nom qui a l'air de se moquer du monde. Croyez-moi, Pompidou, vous n'arriverez à rien si vous vous obstinez à garder ce nom là!" En 1969, Miguel Cordoba et son orchestre enregistrent Pom pom pidou qui fait la part belle au patronyme présidentiel. Les paroles, qui tiennent largement de la gaudriole,  insistent sur la réputation de bon vivant du chef de l'Etat. "Pom, Pom, Pom, Pom, Pom, Pidou / Pom, Pom dites-nous tout ! / om, Pom, Pom, Pom, Pom, Pidou / Pom, Pom l'on ne sait rien de vous ! / Prenez-vous en faisant la vaisselle / Un p'tit coup d'alcool de mirabelle? / Portez-vous de gros gilets de flanelle?" 


Féru de poésie, le président gouverne dans la continuité de son prédécesseur, bien qu'apportant une touche plus humaine dans sa manière d'agir. Il attache en particulier une attention aux Français, et plus seulement à la France comme le faisait de Gaulle. Personnalité complexe, à la fois conservateur et fervent amateur d'art moderne, de littérature, Pompidou, clope au bec, roule en Porsche, tout en citant Paul Eluard. Loin de la stature encombrante du général, Pompidou incarne pour les médias et une partie de la population un président accessible.
Les Britanniques de Portico Quartet, eux aussi amusés par le nom "Pompidou", intitulent ainsi un de leurs meilleurs instrumentaux, fusion réussie de jazz et musiques électroniques. 

Si sous la présidence Pompidou sont créés le premier ministère de l'environnement et le conservatoire du littoral, rien ne semble sérieusement devoir entraver la bétonisation à l'œuvre ou encadrer la production industrielle. Pompidou souhaite une France technologique, compétitive, rapide, dans laquelle on se déplace vite. Pour ce faire, l'Etat poursuit la construction d'axes routiers comme le périphérique parisien ou la construction d'autoroutes, tandis qu'en 1969, le Concorde prend son envol. (1) "Georges Pompidou" d'Ultramoderne traduit cette nouvelle ère, au cours de laquelle le maître mot est celui de développement. (2) "Production / Plus value / Organisation / Establishment / Réformisme / Financiers / Industrie / Rémunération / Technologie / Et qui veut du rab de frites / Georges Pompidou". 

La médaille a son revers. En 1972, Dutronc enregistre "Le petit jardin", une dénonciation de la frénésie immobilière et du tout bagnole, caractéristiques de la période pompidolienne. ["À la place du joli petit jardin / Il y a l'entrée d'un souterrain / Où sont rangées comme des parpaings / Les automobiles du centre urbain"]
En 1975, alors que Pompidou vient de casser sa pipe, Jacques Lanzmann écrit pour le chanteur "La France défigurée", dont les paroles écolo-nostalgiques décrivent un pays pollué, aux paysages sacrifiés sur l'autel du progrès. ["Oui, tu es ma France défigurée / Ma France des HLM et des forêts coupées / Ma France bétonnée aux tours inhumaines / Ma France des déversoirs et des océans noirs"] 

En matière économique, Pompidou, ancien banquier, est un libéral, et sa politique sociale se réduit à peu de choses (le SMIC, la mensualisation). Peu de choses en matière sociale.
Dans ces conditions, et malgré la croissance économique, les tensions sociales sont vives. Dans les cortèges des manifs, les participants chantent "Pompidou des sous". "Impression from France" du bluesman Luther Johnson reprend à son compte le slogan : "Pompidou des sous". En 1972, les Charlots enregistrent "Merci patron", une satire réussie du langage managérial prompt à transformer les vessies en lanternes et les ouvriers en larbins.

En matière de politique étrangère, la France n'entend pas renoncer à son pré-carré africain. Sous la houlette de Foccart et ses réseaux, le néocolonialisme se perpétue dans ce que l'on ne nomme pas encore la Françafrique. Sur le dos des populations, les dirigeants corrompus perpétuent la spoliation économique de leurs pays au profit de l'ancienne métropole. En 1971, les Gabonais célèbrent la bonne entente entre Libreville et Paris avec "Vive le Gabon (et monsieur Pompidou)". "Vive la Gabon et les Gabonais / Monsieur Pompidou, l'alliance franco-gabonaise / Vive le Gabon et les Gabonais, Brigitte Bardot -do -do -do" 

* "Chacun a des soucis, (...) moi je vais mourir."
Les Français savent que leur président a d'importants problèmes de santé, mais ne peuvent pas mesurer la gravité de la situation en lisant les communiqués officiels qui n'évoquent d'une "grippe à répétition". La prise de poids, le visage bouffi, à cause de la cortisone, sont attribués à sa gourmandise proverbiale. Le morceau que Dombrance consacre à "Georges Pompidou" (2'58) revient sur le choc représenté par l'annonce du décès présidentiel, le 2 avril 1974. 


C° : Pompidou, comme son prédécesseur, bénéficie d'une popularité importante. Les Français font alors part d'un bonheur matériel avec l'acquisition continue de biens de consommation, dans une société de loisir en plein essor. Encore aujourd'hui, la période pompidolienne jouit d'une image flatteuse, qui inscrit ce mandat dans le cadre d'une "France heureuse", bien que largement mythifiée. Souscrire à ce point de vue, c'est oublier un peu vite le poids des conservatismes et à quel point la pratique du pouvoir reste verticale (l'ORTF n'est supprimée qu'en 1974) et la société corsetée. A la mort de Pompidou, , rien ne semble devoir atteindre le patriarcat, la libération des mœurs reste timide, les ouvriers peinent à joindre les deux bouts, les immigrés subissent fréquemment la xénophobie ambiante.  
La nostalgie des années Pompidou trouve aussi son origine dans la différence entre histoire et mémoire. En effet le décès du président coïncide avec la fin de Trente Glorieuses et de la forte croissance. Or, il s'agit d'un concours de circonstance. Les chocs pétroliers, l'essor d'un chômage bientôt structurel, l'inflation plongent le pays dans le doute et laissent accroire que tout était mieux avant. Gare au biais rétrospectif qui nous fait idéaliser le passé. 

Notes :
1. Avion le plus rapide du monde, symbole du génie de l'ingénierie française, il devient vite obsolète en raison de l'envolée du prix du baril de pétrole. 
2. Lors d'une conférence de presse, Pompidou lance : "Chère vieille France... La bonne cuisine... Les Folies Bergères... Le gai Paris... La Haute couture, les bonnes exportations... Du Cognac, du Champagne et même du Bordeaux et du Bourgogne... C'est terminé ! La France a commencé et largement entamé une révolution industrielle !"

 Sources:
- Eric Roussel : "Georges Pompidou", collection Tempus, Perrin. 
- Ces chansons qui font l'actu: "Georges Pompidou, un drôle de nom et un deuil", "Pom pom pidou".
 - "Le projet Beaubourg, quand la France rêvait encore", émission Métronomique diffusée sur France Inter samedi 4 février 2017.

dimanche 8 juin 2025

Les présidents en chansons : de Gaulle ("tu le regretteras"... ou pas).

Ce billet existe en version podcast (lecteur ci-dessous) :

13 Mai 1958, la guerre d’Algérie fait rage. A Alger, l’insurrection des partisans de l’Algérie française entraîne une grave crise. Retiré de la vie politique depuis 1946, le général de Gaulle est appelé par le président de la IVème République René Coty pour former un gouvernement. Le 3 juin 1958, l’Assemblée nationale lui accorde les pleins pouvoirs pour rétablir l’ordre et préparer une nouvelle constitution. Les adversaires politiques du général crient au scandale et au coup d'état. De Gaulle n'en a cure, il peut enfin imposer sa vision institutionnelle en portant sur les fonds baptismaux la Cinquième république. La constitution fonde un régime parlementaire au sein duquel le rôle du président, chef de l'exécutif et des armées, est renforcé. A une écrasante majorité (82%), la Constitution est adoptée par référendum, le 28 septembre 1958. 

 

En décembre 1958, de Gaulle est élu président au suffrage universel indirect. Dans un contexte de forte croissance économique, il engage une politique d'indépendance nationale basée sur la détention de l'arme nucléaire. Il jouit alors d'une forte popularité et reste aux yeux de beaucoup l'incarnation de la résistance. 
En 1965, Gilbert  Bécaud enregistre "Tu le regretteras", sur un texte de Pierre Delanöe. Cette année là, lors des élections présidentielles qui se tiennent au suffrage universel direct, de Gaulle brigue un deuxième mandat. Il l'emporte face à François Mitterrand (alors très critique des institutions de la cinquième République) au second tour, ce qui constitue pour les observateurs une surprise. Le chanteur imagine déjà la France sans de Gaulle, ce qui lui permet de louer le rôle historique de l'homme du 18 juin, et de s'en prendre à ceux qui critiquent sa politique. Le jour où il quittera le pouvoir, le général manquera cruellement à ses concitoyens, prophétise Bécaud. "Cet homme légendaire / Au milieu des vivants, ouais / Le jour où on l'enterre, tiens / Je te parie cent francs / Que, que tu le regretteras / Tu le regretteras / Tu le regretteras longtemps".


En véritable groupie, Pierre Delanoë se fend de deux autres titres tout à la gloire de De Gaulle, mais cette fois ci très ampoulés et dignes d'hymnes pour Staline ou Kim Jong-un. Le premier date de 1980, soit dix ans après la disparition de l'homme de Colombey. Serge Lama s'y souvient de celui qu'il appelle "papa". Les paroles dénoncent la captation de l'héritage gaulliste par une classe politique composée de minables, n'atteignant pas la cheville du géant. Les arrangements pompiers, le titre, digne de l'almanach Vermot (De France en référence à De Gaulle), classent assurément le titre dans la catégorie Bide et Musique. "Qui donc parmi tous ces bavards / Ces loups bavants qui s'invectivent / Ralliera sous son étendard / Moutons bêlants, brebis craintives / Qui donc parmi ses héritiers / se dressera dans le tumulte / Pour nous gueuler qu'être français / C'est pas forcément une insulte ?" En 1989, Mireille Matthieu déroule la biographie du général, dont elle suit la trace de Lille à Londres. Auditeur, prépare tes oreilles, roulements de rrrrrrrr en approche. [ De Gaulle. (1989)] "De Gaulle, de Londres / Voix magique d'un autre monde / De Gaulle, de Lille / Comme un naufragé dans son île / On fait un sinistre procès / À ce général sans étoile / Mais quand De Gaulle parle aux Français / Ils reconstruisent leurs cathédrales".

De Gaulle a aussi ses détracteurs. En 1947, Léo Ferré écrit Mon général, au moment où de Gaulle crée le Rassemblement du Peuple Français, dans l'espoir de revenir au pouvoir. Finalement, Ferré n'enregistre son morceau qu'en 1961. En bon anarchiste qui se respecte, et tout en laissant poindre une certaine admiration pour le personnage, il se gausse du général devenu président. Le morceau subit la censure, mais Ferré l'interprète lors de son tour de chant à l'ABC en 1962.  "Paraît qu'on veut vous faire élire / C'est vrai sans blagu' c'est enfantin / Ils sav'nt pas qu'les vach'ries d'la gloire / C'est qu'au milieu d'un' pag' d'histoire / Il faut savoir passer la main". (Mon général) 


Sur la scène intérieure, de Gaulle mène une politique d’indépendance nationale, critique à l'endroit de l'allié américain. Pour ce faire, la France se dote de l’arme nucléaire. Outré, Sardou se fend de morceaux très critiques comme les Ricains, ou Monsieur le président de France. Il y critique la sortie de la France du commandement intégré de l'Otan, qu'il envisage comme une trahison, après le sacrifice des GI's lors du débarquement de 1944. Dans le second morceau,  après avoir rappelé la mort de son père en Normandie à la Libération, un fils s'adresse directement au président, donc de Gaulle. « Monsieur le Président de France, / Je vous écris du Michigan / Pour vous dire que tout près d'Avranches Mon père est mort il y a 20 ans. / Je n'étais alors qu'un enfant / Mais j'étais fier de raconter / Qu'il était mort en combattant, / Qu'il était mort à vos côtés.»

De Gaulle cherche à entretenir un lien direct avec les Français, que ce soit dans le cadre de ses très nombreux déplacements, lors d'allocutions radiotélévisées ou par l'intermédiaire des référendums (sur l'autodétermination de l'Algérie en 1961, les accords d'Evian, l'élection du président au suffrage universel en 1962, la réforme du Sénat et la régionalisation en 1969). En août 1962, La tentative d'assassinats dont il est l'objet au rond-point du Petit-Clamart convainc de Gaulle de la fragilité de l'édifice institutionnelle qu'il a voulu. Raison pour laquelle il fait accepter par les Français par référendum la désignation du président au suffrage universel direct. L'autorité du chef de l'Etat en sort renforcée, une inflexion dans la voie présidentialiste de la constitution qui ne cessera de s'accroître au cours des décennies. 
De Gaulle aimait à dire que "Les Français sont des veaux". Des propos méprisants qui inspireront le titre à un morceau de Dansez avec Moa, une pépite pop méconnue, écoutable sur l'excellente compilation Wizz ! French Psychorama 1966-1970 (vol 3).

Doté d'un grand flair politique et d'un sens de la formule redoutable, de Gaulle sait manœuvrer et éviter les chausse-trapes, d'autant qu'il peut s'appuyer sur des troupes fidèles et soumises, regroupées dans un parti godillot. En outre, le chef de l'Etat dispose d'une mainmise totale sur l'audiovisuel public, entravant largement l'accès de l'opposition aux médias. La société française, rajeunie sous l'effet du baby boom, connaît au cours des années 1960 des mutations très profondes. L'exode rural massif, le déclin de la pratique religieuse, l'entrée dans l'ère des loisirs et de la consommation de masse, transforment profondément le pays. Alors que tout semble changer, de Gaulle constitue pour une partie des habitants un repère, immuable.  L'"Inventaire 66" de Michel Delpech s'agace de ce décalage. A l'issue des couplets décrivant les bouleversements en cours, le chanteur conclut, dépité : "Et toujours le même président".

La pratique du pouvoir solitaire et autoritaire, l'usure, un certain déphasage avec les aspirations réformatrices d'une partie de la société, laissent le général désemparé lorsque survient mai 68. La victoire introuvable qui suit la dissolution de juin tient de la victoire à la Pyrrhus. En 1975, Renaud attaque la statue du commandeur dans Hexagone , dépeignant les membres des Forces Françaises Libres comme des planqués et les Français comme des veaux (un point commun avec de Gaulle donc), accordant leurs suffrages au général, effrayés par les images des barricades érigées dans le quartier latin. "Ils se souviennent, au mois de mai / D'un sang qui coula rouge et noir / D'une révolution manquée / Qui faillit renverser l'Histoire / J'me souviens surtout d'ces moutons / Effrayés par la Liberté / S'en allant voter par millions / Pour l'ordre et la sécurité
Ils commémorent au mois de juin / Un débarquement d'Normandie / Ils pensent au brave soldat ricain / Qu'est v'nu se faire tuer loin d'chez lui / Ils oublient qu'à l'abri des bombes / Les Français criaient, 'Vive Pétain' / Qu'ils étaient bien planqués à Londres / Qu'y avait pas beaucoup d'Jean Moulin".
Un an après mai 68, de nombreux Français se saisissent de l'opportunité représentée par un référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation pour faire part de leur lassitude à l'égard du vieux chef d'Etat. De Gaulle avait fait savoir qu'en cas de victoire du non, il démissionnerait. Désavoué, il s'exécute. Un an plus tard, il meurt en sa demeure de Colombey, à l'âge de 80 ans. Il jouit toujours d'une cote de popularité impressionnante. Dans son album République électronique, le musicien et producteur Dombrance compose des titres qui ambitionnent de construire des ambiances sonores correspondant aux différents mandats présidentiels. Voilà son De Gaulle. 
 En 2020, Bertrand Burgalat compose la musique rétro-futuriste de l'excellent documentaire de Camille Juza intitulé De Gaulle bâtisseur. La réalisatrice lui rend hommage : " « s’il n’est pas gaulliste, Bertrand Burgalat a, c’est certain, quelque chose de gaullien, et sa B.O tricotée dans les archives fait des allers-retours virtuoses entre la France des Trente glorieuses et aujourd’hui…  et c’est beau » ! " "De Gaulle bâtisseur (Qui sont les fous?)"
Conclusion : De Gaulle bénéficie, tout au long de ses présidences et jusqu'à sa mort, d'une grande popularité. Pour la grande majorité des Français, il reste avant tout l'incarnation de la Résistance. En outre, ses deux mandats se déroulent dans un contexte économique très favorable, caractérisé par une croissance  exceptionnelle et une situation de plein emploi.
Pour toutes ces raisons, il est difficile de déboulonner la statue du commandeur. Nous nous contenterons juste de rappeler que la pratique gaulliste du pouvoir, très verticale, repose sur l'usage de la censure et suscite à l'époque de vives critiques. La tendance à la nostalgie ne doit pas non plus occulter les fortes tensions sociales dont la crise de mai 68 constitue assurément l'acmé. 
En 1992, avec Le général De Gaulle dans la cinquième dimension, Arthur H se moque gentiment de l'image hiératique et raide du couple de Gaulle dans un titre loufoque. "Il se retourne et c'est le choc / Une explosion atomique / Une désintégration sensuelle / Yvonne, Yvonne est là devant lui / Chaude et animale / Féline, merveilleusement féminine / Leurs regards se croisent et déjà il n'y a rien plus rien à dire." 


 Sources:
 - Julian Jackson : "De Gaulle. Une certaine idée de la France", Points, 2021.

mercredi 28 septembre 2022

La musique comme arme de propagande dans la Guinée de Sékou Touré

L'histgeobox dispose désormais d'un podcast diffusé sur différentes plateformes. Ce billet fait l'objet d'une émission à écouter ci-dessous:

 

De retour au pouvoir en 1958, de Gaulle propose aux colonies d’Afrique subsaharienne de s’unir dans une Communauté française censée leur accorder davantage d’autonomie, sans aller jusqu’à l’indépendance immédiate. Pour faire la promotion de son projet, le général effectue une tournée de plusieurs grandes villes d’Afrique. Le 25 août, à Conakry, dans un discours très offensif, le leader guinéen Sékou Touré lance: "Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l'esclavage". De Gaulle reçoit ces mots comme un affront.

Le 28 septembre, les Guinéens votent massivement non au référendum instituant la Communauté française. Quatre jours plus tard, le 2 octobre, la Guinée accède à l'indépendance, tandis que Sékou Touré s'autodésigne premier président du pays. La rupture est brutale et définitive. Avant de quitter leur ancienne colonie, les Français emportent tout ce qu’ils peuvent : câbles électriques, voies ferrées, équipements hospitaliers… Esseulée, la Guinée se rapproche des pays de l'Est du Ghana et devient une base d'action révolutionnaire en Afrique, en ces temps de guerre froide.

Issu d’une famille modeste de Haute-Guinée, employé des postes, Ahmed Sékou Touré fait ses classes en tant que dirigeant syndical. Lecteur assidu de Marx et Lénine, l’homme manie le verbe avec panache, ce qui lui permet de se faire élire député à l’Assemblée nationale en 1956. Le non au référendum le propulse à la tête de la Guinée indépendante. Dès lors, les artistes lui consacreront de nombreuses chansons, à l'instar de ce "Sékou Famaké" chanté en concert par Miriam Makéba.  


Authenticité culturelle.

Pour contrer l'influence culturelle de l'ancienne métropole, Touré met en place une politique inédite sur le thème de l’authenticité. Selon lui, "la culture est une arme de domination plus efficace que le fusil". Dans un pays, où l’analphabétisme reste très répandu, la musique est un vecteur de propagande et d’affirmation nationale efficace. L’objectif est de faire naître une musique populaire guinéenne, à la croisée de la tradition et de la modernité.

Le mécénat d’État conduit à la création d'orchestres dans les différentes régions du pays. Ces formations s'affrontent lors de compétitions et les meilleures d'entre elles sont même "nationalisées". Les musiciens jouissent du statut de fonctionnaire. Leurs instruments et voyages de promotion dans le bloc de l’est sont pris en charge par l’État. Parmi les plus célèbres orchestres, citons Keletigui et ses Tambourinis, Balla et ses Baladins, le Horoya Band, les Amazones de Guinée ou encore le Bembeya Jazz national. Les créations musicales de ces formations sont enregistrées au studio de la Révolution, financé par des fonds est-allemands, publiées par le label d’Etat Silyphone que symbolise un éléphant (silly en langue soussou), l’emblème du parti du président. Les morceaux sont ensuite diffusés sur les ondes de la radio nationale dont est bientôt bannie toute musique occidentale. De la sorte, la musique mandingue rénovée devient une influence majeure pour l'Afrique occidentale, au même titre que le highlife ghanéen ou l'afro-beat nigérian.

Le Bembeya Jazz National mélange avec bonheur jazz, highlife, rumba cubaine et répertoire traditionnel mandingue. Agrégat de musiciens virtuoses, le groupe s’impose comme la formation la plus appréciée de guinée et comme la matrice d’autres futurs big bands ouest-africains (le Rail Band, les Ambassadeurs, Orchestra Baobab). Sur "Petit Sékou" (plus haut dans ce billet), le guitariste Sekou Diabaté fait admirer son immense talent.

Dans la plus pure tradition griotique, le groupe chante les louanges de Sékou Touré et vantent les mérites du parti unique. Le Bembeya Jazz enregistre ainsi une ode à « l’armée guinéenne » dont l’introduction, au son cristallin, donnerait presque envie de s’engager.



* Miriam Makeba, ambassadrice de la Guinée.

La posture anticolonialiste et panafricaniste adoptée par Sékou Touré lui assure un grand prestige et attire la crème des artistes du continent. La grande chanteuse sud-africaine, Miriam Makeba, s'installe à Conakry avec son compagnon, Stokely Carmichael, le théoricien du Black Power. Elle devient aussi la représentante de la Guinée aux Nations Unies et le porte-voix de Touré sur la scène internationale. Sur place, elle poursuit sa carrière, elle enregistre avec un quintette guinéen quelques-uns de ses plus beaux morceaux, comme le somptueux "Teya Teya".



* Une dictature impitoyable.

Cette musique, aussi belle soit-elle, ne doit pas faire oublier à quel point la Guinée de Sékou Touré est un régime cruel. Le Parti présidentiel (le PDG) contrôle absolument tout. Le dictateur paranoïaque, qui vit dans la hantise d’un coup d’Etat, fait massacrer ses opposants et rivaux potentiels. Or, la musique n’est jamais loin. Le sinistre camp Boiro, qui sert de lieu de torture, dispose d’un des meilleurs groupes de musiciens du pays : le Super Boiro Band, dont les volutes cuivrées couvraient peut-être les cris des suppliciés.  

 

La mort de Touré en 1984 précipite le déclin de la musique guinéenne. Les orchestres, privés de financement et de soutiens officiels, périclitent. Le coup d'Etat qui porte Lansana Conté au  pouvoir, s’accompagne de la destruction de nombreuses archives musicales de la radio d’Etat, et la disparition du label Silyphone. Heureusement, de très belles rééditions signées Stern's Africa permettent de redécouvrir cette période de création musicale à jamais révolue. Pour clore ce billet, écoutons le merveilleux "Kadia Blues" enregistré par l’Orchestre de Paillote.

 

Sources:
A. - Florent Mazzoleni:"L'épopée de la musique africaine", Hors collection, 2008, pp 17-36.
B. Merveilleuse émission proposée par l'Afrique enchantée sur France Inter le 12 Août 2008.  
C. Vladimir Cagnolari: "Regard sur le passé: quand le Bembeya Jazz chantait l'épopée du résistant Samory Touré" [PAM]
 
Sélection discographique: 
> Bembeya Jazz National : "The Syliphone Years", Stern's Africa, 2004. 
> Balla & Ses Balladins : "The Syliphone Years", Stern's Africa, 2008.
> Keletigui & Ses Tambourinis : "The Syliphone Years", Stern's Africa, 2009.
> "Authenticité : Guinea’s Orchestres Nationaux and Fédéraux 1965-1980", Stern's Africa, 2007.

mercredi 6 juillet 2022

"Mwen domi dewo". Des Français venus d'Outre-mer.

En 1946, La Guadeloupe, la Martinique deviennent départements français. Dans un contexte de forte pression démographique, le gouvernement français y opte, durant vingt ans, pour une politique de transferts sociaux à grande échelle. En parallèle, il incite au déplacement des individus vers l'hexagone. Des années 1960 aux années 1980, des dizaines de milliers de Français, originaires de Martinique et de Guadeloupe, quittent leur île natale pour l'hexagone. Cette migration intérieure, décidée au plus haut sommet de l’État, ne dure que vingt ans, mais représente néanmoins l'une des plus importantes qu'ait connu la France. Elle contribuera à accréditer l'idée que pour les DOM le salut se trouve toujours loin de la terre natale. Une attitude assez comparable au mépris dans lequel l'industrie musicale hexagonale a longtemps tenu les musiques guadeloupéenne et martiniquaise véritables. Cette condescendance coloniale a empêché tous ceux qui chantaient en créole de se faire connaître dans l'hexagone.

Entreprise de "déportation" pour Aimé Césaire, le Bumidom sera synonyme de déracinement pour de nombreux Domiens, sans véritable intégration à l'arrivée dans l'hexagone.   

***

Les guerres de libération menées dans les dernières colonies françaises portent un rude coup au prestige international de la France. Pour conjurer ce que d'aucuns considèrent comme une forme de déclin, de Gaulle s'emploie à recentrer les frontières  de la France sur celles de l’État-nation, sans renoncer pour autant aux derniers confettis de l'Empire ultramarin. En 1964, le président de la République se rend en Martinique pour tenter d'apaiser le climat de révolte latent. "Mon Dieu, comme vous êtes Français!", s'exclame-t-il lors de sa visite à Fort-de-France. Devant un parterre d'écoliers agitant de petits drapeaux français, le chef de l'Etat lance: "La Martinique est un témoins, un lien, un point où la France doit rayonner, et ce sera une de vos tâches mes enfants." Pour contrer les mouvements indépendantistes, le gouvernement considère que l'urgence est démographique: il faut limiter les naissances, et pousser à la migration une partie de la jeunesse. La première idée est de favoriser la migration vers la Guyane, dont la population est très réduite. Compte tenu des perspectives économiques très limitées, les jeunes Antillais préfèrent la métropole, désormais accessible grâce aux billets préférentiels mis en place sur la liaison aérienne. A l'initiative de Michel Debré, l'ancien premier ministre devenu député de la Réunion, le gouvernement décide alors de créer le BUMIDOM, un organisme censé régler les problèmes de chômage, de surpopulation, tout en étouffant les velléités indépendantistes. Le Bureau pour le développement des Migrations Intéressant des Départements d'Outre-Mer ouvre ses portes en 1963. "Sa tâche principale est de sélectionner de jeunes hommes et femmes des DOM, de les faire venir en métropole et de les former, le tout dans une perspective politique mêlant interventionnisme étatique et paternalisme colonial." (source D p 57)



L'organisme d’État propose aux volontaires de partir en métropole en échange d'un emploi dans la fonction publique. La misère remplit les avions ou les bateaux, d'autant que l'hexagone est présenté comme un pays de cocagne par les campagnes de communication. La plupart des candidats au départ n'ont rien à perdre, le Bumidom représente pour eux une opportunité à saisir. Comme le rappelle Édouard Glissant dans Le Discours Antillais, "La terre de France vers laquelle ils voguaient leur avait été suggérée dès l'enfance comme le lieu suprême où tout s'accomplit." Avant le départ, les postulants passent une visite médicale et des tests d'évaluation scolaire. Il n'y a bien sûr pas de recalés. La plupart des volontaires ont entre 18 et 25 ans. Sans diplômes, ils sont souvent les aînés de familles nombreuses et pauvres. Tous les mercredis, un boeing 747 bondé de jeunes Martiniquais et Guadeloupéens décolle pour Paris. Sous l’œil ému des parents, les migrants partent pour l'inconnu, sans savoir quand et si ils reviendront. L'ancien empire colonial qui avait déporté quatre cents ans auparavant des millions d'Africains vers les "îles à sucre", déplaçait désormais leurs descendants vers l'Europe.

A l'arrivée à Paris, pour tous, c'est un choc, un dépaysement total. La ville est grise, enveloppée dans le brouillard et la fumée. Le froid transit. Le paysage n'a rien de ceux des cartes postales. A peine ont-ils foulé les tarmacs ou les quais, qu'hommes et femmes sont séparés. Les premiers sont envoyés dans des centres de formation en province, les secondes à Crouilly sur Ourcq en Seine et Marne où se trouve un centre spécialement conçu pour elles. La formation des stagiaires se réduit à sa plus simple expression dans cette "Sorbonne du balais-brosse" où l'on "apprend" à éplucher les pommes de terre, à nettoyer, à repasser. La déception est d'autant plus grande qu'il y a eu mensonge. La formation professionnelle se réduit souvent à sa plus simple expression. Loin des métiers espérés, ce sont des postes subalternes de femmes de ménage, de domestiques qui sont à pourvoir, et non des postes à responsabilité comme le laissaient entendre les employés de l'organisme d’État. La situation est d'autant plus difficile qu'aucun retour n'est prévu, le Bumidom ne finançant qu'un billet simple pour la métropole. (1)

Les conditions de recrutement se révèlent parfois très humiliantes. A Crouilly, "pendant que les jeunes filles défilaient, il y avait le public employeur qui était là [et qui] choisissait. Cela m’avait fortement marqué parce que je venais de lire, quelques jours plus tôt, comment on présentait les esclaves. Et c’était exactement la même façon. Cette image me reste encore toujours", témoigne Aimé Techer, un Réunionnais venu s'installer en métropole. Une fois sortis du centre d'apprentissage, les jeunes gens doivent se débrouiller seuls. Compte tenu de la faiblesse des salaires, et en dépit des promesses d'aides au logement, la recherche d'un toit relève souvent de la gageure. 

Les syndicats et l'extrême-gauche pointent du doigt le caractère néo-colonial du dispositif. Aux yeux de ses détracteurs, il s'agit moins d'enrayer la pauvreté et le chômage que d'étouffer les contestations sociales, d'empêcher les révoltes populaires et d'entraver l'émergence de mouvements nationalistes et indépendantistes. En 1968, les locaux parisiens du Bumidon subissent un saccage en règle, plusieurs graffitis dénonçant l'ambiguïté du dispositif. "A bas l'impérialisme français et ses valets. Vive les Antilles libres", "A bas, le colonialisme aux Antilles", "A bas la traite des négriers", "Non, au Bumidom", "Nous voulons retourner chez nous", peut-on lire sur les murs. La presse réagit, critique le Bumidom, dénonçant notamment les inégalités sociales dont sont victimes les Français d'outre-mer. Rien n'y fait, le Bumidom continue son œuvre.

Après l'installation d'une première génération de Domiens dans l'hexagone, le Bumidom intensifie son action et encourage les regroupements familiaux. L'implantation durable de familles participe à l'accumulation des foyers modestes dans les grands ensembles de banlieues, souvent construits d'ailleurs par les nouveaux venus eux-mêmes. Le sentiment d'abandon, d'isolement, de relégation, le mal du pays  provoquent chez certains des dépressions. Or, aucun suivi psychologique n'a été prévu pour évoquer les difficultés rencontrées. Le racisme est très présent à l'encontre de ces Français venus d'ailleurs. On les confond avec les travailleurs immigrés arrivés eux aussi dans les années 1960 et 1970. Aux problèmes identitaires s'ajoutent donc les violences du déracinement. Les discriminations sont légions. "L'émigré antillais en France est ambigu, il mène la vie de l'émigré mais il a le statut de citoyen. Il est à même d'être fonctionnaire: infirmière ou fille de salle, employé des postes ou poinçonneur du métro, douanier à Orly ou agent de police. Il se sent français, mais il subit des formes latentes ou déclarées de racisme tout comme un Arabe ou un Portugais", constate Glissant dans Le Discours Antillais.  

Pour adoucir le quotidien, surmonter la distance avec les proches restés au pays, les nouveaux venus fréquentent les fêtes organisées par les association d'Antillais de l'hexagone. Pour tous, la musique joue un rôle primordial, d'autant que le répertoire des groupes martiniquais et guadeloupéens d'alors porte un message identitaire et politique dans lequel se retrouvent de nombreux auditeurs. Nous nous intéressons ici plus particulièrement à trois groupes particulièrement représentatifs. Le Super Combo et les Vikings sont deux formations musicales guadeloupéennes fondées respectivement à Pointe Noire et dans le quartier de Carénage à Pointe-à-Pitre. La Perfecta est un groupe martiniquais créé en 1970 à La Trinité. 

 

* Super Combo, Vikings de la Guadeloupe et la Perfecta. 

Au cours des années 1960-1970, une nouvelle alchimie musicale naît aux Antilles de la fusion des rythmiques caribéennes (salsa, cha-cha-cha, calypso, cadence, compas, biguine), latinos (son, rumba) et nord américaines (jazz, soul, pop). Les groupes cherchent alors à faire entendre la voix de populations marginalisées. Influencés par le mouvement des droits civiques, ils n'hésitent pas à s'approprier l'imagerie du Black Power, comme le poing noir levé brandissant une note de musique sur la pochette d'un 33 tours des Vikings. Les paroles des chansons abordent l'identité créole, le passé esclavagiste et colonial, le chômage, la pauvreté... Prenons quelques exemples. 

Le titre Mwen domi dewo écrit par le trompettiste Elie Bianay, est enregistré par le Super Combo dans les studios Debs en 1975. Sur un air de cadence rampa, fortement inspirée du Kompa haïtien, le morceau dénonce avec humour et ironie les difficiles conditions d'installation des participants au phénomène Bumidom. En 1978, "A Youskous Pa Fè Fou" de la Perfecta dépeint sans détour la situation économique désastreuse de la Martinique. " Ti commerçants fèmé boutique, ti artisans à la faillite, situation critique / la Martinique pays magique, pa ni travail pou téni fric, vive la vie aux tropiques". Les Vikings, quant à eux, décrivent les difficultés liées à une vie sans travail dans le somptueux: "Ka Nou Pè Fé".

En 1970, les Vikings se produisent deux soirs au Pavillon des Halles de Paris devant vingt mille personnes. Sans autre promotion que le bouche à oreilles, le chiffre est colossal. La musique des Vikings, de la Perfecta, du Super Combo constituent un formidable exutoire pour les populations d'outre-mer établies à Paris. Animé par la nostalgie du pays natal, le besoin de se ressourcer, de se retrouver et surtout d'écouter de la bonne musique, le public se compose presque exclusivement des populations antillaises installées dans l'hexagone.

 

Malgré la qualité indéniable de ces musiques, les groupes antillais ont longtemps souffert d'un grand manque de considération et furent ignorés du paysage culturel français. Les médias hexagonaux se font une toute autre idée de la musique antillaise, une musique festive, exotique, celle de David Martial, de la Compagnie Créole ou de Francky Vincent. En plus de conforter une partie de la population dans ses stéréotypes paternalistes résumant les Antilles aux soleil, aux filles dénudées et aux colliers à fleur, ce doudouisme musical dissimule l'effervescence créatrice des groupes ultramarins. Avec leur musique innovante, militante, chantée en créole, la Perfecta, les Vikings ou Super Combo n'avaient aucune chance. Dès lors, la musique des "îles à sucre" subit une ghettoïsation. 

* Quel bilan tirer de trente ans de Bumidom?

Le choix de la départementalisation en 1946 impliquait des promesses d'égalité (2), avec une extension progressive des droits économiques et sociaux. Or, l'accroissement du chômage à la fin des années 1970 remet sérieusement en cause l'utilité même du Bumidom. L'Etat ralentit la migration et en 1982, François Mitterrand supprime définitivement l'organisme. En moins de vingt ans, 160 000 Antillais et Réunionnais ont quitté leur île natale. Même si un grand nombre d'entre eux a réussi son enracinement dans l'hexagone, l'espoir de retour reste fort chez beaucoup. Le fossé entre l'espoir suscité et la réalité vécue est ressentie comme une violence. L'impression d'avoir été trompé persiste. Aussi, de nombreux migrants du bumidom refusent d'évoquer leur histoire , car ce serait reconnaître que l'on était pauvre, sans diplôme, sans formation et que l'on a été le jouet d'une politique coloniale qui ne disait pas son nom.

La situation économique et sociale de la Martinique et de la Guadeloupe de 2022 rappelle par bien des points celle des années 1960. En dépit des promesses, le Bumidom n'a rien changé. le taux de chômage chez les jeunes oscille toujours autour de 40 et 50 % dans les îles. Impossible dans ces conditions de travailler au pays, quand une petite caste continue à posséder la plupart des ressources. Aujourd'hui, les DROM connaissent toujours une situation inquiétante. L'économie artificielle de "non-production" favorise le clientélisme. Alors que le revenu moyen par habitant est sensiblement inférieur à celui de la métropole, le taux de chômage reste en revanche nettement supérieur à la moyenne française. En outre, l'ampleur de la migration vers l'hexagone a provoqué une véritable hémorragie démographique au point qu'aujourd'hui en Guadeloupe et en Martinique, la population diminue et vieillit. 

 Comme dans les années 1960, le mécontentement grandit et la colère éclate à intervalle réguliers comme en janvier 2009 ou en novembre 2021. Les grèves à répétition et les manifestations sont le révélateur des mauvaises relations que la France continue d'entretenir avec ce qui reste de son ancien empire. Alors que les migrants Martiniquais et Guadeloupéens se rendent en Europe, des fonctionnaires métropolitains traversent l'Atlantique en sens inverse pour occuper des postes à responsabilités. Un chassé-croisé migratoire qu'Aimé Césaire dénonçait déjà devant l'Assemblée nationale en 1977. « L’aspect le plus connu des Antilles-Guyane est sans doute celui de terres d’émigration, mais elles deviennent en même temps et parallèlement des terres d’immigration. Les nouveaux venus (…) autrement organisés, autrement pourvus, autrement dominateurs aussi et sûrs d’eux-mêmes, qui auront tôt fait d’imposer à nos populations la dure loi du colon. Je redoute autant la recolonisation sournoise que le génocide rampant. »


Notes:

1. Compte tenu du prix exorbitant des prix des billets d'avion (7500 francs pour se rendre à La Réunion), le salaire moyen de 400 francs par mois touché par les nouveaux venus empêche ceux qui le souhaiteraient de rentrer chez eux. Pour compenser les sacrifices, l’État met en place les congés bonifiés. Un billet d'avion offert tous les trois ans permet ainsi aux fonctionnaires de passer deux mois de vacances avec leur famille restée au pays. Les vacanciers "métro-caribéens" cherchent à se montrer à leur avantage, en soignant leur tenue vestimentaire, ce qui entretient parfois une sorte d'illusion sur la douceur de la vie dans l'hexagone. Un fossé se creuse. D'aucuns reprochent aux exilés d'être partis.

2. Pour Césaire, il s'agit de "passer d'une citoyenneté mutilée à la citoyenneté tout court."

 Sources: 

A. Bumidom, des Français venus d'outre-mer, de Jackie Bastide, de Temps noir Productions / France 2 (Infrarouge), 2010, 53 min

B. "La politique migratoire du Bumidom", [Les hommes aux semelles de vent sur France Culture] 

C. Sylvain Pattieu: « Un traitement spécifique des migrations d’outre-mer : le BUMIDOM (1963-1982) et ses ambiguïtés », Politix, 2016/4 (n° 116), p. 81-113. 

D. Sylvain Pattieu: "Années 1960-1970. La grande migration antillaise.", in L'Histoire n°457, mars 2019. 

E. "Spéciale Vikings de la Guadeloupe" [Couleurs tropicales sur RFI]

F. "Kassav', Vikings, Kalash, pourquoi la métropole n'a jamais rien compris à la musique antillaise". [Les Inrocks]

G. « La Perfecta et les Vikings de la Guadeloupe : Une Histoire musicale Française » un documentaire de David Commeillas. 

H. "Une certaine histoire de la musique française: Kadans kreyol", un documentaire de David Commeillas. 

I. "Les oublié-e-s des Outre-mer" avec Jessica Oublié et Audrey Célestine [Programme B]  

J. «Tropical Tuesdays: La Perfecta - "A Youskous Pas Fè Fou"» 

K. Michelle Zancarini-Fourne: "Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours", Zones, La Découverte, 2016.

L. "Jazz créole, plongée ultramarine" (Libération)

M. "Martinik Muzik. Chassol dévoile les trésors des Caraïbes", un documentaire de David Commeillas sur Arte Radio.

N. Cédric Audebert, « Les Antilles françaises à la croisée des chemins: de nouveaux enjeux de développement pour des sociétés en crise », Les Cahiers d’Outre-Mer, 256 | 2011, 523-549.

Gentil lecteur, je compte sur ton indulgence. La traduction qui suit souffre de nombreuses maladresses ou erreurs, elle ne demande qu'à être améliorée. N'hésite pas à apporter des corrections en commentaire. 

Mwen domi dewo                                                          J'ai dormi dehors

Mwen té konprann lavi-Pari                                  Je croyais que la vie parisienne   

Sété « Pigalle », sété « Barbès ».                                C'était Pigalle, c'était Barbès.

Mwen rèsté pri douvan on gran          Quelle ne fut pas ma déception en arrivant

désèpsyon.                                             

Mwen fè yon bon vwayaj an avyon.                       j'ai fait un bon voyage en avion

Mwen vrè sinéma,                                                         J'ai apprécié le cinéma

Mwen manjé, mwen byen brè,                                   J'ai bien mangé, j'ai bien bu

Mwen dòmi, mwen lévé                                              J'ai bien dormi, je me suis réveillé

Abò sété fransè,                                                            A bord, c'était français

Mwen té ka palé,                                                          Moi je parlais

Mè, lè mwen rivé a Pari                                              Mais, quand je suis arrivé à Paris...

 

Refrain: Mwen dòmi déwò, mwe                              J'ai dormi dehors,(2X)

Mwen dòmi an dalo                                                     J'ai dormi dans la misère

Mwen dòmi déwò,                                                        J'ai dormi dehors

Mwen dòmi an tou-a-métwo,                               J'ai dormi dans une station de métro

 

Ay, ka fè fwèt                                                                Aie! Aie! Il fait froid

Fwèt kon adan on frijidè                                            Froid comme dans un réfrigérateur

Mwen pa menm tin on vyé pilovè                            Je n'ai même pas un vieux pull

Mwen vini isi vrè mizè                                               Je suis venu ici, une vraie misère

Mwen té aka on zanbèl                                               ?

Lè i vwè sa akòz dè frik                                               Faute de fric,

I mété-mwen déhò                                                      Ils m'ont mis dehors

Sa ki pli bèl ankò                                                         Mais le plus beau

Mwen ja ka fè klòch                                                    C'est que je suis devenu cloche

Mi on sitiyason fòlflorik                                             Ma situation était folklorique

 

Refrain

 

Olé, Olé, Olé , Olé, Olé, Olé, Olé

 

(...)

 

Mwen subi on désèpsyon                         J'ai subi la dépression

Ki té manké tchouyé mwen                     Qui a failli me tuer

Mwen subi on désèpsyon                         J'ai subi une dépression

Ki arété keur an-mwen                             Qui a arrêté mon cœur

Mwen subi on désèpsyon                         J'ai subi la dépression

Ki té ka dérayé-mwen                               Qui m'a fait déraillé

Mwen subi on désèpsyon                         J'ai connu la déception

Ki anki chouboulé-mwen                         Qui m'a chamboulé.

 

Ayayay-yayay-yayay,                                  Aïe, aïe, aïe

Mwen dòmi déhò                                        J'ai dormi dehors

 

(...)                            

 

Ayayay-yayay-yayay,                                  Aïe, aïe, aïe

Viv lavi-zanbélit                                          Vive la belle vie 

Avèk lè Sipèw Konmbo                              Avec le Super Combo